‹ Les deux gossesChapitre 16 sur 56 · DÉSENCHANTEMENT · texte numérisé non relu

DÉSENCHANTEMENT

— Eh bien ! capitaine, commença Carmen, vous ne regrellez pas d'avoir accepté l'invilation de mon frère?

LES DECX GOSSES.

— J'en suis très heureux, au contraire, mademoiselle... Vous ne sauriez croire à quel point j'ai été ému en voyant tant de bonheur.

-:- Georges et Hélène ne sont-ils pas bien dignes l'un Je l'autre?

— Comme ils s'aiment !

— Vous nous restez quelques jours?

T- Ilélas, mademoiselle, je repars demain.

II y eut une courte hésitation entre les jeunes gens, comme si, pour la première fois, chacun comprenait la gravité d'une parole trop significative.

Ils se regardèrent, comme s'ils redoutaient de constater Tétat de leur cœur.

Robert venait de le dire, il partait le lendemain.

A quoi bon nourrir le commencement d'une illusion ?

Tous deux avaient l'instinct du danger; mais, en même temps, une sourde irritation commençait à gronder au fond d'eux-mêmes.

Pourquoi leur était-il défendu de s'avouer que leur affectueuse entente présageait des sentiments plus doux encore?

— Vous retournez en Suède? reprit Carmen.

— Oui, mademoiselle, et je ne sais pas quand j'en reviendrai.

— Le devoir commande.

Robert s'inclina, sachant un gré infini à la jeune fille d'avoir prononcé ces mots.

Elle poursuivit sur un autre ton :

— - Tous ici, nous aurions voulu vous garder quelques jours encore.

— Je vous en remercie; mais pourquoi ce désir?... Je serais resté à Kerlor une semaine Je plus, que je n'aurais réussi qu'à rendre plus amère la séparation.

C'était plus fort que lui ; les paroles jaillissaient de ses lèvres ; il ne regrettait pas d'avoir parlé, car sa conscience, ap:ès le long combat qui s'était livré en lui, lui Jisait qu'il en avait le Jroit. 11 avait cependant la gorge serrée par une violente appréhension.

Qu'allait répondre Carmen?

Mademoiselle de Kerlor avait pâli ; ce n'était plus la jeune fille au geste volontaire, à la frivolité apparente, qui semblait refuser de prendre les choses au sérieux. Ce fait si simple, si peu imprévu du départ de Robert, venait pourtant de la bouleverser d'une façon incroyable.

L'officier ne Jevina rien tout d'abord ; mais une délicieuse chaleur lui avait envahi le cœur.

La contagion du bonheur, ne pouvait que se développer, chez les jeunes gens, après deux cérémonies consacrées à l'exaltation do l'amour conjugal

Robert eut un soupir de regret. 11 reprit:

— Il me semblait déjà que nous nous connaissions depuis très longtemps... Cela me fait beaucoup de peine de partir ainsi.

Carmen s'écria :

— Vous nous regretterez donc ?

— Beaucoup, mademoiselle... Il faut être seul dans la vie pour comprendre ce qui se passe en moi, au milieu d'une famille aussi tendrement unie que la vôtre.

— Vous penserez souvent à nous?

— Il ne s'écoulera pas une journée, mademoiselle, sans que je me rappelle votre délicate bonté.

Carmen eut un geste.

— Oui, continua Robert, vous avez voulu donner au pauvre officier, au moment oii il va reprendre sa route à travers le monde, cette aumône du cœur qui n'engage que celui qui la reçoit... J'ai bien compris et je vous en remercie.

Carmen répliqua vivement :

— Mais, capitaine, votre exil ne saurait être que temporaire.

— Qui sait?

— Si importantes que soient des missions du genre de la vôtre, elles prennent fin.

— Oui, peut-être, après de longues années... Je n'ai même pas le droit d'envisager un avenir où je serais libre... Je ne le veux pas, d'ailleurs, ma vie appartient à mon pays.

— Cependant, vous avez obtenu un congé.

— Il va falloir que je travaille beaucoup en rentrant à mon poste pour arriver au but que je me propose.

— Vous devez donc vous rassurer... Il y a tant de gens, même parmi vos collègues, qui ne cherchent pas à rattraper le temps perdu.

— Le temps perdu ! répondit Robert dont le regard s'illumina ; mais c'est-à-dire que, depuis que je vous ai revue, j"ai eu la sensation de vivre deux existences... Votre souvenir restera inoubliable, mademoiselle

Carmen soupira; subitement une poignante tristesse envahit ses traits. Elle murmura :

— A votre tour, monsieur, montrez-vous généreux.

Il répliqua, d'une voix que l'émotion faisait trembler:

— Mademoiselle!... Savez-vous bien que, pour la première fois de ma vie, j'ai peur... oui, j'ai peur de me tromper.

Il contemplait cette fleur de jeunesse et d'amour; il la respirait ; il se grisait de ce parfum délicieux, sachant bien que l'enchantement allait cesser.

Carmen avait conscience de ce bonheur qu'elle semblait procurer à Robert.

Son sein se soulevait ; elle aui'ait souhaité qu'il fût plus heureux encore; elle aurait voulu surtout que ces félicités ne fussent pas sans lendemain.

Ils se sentaient tous deux entraînés par un irrésistible courant de passion.

C'était comme un vertige; une puissance qui anéantissait leurs volonté* les emportait à travers l'espace ; ils franchissaient des torrents, ils côtoyaient des abîmes, rien n'entravait leur course jusqu'à ce paradis terrestre, d'où ils prenaient leur vol pour planer dans l'azur.

Ce fut lui, le soldat sans reproche, qui retrouva le premier la froide notion des choses.

Sa loyauté intrépide lui défendait de verser plus longtemps à cettejeune fille l'ivresse des illusions défendues.

C'était à lui qu'il appartenait de renverser courageusement le frêle édifice de leurs espérances.

Le capitaine Robert d'Alboize n'avait pour ainsi dire que son nom et son épée ; mademoiselle Carmen de Kerlor était à ses yeux une riche héritière.

Tout son honneur de soldat protestait contre l'étrange faiblesse qu'il avait subie ; il se blâma, lui, un homme qui avait vécu déjà, d'avoir profité de l'inexpérience de cette enfant.

Dans son ombrageuse fierté, il s'accusa d'avoir tenté une œuvre de séducteur. Le capitaine d'Alboize eut un frémissement en songeant qu'oa pourrait le prendre pour un chasseur de dot.

Carmen lui répondit :

— Moi, monsieur, je suis plus confiante, je ne doute pas de votre amitié. II prononça :

— Vous avez raison, mademoiselle... Nous sommes des amis... Nous resterons des amis.

Elle vit ce regard clair et décidé; elle comprit que cet homme avait, assez d'empire sur soi-même pour ne pas sortir de son devoir, tel qu'il 1^; concevait, d'une façon peut-être trop étroite, trop rigide, suivant elle, mais qui grandissait encore l'officier à ses yeux.

Ce n'était pas la ficre mademoiselle de Kerlor qui donnerait le spectacle d'une défaillance en face de cette virilité.

Elle retrouva sa force de caractère; elle ne voulait pas que son imagination continuât à l'entraîner dans le domaine des décevantes chimères.

Leur physionomie refléta un changement d'expression. Ils redevenaient très graves, très réfléchis, tout en gardant dans les yeux le doux rayonnement de leur mutuelle tendresse.

Robert d'Alboize prononça d'une voix où la passion était maîtrisée par la volonté •

— Nous avons été victimes de ce hasard, qui se plaît à égarer les esprits en leur laissant croire qu'une heure bénie a sonné... Oui, à un moment imprévu, on se trouve en présence d'un être qui semble destiné à vous comprendre mieux que ne l'a fait personne jusque-là... Un regard, un sourire, un geste spontané le disent clairement... Puis, chacun passe, et la vision s'évanouit.

— Il n'en est pas toujours ainsi, murmura Carmen. , Robert continua avec le même désenchantement :

— Peut-être; mais il est peu sage de prendre au sérieux les fantaisies du sort... Les êtres pour lesquels luit cet éclair trompeur de prédestination se rencontrent souvent dans des conditions bizarres... Imaginez deux trains se croisant, quand la vitesse est ralentie et que l'on peut examiner les voyageurs... Imaginez deux vaisseaux qui passent assez près l'un de l'autre — ce qui n'exclut pas le danger possible rendant la sensation plus aiguë. — Du bord de chaque bastingage, un homme et une femme se contemplent, ils sont l'un avec l'autre pendant quelques secondes... La mer les sépare bientôt.

— Oui, dit Carmen avec une profonde mélancolie, mais ils ne se revoient pas.

— Eh bien ! poursuivit Robert, ne vaut-il pas mieux qu'ils ne se retrouvent jamais en présence, si le destin ne veut pas les unir définitivement?... Certes, il y a des privilégiés pour qui la vision est moins fugitive.. Au bal, ils peuvent danser ensemble, se serrer la main, entendre le son de leur voix... Si la jeune fille est miséricordieuse, elle abandonne souriante la rose qui est à son corsage... Il n'en est pas moins vrai que, à un moment fatal, chacun poursuit sa route... C'est toujours le devoir qui commande.

— Et tout est fini ! soupira Carmen.

Robert ajouta :

— Nous devons quand même remercier la puissance occulte qui nous a permis au milieu de l'existence terre à terre, d'entrevoir le ciel bleu de l'idéal... J'ai eu cette bonne fortune, mademoiselle.

Carmen eut deux grosses larmes dans les yeux ; elle détacha une rose de son bouquet et la tendit au capitaine, qui la saisit avec émotion.

Ce fut fait si rapidement que personne, pas même madame Vernier, ne s'aperçut du jeu de scène.

Mademoiselle de Kerlor resta quelques instants douloureusement songeuse; puis, elle aussi, commanda à son trouble. Elle voulut se montrer digne de l'intrépidité de Robert.

— Suivons notre destinée, dit-elle.

— Vous comprenez au'il faut aue je parte? ~- Je le comprends.

Et tous deux en même temps eurent cette réflexion désolée au fond du cœur : Pourquoi nous sommes-nous revus?

Ils étaient si joyeux quelques jours auparavant en pensant qu'ils allaient être réunis de nouveau.

Ils' se regardèrent, voulant se donner un mutuel courage. Ils n'arrivèrent qu'à lire dans leurs yeux éperdus combien ils souffraient.

Robert s'écria d'une voix profonde :

— Vous me promettez de me conserver votre affection?

— De grand cœur.

— Ah! nous aurions éprouvé de bien douces joies, s'il nous avait été permis de prolonger ce rêve brisé .. Mais, il faut nous incliner... C'est la vie.

— Reviendrez-vous, capitaine?

— Je n'ose pas... Je ne veux pas l'espérer.

— Eh bien 1... adieu 1 Ils se tendirent la main.

L'étreinte fut d'une éloquence significative et se prolongea jusqu'à l'extrême limite de la mesure permise.

Malgré cette vaillance commune, chacun sentait que l'autre emportait une partie de son cœur.

Robert d'Alboize l'avait dit : C'était la vie.

Carmen se demanda si le bonheur n'était qu'une fiction.

Marianane les avait pas perdus des yeux.

Bien que Carmen et Robert se fussent exprimés à mi-voix, se gardant bien de trahir leurs sentiments par un geste trop expressif, car ils étaient peu isolés de cette foule, qui pouvait les entendre, malgré ces précautions, Mariana devinait leur trouble.

Un ironique sourire aux lèvres, elle se disait que, dans quelques jours, mademoiselle de Kerlor penserait à tout autre chose qu'à ce bel officier.

Georges et Hélène rentrèrent, souriants, rayonnants d'extase.

Madame Vernier se demanda si la ruine qui allait les frapper n'aurait pas dû arriver avant le mariage.

Puis, elle eut un haussement d'épaules, rendant cette justice à M. de Kerlor et à mademoiselle de Penhoët que la catastrophe ne leur aurait pas fait différer leur union.

Il valait donc mieux que le malheur les atteignît au premier quartier de la lune de miel.

On verrait, dans quelque temps, ce que vaudraient ces démonstrations d'amour.

l'hôpital des récollets

Nous avons laissé François Champagne au moment où le pauvre garçon roulait dans les décombres fumants du petit hôtel de la rue de Prony.

On transporta le sapeur-pompier à l'hôpital militaire des Récollets, dans le dixième arrondissement.

François était couvert de contusions et de brûlures, mais il n'avait aucun membre fracturé.

Le médecin de service ordonna un pansement compliqué, laissant au major, dont la visite n'avait lieu que le lendemain matin, le soin de se prononcer.

François passa Ja nuit dans un état d'abattement beaucoup plus inquiétant qu'on ne l'aurait supposé.

11 avait une fièvre terrible et battait la campagne. A l'aube, pourtant, il dormit un peu.

Quand le chirurgien-major examina le bless(5, il constata que l'état de François Champagne était très grave.

Il y avait des lésions intérieures, peut-être un épanchement au cerveau.

Toutefois, grâce à la vigoureuse constitution de l'homme et à l'absence de toute maladie constilutionnelle, la situation ne paraissait pas encore désespérée.

11 fallait, par exemple, que le pompier fût l'objet de soins assidus.

François ne paraissait pas souffrir beaucoup. Il était très abattu ei ne parlait pas.

De temps en temps de grosses larmes coulaient sur ses joues décolorées.

La fièvre persistait, malgré la quinine administrée à doses progressives.

Le major eut un hochement de tête de mauvais augure.

Les plaies extérieures seraient vite cicatrisées, mais les lésions internes devenaient de plus en plus menaçantes. Il était évident que des organes essentiels étaient atteints.

On demanda à François où il souffrait.

Le vaillant garçon, le regard terne, la voix affaiblie, ne semblait pas comprendre.

Il fallut insister pour lui arracher un mot. Alors il balbutia :

— Je n'ai rien... C'est un peu de fatigue... Je voudrais retourner à la caserne.

Il ne pouvait pas manger; les médicaments lui répugnaient ; il suppliait qu'on le laissât tranquille.

Poulot venait tous les jours à l'hôpital et passait près de son ami tout le temps que le service lui permettait.

François ne parlait pas plus à Etienne qu'aux autres personnes.

Cependant l'état du blessé ne paraissait pas s'aggraver ; mais la prostration ne diminuait pas. François restait immobile pendant des heures entières.

Quand on voulait le faire parler, il fermait les yeux et feignait de dormir.

Etienne Poulot, ainsi que François l'en avait prié, avant qu'il eût perdu connaissance, s'était rendu chez Rose Fouilloux.

La tireuse de cartes, en voyant la figure bouleversée du camarade de François, avait tout de suite jeté un cri. Les yeux agrandis, la respiration suspendue, elle avait attendu avec une mortelle angoisse que le pompier parlât.

— Yoilà!... avait dit Etienne, n'est-ce pas?... François...

— Il est mort? avait interrogé Rose, dont le cerveau menaçait d'éclater.

— JNon!... Oh ! non, Dieu merci !... avait répliqué Etienne... Seulement, il a... il est... Enfin, bref, on l'a transporté aux Récollets.

Rose Fouilloux eut un accès de désespoir.

Etienne, qui reprenait peu à peu son sang-froid, finit par s'expliquer.

Il raconta ce qui s'était passé. Le récit du Bourbonnais fut d'une simplicité terrifiante.

La tireuse de cartes, qui s'était affaissée sur une chaise, se leva brusquement.

— Je veux le voir, cria-t-elle.

— Je vais demander pour vous la permission au clief, balbutia Etienne. Rose n'était pas la femme de François Champagne; elle n'avait 'pas le

droit de se rendre au chevet du blessé.

Elle le comprit tout de suite, la pauvre fille, et ses lamentations redoublèrent.

— Voyons, madame, reprit Poulot, il ne faut pas vous désespérer comme cela... Je vous assure que cela ne sera pas grandchose... François m'a bien recommandé de vous rassurer... Il m'a dit comme ça...

Etienne, malgré tous ses efforts, n'était pas convaincu, et par conséquent, il lui était impossible de dissiper les alarmes de Rose.

— Je vous en supplie, reprit-elle, allez demander au capitaine la permission pour que je puisse entrer à l'hôpital... Expliquez-lui que François était mon fiancé...

— Oui... oui... madame Fouilloux... Certainement... Etienne Poulot était déjà parti.

Rose se tordit les bras. Elle s'écrfa d'une voix sombre :

— Nous étions trop heureux... Du reste, les cartes l'avaient prédit...

Rieu Q'eulravait leur course jusqu'à ce paradis terrestre, d'où ils prenaient leur vol pour planer dans l'azur. (Page 276.)

Elle courut embrasser Claudinet, qui dormait encore, car il n'était que huit heures du matin.

Rose ne voulut pas réveiller son fils ; elle prit place à côté du berceau et pleura silencieusement.

Elle avait une sensation d'écroulement, bien que le camarade de François lui eût affirmé que les blessures de celui-ci seraient promptement guéries.

La femme de ménage arriva et trouva la tireuse de cartes dans une surexcitation effroyable. Cette femme apportait le journal, que la marchande déposait chaque matin chez la concierge pour la locataire.

Rose voulut le lire ; ses yeux étaient brouillés ; elle ne parvenait pas à assembler deux mots.

Ce fut la femme de ménage qui lut le compte rendu de l'incendie.

La conduite de François Champagne excitait la plus vive admiration.

La façon dont il avait sauvé la petite fille était décrite avec une émotion poignante.

Quand François était retourné dans la fournaise, c'est qu'il croyait, prétendait le journal, qu'il restait encore quelqu'un à arracher aux flammes.

Les reporters n'avaient pu saisir exactement l'épisode de la poupée Jacqueline. Il n'y avait que François et la petite fille qui savaient à quoi s'en tenir à ce sujet.

En dernière heure, le journal annonçait que l'état du pompier blessé était aussi satisfaisant que possible et que sa vie n'était pas en danger.

Quelques lignes encore étaient consacrées à ce brave François Champagne, qui avait déjà sauvé six personnes et qui attendait encore une décoration.

Les larmes de Rose Fouilloux devinrent moins amères en voyant imprimé le nom de son fiancé et l'hommage rendu à son héroïsme.

La tireuse de cartes, qui avait cru que Poulot n'osait pas lui révéler toute la vérité, ne pouvait pas mettre en doute les renseignements de son journal.

C'était imprimé!

Elle ne voulut donner aucune consultation ce jour-là et elle attendit, avec une impatience impossible à décrire, le retour d'Etienne.

Poulot ne put venir qu'après la soupe du soir. Il avait eu des nouvelles de François. Elles n'étaient ni bonnes ni mauvaises. Quant à la permission, il en avait dit un mot au sergent-major, qui s'était engagé à présenter la chose au capitaine.

Finalement, Rose n'avait pas encore pu obtenir cette autorisation et elle devait attendre le jour oii le public pouvait entrer.

C'était un dimanche.

284 LES DEUX GOSSns.

Rose avait pris Glaudinet sur ses bras. Madame Midoux, la cuisinière du boulevard Richard-Lenoir, avait voulu accompagner la tireuse de cartes à l'hôpital, craignant pour elle une e'mo lion trop violente.

La vérité était que Rose avait passé près de trois jours dans des transes affreuses.

Ses voisines cherchaient à lui faire entendre raison ; le bon Poulot, tous les soirs, n'apportait pas de plus mauvaises nouvelles, mais l'afTaissemcnt de la malheureuse ne diminuait pas.

Après l'espoir qu'elle avait cherché à s'imposer, à la première heure, c'était l'incertitude qui la tuait.

Et puis, les cartes n'avaient-elles pas parlé?

Le journal, si rassurant le premier jour, se montrait plus réservé touchant François Champagne et annonçait brièvement que l'étal Ju blessé restait stationnaire.

— Dire que, se disait Rose en sanglotant, je ne puis rien pour lui... Je ne suis pas sa femme... Il m'est défendu daller l'embrasser avant le jour de la visite... C'est à devenir folle !

Cette commotion morale avait eu l'effet le plus déplorable sur la malheureuse, qui était atteinte, comme on le sait, dans les-^urces mêmes l'e la vie.

Sa toux était devenue plus fréquente. Rose, au bout d'une quinte prolongée, avait eu l'acre goût du sang dans l'arrière-gorge ; la plèvre menaçait de se déchirer à la suite des violentes contractions de la poitrine.

Enfin, elle put aller à l'hôpital.

François Champagne était dans la salle Villars, au n° 14.

L'aménagement des Récollets était aussi soigné que celui des hôpitaux civils. La propreté la plus grande régnait partout.

Un clair soleil entrait par les hautes fenêtres, s'efforçant de rendre aux malheureux qui souffraient l'espoir de revenir bientôt à la santé, de leur donner le courage, celte joie de vivre, plus efficace que tous les médicaments.

Tous les malades étaient jeunes, à part un vieux tambour, dont la tunique placée sur une ciiaise portait trois chevrons.

Rose essuya les larmes qui ruisselaient sur son visage fatigué ; elle ne voulait pas que son amant la vît pleurer.

Il ne faut pas affliger davantage ceux qui souffrent ; quel que soit leur état, on doit devanl eux maîtriser ses angoisses et sourire, quand on a soimême la mort dans l'âme.

Rose comprenait tout cela; par un effort de volonté, elle refoula ses pleurs et s'avança vers François.

— Eh bien! mon pauvre ami! fit-elle d'une voix saccadée, comment le trouves-tu?

Elle l'embrassa ; puis elle lui tendit Claudinet, dont la joue effleura les lèvres du blessé, sans que celui-ci eût la force de les remuer.

Alors, la malheureuse femme, qui avait pourtant fait appel à toute son énergie, sentit que quelque chose se broyait en elle.

François n'avait pas répondu ; aucune flamme n'avait passé dans son «eil atone.

— Mon Dieu! fit Rose, tu ne nous vois pas?

Au son de cette voix chérie, une contraction agita la face du pompier ; ■son regard fut moins vague ; il semblait que François allait sortir de sa léthargie ; mais ce réveil était d'une lenteur effroyable.

Rose tenait toujours son enfant dans ses bras.

Le petit se pencha et sa menotte saisit la moustache de son père.

— Papa!... Papa! fit Claudinet.

Subitement, à ce doux mot, le visage du blessé s'anima ; la torpeur disparut ; le bon sourire revint éclairer sa face.

— Dodo!... continuait l'enfant... Papal... Dodo!... Bien sage! Alors, François Champagne prononça distinctement ces mots :

— Sacré gosse, va !

— François! mon pauvre François ! murmura la tireuse de cartes. Il la regarda et poussa un soupir.

— Ah!...

Ce fut tout ce qu'il put dire; sa tête, enveloppée de bandes et de compresses, qu'il avait un peu soulevée, retomba sur l'oreiller; il ferma les yeux comme s'il avait une irrésistible envie de dormir.

L'infirmier intervint.

— Le major a bien recommandé de ne pas trop le fatiguer, dit-il du ton d'un soldat, qui a reçu la consigne, mais qui veut l'exécuter doucement.

Rose demanda des détails qu'elle écouta avidement.

François Champagne ne se plaignait pas; quand on le pansait, il ne faisait pas un mouvement ; jamais les médecins n'avaient vu un malade aussi docile.

Malheureusement, quand on le questionnait, il ne répondait rien.

Il fallait insister longuement pour que, du geste, il désignât les endroits où il souftrait.

Il avait des somnolences continuelles; le sommeil ne durait pas longtemps ; toutes les demi-heures, François rouvrait les yeux.

La nuit, c'était la même chose ; son état n'avait pas empiré.

Le médecin major expliquait à ses élèves que cet homme avait reçu une grande secousse cérébrale, car il était tombé sur la tête ; la commotion avait été d'une extrême violence ; il faudrait quelques jours pour que le blessé retrouvât l'usage de la parole.

Il n'y avait qu'à renouveler aux heures fixées les pansements antiseptiques et à attendre que la nature voulût bien seconder les efforts de la science.

Rose demanda navrée :

— Dans combien de temps le médecin espère-t-il que François sera sur pied?

L'infirmier eut un geste prudent et évasif.

— On ne sait pas encore, répondit-il.

Puisque François ne la regardait pas, puisqu'il semblait à peine la reconnaître, Rose n'avait plus besoin de se contraindre; elle pouvait ne plus contenir ses sanglots qui l'étranglaient.

Claudinet se mit à pleurer, lui aussi ; sa petite figure charmante avait une expression désolée.

Madame Midoux chercha à calmer la tireuse de caries:

— Vous n'ôtes pas raisonnable, madame Fouilloux, lui dit-elle sur le ton du reproche affectueux... M. Champagne vous entend certainement... Il ne peut pas parler, mais il a toute sa raison... C'est des maladies comme ça...

Rose voulut se maîtriser encore. L'effort qu'elle fit détermina une quinte de toux qui la secoua de la façon la plus lamentable.

La mère fut forcée de confier son enfant à la cuisinière, car elle n'avait plus la force de le tenir.

Haletante, la tireuse de cartes s'assit sur une chaise. La pauvre fille suait à grosses gouttes.

De ses deux mains elle se comprimait l'estomac, comme pour empocher quelque chose de se déchirer dans sa poitrine.

Quand elle fut un peu remise, elle regarda tristement le petit paquet qu'on lui avait permis d'entrer et qui était destiné au blessé.

Il contenait des oranges, des petits gâteaux secs et des confitures d'abricots.

Hélas! François n'était pas près de goûter à ces douceurs.

Elle déposa le paquet sur la tablette de chevet, à côté d'un pot à tisane.

L'infirmier alla au-devant de la recommandation que Rose se proposait certainement de lui faire.

— Soyez tranquille, madame, dit-il, ce ne sera pas perdu... Dès que le blessé commencera à manger, j'aurai soin de lui donner ces bonnes choses; mais il vaut mieux que je les resserre dans mon armoire... Parce que, quelquefois, n'est-ce pas?...

L'homme qui occupait le lit voisin était un fantassin famélique soigné

pour des douleurs rhumatismales. Le pauvre diable avait un appétit infernal, et le docteur ne pouvait dépasser pourtant en sa faveur les quatre portions qui sont le maximum de nourriture de l'hôpital.

Qu'on ne s'imagine pas que ces quatre portions représentent quelque chose d'énorme; elles sont loin d'équivaloir encore à ce qu'un homme bien portant mangerait à son déjeuner.

Le malade jetait un regard de convoitise sur ces extra.

Il n'avait personne pour lui apporter de friandises, auxquelles il aurait fait pourtant le plus grand honneur.

Du reste, les visiteurs étaient rares. Dans les hôpitaux civils, les salles sont encombrées par le public, aux heures où il est admis.

Les parents, les amis, se pressent autour du lit des malades, qui retrouvent pendant ces courts moments un peu de gaîté. Mais, aux Récollets, au Gros-Caillou, au Val-de-Grâce, les infortunés troubades, que les hasards du recrutement font venir des quatre coins de la France, ont peu de relations à Paris.

Le camarade de lit, quand c'est un bon et sensible garçon, vient voir son copain ; les autres, avec la belle insouciance de la jeunesse, ne tiennent guère à sacrifier une partie de leur temps en visitant les compagnons malades; ils préfèrent la promenade, dont ils ne peuvent largement profiter que le dimanche.

La payse, cuisinière ou bonne à tout faire, vient quelquefois aussi, à la condition que ses maîtres lui aient donné congé.

François Champagne était privilégié. Etienne Poulot vint bientôt se joindre aux deux femmes.

— Je lui trouve meilleure mine, déclara le camarade, pour réconforter Rose, mais sans grande conviction.

La tireuse de cartes, pour la centième fois, regarda anxieusement le blessé.

Il n'était pas pâle ; au contraire, le visage était plutôt coloré.

C'était la fièvre qui ne quittait pour ainsi dire pas François ; mais si ses joues restaient empourprées, ses lèvres étaient blanches, excoriées par le feu intérieur qui le rongeait.

Champagne eut encore un visiteur inattendu.

Son capitaine vint le voir.

C'était un homme au visage énergique, mais dont les yeux respiraient la bonté.

Il examina son soldat et hocha la tête.

François sortit de sa torpeur. Il eut un mouvement, comme si le sentiment de la hiérarchie lui revenait subitement et qu'il voulût saluer son chef.

— Ne bougez pas, mon brave Champagne, dit le capitaine... Vous me reconnaissez, hein ?

— Oh ! oui, fit le blessé... Oui, mon capitaine...

— Ça va mieux ?

— Ça ne va pas fort, balbutia le pompier.

— Il commence à parler, dit Poulot, qui eut un sourire d'espoir. La tireuse de cartes reprit :

— Et nous, François, tu nous reconnais aussi?...

— Rose! soupira-t-il...

— Tiens !... Claudinet te regarde... Le pauvre chéri, il ne sait pas pourquoi tu es couché là...

— Claudinet! soupira encore François... Oui... Oui... Je l'ai vu tout à l'heure... Pauvre gosse!

— Tu joueras bientôt avec lui.

L'enfant bégaya :

— Papa... Joujou... Cheval !...

Le capitaine reprit :

— Ecoutez-moi, Champagne... Le colonel a décidé de vous accorder la récompense que vous avez méritée... Vous allez être nommé caporal.

— Merci, dit encore le pompier dans un souffle. Il referma les yeux.

L'infirmier de garde cria :

— On va fermer l

Rose eut un tressaillement de douleur.

Alors, elle allait être obligée de quitter François! Elle ne pourrait le revoir que le jeudi suivant ! Ce n'était pas possible !

Dans sa cervelle enfiévrée, elle se demanda s'il n'y avait pas moyen de faire transporter le blessé chez elle. Il y serait entouré de soins; le médecin viendrait quatre fois par jour ; la brave fille ne regarderait pas à la dépense.

Elle donnerait tout ce qu'elle possédait pour que son François se rétablît plus promptement.

Elle s'adressa à l'officier, qui après avoir pressé la main inerte de François, s'apprêtait à partir.

— Mon capitaine, supplia la mère de Claudinet, voulez-vous me permettre de vous dire un mot?

— Parlez, madame.

— Je ne suis pas pauvre... Je suis même à mon aise, relativement... Je voudrais...

Elle n'osa pas achever, comprenant que ce qu'elle allait demander était énorme.

— Vous êtes une parente de Champagne? interrogea le capitaine.

- Puisqu'on ne veut pas me rendre François, pourquoi ne me permet-on pas de m installer à son chevet? (Page 290.)

-Aon, monsieur... Je suis sa fiancée... Il aété décidé que nous allions nous marier... Ce petit-là est son fils... Le capitaine fut touché, malgré sa rudesse militaire.

— Que désirez- vous?

Elle s'enhardit :

— Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de transporter François Chamna-ne chez nous ? prononça-t-elle. '^

— C'est impossible pour deux raisons, madame...

-Mais je suis dans mes meubles... Je paie une patente... Je suis établie.

— La première, poursuivit l'officier, c'est que le blessé a besoin d'ua repos absolu...

— II le trouverait chez nous.

— Rien ne prouve qu'il supporterait le trajet...

— Mon Dieu!...

— Ou du moins que ce trajet ne lui causerait pas des souffrances inutiles... Ensuite, pardonnez-moi de vous dire que vous n'avez pas qualité pour recevoir cet homme.

Elle courba la tète et se remit à pleurer.

Rose Fouilloux s'accusait maintenant ; elle se persuadait qu'elle avait une grande part de responsabilité dans l'accident. Si elle n'avait pas tant tergiversé, François, sachant qu'il se marierait prochainement, se serait ménagé; tout en faisant son service, il n'aurait pas commis d'imprudences.

C'était seulement le jour de l'incendie que Rose avait fait connaître ses intentions définitives au père de Claudinet.

François n'avait pas encore eu le temps de réfléchir que sa vie ne lui appartenait plus.

Puis, la tireuse de cartes se blâma de ces pensées égoïstes : est-ce que quelque chose au monde aurait empêché Champagne de courir au plus fort du danger?

N'importe, Rose aurait dû lui apprendre ce qu'elle avait lu dans les cartes. Le sapeur-pompier se serait tenu sur ses gardes.

— Mais non, conclut Rose éplorée, puisque le destin avait parlé et que son arrêt cruel était inévitable.

Depuis qu'elle avait appris la fatale nouvelle, la mère de Claudinet n'avait pas osé les interroger de nouveau, ces cartes qui pouvaient lui apprendre une catastrophe finale.

Frémissante, elle avait repoussé ce qu'elle croyait une révélation de l'avenir.

L'officier reprit, désireux de terminer rapidement ce pénible entretien:

— Champagne est bien soigné ; il ne manque de rien ; vous comprenez que les médecins qui le soignent ne se transporteraient pas chez vous ; or, ils ont l'habitude de ces blessures et ils les traitent en connaissance de cause... D'ailleurs, vous avez vu que le pauvre garçon n'allait pas plus mal.

— Que faire? se demanda tout haut la tireuse de cartes, dont la désolation redoublait.

Tout en parlant, ils étaient sortis de la salle et se dirigeaient vers la porte qui donnait sur la rue des Récollets.

— Eh bien! monsieur, poursuivit Rose, puisqu'on ne veut pas me rendre François, pourquoi ne me permet-on pas de m'installer à sou chevet ?

— Les règlements s'y opposent formellement... Pour l'administration, vous n'êtes qu'une étrangère... Pardonnez-moi encore de vous dire cela, madame... Il le faut pourtant, pour que vous ne conserviez aucune illusion à ce sujet.

Il la salua militairement et s'apprêtait à partir dans la direction du faubourg Saint-Martin.

— De grâce, monsieur le capitaine, supplia Rose, ayez pitié de moi.

— Comment le puis-je, malgré toute ma bonne volonté, madame?

L'officier eut un haussement d'épaules et une oscillation de tête navrés, pensant sincèrement qu'il ne pouvait rien pour atténuer cette douleur.

Il était marié; il avait deux enfants.

Souvent il avait été en péril, lui aussi.

Les officiers ne sont pas plus épargnés que les soldats dans cette lutte continuelle contre l'incendie.

Le livre d'or des victimes du devoir réunit, avec la plus touchante égalité, les noms de ces martyrs.

Le capitaine d'ailleurs n'avait aucune autorité à l'hôpital.

La malheureuse voulait pourtant obtenir quelque chose. François était sapeur-pompier ; il appartenait à l'Etat, mais il était aussi le fiancé de Rose, il était le père de Claudinet.

Est-ce que le gouvernement avait tous les droits sur François? Non, Rose se révoltait à la fin.

Maintenant qu'il s'était sacrifié et qu'il avait failli mourir en faisant son service, il devrait appartenir à Rose.

Elle s'écria avec véhémence:

— Eh bien! puisqu'il en est ainsi, je vais rester là, auprès de cette grille... Je coucherai dans la rue avec mon petit Claudinet... J'interrog'^rai tous ceux qui sortiront de l'hôpital pour savoir ce qui se passe daas la salle Villars... Quand le médecin viendra, je me jetterai à ses genoux pour obtenir la faveur à laquelle j'ai droit... Si François succombe, on me le dira peut-être... Je le saurai tout de suite... Je courrai jusqu'au canal, ce n'est pas loin... Voyez, monsieur le capitaine, au bout de la rue, à droite, par où vous vous en allez... Je me jetterai à l'eau avec mon fils.

Cette exaltation farouche bouleversa l'officier.

Il tira son portefeuille, écrivit promptement quelques mots au crayon sur une de ses cartes et la remit à Rose.

— Tenez, fit-il, je vous répète que je ne peux rien; mais allez voir le médecin-major et racontez-lui votre histoire... Ce n'est pas un méchant homme ; il prendra peut-être bien sur lui la permission de vous autoriser à voir Champagne toute la journée.

• — Ulil merci! merci! balbutia Rose, dont la colère désespérée tomba... Soyez béni, monsieur le capitaine.

Elle voulut lui embrasser les mains.

Il partit, marchant très vite, ne pouvant plus commandera son émotion.

Pendant cette scène, madame Midoux était restée discrètement en arrière. Elle s'avança quand elle vit l'officier s'éloigner. Elle avait entendu les derniers mots de la conversation.

— Je vais tout de suite chez le major, s'écria Rose.

— Prenons une voiture, répondit la cuisinière, et permettez-moi de vous accompagner.

— Si vous voulez.

— Donnez-moi Claudinet; il va vous l'aligner.

— Non, répliqua la tireuse de cartes en serrant son enfant sur sa poitrine ; toutes mes forces sont revenues

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