VICTIME DU DEVOIR
Les deux femmes durent aller jusqu'à la gare de l'Est pour trouver une voiture.
Il faisait un temps magnifique, ce dimanche-là.
Les fiacres, qui passaient, étaient tous chargés.
Le médecin-major demeurait rue Gay-Lussac ; le capitaine avait inscrit le nom et l'adresse sur sa carte.
Madame Midoux se disait qu'on ne le trouverait sans doute pas a son domicile, mais elle ne voulait pas décourager Rose Fouilloux.
En effet, quand elles se présentèrent chez le médecin, on leur répondit qu'il ne rentrerait chez lui que pour dîner.
Il fallut attendre deux mortelles heures, et encore en se demandant si le major consentirait à recevoir la visiteuse.
Pour tuer le temps, Rose et sa compagne allèrent au jardin du Luxembourg.
Une foule joyeuse s'ébattait dans les allées ; les enfants jouaient et couraient avec une turbulence extraordinaire.
Rose se sentit harassée tout d'un coup ; elle pâlit et chancela.
lleui-eusement, il y avait une petite place sur un banc, la tireuse de cartes s'y affala.
Madame Midoux prit Claudinet ; elle le fit un peu marcher en le tenant par sa robe ; l'enfant paraissait très heureux de se voir au milieu des fleurs ;
il poussait de petits cris de joie, comme s'il voulait se joindre aux autres bambins qui s'amusaient si bien.
— Vous êtes fatiguée, dit la cuisinière.
— Ce ne sera rien... Quelques minutes de repos, et il n'y paraîtra plus. Le regard de la tireuse de cartes était abattu ; ses paupières retombaient
lourdement; ses pommettes se colorèrent bientôt, pendant que le reste du visage gardait une blancheur exsangue.
La cuisinière murmura :
— Pauvre madame Fouilloux, va ! Il ne lui manquait plus que cela pour la remettre... Je suis sûre qu'elle couve une « mauvaise » maladie.
Après un quart d'heure d'abattement, une réaction salutaire se produisit dans l'état de Rose. Elle se leva et voulut que madame Midoux s'assît à son tour sur le banc; puis la mère reprit son fils et elle essaya de le distraire.
Mais ce fut alors le bébé qui se trouva indisposé.
Il se mit à tousser avec une telle force que les larmes lui jaillirent des yeux.
En entendant cette toux, les mamans et les bonnes, que la gentillesse de Claudinet avait tout d'abord favorablement impressionnées, eurent un mouvement de crainte ; comme si elles s'étaient donné le mot, elles éloignèrent précipitamment leurs enfants du fils de Rose Fouilloux.
Elles croyaient que Claudinet avait la coqueluche, ce mal contagieux, si dangereux malgré sa bénignité apparente, et qui tord convulsivement les petits enfants les mieux constitués.
Mais le pauvre mignon n'avait plus la coqueluche ; la bronchite l'avait remplacée.
Les mamans et les bonnes, poussant devant elles leurs bambins, n'en fuirent pas moins Claudinet, comme s'il était pestiféré.
Les deux femmes retournèrent rue Gay-Lussac.
Elles attendirent encore pendant une demi-heure.
Le valet de chambre du major les avait longuement examinées ; il se demandait s'il était nécessaire de prévenir son maître ; la vue de Claudinet vainquit ses hésitations de domestique, qui craint d'être rabroué pour n'avoir pas congédié tout de suite des visiteuses importunes.
Rose Fouilloux, qui se rendit compte de ce qui se passait dans l'esprit du valet de chambre, lui remit la carte du capitaine de pompiers.
Le serviteur prévint son maître, dès que celui-ci rentra, au moment de se mettre à table.
Le médecin-major était un homme quelque peu bourru. Il portait. dignement un nom célèbre dans la chirurgie militaire.
Il avait donné ses premiers coups de bistouri dans la campagne de Crimée, à l'âge de vingt-cinq ans.
A Magenta et à Solférino, il avait eu de la besogne.
Ses campagnes en Syrie, en Cochinchine et au Mexique n'avaient pas été moins rudes.
En 1870-71, il avait enlevé la croix d'officier de la Lé;.Mon dhonneur. Quelques années plus tard, il obtenait le grade qu'il possédait actuellement.
C'était un vétéran bronzé sur toutes les douleurs de la vie, car il avait vu des spectacles bien faits pour émousscr les derniers vestiges de la sensibilité.
Il commença par lire distraitement les mots tracés au crayon sur la carte de visite : « Je me permets de vous recommander une femme digne d'intérêt. »
Puis il s'écria :
— Le capitaine s'abuse! Je ne soigne pas les femmes, moi... Et puis je ne suis pas un médecin civil... Je ne donne pas de consultations, surtout le dimanche.
Son valet de chambre attendait la consigne.
Le major le laissa au port d'armes et se dirigea vers l'anlichambri-, dans laquelle il entra.
Il eut un geste étonné en voyant deux femmes, dont l'une portait un enfant sur les bras.
— Ah çà ! grommela-t-il, on prend ma maison pour Lariboisière. Rose s'avança.
— C'est moi, monsieur le major, qui..
Elle ne trouvait plus les mots. ^^
Le docteur la regardait dans les yeux.
Il avait été frappé tout de suite par la cruelle antithèse que ses yeux de savant constataient à première vue. Cette femme très grande, bien taillée, aux épaules développées, aux hanches larges, cette femme, qui présentait toutes les apparences de la robustesse, était menacée par la phtisie.
Le major n'était pas seulement chirurgien ; en même temps que la lancette, le scalpel et le bistouri, il savait tenir une plume. 11 avait publié un savant ouvrage sur la tuberculose dans l'armée. Toutes les maladies de poitrine l'intéressaient vivement.
Il s'empressa de faire entrer Rose Fouilloux dans son cabinet.
Madame Midoux resta dans l'antichambre avec Claudinet.
La tireuse de cartes, qui avait été un peu intimidée en voyant l'abord rude du praticien, augura mieux de sa démarche, quand elle ne se %it pas éconduite sur-le-champ.
Elle regarda craintivement le major. C'était donc là l'homme qui soignait' François Champagne, qui allait le rétablir, qui le rendrait à Rose.
Son œil était plein d'admiration et de reconnaissance.
Lui, froidement, l'examinait ; son diagnostic exercé trouvait des points
de repère sur ce visage que la terrible maladie marquait en signes encore imperceptibles pour les ignorants.
Il prit le poignet de Rose Fouilloux et compta les pulsations.
La pauvre fille tressaillit; dans l'œil clair du médecin, elle voyait à son tour quelque chose qui la terrifia.
Un éclair lui traversa le cerveau, une vision...
Elle balbutia:
— Mais, ce n'est pas pour moi que je viens.
Le major lâcha la main qu'il tenait, comprenant sa méprise et ne voulant pas que cette femme s'en aperçût.
— Tant mieux, dit-il. J'ai cru que vous étiez au service du capitaine et qu'il vous envoyait chez moi pour une consultation... Je m'étais trompé... Expliquez -moi ce qui vous amène.
Elle le renseigna, fit connaître sa position, et exposa humblement le but de sa visite.
Le major fronça les sourcils quand il entendit prononcer le nom de François Champagne.
Ce blessé l'intéressait vivement, d'abord parce que c'était un brave ji,arçon, qui était tombé au champ d'honneur, ensuite parce que le cas pathologique du blessé intriguait beaucoup le médecin.
Il s'écria:
— Vous l'avez vu tantôt... Racontez-moi ce qui s'est passé.
Rose obéit. Elle retraça l'état de prostration de François, puis le réveil de ses facultés quand il avait embrassé son fils. Enfin, elle expliqua comment la torpeur où il était plongé s'était dissipée à l'arrivée du capitaine.
— Tout cela n'est pas mauvais, opina le major... Cela ne prouve encore rien, mais il ne faut pas se plaindre... En somme, qu'est-ce que vous désirez ?
— L'autorisation de rester auprès du malade.
— Pauvre fille! se dit le major, si je lui refuse cela, je vais la désespérer et provoquer des complications dont sa maladie se passerait fort bien ; si je lui accorde la permission et que Champagne succombe, elle ne se relèvera pas de ce coup... Je suis bien embarrassé.
Il reprit tout haut :
— Venez demain à l'Hôpital vers dix heures, je vous dirai si je puis vous accorder ce que vous me demandez.
— Ah ! monsieur le major, vous ne me refuserez pas.
— Cela dépendra de la nuit passée par votre fiancé.
Soudain, le médecin prêta l'oreille. 11 entendait Claudinet qui toussait dans l'anlicliambre.
Rose Fouilloux, qui suivait les moindres mouvements de sa physionomie, dit au docteur :
— Cest mon fils, celui de Champagne... Il est enrhumé. Le major se dirigea de nouveau vers l'antichambre.
— Entrez! commanda-t-il à la cuisinière, qui tenait l'enfant. Et son regard énigmatique s'arrôta sur Claudinet, tout en disant :
— Il est gentil, ce gamin-là... Alors, c'est un petit sapeiir?...
Rose eut un pâle sourire et acquiesça de la tête avec une légère confusion.
— Il deviendra un grand et beau garçon... Il n'aura qu'à ressembler à son papa et à sa maman.
Au fond de lui-même, le médecin réfléchissait:
— Voici un enfant procréé par deux êtres qui semblaient avoir tout ce qu'il fallait pour vivre... Le père est en danger mortel à la suite d'un accident; la mère est tuberculeuse... Ce pauvre petit moutard ne me paraît pas destiné à faire de vieux os... C'est dommage!
Il se fit renseigner par Rose touchant Claudinet et il retrouva les phénomènes morbides qu'il attendait.
Sa conviction était établie. Le petit garçon, à moins d'un miracle, ne verrait pas la vingtième année.
Il tapota la joue de Claudinet qui lui fit une risette.
— A demain, dit le major... Si le mieux continue, votre ami Champagne reprendra promptement son service... C'est tout ce que nous demandons, n'est-ce pas?
Il reconduisit les deux femmes et l'enfant jusqu'à la porte. Puis, une fois seul, il médita.
— Ah ! fit-il avec le découragement du médecin qui se heurte en vain à l'implacable puissance du mal, pourquoi diable ces ètres-là viennent-ils au monde ?
A cette pensée philosophique succéda l'âpre satisfaction du praticien qui a pu étudier de nouveaux sujets, dont le cas le passionne, et le major murmura en se rendant à la salle à manger :
■ — Tout de même je n'ai pas perdu mon dimanche.
François Champagne, après les visites qu'il avait reçues, était retombé dans son atonie ordinaire.
Il s'était remis à sommeiller; et il avait été impossible de lui faire avaler quoi que ce fût.
La nuit, la somnolence fut plus accentuée. L'infirmier de garde crut y voir une amélioration.
Eilc lit cucaJrer la décoralioa et la plaça au-dessjs du portrait de François. (Page 30.3.-)
Le lundi matin, le mcdecin-niajor, entouré de ses e'Iôves, s'arrêta longuement devant le lit de François.
Le praticien diagnostiqua la me'ningite.
Le blessé était perdu.
Le major n'oublia pas Rose, qui l'attendait au bureau de l'hôpital.
— .Ma pauvre fille, dit-il à la tireuse de cartes, l'état de votre ami s'est aggravé.
Rose Fouilloux devint livide.
— Je vous autorise à rester auprès de Champagne; mais, c'est à la
condition que vous vous montrerez courageuse... Tant qu'il reste de la vie, il reste de l'espoir.
Il laissa la malheureuse terrifiée.
L'officier comptable appela un interne, qui donna à Rose un cordial.
La tireuse de cartes, après une crise de larmes, releva la tète. Elle retrouvait son intrépidité de fille du peuple qui, après avoir payé son tribut à la faiblesse humaine, redevient vaillante, courageuse et presque rJsignée.
Est-ce que les cartes n'avaient pas parlé ?
Elles étaient sincères. François avait doucement raillé sa maîtresse, quand celle-ci lui avaitaffirmé qu'elles ne mentaient pas, l'infortuné devait L'Ire revenu de son erreur.
Alors, tout allait s'écrouler ? François mort. Rose se sentait incapable de lui survivre. ^^
Elle sentit dans la poitrine quelque chose qui la rongeait; elle ne s'en était aperçue que depuis l'accident arrivé à Champagne.
Que deviendrait Claudinet?
Toutes ces réflexions poignantes se succédèrent dans l'esprit de Rose Fouilloux en quelques secondes.
Il lui sembla qu'elle n'était plus la même et qu'une partie de son cœur lui était arrachée.
Guidée par un employé, elle monta à la salle Villars.
Elle couvrit de baisers la tête de François et sanglota pendant quelques minutes; puis, une sombre résignation se lut dans ses yeux.
Elle s'assit au chevet du blessé et lui parla doucement, comme si le père de Claudinet pouvait l'entendre.
Rose, éperdue, gardait pourtant une lueur de raison. Elle se demanda pourquoi elle n'épouserait pas François in extremis.
Elle voulait croire, jusqu'à la fin, qu'un miracle se produirait et que le malheureux pompier, après avoir été à deux pas de la mort, serait sauvé par ce médecin si savant; ce ne serait pas le mariage contracté dans ces pénibles conditions qui pourrait empêcher François de se rétablir, et Claudinet serait légitime, quoi qu'il arrivât.
La tireuse de cartes fit part de ses intentions au capitaine de Champagne; l'officier lui rédigea une demande, quidevait suivre la filière hiérarchique, suivant la tradition. Malgré l'urgence, les formalités demanderaient au moins trois jours.
Rose alla trouver l'aumônier, qui promit de se rendre dans les bureaux de la place de Paris, où il exciperait du cas de force majeure pour hâter une solution.
Quand les journaux annoncèrent que contrairement à toutes les prévi-
sions, l'état de François Champagne ne laissait plus d'espoir, il y eut dans la population parisienne une telle explosion de tristesse que les pouvoirs publics commencèrent à s'occuper de la victime.
Les journaux donnèrent le portrait de François avant l'incendie, puis un croquis, d'un effrayant réalisme, le montrait sur son lit d'hôpital, la tète enveloppée de bandelettrs.
On rappela les actes de courage accomplis par le sapeur-pompier.
C'était la sixième personne qu'il arrachait à la mort.
On réédita le compte rendu des sinistres, et le rôle glorieux du héros fut mis en relief.
Une feuille disait avec une triste ironie :
« Pour tout cela, on avait décidé que François Champagne seraitcaporal. Le malheur veut que ce brave garçon, en admettant qu'il en réchappe, ce qui paraît improbable, reste de longs mois sans pouvoir reprendre son service.
« Comme il faut six sauvetages pour un galon, on comprend que l'avancement ne peut être rapide dans le corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris. »
Un autrejournal parla discrètement des amours de François et de l'existence de Claudinet.
Ces dernières révélations exaltèrent davantage encore la commisération publique.
Le pauvre François Chaniipagne fut le héros du jour.
Le préfet de police, accompagné de son secrétaire, se rendit aux Récollets et félicita officiellement le moribond.
Ce ne fut pas tout. Grâce au formidable mouvement de l'opinion publique, il fut décidé, en conseil des ministres, que cette victime du devoir recevrait la croix de la Légion d'honneur.
C'était une suprême consolation que l'on voulait offrir au mourant; le nouveau chevalier ne figurerait pas longtemps sur les cadres actifs de la grande chancellerie.
C'était certainement l'homme que l'on récompensait; mais c'était aussi l'esprit de sacrifice et de dévouement qui l'animait, pour que d'autres sauveteurs marchassent sur les traces de leurs devanciers.
Quoi qu'il en fût, la nouvelle de cette récompense, à peu près posthume, fut accueillie chaleureusement par tout le monde.
Le soldat qui défend son drapeau et qui tombe sur le champ de bataille est glorifié justement ; le sapeur-pompier qui lutte contre un fléau, qui, loin de chercher à donner la mort, sacrifie son existence pour sauver son semblable, est aussi grand que le premier.
Dans notre beau et bon pays de France, quia tous les dévouements, tous les courages et tous les héroïsmes, ouest excellent juge en pareille matière.
300 LES DliUX GOSSES.
Le colonel des sapeurs-pompiers fat chargé par le ministre de la guerre de remettre la croix à François Champagne.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis l'incendie de la rue de Prony.
Le sort avaitétéd'une cranté inouïeen infligeant toutes ces souffrances au malheureux pompier. Il aurait mieux valu qu'il mourût sur-le-champ.
Les rideaux du lit avaient été changés; les draps étaient d'une blancheur éclatante.
La croix étincelante, tranchait sur cette note blanche, qui faisait penser au linceul.
La croix ! expression sublime qui rappellera toujours celle du Christ et celle des martyrs !
François allait en s'affaiblissant de plus en plus.
L'effroyable inllamraation des méninges n'avait pu être enrayée, malgré les compresses de glace appliquées sur la tète du malade.
Aprcsavoir beaucoupsouffert, François éprouvait un soulagement relatif. Sa pauvre figure émaciée ne se contractait plus sous les affres de la douleur.
Les yeux étaient vitreux, cependant on eût dit qu'une coiu-le llamme les traversait par moments. Peut-être n'était-ce là qu'un jeu de lumière ; la salle était inondée de soleil ; un rayon se jouait sur l'émail de la décoration.
Le colonel et tout son état-major ; le médecin en chef et tous ses élèves ; les infirmiers et les principaux employés de l'hôpital militaire des Récollets, emplissaient la salle Yillars, qui n'avait jamais vu une aussi nombreuse et aussi brillante affluence.
Le délégué du ministre de la guerre, le chef de cabinet du ministre de l'intérieur et le secrétaire du préfet de police arrivèrent à leur tour et occupèrent les places que la hiérarchie administrative leur assignait.
La presse parisienne était représentée.
Le silence absolu qui régna à ce moment étreignil tous ces hommes au plus profond du cœur.
L'émotion fut si intense que plus d'une larme coula sur les plus mâles visages.
Pour ne pas gêner la faible respiration du blessé, un cercle s'était formé sur les indications du médocin-major.
Chacun voyait planer au-dessus du chevet la grande ombre de la mort qui commençait à envahir la pâle physionomie de l'obscur héros.
Le colonel s'avança :
— François Champagne, dit-il d'une voix impressionnante, au nom du peuple français, vous êtes nommé chevalier de la Légion d'honneur. L'officier supérieur épingla la croix sur la poitrine du mourant.
François ouvrit les yeux très graads ; il eut un instant de lucidité.
Sa main décharne'e et tremblante toucha le joyau ; un bonheur suprahumoin illumina ses traits.
Il était comme transfiguré.
François Champagne était aussi beau que dans cette nuit épouvantable oîi il apparaissait sur le balcon de la maison incendiée dans un rayonnement d'apothéose.
Puis ce rayonnement disparut progressivement ; l'auguste sérénité de la mort le remplaça ; mais les dernières minutes de la vie du pompier étaient adoucies par la plus grande consolation qui puisse être prodiguée à un soldat.
Dans un coin de la salle, abîmée par la plus effroyable douleur, Rose, la tête dans les mains, souffrait plus que le pauvre ami dont elle allait être séparée éternellement.
Etienne Poulot, qui était resté au dernier rang, pleurait comme un enfant.
Il se dirigea vers Rose, et, silencieusement, lui prit la main.
Tous les deux se regardèrent, les yeux pleins de stupeur; ce fut alrocement navrant.
Le cortège officiel se dispersa.
La grande salle pleine de monde redevint à peu près vide.
Il ne restait plus auprès du lit 14 que le médecin-major, Rose Fouilloux et Etienne Poulot.
Le médecin regardait avidement ce malheureux qu'il ne pouvait plus disputer à la mort.
Il sentait que tous les efforts seraient inutiles, et pourtant il aurait voulu lutter jusqu'au bout.
Le savant praticien s'inclina enfin devant la réalité ; il se trouvait bien en présence de l'Inéluctable.
Le devoir de la science était terminé. Il ne fallait pas, par de dernières expériences hasardeuses destinées à prolonger de quelques minutes cette existence irrémédiablement condamnée, aggraver l'agonie de ce brave.
Le malheureux avait bien gagné le droit de mourir en paix.
Le médecin se retira, grave, austère, impénétrable.
— C'est fini ! gémit Rose.
— Non, l'épondit Etienne.
En effet, François Champagne passa encore la journée et la nuit.
Rose eut le temps de faire apporter Claudinet pour qu'il donnât à son père le suprême baiser.
Le cher bébé ne pouvait comprendre que la mort du soldat allait avoir les plus affreuses conséquences, pourtant il se montra bien trisle.
Ses petits yeux brillèrent en voyant '.a croix de la Légion d'honneur, que l'on avait replacée sur le drap blanc.
L'auniùnicr vint pour confesser François; celui-ci était incapable Je comprendre, incapable de parler.
Le prêtre fit les demandes et les réponses, puis il administra le mourant suivant le rituel adopté en pareil cas.
L'heure de la visite sonna.
Les médecins arrivèrent. On eût dit que le moribond les attendait pour faire le grand voyage.
Il s'agita dans le lit; ses lèvres remuèrent sans laisser passer le moindre son ; puis des mots entrecoupés, des phrases incohérentes s'échapperont de sa gorge contractée.
Tout à coup, François Cluimpagne parvint à se dresser sur son séant.
Au milieu du saisissement général, la voix du sapeur-pompier retentit très distinctement.
Il proféra :
— Etienne !... L'échelle... Encore sauver des enfants!... Claudinel !... Rose!... Toujours!... Tou...
Il n'acheva pas. Il trépassa doucement, son héroïque sourire de Bourguignon sur les lèvres.
Il avait revu, dans le dernier éclair de raison, les coteaux ensoleillés do Suint-Jean-des-Vignes.
Il croyait y vivre, comme la chanson de Jean Noël ;
Entre sa femme et sou enfant...
La ville de Paris se chargea des obsèques de François Champagne.
Le vieux père, qui devait venir pour la noce, fit le voyage pour conduire Je deuil de son lils.
Rose était folle de douleur. On crut que sa raison allait sombrer.
Par une ironie atroce, en rentrant du cimetière, la mère de Claudinct trouva chez elle la lettre administrative qui permettait au «sapeur-pompier François Champagne de contracter mariage sous les drapeaux ».
Le soir, la tireuse de cartes se mettait au lit, en proie à une fièvre ardente; pendant quatre jours elle délira.
Une garde-malade la veillait et donnait ses soins à Claudinet, qui toussait toujours.
La cuisinière du boulevard Richard-Lenoir venait voir son amie aussi souvent qu'elle le pouvait; Etienne Poulot venait également fous les jours.
Le médecin qui soignait Rose coujia la fièvre cérébrale. La tireuse de
cartes retrouva fcs facultés ; elle pleura de longs jours el de longues nuits ; cela la soulagea.
Quand François Champagne avait rendu le dernier soupir, Rose avait obtenu la permission de garder la croix si chèrement gagnée par son ami.
Elle fit encadrer la décoration et la plaça au-dessus du portrait de François.
Pendant d'interminables heures, Rose Fouilloux méditait devant ces souvenirs.
Elle songeait à l'avenir de Claudinetet elle se demandait s'il ne vaudrait pas mieux qu'elle cédât son établissement et qu'elle se retirât à la campagne.
Claudinet était chétif ; le grand air lui donnerait des forces.
Eh bien! non! Rose ne se résignerait jamais à quitter Paris. Elle y avait connu François Champagne ; il y était enterré ; elle y resterait.
L'automne vint, et avec lui la chute des feuilles; la tireuse de cartes tomba dans une langueur profonde. Madame Midoux voulut secouer cette torpeur.
— Voyons ! dit-elle, avec une brusquerie amicale, il faut songer à votre fils... Soignez-vous... Ne vous laissez pas abattre ainsi... On ne vit pas avec les morts... Moi je sais ce que c'est... J'ai perdu mon mari et mes deux enfants...
Rose, l'œil hagard, contemplait cette femme, qui avait pu survivre à ces atroces malheurs, et elle murmura :
— Comment a-t-elle fait ?
Madame Midoux poursuivit, toujours avec le ton autoritaire imposé par la situation :
— Je veux que vous m'écoutiez... Vous comprenez bien que je ne vous laisserai pas tomber malade, à votre tour... Que deviendrait votre pauvre petit Claudinet?
De nouveau, les sanglots montèrent à la gorge de la tireuse de cartes ; elle voulut les refouler ; il en résulta une quinte effroyable, qui dura plus de cinq minutes.
— Vous voyez, reprit ma lame Midoux, quand Rose eut à peu près cessé de tousser; vous n'êtes pas raisonnable... Vous vous faites du mal.
La malheureuse, haletante, s'essuyait le front couvert d'une sueur glacée.
— Attendez ! s'écria la cuisinière, je vais vous préparer quelque chose... Ça vous fera plus de bien que toutes les drogues... Ça vous remettra l'estomac.
Madame Midoux avait vu une bouteille de vin blanc sur le buffet. Elle en vida les trois quarts dans un saladier, fit fondre six morceaux de sucre dans un peu d'eau et coupa un citron par tranches.
30i LES DEUX GOSSES.
Puis elle cliercha encore et trouva de la cannelle, qu'elle ajouta à la mixture.
Elle remua le tout avec une cuillère.
— Tenez ! dit-elle en revenant dans la salle à manger; vous allez boire cela avant de vous coucher... Demain vous m'en direz des nouvelles... Ça s'appelle un bischof.
Madame Midoux alla embrasser Claudinet, qui dormait déjà dans son petit lit; elle serra la main de la tireuse de cartes et retourna chez ses palrohs.
Rose Fouilloux but machinalement; il lui sembla que celte boisson cautérisait ses plaies intérieures.
Le deuxième verre lui fit encore plus de bien que le premier.
Une douce chaleur imprégnait tout son être.
En buvant, elle regardait la croix de François Champagne, comme sous Vintluence d'une sorte d'hypnose.
Elle vida le contenu du saladier. La douceur augmentait; des rêves vagues enveloppaient la tireuse de cartes.
Elle se sentit beaucoup moins malheureuse. Ses pensées flottaient dans une brume apaisante. Pendant quelques heures, ce fut l'oubli.
Voilà comment Rose Fouilloux s'enivra pour la première fois.
Georges et Hélène avaient atteint le. paroxysme du bonheur. Ils croyaient que ces délices seraient perpétuelles.
Leur bonheur rayonnant illuminait le château de Kerlor.
La comtesse douairière, heureuse au delà de toute expression, ne senlail plus le poids des années.
Carmen, malgré la très vive tristesse que lui avait causée le départ de Robert d'Alboize, voulait prendre part à la félicité générale.
Quand Hélène rappelait à sa belle-sœur que c'était à elle qu'elle devait cette joie divine, le cœur de mademoiselle de Kerlor se fondait et elle étreignait longuement la jeune comtesse, qu'elle avait en effet arrachée au plus cruel désespoir.
— Jamais je ne pourrai m'acquitter envers toi, soupirait Hélène.
Cinq jours après le mariage, vers dix heures du matin. Georges entra chez sa femme.
Il était ])àle et tenait un journal à la main; c'était la Df'pcchc, de Brest.
Hélène vit tout de suite l'air préoccupé de son mari.
Georges tomba aux genoux de sa femme. (Page 309.)
- Que se passe-t-il ? demanda la jeune femme, lout de suite très émue
- Lne chose à laquelle je ne puis encore croire, répondit Georges
tn effet, il était plus stupéfait qu'attristé. Ce qu'il venait d'apprendre Un paraissait tellement extraordinaire, qu'il se refusait à.y ajouter foi
Dans les dernières nouvelles, insérées en première colonne, le correspondant de Pans avait télégraphié à son journal •
biènl'''' T '^V'"'' '° ^'"''^ ^"'^ ^"^ ^^ disparition du financier b.en^connuRonan-Guinec.LeC,.-^.>,^„,.W^./'0....a suspendu ses paie-
— Eh bien! fit Hélène, qu'est-ce que celasigailie .' II répliqua :
— Nous avons plus d'un million de placé dans cet établissement.
— Ah ! mon pauvre Georges ! s'écria Hélène.
— Si ces trois lignes sont exactes, coutinua-t-il, nous sommes ruinés.
— Mon Dieu! quel coup pour notre mère. 11 pressa sa femme dans ses bras.
— Chère âme! dit-il, vous avez tout de suite pensé à la pauvre femme à qui ce malheur sera le plus sensible... Merci!
— Voyons, Georges, reprit-elle,ne vous désespérez pas ainsi... Attendez la confirmation de ces nouvelles.
De sa main nerveuse, il s'étreignit le front. Il murmura :
■ — Jacques ! mon ami Jacques Ronan-Guinec m'aurait aussi odieusement Irompé!... Ce n'est pas vrai, voyons!
A son tour, la jeune femme enlaça son mari.
La vaillance native des Penhoët se réveillait en elle. Des larmes s'échappèrent de ses yeux, non qu'elle pensât à cette fortune qui pouvait èlre engloutie, mais parce qu'elle se rappelait le jour oîi le marquis, son père, avait tenu un langage analogue à sa femme.
— Mais ce serait affreux ! reprit Georges avec véhémence. Il relut l'information de la Dépt'che.
Alors, les souvenirs lui revinrent en foule.
Depuis quelque temps, bon nombre de ses amis lui avaient parlé de Ronan-Guinec; ils l'avaient fait sur un ton singulier.
Georges avait repoussé avec force les insinuations à l'adresse de son camarade de collège ; il avait même refusé d'entendre tout ce qu'on voulait lui dire.
Ronan-Guinec menait la vie à grandes guides ; il avait pour maîtresse une danseuse de l'Opéra; il était propriétaire d'une grande écurie de courses; tout cela importait peu à M. de Kerlor.
Au contraire, il semblait ravi que son vieux camarade fît parler de lui à Paris.
Cela prouvait que Jacques prospérait et que le Crédit gniéral de l'Ouest devenait une puissante institution de crédit.
Evidemment, une fortune si rapide ne pouvait que déchaîner l'envie ou faire trembler les provinciaux pusillanimes s'imaginant que la finance en était restée au temps de l'Ecossais La\y.
L'argent confié à Ronan-Guinec produisait des intérêts dont le taux progressait sans cesse. Pourquoi l'établissement aurait-il périclité?
Cependant, M. de Kerlor, enlisant les lettres de félicitations qu'il avait reçues à l'occasion de son mariage, avait été très étonné de ne pas trouver un mot de son ami.
lUX GOSSES.
Tout d'abord, il avait espéré que Jacques viendrait à Kerlor, puis il s'était rendu compte que l'invitation lui avait été adressée un peu tardivement à Paris.
En outre, elle avait pu s'égarer, au milieu des communications reçues par centaines au Crédit ijéni-ral de P Ouest.
Georges ne s'était pas appesanti oulre mesure sur le silence de son camarade. Il venait certainement d'un retard ou d'un malentendu qui s'expliquerait bientôt.
Aujourd'hui, tout ce faisceau de présomptions frappait le comte.
La nouvelle de la Dépêche était donc des plus vraisemblables.
(îeorges eut un brusque mouvement d'énervement.
— Mon ami ! fit Hélène avec les plus tendres inilexions, ne vous Irritez pas ainsi.
Il lui pressa la main doucement, semblant s'excuser de n'avoir pas dominé cet emportement naissant, et reprit : ,
— Jacques Ronan-Guinec est mon plus vieux camarade,.. C'était un garçon très droit et très sûr... Je ne dirai pas que nous lui avons confié notre fortune, le terme ne répondrait pas à ma pensée. Nous avons placé notre argent dans le Crédit général de l'Ouest, parce que nous estimions qu'il n'aurait pu être mieux ailleurs... Ma mère et ma sœur avaient encore plus confiance que moi, si c'est possible, en Ronan-Guinec... C'était, au sens moral du mot, un véritable séducteur.
Hélène répondit:
— Peut-être a-t-il été accablé par des malheurs successifs.
Georges tressaillit profondément. Il savait à quel point sa femme avait la nette perception des faits.
Il s'attendait à ce qu'elle contestât avec lui la valeur de l'information télégraphique. Hélène n'avait-elle pas dit tout d'abord qu'il fallait attendre de nouveaux renseignements?
Sa conviction était-elle déjà établie, après les explications sommaires que Georges venait de lui fournir?
La jeune comtesse de Kerlor s'écria :
— Voulez-vous que nous examinions froidement cette situation et admettre qu'elle soit désespérée...
— Ce n'est pas possible ! interrompit M. de Kerlor.
— J'estime que vous devez tout faire au monde pour que notre mère n'en soit pas brusquement prévenue.
— Vous avez raison.
— Il faut que Carmen, avec toutes les précautions qu'elle saura prendre, mette la comtesse au courant des rumeurs qui se propagent.
— Ne vaut-il pas mieux attendre que j'aie reçu de Paris les éclair-
cissements que je vais immédiatement demander par le télégraphe?
— Songez, mon ami, que notre mère va réclamer ses journaux; ceux de Paris seront ici dans quelques heures... En outre, madame de Kerlor lit toujours la Dépêche diVàai le déjeuner.
— Tout cela est vrai, reconnut Georges.
11 eut un nouvel accès de colère, et il s'écria :
— Le misérable!... Son infamie n'aurait pas de nom', s'il nous avait réellement volés.
— Vous n'admettez pas un aflVeux concours de circonstances, dont ce malheureux aurait été victime?
— Ah ! vous êtes bonne, vous, Hélène! Vous êtes miséricordieuse... Moi, je ne pardonne jamais.
11 était si animé, ses yeux lançaient de tels éclairs, que la jeune l'cmme le regarda très affligée.
Hélène poursuivit doucement :
— Carmen a le même* tempérament que vous ; je crains maintenant qu'elle ne manque de sang-froid pour annoncer cette fâcheuse nouvelle à la comtesse.
— Alors, qui s'en chargera? demanda Georges, qui semblait être de l'avis de sa femme.
— Moi, répondit simplement Hélène.
H' y eut dans les yeux de M. de Kerlor une véritable reconnaissance.
— Vous, Hélène !
— Oui, mon ami... Tout d'abord, je vous ai vu avec peine accorder plus d'importance qu'il ne convient à mes premières impressions, qui ont été tout instinctives...
— Vous ne croyez pas à la culpabilité, au déshonneur de Ronan- Guinec ?
— 11 faut des preuves pour que je me prononce... Ce que je n'admettrai jamais, c'est que cet homme, que vous avez jugé digne d'être votre ami, ail usurpé votre affection à ce point.
— Vous êtes la générosité même !
— Maintenant, il est évident qu'il se passe quelque chose de très grave.. . Cette information ne peut avoir été inventée.
— Alors, Jacques est coupable!
— Nous l'ignorons...
— Je ne vois pas de milieu...
— Parce que vous êtes extrême en tout, mon ami.
— Oh ! certes, j'ignorerai toujours la duperie des circonstances .atténuantes... Un homme accusé est innocent ou il est criminel... S'il est condamné, je veux qu'il soit frappé sans pitié.
Son exaspération le reprenait, malgré les efforts que faisait Hélène pour le maintenir sous son influence bienfaisante.
Cette implacabilité causait à la jeune femme des appréhensions irraisonnées encore, mais qui lui semblaient constituer elle ne savait quelles dangereuses et vagues menaces pour l'avenir. A tout prix, elle chercherait à obtenir de son mari qu'il ne cédât plus aussi facilement à la violence de son caractère.
Georges était si bon dans les circonstances ordinaires de la vie.
Madame de Kerlor poursuivit :
— Voilà ce que je vais dire à notre mère : Certains bruits fâcheux, touchant votre fortune, alarment votre fils... Rien ne prouve qu'une catastrophe soit imminente... Si, pourtant, il fallait compter avec une grosse perte d'argent, Georges entend que vous ne la subissiez pas. Il veut que rien ne soit changé dans votre existence et que vous puissiez continuer vos bonnes œuvres... Lui et moi nous sommes jeunes; nous nous aimons par-dessus tout... Nous demanderons au travail de réparer les brèches faitesà notre situation personnelle... En ce qui me concerne, jo n'aurai que peu de mérite à partager la destinée de mon mari, puisqu'il m'a épousée pauvre et que mon père, le marquis de Penhoët, ne s'est jamais laissé abattre par l'adversité.
Georges tomba aux genoux de sa femme. Il l'enveloppa de ses plus chaudes tendresses. Une fois de plus, il admirait la noblesse d'Hélène. Il murmura :
— Je ne saurais vous exprimer, ma bien-aimée, à quel point votre désintéressement me touche... Mais je ne veux pas accepter cette abnégation... Ma mère aussi refusera votre sacrifice.
— Abnégation! sacrifice! répéta-t-elle, avec son angélique douceur, je fais uniquement mon devoir, comme vous ferez le vôtre...
Il répliqua :
— Avant tout, je tiens à vous déclarer que j'approuve absolument ce que vous avez dit touchant l'existence de notre mère... Il ne faut pas qu'elle change ses habitudes et restreigne son budget de dépenses... Vous avez fait remarquer avec votre délicatesse exquise que les pauvres pourraient toujours compter sur elle... Mais je ne veux pas que vous vous immoliez, vous, mon adorée!... J'entends, au contraire, vous donner le luxe indispensable à votre beauté... Ma femme sera la plus enviée des femmes,
— Mon bon Georges, pourquoi me méconnaissez-vous?... 'Vous savez pourtant bien que je ne suis nullement séduite par les puérilités mondaines.
— Vous seriez riche, Hélène, que je ne chercherais peut-être pas à faire violence à votre modestie ; mais vous avez été trop malheureuse, pour que
je ne veuille pas forcer le sort à vous donner une revanche éclatante... Je tiens essentiellement à vous rendre la brillante position pour laquelle vous étiez failo... Je réparerai les injustices dues à la fatalité... C'est un hommage que je vous rendrai... Je vous le dois à vous et à vos parents... J'ai contracté une grosse dette envers le marquis et la marquise de Penhoët en vous épousant... Leur mémoire m'est chère... Ils me béniront quand ils verront à quel point j'ai compris mes devoirs.
La jeune femme fondit en larmes; elle se précipita à son tour dans les bras de son mari.
Ils oubliaient tout en ce moment.
— Ah! Georges, reprit Hélène, avec un accent de reconnaissance éperdue, vous voulez donc que, malgré le don de toute mon âme, je ne puisse vous aimer autant que vous le méritez?
— Ma chère femme ! mon cher amour!
— Allons ! fit-elle, se dégageant lentement et progressivement de l'étreinte, l'incident qui nous a tant affectés nous a rappelé que nous n'échappions pas aux misères de l'humanité... Notre bonheur était trop complet... Soyez tranquille, il reste intact... Fasse le ciel que nous n'avions pas à supporter d'épreuves plus cruelles.
— Non... Uélène!... Rien n'atténuera notre joie... Le coup qui va nous frapper n'effleurera pas notre félicité conjugale.
— Que comptez-vous faire si, réellement, votre fortune est compromise?
— En regagner une autre.
L'œil de M. de Kerlor s'emplit de visions lointaines. 11 redevenait l'homme que nous avons vu au début de ce récit, rêvant de la vie aventureuse sous les tropiques, sans souci du danger, surmonlant les plus grosses difficultés à force de patience, d'adresse et de courage.
Carmen avait souvent dit à Hélène que Georges, en vrai Breton, fils et petit-fils de marins, se passionnait pour les pays d'outre-raer.
La fille du marquis de Penhoët ne pouvait s'effrayer de ces goûts, puisque son père, lui aussi, avait le tempérament d'un explorateur.
— Nous partirons, poursuivit M. de Kerlor.
— Où vous voudrez et quand vous voudrez.
— J'ai commis une imprudence en permettant à Jacques Ronan-Guinec de disposer de toute notre fortune... Je réparerai cette faute.
— Je vous suivrai partout.
— Notre exil volontaire durera quelques années.
— Elles passeront bien vile.
Georges de Keiior poussa un soupir; son exaltation cessa ; il hocha la tête avec tristesse.
— Nous oublions, dit-il, que nous ne sommes pas seuls au monde.
— Oui!... Que deviendrait notre mère?... Que deviendrait noire sœur? fit à son tour Hélène.
Georges reprit :
— Pauvre maman !... Elle n'est plus jeune... Sa santé était bien ciiancelante avant votre arrivée... La séparation serait terrible !
II ajouta, surexcité de nouveau :
— Ah ! ce Ronan-Guinec !... Je voudrais que... Hélène lui mit la main sur les lèvres pour l'apaiser
— Raisonnons, Georges, voulez-vous?... Écoutez-moi... N'ayez pas ce visage contracté... Ne m'aimez-vous plus?
— Cher ange !
— Eh bien! souriez-moi.
Il obéit, dompté une fois de plus.
— Il me semble, poursuivit-elle, qu'en tout ceci nous avons oublié une chose qui a son importance.
— Laquelle?
— Votre femme possède cinq cent mille francs, ou du moins, elle les possédera bientôt.
— Oh! non! protesta Georges, je ne veux pas toucher à votre patrimoine.
— Et moi, j'entends que vous disposiez de cette somme, car elle est à nous.
Il eut un nouveau geste de dénégation.
La jeune femme ajouta d'une voix très ferme :
— Ici, mon ami, vous n'êtes plus le seul maître.
— Ma chère enfant, vous ne réfléchissez pas que...
— Je réfléchis à tout, au contraire... Comment doterez-vous Carmen s'il ne vous reste plus rien?
— Eh quoi! Vous voulez?...
— Je veux que ma sœur ne voie pas son bonheur compromis par une misérable question d'argent, le jour oîi elle aura résolu d'épouser un liomme qu'elle aimera. Il nous est impossible de quitter la France sans avoir assuré l'avenir de Carmen.
— C'est vrai ! murmura Georges... Je vous demande pardon, Hélène, de vous avoir forcée à me rappeler l'intégralité de mes devoirs... Je suis si bouleversé, voyez-vous, si désorienté, je puis si peu admettre pour vous cette ruine, que mes pensées n'ont plus d'esprit de suite... Je ne sais qu'une chose, c'est que je vous aime mille fois plus encore.
Carmen entra ; elle embrassa son frère et sa belle-sœur Elle remarqua tout de suite leur émotion et s'en affecta. Elle demanda avec la plus inquiète sollicitude :
— Qu'y a-t-il ?
— Ton frère va le l'apprendre, répliqua Hélène... J'espère que tu te consoleras comme moi.
— Mon Dieu, mais... Je vous en supplie, apprenez-moi ce qui se pa«se.
— Puis-je voir notre mère? interrogea la jeune comtesse.
— Oui...
■ — Comment a-t-elle passé la nuit?
— Bien... Mais pourquoi cette question?... A.h ! je veux savoir ce que vous me cachez.
Georges répondit :
— Je vais t'édifier, ma petite Carmen, pendant qu'Hélène s'entretiendra avec notre mère.
La jeune femme sortit, laissant le frère et la sœur en présence. Carmen se passa la main sur le front et murmura :
— Voyons ! Je rêve?... Je ne puis supposer qu'entre toi et Hélène... 11 s'écria •
— Non!... iN'aie pas cette pensée impie... Hélène est la plus exquise, la plus parfaite des créatures.
— Mais enfin, qu'y a-t-il ?
— Écoute.