LA PAROLE DUN BRETON
Carmen avait reçu le matin une lettre de Georges. A peine en avait-elle lu les premières lignes que mademoiselle do Kerlor courait chez sa mère.
Haletante, la jeune fille débuta ainsi :
— Pourquoi m'avez-vous trompée, ma mère? La comtesse tressaillit.
Sa fille tenait à la main la lettre de son fils. La mère entrevoyait confusément les caractères et reconnaissait l'écriture ferme et largement tracée de M. de Kerlor.
— 0;ie signifie ce ton? commença la comtesse.
— Je conviens, ma mère, qu'il esl fait pour vous étonner; mais les circonstances sont d'une gravité exceptionnelle, et vous partagerez mon affolement quand vous aurez lu la lettre de mon frère.
Madame de Kerlor fut très impressionnée. Elle devint toute blanche; sa main gauche s'appuya sur son cœur qui bondissait dans sa poitrine. Ses beaux yeux expressifs se troublèrent ; elle voulut prendre le papier ; mais sa main tremblait trop.
— Lis! commanda-t-elle.
La jeune fille s'exécuta sur-le-champ, et commença dune voix haute :
« Morgat, le 10 septembre 1S83.
« Ma chère Carmes,
« C'est fini, tu ne me reverras plus. J'ai bien réfléchi depuis trois jours. J'ai pris une résolution définitive.
« J'adore Hélène de Penhoët... »
Si la mère et la fille n'avaient pas été si absorbées, elles auraient entendu le soupir poussé par l'orpheline, qui venait d'arriver à la porte de la chambre au moment précis où Carmen commençait sa lecture.
Madame de Kerlor, frémissante, sentait que la respiration allait lui manquer.
La jeune fille poursuivit :
« Tu le savais, ma bonne Carmen. Par délicatesse, tu n'as pas voulu me dire que tu avais deviné cet amour; et tu attendais que je l'en fisse l'aveu. Je t'aurais donné satisfaction avec la plus ardente joie, si les événements ne m'avaient forcé à m'expliquer prématurément avec notre mère.
« Madame de Kerlor m'a refusé son consentement. Elle m'a défendu d'épouser Hélène.
» Je me suis incliné en fils qui n'a jamais désobéi à sa mère.
« Madame de Kerlor savait bien que je n'enfreindrais pas ses volontés. Elle a abusé de ses droits maternels, car elle ne doutait pas de mon entière soumission.
« Je n'enfreindrai pas l'ordre de notre mère; mais il m'est impossible de vivre sans Hélène. Tu la connais, toi, cette chère enfant, tu rends hommage à son irréprochable dignité ; il ne te viendrait jamais à l'idée de la faire responsable et de la flétrir des absurdes et odieuses calomnies dont on a essayé de salir la mémoire de sa mère.
« Tu comprends que l'amour que j'éprouve, pour la première fois de ma vie, me possède tout entier, et que je ne veux céder devant aucune considération qui pourrait m'éloigner de mademoiselle de Penhoët.
i( 11 ne me reste donc qu'un parti à prendre.
« A aucun prix je ne choisirai entre ma tendresse filiale et mon amour.
(' Ma mère croit avoir sa conscience pour elle ; ma conscience à moi me dicte mon devoir.
« Enfreindre la volonté maternelle, je ne le puis: renoncer à celle que j'aime, je ne le veux.
« Je prends le seul parti qui me reste : je disparais.
« Adieu, Carmen ; adieu, petite sœur chérie ; dis à Hélène que ma dernière pensée a été pour elle.
« Je supplie Dieu qu'il nous réunisse plus tard dans un monde oii les compromissions, les bassesses et les lâchetés seront inconnues.
« Adieu, ma mignonne. Tâche de défendre Hélène de Penlioët contre ses méprisables persécuteurs; ma mère m'a interdit de protéger efficacement notre chère orpheline; mon existence serait désormais sans but.
« Sur ton salut éternel, respecte ma dernière volonté : je ne veux pas que tu dises à Hélène que je suis mort pour elle.
« Ce soir, j'aurai rejeté le fardeau que mes épaules ne peuvent plus porter.
« Une dernière fois je t'embrasse de toute ma tendresse de frère.
« Georges de Kerlor. »
A mesure que Carmen lisait, l'émotion de la jeune fille devenait plus vive; elle scandait les phrases dont chaque mot sortait de sa bouche martelé et précis.
Quand elle en fut aux dernières lignes, elle lut avec une telle intensité d'expression que l'orpheline se sentit déchirée comme par autant de coups de couteau.
Chancelante, Hélène de Penhoët se prit la tête à deux mains, comme si elle voulait empêcher sa raison de s'échapper.
Carmen termina dans un transport d'affolement :
— Ainsi, Georges va mourir... Sa lettre contient un dernier, un suprême adieu... H mourra, ma mère, et c'est vous qui l'aurez condamné!
Hélène poussa un cri d'agonie, qui arriva jusqu'aux oreilles de la mère et de la fille.
Éperdue elle s'enfuit dans le parc oîi elle s'affaissa sur un banc de pierre, donnant un libre cours aux sanglots qui l'étouffaient.
Carmen poursuivit :
— Vous avez reconnu, ma mère, ce cri de détresse; c'est Hélène qui l'a poussé... La pauvre enfant était là... Elle sait maintenant que la comtesse de Kerlor a voulu le désespoir de son fils, l'anéantissement de sa race... Mademoiselle de Penhoët ne voudra pas survivre à Georges... Et pourquoi donc, ma mère, frappez-vous aussi impitoyablement Georges et Hélène; quel crime ont-ils donc commis?
Atterrée, la comtesse ne pouvait prononcer un mot.
Le combat qu'elle se livrait à elie-môme avait cessé ; elle n'avait plus la force de résister.
Ses yeux égarés se portèrent macliinalemcnt sur ce fatal papier qui contenait l'irrévocable décision.
La jeune fille poursuivait d'une voix vengeresse :
— Vous vous taisez, ma mère... Vous êtes donc de mon avis ; Georges et Hélène sont innocents... Alors, qui a eu le droit de vous imposer de telles rigueurs vis-à-vis d'eux ? Est-ce que ce n'est pas de vous seule que dépend leur vie?... Si vous voulez prononcer le double arrêt de mort, faites-le ; mais expliquez-moi, légitimez si vous le pouvez votre rôle de justicière.
— Tais-toi!
— Vous comprenez bien, ma mère, que s'il y a entre nous le sang de mon frère et de celle que j'appelais, déjà, ma sœur, je ne vous le pardonnerai jamais.
— Non ! non ! fit madame de Kerlor en étendant les bras, comme si elle voulait repousser ime terrifiante apparition... Non! non... Je ne veux pas.
— Vous ne voulez pas que Georges se tue?
— Non...
— Vous consentez à son mariage avec Hélène de Penhoët?
— Je consens à tout, pourvu que mon Georges me reste.
Alors la comtesse, après ces paroles de mansuétude, se sentit soudainement soulagée ; elle respira comme si elle sortait du sépulcre, et des larmes très douces ruisselèrent sur son beau visage maternel, qui rayonna d'une bonté infinie.
La lettre de sa sœur, de la formaliste et odieuse madame de Guidelvinec, pesait bien peu en ce moment auprès de ce réveil de toute la tendresse de la mère.
H n'y avait plus qu'une lettre qui comptât pour elle, celle de Georges 1
Et quand même la patricienne aurait voulu plus longtemps sacrifier aux prétendues obligations que son nom lui imposait, Carmen n'avaitelle pas trouvé l'argument sans réplique : le dernier des Kerlor devait-il disparaître aussi misérablement?
La comtesse, qui pouvait maintenant se prononcer en toute justice, n'avait plus qu'à partager la généreuse confiance de Georges et de Carmen, et répéter en contemplant l'orpheline ce qu'avait dit M. de Kerlor :
— « Si la marquise était coupable, Dieu n'aurait pas permis qu'elle eût une fille aussi accomplie. »
— Vite! s'écria Carmen, il faut que nous partions pour Morgal. En hâte la comtesse sonna Mélanie.
— Habillez-moi tout de suite, commanda madame de Kerlor.
Ift.J
Georges voulut faire ses a-iieux à l'Océan et se rendit sur la grève. Le soleil se couchait dans une splendeur féerique. (Page 199.)
— Moi, reprit Carmen, je wais prévenir Hélène... Il faut, qu'elle vienne avec nous.
La jeune fille courut à la chambre de son amie.
Celle-ci ny était pas. Mademoiselle de Kerlor interrogea les serviteurs ; elle ne put avoir de renseignements.
Il semblait encore à Carmen qu'elle entendait le cri d'agonie de l'orpheline et elle se mit à trembler, redoutant de nouveaux périls.
Vainement elle parcourut le jardin, le parc, et les endroits que les deux jeunes filles fréquentaient de préférence, quand elles s'entretenaient
avec la plus complète expansion ; Carmen ne rencontra pas Ilélène.
Mademoiselle de Kerlor eut une minute de découragement. Des idées funèbres revenaient l'assaillir.
Elle les chassa en se disant que sa petite sœur, sachant Georges en danger, n'avait pu abandonner ainsi l'homme qui laimait et dont elle partageait l'amour.
Carmen revint à la chambre d'Hélène.
Cette fois, mademoiselle de Kerlor y trouva l'orpheline.
La pauvre enfant, après avoir crié son désespoir dans le silence du parc, était revenue chez elle et s'était agenouillée devant son coutumier refuge, les portraits du marquis et de la marquise de Penhoët.
Abîmée dans la plus navrante douleur, elle élevait son âme à Dieu et le sui)pliait de la rappeler à lui.
— J'aurais dû mourir, murmurait-elle... Carmen a eu tort d'arriver trop tôt.
— JN'on ! J'ai eu raison ! s'écria mademoiselle de Kerlor, le visage rayonnant.
Hélène se releva et tomba dans les bras de Carmen, n'osant pas après une telle désespérance, espérer un changement dans une situation qu'elle croyait inextricable.
— 5Ia mère consent à ton mariage ! fit la sœur de Georges. L'orpheline eut un éblouisseraent; elle entrevit le ciel; sa figure
s'illumina d'une béatitude surhumaine.
Carmen craignit que mademoiselle de Penhoët ne pût supporter sa joie et elle ne voulut pas que cette émotion se prolongeât.
— Allons 1 allons ! fit-elle avec l'esprit de décision qui l'abandonnait rarement, ce n'est pas le moment de perdre la tête... Dans quelques minutes nous partons retrouver mon frère..." 11 s'agit d'arriver à temps.
Mademoiselle de Penhoët retrouva toute son énergie. Elle fit à la hâte une toilette de voyage, pendant que Carmen l'imitait.
11 était certain que l'on arriverait à Brest juste à temps pour s'embarquer sur le bateau qui traverse la rade et qui conduit les passagers dans l'anse du Fret.
Il n'y avait plus ensuite qu'une heure de voiture pour arriver à Morgat, un charmant village de pêcheurs, niché dans une des anses de la baie de Douarnenez.
Mais il ne fallait pas perdre de temps; le moindre incident de voyage pouvait tout remettre en question.
Carmen avait bien pensé à envoyer une dépêche à son frère; mais le village où se trouvait le télégraphe était loin du château de Kerlor.
D'autre part la petite gentilhommière de Morgat oîi s'était réfugié
Georges était également à plus de quatre kilomètres du bureau télégraphique ; la dépêche devait être portée par un piéton et ne serait certainement pas arrivée avant les trois voyageuses.
Carmen, qui avait l'etrouvé sa belle confiance, calculait que l'on serait à Morgat avant six heures de l'après-midi.
Georges de Kerlor, après la terrible scène qu'il avait eue avec sa mère, était sorti du château, comme nous l'avons dit.
Il fallait qu'il s'éloignât de ce pays, sans revoir personne, sans dire adieu à sa sœur, sans presser la main de mademoiselle de Penhoët.
Il serait resté interdit, affolé devant Hélène.
Qui sait s'il ne l'aurait pas saisie dans ses bras et emportée, pour s'en aller avec elle à l'aventure, dans le pays de rêve dont il parlait quelques jours plus tard dans sa lettre à Carmen.
La chère enfant ne devait pas savoir qu'il l'adorait, qu'il mourait pour elle.
Il était inutile de jeter dans le cœur de l'orpheline le remords d'avoir brisé une existence, elle devait tout ignoi'er.
Sans doute, elle verserait des larmes en apprenant la mort prématurée de Georges ; mais il ne lui avait rien dit ; le suprême aveu ne s'était pas échappé de ses lèvres ; Hélène se demanderait toujours pourquoi Georges s'était tué.
Elle ne serait pas condamnée à porter éternellement son deuil.
La comtesse, malgré ses injustes ressentiments contre cette innocente, ne voudrait pas faire connaître l'affreuse vérité à la jeune fille.
L'orgueil de race s'y opposait d'ailleurs. La fin d'un gentilhomme, du dernier des Kerlor, resterait mystérieuse ; jamais le mol de suicide ne serait prononcé. Dans ces tragiques aventures, on peut compter sur la discrétion, sur la complicité des serviteurs fidèles; la catastrophe serait attribuée à un accident.
Hélène de Penhoët viendrait apporter des fleurs sur la tombe du malheureux ; elle déplorerait la perte d'un ami, d'un bienfaiteur; sa vie, à son aurore, ne serait pas empoisonnée.
Qui sait, si plus tard, elle ne trouverait pas avec un autre tout le bonheur que Georges aurait tant voulu qu'elle lui dût?
En invoquant ce problématique avenir, le jeune homme sentit dans son cœur un immense déchirement.
Il ne voulut pas prendre de voiture, ni même monter à cheval ; il s'enfuit éperdu, comme s'il craignait de manquer de forces et d'être tenté de revenir sur ses pas.
Insensible à tout ce qui l'environnait, il marchait comme s'il fuyait une malédiction, comme s'il était condamné à ne jamais s'arrêter.
Les charrettes rentraient des champs; Georges ne voyait même pas les paysans et les paysannes qui le saluaient.
Son air égaré frappait tout le monde. Quand il fut à quelque distance de Kerlor, on le remarqua moins, parce que le jour commençait à tomber.
Le soleil se couchait dans un lit de nuages pourpres et ses derniers rayons rougissaient la mer, qui semblait rouler des flots de sang.
Madame de Kerlor ne devait pas se tromper en disant le lendemain que Georges s'était rendu à Morgat ; en effet, c'était là, dans cette petite propriété où il avait passé les plus heureux jours de son enfance, que le jeune gentilhomme voulait mourir.
Il était près de sept heures, quand Georges arriva à Recouvrance ; alors, il se produisit en lui une sorte d'apaisement.
Ses idées s'entre-choquaient moins tumultueusement dans son esprit ; il n'éprouvait plus cette sensation de chaos qui tout à l'heure lui brisait le cerveau.
Son cœur semblait se dilater, mais sans lui causer la moindre souffrance ; c'était là, à quelques pas, qu'il avait vu Hélène pour la première fois, dans cette maison de la rue Saint-Donatien.
Il voulut traverser cette rue, comme s'il accomplissait un pèlerinage. Les fenêtres de l'appartement que mademoiselle de Penhoët occupait le mois précédent étaient ouvertes ; aucun locataire ne l'avait remplacée.
Georges se souvenait de l'orage, qui avait motivé sa première entrevue avec l'orpheline. Aujourd'hui le ciel était très pur ; c'était au fond des âmes que les tempêtes se déchaînaient.
Kerlor passa ; au bout de la rue, il se retourna pour fixer dans ses yeux le décor au milieu duquel avait commencé cette chaste idylle dont la fin devait être si triste, puis il reprit sa marche.
La notion des choses lui revenait progressivement.
Il se dit qu'il ne pouvait se rendre à Morgat ce soir-là.
Il coucherait dans un hôtel à Brest, et le lendemain il prendrait le bateau qui traverse la rade.
Sentant qu'il avait recouvré tout son sang-froid, Georges se félicita de ne plus agir sous le coup de la fièvre.
C'était librement, en pleine possession de ses moyens, sans le moindre vertige qu'il voulait mourir.
Tout à coup une voix l'arracha à ses réllexions :
— Mon cousin de Kerlor !
C'était Mariana qui avait proféré cette exclamation.
Mademoiselle de Sainclair venait de s'acquitter de plusieurs démarches personnelles que nous expliquerons bientôt.
Très affairée, elle rentrait au cours d'Ajot, oîi elle voulait arriver pour l'heure du dîner, quand elle s'était trouvée face à face avec Georges.
Il faudrait mal connaître la robuste bonne loi du jeune homme pour supposer qu'il avait soupçonné un seul instant Mariana d'avoir participé en quoi que ce fût au complot qui voulait frapper Hélène et dont il était la victime.
Jamais M. de Kerlor n'aurait cru à une telle perfidie.
Mariana vit tout de suite que la physionomie de son petit-cousin reflétait les traces d'un récent bouleversement, et le cœur de la jolie fille fut inondé d'une acre jouissance.
— Le coup aurait-il déjà porté? se demanda-t-elle, tandis qu'errait sur ses lèvres son habituel sourire de sphinx.
Georges la regarda, poussa un soupir et hocha la tête. — ■ Peut-on vous demander ce que vous faites à Brest, mon cousin? demanda-t-elle.
Il répondit:
— Une affaire urgente...
— Ah ! Et tout le monde va bien chez vous? Votre mère? Carmen?
— Merci ! Tout le monde ! . . .
— Mademoiselle de Penhoët?
Le visage de M. de Kerlor se contracta; le désespoir le plus navrant se lut dans ses yeux ; mais il se contraignit.
Il n'avait pas le droit de raconter à mademoiselle de Sainclair le drame de Kerlor, bien que la petite-cousine eût été la première confidente de son amour.
— Excusez-moi, murmura-t-il, je suis attendu...
Elle voulait en savoir davantage et poursuivit hardiment :
— Vous paraissez préoccupé, mon cher cousin... Auriez-vous un chagrin ?
— Oui, j'en ai... J'en ai un très grand, Mariana... Plus tard vous saurez peut-être... Adieu!
Il lui serra hâtivement la main et s'éloigna.
Mademoiselle de Sainclair n'avait plus besoin de dissimuler son triomphe.
Ses yeux étincelèrent d'une joie diabolique; elle ne s'était jamais sentie aussi heureuse.
Elle avait été décidément bien inspirée en laissant éclater sa haine devant mademoiselle Monique Aubierge ; ce n'était pas en vain que cette poche de fiel s'était déchirée ; le mariage de Georges et d'Hélène n'aurait
pas lieu; l'attitude désolée de ce pauvre Kerlor prouvait qu'il venait de se passer quelque chose de grave au château.
La comtesse était prévenue ; elle avait commencé vraisemblablement par chasser l'intrigante dont le triomphe et la présence au château auraient été de courte durée.
Mademoiselle de Sainclair connaissait la rigidité des principes de sa cousine, qui n'avait pas dû hésiter une minute en apprenant le scandale qui menaçait d'éclater.
— Allons ! fit Mariana avec une âpre jouissance, en souriant de nouveau, découvrant ses dents blanches de jeune tigresse, mon œuvre est commencée de la façon la plus brillante... Je la continuerai... C'est bon de se venger! Mais il faut aller jusqu'au bout.
Le lendemain, M. de Kerlor arrivait à Morgat, résolu de s'y enfermer dans la retraite la plus profonde jusqu'au surlendemain. Il s'accordait ce sursis, non pour se laisser la possibilité de revenir sur sa funeste détermination, mais pour vivre avec la pensée d'Hélène, pendant ses derniers moments, au milieu de cet asile forestier qui lui rappellerait ses heures fortunées où il n'était qu'un enfant et où il courait à travers ces futaies, cesgaulis,ces ronces enchevêtrées, toute cette luxuriante verdure.
Il passa la journée dans un calme étonnant.
Ses souffrances avaient disparu ; il lui semblait vivre dans une autre atmosphère, et il se disait que cette dernière étape, si tranquille, lui faisait présager la paix éternelle, dans laquelle il allait entrer.
Il était bon qu'il se reposât un peu, comme ces passagers qui vont entreprendre une très longue traversée.
Il ne voulut pas écrire immédiatement à Carmen; il eût ravivé ses blessures saignantes ; et d'ailleurs il entendait s'isoler complètement en ce moment suprême de tout ce qui n'était pas le souvenir de mademoiselle de Penhoët.
Le jour était revenu ; Georges calcula le nombre d'heures qui lui restaient à vivre.
11 fut étonné que sa vie fût encore si longue ; mais il attendrait jusqu'au moment qu'il s'était assigné.
Il alla se promener dans les bois et revint au pavillon vers midi.
Romain, le vieux serviteur, que la vicomtesse avait relégué à Morgat, pour qu'il y eût moins de fatigue, avait préparé le déjeuner du comte.
M. de Kerlor toucha à peine aux aliments. Il retourna dans une sorte de chaumière agreste, dominant la mer, où il avait fait installer autrefois une petite bibliothèque. Le moment était venu de dire adieu à Carmen.
11 rédigea la lettre que nous avons reproduite, et qui fut miseà la poste par Komain.
11 resta très tard dans sa retraite, laissant llotter ses pensées dans une sorte de brume.
Enveloppé dans le grand silence de la nuit, il regardait le firmament, semblant découvrir pour la première fois les splendeurs d'une nuit estivale.
Ses rêves s'envolaient vers le zénith. Il ne ressentait plus ni haine ni colère contre les gens qui brisaient son bonheur.
Il se détachait des misères terrestres et semblait avoir déjà un pied dans l'éternité.
Et pourtant, il n'était pas isolé ; l'ombre d'Hélène était auprès de lui ; les parfums sylvestres qui flottaient autour de lui dans l'air lui rappelaient le souffle léger de la chère enfant ; les étoiles avaient le doux scintillement de son regard, et son charme se retrouvait dans toutes les manifestations mystérieuses de la nature embaumée.
Il s'imaginait entendre, parmi les imperceptibles soupirs des fleurs et des plantes, la voix d'Hélène mélancoliquement affaiblie.
Toutes ces harmonies nocturnes étaient enveloppantes comme de craintives caresses, exquises comme des plaintes d'amour; elles baignaient son front éclairé par la pâle et sereine clarté qui tombait d'en haut.
Oui, Hélène était partout : dans la brise, dans le parfum des fleurs, dans le murmure de l'Océan.
Le lendemain matin, M. de Kerlor chargea son revolver avec la tranquillité d'àme d'un soldat qui se sait condamné à mort.
Les heures s'écoulèrent rapidement jusqu'au crépuscule ; Georges voulut faire ses adieux à l'Océan et se rendit sur la grève.
Le soleil se couchait dans une splendeur féerique. Des nuées embrasées formaient des dessins capricieux, dont l'aspect se modifiait suivant la position de l'astre qui s'enfonçait progressivement dans les flots.
Le spectacle dura plus d'un grand quart d'heure ; puis le soleil disparut ; les nuages redevinrent d'une couleur dé cendre ; toutes ces magnificences s'étaient évanouies.
M. de Kerlor rentra dans son domaine.
11 murmura :
— Hélène aussi a voulu mourir !
Et il se rappelait les confidences que Carmen lui avait faites. Tous les détails de l'entrevue si émouvante entre sa sœur et l'orpheline lui revenaient h. la mémoire avec une incroyable intensité.
— Oui, elle a voulu mourir, répétait-il, d'une voix de rêve... Elle m'a donné l'exemple... L'existence m'est impossible sans elle... Je ne la supporterai pas...
L'heure suprôme allait sonner.
La comtesse de Kerlor, sa fille et Hélène de Penhoët se dirigeaient vers Morgal.
On s'imagine les anxiétés de la mère. La malheureuse lemme se demandait si elle serait là à temps pour empêcher une catastrophe qu'elle se reprocherait éternellement et dont elle porterait la responsabilité devant les hommes et devant Dieu.
Carmen combattait intrépidement ses angoisses. Elle se refusait à croire que le malheur pourrait être consommé, quand elle ai-i-iverait avec sa mère etHélêne pour apporter à son frère adoré la félicité la plus complète.
L'orpheline éprouvait les plus grandes tortures.
Elle, dont les forces avaient été mises quelques jours auparavant à une si terrible épreuve, qui avait repoussé même en face de la mort les offres si désintéressées de maître Nerville, avait eu une défaillance morale, devant l'effroyable situation dont le dénouement menaçait d'être si tragique.
Hélène se blâmait de n'avoir pas eu la force de résister aux prières de Carmen.
A quoi bon avoir reculé devant la suprême délivrance puisqu'il n'allait plus lui rester que cette ressource?
Si Georges mourait, elle irait le rejoindre promptement dans la tombe.
Marthe Gérard n'avait pu vivre longtemps sans son mari.
Sa fille ne survivrait pas à celui qui l'aimait, et qui voulait se tuer à cause d'elle.
Hélène ne se trouvait pas le droit d'ambitionner le nom de Kerlor, car elle était pauvre ; la comtesse ne l'avait recueillie que par charité ; il ne fallait pas qu'on l'accusât d'une basse intrigue ayant eu pour objet la couronne de comtesse et la fortune du dernier des Kerlor.
Elle craignait des calomnies semblables à celles dont sa pauvre mère avait été victime.
Toute son âme fière se révoltait en pensant qu'on pouvait la soupçonner de menées indignes, de convoitises malsaines, d'ambitions avilissantes.
C'était pour cela que la pauvre enfant, avec sa rectitude impeccable de pensées, avait enfermé son amour au plus profond de son cœur.
Quand elle, avait appris que Georges l'adorait, une extase divine l'avait envahie, malgré les affres d'agonie qui devaient la suivre.
Il fallait maintenant qu'elle tentât l'impossible pour que cette mère et celte fille ne fussent pas frappées avec une si implacable cruauté et ne pussent pas lui reprocher leur deuil.
Ainsi que la comtesse, et sans se douter qu'elle s'exprimait comme sa bienfaitrice, un cri jaillissait de sa gorge contractée,:
— Tout! pourvu que Georges vive.
Serrés l'un contre l'autre, Georges et Hélène marchaient enveloppés par la brise- du large qui emportait au loin leurs paroles d'amour. (Page 20C.)
Pendant ce voyage, il était profondément touchant de voir chacune de ces trois femmes essayer de commander à son affolement pour rassurer ses compagnes.
— Il est impossible, s'écriait Carmen, que Georges ne nous attende pas... Il me semble que je le vois déjà sur le seuil du cottage, guettant notre arrivée.
Mais toutes trois frémissaient en pensant qu'un retard, un incident, un malentendu pouvaient les laisser face à face avec l'Irréparable.
Le trajet de Kerlor à Brest leur avait semblé d'une insupportable longueur, bien que Toussaint n'eût pas ménagé ses chevaux.
Heureusement, le bateau n'était pas parti; les trois voyageuses s'embarquèrent.
La traversée ne durait qu'une heure, nous l'avons dit ; mais elle fut encore interminable pour les malheureuses, qui étaient loin de goûter les charmes de cette délicieuse excursion et dont la sombre attitude contrastait avec l'exubérance des touristes, qui prodiguaient leurs cris d'admiration à chaque tour de roue du petit vapeur.
Puis, le débarquement dans l'anse du Fret parut d'une lenteur mortelle.
Un petit retard eut lieu du reste, motivé par des barques de pêche qui louvoyaient.
Il s'agissait maintenant de prendre la voiture, qui conduit les voyageurs à Morgat; cette dernière étape, précisément parce qu'elle était la dernière, sembla à la comtesse et aux deux jeunes filles ne devoir jamais finir.
Enfin, elles arrivèrent.
— Mon frère est là? interrogea Carmen, haletante, en saisissant par le bras le vieux serviteur.
— Oui, mademoiselle, répondit placidement Romain, qui ne se doutait pas que la mort planait sur la maison.
Il ajouta :
— Monsieur le comte est dans son cabinet... Je vais aller annoncer...
— Inutile, dit madame de Kerlor, qui, moins ingambe que sa fille, arrivait au bras d'Hélène.
Carmen se précipita vers la bibliothèque ; la porte était fermée. La jeune fille pâlit.
— Enfermé ! murmura- t-elle se tournant vers sa mère.
— De l'autre côté... dans le jardin! répliqua celle-ci, très pâle.
Il y avait en effet une seconde entrée, une porte-fenêtre donnant sur le perron, derrière la maison.
Les trois femmes rebroussèrent chemin, en proie à une atroce émotion. • Carmen mit la main sur la poignée qu'elle tourna.
La porte s'ouviit. Georges écrivait... Son revolver était auprès de lui. 11 se retourna en entendant marcher et poussa un cri.
— Carmen!.. Et vous! Vous! lit-il reconnaissant la comtesse et Hélène.
— Mon fils, dit gravement la mère, je ne veux pas que le dernier descendant des Kerlor finisse par un suicide... Je vous amène votre tiancée.
Georges et Hélène se regardèrent transfigurés ; dans leurs yeux passait la joie céleste que personne ne pourra jamais décrire. Madame de Kerlor dit à l'orpheline :
— Voulez-vous, mademoiselle de Penho'ët, accepter pour époux mon fils, Georges de Kerlor ?
Les deux jeunes gens se tendaient les bras ; ni lun ni l'autre n'avait la force de proférer une parole.
Carmen s'écria :
■ — Embrasse-la, mon Georges ! tous deux vous ne trouverez pas de plus éloquente réponse.
Georges et Hélène s'étreignirent et échangèrent leur premier baiser.
Carmen prit doucement sa mère par la main et l'amena près de la table où était la lettre commencée auprès de l'arme chargée.
La mère et la fille lurent ces lignes ;
<( Pardonnez-moi, ma mère!... Je ne puis ni désobéir à votre volonté, « ni vivre sans la femme que j'aime... 11 faut donc que je meure... »
La signature seule manquait. Son sang allait l'y mettre. La comtesse était devenue plus blanche que sa chevelure d'argent. Hélène se dégagea de la chaste étreinte de son fiancé ; elle regarda la mère qui, domptant son émotion, souriait à travers ses larmes.
— Venez, ma fille ! murmura la douairière.
L'orpheline se laissa aller sur le cœur de la pauvre femme, qui venait de traverser la période la plus effroyable de son existence. Mademoiselle de Penhoët s'écria :
— Ah ! madame! Ah ! ma mère ! je vous dois mon bonheur... mais, je jure d'être digne de vous, digne de lui!