‹ Les deux gossesChapitre 12 sur 56 · LA MÈRE ET LE FILS · texte numérisé non relu

LA MÈRE ET LE FILS

La comtesse de Kerlor avait bien reçu la lettre de madame de Guidelvinec. Son premier mouvement après l'avoir lue fut une légitime indignation.

Quelle était cette fable? Qui donc avait si mal renseigné sa sœur? Pourquoi celle-ci tenait-elle à ce que les sentiments les plus affectueux de la comtesse fussent ainsi outragés ?

On osait attaquer Georges, on cherchait à ternir la réputation de cette adorable et chaste orpheline, dont les yeux limpides reflétaient la pureté (le cœur.

Madame de Kerlor ne put bannir ses préoccupations. Il était alfreux de penser que quelqu'un tramait un complot contre la tranquillité desprit de la comtesse et des siens.

Mais qui donc avait appris à madame de Guidelvinec que l'orpheline était fixée au château ?

Insensiblement, la mère de Georges s'avoua, malgré le chagrin qu'elle en ressentait, que cette lettre maudite l'obligeait à se livrer à certaines investigations.

Elle aurait la preuve que ces lignes perfides constituaient autant d'ineptes calomnies.

Quand madame de Kerlor eut pris cette résolution, elle sentit que sa belle confiance de tout à l'heure menaçait de s'évanouir.

La mère de Georges avait-elle manqué de vigilance?

Elle s'interrogea anxieusement. Non, ce n'était pas possible. Les jeunes gens se connaissaient depuis trop peu de temps. Toutes ces insinuations n'avaient pas l'apparence du bon sens.

Certainement, Georges avait montré une sympathie très affectueuse pour l'orpheline; mais c'était tout naturel, étant donné le caractère généreux de M. de Kerlor.

Georges avait voulu que mademoiselle de Penhoct remplaçât Mariana auprès de sa mère ; c'était aussi le vœu de Carmen ; c'était celui de la comtesse.

Mais cette amitié restait innocente, sans qu'il se glissât, dans cette affection mutuelle, le moindre enfantillage sentimental.

La comtesse d'ailleurs avait une trop haute idée de sa dignité et de son autorité maternelles, pour qu'il lui semblât admissible que le fils pût aimer sans l'assentiment de la mère.

Elle avait toujours trouvé son Georges si obéissant à ses désirs, si soumis à ses moindres volontés, qu'elle ne supposait pas qu'il pût jamais changer.

Quoiqu'il en fût, son esprit était affligé par un doute cruel.

C'était le premier effet désastreux de cette lettre.

Certes jamais madame de Kerlor n'en viendrait à croire que son fils rêvât de donner son nom à mademoiselle de Penhoët.

Cette idée ne méritait môme pas son attention, et il avait fallu co billet pour qu'elle s'arrêtât à cette extravagante supposition.

Cependant malgré la tendresse sincère que madame de Kerlor ne demandait qu'à témoigner à l'orpheline, celle-ci n'en avait pas moins eu pour mère une femme que l'implacable rigidité de la comtesse n'avait pas cessé de considérer comme indigne du nom qu'elle avait surpris.

Encore une fois, madame de Kerlor se disait qu'il serait indigne d'elle, indigne de son fils d'accorder une importance exagérée à de pareilles manœuvres ; mais son cœur de mère était trop violemment serré pour qu'elle pût se contenter de leur opposer le dédain.

Non, décidément, elle ne pouvait rester dans une pareille incertitude ; elle ne voulait pas recevoir d'autres lettres empoisonnées ; celle-ci la faisait beaucoup trop souffrir.

La comtesse préviendrait son fils dès le lendemain.

La mère et le fils se concerteraient afin d'arrêter une ligne de conduite

Peut-être serait- il bon de consulter Carmen; elle était très avisée, malgré son étourderie apparente.

Quanta Hélène de Penhoët, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute; la chère petite devait tout ignorer ; Georges, sur ce point, serait encore de l'avis de sa mère.

La comtesse fut plus rassurée après avoir pris cette détermination.

Le lendemain matin, cependant, elle éprouva de nouvelles hésitations.

Elle prévoyait le regard sévère de Georges quand il croirait que sa mère pouvait ajouter foi à cette sotte histoire.

Puis, la comtesse, toujours mordue au cœur par le doute, se demanda si, pour mieux affermir ses convictions, elle ne devait pas avant tout observer l'attitude de Georges et d'Hélène.

Pendant le repas de midi, son regard s'arrêta plusieurs fois sur I3 jeune homme et sur l'orpheline.

Georges contemplait mademoiselle de Penhoët avec une admiration certainement i-espectueuse, mais la mère, qui ne connaissait pas son fils sous cet aspect enthousiaste, éprouva une sensation bizarre: son enfant ne lui semblait plus le même.

Hélène pourtant restait calme, douce, prévenante ; rien ne pouvait autoriser la comtesse à croire que l'âme vertueuse de cette délicieuse enfant fût troublée.

Après le déjeuner, madame de Kerlor ne voulut pas faire, dans le parc, sa promenade accoutumée ; elle s'enferma dans sa chambre.

Georges, Carmen et Hélène lui demandèrent la permission de sortir ; elle la leur accorda.

Les trois jeunes gens allèrent faire une excursion à Loc-Maria où ils passèrent leur après-midi.

Carmen, toujours très aventureuse, s'engageait dans des sentiers

perdus, ne sinquiélanl pas de savoir si Georges et Hélène la suivaient.

En foulant aux pieds ces roches granitiques, parmi les vcîgétalions un peu sauvages de ce coin de la terre d'Armor, la jeune fille respirait à pleins poumons. Son visage reflétait une salisl'aclion souveraine ; elle redevenait la vierge druidique, dont elle personnifiait si bien la grâce, la poésie et la fraîcheur.

De leur côté, Georges et Hélène éprouvaient un plaisir délicieux en marchant côte à côte, rêvant tous deux, s'entretenant de mille sujets, excepté de ceux qui hantaient en ce moment leurs esprits.

Georges ne voulait pas encore avouer son amour à l'orpheline ; il trouvait un charme à prolonger cette situation, bien quil se promît chaque jour de parler. Hélène, fidèle à la promesse qu'elle s'était faite, se contraignait aussi, ne voulant pas que Georges devinât qu'elle l'aimait de toutes les forces de son âme.

L'après-midi s'était vite écoulée; ce fut Carmen qui rappela à Georges et à Hélène qu'il était temps de rentrer à Kerlor.

Le jeune homme et l'orpheline eurent un geste d'étonnement si prononcé que mademoiselle de Kerlor ne douta plus des sentiments qu'ils éprouvaient.

Carmen ne s'était pas trompée; Georges et Hélène s'aimaient.

En voyant leur visage rayonnant de joie, mademoiselle de Kerlor perdit son enjouement et se sentit envahie par un sentiment de tristesse.

Comme ils paraissaient heureux, tous deux! Pourquoi Carmen ne connaissait-elle pas ce ravissement?

Elle devinait bien que la comtesse était sur le point de lui parler de M. de Saint-Hyrieix, dont l'empressement auprès d'elle devenait de plus en plus vif.

Mais Carmen n'aimait pas cet inconnu ; elle ne se sentait pas du tout attirée vers lui, bien qu'ils fussent du même monde.

Carmen en contemplant Georges et Hélène, si beaux, si jeunes, si tendres tous les deux, se disait qu'elle ne pouvait devenir la compagne d'un homme beaucoup plus âgé qu'elle, et dont toutes les pensées lui semblaient d'avance en contradiction avec les siennes.

Ce que mademoiselle de Kerlor i-èvait, c'était d'aimer un homme jeune comme Georges, ardent, enthousiaste, qui vibrât d'émotions comme Georges lorsqu'il s'adressait à Hélène.

Depuis que la jeune fille avait deviné l'amour de son frère et de son amie, elle était en proie à un trouble qui la transformait à un tel point qu'elle se demandait, avec un peu d'etTroi, ce qui se passait au fond d'elle-même.

Ses yeux noirs s'emplissaient de tlammes ; son sein se soulevait ; son cœur lui semblait rempli d'aspirations passionnées.

Pour la première fois, elle comprenait la joie d"aimer.

Georges et Hélène ne pouvaient savoir que leur propre tendresse provoquait ainsi chez Carmen l'éclosion de l'amour. N'étaient-ils pas absorbés par le plus tyrannique et le plus égoïste des sentiments?

Ils vivaient l'un pour l'autre, sans que rien existât pour eux au delà de leur contemplation mutuelle.

Que leur importaient la terre, le ciel et tout ce qui n'était pas leur double joie ?

Georges frémissait quand il pressait la main d'Hélène ; en l'écoutant, en le sentant à ses côtés, après toutes ses souffrances, toutes ses larmes, tous ses désespoirs, l'orpheline goiÀtait enfin le bonheur, et ne voulait pas se demander ce qu'il durerait.

Elle aurait cru manquer de respect à Dieu si elle ne s'était abandonnée à ces ineffables délices qu'il lui envoyait pour panser les blessures de son cœur si douloureusement atteint.

Pourtant ses résolutions étaient inébranlables ; c'était au plus profond d'elle-même qu'elle garderait son cher secret.

Quoi qu'il arrivât elle n'aimerait jamais que Georges ; et celui-ci peut-être l'ignorerait toujours.

Les tr.ois promeneurs rentrèrent au château, où la comtesse les attendait.

Madame de Kerlor regarda longuement Georges et Hélène et ses lèyres eurent un léger frémissement. Cette fois, la mère semblait lire la vérité sur la physionomie de son fils.

Les dernières hésitations de madame de Kerlor avaient disparu. Elle voulut s'entretenir avec Georges avant le dîner.

Le jeune homme se mit à la disposition de sa mère, ne soupçonnant pas du tout de quoi il allait être question.

H ne pensait qu'à Hélène. Cependant, il remarqua la gravité de la comtesse.

D'abord il supposa que peut-être il allait s'agir d'affaires d'intérêts. L'administration de la fortune des Kerlor demandait une attention soutenue, et c'était Georges qui, après avoir pris conseil de la comtesse, s'occupait des opérations financières qu'entraînait cette gestion. Mais il savait aussi que sa mère ne se préoccupait pas outre mesure de ces combinaisons, en grande dame qui se repose sur les intermédiaires auxquels elle a remis sa confiance, du soin de faire fructifier l'argent.

Georges sut vite à quoi s'en tenir.

La comtesse, après avoir prié son fils de s'asseoir, commença d'une voix très calme :

— Mon cher enfant, j'ai reçu une lettre de ma sœur, la vicomtesse de Guidelvinec.

Georges très étonné répondit :

— C'est ma respectable tante qui vous préoccupe à ce point?... Qu'at-elle pu vous écrire ?

Madame de Kerlor voulut aller droit au but; elle répliqua :

— Ma sœur porte une accusation, une inqualifiable accusation contre mademoiselle de Penhoët.

A ces mots Georges se leva.

— Je ne permettrai à personne d'attaquer cette jeune fille! s'écria-t-il. On devine si madame de Kerlor fut frappée en entendant son fils

répondre aussi catégoriquement.

Elle eut un tressaillement ; il lui sembla que le voile qu'elle avait eu devant les yeux jusque-là se déchirait d'un coup.

Elle se leva à son tour et regarda Georges dans les yeux.

La comtesse de Kerlor appartenait à une de ces vieilles familles bretonnes qui sont comme un produit spécial de cette terre de granit, battue incessamment par les vagues.

Les traits de son visage gardaient ordinairement une impassibilité qui faisait penser à ces rocs au milieu desquels elle était née, sur la cùle du Finistère, à quelques lieues de Brest.

Ses yeux, d'un vert sombre, semblaient relléter, comme un miroir, les flots qu'ils avaient contemplés dès l'enfance.

Le regard était tranquille comme l'Océan quand le calme règne ; mais toujours comme pour l'Océan, quand la tempête y dominait en maîtresse, il ne devait plus exister d'obstacles dont elle n'eût raison.

— Ma mère, reprit Georges, très résolu, j'aurais voulu attendre quelque temps avant de vous faire part d'un projet dont la réalisation est le plus cher de mes vœux: mais, puisqu'un ennemi caché me défend la moindre indécision, je parlerai... Pouvez-vous me dire quelles insinuations contenait la lettre dont vous me parlez ?

— Elle affirmait que mademoiselle de Penhoët ne vous était pas indifférente.

— Eh bien, ma mère, elle disait vrai.

— Georges!

La comtesse connaissait trop son fils pour supposer qu'il allait reculer; mais il savait aussi, lui, que la volonté de madame de Kerlor n'était pas de celles que l'on fait plier.

Entre ces deux natures semblables le choc, s'il arrivait jamais, devait être terrible.

— Oui, ma mère, ajouta Georges avec la plus profonde émotion, j'aime mademoiselle Hélène de Penhoët.

— Pardonnez-moi, ma mère ; ce mariage se fera avant deux mois ou vous n'aurez

plus de fils. (Page 180.)

— Vous aimez...

— Je l'aime de tout mon cœur, de toute mon âme... Jede'sirela prendre

pour femme.

Madame de Kerlor hocha douloureusement la tête. Son fils, pour la première fois de sa vie, lui causait un profond chagrin.

Elle devint très pâle ; ses yeux vert sombre prirent une expression de rigidité qui annonçait la lutte si longtemps redoutée entre la mère et le fils.

Pour la première fois la paix allait-elle être troublée dans la famille?

La douairière adorait son enfant ; Georges vénérait la comtesse ; mais tous

deux ils savaient, puisque le môme sang bouillonnait dans leurs veines, qu'un désaccord entre leurs deux volontés pouvait amener les conséquences les plus graves.

Jusque-là, ils s'étaient trop aimés pour que le moindre différend subsistât entre eux; d'ailleurs ils avaient évité tout sujet pouvant amener la plus petite discussion; et il y avait quelque chose de touchant à voir avec quel soin chacun veillait à ce que cette admirable quiétude ne fût pas menacée.

La comtesse et Georges allaient-ils échanger de ces effroyables paroles qu'on n'oublie jamais et qui brisent deux existences?

Cependant, le jeune homme restait respectueusement affectueux ; mais sa voix était ferme, son geste résolu.

Il poursuivit:

— Je vous demande la permission d'épouser Hélène. Je vous demande de bénir notre union.

La comtesse ne répondit rien.

La mère s'interrogeait une dernière fois avant de rendre un arrêt irrévocable.

Elle s'accusait de ne pas avoir mieux prévu les événements; mais pouvait-elle supposer qu'ils marcheraient aussi vite ?

Un soupir gonfla sa poitrine. N'avait-elle pas été elle-même conquise tout de suite, dès qu'elle l'avait vue. par la grâce et la modestie de la jeune orpheline?

Décidément, la pauvre enfant n'était pas destinée à être heureuse.

M. de Kerlor poursuivit avec une chaleur concentrée :

— Yous connaissez les qualités et les vertus d'Hélène... Vous savez que vainement on chercherait une nature plus droite, un cœur plus noble, une âme plus pure... Mademoiselle de Penhoët, seule, peut faire mon bonheur... Je l'aime ! Consentez- vous à ce que je la prenne pour épouse?

La comtesse prononça brièvement :

— Elle vous aime?

— Je le crois... Je l'espère !

— Elle ne vous l'a donc pas dit ?

— Non, ma mère.

La comtesse eut un signe de tête approbateur.

Elle rendait justice à l'orpheline, qui n'avait pas manqué à son devoir. Mais cette discrétion ne pouvait changer les sentiments auxquels elle s'était senti portée dès le premier jour et qui la hantaient maintenant plus que jamais.

Georges continua :

— Je n'ai point interrogé mademoiselle de Penhoët... Je ne le pouvais pas, avant de vous avoir fait part de mes intentions formelles...

La comtesse eut un nouveau geste de protestation, qui n'eut pas pour effet d'interrompre le jeune homme.

— Je crois avoir été assez heureux pour lui plaire... La première fois que je l'ai vue, j'ai senti que mon cœur ne m'appartenait plus... Je suis sûr de mon côté d'avoir trouvé en elle la femme que toute mère doit désirer pour son fils.

La comtesse répliqua d'une voix incisive :

— Vous prononcez le nom de mère !... Vous savez pourtant l'histoire de la sienne.

Le rouge monta au visage du jeune homme ; malgré le ton de la comtesse, il garda son empire sur lui-même.

La douceur et la grâce d'Hélène exerçaient déjà une très grande influence sur Georges.

— Ma mère, répondit-il avec calme, je sais avant tout que le respect doit arrêter un enfant au seuil de la vie de celle qui l'a mis au monde... Et je veux penser avec amour à celle qui fut la mère de ma femme... Je veux unir mes prières aux siennes, m'agenouiller sur le tombeau de ceux qu'elle pleure, comme elle s'agenouillera pieusement sur le tombeau des miens... Quant à autre chose, je ne puis que vous répéter un conseil que bien souvent vous m'avez donné : je méprise la calomnie d'où qu'elle vienne.

La comtesse, bien que sa résolution fût arrêtée, ne voulut pas montrer moins de sang-froid que son fils.

Les circonstances étaient solennelles ; la paix familiale était menacée ; les plus gi'andes calamités pouvaient s'abattre sur Kerlor, à la suite de cet entretien ; il convenait de s'exprimer sans emportement, de part et d'autre ; à tout prix il fallait éviter l'écroulement qui résulterait du heurt de ces deux violences.

Elle répliqua :

— Une fois de plus, mon fils, je constate la noblesse de vos sentiments ; la délicatesse dont vous faites preuve est digne de vous, Georges...

Il la regarda avec angoisse, pendant que son cœur se serrait et que sa gorge se contractait.

Elle continua :

— Mais nous autres, les vraies mères, nous avons d'autres devoirs... Nous n'avons pas à nous préoccuper seulement des préférences et des désirs de nos enfants... Nous sommes responsables, devant notre conscience et devaii,t Dieu, de leur bonheur, de leur avenir, des malheurs qui découleraient de leur manque de prévoyance... Nous sommes aussi responsables, nous qui avons su garder immaculé l'honneur de notre nom, envers tous ceux qui ne sont plus et qui l'ont illustré.

— .Ma mère, répondit Georges, j'ai autant que vous la religion de

mes ancêtres... Mais quel est celui d'entre eux qui eût jamais osé prétendre que les calomnies, c'est le seul mot exact, dont on a essayé de flétrir le nom de la marquise de Penhoët, peuvent retomber sur Hélène?

— Ke rentrons pas dans les discussions qui ont précédé l'arrivée de cette enfant à Kerlor.

— Vous aviez pourtant admis que Carmen et moi nous avions raison de vous l'amener, de vous demander votre appui pour elle?

— Savais-je que vous vous éprendriez de cette orpheline?

— Elle n'en est pas moins digne de mon amour.

— Je n'aurai pas la cruauté de vous répondre: Telle mère, telle fille... Le jeune homme eut un geste de violence qu'il put heureusement

réprimer à force de volonté. Et serrant les poings, ses ongles entrant dans la paume de ses mains, il répondit :

— J'affirme, moi, que la marquise de Penhoët ne peut avoir été coupable de la faute dont on l'accuse... Si elle lavait été, Dieu ne lui aurait pas permis d'être la mère d'Hélène.

— Enfin, quoi qu'il en soit, mon fils, je refuse mon consentement.

— Vous refusez?...

— Oui, Georges, parce que je le dois.

— Ma mère !

— N'allez pas croire pour cela que je méconnaisse les précieuses qualités d'Hélène... Je l'estime sincèrement, comme une charmante jeune fille, qui mérite l'intérêt des honnêtes gens... J'avais déjà rêvé de la marier àun homme d'honneur, qui apprécierait un tel trésor... Mais, jamais! jamais je ne consentirai à donner pour épouse à un Kerlor, la fille d'orne femme dont le nom est entaché.

— Et moi, ma mère, répliqua Georges d'une voix vibrante, je déclare que je ne cède pas à de telles considérations... La marquise de Penhoët a été odieusement accusée... Je vengerais certainement sa mémoire, s'il m'était permis de demander raison au mari de votre soeur.

— Je vous prie, Georges, de respecter votre famille...

— Pour la dernière fois, ma mère, vous refusez de consentir à mon bonheur?

— Oui! répondit la comtesse énergiquement... s'il est lié à cette union!... Et vous savez que je ne reviens jamais sur ma parole

M. de Kerlor prononça d'une voix lente :

— J'épouserai Hélène de Penhoët.

— Ce mariage ne se fera pas !

Il ajouta, d'un ton toujours mesuré, mais qui prouvait sa froide résolution :

— Pardonnez-moi, ma mère; ce mariage se fera avant deux mois... ou vous n'aurez plus de fils.

La comtesse tressaillit.

— Monsieur!... fit-elle.

... Mais l'angoisse qui la peignait à la gorge l'empêcha de continuer. Georges poursuivit :

— Moi aussi, je suis un Kerlor, et, pas plus que vous, je ne reviens sur ma parole.

Quelques secondes s'écoulèrent au milieu d'un silence tragique. Ce fut la comtesse qui reprit, tentant un suprême effort :

— Georges, pour la dernière fois votre mère vous ordonne de vous taire et d'étouffer cet amour coupable.

— Ce qui serait coupable ce serait d'accepter pour vraies les calomnies dont on tente de salir une innocente

— Calomnies ou non, vous n'épouserez pas cette fdle.

— Pour la dernière fois, ma mère, pardonnez-moi : mademoiselle Hélène de Penhoët sera comtesse de Kerlor.

Un éclair de colère passa dans les yeux de la douairière.

Elle eut sur les lèvres une malédiction.

C'était la fin, l'écroulement redouté.

Haletante, madame de Kerlor étendit le bras et s'écria :

— Sortez, monsieur !

Georges s'inclina, le visage blanc comme un suaire. 11 répliqua :

— Vous me chassez, ma mère. Je vous obéis... Mais, je le répète une fois encore, pour que vous vous en souveniez bien... Vous ne me reverrez à Kerlor que lorsque vous aurez reconnu mon droit d'épouser la femme que j'ai choisie.

Quelques instants plus tard, sans voir Carmen, sans dire un mot à Hélène, Georges avait quitté le château.

Page 1