DÉVOUEMENT
En quelques mots, M. de Kerlor mit sa sœur au courant des faits.
Carmen l'écoutait avec une douloureuse surprise. Personnellement, la ruine ne l'affectait pas trop; elle ne savait pas exactement la valeur de l'argent ; elle en ignorait la puissance ; en outre, elle ne s'expliquait pas comment les titres qui étaient dans le coffre-fort familial pouvaient du jour au lendemain devenir des papiers dépréciés, ne représentant plus qu'une somme infime; mais ce qui la saisissait tout de suite, c'était l'effet de cette nouvelle sur l'esprit de sa mère.
La comtesse douairière avait 600,000 francs dans les caisses du Crédit général de t Ouest; la part de Georges et de Carmen, revenant de la succession de leur père, s'élevait à 250,000 francs pour chacun ; c'était donc une somme de 1,100,000 francs qui serait engloutie dans ce désastre financier.
C'était toute la fortune liquide des Kerlor ; le château et ses dépendances, leur maison du Parc-aux-Princes, aux portes de Paris, représentaient cinq fois ce million ; mais la comtesse douairière ne voudrait jamais vendre la moindre parcelle de ce patrimoine.
Il tendit la main à Georges, qui la serra aûectueusement. (Page 316.J
Georges expliqua à Carmen les intentions d'Hélène.
Le cœur de mademoiselle de Kerlor bondit en constatant une fois de plus comment sa petite amie, sa sœur reconnaissait ce qu'on avait l'ait pour elle. Elle n'éleva pas les mêmes objections que Georges au sujet de l'argent offert par Hélène; il est vrai que M. de Kerlor n'avait pas été jusqu'à dire à Carmen que la jeune comtesse voulait la doter.
Mademoiselle de Kerlor s'écria :
— J'ai sauvé Hélène, pourquoi refuserions-nous qu'elle sauvât notre
mère?... 11 ne faut pas nous le dissimuler, ce coup-là serait terrible pour elle si nous ne réussissions pas à laraortir.
— Oui. il faut avant tout que notre mère ne soit pas atteinte par ces événements... A nous trois, nous arriverons bien à lui éviter le choc.
L'heure du déjeuner était arrivée.
La comtesse douairière apparut au bras d'Hélène.
La maman était très pâle; malgré le tact de la jeune femme, la mère de Georges et d'Hélène était restée consternée, quand elle avait appris de quoi il s'agissait.
Puis, après quelques minutes d'affaissement, la douairière était resiée moins affectée.
Hélène ne cessait de la rassurer et de faire valoir toutes les bonnes raisons qui permettaient d'espérer encore; en outre, la jeune femme lui avait répété la conversation tenue avec Georges.
Quoi qu'il en fût, la maman regarda ses enfants avec découragement quand elle entra dans la salle à manger.
— J'ai télégraphié à Paris, s'écria Georges. Il ne faut pas nous désoler avant que la réponse nous soit parvenue... ^ioiis ne l'aurons guère avant ce soir.
— Ce petit Jacques, reprit la comtesse, a peut-être commis des imprudences... Je ne puis admettre qu'il se soit conduit en malfaiteur.
— Enfin! ajouta mademoiselle de Kerlor, il n'est pas possible que nous perdions tout... Si nous éprouvons quelques déboires, nous essayerons de réparer le mal... Les Kerlor sont au-dessus de ces misérables questions.
Grâce à Hélène surtout, la tristesse s'atténua bientôt. Si des fautes inévitables avaient été commises, on les réparerait. D'ailleurs on ne savait rien de précis. Des récriminations étaient inutiles.
Georges reçut, vers six heures du soir, un télégramme ainsi conçu : « Directeur eii fuite. Etablissement menacé de faillite. »
Le lendemain, M. Firmin de Saint-Hyrieix fit demander à la comtesse douairière l'honneur d'être reçu par elle.
Pendant que le diplomate attendait la réponse de madame de Kerlor. Georges entra dans le salon d'attente. Saint-Hyriei.x lui tendit les mains avec beaucoup de cordialité.
M. de Kerlor, malgré ses préoccupations, remarqua que l'attitude de leur voisin était beaucoup plus démonstrative qu'à l'ordinaire.
— Mon cher comte, dit Firmin, j'ai fait demander audience à madame votre mère... J'ai à l'entretenir d'un projet qui m'est cher.
Georges regarda son interlocuteur et pensa à Carmen.
Le mari d'Hélène, remarquant les assiduités du diplomate, n'avait pas été sans réfléchir quelquefois à leur but probable.
Bien que l'amour d'Hélène absorbât la plupart des pensées de Georges, M. de Kerlor ne pouvait oublierqu'il avaitdes devoirs de famille àremplir ; d'autre part, la conversation qui avait eu lieu, à table, le jour de l'excursion de Kernéach, avait frappé le jeune homme.
En principe, Saint-Hyrieix, malgré ses moments de froideur affectée, ne déplaisait pas à Georges.
M. de Kerlor eut une contraction des sourcils et ne répondit que par un geste évasif. H se disait que la ruine, qui se dessinait de plus en plus, allait placer Carmen dans une situation bien délicate, au point de vue d'une demande en mariage possible.
Ce n'était pas le moment de paraître encourager M. de Saint-Hyrieix, qui déjà, plus d'une fois, avec une patience et un tact tout professionnels, avait lancé quelques phrases préparatoires pour se rendre compte de l'état d'esprit de Georges.
Firmin se méprit tout d'abord sur la contrainte que le visage de M. de Kerlor reflétait, et il s'écria :
-^ Je puis me considérer comme voire ami, n'est-ce pas, mon cher comte?
— iN'en doutez pas, répliqua vivement Georges.
La gêne persistait cependant entre les deux hommes.
Saint-Hyrieix s'en émut d'autant plus qu'il connaissait la franchise traditionnelle de Kerlor.
En effet, on n'avait pas besoin d'étudier longuement Georges pour être fixé sur sa droiture.
Embarrassé, M. de Saint-Hyrieix voulut dissimuler ses inquiétudes; et, pour cela, il renonça à dire nettement pourquoi il était venu, bien que l'approbation du frère de Carmen lui eût été très précieuse.
Le diplomate choisit un autre sujet de conversation, ne se doutant pas du tout que ce changement d'entretien allait précisément lui donner le mot de l'énigme.
Il reprit, d'un air détaché :
— Eh bien! mon cher monsieur de Kerlor, j'espère que vous êtes moins infortuné que moi.
— Pourquoi?
— Vous voyez un homme qui vient de perdre cinquante mille frajicSj ô II qui les considère comme perdus.
Georges tressaillit.
— Mais, continua Firmin en souriant, cela ne m'afl'ecte pas outre mesure... La raison en est que je dois me trouver en illustre compagnie.
— Vous aviez des fonds...
— Dans le Crédit g en frai de l'Ouest, comme tout le monde, parbleu!... CeRonan-Guinec était l'homme àla mode... J'ai partagé l'engouement général... Et vous?
Georges n'aurait eu nul besoin, dans les circonstances ordinaires, de mettre M. de Sainl-Hyrieix au courant de ses affaires ; mais le frère de Garmen estima que son devoir était de parler, devant les projets qu'il supposait au diplomate.
— Nous perdons plus que vous, dit-il en hochant la tête avec ennui.
— Vraiment? fit Saint-Hyrieix avec une sollicitude très sincère... La déconfiture de cet individu vous atteint sérieusement?
— Très sérieusement... Il s'agit de plus d'un million.
— Ah! par exemple !... Et moi qui plaisantais... Je vous demande pardon, mon cher comte... J'étais loin de me douter d'un pareil malheur.
Il tendit la main à Georges, qui la serra affectueusement. Firmin eut un geste de profonde contrariété et reprit :
— Faites-moi l'honneur de croire que la nouvelle que vous m'apprenez ne cause chez moi aucune hésitation ; mais je suis tout bouleversé... Je venais voir votre mère... Ensuite, si vous le voulez bien, nous examinerons ensemble la situation... Elle est fort tendue ; cependant, il est urgent de prendre des mesures. ..• . >' ■
Mélanie, la femme de.ohambre. vint annoncer à M. de Sainl-Hyrieix que la comtesse l'attendait.
— Mon Dieu ! madame, commença le diplomate après avoir salué la châtelaine avec la plus grande correction, j'arrive dans un mauvais moment.
Madame de Kerlor fut surprise par ce préambule, mais son sourire im peu triste n'en fut pas moins affable.
— Je viens de voir M. de Kerlor, expliqua Firmin... Je lui ai dit que le krach du Crédit de fOitest m'atteignait, dans une proportion qui me laisse d'ailleurs absolument froid... Mais, votre fils m'a appris que vous étiez également victimes de cette catastrophe... Croyez bien, madame la comtesse, que je le déplore profondément pour vous.
La grande dame répondit :
— Pourquoi Georges a-t-il parlé?
— Parce qu'il a deviné, madame, que l'entretien que je sollicitai? de vous touchait à un ordre de choses très intime... Une fois de plus. M. do Kerlor a fait preuve de loyauté; nous ne pouvons en être étonnés.
— levons écoute, monsieur de Saint-IIyrieix... Loin de moi la pensée de blâmer mon cher enfant, qui s'est confié à un ami.
— A un ami véritable, madame, sur qui tout le monde peut compter ici, quelles que soient les circonstances.
— Merci, monsieur.
— Malheureusement, ces circonstances me sont de'plorablement hostiles, je le crains bien.
Madame de Kerlor le regarda ; il convenait de ne pas s'illusionner en face d'un homme comme M. de Saint-Hyrieix qui étudiait généralement ses moindres phrases.
Aujourd'hui, il est vrai, il s'exprimait avec une spontanéité qui ne lui était pas familière et qui lui conciliait toute la sympathie de son interlocutrice.
Il poursuivit :
— Je serais désolé si vous croyiez que je me présente avec des intentions de nature à blesser en quoi que ce soit votre dignité.
— Parlez donc sans crainte, monsieur de Saint-Hyrieix.
— Je suis venu chez vous, madame, décidé à faire une démarche de laquelle dépend le bonheur de ma vie.... Ce n'est pas parce que j'ai appris fortuitement ce qui se passait, que mes plus chers désirs pourraient se modifier... Au contraire, c'eût été une raison de plus pour protester d'une estime, dont j'espère, madame la comtesse, que vous ne doutez pas... Mais, laissez-moi croire que l'aveu que je vais vous faire ne vous étonnera pas trop.
La comtesse eut un doux mouvement de tête qui était le plus éloquent des encouragements; M. de Saint-Hyrieix le comprit ainsi, car il se hâta d'ajouter :
— J'aime votre fille...
Les traits de la maman s'éclairèrent ; elle ne s'était pas trompée, nulle équivoque n'était à redouter ; les faits suivaient la progression normale qu'elle leur avait assigné.
Du côté de Carmen, pourtant, la maman n'avait pas constaté de progrès dans son intimité avec leur voisin.
Hélène, questionnée plusieurs fois par la comtesse, en vertu du pacte tacite, dont nos lecteurs se souviennent, n'avait fourni aucun renseignement justifiant les précautions de la maman.
L'orpheline avait fait observer simplement que la disproportion d'âge entre Carmen et Firmin était assez grande.
M. de Saint-Hyrieix continua avec un certain trouble :
— Vraiment, j'ai peut-être eu tort d'attendre si longtemps... Je voulais savoir si j'avais des chances d'être agréé... Ma mauvaise étoile veut que je me prononce au moment où vous avez de graves ennuis... Ces chances vont encore être diminuées... Vous pourriez croire que j'ai voulu abuser de la situation, pour brusquer une demande qui me brûle depuis longtemps les lèvres...
Madame de Kerlor se hâta de répliquer :
— Rassurez-vous, mon cher monsieur de Saint-Hyrieix; aucune considération extérieure ninllucra sur ma réponse.
La physionomie du diplomate s'épanouit. Il poussa un gros soupir de satisfaction et s'écria :
— J'ai donc l'honneur, madame la comtesse, de vous demander la main de mademoiselle Carmen de Kerlor.
La mère répondit :
— Je suis très flattée, monsieur, de votre demande, et je crois que ma fille sera heureuse d'avoir été distinguée par vous.
— Je me demandais si les convenances m'autorisaient à vous ouvrir mon cœur... Peut-être eût-il été préférable que je ne parlasse que cet hiver à Paris... Mais je n'ai pu commander à mon impatience.
— Comment pourrais-je vous blâmer ?
— Au moment de quitter Kerlor, car la saison est avancée, je me suis dit que je n'aurais jamais le courage de différer ma demande... Le mariage de votre fils, son bonheur si complet, la satisfaction que vous en avez éprouvée, madame, ont été pour moi autant de motifs qui ont vaincu mes dernières indécisions.
— Vous avez eu raison.
— Je n'ai pas voulu que nous nous séparions sans que je vous eusse dit ce que je ressentais... Et maintenant, madame la comtesse, j'attends votre arrêt,... je l'attends en tremblant un peu.
La douairière répliqua :
— Ma réponse sera favorable...
• — Ah! madame! de quelle immense joie vous me comblez I... Quoi! il serait possible...
Elle l'interrompit doucement :
— Mais laissez-moi ajouter, avant tout, que je dois consulter ma fille... Si elle consent à ce mariage, il ne nous restera plus qu'à en fixer la date.
— Assurez bien mademoiselle Carmen que les questions d'intérêt ne sauraient être agitées... Je désire que notre union ait lieu sous le régime qui lui sera le plus agréable... Qu'une partie de votre fortune soit plus ou moins compromise, je ne veux pas le savoir... La mienne est considérable et je la mets tout entière aux pieds de votre fille.
— Carmen sera très touchée de votre désintéressement.
— Convainquez-la que je n'ai pas attendu des événements fâcheux pour me présenter et que, à aucun prix, comme je vous le disais, je ne veux être soupçonné de profiter des événements... L'amour que j'éprouve pour mademoiselle de Kerlor est au-dessus des complicités du hasard.
— Ma fille est fière, répondit la comtesse ; il ne faut pas nous dissimuler qu'elle nous opposera certaines résistances.
— Aussi, ajouterez-vous, madame, que j'ai tenu à me prononcer avant que des renseignements précis ne laissent plus aucun doute.
Il poursuivit :
— J'ignore si mademoiselle Carmen partage le sentiment qu'elle m'a inspiré... Je ne me suis pas permis le moindre aveu... Un refus m'aurait désespéré... Je vous en prie, madame la comtesse, plaidez chaleureusement ma cause... Vous aurez en moi un second fils qui vous vénérera pieusement et dont la reconnaissance sera éternelle.
— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, monsieur de Saint-Hyrieix, et je souhaite de réussir... Toutefois, je vous le répète, ma fille est libre de son choix.
— C'est bien, madame... J'ai confiance... Quand connaîtrai-je la décision de mademoiselle de Kerlor?
— Aujourd'hui même, je l'espère.
— Vous me permettrez donc de revenir ce soir au château?
— Certainement.
— S'il restait quelques préventions à dissiper dans l'esprit de mademoiselle Carmen, je m'efforcerais de le faire... Elle comprendra qu'il m'était impossible de rester dans l'incertitude... En rentrant à Paris, le ministre des affaires étrangères peut me confier une mission, m'envoyer dans des pays lointains... Mon beau rêve serait cruellement brisé... Mademoiselle de Kerlor voudra m'éviter un tel chagrin.
— Espérez! monsieur de Saint-Hyrieix.
La voix du diplomate trembla en prononçant ces derniers mots :
— Si mademoiselle de Kerlor refusait, je vous demande, madame la comtesse, de me prévenir par un mot... Je m'éloignerais immédiatement et je ne reviendrais jamais en Bretagne.
Il appuya ses lèvres sur la main que madame de Kerlor lui tendit et il se retira.
La mère consulta immédiatement sa fille.
Elle lui raconta avec la plus scrupuleuse fidélité l'entretien qui venait d'avoir lieu et elle conclut :
— M. de Saint-Hyrieix est un véritable gentilhomme. Tu m'enlèverais un cruel souci en consentant à devenir sa femme.
Carmen fut bouleversée. Elle avait cru démontrer à M. de Saint- Hyrieix qu'elle ne ressentait aucune inclination pour lui, et elle avait été jusqu'à se persuader qu'il avait cessé de s'illusionner sur ce point.
Cette demande en mariage, au milieu des pénibles incidents qui se produisaient, causait à la jeune fille une sensation presque douloureuse.
Elle rendait pleinement justice à M. de Saint-Hyrieix ; il s'était conduit
en parfait galant homme ; pourquoi n'avait-il pas su se faire aimer ?
Était-ce donc si difficile? Carmen était-elle si fantasque et si romanesque?
Elle savait pourtant qu'un délicieux et émouvant roman d'amour, comme celui qui s'était dénoué par le mariage de Georges iet d'Hélène, ne consti-j tuait pas la règle générale en matière d'hyménée.
M. de Saint-Ilyrieix ne lui avait pas produit l'effet d un futur mari; c'était le beau capitaine Robert d'Alboize qui avait su faire battre le cœur de la chère enfant. Celui-là lui apparaissait vraiment en fiancé.
Elle ne s'illusionnait pas. L'officier, avec sa droiture naturelle, lui avait tenu le langage que sa loyauté lui commandait, bien qu'il partageât l'ardente sympathie qu'il avait commencé par lui inspirer. -
Robert et Carmen, au train dont marchaient les événements, ne se reverraient peut-être jamais.
Cela valait mieiix sans doute ; cela leur éviterait de nouveaux désenchantements.
La comtesse interrogea sa fille :
— Que dois-je répondre à M. de Saint-Hyrieix?
— Que je ne m'attendais pas à sa demande.
— Est-ce vrai?
— Je ne m'y attendais plus et j'en éprouvais une sorte de soulagement.
— Comme tu es injuste pour ce charmant et excellent homme, qui est fait pour te rendre heureuse.
— Dites-lui que je veux longuement l'éfléchir.
— Longuement!
— Eh bien! oui, chère mère... Vous ne pouvez, m'en blâmer.
-^ Je voudrais, ma pauvre enfant, que tu t'en rapportasses à ta mère... J'ai bien étudié M. de Saint-Hyrieix. Tu ne peux rencontrer un meilleur parti... dans ta position.
— Ah ! fit Carmen avec amertume, voilà pour vous l'argument décisif... Je le comprends, chère maman, et je vous supplie de ne pas croire que je méconnaisse vos intentions... Vous ne voulez que mon bonheur, je le sais, je le sens à chacune de vos paroles... Mais vous me permettrez bien de le vouloir aussi, puisque je suis la principale intéressée.
— En principe, M. de Saint-Hyrieix ne t'est pas...
— Oh! mon Dieu! maman, ne me demandez pas une appréciation sur lui; elle ne serait pas équitable... Je vous ai comprise... Je lui ai rendu justice ; mais il arrive dans un moment si troublé que j'ai une peine infinie à envisager la réalité des faits... Permettez-moi de vous répéter que je désire réfléchir... Je vous ai dit longuement tout à l'heure, cela n'était pas exact... Je vous demande huit jours avant de répondre un oui
Le mariage de Carmen eut lieu au printemps de l'anuée suivaute, a Paris, à l'église de la Madeleine. (Page 325.)..
LES DEUX aOSSES.
ou un non catégorique et sans appel... Est-ce montrer trop d'exigence?
— Non certes, reconnut la maman, qui, à défaut d'un consentement immédiat, ne pouvait qu'être satisfaite du court délai réclame.
Carmen consulta Hélène ; sans se récuser, celle-ci ne se prononça pas. Elle répéta les objections qu'elle avait présentées à la comtesse douairière, et dont la principale visait la disproportion d'âge qui existait entre Carmen et celui qui la recherchait.
M. de Saint-Hyrieix, n'ayant pas reçu d'avis contraire, vint le soir.
Il n'était pas assez fat pour supposer que mademoiselle de Kerlor avait consenti avec enthousiasme au mariage ; mais il s'estimait heureux que sa demande n'eût pas été écartée par une de ces brusques décisions dont il savait coutumier l'esprit prime-sautier de Carmen.
Après s'être entretenu avec la mère, qui lui avait fidèlement rapporté les paroles de la jeune fille, Saint-Hyrieix prit la résolution de ne rien précipiter.
ïl adressa quelques mots tendres à Carmen, mais il le fit avec beaucoup de mesure, et, tout le reste de la soirée, il s'exprima comme s'il n'avait pas fait acte de prétendant.
La comtesse le regardait et regardait sa fille. Mademoiselle de Kerlor comprenait une fois de plus combien sa mère tenait à ce mariage. Carmen se sentit un peu découragée. Pour refuser M. de Saint-Hyrieix, il lui fallait des motifs plausibles ; elle n'avait même pas l'intention d'en chercher.
Le seul homme qu'elle eût épousé avec joie s'appelait Robert d'Alboize.
Elle eut soudain un grand coup au cœur.
Robert lui avait fait comprendre qu'il devait la fuir, parce qu'elle était une riche héritière et qu'il était à peu près sans fortune ; mais, aujourd'hui, depuis la débâcle du Crédit général de l'Ouest, c'était Carmen qui se trouvait pauvre, peut-être plus pauvre que lui.
Elle soupira.
Robert ignorait ce changement dans leurs destinées. 11 était à Stockholin. Il n'avait pu oublier sa petite amie de Kerlor ; mais l'absence et le temps effaceraient peu à peu ce souvenir.
Carmen se sentait un grand vide dans le cerveau; il lui semblait qu'elle n'était plus la même ; elle éprouvait un grand mécontentement intime ; elle se blâmait de torts imaginaires.
M. de Saint-Hyrieix continuait à se montrer d'une amabilité qui lu: conciliait les bonnes grâces de la maman.
La douairière lui demanda s'il avait reçu des nouvelles de Paris.
— Oui, répondit Firmin ; elles sont encore un peu confuses; cependant
324 LES DEUX UOSSES.
je crois entrevoir une solution beaucoup moins désastreuse que celle qui paraissait s'imposer tout d'abord.
M. de Saint-Hyrieix expliqua que le Crédit général de l'Ouest avait encore un actif très important.
L'établissement était en faillite, mais les créanciers pourraient toucher une répartition assez élevée.
Il rappelait que, deux ans auparavant, une banque célèbre avait sombré dans des conditions identiques, et que fe syndic de la faillite avait donné soixante-dix pour cent aux actionnaires qui croyaient avoir tout perdu.
Les opérations d'un établissement de ce genre sont très complexes. Il suffit d'une panique pour déterminer la catastrophe ; cependant, au milieu de spéculations désastreuses, il en est d'autres qui suivent leur cours et qui atténuent considérablement le déficit.
Personnellement, Jacques Ronan-Guinec était perdu. 11 avait usé de toutes les ressources disponibles ; mais il n'avait pu entraver d'aucune façon les opérations à terme, faites très régulièrement.
Madame de Kerlor prêta-t-elle trop d'attention à la conférence économique et financière de M. de Saint-Hyrieix ? Éprouva-t-elle une soudaine fatigue causée par le surmenage des jours précédents?
Toujours fut-il qtie soudain un éblouissement lui monta au cerveau et qu'elle devint très pâle.
Carmen alla en toute hàle chercher la potion que le médecin avait ordonnée en prévision de ces malaises; au bout d'un quart d'heure la douairière déclara qu'elle se sentait beaucoup mieux.
On devine l'émoi causé par cet incident. Depuis l'arrivée d'Hélène, madame de Kerlor n'avait pas été malade, et les alarmes de ses enfants s'étaient progressivement atténuées.
La mère eut un sourire résigné.
— Allons ! dit-elle, je ne suis pas tout à fait débarrassée de celte vilaine oppression... Il faudra encore quelque temps pour me guérir.
Madame de Kerlor tendit la main à Saint-Ilyricix, qui était très affecté.
— A demain, madame la comtesse, prouonra-t-il. Le diplomate prit congé.
Les trois enfants de madame de Kcilor s'empressèrent autour de leur mère.
Elle les rassura.
— Ce n'est rien, prétendit-elle... Je ne soullVo plus...
— Ma chère nlôre, reprit Georges, il nefaut pasvous tourmenter au sujet de notre fortune ; M. de Saiut-Hyriei.\ nous a exposé les faits avec une
grande lucidité... Quoi qu'il arrive, vous savez bien que rien ne sera changé dans votre existence.
— Ce n'est pas cela, répondit la douairière... Ou du moins je me consolerais de cette perte d'argent si Carmen était aussi heureuse que lu l'es, mon cher Georges.
Des larmes jaillirent des yeux de la jeune fille.
Les paroles se pressaient sur ses lèvres, et pourtant elle ne dit rien, sinon qu'elle ferait tout au monde pour éviter une contrariété à sa chère maman.
Le lendemain, le docteur La Roche, mandé par M. de Kerlor, vint voir la malade, à qui il prescrivit un repos de deux jours.
Les enfants le questionnèrent anxieusement.
II répondit :
— Il n'y a encore rien de grave : mais il faut à notre chère comtesse une tranquillité d'esprit absolue... Sans cela, je prévois de redoutables complications.
Carmen soupira; son parti était pris, de façon irrévocable. Elle entra dans la chambre de sa mère et lui dit ;
— J'épouserai M. de Saint-Hyrieix.