ANGOISSES MATERNELLES
Madame de Kerlor, quand son fils eut disparu, se laissa tomber sur sa chaise longue et put donner un libre cours à son ressentiment.
Son courroux dura longtemps. Si la scène qui venait d'avoir lieu entre elle et son fils s'était prolongée d'une minute, le mal eût été irréparable.
Restait-il une lueur de salut ?
La comtesse avait dû faire appel à toute sa sagesse maternelle pour éviter, jusqu'à ce jour, les déchirements qu'elle redoutait, malgré sa propre bonté, malgré l'amour filial de son enfant.
Elle savait bien que la colère des Kerlor touchait presque à la démence, quand, par hasard, ils s'y abandonnaient.
Elle savait qu'elle-même était incapable de se maîtriser quand la tempête grondait dans son cœur; Georges, de ce côté, était bien son fils.
Parmi ses ascendants paternels ou maternels, le jeune homme, s'il avait pu percer la nuit des siècles, aurait sans doute retrouvé des exemples de cette fureur, qui ne se manifestait, on le pense bien, que dans des conjonctures vraiment tragiques.
Après les grands bouleversements, le calme revient insensiblement, et la paix règne de nouveau dans la nature aussi bien que dans les cœurs.
Les nerfs de la comtesse se détendirent. Deux larmes coulèrent sur ses joues pâlies.
Elle n'en avait pas versé depuis la mort de son mari, survenue dix ans auparavant.
Une pensée de miséricorde ne tarda pas à germer dans ce cœur ulcéré.
Ce n'était pas le fils rebelle aux volontés de sa mère qui l'inspirait; la comtesse était encore trop irritée pour pardonner à Geoi'ges d'avoir méconnu l'autorité sacrée d'une mère ; mais madame de Kerlor revoyait la figure si douce et si touchante de l'orpheline, qui ne pouvait avoir aucune responsabilité directe dans ce triste conflit.
M. de Kerlor avait proclamé lui-même l'innocence de mademoiselle de Penhoët, qui ignorait les idées et les intentions que le jeune homme avait formées à son sujet.
Une âme vulgaire aurait fait supporter à la pauvre fille les conséquences de cette délicate situation ; la comtesse de Kerlor repoussait avec indignation une telle vengeance.
Non ! la mère de Georges ne se séparerait pas d'Hélène ; elle ne chasserait pas cette douce créature à qui elle ne cessait de rendre justice.
Que l'orpheline partageât l'amour de Georges, madame de Kerlor, qui était femme en même temps que mère, pouvait difficilement admettre qu'il en fût autrement ; mais elle savait aussi que mademoiselle de Penhoët ne méconnaîtrait jamais l'étendue de ses devoirs.
En bannissant Hélène du château, la comtesse ne risquerait-elle pas en outre de la jeter dans les bras de Georges?
Qui sait jusqu'oîi celui-ci irait si la comtesse avait l'inhumanité de replonger l'orpheline dans la détresse d'où Carmen l'avait arrachée?
Malgré son irritation, madame de Kerlor ne se sentait pas le triste courage de rejeter dans la vie, sans soutien, sans appui, sans ressources, celle que Dieu semblait lui avoir envoyée, et qui, rigoureusement, n'avait commis aucune faute.
La douairière resta longtemps plongée dans ses perplexités.
Plus d'une fois, sa main passa fiévreusement sur son front, comme pour dissiper le vertige sous lequel elle se débattait encore.
Un grand abattement succéda à cette longue surexcitation ; madame de Kerlor se sentait le cœur très oppressé. Elle sonna, Mélanie parut :
— Vous préviendrez mademoiselle Carmen que je n'assisterai pas au dîner... et que je ne veux voir personne...
La femme de chambre manifesta une sérieuse inquiétude ; c'était une fille très dévouée à ses maîtres.
Elle murmura :
— Madame la comtesse est souffrante ?
Madame de Kerlor eut un geste bref.
— Allez, Mélanie, faites ce que je vous ai dit, et surtout n'ajoutez rien... Vous viendrez ensuite me déshabiller.
— J'obéis, madame la comtesse, mais...
— Je me sens fatiguée... Ne vous tourmentez pas... Allez! La femme de chambre n'avait qu'à s'incliner.
Elle prévint Carmen et retourna auprès de sa maîtresse.
Carmen et Hélène s'entretenaient comme deux sœurs, dans le petit salon, en attendant qu'on les prévînt que le repas était servi.
Elles ne se rendaient pas compte de l'heure ; sans cela elles auraient compris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire au château, car le service y était très ponctuel.
Toutes deux étaient encore sous le charme de la délicieuse excursion qu'elles avaient faite à Loc-Maria en compagnie de Georges.
Hélène se sentait heureuse au delà de toute expression, car elle avait vraiment senti le cœur de Georges battre auprès du sien.
Carmen, après un léger accès de mélancolie, avait voulu partager la joie de son frère et de celle qu'elle appelait souvent : ma sœur.
Mademoiselle de Kerlor brûlait du désir d'entendre Hélène entamer quelqu'une de ces confidences qui emplissent d'extase l'âme des jeunes filles.
Hélène devinait bien ce qui se passait dans l'esprit de Carmen et elle lui eût volontiers révélé son cher secret, si elle n'avait juré de l'enfouir au plus profond de son cœur.
— Quelle journée ! fit mademoiselle de Kerlor. J'espère que tu ne regrettes plus d'avoir suivi mes conseils.
— Non, ma bonne Carmen... Mais, je te demande de te montrer généreuse et de ne jamais me rappeler ma dernière défaillance.
Hélène eut un battement des paupières qui évoqua un souvenir envolé. Elle pensait que si Carmen était arrivée un jour plus tard elle n'aurait, quelques semaines auparavant, trouvé qu'un cadavre dans le petit appartement de la rue Saint-Donatien.
L'orpheline reprit :
— Tu n'as rien dit à ta mère...
Carmen l'interrompit :
— Non!... Il n'y a que Georges qui sache ce qui s'est passé.
— Tu n'aurais même pas dû l'en instruire.
— Je ne suis pas de ton avis ; Georges et moi avions décidé que tu viendrais au château ; nous avons suivi un plan élaboré en commun; je devais fournir à mon frère tous les renseignements qu'il m'a demandés et qu'il était en droit d'exiger.
Hélène, toute tremblante, se dit que M. de Kerlor s'était toujours gardé de faire allusion à cette lamentable journée; qui sait si, à part lui, il n'avait peut-être pas accusé l'orpheline d'avoir manqué de courage.
Carmen continua :
— Je sais fort bien que ce n'est pas Georges qui se montrera indiscret... Il t'aime trop pour cela.
Mademoiselle de Kerlor ajouta avec une inflexion de malice un peu triste :
— Ah! comme cela doit être bon d'aimer! Hélène ne put s'empêcher de sourire.
Décidément, M. de Saint-Hyrieix n'avait pas encore réussi à faire battre le cœur de son amie.
Si madame de Kerlor consultait de nouveau Hélène à ce sujet, celle-ci pourrait lui répondre que Carmen ne paraissait pas très éprise du diplomate.
Mademoiselle de Kerlor prit les mains de l'orpheline et s'écria :
— Mais réponds-moi donc!... Quelque chose me laisse à supposer que tu es moins ignorante que tu ne veux le paraître.
Hélène n'aurait pas été aussi expansive que semblait l'exiger sa compagne ; mais elle aurait peut-être laissé entrevoir à celle-ci sa félicité, lorsque Mélanie vint leur faire la communication que nous savons.
L'enjouement de Carmen disparut brusquement, et Hélène parut soudain très inquiète.
— Qu'a-t-il pu se passer? se demanda mademoiselle de Kerlor. Ma mère avait l'air très préoccupé quand elle a dit à Georges qu'elle voulait lui parler.... Je veux voir mon frère immédiatement.
Carmen se mit en quête de Georges ; on sait qu'elle ne pouvait le rencontrer.
La jeune fille s'exécuta sur-le-champ, et commença d'une voix haute : (Page 190.)
Tanguy lui apprit que le jeune comte venait de sortir.
Qu'est-ce que cela signifiait?
Carmen revint auprès d'Hélène, espérant que celle-ci aurait, de son côté, appris quelque chose; mais les deux jeunes filles ne purent que se livrer aux plus diverses conjectures, en proie à d'amers pressentiments.
Le bonheur de la maison était-il menacé ?
— Vois-tu, murmura l'orpheline, nous étions trop joyeuses. Carmen s'écria :
— Ma mère est malade, j'en suis sûre ; pourquoi a-t-elle condamné sa
porte?... Mélanie a rc(;u une consigne; j'ai remarqué le trouble de celle fille.
Hélène, bien qu'elle partageât les alarmes de Carmen, chercha à la rassurer :
— M. de Kerlor ne se serait pas absenté si tes appréhensions étaient justifiées.
— Il se passe cependant ici quelque chose d'anormal, ma bonne Hélène.
— Peut-être !
— Tu sais ce que le docteur La Roche nous a dit, la dernière fois qu'il a rendu visite à ma mère...
— Oui.
— Il craint une maladie de cœur.
— Prions Dieu que le médecin se trompe.
— Quand Georges est allé le chercher, avant ton arrivée, le docteur La Roche nous a recommandé d'éviter à sa malade la plus petite contrariété.
— Eh bien ! il vous a été facile de lui donner satisfaction.
— Ah! pourquoi Georges n'est-il pas là? fit Carmen désolée.
— Et où est-il? reprit Hélène.
Elles se regardèrent avec la plus vive anxiété.
On dormit peu cette nuit-là à Kerlor.
Le lendemain matin, quand la comtesse répondit au salut coutumier de mademoiselle de Penhoël, ce fut avec la nuance de bienveillance un peu hautaine et banale de la bienfaitrice envers son obligée.
Hélène, dans sa délicate nature et son extrême sensibilité, fut do suite saisie par ce changement d'attitude de la comtesse, et s'en affecta beaucoup.
Que s'était-il donc passé pour que madame de Kerlor lui montrât cette froideur ?
— Mon Dieu, pensa l'orpheline, aurait-elle deviné ce que je veux que tout le monde ignore?
Et la pauvre enfant se sentit subitement très malheureuse. A son tour, elle eut comme une sensation d'écroulement.
La fragilité et le néant des félicités humaines lui apparurent plus décevants que jamais.
Ses yeux devinrent humides. Allait-elle donc recommencer à pleurer?
Allait-elle connaître un nouveau martyre?
Mais pourquoi le sort s'acharnait-il constamment sur elle ?
Instinctivement, Hélène cherchait Georges des yeux, pour lui demander un appui, une consolation.
S'il avait été là, il aurait certainement répondu à ce muet ap|iel, bien
que les causes dussent lui en échapper. Le regard du jeune homme eût parlé au cœur d'Hélène avec une si grande éloquence, que l'orpheline aurait retrouvé tout son courage ; mais il n'était pas là, pour la défendre contre les mystérieux dangers qui la menaçaient.
Hélène s'interrogea. Elle n'avait rien à se reprocher. Pourquoi n'avaitelle plus la paix du cœur?
Est-ce que sa conscience n'était pas toujours aussi pure? Pourquoi son front restait-il soucieux?
— Ma mère, demanda Carmen à madame de Kerlor, où donc est Georges? La comtesse, qui s'attendait à cette question toute naturelle, répondit
sans trop de contrainte :
— Il est allé à Morgat.
— Sans nous prévenir ! s'exclama Carmen La comtesse fournit de brèves explications
Elle raconta qu'une dépêche était arrivée annonçant à M. de Kerlor une partie organisée entre jeunes gens, à Morgat.
Georges n'avait eu que le temps de se rendre à Brest pour y prendre le bateau, car afin de recevoir dignement ses amis il avait des ordres à donner aux domestiques qui séjournaient toute l'année dans le petit domaine appartenant aux Kerlor.
Carmen n'insista pas ce jour-là.
Mais le lendemain, avec la ténacité que nous lui connaissons, elle se permit de faire observer à sa mère qu'il était bien surprenant que son frère n'eût pas donné de ses nouvelles.
Quand il restait plus de vingt-quatre heures hors du, château, le jeune homme ne manquait jamais de renseigner sa mère et sa sœur sur ce qu'il faisait.
Madame de Kerlor répliqua d'un air ennuyé que Georges avait dû profiter de son séjour au domaine de Morgat pour se rendre compte des réparations qu'il fallait faire et dont il était question depuis plus d'un an.
La toiture du pavillon de chasse notamment était en mauvais état et la porte de la remise fermait mal.
En outre, il y avait des abatages à pratiquer dans le bois.
Georges, très méticuleux quand il s'agissait de commencer de nouveaux travaux, avait sans doute voulu donner une consigne détaillée aux serviteurs ou aux ouvriers.
Carmen n'avait pas semblé convaincue ; sa mère paraissait beaucoup trop préoccupée pour que ces explications fissent cesser l'agitation de la jeune fille.
Deux jours s'écoulèrent qui parurent mortellement longs aux trois femmes.
Hélène constatait avec le plus vif chagrin que la comtesse n'était décidément plus la même pour elle.
L'orpheline semblait avoir perdu tout ce qu'elle avait gagné dans l'alTcction de madame de Kerlor depuis son entrée au château.
Le bouquet que chaque matin elle lui apportait, dès le réveil, restait maintenant oublié sur un coin de la table.
Ce n'était plus le bras de mademoiselle de Penhoët que la douairière réclamait pour descendre au jardin.
Ce n'était plus, joués ou chantés par elle, que la comtesse aimait à entendre ses airs favoris.
Aucune lecture à haute voix, comme madame de Kerlor semblait tant les apprécier, n'avait été faite depuis la dispai-ition de Georges.
Quand Hélène s'approchait de la châtelaine, voulant tenter de la distraire et d'appeler un sourire sur ses lèvres, comme auparavant, c'était plus que de la froideur que la vieille dame lui témoignait.
Elle la repoussait la plupart du temps avec un mouvement semblable à une instinctive répulsion, mouvement, il est vrai, aussitôt réprimé et adouci par quelque bonne parole, mais trop tard : le coup était porté.
Hélène souffrait amèrement, car elle était froissée dans ses qualités les plus tendres. Elle ne voulait pas se résigner à supposer à sa bienfaitrice des griefs cachés, et se demandait si ce n'était pas la maladie de la comtesse qui faisait de rapides progrès, ce qui aurait justifié ces gestes brusques, ces mots impatients, ces regards sévères, venant à chaque instant déconcerter l'orpheline, dont la douceur ne se démentait pourtant jamais.
De quelque façon qu'Hélène essayât d'expliquer cet affligeant changement d'attitude, elle pressentait que la paix familiale était menacée et que la sécurité dont elle croyait jouir n'était qu'une trompeuse chimère.
La pauvre enfant recommençait à se désoler, devant son impuissance à pénétrer le redoutable mystère qui l'enveloppait.
Tout le monde au château était plongé dans la plus profonde tristesse, jusqu'au lévrier suédois qui ne sollicitait plus de caresses et ne venait plus prendre ses ébats aux pieds de ses maîtres.
Mademoiselle de Penhoët avait passé une nuit très agitée. Son cœur ne parvenait plus à la tromper; elle semblait avoir rintuifion de ce qui se passait.
C'était à cause d'elle que cette mère et ce fils, si unis, étaient momentanément divisés.
Le cher secret d'Hélène n'avait pas été découvert; mais, M. de Kerlor, dans sa droiture, n'avait pas dû vouloir que la comtesse ignorât plus longtemps les sentiments que lui inspirait Torpheline.
Évidemment, la mère n'avait pas voulu écouter son fils, et le désaccord, si longtemps redouté, avait éclaté entre ces deux natures que la moindre étincelle devait enflammer.
— Alors, s'était dit Hélène, frémissante, je ne puis plus rester ici. Je ne veux pas être la cause d'une rupture entre la comtesse et Georges. Plus tard, madame de Kerlor pourrait me maudire, et je ne sais même pas quelles sont les réelles intentions de son fils... Oui, il faut que je parte... J'ai cru mes épreuves terminées, je me suis trompée... Je ne trouverai le calme que dans un couvent... Pourquoi ne rentrerais-je pas aux Dames de Saint-Joseph ?
La chère enfant avait pleuré pendant toute la nuit. Mais quand le jour reparut, mademoiselle de Penhoët était redevenue l'intrépide jeune fille que nous connaissons et qui, sous les apparences les plus frêles, recelait une âme énergique.
Le courage du marquis de Penhoët, la force morale de la marquise se retrouvaient chez Hélène, qui ne transigeait plus avec elle-même dès que la voix du devoir se faisait entendre.
De nouveau le regard de l'orpheline reprit ce rayonnement de martyre qui l'éclairàit quelques semaines plus tôt. Elle se décida à prévenir la comtesse de sa détermination.
Hélène frappa à la porte de la chambre de madame de Kerlor.
En prêtant l'oreille pour percevoir la réponse de celle-ci, elle distingua la voix bien timbrée de Carmen.
La sœur de Georges parlait d'un ton si élevé que mademoiselle de Penhoët fut forcée d'entendre ce que son amie disait.
Soudain l'orpheline jeta un cri étouffé et une angoisse terrible la peignit à la gorge.