‹ Les deux gossesChapitre 20 sur 56 · RÉUNION · texte numérisé non relu

RÉUNION

Ce fut par une matinée enchanteresse que monsieur et madame de Saint- Hyrieix arrivèrent dans la capitale de la Suède.

C'était le 15 juin. Il y avait deux mois que le voyage de noces durait.

Carmen trouva étrange et poétique cette ville bâtie si pittoresquemeni sur ses sept îles principales, au milieu de ce délicieux lac Mœlar.

La Venise du Nord est entourée d'un cercle de rochers, de forêts et de collines. Elle est sillonnée de canaux qui donnent à l'atmosphère une fraîcheur et une douceur apaisantes. Elle change d'aspect à chaque rue. Ses places ornées de statues royales, ses monuments à l'architecture harmonieuse, ses églises grandioses charment les yeux.

La flèche de fer à jour de l'église des Chevaliers est une pure merveille.

Carmen trouva le Djurgarden adorable ; c'est la promenade principale •de la ville. Pour s'imaginer cet Eden touffu, il faut pensera notre Bois de Boulogne; mais le Djurgarden est plus agreste, plus intime. Les flots du lac Mœlar lui font une ceinture mouvante. Les rayons du soleil se jouent sur ces eaux qui ont le reflet de l'acier et dans lesquelles se mirent les masses verdoyantes du parc.

Le couple était descendu au Grand Hôtel, en face du palais royal, tout près de la légation française.

Carmen s'abandonna au charme subtil de ses premières impressions ; «lie se sentait tout autre.

La vue d'un chien lui rappela brusquement Christiern, le grand lévrier suédois, gris de fer, qui avait parcouru avec elle toutes les landes du pays de Kerlor.

Il se passa dans le cerveau de la jeune femme un bouleversement singulier, quelque chose comme une absence de mémoire dont elle cherchait à se donner l'illusion.

Cette amnésie volontaire la plongea dans le rêve le plus captivant.

Elle était encore là-bas ; ce nVtait pas la Baltique qu'elle entendait mugir au loin, c'était l'Océan qui grondait à quelques pas d'elle.

Elle n'avait pas quitté Kerlor; elle était toujours la vierge druidique, hôtesse de la forêt sacrée.

Aucun souffle brutal n'était venu flétrir la fleur d'idéal qui allait éclore au fond de son âme.

Le lendemain de leur arrivée, il y avait précisément une soirée à la légation de France.

Saint-Uyrieix n'avait pas perdu son temps. Il était allé immédiatement rendre visite à M. de Birague, et il s'était entretenu longuement avec ce personnage qui, à force de patience et de ténacité, avait fini par s'imposer dans les cercles politiques.

Birague, sachant gré à Sàint-Hyrieix de s'être adressé à lui, d'avoir vu poindre à l'horizon ce nouvel astre, était tout disposé à l'accepter comme satellite, le jour où les complications et les intrigues parlementaires auraient forcé le ministre actuel à quitter l'hôtel du quai d'Orsay, pour faire place au Talleyrand futur.

Naturellement, Saint-IIyrieix était parti en emportant une invitation pour le lendemain.

11 avait recommandé à sa femme de ne rien négliger pour être la reine de cette fête.

La présomption et la vanité de Firmin n'avaient pas fâché Carmen ; malicieusement, retrouvant son esprit de jeime fille, elle avait fait une rapide réflexion sur l'aveuglement de .=on seigneur et maître, qui voulait qu'elle fût resplendissante au moment où elle allait revoir le capitaine.

Toutefois, elle eut une légère inquiétude. Saint-Hyrieix, parmi les personnes qu'il avait nommées comme ayant eu l'insigne honneur de le voir déjà, n'avait pas mentionné l'attaché militaire.

Avait-il oublié que M. d'Alboize. un ami de Kerlor, faisait partie de la légation, ou le capitaine n'était-il plus à Stockholm?

Elle redevint triste ; s'il fallait séjourner dans cette ville sans voir Robert, Carmen se reprocherait amèrement son premier mouvement de joie.

Le début de la soirée ne rassura pas la jeune femme, malgré le succès flatteur obtenu tout de suite par sa beauté et son élégance.

Madame de Saint-IIyrieix fut très entourée et très complimentée, bien qu'elle se trouvât dans un milieu où la réserve professionnelle s'étalait dans toute sa solennelle splendeur.

Elle se sentait mal à l'aise parmi ces diplomates gourmés et ce monde officiel raide et ennuyeux.

La perspective d'y passer sa vie n'était pas faite pour la rasséréner.

A défaut d'expansion, elle se montra pourtant très avenante et enchanta

tout le personne] de la légation, aussi bien que les invités étrangers ; mais l'hommage resta concentré et discret.

Soudain, les yeux de Carmen brillèrent. Son cœur battait avec violence et son visage rayonna d'un bonheur indicible.

Robert d'Alboize venait d'entrer.

Le marquis de Birague accueillit le capitaine avec un empressement marqué.

— Arrivez donc, mon cher capitaine... Je vais vous présenter à de nouveaux arrivés, lui dit-il, des compatriotes.

Robert d'Alboize se trouva tout à coup en face de Carmen et de Saint- Hyrieix.

L'officier pâlit, tant la commotion qu'il reçut au cœur fut violente. Il se troubla un moment.

Son regard, fixé sur Carmen, contenait une expression de tendresse si intense, que la jeune femme ressentit le même choc.

Les yeux noirs de Robert parlaient avec une irrésistible éloquence ; ils disaient si bien les sensations délicieuses qu'il éprouvait en se retrouvant auprès de l'amie qu'il croyait perdue à tout jamais et à laquelle il n'avait cessé de penser nuit et jour; il y avait tant d'admiration et de supplication dans ce regard que la jeune femme fut profondément émue.

Le marquis de Birague présenta avec une politesse raffinée.

— Madame de Saint-Hyrieix... Monsieur de Saint-Hyrieix.

Le front de Robert devint encore plus pâle sans que le moindre muscle de son visage tressaillît pourtant.

Il savait Carmen mariée ; il avait reçu une lettre de Georges lui annonçant l'événement; mais il se disait qu'il ne reverrait plus celle dont il garderait éternellement le souvenir.

Birague continua :

— Le capitaine Robert d'Alboize, qui revient de Christiania et qui a l'heureuse fortune de rentrer à Stockholm précisément pour assister à cette soirée.

— Monsieur d'Alboize! fit Saint-Hyrieix, très cordialement. Je m'étais imaginé, je ne sais pourquoi, que vous étiez rentré en France.

— Ah ! vous vous connaissez, fit le marquis de Birague... Alors, vous aurez d'autant plus de plaisir à vous retrouver.

Le futur ministre des affaires étrangères s'éloigna. On venait d'ailleurs d'annoncer la présence du président du conseil suédois.

Firmin et Robert se serrèrent la main. Carmen tendit la sienne à l'officier, qui la pressa en tressaillant.

— C'est singulier, reprit le mari, qui donc m'avait dit que vous n'étiez plus ici?

Il chercha dans sa mémoire.

336 LES DKUX GOSSES.

Carmen et Robert se regardèrent encore. Le saisissement du jeune homme persistait; la jeune femme semblait le lui reprocher par un sourire mélancolique et résigné.

Firmin continuait à chercher.

— J'aurai lu cette fausse nouvelle dans un journal... Il se tourna vers sa femme.

— Ce n'est pas vous, madame, qui m'avez induit en erreur, touchant le lieu de résidence de M. d'Alboize?

— Non, répondit Carmen, ce n'est certainement pas moi.

— Enfin, poursuivit Saint-Hyrieix, je vous demande pardon, capitaine, si j'ai paru un peu surpris tout d'abord... Je suis très heureux de vous serrer la main... Figurez-vous que madame de Saint-Hyrieix ne voulait pas venir à Stockholm.

Elle répliqua :

— Vous oubliez, monsieur, que je n'ai d'autre volonté que la vôtre. Robert avait enfin réussi à se maîtriser. 11 répondit :

— J'aurais été désolé moi-même si mon séjour s'était prolongé en Norvège et si j'avais manqué l'occasion imprévue de vous présenter mes respects.

Toute contrainte avait disparu.

Nous connaissons suffisamment M. de Saint-Hyrieix pour penser qu'il ne resta pas auprès des jeunes gens. Avec une sereine imprudence, il se félicita du hasard qui lui permettait de papillonner à droite et à gauche, autour des puissants du jour, puisqu'il pouvait confier sa femme ;i un ami de sa famille.

Carmen et Robert s'entretinrent très amicalement. L'officier ne fit aucune allusion au mariage de la jeune femme.

Ils causèrent de Georges et d'Hélène, de la comtesse douairière de Kerlor, du beau pays de Bretagne.

Elle questionna l'officier au sujet de son avenir.

Il répondit que sa situation n'avait pas changé; cependant, d'après certains indices, ilne lui semblait pasimpossiblequ'ilrentrât bientôt en France.

Il ne put réprimer un soupir et s'écria :

— Nous sommes destinés à nous revoir, et toujours de la même façon fugitive... Je ne passerai guère qu'une semaine à Paris... Mais cela me ferait beaucoup de peine si je ne vous y voyais pas... Vous voulez bien conserver mon titre d'ami ?

— Certainement, monsieur d'Alboize... Et c'est vous qui me cliai;iineriez si vous l'oubliiez.

Un ravissement les enveloppait; chacun s'elïorçait de ne pas voir li situation de l'autre ; ils s'abandonnaient à la joie de se trouver ensemble

Le lendemain on déjeuna à Hasselbacken, uu pavillon enfoui sous les frondaisons du Djurgarden. (Page 340).

et se refusaient à croire que le lendemain ils pourraient être de nouveau .«éparés.

Leur bonheur était très pur, très chaste; ils subissaient inconsciemment la loi qui les attirait l'un vers l'autre sans la moindre idée de se défendre.

Les mots émus leur venaient aux lèvres et ils ne faisaient plus d'efforts pour les retenir; leur ardente tendresse se réveillait comme s'ils étaient encore libres tous les deux ; ils comprenaient qu'ils passaient ensemble une des heures les plus fortunées de leur existence, et sans rougir de leur étroite communion d'idées, ils se contemplaient délicieusement enivrés.

L'enchantement ne cessa qu'au moment où M. de Saint-Hyrieix revint prendre possession de sa femme.

— Je vous remercie, dit Firmin à Robert, d'avoir bien voulu servir de cavalier à madame de Saint-Hyrieix... Vous ne vous figurez pas, mon cher capitaine, combien mon métier est absorbant.

Avant de prendre congé de Robert d'Alboize, le mari, restant dans la note classique, n'oublia pas d'inviter l'officier à les venir voir au Grand Hôtel.

Au fond, Saint-Hyrieix agissait dans le même esprit d'égoïsme qui était invariablement le fond de sa nature.

H se disait que M. d'Alboize les piloterait dans Stockholm et leur indiquerait les excursions les plus agréables.

Robert promit que, dès le lendemain, il se mettrait aux ordres de madame de Saint-Hyrieix.

Le mari rayonnait.

Il se rendait bien compte que les tôte-à-tête conjugaux manquaient parfois d'animation, sans qu'il soupçonnât pourtant le motif de leur froidc-ur.

La présence de M. d'Alboize rendrait à Carmen tout son enjouement et le pauvre mari ne serait plus victime des petits caprices de sa femme.

Ce fut dans ces dispositions d'esprit que M. de Saint-Hyrieix crut le moment venu de faire preuve d'une gaieté spéciale.

— Ma chère amie! s'écria-t-il, vous ne sauriez croire comme cette soirée officielle m'a paru longue.

— Vraiment?

— Et pourtant, elle me sera des plus profitables.

— Vous croyez?

— Certes, car je suis persuadé qu'elle aura une grande influence sur mon avenir.

— Alors tout est pour le mieux.

— Birague a pris vis-à-vis de moi des engagements formels.

— Et vous êtes satisfait ?

— Je le suis surtout de me retrouver seul auprès de vous... loin des cérémonies, loin de l'étiquette... N'éprouvez-vous pas le même contentement ?

Elle garda le silence, ne prêtant qu'une oreille distraite aux propos de son mari.

Elle songeait uniquement: « Demain je reverrai Robert ».

— Il est vrai, poursuivit Firmin, que vous avez triomphé au cours de cette soirée... C'est justice, ma chère!... je ne vous ai jamais vue plus en beauté.

Il prit la main de sa femme. Carmen eut un tressaillement involontaire. Elle se sentait brusquement rappelée à la froide réalité.

Cet excellent Firmin, que sa nature prédisposait mal aux longues effusions sentimentales, car un homme sérieux, réfléchi, posé, comme il se proclamait, ne s'attardait pas aux enfantillages, cet excellent Firmin voulut néanmoins risquer un dernier compliment :

— Je suis bien sûr que le capitaine d'Alboize était de mon avis, prononça-t-il avec conviction.

— Je l'ignore, répondit Carmen froissée dans les fibres les plus délicates de son être, en entendant son mari s'assimiler si maladroitement à Robert.

Saint-Hyrieix devint encore plus familier :

— Vous avez bavardé ensemble toute la soirée.

Elle le regarda; il ne comprenait donc pas qu'il lui infligeait un supplice intolérable.

Maladroit jusqu'au bout, il poursuivit :

— Savez-vous que si nous n'étions pas en pleine lune de miel, je serais jaloux.

— Jaloux!

— Mais, bah! poursuivit-il, avec la plus réjouissante désinvolture, vous êtes trop raisonnable pour vous laisser séduire par M. d'Alboize.

Elle s'écria, frémissante :

— Vous me tenez une conversation bien bizarre.

11 continua, toujours de son ton dégagé, sans voir l'émotion de sa femme :

— C'est un Don Quichotte, un chevalier errant... L'ambassadrice d" Autriche m'a même affirmé ce soir qu'il était un peu poète... C'est dommage!

— Et pourquoi donc? interrogea Carmen, reprenant tout son empire sur soi-même.

— Parce que c'est un charmant garçon... Ne trouvez- vous pas? Madame de Saint-Hyrieix se dérida complètement.

Elle répondit même avec un sourire :

— Je partage votre opinion; mais pourquoi cette vague commisération?... Vous reprochez des qualités à M. d'Alboize.

— Des qualités ! Que voilà bien des idées de femme... Ce sont des défauts, au contraire, dans la situation de ce jeune homme... Je le regrette, car il paraît qu'il aurait de l'avenir comme officier.

Page 1