‹ Les deux gossesChapitre 9 sur 56 · FRANÇOIS CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS CHAMPAGNE

La tireuse de cartes laissa le père de Claudinet se rassasier comme il en avait manifesté l'intention.

Puis, en digne fils de vignerons, il s'abreuva largement.

— Quel heureux caractère tu as, reprit Rose Fouilloux.

— Ça, répliqua François, on me l'a toujours dit... Et pourquoi donc que je me ferais du mauvais sang !... Voyons, qu'est-ce qui me manque ?... Je fais mon service, je ne vais jamais à la boîte à réflexions... J'ai une femme qui m'aime et un petit gosse que j'adore... Alors, quoi ? Quest-ce que je peux demander de plus ?

En effet, la béatitude la plus complète se lisait sur sa large face épanouie.

— Ainsi, tu crois que nous pouvons rester comme nous sommes? ajouta la tireuse de cartes.

Fi'ançois, qui portait son verre à sa bouche, resta le bras plié. C'est que Rose Fouilloux venait de prononcer ces mots d'une voix presque solennelle.

— Je ne sais pas, moi, fit le troupier... De quel air me dis- tu cela ? Il était très intrigué, tout en continuant à manger.

La tireuse de cartes poursuivit :

— Il faut pourtant bien que Claudinet ait un père.

— Pa... pa! pa... pa ! gazouillait le bébé en frappant sur la tablette de sa chaise avec sa cuillère.

François ripo.sta :

— Tu la fais bien, la blague, ma petite Rose... Il me semble pourtant que le père de Claudinet ne compte pas au train des équipages... 11 est immatriculé — 1228 — aux sapeurs-pompiers de Paris... Il s'appelle François Champagne, né à Saint-Jean-des-Vignes...

— Tu ne comprends pas, continua Rose.

— Ma foi !...

— Sur les registres de l'état ci vil, Claudinet ne porte que Icnom de samère.

Moi, je dis que notre bonheur n'est pas parfait, et je veux que notre Claudinet cesse d'être un bâtard. (Page 146.)

François se gratta l'oreille.

— Ça, c'est vrai, dit-il... C'est rudement ennuyeux tout de même; mais n'est-ce pas toi qui l'as voulu '?

— Oui, répondit la tireuse de cartes... Je ne savais pas alors comment tu comprendrais tes nouveaux devoirs.

— Ah! ça, ce n'est pas bien, Rose.

— Il y en a tant, ajouta-t-elle, qui ne veulent plus entendre parler de leur maîtresse, quand elle a un enfant.

— C'est des propre-à-rien, déclara François, s'animant subitement, des

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fiueux, des misérables !... Je trouve, moi, au coatraire, qu'on doit bien plus aimer sa connaissance quand elle vous donne la joie d'ôlre papa.

— Parce que tu es un brave garron !

— Alors, pourquoi as-lu eu de la méfiance ?

— Jai eu tort, pardonne-moi, mon ami.

Il l'embrassa avec la plus vive cfFusion, et par la même occasion donna un baiser à Claudinet, qui essayait, tout en jouant, de grignoter un biscuit à la cuillère.

François Champagne retrouva toute sa jovialité.

— Je recommence à croire, dit-il avec son geste amusant, que tu veu.x m'empruuter quelque chose.

— Eh bien ! oui... C est vrai !

— ?... Je n'ai pas le sou.

— Tu as autre chose. .

— Quoi donc ?

Elle le regarda dans les yeux, eut une légère hésitation et prononça :

— Ton nom.

Le bon François fut tout ébahi; il eut un roulement d'yeux réjouissant ; sa bouche resta béante.

— Réponds, ditRoseavecunecertainenervosité. Veux-tu nous marier?...

— C'est sérieux?

— On ne plaisante pas avec ces choses-là.

La surprise du sapeur-pompier ne se dissipait pas. Il était loin de s'attendre à une telle proposition.

■ — A moins, reprit la maman, se contraignmt pour garder le sourire sur les lèvres, que tu ne m'aimes plus.

François se récria vivement.

— Peux-tu penser cela? Je te le répète, je me trouvais heureux comme ça.

— Moi, je dis que notre bonheur n'est pas parfait, et je veux que notre Claudinet cesse d'être un bâtai d.

— Mais, reprit François, qui devint grave, ce qui lui arrivait rarement, moi aussi je ne demande qu'à faire mon devoir.

— C'est tout ce que j'exige de toi.

— Cependant, tu es établie, tu es dans le commerce; moi je ne suis qu'un pauvre pompier... J'ai ma solde et mes services de théâtre... Ça ne fait pas gras... Pourquoi ne m'as-tu pas prévenu depuis longtemps?... J'aurais fait des économies.

Il sembla s'accuser de son imprévoyance. Elle reprit :

— J'en ai fait.

— Pour toi.

— Pour moi, pour Claudinet, pour toi.

Elle ajouta avec l'orgueil bien permis d'une femme qui a amassé sou à sou, dans un métier assez aléatoire, une véritable petite fortune :

— J'ai quinze mille francs.

François Champagne bondit dé stupéfaction.

— Quinze mille francs!... quinze mille francs! répétait-il, abasourdi.

— Je vais te montrer mon titre de rente, ajouta Rose.

Et en effet, elle alla chercher, dans sa paillasse, le papier prouvant que Rose Fouilloux, la tireuse de cartes de la rue des Trois-Couronnes, était créancière de l'Etat.

François écarquilla les yeux. Il touchait le litre avec respect. Il examinait les vignettes.

— Mais, bon Dieu ! s'écria-t-il, comment as-tu fait pour mettre tout ça de côté?... Vraiment, c'est le grand jeu, le petit jeu, le marc de café qui ont produit cet argent ?

— Mais oui, répondit Rose. Il y a près de dix ans que je suis établie... Tous les jours j'ai tiré quatre francs de ma recette et je les ai mis dans une boîte... Quand il y avait cent francs, j'achetais de la rente, et je replaçais les intérêts...

François la regarda avec une naïve admiration.

— Faut rien que tu connaisses ton affaire ! Rose poursuivit :

— Tout récemment, j'ai dû vendre quelques titres pour ma nouvelle installation, mais je n'ai fait en somme qu'un nouveau placement.

— Eh bien, tu sais, Rose! je n'en reviens pas... Il faut qu'il y ait rudement de bonnes têtes sur la terre pour qu'on fasse fortune dans ta partie.

Rose riposta d'un ton pincé, contrastant avec la tendresse qu'elle n'avait cessé de montrer depuis le commencement du repas :

— Les cartes sont sincères.

... Et ne mentiront pas.

fredonna François, qui avait entendu nombre de fois Carmen à l'Opéra- Comique.

La pythonisse s'anima :

— Je ne prédis que la vérité.

— Ne te fâche pas, ma petite Rose! fit le pompier très conciliant.

— Je' t'affirme que les cartes révèlent le destin.

— Après tout, moi, ça m'est égal... Chaque fois que tu les as consultées pour savoir si je t'étais fidèle, elles ont répondu à ta satisfaction... Je ne peux pas en vouloir au roi de cœur ou à la dame de trèfle. ,

Et François se versa un verre devin, bien décidé à ne plus contrarier Rose. Mais la cartomancienne paraissait froissée, il le vit bien ; il savait aussi qu'elle n'était pas boudeuse et se rassura.

11 reprit :

— Tout ça n'empêche pas que je tombe des nues... Heureusement que je pratique Fassouplissement, sans ça la chute serait un peu rudel... Pourquoi l'es-tu montrée si cachottière?... Je me disais bien que tu devais avoir un bas de laine; mais je n'aurais jamais cru que tu étais rentière... Qu'est-ce que tu craignais donc pour ne pas me mettre au courant de tout ça?

François ajouta, pâlissant un peu :

— J'espère bien que tu n'as pas cru... Elle ne le laissa pas achever et répondit :

— J'ai voulu te connaître à fond.

— Vrai ! ça ne doit pas être bien difficile.

— Que veux-tu, j'en ai déjà tant vu dans la vie, on m'a raconté tant d'histoires vraies, que je me suis toujours promis de bien réfléchir avant de me marier.

— Non, mais là, le cœur sur la main. Rose, tu veux que je sois ton mari ?

— Refuserais-tu ?

— Qu'est-ce que je ferai quand tu t'appelleras madame Champagne? Tu supposes bien que je ne m'amuserai pas à gobelotter en faisant sauter tes écus... J'ai fini mon congé cette année... Je rengagerai... Avec des protections, j'arriverai peut-être à me faire nommer caporal... Ça te vat-il? Plus tard, on ne sait pas, nous sommes capables de devenir cantiniers.

Il s'adressa à son fils.

— Est-ce que tu veux être enfant de troupe, toi?

Claudinet ne répondit pas ; ses yeux commençaient à papilloter. Rose répondit :

— Bien sûr que nous attendrons ta libération ; mais je ne veux pas que tu rengages.

— Tout ça, c'est très joli, et je te remercie, ma petite Rosette. Il y en a plus de quatre à la caserne qui voudraient être à ma place, pour toutes les raisons du monde... Seulement, ton serviteur, François Champagne, né natif de Saint-Jean-des-Vignes, n'acceptera jamais que sa femme travaille pour lui.

— Que tu es bête, François!... Alors, tu t'imagines que, en dehors du métier de pompier, tu ne pourras pas en exercer un autre.'*

— Bien sûr que si... Quand on n'a pas un poil dans la main, on trouve toujours du turbin... Ça n'empêchera pas que moi, sans le sou, j'épouserai une femme qui aura des rentes... Que veux-tu, ça me défrise un peu.

Elle répliqua :

— Cet argent n'est ni à moi, ni à toi, il est au petit... Notre devoir, une fois mariés, sera d'augmenter la fortune que nous lui laisserons.

— Sans compter, fit observer François, convaincu par cette réponse, que si on lui donnait un petit frère ou une petite sœur, Claudinet verrait ses pièces de cent sous coupées en deux.

La tireuse de cartes secoua la tète.

— Nous n'aurons plus d'enfant... L'oracle me l'a affirmé.

Elle ajouta en soupirant, pendant que ses yeux s'emplissaient de larmes :

— Il vaut mieux n'en avoir qu'un et que le bon Dieu nous le conserve.

— Tu as raison! s'écria Champagne, que l'émotion de la mère gagna subitement. Notre petit Claudinet nous a donné assez de tintouin pour que nous ne demandions pas un autre héritier... Seulement, voilà, Rose... On ne sait pas toujours...

— Tu ne vois donc pas que je suis vieille déjà? reprit mélancoliquement la tireuse de cartes.

François protesta.

— Ça! c'est pas vrai!... Tu es fraîche comme la fleur dont tu portes le nom.

— Je suis ton aînée.

— Dans une cinquantaine d'années, ça ne se devinera pas... Moi, j'aime mieux une femme qui ait plus d'expérience que moi... Chacun son caractère !

François n'était pas un garçon à rester longtemps ému. Il prodigua à « sa bourgeoise » les compliments les plus galants, dans la note un peu sans gêne qui caractérisait sa franchise et sa robuste bonté.

Rose venait de lui dévoiler des horizons inconnus. Le pompier se disait qu'on était crânement à son affaire tout de même, là, dans cette petite salle à manger, bien propre, bien éclairée, entre la maman et le fiston. Alors, s'il le voulait, François, ce serait comme ça tous les jours?

Était-elle assez sondeuse, cette Rose ! pour avoir aligné tous ces projets sans rien dire. Il n'avait jamais osé penser sérieusement à cela. Il ne s'en croyait pas le droit, dans sa timidité de pauvre diable honnête devenu l'amant d'une personne à son aise.

Souvent, parbleu, malgré l'insouciance apparente que lui reprochait la tireuse de cartes, il avait fait des réflexions touchant Rose et Claude.

Il ne concluait pas. C'était trop fort pour lui, il devenait pensif pendant quelques minutes ; mais tout cela s'agitait vaguement dans sa cervelle et s'en allait comme c'était venu, le sapeur-pompier étant incapable d'engendrer la mélancolie.

Il invitait un compagnon à prendre un verre et ses préoccupations disparaissaient...

Sa connaissance, désormais il dirait sa femme, pouvait se vanter de l'avoir bouleversé de fond en comble tout à l'heure.

Pour accompagner ses réflexions il se mit à chanter très fort une

complainte maritime, que le bon Méry, un compatriote de Mistral, a perpétrée un jour de lyrisme, et que François Champagne avait entendue tout petit.

Cela s'appelle Jean Noël, matelot de Nantes. La musique en est très sentimentale.

Il y a une affinité certaine entre les pompiers et les marins, bien que l'élément dans lequel ils évoluent soit radicalement opposé.

Les uns luttent contre l'eau, les autres contre le feu ; on nous permettra de ne pas rééditer les réflexions banales que cette antithèse impose aux bons badauds, quand ils tiennent à converser quand même. Cependant on peut expliquer la similitude de goûts des marins et des pompiers par leur bravoure commune, dans l'ordre moral, et par l'agilité qu'ils doivent à la gymnastique, dans l'ordre physique.

François Champagne chantait à tue-tète :

J'étais sujet, je suis mona aaarque

Entre ma femme et mon enfant.

Rose le regarda avec la plus profonde reconnaissance. Elle l'aimait décidément beaucoup son François. Elle le bougonnait de temps en temps, mais c'était pour son bien, et il ne l'ignorait pas. C'était un si brave garçon et elle avait rêvé de faire son bonheur.

François Champagne finissait par accepter l'idée du mariage; mais il posa ses conditions.

Rose lui expliqua comment il n'avait pas à rougir de cette union. Elle était charmée de la délicatesse de son ami, exprimée si franchement.

En femme qui ne dédaigne pas faire preuve de ses hautes relations, elle s'écria :

— Je connais le conseiller municipal du quartier. La veille des dernières élections, il est venu me demander s'il serait renommé... Je lui ai prédit un ballottage et il a eu lieu ; puis je lui ai annoncé qu'il aurait la majorité huit jours plus tard; c'est encore arrivé...

François eut son rire le plus exubérant ; il répliqua :

— Du moment que tu t'y connais en politique, tu dois savoir tout le reste.

Elle poursuivit :

— Il est très influent au conseil.

François fit entendre un petit sifflement familier pour marquer sa haute considération.

— Au conseil de guerre ? demanda le pompier.

— Mais non, au conseil municipal.

— Ah bon !

— Je lui demanderai de te faire nommer à l'Hôtel de Ville.

Notre ami Champagne fut ébloui. Il avait le respect de la hiérarchie, le brave Bourguignon ; il l'avait même exagéré.

L'Hôtel de Ville, cela lui représentait quelque chose de puissant, d'énorme, de formidable.

Puis, le sentiment de son humilité revint; il balbutia :

— C'est que je ne suis peut-être pas assez capable.

— Mais si, mais si, affirma la tireuse de cartes, qui ne voulait pas que son amant se rabaissât... H y a des employés municipaux qui ne te valent pas... On n'a pas besoin d'être bachelier pour faire un garçon de bureau ou un huissier.

François s'inclina; décidément Rose lui était très supérieure ; puisqu'elle rêvait de telles grandeurs pour lui, il n'avait qu'à suivre la consigne que lui donnerait sa fiancée.

Encore une fois, il n'avait qu'à s'en rapporter à elle.

Du moment où les quinze mille francs appartenaient à Claudinet, la conscience du sapeur-pompier était tranquille. On ne lai reprocherait pas d'avoir épousé sa maîtresse dans un but intéressé. Il respira plus librement.

Cependant, il eut un dernier scrupule, qu'il traduisit ainsi:

— Mais, dis donc, Rose, tu as une sœur.

Les sourcils de la tireuse de cartes se contractèrent. Elle répliqua avec vivacité :

— Ma sœur n"a rien à voir dans mes affaires... Quand elle m'écrit, ce n'est que pour me demander de l'argent... Elle est assez grande pour en gagner.

— Après tout, je ne la connais pas, dit François avec un geste soulignant sa réponse.

La tireuse de cartes rayonnait. Elle dit à Claudinet :

— Monsieur Claude Champagne, embrassez votre papa.

Mais l'enfant avait envie de dormir ; sa petite tète se penchait sur sa poitrine.

— Le marchand de sable a passé, fit le papa... Allons, bonne nuit, gamin.

Il embrassa une dernière fois son fils, que Rose alla coucher, tandis que, resté seul, François reprenait en sourdine sa chanson de matelot :

Nous chanterons le soir ensemble Pour l'endormir dans son berceau.

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