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ment cette union, lui qui désirait si fort me voir mariée ; je me réhabiliterai aussi ;• ses yeux. Oh! mais qu'il revienne donc vite lebien-aimé !
Les jours succédaient aux jouis. De temps en temps le télégraphe apportait un message d'Aldo, sa mère était très malade, il ne pouvait songer au retour.
Je commençais à mieux supporter la solitude ; mon corps était devenu le sanctuaire de la maternité : il me semblait que je n'étais point seule. Je me réjouissais à l'avance de voir la joie d Aldo, lorsque je lui raconterais la grande nouvelle et j'attendais son retour, patiente et résignée. Je m'étais reprise à aimer la nature. La mer surtout me fascinait, cette mer ligurienne si différente, dans sa douceur caressante, de la mer farouche du Nord.
En cet après-midi de mai où, comme d'habitude j'allais lui confier mes espoirs et mes peines, silencieuse et grandiose, elle se déroulait devant moi comme une immense opale aux tons changeants, offrant à mes yeux ravis, toute la palette des gris bleutés et argentés, toute la délicatesse de la nacre, emprisonnée dans les collines d'émeraude, comme dans une châsse d émail, que
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rehaussent des gemmes précieuses. Plus lointaines, vers Gênes, des montagnes d'améthyste ajoutaient au tableau du recul et de la profondeur. Pas une voile sur la face limpide, pas un bruit dans l'espace .
Seule, la nature consciente de sa beauté, étalait ses splendeurs nues, aux baisers du soleil, aux douceurs de la brise, aux parfums capiteux et grisants que les pousses sauvages et les fleurs cultivées épand aient au loin. Je marchais dans un rêve odorant, dans une solitude régénératrice, que ne troublait pas la lointaine et pernicieuse rumeur des villes.
Oui. malgré l'absence de mon aimé, j'étais heureuse, car pour la première fois, depuis que je vivais, je sentis que ma vie, jusque-là inutile et frivole, avait atteint un but noble et pieux.
Je demeurai si longtemps en cette extase purifiante, que la nuit me surprit sur la falaise. Elle avait étendu ses ailes noires mais, à travers l'obscurité, s'imposait la présence de la mer.
Enfin, après six semaines d'absence, je reçus une dépêche mannonçant l'arrivée d'Aldo.
Un malaise m'empêcha d'aller au-devant de lui.
En ce jour, la nature était en fête ; le ciel sans
nuages souriait au soleil éclatant de mai, qui allumait sur l'eau, sur les arbres, dans les villages, le scintillement de sa gloire.
Lorsque Aldo entra, je reposais sur une chaiselongue. Je lui tendis les bras en un grand cri de joie. Mais je dus lui paraître très changée, car il s'arrêta sur le seuil et un pli d'étonnement et d'ennui, creusa son Iront. Aldo aimait l'épanouissement, la beauté, la santé : la vue d'une femme souffrante arrêta son élan.
— Aldo, — lui criai-je toute joyeuse, — viens, viens vite, ce n'est rien, ta présence va me ranimer, ce n'est rien. Et comme il s'approchait enfin et que je l'avais contraint à s'agenouiller près de moi, pour que sa tête fût à la hauteur de la mienne, je l'enlaçai de mes deux bras et lui dis tout bas :
— Oh ! bien-aimé, mon seul aimé, j'ai à t'annoncer une nouvelle qui mettra ton cœur en joie ; oh Aldo! je vais être mère, — et mes larmes, longtemps contenues, mouillèrent mes yeux.
D'un bond Aldo fut debout. Sa figure s'était assombrie, mais pas une parole ne sortit de sa bouche contractée par la colère.
— Aldo, — criai-je éperdue, — Aldo, Aldo, Aldo ! — et je répétais ce nom adoré comme une hallucinée. Il me semblait que toute mon âme se déversait dans cet appel désespéré qui symbolisait tout mon amour, car en ce nom aimé, je concentrais toute ma passion, tout mon espoir, toute ma vie.
Aldo s'était rasséréné; se penchant vers moi, il usa encore une fois du seul remède efficace pour calmer mes craintes et mon angoisse ; il me tendit ses lèvres et sa bouche mordit ma bouche comme un fruit. Je m'abandonnai avec délices à sa tendresse ; j'espérais aussi chasser pour toujours les mauvaises pensées qu'avec effroi j'avais lues dans ses yeux.
— Songe, mon adoré, — lui murmurais-je à travers les baisers ; — songe : avoir un enfant de toi, qui sera toi et moi à la fois, un enfant qui aura tes yeux, ta bouche, tes cheveux soyeux, un autre Aldo enfin : Par amour pour lui, par amour pour toi, je veux me marier.. .
Mais à ces mots il avait bondi comme une panthère blessée :
— T' épouser, — cria-t-il enfin, — tépouser!! Mais malheureuse, je suis marié, je suis marié •
C'en était trop; le délire me prit, j'éclatai d'un
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rire strident, aigu et je sentis ma raison m'abandonner.
Lorsque je m'éveillai, Aldo était assis auprès de moi, l'inquiétude se lisait sur sa figure. Il voulut m'embrasser, mais je repoussai sa tendresse. Puis, reprise d'une violente crise de larmes, qui me sauva la vie, je m'efToudrai dans la douleur.
Je demeurai plusieurs jours languissante et inerte, mais, me sentant plus forte et plus calme, je demandai à Filoména où était Aldo. Elle me dit qu'une dépêche l'avait rappelé auprès de sa mère, qu'il n'avait pas voulu me réveiller pour me dire adieu, mais qu'il avait laissé une lettre qu'elle me remettait :
« Paola — disait la lettre — dans ton sillage,
dans ton parfum, dans ta beauté, j'avais oublié la
vie et ses responsabilités. Elle se venge. Il me faut
te quitter, peut être pour toujours. Tu es celle
que j'ai le plus aimée. Sois forte et refais ta vie,
car tu es jeune et belle.
« Aldo »
Cette fois je ne pleurai pas. Rien n'existait plus pour moi et mon cœur s'était brisé à jamais ; trop fière pour mendier la pitié de mes amis, l'oeil aride, l'âme tendue vers un but inéluctable
que j'entrevoyais déjà, je me levai toute droite, et sans baisser la tête, d'un pas ferme je me dirigeai vers la mer .
Dans une gloire incandescente, le soleil baissait rapidement à l'horizon, enveloppé d'un nuage de sang. Il se penchait amoureusement vers cette mer infinie qui le reflétait fidèlement et il la baisait dans une ardente caresse. Il semblait qu'en ses adieux quotidiens et frénétiques, son cœur se brisait de douleur, et que c'était le sang de ce cœur passionné et inassouvi qui coulait autour de lui en larmes de feu.
Je m'arrêtai quelques instants pour le contempler. Puis, froidement, je mesurai de l'œil la hauteur de la falaise ; je montai sur le rocher le plus escarpé. A cette hauteur qui donnait le vertige ma chute dans la mer était certaine ; nulle aspérité du rocher ne pourrait retenir mon corps qui s'abîmerait dans sa tombe liquide, où pour toujours s'endormirait ma douleur.
Involontairement, je recommandai mon âme à Dieu et tombai à genoux en fermant les yeux.
Lorsque, après cette minute de recueillement, je les rouvris, je vis près de moi un homme qui me tendait les bras : c'était Gérard.
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— Paola ! Paola ! me cria-t-il éperdu. Dieu soit loué, j'arrive à temps pour te sauver. — Et ses bras m enlacèrent passionnément - mon enfant que je retrouve enfin, mon enfant que je n'aurais jamais dû quitter, mon enfant chérie, plus jamais, je te le jure, je ne me séparerai de toi.
— Gomment — murmurai-je défaillante, comme en sortant d'un affreux cauchemar — vous trouvez des paroles de douceur et de consolation pour celle qui a failli, qui a oublié votre voix, vos conseils. Ah Gérard !
Il me soutenait, me guidait vers la maison.
— Dès que miss Forbes m'a écrit ta disparition, je suis revenu, je me suis mis à ta poursuite, j'ai été à Bayreuth, j'ai questionné, j'ai imploré ; après mille difficultés qui m'avaient désespéré, j'ai enfin retrouvé ta trace. Depuis plusieurs jours déjà j'habite tout près de toi, à ton insu, épiant tes mouvements. Tu étais trop malade pour que j'eusse osé me présenter à toi inopinément. Lorsque je l'ai vue sortir tantôt, à lexpression de ta figure, j'ai compris ta résolution, pauvre petite, cependant je n'osais pas encore t'approcher. . . Ah ! Dieu est bon, Dieu
est miséricordieux — et, dans un élan de piété et de reconnaissance, Gérard, dans la nuit, le front contre terre, remercia notre Père au Ciel.