‹ Les deux gossesChapitre 15 sur 56 · FIANÇAILLES · texte numérisé non relu

FIANÇAILLES

Le retour à Kerlor fut un enchantement. Il semblait à la comtesse qu'elle avait fait un rêve pénible et qu'elle renaissait à la vie après avoir été couchée dans le sépulcre.

Carmen pleurait de douces larmes en songeant que c'était à elle que les jeunes gens devaient leur félicité.

Quant à Georges et Hélène, les mains dans les mains, ils paraissaient persuadés qu'ils s'étaient adorés bien avant de se rencontrer et ils ne doutaient pas de l'éternité de leur amour.

Christiern, le grand lévrier suédois, attendait ses maîtres avec la plus visible impatience, à la grille du château ; dès qu'il les avait vus reparaître, il s'était élancé vers eux, comme si, dans son instinct de bon chien, il avait compris qu'ils avaient échappé à de grands dangers sans qu'il fût là pour les défendre. Ce fut donc lui, ce symbole de fidélité, qui souhaita la bienvenue aux nouveaux fiancés.

Dès qu'on fut rentré au château, la comtesse écrivit à maître Nerville pour le prier de venir sans retard à Kerlor afin d'y apporter son projet de contrat de mariage entre Georges et Hélène.

Madame de Kerlor voulut que son fils offrit à Hélène comme bague de fiançailles un anneau, sa propre alliance, qu'elle tira de la cassette qui contenait les bijoux de la famille.

La date du mariage fut fixée par la mère à la lin d'octobre. Les époux quitteraient Kerlor et feraient alors leur voyage de noces.

Mais Georges se récria, sûr de l'assentiment d'Hélène.

Il ne tenait pas le moins du monde à courir l'Europe en compagnie de sa femme ; il voulait, au contraire, que les premiers jours qui succéderaient au mariage, fussent passés au milieu de la plus exquise intimité, dans ce château qui avait vu naître son amour.

Hélène approuva son fiancé, son maître, d'un délicieux sourire.

La comtesse était heureuse de cette décision ; mais, à aucun prix elle n'accepterait que Georges et sa femme vécussent en reclus dans le petit bourg de pêcheurs. Ils séjourneraient à Kerlor jusqu'aux premiers froids, et iraient ensuite habiter l'hôtel du Parc-des-Princes, au Bois de Boulogne.

Georges devait alors présenter la nouvelle comtesse dans le monde parisien afin qu'Hélène y conquît tout de suite la place qu'elle était digne d'y occuper.

La comtesse ajouta à son tour qu'elle se sentait parfaitement remise de ses indispositions et qu'elle comptait bien vivre à Paris avec ses enfants, au moins tout l'hiver prochain.

Carmen ne fut pas la dernière à appuyer sa mère. Les yeux de la jeune fille étincelèrent de joie en pensant aux fêtes qu'elle entrevoyait dans ce milieu brillant et qu'elle avait tant regrette, à peine revenue sur les bords de l'Océan.

On s'entendit donc à merveille, laissant à la comtesse douairière le soin de diriger les jeunes gens.

Alors, commença pour Georges et Hélène une période d'enchantements non interrompus.

Ils n'auraient jamais cru que de pareilles délices existassent sur cette terre.

Ils sortaient chaque jour tous les deux ; Carmen, qu'ils invitaient toujours à partager leurs promenades, refusait obstinément de les suivre, ou bien, quand ils avaient vaincu les résistances de mademoiselle de Kerlor, celle-ci, dès qu'on avait franchi le bourg, s'empressait de pousser sa jument rouanne dans une direction opposée à celle que les amoureux avaient prise.

Carmen leur criait qu'elle les rejoindrait à un endroit qu'elle désignait, mais elle était toujours inexacte.

La joie surhumaine des fiancés ravissait l'âme tendre de mademoiselle de Kerlor. Pourtant quand elle était seule, parmi les genêts et les bruyères, elle devenait songeuse.

Son visage s'imprégnait de mélancolie ; une ombre légère passait sur son front.

Elle aussi sentait le besoin d'aimer, de se donner toute à l'élu.

Comme elle le chérirait d'une tendresse débordante, avec fougue, avec frénésie, l'homme qui saurait la conquérir.

Elle l'appelait de toutes les forces de son âme.

La comtesse sortait rarement ; sa santé était redevenue assez satisfaisante ; mais le docteur La Roche avait interdit la plus petite fatigue.

Hélène et Georges pouvaient donc s'aimer en toute liberté et se le dire aussi souvent qu'ils le voulaient. Les bosquets et les tleurs du beau parc de Kerlor entendaient leurs enivrants aveux.

Le couple enlacé restait des heures entières sous ces frais ombrages ; il fallait que la cloche du château sonnât pour rappeler aux fiancés qu'ils étaient attendus par madame de Kerlor et Carmen.

Puis, c'étaient des courses sans fin sur la grève, soit du côté de Iverangoff, soit du côté de Mengant. Serrés l'un contre l'autre. Georges et Hélène marchaient enveloppés par la brise du large qui emportait au loin leurs paroles d'amour.

Quand ils rentraient après un après-midi passé au grand air, leurs yeux rayonnaient d'un plus vif éclat ; leur sang généreux fouetté par le souffle si frais, chargé d'émanations salines, donnait à leur visage, qu'un léger hàle dorait déjà, un merveilleux éclat.

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils s'adoraient; ils avaient devant eux un avenir qui paraissait sans nuages.

La comtesse et Carmen les trouvaient admirables.

Elles n'étaient pas seules de cet avis.

Tous ceux qui rencontraient les fiancés éprouvaient une impres-

sion d'enthousiasme devant un aussi délicieux poème d'amour.

Il suffisait d'un coup d'ceil pour comprendre qu'elle et lui semblaient avoir été créés l'un pour l'autre.

La population du bourg se réjouissait en prévision des fêtes nuptiales.

Les habitants de Kerlor, malgré les changements politiques et les modifications des mœurs, avaient gardé leur dévouement antique à leurs seigneurs, et ceux-ci avaient conservé vis-à-vis d'eux les traditions de charité, qui avaient traversé les âges, depuis que le premier Kerlor avait choisi pour l'emplacement de son manoir cette échancrure de falaises, en face de l'Océan, dont les colères étaient certainement terribles, mais bien vite oubliées quand le calme était revenu dans sa grandiose majesté planer sur cette merveilleuse nature.

Tous ces braves pêcheurs acceptaient déjà avec joie la domination si gracieuse do la future comtesse de Kerlor; tous la chériraient, comme ils avaient chéri la mère de Georges, quand elle était devenue leur châtelaine.

En se sentant environnés par ces universelles sympathies, Georges et Hélène étaient touchés au delà de toute expression.

Les témoignages naïfs d'affection respectueuse, qui leur étaient prodigués par ces bonnes gens au cœur simple, n'étaient pas ceux qui leur causaient le moindre plaisir.

In matin M. de Kerlor et sa fiancée avaient décidé qu'ils iraient se promener dans les roches de Kernéach.

Georges dit à Carmen, à la fin du déjeuner :

— Tu viens avec nous aujourd'hui ?

— Merci ! répliqua la jeune fille ; je vais du côté de Saint-Renan... Vous savez bien que j'élève l'esprit de contradiction à la hauteur d'un principe.

— Tu n'aimes donc plus la mer ? demanda Hélène.

— Je n'aime plus rien, je n'aime plus personne, affirma mademoiselle de Kerlor, qui réunU dans ses bras les têtes de Georges et d'Hélène et les embrassa tour à tour.

Elle ajouta :

— J'ai des goûts farouches maintenant... Je veux vivre en recluse... J'étais née pour la solitude.

Georges repartit :

— Nous verrons si tu tiendras le même langage cet hiver.

Le regard de Carmen brilla; elle frappa ses mains l'une contre l'autre, comme une fillette qui se promet d'extraordinaires plaisirs.

Puis, elle répliqua, avec son adorable malice, en se croisant les bras et en hochant sa jolie tète d'un air entendu :

— Sans moi, pourtant, vous n'iriez pas à Paris.

La comtesse s'écria avec son meilleur sourire maternel :

— Tu me forces également à y retourner, malgré ce que j'avais déclaré. Carmen alla embrasser la comtesse et lui répondit :

— Toi, mère, tu es enchantée, mais lu ne l'avoues pas... Les bals, les dîners,, les réceptions te ravissent... Tu n'aimes que la vie mondaine.

Madame de Kerlor se mit à rire de bon cœur.

La bonne comtesse avec ses cheveux blancs, son désir de tranquillité bien légitime à son âge, ses vœux secrets de devenir bientôt grand'mère, n'aspirait plus du tout aux plaisirs parisiens ; mais elle savait à quel point sa fille les désirait et elle ne demandait, l'excellente maman, qu'à continuer à se sacrifier pour ses entants.

Elle reprit:

— Tu m'attribues tes défauts ; sois satisfaite, je veux bien les accepter... Admettons que je partage tes goûts. Quand tu auras quelques années de plus, et que ta cervelle sera Un peu plus sérieuse, nous verrons si les séductions de Paris auront toujours pour toi le même attrait... Je suis bien sûre qu'Hélène les désire moins que toi.

L'orpheline ne répondit pas ; mais un geste d'acquiescement prouva qu'elle serait heureuse du bonheur de Georges, partout où son mari voudrait la conduire.

Carmen riposta :

— Hélène n'a rien vu et ne connaît rien en dehors de la Bretagne... Nous lui demanderons son opinion l'année prochaine... Maintenant, dame! ma chère maman, je veux bien te faire une concession... Quand je ne serai plus une demoiselle, auprès de qui tous les jeunes messieurs s'empressent, il est possible que, moi aussi, j'aspire à l'existence calme et paisible... Mais, heureusement ! nous n'en sommes pas là !

La comtesse eut une contraction des sourcils.

Sa fille avait prononcé avec un tel contentetaent ces dernières paroles, qiiè madame de Kerlor en fut peinée.

Que devenaient ses projets touchant M. de Saint-Uyrieix '?

Elle les examinait, ces projets; elle les caressait, sans conim\iniquer ses impressions.

EUeavait fait part à Hélène des éventualités qui pourraient se pi'oduire au sujet du voisin, et celle-ci ne s'était pas méprise sur ses intentions ; mais les événements s'étaient précipités, nous le savons, et la vigilance de madame de Kerlor avait été absorbée par Georges et l'orpheline.

La comtesse reprit :

— Sais-tu bien que tu me donnes de vives inquiétudes !

— Et pourquoi, chère maman ?

— Parce que je voudrais que toi aussi tu fusses fiancée

— Et de qui '.'

Georges poussa un soupir de soulagement et saisit la main d'Hélène. — Enfin, nous sommes à l'abri I s'écria-t-il. (Page 215.)

Madame de Kerlor soupira.

— Voilà Georges à la veille de se marier... Il aura pour femme la meilleure des créatures...

Les yeux d'Hélène s'emplirent de larmes reconnaissantes; M. de Kerlor, du regard, remercia ardemment sa mère.

Celle-ci continua à s'adresser à sa fille, qui avait perdu soudainement son enjouement :

— Mais toi, Carmen, tu restes.

* — Chère mère, reprit la jeune fille, vous ne voudriez pas que votre (ils et votre fille vous quittassent en même temps.

— C'est vrai ! reconnut madame de Kerior avec la spontanéité demamans qui souhaiteraient ne se séparer jamais de leurs enfants, mais qui s'immolent dès que le sacrifice s'impose. Seulement, je suis bien vieille...

Georges et Carmen protestèrent à l'envi ; Hélène se joignit à eux. La comtesse secoua la tête.

— Je vous remercie tous les trois de votre piété filiale... Vous tenez à ce que votre maman s'illusionne encore sur ses printemps écoulés... Mais l'automne a commencé, mes enfants, et l'hiver arrive si vite!

La douairière se leva ; elle retrouva son doux sourire.

— Allons! fit-elle, je ne veux pas vous attrister... Mais je tenais à démontrer à Carmen que ces fameux bals, ces magnifiques dîners, ces somptueuses réceptions ne constituent pas absolument l'idéal, et que je n'aurais plus rien à désirer si je croyais que mon fils et ma fille n'aient plus besoin de moi.

Carmen resta songeuse. Elle ne demandait pas mieux que de donner satisfaction à sa mère, pour toutes les'i'aisons du monde ; toutefois ses aspi. rations ne se précisaient pas.

Oui, certainement, quand elle réfléchissait un peu, ce qui lui arrivait quelquefois, le lendemain d'une fête ou d'une partie, où elle s'était livréeau plaisir avec toute son exubérance, Carmen se moquait de l'étrange vertige qu'elle avait éprouvé dans le tourbillon mondain.

Elle jugait celte société bien frivole et bien puérile, mais la griserie n'en avait pas moins été délicieuse.

Aujourd'hui, Carmen, beaucoup plus émue par les paroles de sa mère qu'elle ne le laissait voir, avait une perception nette de l'avenir.

Elle touchait à cette heure solennelle où l'existence d'une jeune fille va être fixée, sans qu'il lui soit possible de pressentir l'arrêt du destin.

Et nous l'avons dit, elle n'aimait encore personne.

Georges et Hélène, depuis la veille, n'avaient pas eu l'occasion de se dire qu'ils s'adoraient. Ils comptaient rattraper promptement le temps perdu.

Ils se dirigèrent vers la mer; elle montait et les vagues assaillaient les galets avec fracas; mais elle ne devait pas être pleine avant une heure.

M. de Kerior, qui avait consulté le tableau de la marée, savait que l'on pourrait atteindre Kernéach par la grève, avant i[ue les roches fussent recouvertes d'eau.

Le chemin était plus difficile qu'en suivant la falaise ; on glissait un peu en mettant le pied sur ces aspérités que le varech humide rendait encore moins praticables; mais c'était si pittoresque !

Tantôt, les pieds laissaient leur empreinte dans le sable fin, tantôt on franchissait de petits continents en miniature, pour atteindre un autre point uni de la grève. On troublait bien un peu les crevettes et les crabes en marchant dans les flaques d'eau restées entre deux rochers depuis la dernière marée ; on forçait les arapcdes à se souder plus hermétiquement à la pierre, quand la main les effleurait; mais tout cela faisait partie du programme.

Georges et Hélène avançaient lentement ; quand l'agglomération des roches était par trop chaotique, le jeune homme s'engageait le premier dans le défilé et tendait la main à l'orpheline pour l'aider aie franchir plus facilemenl.

Ils rencontrèrent plusieurs personnes qui regagnaient la grève

Septembre était très beau. La foule est moins grande à la mer qu'en août. La population de baigneurs est moins turbulente qu'en pleine saison ; son principal contingent est formé par le monde grave de la magistrature, qui ne reprend ses vacances qu'à cette époque.

Cependant, il restait encore bon nombre de Parisiens sur les plages environnantes.

Si tout ce monde remontait vers la falaise, c'est que l'Océan continuait son mouvement ascensionnel; mais les fiancés, tout aux confidences de leur tendresse, ne s'occupaient pas de ce qui se passait au large.

Ils ne voyaient pas les vagues se rapprocher sans cesse, et plus d'une fois déjà une fine poussière argentée était venue retomber sur eux.

Ils avaient pris le chemin des amoureux, c'est-à-dire le plus long, faisant souvent un détour pour éviter les groupes d'importuns qu'ils auraient rencontrés en suivant les chemins praticables.

Ils ne voulaient pas que leur expansion fût gênée par les coups d'oeil inquisiteurs et les murmures ironiques des étrangers.

L'immensité seule devait être témoin de leurs amours.

Les flots se rapprochaient toujours et devenaient houleux.

Tout à coup, l'orpheline jeta un petit cri : une grosse lame venait d'escalader le roc, mouillant les pieds des deux amoureux.

L'eau rejaillit à quelques mètres, et cette fois les globules irisés aspergèrent le visage de Georges et d'Hélène.

M. de Kerlor était trop fils de marin pour craindre les embruns ; mais il ne voulait pas que sa ravissante compagne les subît.

Il s'écria :

— Nous n'atteindrons jamais les grottes de Kernéach !

Ils avaient pourtant le champ libre, car il n'y avait plus personne parmi les rochers; mais l'Océan venait d'envahir un large espace et il ne fallait plus songer à traverser ce lac.

Georges et Hélène ne couraient aucun danger, à la condition qu'ils

battissent rapidement en retraite ; Le jeune homme donna le signal de la marclie rétrograde.

11 fallait regagner les galets au plus vite et attendre non seulement que le ilôt eût cessé de monter, mais que le jusant se produisît après la mer étale.

Alors, les amoureux s'aperçurent qu'ils s'étaient beaucoup trop avancés dans les roches; ils ne pouvaient atteindre la plage qu'en ayant de l'eau au moins jusqu'aux chevilles.

M. de Kerlor maudit son imprudence. S'il avait été avec Carmen, il aurait pris sa sœur dans ses bras robustes, et il l'aurait transportée à terre sur l'autre bord sans qu'elle se trempât les pieds.

Vingt fois ils s'étaient livrés à ce petit jeu, et les éclats de rire de mademoiselle de Kerlor emplissaient les échos de la falaise.

Georges se retourna et eut un geste joyeux ; il avait découvert un refuge.

— Sauvés ! s'écria-t-il.

— Mais comment? demanda Hélène, toujours souriante.

— Venez, Hélène, suivez-moi.

— J'obéis.

— Allons vite.

Les flots se succédaient avec une rapidité dont on ne se rend pas compte, quand on assiste de loin au mouvement du llux.

La mer était agitée sous la brise du nord-nord-ouest qui venait de s'élever subitement.

Des confins de l'horizon, des « moutons » accouraient ; les vagues étaient écumantes ; elles se brisaient avec plus de fracas que tout à l'heure contre les rochers, roulant les galets avec un fracas étourdissant.

L'orpheline dit à Georges :

— Vous êtes sûr, mon ami, que nous allons sortir sains et saufs de cette aventure ?

— Mais, oui, ma chère Hélène... Tenez! regardez la falaise en face de nous.

— Qu'a-t-elle donc de particulier ?

— Vous ne voyez pas cette anfractuosité?

Hélène regarda ; elle ne distinguait rien ; mais l'œil exercé de M. de Kerlor, habitué d'ailleurs à ces parages, ne s'y trompait pas.

— Nous avons de la chance, reprit Georges ; nous n'avons qu'à suivre la côte en prenant un peu à droite ; nous arriverons à pieds secs... Ce qui est une façon de parler, ajouta-t-il.

En effet, l'eau rejaillissait de tous côtés avec un clapotement qui commençait à devenir furieux.

Ils accomplirent le trajet péniblement, mais sans nouvel accident. L'eau allait effleurer le seuil de la grotte naturelle; les rochers for-

niaient une sorte de remblai qui permit aux jeunes gens d'atteindre l'orifice sans péril.

Cette excavation escaladait le flanc de la falaise ; elle servait de refuge aux oiseaux de mer ; les habitants de Kernéach l'appelaient le Trou des Cormorans.

Georges poussa un soupir de soulagement et saisit la main d'Hélène.

— Enfin, nous sommes à l'abri ! s'écria-t-il.

— Ce n'aura pas été sans peine, reconnut mademoiselle de Penhoët.

— Vous vous souviendrez longtemps de cette promenade, ma chère Hélène.

— C'est-à-dire que je ne l'oublierai jamais.

— Vous n'avez pas trop maudit votre fiancé qui vous expose à une telle mésaventure?

Pour toute réponse, elle lui pressa tendrement la main.

— Si Carmen était avec nous, reprit le jeune homme, elle m'aurait accablé des reproches les plus amers ; mais, vous êtes si indulgente, mon adorée!

Elle répondit :

— Mais vous aussi Georges, vous êtes bon !

Avec sa belle et naïve franchise, il protesta immédiatement.

— J'ai de grands défauts, Hélène, je le sais.

— Je ne les ai pas encore remarqués, répliqua-t-elle avec une grâce infinie.

La mer grondait ; mais elle avait atteint son maximum d'altitude. On n'entendait plus le bruit caractéristique des galets roulés tumultueusement sur les rochers.

Les jeunes gens regardaient l'endroit qu'ils venaient de quitter et où ils auraient fini par être engloutis s'ils y étaient restés quelques minutes de plus.

Georges désigna Kernéach, qui se trouvait à un kilomètre environ. La pointe de ses rocs émergeait de l'eau comme un îlot qui brave l'escalade furieuse des flots,

— Notre promenade était si délicieuse, dit Georges.

— Nous expions notre bonheur.

— C'est vrai,

— Eh bien, moi, je trouve le châtiment très doux. Nous avons sous les yeux un spectacle grandiose et nous sommes ensemble à le contempler,

— Je ne veux pas me montrer plus exigeant que vouS; Hélène, Il la regarda avec amour.

— Bien vrai, poursuivit-il, vous n'allez pas vous ennuyer dans le Trou des Cormorans ?

— Pas du tout... Et puis, je vous avouerai que je me sentais un peu fatiguée.

— Nous avons le loisir de nous reposer avant de reprendre notre route.

— Du côté de Kerior?

— Pas du tout, nous irons à Kernéach, malgré vents et marée.

— iSe sera-t-il pas trop tard ?

— Dans une heure le chemin sera redevenu libre.

— Nous allons rentrer au château à la nuit... Si votre mère était inquiète?...

— Elle sait que vous n'avez rien à redouter avec moi... Elle sait surtout que votre prudence et votre sagesse me retiendront sur la pente de la témérité... Ma pauvre maman serait moins tranquille si c'était Carmen qui i'ût à votre place.

— Chère Carmen! elle aussi va se demander ce que nous sommes devenus.

— Elle en sera quitte pour venir à notre rencontre... Nous avons décidé d'explorer les grottes de Kernéach, nous accomplirons notre projet.

— Je vous obéirai, mon ami.

— Vous voyez! reprit Georges, d'un ton à demi sérieux. Voici mes défauts qui commencent à vous sauter aux yeux; à mon insu, je viens de vous prouver que j'étais volontaire.

Hélène répondit :

— Mais la volonté prouve un caractère ferme, inaccessible au découragement; c'est une qualité.

Il la regarda, comme s'il cherchait une trace d'ironie sur son visage; mais elle avait répondu avec toute la sincérité dont elle était capable.

Il éprouva une légère confusion. Dans sa loyauté, il ne voulait pas que sa fiancée se méprît. 11 tenait, au contraire, à la prémunir contre son bon cœur qui se refusait à voir les imperfections existant chez l'homme qu'elle avait choisi; il estimait que c'était un devoir impérieux pour lui de se montrer tel qu'il était à celle qu'il aimait.

Il reprit :

— Ma chère Hélène, je ne voudrais pas altérer la magnifique confiance que vous avez en moi; mais sincèrement, ne trouvez-vous pas que le moment soit venu de vous montrer mes mauvais côtés?

— Vous y tenez, Georges ?

— J'y tiens beaucoup... Vous n'avez eu jusqu'ici qu'un ami très amoureux, qui, naturellement, s'est empressé de vous cacher jusqu'à l'ombre d'un défaut...

— Vous, si franc !

— Oui, cela doit vous étonner, puisque cela me surprend moi-même...

Me voici, moi, avec la franchise que vous avez bien voulu m'accorder, imitant tous les fiancés qui font appel à leur volonté constante pour se montrer sous l'aspect le plus séduisant... Ce n'est pas loyal!...

Hélène s'écria :

— Vous voulez donc que, moi aussi, je vous dise que je ne réunis pas toutes les perfections.

— Je ne vous croirais pas, répliqua-t-il avec chaleur.

— Pourquoi voulez-vous que je me montre moins sincère que vous?

— Hélène ! je vous aime!

— Je n'en doute pas mon ami!

— Promettez-moi que vous ne douterez jamais de mon amour, à aucun moment de notre vie.

— Vous chercheriez en vain à m'effrayer, Georges; j'ai mis en vous toutes mes espérances.

— Je veux que vous soyez la plus heureuse, la plus enviée des femmes.

— Je ne demande qu'à en être la plus aimée.

— Ah ! Hélène, en vous écoutant je me demande si je mérite réellement un tel trésor ?

— Oui, puisque vous avez été le premier à le découvrir, soupira-t-elle.

Ces mots jaillirent du cœur de Georges :

— Oh ! comme je serai jaloux !

Hélène eut un geste de surprise, M. de Kerlor avait prononcé ces mots avec une exaltation qui la laissa tout interdite. H se ressaisit et prononça :

— Comme je serais jaloux si j'épousais une autre femme que vous. Elle retrouva son sourire et répondit :

— La jalousie, c'est toujours de l'amour... Je veux que mon mari soit jaloux... Cela me prouvera une fois de plus combien il tient à moi.

La mer continuait à déferler au pied de la grotte ; l'écume s'élevait à une hauteur prodigieuse ; pourtant, au loin, les vagues chevauchaient avec moins d'agitation ; la brise tournait plus à l'ouest ; on pressentait le retour du calme.

Des barques de pêcheurs, profitant de la marée, venaient de sortir du port; elles étaient fortement secouées, mais elles gagnaient le large, semblant bondir sur les flots.

Un steamer passait, coupant la ligne de l'horizon, laissant derrière lui un épais panache de fumée que le vent emportait par volutes.

M. de Kerlor, dont les traits s'étaient contractés, redevint calme. Il n'avait eu qu'à regarder sa .fiancée pour que le charme qui émanait d'elle apaisât en lui ces étranges instincts, que sa nature ardente l'obligeait à subir sans se les expliquer.

Le sourd méconlenlemenl qu'il éprouvait se dissipa; son regard retrouva sa mâle bonté; il se mit à rire.

— Je crois, dit-il, que vous ne pourrez pas m'accuser de dissimulation; je vous montre tous mes mauvais côtés.

Elle répliqua avec une mutinerie adorable :

— Je comprends, en effet, que plus d'une jeune fille réfléchirait en vous entendant parler ainsi... Pour moi, il est trop tard... Je vous prends, monsieur, avec tous vos défauts.

— Chère Hélène !

— Et maintenant avez -vous fini de vous accuser?

— Oui.

L'orpheline lui tendit la main et s'écria d'une voix miséricordieuse :

— Je vais donc vous absoudre; mais c'est à la condition que vous ne douterez jamais d'Hélène de Penhoct.

— Jamais! répéta-t-il avec force... Vous resterez toujours, quoi qu'il arrive, pour moi la plus pure, la plus sainte des femmes... Jamais l'ombre d'un soupçon ne vous effleurera... Cette jalousie, dont je vous parlais, et qui aurait été invraisemblable, farouche, terrible, qui m'aurait porté peut-être à des extrémités dont je frémis... jamais je ne la connaîtrai auprès de vous.

— Comme nous sommes imparfaits, reprit Hélène en soupirant... Estil possible de s'aimer comme nous nous aimons et d'éprouver ensuite les plus cruels déchirements !... Je ne sais pas grand'chose de la vie, mais j'ai pourtant entendu dire que des êtres qui se sont adorés pouvaient finir par se haïr mortellement... C'est effroyable de penser à cela.

Georges répliqua :

— Non, Hélène, les malheureux dont vous parlez ne se sont pas aimés réellement... Hs se sont abusés, en cherchant une tendresse qu'ils n'ont pas trouvée... La désillusion est venue, les rancunes, les haines; chacun reprochant à l'autre de ne pas lui avoir donné ce qu'il avait si délicieusement rêvé... Mais encore une fois, ils ne s'aimaient pas.

— Vous avez raison, mon ami.

Il poursuivit avec une fougue passionnée :

— Quoi ! après avoir échangé des serments solennels, confondu ses pensées, réuni deux cœurs dans un, partagé l'ivresse suprême, il se pourrait que cette béatitude s'évanouît? C'est impossible... Le véritable amour ne craint pas ces profanations.

— Oui ! Ce serait à douter de tout.

l\ continua, toujours plus exalté :

— Je vous aime, Hélène! je vous vénère I... J'aurais la preuve qu'une douleur me serait infligée par vous, que je refuserais d'y croire.

Elfe répondit :

Georges sortit le premier de la grotte des Cormorans ; il aida sa fiancée à descendre, (Page 218.)

— Je VOUS devrai tout, mon ami; mon devoir ne sera-t-il pas de <;herclier à tout vous rendre ?

— Non, Hélène, c'est moi qui vous serai éternellement redevable de la plus sainte joie qui puisse emplir une existence... Ne pensez plus aux tristesses que j'ai évoquées... Je n'ai pas une nature ombrageuse, je ne crois pas systématiquement au mal... et pourtant, pour la dernière fois, je vous répète qu'une autre femme que vous ne serait pas parvenue à arracher en moi les germes de cette maladie morale, que je croyais incurable, et qui s'appelle le doute.

— Que de souffrances vous allez éviter, mon pauvre ami.

— C'est une raison de plus pour vous bénir, ma chérie : Ce que toute ma force de caractère neût pas fait, un seul de vos sourires l'a réalisé... Vous voyez bien que vous êtes ma divine, puisque vous accomplissez des miracles.

L'orpheline eut un radieux sourire ; mais l'enthousiasme de Georges, tout en la ravissant, mettait sa modestie et sa simplicité mal à l'aise. Elle reprit avec une fine nuance d'ironie affectueuse :

— Continuez. Georges, à m'attribuer un pouvoir surnaturel... Voyez, d'un regard, j"ai mis un frein à la fureur des flots.

Et d'un geste gracieux, elle montra la mer qui ne déferlait plus contre la falaise ; le reflux avait commencé. Les roches, au bas de la grotte, n'étaient plus couvertes d'eau, la pierre apparaissait plus blanche, plus luisante aux places que le goémon ne recouvrait pas.

— Nous sommes libres ! s'écria Georges. Dans quelques minutes, nous pourrons continuer notre promenade... Nous aurons le temps d'aller à Kernéach et de revenir par le chemin que nous avons été forcés d'abandonner.

Mademoiselle de Penhoët constata une fois de plus que Georges possédait bien la ténacité nationale ; cela ne lui déplut pas d'ailleurs.

Le jusant continuait, au milieu d'un mouvement qui semblait rythmé par une main puissante. Le flot s'éloignait; après chaque retraite des vagues, on voyait reparaître les galets, puis le sable, puis les roches.

Georges sortit le premier de la grotte des Cormorans ; il aida sa fiancée à descendre.

Ils se rendirent à Kernéach et le reste de la journée s'acheva dans la joie la plus complète.

Georges songeait bien parfois aux confidences qu'il s'était cru obligé de faire à Hélène, mais c'était pour sourire de sa propre naïveté.

Hélène ne se souvenait de rien : elle s'appuyait au bras de son fiancé avec un charmant abandon.

Quand les fiancés rentrèrent à Kcrlor, la comtesse et Carmen les attendaient avec une certaine inquiétude.

Georges expliqua les péripéties de son excursion avec Hélène.

Carmen s'écria :

— J'ai cru que vous étiez déjà partis pour votre voyage de noces.

— Il est convenu que nous restons à Kerlor après notre mariage, répliqua Hélène.

— Et nous ne changerons certainement pas d'avis, appuya Georges. Un domestique apporta à la comtesse lus lettres qui venaient d'arriver

par le courrier du soir.

— Tiens ! fit mademoiselle de Kerlor, en jetant un coup d'oeil sur les enveloppes, une lettre de notre petite-cousine.

Ce fut cette missive qui fut décachetée la première.

— Ah ! par exemple ! exclama la comtesse. Voici une nouvelle à laquelle personne ici ne s'attendait...

— De quoi s'agit-il donc, ma mère ! fit Carmen. Et pourquoi celle surprise?

— Regarde.

La jeune fille se pencha sur la lettre que tenait sa mère et la lut en même temps qu'elle.

La signature était de Mariana.

Celle-ci apprenait à sa bienfaitrice qu'elle allait épouser Paul Vernier et racontait le petit roman que les hôtes de Kerlor étaient certainement loin de prévoir.

— Décidément, s'écria Carmen, Mariana a juré de toujours nous surprendre.

Pourtant mademoiselle de Kerlor eut im mouvement de satisfaction.

Mariana puisqu'elle se mariait avait abdiqué toutes ses prétentions touchant Georges; Carmen s'applaudissait donc d'avoir agi avec fermeté à l'égard de sa cousine.

Elle esquissa même un de ses sourires les plus malicieux : la grande passion que Mariana éprouvait pour M. de Kerlor n'avait pas poussé de bien profondes racines, puisque la belle enfant s'était si vite laissé consoler par le sculpteur Paul Vernier.

— A moins, pensait Carmen, que Mariana n'ait voulu creuser un abîme infranchisssable entre elle et mon frère... De toute façon, nous n'aurons à redouter aucun dénouement regrettable et je n'aurai pas l'ombre d'un remords.

La comtesse, qui lisait tout haut, arriva à ce passage :

«... Maintenant, ma chère bienfaitrice, il me reste à vous demander une nouvelle preuve de votre exquise bonté.

« Je tremble un peu en écrivant ces lignes, et je suis sûre que mon écriture n'est plus très lisible; c'est qu'il s'agit pour moi d'un immense bonheur, d'une joie de plus que je vous devrais.

« Je suis orpheline; vous m'avez servi de mère; voulez- vous accomplir jusqu'au bout votre mission sacrée?

« Oui, je n'en doute pas, et je me sens moins craintive en me souvenant de tout ce que vous avez bien voulu faire pour moi. Votre œuvre ne peut rester inachevée... »

— Mon Dieu! interrompit Carmen, qu'est-ce que mademoiselle de Sainclair va donc vous demander ?

— Quoi que ce soit, il faut le lui accorder, dit Georges avec sa générosité habituelle.

— Attends un peu, ajouta sa sœur. Sachons au moins de quoi il s'agit. La comtesse continua sa lecture :

« Je n'ai plus de mère; je suis sans appui, sans soutien. Je souhaiterais du fond du cœur que vous me permettiez de faire figurer votre nom sur mes lettres d'invitation ?

« Ce serait pour moi un grand honneur et une nouvelle marque d'affection dont je vous serais éternellement reconnaissante. »

Madame de Kerlor consulta ses enfants du regard; Georges et Carmen manifestaient un peu d'étonnement;, mais ils ne paraissaient pas disposés à entamer une discussion sur ce sujet.

Pourtant, Carmen reprit :

— Je ne vois aucune objection à présenter ; toutefois, si Mariana était restée à Kerlor, ce chaperonage me semblerait plus naturel et peut-être plus correct.

Georges eut un geste que sa sœur comprit.

Il était gros d'éloquence ce simple mouvement. Il signifiait : « Oui!... Mais Hélène de Penhoët ne serait pas ici. »

Evidemment, moins que jamais mademoiselle de Kerlor paraissait disposée à regretter la fugue de sa petite-cousine ; mais avec la très nette perception des choses, qu'elle avait par moments, elle éprouvait une défiance vague, qu'elle se refusa d'ailleurs à traduire tout haut.

— Quel est votre avis, Hélène? demanda la comtesse.

L'orpheline aurait pu se récuser, mais, par un sentiment très délicat, elle répondit :

— Mademoiselle de Sainclair a choisi certainement pour mari un honnête homme... Il me semble que le patronage qu'elle vous demande en termes si touchants ne peut guère lui être refusé.

La comtesse sut un gré infini à lorpheline de montrer ce tact.

Un peu timorée, au fond, madame de Kerlor pensait souvent aux responsabilités qu'elle avait encourues par suite du départ de Mariana.

Ce n'était pas la comtesse qui avait provoqué ce départ; pourtant, il n'avait cessé de lui causer de sérieuses inquiétudes, car elle craignait que sa conscience ne le lui reprochât cruellement, si de fâcheuses éventualités se produisaient.

En accédant au vœu de Mariana, la comtesse effaçait jusqu'à la trace de ce dernier malentendu.

Elle s'écria :

— Eh bien ! ma chère enfant, ayez la bonté de répondre vous-même en mon nom à mademoiselle de Sainclair que je suis heureuse de lui être agréable; dites-lui même que je la remercie de sa touchante attention.

Carmen reprit :

— Ma cousine a certainement obéi à un mobile des plus honorables, mais

elle s'est dit peut-être aussi qu'une lettre de faire-part qui réunirait les noms de Kerlor et de Sainclair ne serait pas banale... Abondance de titres ne nuit pas.

— Pourquoi te montres-tu méchante à l'égard de Mariana? demanda doucement la mère.

— Moi ! protesta mademoiselle de Kerlor, avec une indignation plaisante, tu m'accuses de méconnaître mademoiselle de Sainclair, quand je lui ai toujours rendu justice?

La comtesse poursuivit avec son bon sourire maternel :

— On croirait que tu es dépitée.

— Parce que Mariana épouse monsieur... monsieur...

Elle ne se souvenait plus du nom ; elle regarda la lettre et acheva :

— Monsieur Paul Yernier !

— Non, insista la maman, mais parce que Mariana et Georges vont se marier presque en même temps... Tu as peur de rester vieille fille.

— Oh! ma mère! quelle affreuse perspective! repartit Carmen, le plus gaiement du monde... Heureusement la Sainte-Catherine approche; je la prierai de ne pas m'oublier... Mais voilai c'est extraordinairement délicat... Quand la sainte exauce les vœux ardents qui lui sont adressés par une jeune personne n'ayant aucun goût pour finir vierge et martyre, la bonne Catherine se prive d'une fidèle... Je l'accuse d'être devenue un peu sourde.

Georges demeurait étonné.

— C'est singulier, dit-il; je ne me serais jamais douté que ce jeune sculpteur, dont j'ai maintes fois pourtant apprécié la réserve et même la timidité, deviendrait le mari de ma cousine.

— Ils ont bien gardé leur secret, répliqua Hélène.

— Trop bien, ajouta Georges... Mariana aurait dû se confier à ma mère... Elle a préféré nous quitter brusquement, en nous fournissant des explications inexactes ; il est évident que nous ne pouvions comprendre l'énigme dont le mot nous est révélé aujourd'hui.

Carmen comprenait très bien, elle ; mais elle n'avait pas besoin de renseigner son frère.

Ce fut Hélène qui répondit à son fiancé :

—V Quoi qu'il en soit, mademoiselle de Sainclair aura l'avantage de convier ses parents et ses amis à son bonheur au nom de madame la comtesse de Kerlor...

Elle ajouta d'une voix tendre et voilée :

— Il faut être seule au monde, comme moi, pour apprécier le service que madame la comtesse va rendre à sa parente.

— Vous n'êtes plus seule, mon entant, répliqua la comtesse avec expansion.

Georges s'écria :

— Vous avez retrouvé une famille, Hélène; votre solitude a cessé... L'affection de ma mère et de ma sœur, l'amour de votre mari compenseront les heures tristes.

— Je suis sûre, reprit Carmen, que tu n'ambitionnes pas une lettre de faire- part aussi pompeuse.

-^ Non ! répondit Hélène, retrouvant sa douce fierté, je veux que tout le monde sache bien que M. le comte de Kerlor épouse une orpheline... D'ailleurs, mademoiselle de Sainclair est votre petite-cousine, moi je ne suis pas encore de la famille.

— Enfin, dit Carmen, les noms de Kerlor et de Penhoët n'en seront pas moins entrelacés sur tes lettves, et cela nous suffit.

Deux jours plus tard, mademoiselle de Sainclair arrivait à Kerlor. Elle n'était pas seule; maître Nerville l'accompagnait.

Au moment oîi Mariana rayonnait, croyant avoir rendu l'union de Georges et d'Hélène impossible, une douche glacée était venue la refroidir.

L'institutrice, qui se plaignait de la discrétion de madame Nerville, n'eût plus à se plaindre.

Quand le notaire reçut la lettre de la comtesse de Kerlor, lui demandant de préparer un contrat de mariage pour Georges et Hélène, le digne homme versa des larmes d'attendrissement, ne pouvant croire que la chère orpheline allait goûter un tel bonheur, après tant d'infortunes imméritées; il appela immédiatement sa femme, qui fut délicieusement surprise, mais moins étonnée que son mari.

Ce fut une explosion de joie entre ces braves gens.

Elvire se frottait les mains. Elle disait :

— Certainement, je n'osais pas espérer un dénouement aussi rapide et aussi brillant, mais j'avais mon idée tout de même.

Madame Nerville, dès qu'elle vit mademoiselle de Sainclair, s'écria :

— Nous avons réussi... Vous pouvez vous réjouir avec nous, mademoiselle, car vous êtes liée avec la famille de Kerlor.

Mariana se mordit les lèvres. La veille elle avait rencontré Monique Aubierge, l'institutrice de mademoiselle Yolande de Guidelvinec; Monique avait déclaré que sa maîtresse s'était empressée d'écrire à la comtesse de Kerlor une lettre des plus sévères, qui avait dû produire d'autant plus d'effet qu'elle était restée sans réponse.

Pour Mariana, le dénouement ne faisait pas l'ombre d'un doute : prêtant à la comtesse les sentiments méprisables dont elle était animée,

elle vojait déjà Hélène de renhoët chassée du château comme une intrigante.

En entendant madame Nerville prononcer ces paroles et en voyant le visage de la notairesse si épanoui, l'assurance de mademoiselle de Sainclair fit place à une certaine inquiétude.

— Je ne comprends pas, madame, balbutia-t-elle. Elvire s'expliqua :

— Nous marions M. de Kerlor. Nous venons de recevoir une lettre formelle de madame la comtesse.

( — Vraiment ! lit Mariana frappée au cœur.... Et qu'elle est la privilégiée qu'épouse mon beau cousin?

— Mais la plus digne à coup sûr de porter son nom.... Et aussi la plus charmante de mes protégées....

— De vos protégées!... reprit l'institutrice haletante.... Ce serait donc?...

— Mademoiselle de Penhoët.... Oui!... vous l'avez deviné, ma chère enfant....

Mariana lança à sa patronne un regard si acéré que celle-ci en aurait été frappée, si elle avait mieux observé la jolie brune aux yeux de lotus.

— Eh bien! continua madame Nerville, attendant les compliments de l'institutrice, croyez-vous que mon mari et moi nous avons habilement combiné cette union? Ah ! q«e je suis heureuse !... Quelle bonne inspiration nous avons eue en permettant à mademoiselle de Kerlor et à mademoiselle de Penhoët de se retrouver... Tout cela, c'est notre œuvre!

Mariana était exaspérée; sa haine, farouche et folle, aurait éclaté si le saisissement qu'elle éprouvait n'avait paralysé son énergie.

Comment! après la lettre de madame de Guidelvinec, après la rencontre de Georges, cet odieux mariage s'accomplissait!

La comtesse avait capitulé devant la volonté de son fils.

11 était certain que Carmen avait été la complice d'Hélène. Mariana leur prodiguait à toutes deux les mêmes anathèmes; elle les englobait dans la même vengeance; elle les écraserait ensemble.

Madame Nerville reprit :

— Vous pouvez adresser vos félicitations aux fiancés.

— Je ferai plus, madame, répondit Mariana, ayant le courage de sourire et baissant les yeux pour dissimuler la flamme qui les brûlait, j'irai les leur porter moi-même, si vous le permettez.

— Mais certainement, ma chère amie, vous accompagnerez maître Nerville; et vous profiterez de sa voiture.

Mariana eut une grossière injure sur les lèvres, mais elle eut la force de se contenir et se contenta de serrer les dents à les briser. Ce n'était pas la première fois que la notairesse lui parlait comme à une

servante. Heureusement, cette situation ridicule allait prendre fin. II était temps, sa patience était à bout.

Paul Vernier était arrivé à point. C'était son seul mérite, d'ailleurs, pensait l'ingrate fille.

Elle reprit avec une hypocrisie savante :

— Vous ne sauriez croire, madame Nerville, combien la bonne nouvelle que vous m'avez annoncée me fait plaisir... J'aime beaucoup mon cousin de Kerlor ; c'est une nature si généreuse et si droite !... D'autre part, j'ai su par vous combien mademoiselle de Penhoët avait été malheureuse... Et j'ai éprouvé pour cette jeune fille, qui est orpheline comme moi, la plus vive sympathie... Quand mon cousin, avant mon départ, m"a fait part de ses projets, je me suis promis d'implorer Dieu pour qu'il protégeât ces amours... Mes prières n'auront pas été vaines....

La notairesse, toujours triomphante, hocha la tête.

— Non mais, reprit-elle, admirez-vous l'enchaînement des choses?... Si vous étiez restée au château, mademoiselle de Penhoët n'épouserait pas M. de Kerlor... C'est la providence qui vous a inspirée quand vous avez résolu de venir ici...

— Peut-être, fit Mariana, hors d'elle-même.

— Certes, car si vous ne vous étiez pas réfugiée chez moi, M. de Kerlor et sa sœur n'auraient pas fait le voyage à Brest pour essayer de vous ramener au château... Maître Nerville n'-aurait pas parlé de l'orpheline, et je n'aurais pas accompagné à Recouvrance le frère et la sœur.

— Tout cela est vrai, murmura mademoiselle de Sainclair.

Son exaspération se tournait contre elle-même. Au moment d'entrer dans le port elle avait commis la plus sotte des manœuvres.

Pourquoi avait-il fallu que cet ivrogne de Pornic précipitât ainsi les événements?

Avec un peu de patience, beaucoup de diplomatie et d'ingénieuses préparations, peut-être Georges tombait-il dans les filets que la jolie fille avait tendus.

L'opposition de Carmen ne comptait pas ; les résistances de la comtesse pouvaient être redoutables; mais étant donnée la façon dont elle venait de céder, il était certain qu'elle se fût rendue encore plus vite, s'il s'était agi de mademoiselle de Sainclair, c'est-à-dire d'une jeune fille dont elle avait accepté la tutelle, qu'elle élevait même presque comme son troisième enfant.

Mariana était victime de la fatalité.

— D'ailleurs, se dit-elle, est-ce que je ne fais pas partie d'une race maudite? Tous les miens ont été accablés par le destin, tandis que les Kerlor ont été favorisés en toutes les circonstances... Mais je suis là, moi, pour rétablir l'équilibre... Je vengerai les Sainclair en me vengeant moi-même.

Le digue homme avait mis à la disposition du couple une délicieuse malsonnette (Page 2J9.)

La maman Nerville, continuant à obéir à ses impulsions, mit sans s'en douter le comble à l'exaspération de l'institutrice.

Elle poursuivit :

— Mais, j'y songe, vous allez être demoiselle d'honneur! Cette charge vous revient de droit... Quel doux privilège !

Les lèvres de Mariana remuèrent convulsivement, elle sentit que sa colère allait peut-être la porter à quelque extrémité ; mais elle fit un clTort suprême et victorieux.

— Madame, dit-elle d'une voix éteinte, vous allez me permettre, à mon tour, de vous apprendre une chose que vous ne soupçonnez pas.

Madame Nerville regarda attentivement l'institutrice, ce que son animation l'avait empêchée de faire depuis le début de l'entretien.

La notairesse fut frappée par l'altération des traits de Mariana.

Celle-ci avait pu se maîtriser, dominer ses nerfs, commander à ?a volonté, mais son visage n'en portait pas moins les traces d'un violent combat.

— Comme vous êtes émue, dit madame JVerville avec soliiciluiic. Mademoiselle de Sainclair profita de ce court répit ; elle en avait besoin ■

mais sa haine lui insufflait une nouvelle ardeur. Elle s'écria avec un pudique sourire :

— Vous ne me blâmerez pas, madame Nerville, d'avoir attendu pour vous prévenir, que tout fût décidé en ce qui me concerne...

La notairesse ouvrit de grands yeux.

— Mais parlez, ma chère demoiselle... C'est donc si grave '?...

— Oui, madame, puisqu'il s'agit de mon mariage. Madame Nerville resta suffoquée.

— Comment! vous aussi! bégaya-t-elic.

— Moi aussi.

— Par exemple!

— M. Paul Vernier, le jeune sculpteur dont tout le monde apprécie déjà le talent, m'a offert de devenir sa femme... Il n'est pas d'une famille aussi illustre que la mienne, mais il a devant lui le plus glorieux avenir,.. J'ai accepté... J'espère que du haut du ciel mes aïeux souriront à cette union, que les exigences modernes justifient et qui réunira l'aristocratie du nom à celle du talent.

Madame Nerville leva les bras au ciel.

— Deux mariages! clama-t-elle. Et deux mariages nobles! Je n'ai que le temps d'aller chez ma couturière!...

AVANT l'hV.MÉNÉE.

Quand mademoiselle de Sainclair et maître Nerville entrèrent dans le salon du château de Kerlor, le visage de la jeune fille et celui du notaire étaient si rayonnants qu'un observateur superficiel n'aurait pas su dis. cerner la sincérité de celui-ci et la fausseté de celle-là.

Le tabellion, après avoir salué comme lui seul savait le faire dans lo

notariat de la province, ne crut pas devoir se permettre de complimenter mademoiselle de Penhoët, mais il lui dit tout de suite :

— Les bonnes nouvelles vont par série, mademoiselle. Je vous en apporte une excellente du Mexique.

En effet, le matin même, maître Nerville avait reçu une lettre de son fils.

Philippe avait, grâce à une très grande ténacité, réussi à imposer une transaction aux associés infidèles de feu le marquis de Penhoët.

Ceux-ci avaient offert cinq cent mille francs pour liquider cette affaire embrouillée et éviter un long et coûteux procès.

Ils verseraient cette somme en quatre échéances dont la dernière viendrait deux ans après l'échange des signatures.

L'orpheline remercia le notaire avec la plus vive effusion. Elle enverrait son acquiescement par dépêche.

Certes, la chère enfant n'était pas dans des dispositions d'esprit qui lui permissent d'envisager froidement ces questions d'intérêt ; elle savait bien que Georges de Kerlor ne lui reprocherait jamais la pauvreté dans laquelle il avait cru la prendre ; mais cet argent, que Torpheline estimait perdu, appartenait à son père et il était bien juste qu'il l'evînt à Hélène.

Pourquoi n'ajouterions-nous pas qu'elle éprouva une légitime satisfaction en constatant que personne ne pourrait l'accuser d'avoir visé la fortune de M. de Kerlor en l'épousant ?

Mariana se montra plus habile comédienne que jamais; elle joua certainement ce jour-là son meilleur rôle.

Non seulement, elle était forcée d'adresser ses vœux de bonheur aux" fiancés, mais, en route, maître Nerville lui avait appris l'heureux dénouement des négociations mexicaines.

L'irascible descendante de la métisse Aurore avait eu une nouvelle crispation, ce qui ne l'empêcha pas de prodiguer à la comtesse douairière les remerciements les plus dithyrambiques.

Madame de Kerlor n'avait pas voulu laisser son œuvre inachevée et Mariana n'avait pas douté de la bonté infinie de sa chère bienfaitrice.

Aussi, la future madame Paul Yernier protestait-elle avec la dernière exaltation de son éternelle reconnaissance.

La comtesse, doucement remuée, essayait en vain de calmer ces manifestations d'enthousiasme, il fallut que Mariana débitât jusqu'au bout la tirade pathétique, apprise par cœur pendant le trajet du cours d'Ajot au château.

Enfin, mademoiselle de Sainclair redevint plus simple; elle manifesta même un certain enjouement.

Elle dit à Georges qu'il paraissait plus heureux que le soir où elle l'avait rencontré à Brest. Le jeune homme en convint avec la meilleure humeur du monde.

228 LES DELX GOSSES.

Mariana déclara qu'elle était enchantée d'épouser M. Paul Vernicr; c'était un grand artiste qui obtiendrait certainement toutes les distinctions honorifiques que son incontestable talent lui mériterait.

Les récompenses au Salon, la Croix, l'Institut, lui étaient distribués généreusement et prématurément par la jeune fille.

Elle fît ses invitations. Madame de Kerlor répondit que, si l'étal de sa santé le lui permettait, elle assisterait aA'ec plaisir au mariage.

Georges et Carmen furent plus affirmatifs; ils acceptèrent purement et simplement.

Mariana demanda à son petit-cousin s'il voudrait bien lui faire l'insigne hoijneur d'être l'un de ses témoins ; Georges y consentit volontiers.

L'artificieuse créature eut un frémissement d'orgueil. Il lui restait maintenant à mettre le comble à son hypocrisie ; elle s'en acquitta à merveille.

S'approchant d'Hélène, elle lui dit:

— Vous viendrez aussi, mademoiselle?

L'orpheline hésita.

Mariana continua avec une sorte de supplication dans la voix :

— Si vous n'étiez pas là, ma joie ne serait pas complète.

— Vous êtes trop aimable, mademoiselle, répliqua Hélène.

— Votre absence me désolerait... Voyons, ma cousine, car nous voici cousines maintenant, ne vous faites pas prier.

Ce fut Georges qui répondit :

— Mademoiselle de Penhoët accepte, ma chère Mariana, car elle sait qu'elle me fera plaisir en m'accompagnant à cette fête de famille qui ne précédera que de quelques jours celle qui se prépare ici.

Le grand jour était proche pour mademoiselle de Sainclair. Elle allait épouser le brave et digne garçon qu'elle avait ensorcelé et qui croyait réellement posséder le cœur de celle qu'il adorait.

Ennemi du faste, l'artiste avait demandé à sa fiancée si elle consentirait à ce que leur union fût consacrée dans la petite église de Ivernéis, dont lo desservant était l'abbé Victorien, l'oncle de Paul Vernier.

Mademoiselle de Sainclair ne fut pas du tout de cet avis. Elle entendait que la cérémonie eût lieu à Brest, avec beaucoup d'éclat.

L'amoureux s'était empressé d'y consentir, et il avait prié sa fiancée de l'excuser s'il n'avait consulté tout d'abord que ses goûts personnels.

Mariana, pour faire preuve d'amabilité à son tour, avait répondu que le recteur de Ivernéis obtiendrait la satisfaction à laquelle il avait droit.

Le digne homme avait mis à la disposition du couple une délicieuse maisonnette dont il était propriétaire, enfouie sous le feuillage ; il avait même fait plus, il l'avait offerte à son neveu, qui l'habitait déjà et y avait installé son atelier.

Eh bien ! mademoiselle de Sainclair proposait à Paul de passer leur lune de miel dans ce nid de verdure.

Le jeune homme accepta avec le plus vif empressement. Naturellement, l'orgueilleuse Mariana aurait préféré faire un retentissant voyage de noces à l'étranger, tambouriné d'avance par de petits échos dans les journaux, mais elle devinait que l'artiste réunissait toutes ses économies pour que le mariage eût lieu avec la somptuosité exigée par elle ; et la jeune fille, à qui le sens pratique, à défaut de sens moral, ne manquait pas, avait bien voulu ne pas réclamer l'impossible et créer si tôt des embarras au ménage.

Il fallait attendre l'installation à Paris et l'ouverture du crédit chez le riche financier, qui faisait exécuter à Paul les travaux artistiques dont nous avons parlé, pour commencer à vivre largement.

Mariana voulut que tous ceux qui l'avaient connue à Kerlor assistassent à son mariage ; puis elle se livra à des efforts de mémoire inouïs pour que le ban et l'arrière-ban de la noblesse du Finistère honorât de sa présence la cérémonie qui aurait lieu à à l'église Saint-Louis, la plus belle de Brest.

Ce qu'elle fit de visites, de démarches, ce qu'elle écrivit de billets attendris pour atteindre ce but, on ne se l'imagine pas.

Grâce à son astuce d'ailleurs et à son abnégation feinte, elle fut bien accueillie partout.

Le clan des Guidelvinec, principalement, sembla réserver pour elle toutes ses tendresses.

Le vicomte et la vicomtesse lui assurèrent tout de suite qu'ils iraient lui serrer la main à la sacristie; la vicomtesse se réservait même de profiter de l'occasion, pour foudroyer du regard la comtesse de Kerlor.

Le remarquable quatuor que nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute, les Kermenguy, Keraudren, Kergoulevent et Keralouët, donna avec ensemble en faveur de mademoiselle de Sainclair.

Des dithyrambes de louanges s'échangeaient à son endroit autour de la traditionnelle table de whist.

— Elle est admirable, cette petite !

— Elle a voulu quitter Kerlor oîi on lui reprochait l'hospitalité qu'on lui donnait.

— C'est-à-dire qu'elle refusait de s'associer au laisser aller qui régnait dans cette demeure.

— Au milieu de l'avilissement général des caractères, cela réconforte de voir une enfant montrer une conduite aussi héroïque.

230 LRS DEUX GOSSES.

— Elle a travaillé ! clamait Keralouct en branlant son chef dénudé.

— Comme nos pères, nos mères et nos sœurs pendant l'émigration, renchérissait Keralouët, une larme dans le coin de son œil chassieux.

Mariana recrutait ainsi tous ses invités.

Paul Vernier, avec sa nature enthousiaste, s'estimait le plus fortuné des mortels.

Il se reprochait vivement son accès de découragement quand il avait quitté Paris, doutant de tout, après des déceptions sans nombre, pour venir s'échouer dans la bourgade de Kernéis, auprès de son oncle le recteur,

S'il n'était pas venu en Bretagne, il n'aurait pas rencontré la femme idéale qui devait lui rendre le feu sacré.

De nouveau, il concevait les plus grands projets; il allait recommencer la lutte pour l'art et il entrevoyait l'apothéose.

Il avait écrit à ses amis intimes pour leur faire part de son bonheur.

Il avait demandé à l'un d'eux de venir assister au mariage et d'être l'un de ses témoins.

Ce dernier avait répondu de Stockholm par le télégraphe :

« Compte sur moi, je serai à Brest à la fin de la semaine. »

Paul Vernier s'était écrié :

— Ce bon Robert ! J'étais bien sûr qu'il voudrait partager ma joie.

En effet, au jour indiqué, avec une exactitude toute militaire, le capitaine Robert d'Alboize était arrivé à Brest.

C'était un ami d'enfance de Paul. Plus tard, ils s'étaient retrouvés dans le même régiment; Robert était lieutenant, Paul faisait son volontariat.

Le caractère rêveur et contemplatif de l'artiste avait plu immédiatement à ce hardi garçon, très en dehors, d'une franchise à toute épreuve et qui portait sur sa physionomie la loyauté de ses sentiments.

Robert d'Alboize était réellement beau, de cette beauté mâle et fière, militaire et chevaleresque, si sympathique dans notre France éprise d'épopée et d'héro'isme.

Il ressemblait à ces gentilshommes du xviii" siècle, si séduisants qu'on les croirait souvent imaginés par les poètes, qui se battaient à Fontenoy, après avoir assuré leur chapeau avant de charger, puis galamment salué l'ennemi et coquettement secoué leurs manchettes de dentelles, qui mettaient l'épée au clair pour un sourire de femme, et s'en allaient mourir au Canada ou aux Indes, sans autre espérance qu'un peu de gloire.

Dans la régularité parfaite des traits de son visage, on lisait la droiture et la noblesse.

Il était pâle, mais ses yeux noirs reflétaient l'ardeur de son sang chaud et pur.

Ses lèvres, d'un rouge vif, surmontées d'une fine moustache blonde,

accusaient un dessin énergique et passionné ; à la moindre émotion ses narines frémissaient et se dilataient comme s'il sentait la poudre.

On comprenait en regardant jusqu'au fond de ses yeux expressifs qu'il devait arriver parfois à ces regards de s'adoucir jusqu'aux plus tendres supplications de l'amour et que ces lèvres alors devaient être insatiables de baisers. Sous l'influence de la glorieuse fureur des combats, l'homme pouvait être terrible. Son glaive devait être léger à son bras, et fièrement tenu dans sa main nerveuse et fine.

Robert d'Alboize était officier d'artillerie; le ministre de la guerre avait désiré l'attacher à son cabinet, bien que le jeune homme eût préféré un service plus militant que celui de l'État-major; mais il s'était incliné devant la volonté de son chef, qui avait voulu mettre à profit l'instruction, la science du jeune capitaine, passionné pour les découvertes techniques qui transformaient chaque jour la défense nationale.

Robert d'Alboize connaissait à fond son métier.

11 avait suivi les cours de chimie, professés par nos plus grands savants, avec une sorte de fanatisme ; il s'était passionné spécialement pour les recherches des nouveaux explosifs, et il avait assisté aux principales expériences de pyrotechnie ordonnées par le ministre, qui l'avait chargé chaque fois de lui présenter un rapport.

Le ministre de la guerre avait voulu que le capitaine se rendît à l'étranger, en qualité d'attaché militaire; il lui avait confié une mission en Suède où il devait étudier l'armée de ce pays, dont les fastes avaient été si brillants au temps des Gustave-Adolphe et des Charles XII.

En recevant la lettre de Paul Vernier, Robert d'Alboize, qui jugeait que sa présence à Stockholm n'était pas indispensable pendant quelques semaines, avait demandé et obtenu tout de suite un congé.

Il se proposait d'assister au mariage de Paul, puis de profiter de sa présence en Bretagne pour visiter les côtes armoricaines en travailleur infatigable qui veut se rendre compte des défenses du littoral, plutôt qu'en touriste qui voyage pour son agrément.

Vernier était allé l'attendre à la gare. Les deux amis s'étreignirent cordialement.

— Que je suis heureux de te revoir! s'écria le sculpteur.

— Et moi, répliqua l'officier, je suis enchanté de te serrer la main, dans de pareilles circonstances... Tu sais que je t'ai toujours aimé comme un frère.

— Mon bon d'Alboize!

— Ainsi tu te maries!

— J'épouse une jeune fille adorable.

— Je n'en doute pas ; mais comme le temps passe tout de même!... Il me semble que nous sommes toujours au collège, ou, tout au moins, au régiment.

232 LIÎ5 DEUX GOSSES.

— ïu as pu tabscnter sans incoavénienls?

— Ta lettre est arrivée à point... Jaurais été désolé si elle m'avait surpris au milieu d'une mission... Dans ces cas-là, tu sais, Paul, il n'y a ni parents ni amitiés qui tiennent, il faut tout sacrifier-à son métier.

Paul reprit :

— Tu ne regrettes jamais ton état de célibataire?

— Ma foi non !

— (Juand tu verras combien je suis heureux cela n'éveillera en toi aucun désir?

— Tais-toi, tentateur!

L'officier poursuivit avec une brusquerie amicale :

— J'ai adopté un métier aussi noble et aussi grand que tyrannique, mon ami. Un soldat ne se marie guère. Tant de hasards l'attendent quand il est jeune qu"il faut bien réfléchir avant d'y exposer une femme. Et puis quand l'âge arrive, il est trop tard : le pli est pris... Tu vas te créer un foyer, toi.... Moi, je n'en ai pas besoin... Je suis de la grande famille qui se réunit et s'abrite sous le drapeau.

Paul Vernier conduisit Robert d'Alboize dans le meilleur hôtel de la ville, puis il demanda à son ami la permission de le présenter à mademoiselle de Sainclair.

Robert avait hâte de voir la jeune fille qui allait combler de bonheur son fidèle Vernier.

Madame IN'erville, avec le plus grand empressement, avait offert à mademoiselle de Sainclair de lui aménager un appartement dans la maison très vaste du cours d'Ajot.

Il y avait précisément, à l'aile gauche, un pavillon que la jeune fille pouvait habiter jusqu'au jour de son mariage.

Quant à la cérémonie, la notairesse avait déclaré que le repas serait servi chez elle et que le bal aurait lieu dans ses salons.

Ces salons étaient très grands et décorés avec le luxe honnête qui caractérise encore certaines demeures bourgeoises en province, dont les propriétaires, par état ou par goût, restent obstinément réfractaires aux mièvreries composites de la modernité.

Au fond, nous ne prétendons pas que madame Nerville n'agissait pas un peu sous le coup d'un grain de vanité; mais c'était surtout son obligeance innée, son bon cœur qui avaient tout de suite parlé. Ce petit calcul ne s'était imposé que plus tard.

Mariana avait accepté ces offres, après les quelques protestations de rigueur.

La complaisance de madame Nerville tirait la future madame Paul Vernier d'un très grand embarras. Ce fut donc dans la maison du cour» d'Ajot que le sculpteur conduisit l'officier.

Les Je. IX aiLiis s'étreigiiireut cordialcmcut. — Que je suis heureux de te re\"U ' s ei m le sculpteur (Page 331.)

Mademoiselle de Sainclair salua Robert d'Alboize avec la correction cérémonieuse d'une jeune personne rompue à toutes les traditions mondaines ; mais l'officier, qui était lui aussi un gentilhomme, constata avec une légère inquiétude que Mariana exagérait un peu peut-être cette correction.

Il se reprocha bien vite cette première impression et montra la plus «xquise courtoisie vis-à-vis de la fiancée de son ami.

Elle ne tarda pas à s'humaniser d'ailleurs.

■ — Capitaine, dit-elle, M. Paul Vernier m'a parlé bien souvent de vous.

23i LES DEUX GOSSES.

— Et il ne l'a pas fait on trop mauvais termes? demanda rofficicr en souriant.

— Non, certes.

Oui, c'était vrai; l'artiste avait parlé chaleureusement do Robert d'Alboize. La première fois que le sculpteur avait prononcé ce nom, mademoiselle de Sainclair s'était souvenue que ce jeune officier était celui qui avait fait danser Carmen, à cette soirée d'ambassade, à laquelle Mariana n'avait pas assisté.

Obéissant à un pressentiment bizaire, elle n'avait pas fait connaître celte particularité à son futur mari. Elle ne voulut pas non plus annoncer à M. d'Alboize qu'il verrait mademoiselle de Korlor au mariage.

Mariana prétexterait un défaut de mémoire, si Carmen s étonnait de ce silence.

DEUX MARIAOES.

La grande nef de l'église Saint-Louis resplendissait de lumières et les fleurs étaient semées à profusion.

Mademoiselle de Sainclair avait voulu se marier au mailre-autel; les grandes orgues avaient joué Y Ave Maria de Gounod.

Monseigneur l'évèque de Quimper avait consenti à se déplacer et à officier.

Toute l'aristocratie de Brest et des environs avait répondu à l'invitation qui lui était faite au nom de la» comtesse de Kerlor. L'orgueilleuse Mariana jouissait de son triomphe, bien qu'il dût sans doute n'avoir pas de lendemain; mais elle voulait ce jour-là écarter de son esprit toutes les préoccupations affligeantes.

Elle s'était composé une figure rayonnante ; ses yeux bleu sombre se baissaient chastement, et la pudique rougeur des vierges empourprait son front.

Paul Vernier, très ému, était pâle; sa nature vibrante à l'excès lui enlevait son sang-froid ordinaire.

Déjà, au mariage civil, qui avait eu lieu la veille, son trouble avait été grand ; mais dans cette majestueuse église, au milieu de cette mise en scène impressionnante, il était ému au delà de toute expression.

Il se souvenait (jue c'était là, dans ce sanctuaire, qu'il avait osé dire à Mariana qu'il l'aimait.

11 regardait le pilier derrière lequel il avait attendu que la jeune fille \ fût seule.

L'église, ce jour-là, n'avait pas ces splendeurs d'apothéose. 11 y élait revenu bien souvent, croyant revoir mademoiselle de Sainclair ; il s'était désespéré en constatant qu'il était seul au rendez-vous. Il avait eu tort, mais pouvait-il deviner que la jeune fille s'était juré de ne rentrer dans ce temple, qui avait entendu les premiers aveux, que pour y recevoir la bénédiction nuptiale?

Robert d'Alboize regardait Paul pour l'exhorter au calme, et Mariana lui avait dit tout bas, agenouillée sur son coussin de A'elours rouge à crépines d'or :

— Mon ami, tous les yeux sont fixés sur nous.

Paul avait cherché à se ressaisir; il n'y était qu'incomplètement parvenu.

Quand il passa au doigt de sa femme l'anneau symbolique, ce fut avec un tremblement nerveux ; mais son visage s'illumina d'une façon radieuse et la félicité la plus complète emplit son cœur. Son agitation cessa.

L'évêque prononça une courte allocution qui souleva de flatteurs murmures, compatibles avec le recueillement que devait imposer la cérémonie.

Paul Vernier et Mariana de Sainclair étaient unis devant Dieu et devant les hommes.

Le sculpteur avait perdu sa mère. Son père était venu au mariage. C'était un homme d'une soixantaine d'années, au visage placide et bienveillant, chef de bureau à l'administration des postes et télégraphes. Il était décoré.

Le garçon et la demoiselle d'honneur étaient un cousin germain de l'artiste, venu de Paris avec le papa, et mademoiselle Jeanne Nerville, très heureuse dans ses blancs atours.

L'abbé Victorien, curé de Kernéis, le frère de feu madame Vernier, était également là.

Pendant le défilé qui eut lieu à la sacristie, Georges de Kerlor, qui avait renoué des relations affectueuses avec l'officier, fréquenté l'hiver précédent à Paris, Georges de Kerlor dit au capitaine :

— Vous allez me permettre, à mon tour, de vous présenter ma fiancée.

— Très volontiers, moucher comte, répondit Robert...

— En même temps, je vais vous mener saluer mademoiselle de Kerlor, votre valseuse de l'ambassade russe.

— Mademoiselle votre sœur est ici? fit Robert gaîment.

— Oui... Elle est venue avec mademoiselle Hélène de Penhoët, ma fiancée... Ma mère a craint la fatigue de cette journée, et, à son grand regret, elle est i-estée au château... Les jeunes filles sont arrivées à l'éj^lise quelques instants avant l'entrée de l'évêque.

Robert d'Alfoioize, d'ime correctioa absolue, et tout à sa mission de témoin n'avait pas regardé Les invités pendant la cérémonie.

Mais si le capitaitte n'avait pascomaiis un péché de curiosité bien excusable, il n'en étaii pas de même dans le clan fenùain qui se pressait au milieu de la nef.

L'olTicier ralliait tous les suffrages des femmes et «les j^une filles par sa beauté martiale et sa prestance de gentilhomme.

Parmi ces jeunes lilles, précisément, se trouvait Carmen.

En venant au mariage de sa cousine, mademoiselle de Iverlorne pouvait supposer qu'elle allait y rencontrer ce brillant capitaine avec qui elle avait eu tant de plaisir à danser à Paris.

Elle fut ravie de le revoir et elle le signala à Hélène.

— M. Robert d'Alboize !... Tu sais bien, l'officier dont je t'ai parlé. Aussi, quand Georges lui amena le jeune homme, celui-ci fut-il accueilli

de la façon la plus aimable par Carmen. Mademoiselle de Kerlor s'écria :

— Je ne m'attendais pas du toutà vous rencontrera la noce de ma pelilecousine... Georges a dû être bien surpris.

Robert expliqua en quels termes il était avec Paul Vernie»'.

— Je suis doublement heureux, dit-il, de n'avoir pas hésité à quitter la capitale de la Suède... J'ai fait plaisir à un ami intime et je suis cliarmé de retrouver M. et mademoiselle de lierlor.

Et se tournant vers Hélène, il ajouta :

— Je regrette, mademoiselle, de ne pas vous avoir rencontrée aussi à Paris l'hiver dernier, car au lieu de revoir deux amis, j'en reverrais trois.

L'orpheline eut un sourire all'able; la franchise du capitaine lui rappelait la droiture de Georges et elle s'expliqua la sympathie qui semblait les réunir.

— Monsieur d'Alboize, ajouta Carmen joyeusement, on dansera ce soir. Il répliqua :

— Je vous supplie de me garder une petite place sur votre carnet.

— Vous serez en tête du tableau, capitaine, repartit mademoiselle de Kcrlor; vous passerez au choix.

Le délilé était terminé. .Mariana sortit au bras de son beau-pore.

Quand la mariée apparut sou-^ le porche de l'église, il y eut un vif mouvement de curiosité dans la foule rassemblée sur la place.

Tous les yeux se braquèrent sur la jeune épousée, qui ne paraissait pas très intimidée.

11 y avait de tout dans ces innombrables regards; à côté de beaucoup d'admiration, se glissait un peu d'envie et même d'ironie.

Chacun exprimait son opinion :

— Elle .est très joiie!

— Oui, mais elle a l'air rudement fier.

Une autre voix féminine tyouta, désignant l'orpheline ;

— J'aimerais mieux la blonde.

Los ouvrières de madame Rozen, la blanchisseuse de Recouvrance, avaient demandé à leur patronne la permission d'aller voir le grand mariage.

— Ea parlant de la blonde, fit Yvonne... C'est singulier... On dirait qu'elle ressemble à mademoiselle de Penhoël.

— T'es pas folle? demanda Marik.

— Pas du tout, reprit sa camarade... Tiens, regarde!

L'orpheline, au bras de Georges, s'était tournée du côté des blanchisseuses.

— C'est vrai! reconnut Marik.

— Elle est avec le monsieur et la demoiselle qui montaient chez elle, le jour de l'orage.

— Eh bien! lElle en a une chance!... C'est toujours les mêmes, quoi! Dans un autre groupe, le dialogue suivant s'échangeait à mi-voix entre

deux personnages que nos lecteurs n'auront pas de peine à reconnaître :

— C'est la gigolette du bois de Kernéis!

— Dis-donc, Eusèbe, elle n'a plus besoin de vulnéraire.

— On n'a jamais pu savoir, repartit La Limace en clignant de VoVû.

— Et celui qu'elle épouse c'est le mec qui l'a arrachée de nos pattes !

— Dis donc, Zéphyrine, nous sommes pour quelque chose dans ce mariage-là.

— Bien sur ! elle aurait dû nous inviter à sa noce.

— Nous ne l'inviterons pas à la nôtre, Fifi, et puis v'ià tout... Ces gens du monde, faut toujours leur donner des leçons desavoir-vivre.

— Ah ! malheur I glapit la somnambule.

Et pour ne pas perdre leur temps, La Limace et Zéphyrine, venus dans ce but. explorèrent habilement et fructueusement les poches de leurs voisins.

Us se faufilèrent audacieusement au premier rang des curieux, et au moment où Mariana montait en voiture, le couple cria :

— Vive la mariée!

Madame Paul Vernier se retourna ; et en apercevant les faces gouailleuses des deux malfaiteurs elle eut un tressaillement.

Cet incident fut vite oublié. Mariana était complimentée, fêtée par tout le monde ; elle prenait de petits airs de reine qui seyaient fort bien d'ailleurs à sa beauté impérieuse.

Pendant le festin, elle obtint un nouveau triomphe. Après le repas elle voulut ouvrir le bal avec le comte de Kerlor.

Quand Georges mit sa main dans celle de Mariana, la jolie épousée sentit disparaître tout son empire sur elle-même.

Elle garda pourtant un sourire stéréotypé sur ses lèvres; mais clic était mordue cruellement au cœur.

Elle voulut s'étourdir et, par un prodige de volonté, se donna l'illusion d'appartenir tout entière au comte, pendant ces quelques instants. Mais hélas ! ce n'était pas lui qu'elle avait épousée, et quand son cavalier la reconduisit à son mari, elle mordit avec une fureur concentrée son mouchoir de batiste.

La soirée fut très animée. Madame Ncrville avait fait décorer ses salons avec une grande magnificence. Les vastes pièces étaient éblouissantes de lumières.

La notairesse n'aurait peut-être pas dépensé tant d'argent s'il se fût agi de marier sa fille.

Si, dans la journée, on avait remarqué d'étranges spécimens deTaristocratie de province, aux costumes surannés, les toilettes de bal ne constituaient aucun anachronisme, et l'ensemble ne manquait ni de distinction, ni d'élégance.

Carmen avait tenu amplement la promesse faite à Robert d'Alboize ; sauf de rares infidélités, il avait été son cavalier attitré.

Entre deux contredanses, alors que la fatigue commençait à se faire sentir, Georges et Robert, Carmen et Hélène étaient assis dans une encognure du salon, auprès d'une immense fenêtre.

Les deux hommes avaient malgré la fête eu le loisir de causer à cœur ouvert.

L'officier était très instruit. Il avait répondu à Georges sur tous les sujets. Au cours de leurs entretiens variés, M. de Kerlor, parlant du rôle de la France à l'étranger, avait effleuré les questions coloniales; Robert avait émis des théories qui avaient séduit son interlocuteur

L'affinité entre eux, que mademoiselle de Penhoët avait constatée, ne tarderait certainement pas à créer une bonne et solide amitié.

Le jeune officier avait appris à ses interlocuteurs que son congé serait d'un mois, qu'il consacrerait à visiter la Bretagne. Il n'avait pas encore vu la pointe du Raz, et s'y rendrait dans quelques jours.

— Capitaine, s'écria Georges, il faut que vous me fassiez une promesse formelle.

— Laquelle, mon cher comte?

— Mon mariage a lieu le 22 octobre, j'espère que vous voudrez bien y assister.

Hélène ajouta avec sa grâce ravissante :

— Nous comptons sur vous, monsieur.

Carmen regarda l'officier; elle aussi allait se joindre à son frère et à

mademoiselle de Penlioët pour insister ; mais elle éprouva une sorte de gêne singulière ; les paroles expiraient sur ses lèvres; elle se demanda, un peu interdite, ce qui la paralysait ainsi.

Robert d'Alboize vit ce trouble et en fut lui-même le'gèrement impressionné ; pendant toute la soirée, l'adorable spontanéité et le piquant naturel de mademoiselle de Kerlor l'avaient ravi.

Ils avaient échangé les propos les plus spirituels, les plus enjoués, se renvoyant les répliques avec un merveilleux entrain, tant leur conformité de goûts était complète.

Que signifiait donc la légère contrainte de Carmen?

Robert répondit :

— C'est le 23 que je quitte la France pour retourner en Suède. Carmen retrouva subitement toutes ses facultés.

Elle s'écria délibérément :

— Eh bien! capitaine, il ne vous reste pltis qu'à rendre les armes... Vous serez notre prisonnier le jour du mariage de Georges et d'Hélène.

— J'accepte, fit gaîment Robert d'Alboize... Mais jusque-là, je suis libre sur parole.

— C'est entendu, reprit Georges en lui tendant la main.

— Je serai à Kerlor à la date indiquée, conclut l'officier.

Paul Vernier venait d'emmener sa femme ; minuit sonnait.

Une voiture attendait les jeunes époux à la porte de la maison.

Paul etMariana se rendaient à Kernéis, dans la petite maison dont nous avons parlé.

Celte fuite dans les ténèbres aurait dû être délicieuse. Mariana, qui n'avait plus besoin d'imposer à son visage une joie de commande, jetait le masque ; une sourde irritation gonflait sa poitrine palpitante.

Paul Vernier, tout à son bonheur indicible, pressait les mains de sa femme et les couvrait de baisers.

Il ne s'apercevait pas que cette peau satinée était moite de fièvre.

Le mari mettait sur le compte d'une pudeur bien naturelle le silence obstiné de sa compagne.

Tout tremblant de passion, avec des timidités de jouvenceau qui s'apprête à savourer sa première bonne fortune, il lui avait dérobé un baiser, qu'elle s'était gardée de lui rendre.

Celte route qu'ils suivaient dans la nuit était celle de Kerlor. Pourquoi Mariana serait-elle forcée de s'arrêter en chemin ?

Ils arrivèrent à la maisonnette avant une heure du matin.

La vieille servante du recteur Sébastien avait tout préparé. La chambre de Mariana embaumait le thym et tous les parfums des landes de Bretagne.

Elle congédia la servante, voulant se déshabiller seule. Elle jeta ner-

240 LES DEUX HOSSES.

veusement sur le guéridon sa couronne et son bouquet de fleurs d'oranger

Alors un soupir prolongé s'échappa de sa gorge contractée.

Puis, son regard s'agrandit dans une morne fixité. Elle hocha la tèle et un sourire crispa ses lèvres serrées.

Son amer désespoir était fait d'écœurement, de dédain, de mépris d'elle-même.

Elle arracha ses vêtements avec une sorte de démence et se coucha.

Quand elle fut dans le lit, une hallucination étrange s'empara d'elle.

Quelques heures auparavant, quand M. de Kerlor l'avait enlacée, à l'ouverture du bal, une fiction enivrante s'était emparée de son esprit. Il lui semblait que c'était Georges qui l'avait conduite:à l'autel.

Maintenant, l'égarement revenait, mais avec une intensité incroyable.

C'était Georges qui allait venir dans cette chambre ; Mariana était comtesse de Kerlor. Elle en était sûre : elle le sentait.

Un afllux de passion lui monta au- cœur; assoifl'ée, affolée d'amour, dans son délire, elle murmura :

— Georges ! . . . Georges ! . . ,

Et ce fut Paul Vernier qui entra...

11 avait le droit de réclamer à sa femme, avec la douce immolation, avec le don captivant de tout son être, toutes les aspirations, tous les rêves, toutes les pensées de la jeune fille...

Il ne trouva qu'un corps inerte. L'épouse n'aspirait qu'à la vengeance ; au lieu d'appartenir cœur et corps à l'époux qui lui donnait son nom et sa vie, elle ne pensait qu'à Georges de Kerlor, qu'elle haïssait de ne plus pouvoir l'aimer.

Quelques jours s'étaient écoulés dans ce nid champêtre qui devait abriter les jeunes époux pendant leur lune de miel.

Paul Vernier, aveugle comme tous les jeunes maris qui adoront leur femme, vivait dans de perpétuelles délices. Rien ne semblait devoir troubler sa béatitude suprême.

Nous devons ajouter que madame Vernier s'était proraplement ressaisie et qu'elle avait compris que, avant toute chose, elle de\-ait donnera Paul au moins l'illusion du bonheur.

L'égarement de la nuit nuptiale avait pris fin avec l'aube nouA^elle.

Mariana, redevenue maîtresse d'elle-même, avait surmonté toutes les répugnances pour laisser croire au sculpteur qu'il était réellement payé de retour.

Ce jour-là, ils avaient décidé qu'ils iraient revoir la clairière où Paul avait arraché Mai'iana des mains de La Limace et de Zéphyrine.

Après le déjeuner, ils s'étaient rendus dans le petit bois.

Paul reconstituait la scène.

Mademoiselle de Kerlor piqua des deux pour devancer 8es compagnons. (Page 243.)

Il désignait la place qu'occupait l'entre-sort. Il indiquait l'endroit où se trouvaient le gredin et sa compagne.

Mariana murmura :

— Je n'ai plus de colère contre ces malfaiteurs, puisque c'est grâce à eux que nous sommes unis.

Le jeune homme allait prodiguer les protestations, quand sa femme arrêta brusquement cette expansion.

Elle venait de voir déboucher, du sentier de gauche, un groupe de civaliers.

Madame Vernier reconnut tout de suite Georges, qui montait un superbe cheval noir ; à côté de lui, Hélène de Penhoët conduisait avec aisance une jument baie.

Carmen, sur une bête alezane, et M. de Saint-Hyrieix, sur un cob rouan, apparaissaient à quelques mètres.

A distance, un piqueur juché sur un grand cheval gris pommelé suivait les maîtres.

Très droit sur sa selle, le laquais, largement ceinturé de cuir, barrait l'horizon.

Mariana eut un tressaillement. Cette vision de luxe, au moment où la jeune femme, mise avec une simplicité de petite bourgeoise, allait être surprise en flagrant délit d'idylle conjugale, lui causa une impression défausse honte.

Tout d'abord, elle espéra qu'elle ne serait pas vue. Elle se trompait ; Carmen, de son regard perçant, l'avait reconnue de loin.

Mademoiselle de Kerlor piqua des deux pour devancer ses compagnons et aussi pour échapper aux compliments quelque peu prolixes de M. de Saint-Hyrieix.

Celui-ci continuait à venir assidûment au château de Kerlor; il sentait que la comtesse était pour lui; sans se prononcer catégoriquement, il avait réussi déjà à avoir ses grandes et ses petites entrées dans le domaine de ses voisins.

Il avait mis la meilleure volonté du monde à se faire agréer de Carmen, au moins comme ami.

Tous les efforts de sa volonté ne tendaient qu'à plaire à cette séduisante créature, qui lui avait inspiré la plus vive des inclinations.

Carmen n'avait qu'un but : ne pas contrister sa mère.

Quand M. de Saint-Hyrieix se départait de sa gravité professionnelle et se lançait dans les phrases à tendances sentimentales, la jeune fille ne le regardait pas; elle n'avait d'yeux que pour sa mère, qu'elle craignait de mécontenter.

En parfait diplomate et en homme qui n'était pas dépourvu d'intelligence, Firmin de Saint-Hyrieix s'était réservé de tirer parli de cette situation.

Il s'était juré de ne rien brusquer, persuadé que les circonstances ultérieures le serviraient.

Il déployait des merveilles d'ingéniosité pour être admis, sans paraître importun, à participer aux promenades des jeunes gens.

Cela lui était relativement facile, puisque sa propriété touchait à celle des Kerlor.

Ce jour-là, il avait réussi à rencontrer Georges et Hélène, déjà sortis dans la matinée.

Les fiancés avaient eu pour Saint-Hyrieix, qui vivait assez isolé dans son domaine, la compassion des gens heureux qui voudraient que tout le monde pût jouir autour d'eux d'un bonheur pareil.

Hélène, plus réservée, depuis que la comtesse l'avait entretenue de ses projets, n'avait rien dit, mais Georges, très expansif, avait invité le diplomate à la promenade équestre de l'après-midi; Saint-Hyrieix avait accepté avec le plus grand empressement.

Carmen avait fait la moue pour deux raisons : la première, parce qu'elle ne pourrait pas laisser les amoureux livrés à leurs tendres effusions ; la seconde, parce que Saint-Hyrieix l'obséderait pendant les longues heures de l'après-midi.

Toutefois, mademoiselle de Kerlor était une personne trop bien élevée pour demander des modihcations au programme arrêté par son frère.

Elle se vengerait sur l'obséquieux voisin de l'agacement qu'il avait motivé.

Paul Vernier, apercevant à son tour mademoiselle de Kerlor, fit quelques pas vers elle.

Mariana, qui s'était leurrée du vain espoir de ne pas être surprise dans ses épanchements conjugaux, reconnut qu'elle ne pouvait éviter de recevoir les quatre personnages.

Elle fit appel à son air le plus engageant et prit la petite mine intéressante obligée, simulant la plus joyeuse surprise :

— Carmen!... Monsieur de Kerlor!...

Georges et Hélène arrivèrent ; M. de Saint-Hyriets, qui n'était pas un cavalier de premier ordre, parut à son tour. Le piqueur arrêta sa bête au milieu du chemin.

— Que je suis contente de vous revoir! s'écria madame Paul Vernier, avec de grandes démonstrations d'amitié.

L'artiste, lui, très sincèrement, salua avec la plus grande cordialité. Mariana reprit :

— Vous allez venir visiter notre chaumière... Nous allons même essayer de vous y donner un semblant de lunch, dont vous excuserez la modestie.

— C'est une idée ! fit Carmen... Est-ce loin?

— Non, répondit madame Vernier, regarde sur ta gauche... Tu vois ce petit toit pointu, couvert d'ardoises...

— Oui.

— C'est dans ce délicieux nid de verdure que Paul et moi nous avons voulu cacher notre bonheur à tous les yeux jaloux.

— Ciel! fit mademoiselle de Kerlor, comme tu es devenue bucolique. L'artiste joignit ses instances à celles de sa femme.

M. de Saint-IIyrieix parut trouver que cette invitation manquait un peu de cérémonial, d'autant plus qu'il ne connaissait pas le sculpteur, mais il se garda bien de présenter la moindre objection, dès l'instant où Carmen avait parlé.

Georges et Hélène, dont le cœur plein de rêve croyait à l'idylle chantée par Mariana, étaient ravis.

La cavalcade se dirigea au pas vers la maisonnette enfouie sous le feuillage, dans un site réellement adorable et bien fait pour abriter de jeunes époux.

Georges fit signe au piqueur. Tout le monde mit pied à terre.

Le domestique se chargea des montures de tous.

La vigne vierge et les roses trémières escaladaient la façade de la maison agreste. Un petit jardin, fort coquettement entretenu, précédait la demeure.

Les derniers volubilis et les premiers chrysanthèmes annonçaient la fin des beaux jours.

Tout cela respirait un parfum discret qui séduisit les jeunes gens.

Paul Vernier fit avec aisance les honneurs de sa maisonnette, pendant que Mariana, aidée par la vieille servante, dressait la collation sur une table rustique.

Une grande pièce du rez-de-chaussée avait été transformée en atelier par le sculpteur.

Il était en train d'ébaucher une bacchante dont le visage était celui de sa femme.

L'autre pièce du bas servait de salle à manger. Il y avait deux chambres au premier étage, meublées avec une élégante simplicité. Les combles et le grenier étaient très vastes.

Du premier étage, la vue s'étendait sur un océan de verdure infini.

Quand les deux couples redescendirent, sous la conduite de Vernier, le lunch était préparé.

Du raisin, des poires, des fraises des quatre-saisons,de la crème exquise provenant de lait trait le matin dans une closerie voisine, le tout servi en des plats de faïence aux vives couleurs, composaient ce repas champêtre.

Le cidre bien frais, bien pétillant, de la récolte nouvelle, moussait dans deux pichets de terre.

La servante apporta des gâteaux bretons destinés à remplacer la miche pour cette collation aussi humble que charmante.

On se mit à table.

Carmen et Hélène déclarèrent que jamais elles n'avaient mangé d'aussi bonne crème.

Les hommes trouvèrent les fruits extrêmement savoureux.

A chaque compliment, madame Vernier semblait enchantée. Au fond, elle était persuadée que ses riches invités ne faisaient preuve que de politesse.

Elle croyait voir un sourire ironique sur les lèvres de Carmen qui en était bien loin et elle se demandait si mademoiselle de Penhoët ne la raillait pas.

Elle s'écria :

— Vous m'excuserez, mes chers invités, si je ne mets pas à votre disposition la splendide vaisselle et la cristallerie superbe de Kerlor. Mais la plus belle fille du monde

Georges et Hélène entendirent vaguement; tout à leur ivresse d'amoureux, ils contemplaient ce nid charmant, et rêvaient qu'ils auraient pu y vivre ensemble.

Carmen, qui aurait peut-être relevé spirituellement la feinte humilité de sa petite-cousine, venait d'être saisie subitement d'un accès de mélancolie.

Elle se disait qu'elle eût souhaité que ce fût le beau capitaine Robert d'Alboizc qui occupât auprès d'elle la place usurpée, grâce à ses circonlocutions diplomatiques, par M. Firniin de Saint-Hyrieix.

Dès qu'elle avait revu Robert d'Alboize, Carmen s'était imaginée qu'elle retrouvait un ami, dont elle n'avait été que momentanément séparée.

Il était reparti pourtant; mais, celte fois, il s'était engagé à revenir. Il serait là le jour du mariage de Georges et d'Hélène.

Pourquoi avait-il tenu à vagabonder ainsi à travers la Bretagne? Il serait si bien en ce moment dans cette chaumière, &ù. Mariana et son mari savouraient les premières ivresses de la lune de miel, où Georges de Kerlor et Hélène de Penhoët songeaient que, dans quelques jours, ce serait leur tour de goûter ces félicités suprêmes.

Carmen soupirait et réclamait sa part de bonheur.

Seul, M. de Saint-Hyrieix, qui ne se sentait pas à son aise, conservait un petit air gourmé. Il entendit les propos de Mariana et de son air le plus protecteur commit une « gaffe », car il répliqua :

— Oh ! à la campagne, il ne faut pas se montrer trop exigeant.

Madame "Vernier tressauta; si elle avait pu répondre à M. de Saint- Hyrieix, elle eût corsé sa réplique d'une épithôte qui aurait vraisemblablement semblé dure au diplomate.

Paul Vernier, avec sa bonne nature expansive, qui n'attendait qu'un encouragement pour se manifester, rayonnait en voyant ses hôtes apprécier les charmes de cette re'ception, qui, pour être improvisée, n'en était pas moins largement cordiale.

Mariana, toujours souriante, malgré ce qui se passait au fond d'ellemême, affectait de beaucoup se préoccuper du service. Elle offrait des fruits, des gâteaux, de la crème, gourmandait doucement son mari quand il laissait les verres vides.

Elle vit que les pichets ne contenaient plus de cidre : elle en prit un dans chaque main, et malgré les protestations de Paul qui voulait se rendre au cellier, ce fut elle qui se chargea d'aller les remplir.

Georges et Hélène s'étaient levés, pendant que Carmen et Saint-Hyrieix engageaient avec le sculpteur une. discussion artistique.

Les fiancés s'étaient dirigés vers le jardin, obéissant à ce besoin de s'isoler qui caractérise les amoureux, quel que soit leur entourage.

Georges pressa les mains de l'orpheline, qui le regardait avec un adorable sourire.

Ils avaient le cœur plein d'amour; et ressentaient un bien-être inexprimable; cette églogue sous la feuillée les enthousiasmait.

— Madame Vernier doit être bien heureuse, dit Hélène.

— En effet, répliqua Georges, elle habite un coin du paradis terrestre.

— Les jeunes époux paraissent très épris.

— Oui, c'est bien là le bonheur discret, caché, qui défie les coups du sort.

— Bientôt, nous serons heureux, à notre tour.

— Oui, mon cher Georges.

— Nous aussi, nous braverons tous les regards jaloux... Nous aussi nous nous adorerons... Comment ferons-nous pourtant pour nous aimer davantage?

— Ce sera difficile, soupira mademoiselle de Penhoët. Mais je crois, tout de môme, que nous y arriverons ; moi pour ma part je veux chaque jour vous aimer plus que la veille.

Georges l'attira sur son cœur.

A ce moment, Mariana revenait du cellier ; les jeunes gens ne l'avaient pas aperçue ; elle s'arrêta derrière un gros orme et eut un tel mouvement de colère que les pichets de cidre faillirent tomber.

Elle dit entre ses dents serrées :

— Chez moi !... Ils se permettent!... C'est incroyable!...

Et ses yeux étincelants se fixèrent sur le couple que la plus chaste étreinte réunissait.

2i8 LES DEUX GOSSES.

Mariana, qui avait pourtant fait appel à toute sa volonté, depuis que Georges et Hélène étaient sous son toit, se sentit défaillir.

Jamais, depuis qu'elle était la femme de Paul Vernier, elle n'avait mieux compris que son existence était brisée. Un flux de haine, de rancune, de vengeance lui monta au cœur.

Heureusement pour elle, les amoureux continuèrent leur enivrante promenade.

Mariana eut le temps de reprendre ses esprits et quand elle rentra dans la maisonnette, ce fut avec une grâce et un air des plus avenants ; Marie-Antoinette, sous les ombrages de Trianon, paraissait certainement moins heureuse en ses séduisants atours de reine.

Georges et Hélène ne tardèrent pas à rentrer, gardant encore dans les yeux leur divine extase.

Une ardente tendresse s'exhalait de toute leur personne.

— Mon cher monsieur Vernier, dit Georges de sa voix si chaleureusement communicative, nous ne savons comment vous remercier de votre réception.

— Alors, fit l'artiste radieux, adressez-vous à ma lemme.

— C'est vrai, continua Georges, c'est ma petite-cousine qui mérite toutes les félicitations ; aussi voudra-t-elle bien les accepter... Mais nous la connaissons depuis longtemps, nous savons combien elle est adorable et prévenante... Son affabilité n'a pu nous surprendre... Tandis que vous, monsieur Vernier, nous n'avions pas encore eu le loisir d'apprécier votre franche cordialité.

L'artiste, un peu confus, tendit la main à son interlocuteur.

— Aussi, continua le comte, nous vous prions, à votre tour, de nous accorder une faveur...

— Et laquelle, monsieur le comte?

— ■ Venez, avec madame Vernier, passer à Kerlor la semaine de notre mariage.

L'artiste consulta Mariana du regard. Elle répondit :

— Vous êtes trop aimable, mon cousin; nous acceptons... Nous avions projeté avec M. Vernier d'aller très prochainement faire visite à votre chère mère.

— Alors, cela tombe à merveille, ajouta Carmen.

Dans le désarroi de ses pensées, madame Paul Vernier se demanda si elle ne trouverait pas au château de Kerlor le moyen de vengeance qu'elle' appelait de toute l'ardeur de sa haine.

— Qui sait? murmura-t-elle en elle-même. Le hasard est un grand maître, surtout quand on est résolu à l'aider!

Georges pressa les maius de l'orpheline, qui le regardait avec un adorable sourire. Ils avaient le cœur plein d'amour (Page 247.)

Le 22 octobre, par une splendide journe'e d'automne, la chapelle du château de Kerlor, toute blanche, toute parfumée des dernières fleurs de la maison, voyait s'agenouiller devant son humble autel Georges et Hélène.

Le curé du village, le bon abbé Joël, qui remplissait l'office de chapelain, donnait la bénédiction aux deux jeunes gens dont le visage était empreint d'une félicité infinie. Ils avaient voulu que la cérémonie fût d'une simplicité imposante. Pas d'évêque, pas de grandes orgues, pas d'Ave Maria.

Le nombre des invités avait été restreint autant que cela avait été possible.

L'acte solennel, qui liait ces deux existences, n'en avait que plus de grandeur.

Hélène de Penhoët était divinement belle, dans sa blancbe toilette. Jamais ses yeux n'avaient reflété avec plus de douceur l'azur mystérieux.

La couronne symbolique posée sur ses cheveux blonds, si fins qu'ils semblaient des fils de la Vierge, faisait rayonner son visage adorable de l'éclat des bienheureuses.

Son pudique sourire dénotait le calme de son âme.

Georges de Kerlor, dont le cœur battait à l'unisson de celui de sa femme, fixait les yeux sur celle-ci en prononçant les serments dont le prêtre fournissait la formule ; il semblait ajouter, dans l'énergie de son regard, qu'il protégerait, qu'il défendrait contre tous les dangers celle qui désormais était sienne.

Sa mâle beauté, auprès de celle d'Hélène, si touchante, paraissait plus fière encore.

C'était le front haut qu'il contractait les devoirs sacramentels ; il aurait voulu qu'ils fussent plus grands encore, tant sa volonté de faire le bonheur de l'orpheline se lisait sur son front réfléchi.

Aussi, quand leurs mains se rapprochèrent, ils se regardèrent au fond de l'âme, et il leur sembla une fois de plus qu'aucun des deux ne pouvait se prévaloir d'aimer l'autre davantage.

Le digne curé n'était pas un Bossuet ; l'allocution qu'il faisait entendre Je dimanche aux fidèles de Kerlor n'avait que de vagues rapports avec les sermons de l'Aigle de Meaux ; mais avec la ténacité de sa race, Joël s'était toujours refusé à apprendre par cœur les petites homélies que Févèque lui avait envoyées imprimées, dans un manuel destiné aux prêtres qui n'ont pas le don de la parole; il préférait dire à ses ouailles quelques mots simples, rustiques mêmes, mais de son cru.

1\ s'adressa simplement aux nouveaux époux :

— Mes enfants, vous voilà mari et femme... Le bon Dieu vous avait destinés l'un à l'autre... Vous êtes beaux tous les deux, il faut que vous soyez bons... La bonté, voyez-vous, est la plus sublime vertu du Christ... Vous en avez un admirable modèle sous les yeux, monsieur le comte de Kerlor, c'est votre mère... Quant à vous, madame la comtesse, vous serez la meilleure des épouses... Je vous bénis une dernière fois et je souhaite que l'héritier du nom des Kerlor que vous enverra le ciel perpétue les traditions qui ont fait de votre famille la providence de tous ceux qui soufl"rent.

Ce fut tout

Tous ceux qui assistaient au mariage de M. de Kerlor n'avaient pas entendu parler l'évêque de Quimper à l'imposant service de Mariana ; cependant, parmi les personnes qui assistaient aux deux ce'rémonies, il n'en fut aucune qui ne fût touche'e des simples paroles de l'iiumble desservant et de la conviction paternelle avec laquelle il avait exprimé ses sentiments.

La mère de Georges ne put retenir ses larmes quand le curé lui rendit l'hommage qu'elle méritait à tous égards.

Elle contemplait son Georges et la joie surhumaine du fils plongeait la mère dans des délices inexprimables. Elle contemplait Hélène de Penhoët, sous son voile immaculé, et s'éveillait dans le cœur de la chère femme comme une nouvelle maternité. Elle se disait avec un légitime orgueil que les concessions, qui lui avaient tant coûté tout d'abord, ne constituaient pas une trop pénible rançon, puisqu'elles avaient assuré le bonheur éternel de ces deux êtres.

Ce qui se passa dans l'esprit de Carmen, quand elle vit son frère et son amie unis, fut indicible.

Une félicité débordante emplit son cœur, puis une réaction immédiate se produisit et elle sentit sourdre ses pleurs.

Jamais elle n'avaitautant compris que le problème de sa propre destinée allait se poser bientôt d'une façon inéluctable.

Elle eut un regard anxieux. A sa droite se tenait M. de Saint-IIyrieix, très compassé, très décoratif ; à sa gauche était le capitaine d'Alboize, qui avait tenu sa parole avec une exactitude toute militaire.

Mariana, la bouche crispée, était restée immobile tout le temps de la cérémonie, semblant pieusement se recueillir; et pourtant, dans sa cervelle en délire, les espérances les plus folles, les plus impies, se déchaînaient.

Elle en arrivait à croire que quelque complication imprévue et redoutable pouvait encore surgir. .

Toute sa haine s'épanchait intérieurement ; sa volonté se tendait vers le mal ; elle évoquait nous ne savons quelles divinités chimériques pour que ce mariage ne s'achevât pas.

Parfois, elle regardait Georges, chargeant ses yeux d'effluves attirants, comme si elle prétendait le dominer.

Quand un éclair de raison lui revenait, elle regrettait qu'il lui fût impossible d'offrir son âme au démon, en échange d'une toute-puissance qui lui aurait permis de foudroyer au pied de l'autel cette rivale abhorrée.

Les griffes de la folie semblaient déjà s'enfoncer dans son crâne.

Et tout cela se passait au fond d'elle-même, sans qu'un geste, un soupir la trahissent et lui fissent perdre les avantages de son attitude exemplairement édifiante.

Elle avait joint les mains, comme si la plus fervente prière s'exhalait de ses lèvres en faveur de ce jeune homme, qui était le fils de la comtesse de Kerlor, de la femme qui avait arraclu' Mariana aux humiliations et à la misère.

Paul Vernier se gardait bien de troubler ce pieux recueillement.

D'ailleurs, il était captivé par le spoclacle qu'il avait sous les yeux.

Le mois précédent, c'était lui qui se mariait! c'était lui qui épousait mademoiselle de Sainclair, qu'il adorait et dont il était si ardemment aimé.

Les pompes fastueuses de l'église Saint-Louis l'avaient profondément impressionné. Quel dommage pourtant que sa chère Mariana n'eût pas voulu que la cérémonie eût lieu à Kernéis, où l'oncle Sébastien aurait officié avec tant de sérénité !

Il se blâma de ce qui pouvait lessembler à une critique rétrospective : mais il ne put s'empêcher d'ajouter en lui-môme que, pour son goût personnel, il préférait la simplicité imposante de Kerlor au cérémonial de Brest.

Les amis se pressèrent autour de Georges et d'Hélène, leur prodiguant les félicitations et les souhaits.

IJélône répondait par un mot ému ; Georges serrait vigoureusement les mains qui ne cessaient de se tendre vers lui.

Le beau rêve qu'il avait fait était devenu la plus douce des réalités.

La jeune mariée tomba dans les bras de madame de Kerlor, qui la pressa tendrement sur sa poitrine.

— Eh bien! ma fille, dit la comtesse douairière, ètes-vous heureuse?

— Oui, ma mère, répondit l'orpheline... Je ne croyais pas que le ciel réservait de telles félicités sur la terre.

— Et moi, ma chère enfant, je suis incapable de vous exprimer ce que je ressens, tellement votre pure joie me pénètre... Tiens... Embrasse-moi encore, ma petite Hélène... Cela vaudra tjjus les discours du monde.

Après cet élan d'effusion, qui remua chez les assistants les fibres les plus intimes, la douairière se rappela ses devoirs de maîtresse de maison.

Le déjeuner était préparé dans une grande salle du château et l'on ne tarda pas à se mettre à table.

A la fin du repas, et au moment où plusieurs invités se levaient, Georges dit à l'oreille de sa femme :

— Venez, Hélène ! Youlez-vous? J'ai tant envie de revoir avec vous en ce jour les endroits où notre amour a grandi.

Hs disparurent tous deux, et s'éloignèrent à travers le splendide parc; ils allaient se rendre au bord de la mer pour que le vent du large emportât leurs baisers.

Mariana les avait regardés s'éloigner les pupilles immobiles ; on eût dit qu'elle avait suspendu son souffle.

Elle garda son attitude de sphinx jusqu'au moment où les époux disparurent.

Madame Vernier ne voulut pas subir de conversations oiseuses ; elle n'était pas en train d'écouter des puérilités; aussi échappa-t-elle au jeune Kéralouët, qui se dirigeait vers elle, avec l'intention manifeste de lui décocher des madrigaux.

A son tour Mariana sentit le besoin de prendre l'air : elle ne respirait plus dans cet intérieur, où une autre l'avait remplacée auprès de la mère, — et auprès du lils.

Au moment où elle arrivait au vestibule, elle vit la porte du salon d'attente s'ouvrir. Un homme entra.

Il salua Mariana ; celle-ci, très absorbée, crut tout d'abord que c'était un invité. Après une inclinaison de tête machinale, elle allait poursuivre son chemin, quand elle remarqua que cet inconnu portait un chapeau rond et était en costume de voyage.

A coup sûr, il ne faisait pas partie de l'élégante assemblée que les noces avaient attirée à Kerlor.

Elle leva les yeux sur le visiteur. C'était un homme qui paraissait âgé d'au moins trente ans ; le visage était fatigué, le regard quelque peu vague et inquiet.

La mise était fort correcte, bien que, encore une fois, elle n'eût rien de cérémonieux et ne pût pas être considérée comme celle d'un invité retardataire. Les traits ne manquaient pas de régularité, encadrés par une longue barbe soyeuse.

— Mademoiselle Mariana de Sainclair, je crois? dit l'homme d'une voix légèrement altérée.

— C'était en effet mon nom de jeune fille, monsieur, mais je m'appelle aujourd'hui madame Paul Vernier, répondit Mariana, du ton d'une personne étonnée de se voir connue par quelqu'un dont elle ignore le nom.

— Excusez-moi, madame... Vous ne me reconnaissez pas?

— Non, monsieur... N'est-ce pas la première fois que j'ai l'honneur de vous voir ?

— Peut-être. Mais ce n'est pas la première fois, moi, que j'ai le plaisir de me trouver en face de vous. Je suis M. Jacques Ronan-Guinec.

Madame Vernier eut un geste évasif, signifiant que sa mémoire restait rebelle.

— Je vous ai vue ici.

— C'est possible.

— En outre, je vous ai rencontrée chez maître Nerville.

Mariana se rappela alors avoir entrevu cet homme. Ses souvenirs deve-

naient moins fugitifs, elle se rappela encore que c'était un financier, dont on avait parlé autrefois au château et à l'étude. Ronan-Guinec reprit :

— Je viens voir M. de Kerlor... Est-il au cliàfeau?

Il avait prononcé ces mots avec une certaine appréhension, dissimulée par la volonté de paraître calme, mais qui n'échappa pas à l'ohservation aiguë de la jeune femme.

— M. de Kerlor ! répéta-t-elle... Vous ignorez donc ce qui se passe? Ronan-Guinec eut un rapide froncement de sourcils.

Mariana continua :

— Le comte vient de se marier dans la chapelle du château.

— Ah ! fit l'homme très surpris, mais qui se rasséréna un peu... En effet, je ne savais pas... Je suis en voyage... J'aurais dû me douter en voyant la mine affairée des domestiques... Eh bien!... madame, bien que M. de Kerlor ne s'attende pas à une visite, je vous prie de le faire prévenir que j'ai à lui parler.

— Mais vous n'y pensez pas, monsieur, se récria la jeune femme.

— Je vous en supplie, madame. Il s'agit de choses d'une extrême gravité.

Mariana tressaillit. Ronan-Guinec lui parlait réellement sur un ton d'impérieuse urgence.

L'altitude inquiète de ce financier frappa davantage madame Paul Vernier, que sa tension d'esprit particulière portait à tout rattacher à ses criminelles espérances.

Elle répliqua :

■ — Mon cousin a épousé aujourd'hui mademoiselle Hélène de Penhoët.

Elle épia l'impression que ce nom produirait sur le visiteur; celui-ci ne laissa échapper aucun mouvement.

Mariana pensa, dépitée, car déjà sa cervelle était en ébuUition :

— Il ne la connaît pas.

Elle poursuivit tout haut, avec la petite intonation d'innocente ironie qu'elle pouvait se permettre sans danger :

— Vous arrivez au moment où les jeunes mariés sont tout à leur félicité.

— N'importe, madame, s'écria Ronan-Guinec qui ne maîtrisait plus son agitation, il faut que je voie M. de Kerlor.

Mariana devant cette insistance eut la perception d'un événement qui devait vivement l'intéresser.

— C'est impossible, répondit-elle.

— Et pourquoi?... Je vous répète, madame, que les circonstances sont particulièrement graves... exceptionnellement graves... Je n'ai qu'un mot à dire à Georges... Vous êtes de la famille... Je ne tiens pas à ce que ma visite soit connue de tout le monde... Vous rendrez un service inappré-

ciable à votre cousin en le faisant prévenir aussi discrètement que possible.

Elle joua l'émotion.

— Mais vous m'effrayez, monsieur... S'agirait-il d'une mauvaise nouvelle?

Ronan-Guinec marcha avec agitation. Il ne répondit pas. Il tira brusquement sa montre, et dit, comme s'il s'adressait à soi-même :

— Je ne puis plus perdre de temps... Il est déjà quatre heures et demie. Mariana continuait à le dévorer des yeux, mettant son esprit à la torture pour surprendre l'indice qui l'aurait mise sur la voie.

Rapidement, elle fit plusieurs suppositions; aucune ne lui parut vraisemblable.

Elle répliqua :

— M. de Kerlor vient de partir avec sa femme. L'homme tressauta.

— Partir!...

— Il n'a pas quitté Kerlor... Il est en promenade dans le parc, ou au bord de la mer.

— Eh bien! mais...

Elle continua avec son ton ironique de tout à l'heure :

— Vous vous imaginez qu'il est facile de retrouver et de troubler deux amoureux, qui viennent de recevoir la bénédiction nuptiale, et qui sont allés se cacher dans lesallées les plus ombreuses de cetimmensedomaine?... C'est une tâche dont je ne puis me charger, monsieur Ronan-Guinec, bien que vos paroles soient de nature à m'impressionner.

— Mes heures sont comptées, madame.

— Eh bien, fiez-vous à moi... Je transmettrai votre communication à M. de Kerlor, quand il sera redevenu accessible.

Le financier garda encore le silence.

Mariana ajouta :

— C'est tout ce que je puis vous proposer... Vous ne vous décidez pas?... Vous comprendrez alors que je ne puisse prolonger cet entretien... C'est donc que ce que vous avez à révéler à mon cousin est moins important que vous ne l'avez annoncé... En tous cas, je vous salue, monsieur.

Elle fit un pas vers la porte.

— Madame! implora Jacques, vous ne pouvez pas vous douter de ce qui m'amène à Kerlor.

— C'est précisément le l'eproche que je vous adresse, fit-elle avec une cinglante ironie.

— Comment prévenir Georges?

— Revenez dans la soirée.

— Cela m'est impossible.

Il hocha la tête avec mécontentement, se résolvant à un pis aller.

— Eh bien! reprit-il, ne puis-je au moins écrire à M. deKerlor? Mariana eut un frémissement; dans sa cervelle eafîévroe, les idées se

dessinaient plus pratiques. Elle répondit : — • Mais si... Je vais vous donner ce qu'il faut. Le voyageur eut un geste de lassitude ; il murmura :

— Il faut pourtant en finir... Si j'avais su que je tomberais au milieu d'un mariage... Enfin!

Prestement, madame Vernier mit sur la table du papier et de l'encre ; puis elle dit :

^- Je vais vous laisser pour ne pas vous troubler.

— Restez, madame... Je n'ai que quelques mots à écrire, et je ne voudrais pas que...

Il n'acheva pas^ Avec une hâte fébrile, il avait déjà commencé sa lettre.

Plus que jamais l'intelligence malfaisante de Mariana était en éveil ; sa perception du fait devenait plus précise.

De son pas léger, elle se rapprocha de l'homme qui suait à grosses gouttes en faisant courir la plume et seriiblait s'isoler de tout ce qui l'entourait.

Il ne cherchait pas ses idées ; il écrivait avec une rapidité étonnante.

Cependant, il s'était arrêté brusquement, après avoir tracé quelques mots, et passait la main sur son front ruisselant.

Mariana s'approcha davantage. Comme Ronan-Guinec, elle redoutait que quelqu'un ne vînt les troubler.

Elle eut une crispation ; si cet homme la surprenait en flagrant délit d'espionnage, il ne lui témoignerait peut-être plus en lui remettant sa lettre, la confiance dont elle avait besoin.

Elle haussa les épaules ; voulant la fin elle voulait les moyens ; elle avait maintenant la conviction qu'elle allait surprendre un secret qui servirait son inimitié.

Hardiment, elle lut par-dessus l'épaule de l'homme qui écrivait, de plus en plus absorbé.

Les prunelles dilatées par l'attention, elle retint son souffle, puis elle eut un soupir de triomphe et sa physionomie s'illumina.

Elle s'éloigna un peu et se tourna de côté pour cacher la satisfaction diabolique qui éclairait son visage, en admettant que M. Ronan-Guinec relevât subitement la tète.

Il signa avec un tremblement nerveux, plia le vélin, l'inséra dans l'enveloppe et griffonna la suscription.

Ceci fait, il respira largement ; sa physionomie redevint calme.

Jacques eut pour maîtrespe Stella Villiers, une danseuse de l'Opéra.tPage 259.)

11 se leva et tendit le pli à Alariana :

— Voici, madame... Veuillez agréer tous mes remerciements pour votre obligeance... Pardonnez-moi d'avoir agi d'une façon un peu insolite; mais, croyez-moi, il y avait force majeure.

Elle prit le papier.

— Vous voulez bien me promettre, madame, que Georges de Kerlor aura cette lettre aujourd'hui?... 11 y a urgence absolue.

— Je vous le promets, monsieur.

— Le moindre relard pourrait lui causer un pn'judice incalculable.

LES [lEUX COcSES.

— Soyez tranquille, monsieur Ronan-Guinec, votre message est ea fidèles mains.

— Adieu, madame.

Il la salua avec l'aisance dun homme du monde.

— Encore une fois, je vous demande pardon d'agir avec cette précipitation... Je suis venu de Brest eh tilbury... Je ne m'attendais pas du tout à tomber au milieu de cette fête matrimoniale... Je bénis le sort qui a bieu voulu que je vous rencontrasse... Adieu, madame... Votre cousin vous remerciera aussi sincèrement que je le fais.

Madame Vernier garda une physionomie impénétrable ; elle ne répondit pas un mot.

Jacques Ronan-Guinec s'éloigna, la laissant seule.

LE CRÉDIT GÉNÉRAL DE l'oUEST

Jacques Ronan-Guinec était en effet un ami de M. de Kerlor. Ils avaient fait leurs études chez les jésuites de Rennes, il n'avait que quelques mois de plus que Georges ; mais il avait toujours vécu au milieu de préoccupations qui vieillissent vite un homme. Jacques était le fils d'un banquier, établi cinq ans auparavant à Quimper, et dont le nom s'imposait dans toute la Bretagne.

Ronan-Guinec le père jouissait d'une réputation de probité nullement usurpée d'ailleurs.

De temps immémorial toute la noblesse bretonne avait confié ses fonds au Crédit général de V Ouest, que le père de Jacques avait fondé.

Quand Ronan-Guinec mourut, son fils unique reprit la suite des affaires.

Très intelligent, très entreprenant, le jeune homme n'eut qu"un rêve, transformer l'établissement et. décupler le chilfre des bénélices.

Le Crédit général de l'Ouest se chargeait de toutes les opérations de banque. Jacques l'ésolut, tout en conservant le mécanisme actuel, d'y ajouter des émissions.

Il procéda d'abord avec beaucoup de prudence et ne patronna que des entreprises de tout repos.

Un grand réveil s'était produit en Bretagne. L'aristocratie avait compris que les besoins modernes dépasseraient les revenus que la diminution du taux de l'intérêt réduisait déjà d'une façon sensible.

Des carrières avaient été exploitées; des chantiers de constructions maritimes avaient été créés ; d'importantes transactions immobilières avaient eu lieu.

LES DEUX GOSSES. 2o9

Toutes ces combinaisons, soigneusement étudiées par le jeune banquier et présentées loyalement au public, s'étaient traduites par des profits très appréciables.

Aussi, la réputation de la maison Ronan-Guinec devint-elle plus grande encore.

Jacques, dont l'activité était prodigieuse, ne se contenta plus de ces opérations régionales. Paris le hantait.

11 y vint.

Le siège social du Crédit général de F Ouest fut transféré rue Le Peletier, des augmentations successives de capital finirent par former un total de quinze millions. Quatre maisons furent achetées à l'amiable On les abattit. Un établissement somptueux les remplaça.

La société en commandite par actions devint une société anonyme à capital variable, c'est-à-dire pouvant toujours être augmenté.

Un perron monumental, une colonnade hardie, un hall immense, tout cela construit avec une rapidité merveilleuse, firent honneur à l'architecte qui aménagea les locaux sur le modèle des établissements américains.

Le Crédit général de l'Ouest eut tout de suite droit de cité. La maison de Quimper, qui avait vu pourtant affluer à ses guichets des sommes énormes, la banque de tout repos fondée par le père Ronan-Guinec et oii était né Jacques, passa à l'état de succursale.

Bientôt, d'autres succursales s'établirent à Nantes, àLorientet à Vannes.

La prospérité suivait une marche ascendante qui n'etfrayait que les esprits routiniers, abasourdis par des transactions aussi vertigineuses.

Le Crédit général de l'Ouest lança de grosses affaires, dont les titres furent admis à la cote officielle de la Bourse. Il rivalisa victorieusement avec les plus grands établissements de crédit.

La juvénile audace du jeune Breton commença par émouvoir les hauts barons de la finance, qui tinrent un premier conseil de guerre.

Jacques, dont l'intrépiilité ne connaissait plus de bornes, se lança encore plus impétueusement en avant.

Il avait conquis Paris par surprise ; Paris devait bientôt prendre sa revanche.

Jacques eut pour maîtresse Stella Villiers, une danseuse de l'Opéra, que l'on appelait Croquette dans l'extrême intimité, car ses adorables quenottes rongeaient les proies les plus dures.

C'était du reste un Greuze délicieux, qui avait souvent cassé sa cruche ; elle déclarait, non sans esprit, que les mariages se faisaient ainsi en Bohème.

Les équipages de Croquette firent rapidement honneur à Ronan-Guinec et consacrèrent la réputation d'un grand carrossier nouvellement établi lux Champs-Elysées.

Jacques fui reçu dans tous les mondes, piivilège qui n'était pas réservé à des concurrents plus riches que lui.

Il racheta l'écurie de courses d'un grand sportsman mort prématurément, dont les couleurs claires étaient célèbres sur le lurf.

Il disputait les tableaux des maîtres aux plus opulents amateurs.

Les vrais Parisiens se montrèrent très bienveillants pour le jeune millionnaire, qui savait se faire pardonner son luxe récent en se conduisant en parfait gentleman ; mais il ne faudrait pas connaître l'humanité pour supposer que Jacques ne déchaîna pas une effroyable envie parmi la tourbe épaisse des agioteurs.

Le Crédit général de POuest était destiné à subir l'assaut d'une armée innombrable, composée de toutes les rancunes inavouables, tous les appétits léroces, toutes les ignobles jalousies.

Le nerf de la guerre ne manquait pas à cette armée-là. Des plans furent discutés et l'on résolut bientôt d'investir la forteresse de la rue Le Peletier. Les travaux d'approche restèrent à peu près invisibles; mais le sol était miné sourdement.

Cependant, un beau jour, Jacques Ronan-Guinec aperçut la première tranchée. 11 se mit à rire.

Il fit une vigoureuse sortie. Il y mit tant de fougue et d'impétuosité qu'il culbuta les assiégeants.

11 acheta par milliers des titres dont la cote faiblissait depuis quelque temps. Il y eut ce jour-là en Bourse une formidable hausse sur un groupe de métaux, alors qu'un puissant syndicat s'était mis à la baisse.

Les clameurs des éclopés, qui se frottaient lamentablement les côtes et les reins, faillirent faire écrouler le célèbre monument.

Le Crédit général de /'0«ps^ gagnait brillamment la première manche.

Jacques triompha fastueusement, Stella Villiers eut une rivière de diamants qui valait cent vingt mille francs. La jolie danseuse s'écria avec enthousiasme :

— Cette rivière-là, ce sera de l'eau pour remplir ma cruche.

Jacques acheta un palais de six millions aux environs delà place de l'Etoile.

II eut des trotteurs Orloff, dont la paire atteignait un prix insensé.

Ce fut certainement l'homme qui, pendant un mois, dépensa le plus d'argent à Paris.

Il y avait longtemps que les viveurs de race n'avaient vu une pareille sarabande des écus.

Très bon garçon, très généreux, Jacques Ronan-Guinec n'avait |)as oublié les miséreux, ou du moins ceux qui prenaient ce titre pour l'attendrir, soit en lui écrivant des lettres éplorées, soit en lui racontant des histoires pathétiques.

II ordonna à ses commis de distribuer les secours sans compter.

11 faisait largesse à ce bon peuple de Paris, comme im roi qui paie son joyeux avènement.

L'apothéose fut complète.

Et voici ce que Jacques venait décrire au comte de Kerlor :

« Mon cher Georges,

« Je suis perdu.

« Je te fais ma confession, car tu es le seul homme pour qui j'aie gardé de l'estime. Tout le monde m'a trahi... Je suis ruiné.

« Le Crédit général de l'Ouest va sombrer dans quelques jours.

(I Je n'ai pas le temps de te fournir d'explications. Sache seulement que je succombe sous les coups d'une formidable coalition organisée par la Haute Banque.

« Je ne veux pas que la catastrophe t'atteigne. A l'heure où je t'écris, ta fortune reste intacte ; mais à la condition de suivre ponctuellement les instructions que je te donne à la hâte :

(< Rends-toi demain à Paris. Emporte tes titres. Tu en as deux mille si ma mémoire est exacte ; cela représente onze cent mille francs environ.

« Fais tout vendre en quatre jours.

« Recommande à ton agent de change d'écouler le lot par fractions : cent à l'ouverture, cent une demi-heure plus tard, et ainsi de suite pour arriver à quatre cents dans une séance. Au bout de quatre jours tu auras tout liquidé.

« Fais ce que je te dis ; n'hésite pas un seul instant.

« Ne t'avise pas surtout d'avoir le moindre scrupule ; tu ne connais pas le monde effroyable auquel lu vas arracher ta fortune.

« Au nom de ta mère, de ta sœur, de la jeune fille que tu as épousée — je viens d'apprendre à l'instant ton mariage — tu n'as pas le droit de céder à des sentiments ridicules qui te rendraient la risée des hommes de proie se ruant à la curée pour se partager mes dépouilles opimes.

« Je t'ai prévenu seul. Garde le secret. Le salut est à ce prix.

« Ma débâcle ne sera proclamée que dans une huitaine de jours, c'est-àdire à la liquidation mensuelle.

« J'ai annoncé à mon personnel que je partais pour traiter une importante affaire à Londres.

La vérité est que je vais au Havre, où je m'embarquerai pour le JNouveau Monde.

« Rien ne transpirera avant que je sois au large.

« J'ai bien lutté, va! Si je lâche pied, c'est que la résistance est impossible.

Il Je te vois, toi qui me connais si bien, te demander pourquoi je ne me suis pas tué ?

« Eh bien ! c'est parce que je ne veux pas que les forbans, qui ont fini par couler le Crédit général de F Ouest, se croient à tout jamais délivrés de moi.

« J'ai la folie de persister à croire que plus tard je pourrai prendre une revanche éclatante.

« Les plaies d'argent ne sont pas mortelles.

« Cependant, c'est vrai, je vais causer de nombreux déchirements; je vais briser bien des situations; je vais être rendu responsable d'effroyables malheurs; mais, si lourdes que soient mes fautes, c'est surtout la fatalité qui m'a écrasé.

<( Si j'avais pu braver la tempête pendant une semaine encore, j'étais sauvé.

« Tous les éléments se sont déchaînés contre moi ; je suis bien forcé de couler à pic. '

« Mais encore une fois, je ne puis croire que je ne surnagerai pas. 11 me semble être au milieu de l'Océan en furie, assailli par les lames les plus furieuses; et pourtant je ne veux pas mourir.

« Adieu, Georges ; parmi toutes les ruines qui vont s'accumuler, je n'aurai pas L dernier chagrin d'y voir celle de Kerlor.

« Dans mon affreuse situation, je suis accablé par un remords de moins. Tu ne joindras pas tes malédictions à celles des malheureux que le désastre va affoler... Qui sait si tune me plaindras pas?

« Reçois les adieux de celui qui n'ose plus, aujourd'hui, se dire bien qu'il soit au fond de lui et pour toujours ton vieil ami.

« Jacques Ronan-Guinec. »

Oui, l'éditice s'était écroulé.

Les troupes des hauts barons mises en déroute s'étaient ralliées avec le temps, et la tactique avait été changée.

Au lieu de viser un effondrement foudroyant, on avait attaqué une à une les affaires lancées par le Crédit général de l'Ouest.

Jacques Ronan-Guinec avait résisté vaillamment ; mais il devait être écrasé sous le nombre de ses ennemis.

Alors, dans la furieuse mêlée, oîi il s'élançait tète baissée, comme un bon Breton qui fonce sur ses adversaires, il avait continué à renvoyer quelques horions

Pendant les armistices, son sang-froid n'était pas revenu. 11 avait voulu s'étourdir avant de s'engager dans de nouvelles batailles.

11 avait semé l'argent follement, se créant de nouveaux besoins pour réaliser l'impossible.

Stella Villiers, dont les exigences croissaient avec la pro;périté apparente de son amant, engouffrait des sommes énormes.

Les chevaux de courses étaient régulièrement battus. Jacques avait mis un demi-million sur la bête qui devait gagner facilement une poule à Longchamp; elle n'avait même pas figuré dans les trois premiers.

Les rivaux du jeune homme ne dédaignaient pas les plus viles manœuvres pour arriver à l'entamer ;ils avaient acheté l'entraîneur et le jockey.

11 sutlisait que Jacques prit position à la Bourse pour que les spéculateurs tentassent la contre-partie.

Il se vit débordé; il retrouva un éclair de lucidité. Il alla trouver le directeur d'un très grand établissement de crédit, qui ne lui était pas notoirement hostile, et il lui oITritde lui céder pour vingt millions de titres d'une exploitation minière en Australie, subissant momentanément un temps d'airôt, à cause de difficultés d'un ordre secondaire.

Il y eut promesse verbale de prendre le << paquet ».

Mais au moment où Jacques demanda l'exécution de cette promesse, on réconduisit purement et simplement.

Une vie infernale commença pour le spéculateur. Il perdit la notion Je la droiture, prenant où il les trouvait les munitions qui lui manquaient.

Les dépôts, les comptes courants, les comptes de chèques se confondirent dans l'esprit du directeur du Crédit général de l Ouest.

Avant tout, il voulait sauver l'établissement qu'il avait visé ; tous les moyens de défense lui paraissaient bons, pourvu qu'il arrivât à empêcher la panique finale.

Il faisait racheter les titres de sa maison, quand ils allaient être dépréciés; il continuait à rémunérer son énorme capital; bref, il distribuait des dividendes fictifs à ses actionnaires ou à ses obligataires.

Déjà trois ou quatre journaux de chantage l'avaient violemment attaqué ; il les avait traduits en correctionnelle ; la marée envahissante ne pouvait être endiguée ; elle finirait par tout engloutir. 'Jacques constata avec terreur qu'il lâchait pied.

Ses adversaires l'avaient acculé dans un bas-fond oîiil s'enlisait progressivement. Il persistait à se défendre, mais il ne pouvait déjà plus rendre les coups qu'on lui portait.

Et toujours, pour faire face aux liquidations, il puisait dans les coffres du Crédit général de l'Ouest, sans que son conseil d'administration, aveuglé par son assurance, pût l'en empêcher.

L'argent des uns servait à désintéresser les autres ; les demandes de remboursement augmentaient ; les porteurs de titres qui vendaient devenaient sans cesse plus nombreux ; il devenait impossible d'offrir une nouvelle affaire au public.

Jacques Ronan-Guinec luttait toujours avec la dernière opiniâtreté.

Il ne pouvait, malgré tout, admettre qu'il serait terrassé.

Quoique jeune, il savait l'histoire des financiers célèbres ; il se rappelait

que boa nombre d'entre eux, au moment suprême où vasonner Iheure de la débâcle, avaient tenté un dernier effort et finalement triomphé.

Il voulait toujours croire à son étoile. Il donnait tout au hasard et attendait tout de lui. Il rêvait encore le prodige, le miracle...

Vingt fois, il se crut victorieux ; vingt fois il reperdit les positions si chèrement conquises.

Cette fortune féerique qu'un coup de baguette lui avait donnée, un autre coup de baguette la lui enleva. L'aveugle déesse l'abandonna complètement.

Ses dernières illusions tombèrent; il vit qu'il était perdu. Il lui était impossible de régler ses différences à la fin du mois. Il n'avait plus qu'à prendre la fuite. Malgré l'égarement auquel il avait été en proie, les bons instincts qui survivaient en lui l'avaient porté à se souvenir de Georges de Kerlor, son camarade de collège, l'homme qu'il estimait le plus, qui lui avait confié sa fortune avec une si robuste bonne foi.

Jacques Ronan-Guinec voulut au moins que celui-là ne l'accablât pas.

Nous l'avons dit, le financier avait quelques jours de répit. Il en avait profité pour se rendre à Brest et de là à Kerlor.

Le passif du Crédit général de l'Ouest se chiffrerait par un nombre invraisemblable de millions ; l'argent que Georges reprendrait ne changerait pas beaucoup la situation.

Mariana n'avait eu besoin que de lire les premières lignes de la lettre pour être fixée.

Celte fois rien ne l'empêcherait de se venger.

M. Jacques Ronan-Guinec ne reviendrait certainement jamais à Kerlor.

Madame Vernier ne remettrait pas sa lettre à Georges.

Elle la décacheta sans la moindre hésitation et la lut tout entière.

Elle eut l'odieux sourire que nous lui connaissons.

— Enfin ! dit-elle, voilà le commencement du malheur. Je savais bien que ces folles allégresses n'auraient qu'un temps!... Le vaisseau des Kerlor est en perdition, comme disent les bonnes gens du littoral... Tout ce luxe superbe dont ils écrasaient leurs contemporains va disparaître... Ah I je ne m'attendais certainement pas à éprouver un tel plaisir en venant assister au mariage de mon cher cousin avec la belle Hélène de Penhoët.

Madame Vernier s'arrêta ; elle eut une contraction des sourcils.

— Oui, mais, reprit-elle, cette catastrophe va permettre à celte intrigante de jouer la comédie de la générosité... Elle va offrir à ses nouveaux parents l'argent que maître Nerville lui a fait retrouver... Georges célébrera celte générosité en termes hyperboliques..

Elle réfléchit encore et eut un hochement de tète ironique.

— Bah ! conclut-elle, madame Georges de Kerlor ne tient pas encore ses piastres mexicaines. Et d'ici là...

Elle uierait énergiquement si Roiian-Guiuec racouldit son eutrevue avec elle. (Page 266.)

CARMEN ET ROBEliT

Mariana se promit de brûler la lettre de Jacques.

Jamais M. de Kerlor ne saurait que sa cousine avait eu le pouvoir de conjurer sa ruine.

Ronan-Guinec était un homme à la mer ; il irait grossir la population hétéroclite des colonies sud-américaines, changerait de nom et ne s'occuperait plus de son ami Georges.

Pourtant, après avoir savouré par anticipation sa vengeance, Mariana eut un retour de raison.

Elle se demanda si le financier ruiné ne se prévaudrait pas plus tard de son bon mouvement pour réclamer de Georges un service d'argent.

Mariana ne s'anôta pas à cette supposition. Elle nierait énergiquement si Ronan-Guinec racontait son entrevue avec elle et la remise de la lettre confidentielle.

El puis, encore une fois, Kerlor allait être assailli par une furieuse tempête qui ne laisserait pas debout le moindre clocheton.

Mariana était trop au courant des affaires de la comtesse douairière pour ignorer que les biens immobiliers formaient encore une très grosse somme; mais il faudrait les aliéner.

On ne jouerait plus aux châtelains ; elle était finie la domination féodale, qui permettait d'humilier aussi cruellement une parente pauvre.

Fataliste, madame Vernier se disait que si M. de Kerlor n'avait pas épousé Hélène, il aurait pu voir son ami Jacques Ronan-Guinec et vendre ses titres à temps.

Mais encore une fois, ces événements se combinaient pour donner satisfaction à Mariana, dont la présence dans le salon d'attente, au moment précis où le fugitif arrivait, était due aux sombres divinités vengeresses qu'elle invoquait.

Elle se sentait soulagée, maintenant ; elle ne suffoquait plus ; elle pouvait revenir au milieu des invités et y écouter les compliments que l'on prodiguait à sa beauté :

Elle ne dédaignait pas cet encens, si banal qu'il fût, car c'était sa vanité qui avait été la cause initiale de sa mésaventure à Kerlor.

Mariana, la tète haute, les yeux hardis, un sourire enchanteur sur ses lèvres pourpres, fit sa rentrée dans le grand salon.

Ce pauvre Paul Vernier, qui se demandait oîi était sa femme, voulut aller à sa rencontre. Il n'en eut pas le temps ; le vicomte Gaétan de Keralouct l'en empêcha, car ce jeune homme s'entretenait déjà avec elle.

Gaétan était le fils d'un des commensaux de Guidelvinec ; seul, parmi le clan farouchement hostile, il avait accepté l'invitation des Kerlor.

On pense en effet que l'oncle et la tante de Georges brillaient à la cérémonie par leur absence, malgré la correction de la comtesse douairière, qui avait voulu respecter jusqu'au bout les convenances en écrivant ellemême une invitation courtoise à ses parents.

Le vicomte de Keralouët était un jeune monsieur d'une vingtaine d'années à peu près imberbe, mais qui se prenait déjà très au sérieux.

Il affectait les prétentions les plus réjouissantes, et menait la haute vie brestoise.

Il s'était approché de Mariana.

— Eh bien! commença-t-il, voici ce beau jour sur son déclin !

Et il eut le soupir de soulagement d'un homme qui voit une corvée se terminer.

Elle répliqua :

— Vous n'avez pas l'air d'extraordinairament vous amuser.

— Et vous?

— Moi ! je suis heureuse de voir mon cousin épouser la femme qu'il aime.

— Il aurait pu le faire plus brillamment.

— Que voulez-vous, monsieur de Keraloucl, il y a des gens qui sont pour la sainte simplicité.

Le petit vicomte continua :

— Votre mariage, chère madame Yernier, était autrement luxueux.

— Mon Dieu ! mon mari et moi nous tenions à ce que la cérémonie fût décente, au moins pour nos invités.

— Evidemment, quand on dérange le monde, il ne faut pas oublier les égards qui lui sont dus.

— Voyons ! poursuivit Mariana avec une feinte indulgence, ne prodiguez pas vos critiques acerbes à mon pauvre cousin.

— M. de Kerlor n'est pas pauvre.

— Tandis que M. Paul Vernier n'a pas de fortune, voilà ce que vous voulez dire.

Gaétan se récria :

— Non, chère madame, vous ne saisissez pas exactement ma pensée... Je remarquais que le comte (!e Kerlor aurait pu, lui aussi, sans le moindre inconvénient, célébrer son mariage d'une façon digne de son nom et de sa position... Quant à M. Paul Vernier, que je tiens pour un très galant homme, je suis loin de lui reprocher sa condition, car il a compris qu'en épousant mademoiselle de Sainclair, il devait entourer sa femme d'un cadre digne de sa beauté et de sa noblesse.

Mariana reçut le madrigal sans sourciller. Elle reprit :

— Mon mari travaillera; il se fera un nom, dont plus d'une femme sera jalouse... Nulle plus que moi ne respecte nos grandes familles; je n'oublierai jamais que je suis une Sainclair ; cependant, je suis loin de méconnaître l'aristocratie du talent, qui tient son rang auprès de l'aristocratie de naissance, croyez-moi.

— Sans doute, cli^re madame.

— Pour en revenir à mon cousin, je vous dirai qu'il lui était impossible d'agir autrement.

Gaétan crut avisé de prendre un air initié.

— Vous croyez? fit-il, semblant douter un peu.

Elle poursuivit, d'un petit ton navré, tout en conservant un sourire de commisération.

— On n'enfreint pas délibérément les règles du monde.

— C'est vrai.

— On ne viole pas impunément les lois sacrées de la morale.

— Je suis de votre avis.

— Cette cérémonie ne pouvait avoir que ce cachet d'intimité.

— Je comprends.

— 11 y a encore trop de monde.

— Alors vous croyez quo ce mariage ne pouvait être différé?

— Je n'oserais pas aller jusque-là... Vous me posez une question vraiment trop embarrassante.

— Entre nous?

— Eh bien, admettons qu'il était temps... Cet aveu suffira-t-il à votre médisance ?

— Je m'en contenterai.

— Aussi bien ce n'est pas sur ce point scabreux que j'insiste.

— Le bon abbé Joël y a passé.

— Ah! vous êtes méchant.

Madame Vernier n'avait plus besoin de se contraindre; elle pouvait laisser éclater sa haine ; il y avait assez longtemps qu'elle était condamnée à faire l'éloge d'une ennemie exécrée.

- La ruine imminente des Kerlor permettait à Mariana de ne plus déguiser ses propos envenimés, tout en gardant dans la voix, dans le geste, dans le regard, une hypocrisie savante.

— Quand on- s'appelle Hélène de Penhoét et qu'on est la fille d'une chanteuse, il ne sied pas de montrer une ostentation qui pourrait aftligor les amis sincères de M. de Kerlor.

— Vous avez absolument raison... Pauvre comte!

— Rien ne prouve encore qu'il soit à plaindre.

— Aujourd'hui surtout, repartit le viveur brestois, croyant évidemment se montrer très fin et très spirituel... Mais demain?

— Oh! se récria madame Vernier, ne vous y trompez pas... Mon cousin n'est pas homme à tolérer aucun écart.

— Pour cela, il faudra qu'il ne soit pas aveugle.

— Il ne le sera pas... Georges veillera sur son honneur conjugal.

— Les précautions ne nuisent jamais.

— Vous n'ignorez pas que M. de Kerlor est ti'ès violent.

— Je sais qu'il ne plaisante guère avec les choses sérieuses. Madame Paul Vernier eut un petit geste de confusion et parut regretter

■son trop de franchise.

Elle s'écria :

— Mais c'est très mal, ce que nous disons là.

— Je ne trouve pas.

— Très mal, je le répète. ..Nous manquons de charité chrétienne... Rien ne prouve que la jeune madame de Kerlor ne comprendra pas ses devoirs.

— Les comprendre et les remplir font deux.

— Elle est fort gentille.

— Cela, je vous le concède... Je sais ce qu'un chevalier français doit au Ijeau sexe.

— Son maintien était très édifiant à la chapelle.

— Oui, je le reconnais encore, et cette fois, ce n'est pas par pure galanterie... Mademoiselle dePenhoët avait réellement un charme tout virginal.

— Il est très possible que ma petite-cousine, soutenue par la robuste •amitié de Georges, ne fasse aucunement parler d'elle... Je le souhaite du plus profond de mon cœur.

— Et moi, bien que plus sceptique que vous, chère madame Vernier, je partage vos espérances... La noblesse bretonne est solidaire... Un nouveau scandale dans une même famille la frapperait douloureusement.

— Pour clore notre entretien, que l'on pourrait remarquer et interpréter plus ou moins malicieusement, je vous dirai que je tiens à rester juste «nvers la nouvelle madame de Kerlor... Je forme les vœux les plus ardents pour que le proverbe reçoive un démenti...

— Et qu'on ne dise pas : Telle mère, telle fille.

— Je ne voulais pas préciser... Vous êtes tenu h moins de réserve que moi, vous qui n'êtes pas de la famille.

Mariana tressaillit.

Sa pénétration était de nouveau en éveil. Tout en conversant avec le jeune M. de Kéralouët, elle ne perdait pas de vue l'assistance.

Robert d'Alboize venait de se rapprocher de Carmen ; mademoiselle de Kerlor le regardait avec une mine engageante, semblant désirer qu'il fendit promptement la foule pour qu'ils pussent causer tous les deux.

Mariana chercha M. de Saint-Hyrieix. Le diplomate, adossé à la cheminée, y semblait faire une conférence ; son auditoire se composait de vieux messieurs, passionnés évidemment par les questions de politique étrangère.

L'officier rejoignit Carmen; et tous deux se sourirent, comme s ils étaient depuis longtemps d'accord.

Mariana eut un haussement d'épaules ironique. Elle se dit :

— Le capitaine d'Alboize se montrerait sans doute moins empressé s'il savait que, dans quelques jours, mademoiselle de Kerlor aura cessé d'être un bon parti...

Madame Vernier avait mis à profit ses petits talents d'observation pour étudier soigneusement l'attitude de Carmen et de Robert. Tout d'abord, au milieu de ses préoccupations absorbantes, elle n'avait pas prêté une attention suffisante à la rencontre des deux jeunes gens, mais la mémoire des détails lui était revenue peu à peu.

Elle s'était souvenue de l'excitation particulière de Carmen, quand celleci lui avait raconté la fête de l'ambassade de Russie.

Mariana savait que sa petite-cousine s'enthousiasmait facilement, mais Carmen avait parlé pendant plus d'une semaine de M. le capitaine d'Alboize, de son esprit parisien, de ses talents de valseur.

Mariana s'était doucement moquée de celte exubérance et il n'avait plus été question de Robert, jusqu'au moment oîi Georges, au début de ce récit, avait été amené à prononcer le nom de l'officier.

Tout cela constituait quelque chose de très vague encore pour madame Vernier; mais en assemblant ces éléments épars, elle arrivait à grouper un faisceau de présomptions, que sa curiosité perverse et intéressée allait examiner.

Elle eut sur les lèvres l'expression italienne :

— Chi lo sa?... Oui, reprit-elle, qui sait?...

Quand Robert d'Alboize était arrivé dans la matinée, à Brest, il s'était rendu tout de suite à Kernéis, où il avait présenté ses respects à Mariana et ses amitiés à Paul.

Il avait parlé de Carmen. Evidemment, il fallait les arrière-pensées de madame Vernier pour attribuer aux paroles de l'officier des intentions secrètes; mais elle avait été frappée de l'enthousiasme inusité dont Robert avait célébré la beauté et la distinction de mademoiselle de Kerlor.

Aussi, pendant la cérémonie, avait-elle concentré son attention sur les jeunes gens, dans les rares moments oîi elle s'arrachait à la fascination que Georges et Hélène exerçaient sur elle.

Elle regarda de nouveau Carmen et Robert. Us s'étaient isolés, près du balcon, et s'entretenaient avec un certain abandon.

Une entente affectueuse existait déjà entre eux; la sympathie naissait, il n'en fallait pas douter ; Carmen avec son esprit de décision, Robert, qui ne le cédait en rien à la jeune fille sous ce rapport allaient peutêtre s'engager très vite dans la voie du tendre.

Madame Vernier eut une crispation. Elle aurait donné beaucoup pour entendre la conversation des jeunes gens. Malheureusement pour elle,

ce n'était plus Jacques Ronan-Guinec qu'elle avait à épier; il ne lui suffisait plus de lire par-dessus une épaule une terrible confession.

Puisqu'elle ne pouvait entendre ce qui se disait, il ne lui était pas interdit de conjecturer.

Elle venait de saisir au vol une impression de tristesse qui se reflétait simultanément sur le visage de M. d'Alboize et de mademoiselle de Kerlor.

N'était-ce pas déjà un résultat acquis dans le champ des hypothèses?

Carmen et Robert s'étaient revus avec joie.

Depuis qu'ils s'étaient retrouvés au mariage de Mariana, il leur avait semblé que leur destinée les portait à se lier de la plus franche amitié.

Tout d'abord, Carmen avait éprouvé un sentiment comparable à celui de son frère pour Robert d'Alboize.

L'officier avait un don de séduction naturelle, sans qu'il fit le moindre effort pour provoquer la sympatiiie.

Sa loyauté, sa façon de s'exprimer sans ambages, sa spontanéité en toutes choses avaient conquis Carmen.

Nous savons dans quelles dispositions d'esprit se trouvait la jeune fille depuis qu'elle avait surpris l'amour de Georges et d'Hélène.

Elle avait senti s'éveiller au plus profond d'elle-même des aspirations • si délicieuses qu'elle s'était demandé ce qui la transformait ainsi.

Son cœur s'était ouvert, semblable à une fleur qui s'épanouit ; un ardent besoin d'aimer l'avait prise tout entière.

Les dramatiques événements qui avaient précédé le mariage de son frère suspendirent chez Carmen l'éclosion de son âme; quand tout fut décidé, la jeune fille l'etomba sous le joug de cette mystérieuse tyrannie, qui lui enlevait son indépendance d'esprit, mais qu'elle subissait sans chercher à s'en aflranchir.

Brusquement, quand elle vit apparaître M. d'Alboize à l'église Saint- Louis, son cœur battit avec violence.

Ce ne fut qu'un éclair; et elle mit son émotion étrange sur le compte de la surprise.

Quand Robert, sur l'invitation de Georges, vint saluer Carmen, elle n'éprouva qu'une satisfaction très vive en pensant qu'elle allait pouvoir danser de nouveau avec son brillant valseur de l'hiver.

Ce ne fut que le lendemain, en rentrant à Kerlor, qu'elle devint très songeuse.

Elle pensait qu'elle se sentirait extrêmement malheureuse si M. d'Alboize ne s'était pas engagé à assister au mariage de Georges.

Puis, chaque jour, elle songea longuement à Robert, se rappelant

leurs conversations à Paris et à Brest avec une étonnante fidélité de détails.

Oui, décidément, elle éprouverait une grande joie en le revoyant.

C'était fout ce quelle s'avouait. Elle se jefusait encore à analyser la profondeur de ses sentiments. C'était inutile, c'était dangereux ; et cela atténuerait peut-être le plaisir qu'elle éprouvait à serrer de nouveau cordialement la main de l'officier.

Robert, lui, de son côté, avait été séduit parla grâce de la jeune fille. Ses souvenirs, depuis le bal de l'ambassade de Russie, étaient plus précis que ceux de Carmen, bien qu'il n'eût jamais osé espérer que le hasard le remettrait en présence de cette ravissante enfant.

Il en conservait une impression d'une douceur infinie.

La soirée où la vision lui était apparue restait dans sa mémoire comme l'une des plus fortunées de sa vie.

Bientôt, les exigences de son métier 1 avaient repris tout entier, et il s'était interdit de penser à une jeune fille que, vraisemblablement, il ne retrouverait jamais.

Quand il avait rencontré Georges de Kerlor, k Brest, Robert d'Alboize avait éprouvé une sorte de vertige.

— Je veux revoir mademoiselle Carmen, s'élait-il dit avec un élan irréfléchi.

Les circonstances lui avaient permis cette ardente satisfaction.

Lui aussi s'était demandé avec anxiété, si le sort serait assez cruel pour que cette seconde entrevue n'eût pas de suites.

L'invitation de Georges avait rassuré l'officier.

Il était parti explorer la Bretagne, voulant se consacrer uniquement à son devoir, et recueillir les renseignements qu'il avait promis à ses chefs ; mais la pensée de Carmen le suivait partout.

Il commença par se révolter ; sa conscience lui défendait de se laisser gagner par de dangereuses illusions.

Mais il constatait avec une grande stupéfaction que, pour la première fois, il n'était plus maître de sa raison, et qu'il se sentait entraîné par une force mystérieuse.

Pour combattre cette influence, il ne lui restait qu'un moyen : repartir immédiatement pour Stockholm.

Il n'avait pas voulu s'y résigner. Il avait cru retrouver tout son empire sur soi-même et il s'était dit :

— Si je pars, je m'avouerai vaincu... Rien ne prouve que, là-bas, je ne serai pas en butte à de nouvelles tentations... En restant, c'est-à-dire en allant à Kerlor à la date fixée, j'aurai l'àpre joie de retrouver la libre possession de moi-môme... Je ne veux pas aimer Carmen... Je ne l'aimerai pas !

E.h bieni capitaine, commença Carmen, vous ne regrettez pas d'avoir accepté linvitation de mon frère? (Page 273.)

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