‹ Les deux gossesChapitre 10 sur 56 · LES CARTES · texte numérisé non relu

LES CARTES

En se promenant de long en large le sapeur-pompier arriva près de l'alcôve où était installé le petit lit de Claudinet.

Tout le logement était très propre ; Rose Fouilloux avait une femme de ménage qui venait le matin, balayait partout et nettoyait le local ; mais il était bas de plafond.

L'air, ce fluide vital, n'entrait que parcimonieusement dans ce logis exigu.

La tireuse de cartes s'était installée dans un quartier de travailleurs; les pièces y sont généralement étroites.

Il aurait fallu à Rose et à son fils la campagne, ou tout au moins les environs de Paris.

Peut-être était-il temps encore! La nature remplacera toujours avantageusement les médecins et les pharmaciens : mais Rose Fouilloux, comme toutes les créatures minées sourdement par l'horrible mal dont elle souffrait, ne se rendait pas un compte exact de sa réelle situation.

François s'avança sur la pointe du pied.

A ce moment la mère et l'enfant se mirent à tousser ensemble.

— Quoi donc! fit Champagne, on a avalé de travers.

— Ce n'est rien, répondit Rose, au milieu d'une quinte, c'est de l'irritation. Elle ne pensait pas à elle, mais ses regards s'étaient fixés anxieusement

sur son fils.

Claudinet, qui tombait de sommeil, s'endormait malgré la petite toux sèche qui menaçait ses frêles poumons, et qui d'ailleurs cessa au bout de quelques instants.

— En voilà pour jusqu'à demain matin, dit François, redevenant épanoui.

— Je l'espère^ répliqua la maman... Nous avons eu assez de nuits agitées pour que nous trouvions enfin le repos, Claudinet et moi .

— Oui, ce sera bien votre tour, fit le pompier. Elle le contempla avec une inquiète sollicitude.

— Toi, continua Rose, tu vas dormir aussi bien tranquillement dans ton lit, à la caserne.

— A moins d'une corvée, objecta Champagne.

La tireuse de caries, à ces mots, se sentit oppressée, et ses yeux s'attristèrent de nouveau.

Il acheta un cigare d'un sou et le fuma avec autant de délices que s'il se fût a<^i d'un pur havane. (Page 158.) "

Elle savait que dans l'héroïque métier de son amant les alertes étaient continuelles, aussi bien le jour que la nuit.

A chaque instant, tous ces braves garçons étaient exposés à marcher et à risquer leur vie. Ils ne paraissaient pas du tout s'en douter.

^ Au retour du sinistre que l'on était allé combattre, il manquait plus d'un pompier à l'appel.

Rose tremblait toujours en pensant à la témérité de François ; il n'avait peur de nen.

Inconscient au milieu du plus affreux danger, il gardait son sou-

J. LES DECI GOSSKS.

rire de fils de la Bourgogne, qui croit toujours faire un peu la fôte.

Rose savait tout cela, parce qu'elle avait prié quelquefois François de lui amener un canriarade à dîner.

Adroifemeut, la tireuse de cartes questionnait le collègue de son amant.

Ce n'était pas toujours le même compagnon qui profitait de l'aubaine.

De cette façon, Rose suivait discrètement son système d'investigations pour arriver à bien connaître celui qu'elle aimait.

Elle recevait admirablement le pompier invité et François se montrait enchai.lc ; seulement, le lendemain, il voulait toujours payer à Rose sa petite dépense extraordinaire.

La tireuse de cartes rabrouait son amant de la plus belle façon et le forçait à garder son maigre pécule.

Elle avait appris ainsi que Champagne avait beaucoup de conduite, tout en ne refusant pas, à l'occasion, de partager les plaisirs des copains.

Le camarade, après avoir fourni des renseignements sur l'existence de François, ne pouvait s'empêcher de raconter ce qui se passait au feu; c'était alors que la mère de Claudinet ne pouvait chasser ses alarmes.

Elle se rasséréna un peu en disant :

— Heureusement que tu vas bientôt avoir ton congé, je ne tremblerai plus.

Le sapeur haussa les épaules, plaisantant contre les femmes qui se tourmentent toujours ; puis il tira sa montre d'argent accrochée à une chaîne du même métal, que le soldat très soigneux fourbissait en même temps qu'il brossait ses effets d'ordonnance ou qu'il astiquait son fourniment.

— Huit heures et demie, dit-il, nous avons encore du temps. . . Y a du bon !

— Si tu veux, reprit Rose, je vais te tirer les cartes.

— Si ça t'amuse, vas-y. Tu jubiles tellement quand tu fais ton petit truc, que je ne voudrais pas t'en priver.

— Quand les cartes sont bonnes!

— Ah ! mon Dieu ! à force de les connaître, va, on doit pouvoir leur faire dire tout ce que l'on veut.

Ce scepticisme ne souleva aucune nouvelle protestation chez Rose qui se leva pour prendre ses jeux.

— Dis donc ! proposa le sapeur-pompier, il me semble que, pour nos fiançailles, nous pourrions nous offrir quelque chose.

Il continua :

— Je vais aller chercher une bonne bouteille de vin cacheté et un gâteau.

La tireuse de cartes avait du vin dans sa cave, mais elle ne voulut pas priver son fiancé du plaisir de la régaler.

— Dans trois minutes, je serai revenu, dit le pompier, qui s'élança vers la porte.

Rose était seule.

Elle éprouva soudain une grande sensation de tristesse.

Tout à l'heure, elle se trouvait entre François et Claudinet, ses deux amours.

Son enfant dormait ; son futur mari allait revenir dans le court délai fixé militairement ; mais Rose Fouilloux ne pouvait s'empêcher de songer, malgré la brièveté de cette absence, que la solitude était une affreuse chose.

Elle n'eut pas le temps de s'attrister ; François Champagne reparut.

Sur le reste de son prêt, il avait acheté une bouteille de bourgogne, et une petite tarte aux abricots.

Il s'écria avec son allégresse de bon vivant :

— Voilà comme nous sommes, nous autres sapeurs-pompiers de la bonne ville de Paris!... Toujours d'attaque!... La consigne nous défend de nous faire du mauvais sang !

— Ne crie pas si fort, dit la tireuse de cartes, tu vas réveiller Claudinet.

— Pardon ! faites excuse, la bourgeoise, reprit François avec une contrition plaisante... C'est malheureux que le petit ne puisse pas encore boire et manger comme père et mère... Il aurait eu sa part du gâteau.

Champagne continua en roulant ses bons gros yeux :

— Dis donc, Rose, ça sera drôle tout de même que le gosse assiste au mariage de son papa et de sa maman... Plus lard, quand on parlera de la noce, il pourra affirmer qu'il y était... Ça fera loucher pas mal de gens... Ce que ça nous sera égal !

— Pour sûr ! appuya Rose, qui se moquait déjà du qu'en dira-t-on, puisque tout était décidé.

François avait débouché la bouteille et coupé deux tranches de la tarte.

Il leva son verre :

— A ta santé, ma petite femme.

— A la tienne, François, et à celle de Claudinet.

Elle trempa ses lèvres dans le verre ; Champagne, lui, vida le sien et eut im clappement de langue.

— Pas trop mauvais, hein?... Je l'ai eu chez mon pays; tu sais, en face du marchand de tabac?

Rose Fouilloux avait déjà étalé ses cartes.

— Alors il ne s'agit plus de blaguer, fit Champagne, affectant un air très sérieux.

Rose ne répondit rien. Elle était devenue grave.

Son regard prenait une fixité singulière, comme si elle allait procéder à une incantation; un léger tremblement nerveux l'agitait.

On eût dit qu'elle subissait véritablement une influence occulte.

François lui, malgré ses efforts, laissait errer sur ses lèvres un sourire de doute.

Rose battit le jeu et fit couper son amant de la main gauche. Elle examina les cartes. Brusquement ses sourcils se contractèrent.

— Quoi ? interrogea François, ça ne va pas ?

L'as de trèfle était renversé, ce qui signifiait que des projets étaient contrariés.

Le roi de carreau, lui aussi, avait la tète en bas, présage d'un danger imminent.

Enfin le neuf de pique annonçait la mort !

Rose très pâle ne put retenir un cri d'angoisse.

François, qui l'observait, un peu goguenard, vit ce trouble extraordinaire.

Il eut un mouvement d'impatience et brouilla le jeu.

— Tout ça, c'est des bêtises ! s'écria-t-il ; je ne veux pas que tu te mettes dans tous tes états.

Mais, malgré lui, il ajouta :

— Qu'est-ce que tu as donc vu, pour être bouleversée ainsi ? La devineresse reprit son empire sur elle-même.

— Je n'aurais pas dii consulter les cartes, répliqua-t-elle.

— Ah! comme j'avais raison...

— Je me suis trompée peut-être... Je n'avais guère la tête à ce que je faisais.

Elle se passa la main devant les yeux, comme pour éloigner une vision funèbre.

Elle voulait se persuader qu'elle avait commis une erreur.

— Heureusement, repartit François, que je ne suis pas un client sérieux; sans cela je n'en aurais pas pour mon argent... Yeux-tu me faire plaisir, Rose?

— Oui, je le devine.

— Ne me tire plus jamais les cartes.

— Ce sera la dernière fois, je te le jure ! Le pompier se frotta les mains.

— A la bonne heure!.. Tu comprends bien que. pour moi, ça n'y fait ni chaud ni froid; mais, décidément, cela t'impressionne trop... Je te le répète, on y voit tout ce que l'on veut voir dans ces manigances-là... C'est pire qu'une lanterne magique... J'ai coupé le jeu parce que tu me l'as demandé, mais au fond je n'y coupe pas.

Rose, tout en cherchant à se rasséréner, eut un dernier regard si inquiet,

que François Champagne, malgré sa bonne humeur, posa de nouveau la question de tout à l'heure:

— Mais qu'est-ce que tu as donc vu ?

— Rien... N'en parlons plus.

Ils trinquèrent encore une fois.

— Plus que cinq minutes, s'écria François en consultant sa montre.

Hâtivement, ils s'entretinrent de leur mariage. Rose n'avait pas de parents, sauf Zéphyrine, qui était en Bretagne; elle désirait que la cérémonie fût très simple ; mais ce n'était pas l'avis de François. Il comptait ^ur la présence de son père et de sa mère ; en outre, son oncle de Saint- Martin se déciderait peut-être aussi à faire le voyage. Enfin, il n'était pas impossible qu'un de ses cousins de Givry les imitât.

Le bon Champagne aurait passé en revue tous les membres de sa famille, s'il n'avait craint de rentrer en retard à la caserne.

La gaîté communicative du brave garçon finit par dérider sa fiancée.

— Tu arrangeras cela comme tu l'entendras, dit-elle.

Elle prit la lampe et accompagna François, qui voulait embrasser son fils avant de partir.

Claudinet continuait à dormir tranquillement.

Sa respiration était un peu courte, un peu embarrassée; une personne étrangère l'eût tout de suite remarqué ; mais Rose et François, qui étaient habitués à ce souffle, beaucoup moins rauque que le mois précédent, n'en furent pas autrement frappés.

François se pencha très adroitement et déposa un baiser sur la joue moite de Claudinet; puis il embrassa deux fois la maman, promit qu'il viendrait le lendemain soir, et partit au pas accéléré.

Rose desservit la table machinalement. La tireuse de cartes s'imposait les plus violents efl"orts pour oublier qu'elle avait consulté l'oracle et l'efl'roi que lui avait inspiré sa réponse.

Tout en croyant aux prédictions de la cartomancie, Rose n'était pas assez fanatique pour ne pas s'avouer que, de temps en temps, tout ce qu'elle annonçait ne se réalisait pas; dans ce cas-là, elle s'accusait d'avoir montré de la distraction : elle n'avait pas fait couper de la main gauche, une carte était tombée, une autre était restée dans le tiroir, bref, le destin ne pouvait parler.

Cela se produisait rarement, mais enfin, elle reconnaissait qu'elle n'était pas infaillible.

Pourtant elle avait beau se répéter tout cela pour retrouver sa quiétude ; elle n'y parvenait pas.

Elle eut un battement de paupières et se sentit accablée.

Elle se déshabilla, embrassa Claudinet et se coucha.

Le lit de la maman était tout près du berceau de l'enfant.

Pendant que Rose Fouilloux se mettait au lit, Fran(;ois Champagne arpentait allègrement la distance qui sépare la rue des Trois-Couronnes de la rue Château-Landon, où le pompier était caserne.

François était encore plus joyeux qu'à l'ordinaire.

Tour que son allégresse dépassât toute mesure, il acheta un cigare d'un sou et le fuma avec autant de délices que s'il se fût agi d'un pur havane.

Sans l'uniforme qu'il portait et qui l'obligeait à une certaine réserve, le pompier aurait chanté son bonheur à tous les échos.

C'était vrai pourtant qu'il n'avait jamais poussé l'audace jusqu'à croire à un mariage entre lui et Rose.

Elle était établie. Jusqu'à cette soirée môme il ignorait qu'elle possédât une petite fortune, sans cela il aurait encore bien moins envisagé un tel dénouement.

Lui n'était qu'un brave sapeur-pompier qui avait un peu de bien au pays, là-bas à Saint-Jean-des- Vignes ; mais il n'en jouirait qu'après la mort de ses parents.

Or, le père et la mère Champagne avaient bon pied, bon œil, en dignes Bourguignons, et certainement, François espérait bien qu'ils finiraient centenaires.

Mais Rose voulait se marier; elle avait raison, la brave fille, puisqu'il s'agissait de donner un nom à Claudinet.

François allait travailler ferme, quand il ne serait plus soldat.

Il regarda son uniforme, ne pouvant encore admettre qu'il arriverait un jour prochain où il ne le porterait plus.

— C'est égal! ajouta-t-il en mettant le pied sur le seuil de la caserne, je n'ai décidément pas à me plaindre... J'ai eu un gros lot dans la grande loterie de l'existence... Rose est une superbe femme que j'aime et qui m'adore... Claudinet est le plus joli gosse que j'aie connu... C'est le cas de le dire, toujours en ma qualité de pompier, je me flanquerais au l'eu pour leur faire plaisir.

11 eut un dernier accès d'hilarité ; puis il redevint sérieux en présentant sa permission de dix heures au poste.

— C'est donc toujours les mêmes ! fit le sergent de garde en plaisantant. — • Faut croire, sergent.

— Ça va bien ! Va te coucher, mon vieux François.

Le pompier monta dans sa chambrée ; il avait droit à la lumière pendant quelques minutes encore avant rextinction des feux; il en profita pour se dévêtir rapidement, en faisant le moins de bruit possible, pour ne pas réveiller ses camarades qui dormaient déjà.

Malgré ces précautions, son voisin de droite, Etienne Poulot, rouvrit les yeux.

— Te voilà rentré, dit-il à François. »

— Oui, mon vieux.

— Tu t'es bien amusé ? i

— Pour sûr !

Poulot, un Bourbonnais de Souvigny, avait fait partie naturellement des camarades invités chez Rose Fouilloux. C'était un bon garçon dans le genre de François. II avait été très sensible à l'amabilité de la tireuse de cartes.

Il parlait toujours de la « connaissance » à Champagne avec beaucoup de déférence, sachant bien que tous les sapeurs-pompiers n'étaient pas aussi heureusement partagés que le Bourguignon.

Et puis, Poulot non plus n'était pas riche. Le dîner rue des Trois- Couronnes avait fait époque dans sa vie de trouf) ier.

Champagne reprit :

— Mon ami Etienne, tu seras mon garçon d'honneur. J'épouse Rose. Poulot répliqua, très content :

— Eh ben ! vrai, en voilà une nouvelle !

— Que veux-tu, ça vaut mieux.

— Ah! oui... Surtout pour le gosse.

— Demain, continua François, je te raconterai comment tout cela s'est passé... En attendant, je me colle dans le plumard.

Champagne joignit l'action à la parole.

Les planches craquèrent un peu et les châlits grincèrent.

— Dis donc, poursuivit Etienne, qui n'avait plus du tout envie de dormir, en fait de plumard, tu auras un meilleur lit là-bas.

— Je l'espère.

— Tu voudrais y être déjà.

— Probable.

Ils se mirent à rire tous les deux et continuèrent à échanger de gais propos.

— Ce n'est pas tout ça, dit Champagne^ après un quart d'heure de conversation à mi-voix, il s'agirait de roupiller.

Il se retourna dans son lit. Poulot se rendormit au bout de cinq minutes ; nous devons même ajouter qu'il commença à ronfler.

François Champagne, ordinairement, imitait son camarade sous ce rapport ; cependant, ce soir-là, le sommeil ne venait pas tout de suite.

François s'en étonna. Ah ! dame! c'est que la conversation avec Rose l'avait fortement secoué. Il s'agissait d'une transformation radicale dans sa vie, dans son avenir.

d60 LES DEUX GOSSES.

Il était bien sûr d'avance qu'il serait heureux ; mais, c'est égal, cela fait un drôle d'effet quand on convient de s'enchaîner ainsi. Il murmura :

— C'est un congé à perpétuité, quoi !

Il ne parvenait toujours pas à clore ses paupières.

Dans son âme simple, des sensations inconnues passaient furtivement.

Puis, après avoir entrevu toutes les félicités possibles, François s'arrêta dans la voie du bonheur si ardemment rêvé.

Son enthousiasme diminua petit à petit sans qu'il s'en aperçût.

■ Il se sentait un peu oppressé.

— Tiens ! se demanda-t-il, qu'est-ce que j'ai donc?

Alors, après une très courte transition, François éprouva une vague inquiétude, d'autant plus extraordinaire que jamais, nous le savons, il ne se trouvait dans des dispositions mélancoliques.

Il se rendit compte du changement qui se produisait en lui et se morigéna; mais malgré les railleries qu'il se prodiguait à lui-même, sa belle et robuste tranquillité ne reparaissait pas.

Brusquement, ces mots jaillirent de ses lèvres :

— Tout de même je voudrais bien savoir ce que Rose a vu dans les cartes.

Il se retourna sur son étroite couche et ajouta :

— Etienne continue à ronfler... Il rêve probablement qu'il est à ma noce... Est-ce que je ne vais pas me décider à en faire autant?

Il commença enfin à s'assoupir.

Tout à coup, les notes stridentes du clairon déchirèrent l'espace.

On sonnait au feu.

Page 1