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VOYAGE DE NOCES

Le mariage de Carmen eut lieu au printemps de l'année suivante, à Paris, à l'église de la Madeleine.

L'assistance fut des plus brillantes ; les voûtes sonores répercutèrent les voix harmonieuses des hautes personnalités artistiques dont les journaux devaient célébrer le succès le lendemain.

Quand le prêtre étendit la main sur les deux nouveaux époux, mademoiselle de Kerlor, perdue dans ses voiles blancs, comme dans un nuage, baissa tout émue le front sous le geste large du ministre de Dieu.

Saint-Hyrieix, grave, plus décoratif que jamais , légèrement pâle, portait néanmoins sur sa physionomie un reflet d'intime satisfaction.

L'élégante assistance, qui occupait toute la nef, murmurait en regardant les époux :

— Comme ils paraissent s'aimer !

Les curieux, les indifférents mêmes, qui passaient dans les bas-côtés de l'église, répétaient :

— Que c'est beau, un grand mariage!... Comme on doit s'adorer après une pareille cérémonie.

Quand Carmen et Firmin sortirent de la sacristie et traversèrent l'église, précédés parle suisse en culottes courtes, qui faisait retentir les dalles sous les coups mesurés de sa hallebarde ; quand ils eurent franchi le seuil de l'édifice ; quand ils descendirent, dans un soleil radieux, les marches, au milieu d'une haie de spectateurs, ils entendirent cent fois ces mots :

— Qu'ils sont heureux!

Et pourtant, Carmen, au moment solennel de la bénédiction nuptiale, n'avait pas adressé à Dieu les remerciements éperdus qui jaillissent ordinairement à pareil moment des lèvres des jeunes femmes.

Elle l'avait cependant imploré du plus profond de son âme, de toute la ferveur de sa foi de vierge; elle l'avait supplié de réaliser les espérances que la bonne comtesse de Kerlor lui avait fait concevoir, et de lui donner la grâce toute bourgeoise, toute roturière, toute simple, d'aimer son mari.

La famille de Kerlor était installée au bois de Boulogne. Il était convenu que le magnifique hôtel du Parc-des-Princes serait habité par les deux ménages. La comtesse douairière avait passé l'hiver auprès de ses enfants. Sa santé était redevenue satisfaisante.

Madame Paul Vernier et son mari venaient souvent à l'hôtel du Parcdes-Princes; ils y étaient toujours admirablement reçus.

Au mariage de Carmen, la toilette de Mariana avait fait sensation ; on aurait juré, à voir cette mise somptueuse et les bijoux de prix qui la complétaient, que le jeune sculpteur avait déjà fait fortune à Paris ; et pourtant , depuis quelques mois seulement, il avait entrepris les travaux artistiques dont nous avons parlé, chez un financier beaucoup plus heureux que Ronan-Guinec, car le Mécène de Paul Yernier jouissait paisiblement de ses millions, dont le nombre augmentait chaque année.

Carmen et Firmin partirent dans la soirée pour accomplir leur voyage de noces.

Un voyage de noces est toujours un enchantement. La femme s'éveille dans la jeune fille, et heureuse de goûter, au bras de son mari, tant de sensations inconnues, tant de saveurs inédites, c'est sur lui qu'elle reporte, dans sa reconnaissance, le bénéfice et presque le mérite des découvertes qu'elle fait.

Aussi, quel charmant bagage d'impressions et de souvenirs on rapporte de cette excursion, qui semblerait quelquefois si banale, accomplie seulement cinq ans plus tard.

C'est l'âme en fête qu'on revient.

La main dans la main on a erré dans des pays inconnus, et tandis que les yeux ont contemplé des horizons nouveaux, le cœur s'est ouvert, lui aussi, h de nouvelles et ineffables jouissances.

On a cueilli une gerbe de frais souvenirs, que plus fard, enfoncé dans le rude sentier de la vie, on respire encore avec délices, quelque fanées qu'en soient les fleurs.

Ce sort commun des jeunes épousées devait-il être celui de madame de Saint-Hyrieix ?

Nous serons bientôt édifiés à cet endroit.

Carmen s'était mariée sans la moindre arrière-pensée. Nous savons comment le diplomate l'avait obtenue, nous avons noté les hésitations bien compréhensibles de la chère enfant.

Mais, dès qu'elle eut consenti, ce fut dans un grand élan de probité du cœur qu'elle prit un engagement suprême vis-à-vis d'elle-même.

Elle voulait aimer son mari. Nous avons dit qu'elle avait demandé cette grâce à Dieu.

Elle comprenait ses devoirs impérieux. Les Kerlor ne devaient jamais faillir.

Au début du voyage, Saint-Hyrieix, plein d'attentions, de prévenances et de tendresses, parut à Carmen un compagnon charmant, un ami délicat.

La différence d'âge donnait à Firmin une autorité persuasive qu'une femme disposée à chérir son mari subit sans contrainte.

Elle crut un instant qu'elle n'avait pas su apprécier autrefois le diplomate à sa juste valeur. Elle se disait qu'elle trouverait en lui l'appui fort et doux que l'homme doit être pour la femme, et sans lequel la vie s'écoule sombre et noire.

L'illusion ne dura pas longtemps.

Les analystes affirment que c'est surtout en voyage que se connaissent et s'éprouvent les caractères. M. de Saint-Hyrieix ne tarda pas à donner une fois de plus raison à cette vérité.

Le « petit voyage », comme on appelle généralement cette pérégrination traditionnelle entreprise par les deux époux, se trouva en être un grand.

Saint-Hyrieix était très sincèrement épris de Carmen. Il approchait de la quarantaine ; la jeunesse et la grâce de mademoiselle de Kerlor l'avaient littéralement conquis, et il éprouvait réellement les sentiments qu'il avait exprimés.

Mais, Saint-Hyrieix était de la carrière. Le diplomate, pratique jusque dans ses extases, avait résolu de tirer parti de l'excursion conjugale et d'utiliser les loisirs de sa lune de miel en faveur de son avancement.

Saint-Hyrieix, tout en restant très pondéré et en ne se livrant jamais à des critiques acerbes contre les gouvernants, insinuait souvent qu'on aurait pu mieux employer ses talents.

Le mot de passe-droit n'effleurait jamais ses lèvres un peu minces ; cependant sa froideur devenait quelque peu amère quand il constatait que

plusieurs de ses amis avaient été cliargés de missions pour lesquelles il semblait né.

La fortune considérable qu'un héritage récent lui avait apportée, son mariage avec une jeune fille qui portait un des plus grands noms de Bretagne, lui avaient paru susceptibles de motiver le plus heureux revirement dans sa situation de diplomate trop souvent disponible.

Une poussée d'ambition, très légitime d'ailleurs en l'état, lui avait monté au cerveau.

Il voulait être ministre plénipotentiaire.

Madame de Saint-IIyrieix n'avait-elle pas toutes les qualités requises pour devenir bientôt la plus gracieuse des ambassadrices ?

Firmin décida donc sa femme à prolonger leur voyage, de laçon à visiter les légations étrangères, oîi il s'efforcerait de nouer des relations et de planter des jalons qui le rapprocheraient rapidement de son but. Bref, il désirait rattraper le temps perdu.

Carmen fut déconcertée par ces calculs subtils. Au cours de ces allées et venues intéressées, mais peu intéressantes pour une jeune femme, la sœur de Georges, qui, au début, avait pu espérer réaliser ses rêves, ne tarda pas à voir clair dans son cœur.

Elle attribua à une sorte d'égoïsme personnel les plans auxquels son mari l'associait, bien qu'il lui jurât qu'il ne s'agissait que de leur bonheur commun.

Elle perça à jour cette nature concentrée, qui rapportait tout à sa vanité et s'inclinait seulement devant les puissances du jour.

Le ton compassé et protecteur que son mari gardait dans toutes les occasions de la vie lui déplut souverainement.

Carmen, si expansive, si affectueuse, si aimante, se heurtait à chaque instant à une solennité commandée, peut-être, par le protocole, mais qui faisait bondir d'impatience la chère enfant.

Le doute ne fut plus permis; la jeune femme, désabusée, énervée, écœurée, constata qu'elle n'avait jamais aimé son mari et qu'elle ne l'aimerait jamais.

Elle eut un accès de désespoir et s'accusa d'abord d'ingratitude ; mais elle ne parvint pas à se condamner.

Ainsi, c'était donc vrai?

Ce qu'elle craignait confusément s'était réalisé ! Ses pressentiments ne l'avaient pas trompée.

Elle avait vingt ans à peine ; elle était liée pour toujours à un homme qui avait presque le double de cet âge, à un homme qu'elle regardait déjà avec indifférence, à un homme qui n'avait pas su trouver le chemin di> son cœur.

Nous sommes destinés à .eus revoir, et toujours de la même façon fugitive... (Page 336.)

Maigre son inexpérience et son adorable frivolité, le tact de Carmen lui avait révélé assez vite ce qu'était Firmin de Saint-Hyrieix, ce que renfermait cette tête insignifiante et correcte de diplomate, cette poitdne déjà constellée de décorations, où le cœur ne battait que pour en rêver d autres plus larges, plus bariolées, plus étincelantes.

Pour Carmen, en effet, Firmin était tout simplement un ambitieux vulgaire, non pas un ambitieux ardent, passionné, à grandes envolées et à vastes aspirations; mais c'était un calculateur ^lacé, un de ces flegmati-

ques, étroits et prudents, pour lesquels le monde se résume en un mot : Intérêt.

Tout ce qui était du domaine du sentiment devenait quantité négligeable pour lui.

Oui, elle l'avait deviné, alors que peu à peu, en suivant une voie tortueusement progressive, à petites doses, pour ne pas brusquer ses candeurs de jeune femme éprise du beau, de la véritable grandeur, il lui avait exposé insensiblement ses insipides théories, lui demandant Je seconder ses projets, de se montrer docile aux combinaisons de sa mesquine habileté.

Carmen ne serait pas plus longtemps l'associée, la complice de cet homme, dont elle répudiait dédaigneusement les puériles visées.

Ainsi, c'était bien fini.

Elle se répétait que jamais, jamais elle ne l'aimeruit.

Un sentiment de souffrance passait sur le front de la jeune femme.

Et tous ses rêves enthousiastes de vierge, ses exquises chimères d'amour réciproque, de tendresse partagée, ses visions ensoleillées de bonheur éternel, au bras d'un être cher, à qui l'on rend avec usure l'adoration dont il vous enveloppe, tout cela aboutissait à cette glaciale et implacable réalité.

Saint-Hyrieix et sa femme étaient à Pétersbourg. Firmin, fidèle au mol d'ordre venu de haut, qui poussait déjà à resserrer tous les liens existant entre la Russie et la France, avait tenu à passer quelques semaines sur 'es bords de la Neva.

Carmen ne s'ennuyait pas trop en Russie, et cela pour deux raisons : d'abord l'affabilité des Slaves, qui tenaient à fêter le jeune couple et à lui persuader qu'ils étaient dans une autre France du Nord; ensuite parce que cette excursion était la dernière et que les époux, après ce séjour dans le Nord, rentreraient à Paris.

La jeune femme faisait déjà ses préparatifs de retour, quand Firmin entra dans sa chambre.

— Ma chère amie, s'écria-t-il, j'ai trouvé dans mon courrier une lettre très intéressante...

Carmen l'interrompit.

— J'espère qu'elle ne nous oblige pas à d'autres voyages

— Non!... seulement...

— Il est convenu que nous rentrons en France... 11 me tarde d'embrasser ma mère, mon frère, ma belle-sœur...

— Moi aussi, ma chère Carmen, je désire goûter ces douces joies de famille...

— Eh bien?...

La jeune femme eut un pressentiment vague ; elle se sentit subitement oppressée.

— Eh bien, répondit Saint-IIyrieix avec sa suffisance ordinaire, nous n'avons à compter qu'avec une petite modification d'itinéraire.

— Laquelle?

— Il est important que nous passions par Stockholm.

Carmen porta la main à son cœur pour en comprimer les battements.

— Oui, continua tranquillement son mari, la lettre dont je vous parlais est du marquis de Birague... C'est lui qui représente en ce moment la France là-bas... Il s'intéresse beaucoup à moi et il se fait fort de m'indiquer certaine marche à suivre qui me conduise à ce poste...

Madame de Saint-Hyrieix s'écria, frémissante :

— Je vous en prie, n'allons pas en Suède !

— Et pourquoi? interrogea le diplomate sursautant.

— Parce que... parce que... Je vous l'ai dit tout à l'heure... Nous sommes attendus à Paris... Notre absence n'a que trop duré.

— Nous ne ferons que passer à Stockholm... La ville est d'ailleurs très intéressante.

— Monsieur, poursuivit Carmen, je vous en prie, ne changeons rien à ce qui a été arrêté entre nous...

Il eut un clappement de langue indiquant sa contrariété.

— Je ne comprends pas, fit-il, tout en semblant condescendre à discuter un caprice... Ce retard sera insignifiant... Le marquis de Birague sait que je suis à Pétcrsbourg; il n'admettrait pas que je refuse de répondre à son appel... C'est moi qui ai sollicité ses bons offices... La Suède n'estelle pas d'ailleurs sur la route de la France ?

Carmen ne répondit rien, ses yeux se voilèrent et son cœur battit à tout rompre.

Son mari tenait-il donc à ce qu'elle revit Robert d'Alboize ?

Elle ne pouvait pourtant pas lui dire qu'elle avait peur d'aller à Stockholm précisément parce que ce jeune officier s'y trouvait ; et pourtant, elle en prenait le ciel à témoin, elle s'était imposé l'oubli ; elle ne voulait pas que madame de Saint-Hyrieix continuât les rôves de mademoiselle de Kerlor; le passé n'existait plus.

Et voici que cet homme, ce mari, l.e faisait revivre brusquement, malgré elle, pour satisfaire son incommensurable orgueil.

Lasse de résister, la jeune femme eut un geste fataliste; elle renonça à lutter contre un péril que son mari aurait dû apercevoir.

— Eh bien! reprit Saint-IIyrieix, avec une pointe d'ironie, vous résignezvous?

Elle répondit :

— Je vous obéirai.

332 LES DEUX OOSSES

Il la regarda avec une certaine inquiétude.

Depuis qu'ils étaient mariés, c'était le premier nuage qui s élevait entre eux, le premier qu'il apercevait du moins. — Il s'écria :

— Mon Dieu ! Pourtant, si cela vous contrariait trop...

Carmen avait déjà quitté la chambre. <

M. de Saint-IIyrieix voulait aller à Stockholm!

Il n'avait pas compris quelle émotion éprouverait sa femme à revoir le jeune officier.

Si elle avait trouvé en Firmin l'époux digne de toutes les affections, la droiture de Carmen n'aurait pas subi un pareil combat

Elle eût dit à Robert :

— J'aime mon mari; il le mérite... Puisque vous êtes mon ami, vous deviendrez le sien.

M. d'Alboize aurait obéi loyalement et accordé toute son estime à un homme que Carmen avait librement choisi.

Mais la situation était tout autre. Madame de Saint-Hyrieix ignorait l'hypocrisie ; elle ne feindrait pas des sentiments que le diplomate avait été incapable de faire naître.

Que penserait Robert?

D'abord Carmen souhaita ardemment que M. d'Alboize eût quitté la Suède; puis, dans son cœur meurtri, elle n'eut plus le courage d'espérer ce départ.

Elle n'avait rien fait pour se rapprocher du jeune homme ; c'était M. de Saint-Hyrieix, qui, par son aveugle ambition, réunissait de nouveau ces deux êtres que le destin avait séparés.

Carmen rendait justice à la bonne éducation de Robert; mais elle devinait son âme ardente ; elle avait vu le reflet de sa flamme dans les yeux du jeune homme, quand il lui avait fait ses adieux, le jour du mariage de Georges et d'Hélène.

Eh bien! Carmen é\'iterait les dangers dont elle avait l'intuition; elle dirait franchement à Robert :

— Je m'appelle madame de Saint-Hyrieix... Ne l'oubliez jamais.

Elle se sentit la conscience soulagée, comme s'il elle était déjà sortie victorieuse d'un premier combat.

Après tout, elle serait trop naïve de ne pas se réjouir en pensant à la joie de l'officier quand il la reverrait à l'improviste.

Elle s'ennuierait moins auprès de son mari. Elle ne retiendrait de cet interminable voyage de noces que le séjour à Stockholm.

Elle finit par remercier mentalement Firmin de cette idée.

Carmen repoussait avec véhémence l'ombre d'un péril. Elle connaissait ses devoirs, et ne cesserait pas de les remplir.

La jeune femme resta longtemps plongée dans ses méditations; tantôt son front s'attristait, tantôt un délicieux sourire illuminait son visage ; finalement, elle se refusa à approfondir davantage ces brûlantes hypothèses qui la troublaient si fort.

Elle eut un geste résigné.

Ce n'est pas de son plein gré qu'elle allait à Stockholm ; son mari voulait l'y mener ; elle obéissait à M. de Saint-Hyrieix.

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