II
orpheline!
Il était deux heures de l'après-midi, la rue Saint-Donatien, une des plus pittoresques de Recouvrance, resplendissait gaîment sous le soleil.
La chaleur d'août eût été accablante sans la bise qui soufflait de la rade.
Une jeune fille en grand deuil, qui marchait lentement, indifférente à tout ce qui l'entourait, et abîmée dans une profonde méditation, arriva devant la maison qui portait le n° 10.
Elle allait s'engager dans l'allée, quand une femme, sur le seuil d'une boutique de blanchisseuse, l'appela avec beaucoup de déférence :
— Mademoiselle Hélène !
La jeune fille releva la tète ; sous son voile de crêpe, son angélique figure apparut.
Le front était encadré de cheveux blonds d'une nuance exquise qui formaient comme une sainte auréole autour de son front pur. La pauvre enfant n'avait pas encore dix-sept ans.
En voyant cette fraîcheur, celte grâce, cette jeunesse, qui semblaient comme ensevelies sous ces lugubres vêtements noirs, une irrésistible sympathie montait au cœur.
Devant cette antithèse navrante, ou se sentait ému au delà de toute expression, et l'on ne pouvait admettre sans révolte que cette admirable fleur humaine, à peine éclose, eût déjà payé un tel tribut à la souffrance.
— Yous venez de là-bas, prononça avec attendrissement madame Rozen, la blanchisseuse... Nous vous avons vue passer avec des fleurs.
Deux grosses larmes montèrent aux yeux d'Hélène, ces yeux bleus, si beaux, si doux, si bons, dont la limpidité ordinaire reflétait l'azur mystérieux où s'envolaient ses chastes rêves de jeune fille.
— Pauvre madame de Penhoët ! fit la blanchisseuse qui se sentait, elle aussi, le regard humide.
Ne voulant pas raviver la désolation de la chère mignonne, elle changea de conversation :
— Ah ! mademoiselle, quelqu'un est venu pour vous voir... quelqu'un de Paris.
— Je n'y connais personne, répondit Hélène.
— Père, mère, vous qui vous êtes tant aimés, vous qui n'avez pu vivre — ni mourir l'un sans l'autre, vous que je ne reverrai jamais ici-bas. Protégez-moi!... 'Veillez sur moi!... (Page 26.)
— C'est un monsieur très bien... Il reviendra vers quatre heures.
— Je vous remercie, madame Rozen, dit la jeune fille.
Hélène s'engagea dans l'allée très propre de la vieille maison et monta au deuxième étage où était son appartement.
Elle ouvrit la porte, traversa une petite entrée et pénétra dans une pièce meublée sommairement. Anéantie, elle tomba sur un fauteuil en contemplant deux photographies placées sur la cheminée.
L'une représentait un homme dans la force de l'âge, à la figure distinguée, à l'air vaillant et bon, c'était son père.
L'aulre, celte physionomie rôveuse, aux grands yeux doux et mélancoliques, était sa mère.
M. de Penhoët était mort à la Vera-Cruz l'année précédente, emporté par la lièvre jaune. On avait ramené son corps à Brest.
Il y avait quinze jours ([ue sa veuve était allée le rejoindre au cimetière.
Hélène de Penhoët était orpheline.
Comment Tinfortunée résista à cette double catastrophe? Nous renonçons à le comprendre.
Elle adorait ses parents, dont elle était l'unique joie, la suprême consolation, à la suite de grands revers immérités.
Quand l'affreuse nouvelle arriva du Mexique, oii M. de Penhoët s'était renflu pour tenter un effort désespéré qui aurait pu rétablir sa fortune, Hélène fut accablée par le plus profond désespoir.
Elle vit bientôt que sa mère était également frappée au cœur. La vaillante enfant pria Dieu de la préserver d'un dernier malheur, plus effroyable encore que le premier, s'il est des degrés dans les afflictions de ce genre.
La perte d'un père chéri est irréparable ; mais après un tel déchirement, une jeune fille a surtout besoin de sa mère.
La prière d'Hélène ne devait pas être exaucée.
Sa raison chancela quand elle ferma les yeux à madame de Penhoët; et pourtant, cette frêle jeune fille, cette orpheline de seize ans et demi, au regard si tendre, au cœur si délicalement affectueux, eut le courage d'envelopper d'un linceul le cadavre de sa mère bien-aimée et de l'accompagner au champ de l'éternel repos.
Après une telle commotion le chagrin ne pouvait la tuer. Elle était condamnée à vivre.
— Père, mère, dit-elle en tendant les bras vers les chers absents, vous qui vous êtes tant aimés, vous qui n'avez pu vivre — ni mourir l'un sans l'autre, vous que je ne reverrai jamais ici-bas, jetez les yeux sur l'orpheline qui portera dignement votre nom, qui bénira chaque jour votre mémoire et qui priera pour le salut de vos âmes... Protégez- moi !... Veillez sur moi !
Hélène n'avait que des cousins éloignés sur lesquels il lui était impossible de compter.
Le transfert des cendres de son père, la maladie et les obsèques de sa mère avaient épuisé les dernières ressources de la maison.
Mademoiselle de Penhoët allait-elle manquer de pain !
Un coup légèrement frappé à la porte lui fit lever la tête.
L'orpheline s'essuya les yeux et alla ouvrir.
Un homme de cinquante-cinq ans, au visage fraîchement rasé, très soigné dans sa mise, salua la jeime fille avec un respect attendri. Elle lui tendit su main; il la pressa avec une sorte de vénération.
Hélène le fit asseoir.
— Maître Nerville, dit-elle, avec beaucoup de calme, je vois à votre physionomie que vous avez des choses tristes à m'annoncer... Je suis habituée à la douleur.
Maître Nerville était un notaire de Brest ; son étude située sur le cours d'Ajot était très fréquentée; sa clientèle comptait les plus grands noms de la Bretagne. Il avait été chargé des intérêts de la famille de Penhoët.
La résignation d'Hélène, bien qu'elle ne le surprît guère, diminua son embarras.
— Ma chère demoiselle, répondit-il, permettez-moi d'abord de vous demander comment vous vous portez... Je n'ai pas eu l'honneur de vous saluer depuis...
11 hésita, très ému.
— Depuis les obsèques de ma pauvre mère, compléta l'orpheline, dont le regard se voila.
H se hâta de continuer :
— Madame Nerville vous a rendu visite deux fois, depuis cet affreux malheur... Elle m'a chargé de vous présenter l'expression de toute sa sympathie, et de vous dire qu'elle désirerait beaucoup vous voir...
Hélène répliqua :
— J'irai très prochainement remercier madame Nerville de sa sollicitude et embrasser votre fillette Jeanne.
Le notaire eut un geste affable ; puis il poursuivit de sa voix grave :
— Il est impossible de vous consoler, mademoiselle ; je ne suis pas de ceux qui prodiguent les paroles inutiles en présence d'un deuil comme le vôtre ; mais je fais appel à votre courage pour que vous ne vous laissiez pas accabler... Votre existence va de nouveau se modifier... Vous avez besoin de compter sur toutes les personnes qui s'intéressent à vous
La jeune fille répondit simplement :
— Vous vous trompez, maître Nerville, je ne veux faire appel à aucun dévouement... Je ne dois compter que sur moi-mt!me.
— Vous aurais-je blessée? interrogea le notaire avec la plus vive appréhension.
— Non, car vous êtes un véritable ami.
— Ah ! mademoiselle Hélène ! comme vous me récompensez d'avoir servi fidèlement les vôtres.
— Et maintenant, parlez ; ne craignez rien... Comment voulez- vous que je redoute un nouveau déchirement? Est-ce que je n'ai pas souffert lout ce qu'on peut souffrir?
Ses beaux yeux regardèrent stoïquement le ciel.
Maître Nerville avait été nommé, par le tribunal, tuteur de l'orpheline.
Le digne homme, qui était la probité même, avait tenté l'impossible
pour que la succession se liquidât de la façon la moins désastreuse ; ses efforts étaient restés stériles.
11 venait prévenir la jeune fille que ses dernières ressources étaient épuisées.
Il commença:
— Vous savez, ma chère demoiselle, que votre regretté père, M. le marquis de Penhoët, a perdu tout ce qu'il possédait.
— Je le sais, monsieur... Il a été ruiné par de malhonnêtes gens, des associés en qui il avait mis toute sa confiance... Il n'est rien resté à mon père, sauf l'honneur !
— Quand M. de Penhoët s'est marié, il était encore très riche... Votre mère ne lui a rien apporté.
— Elle l'a aimé, elle l'a réconforté, soutenu ; elle lui a permis de recommencer une existence nouvelle; la pauvreté ne l'effrayait pas; elle a montré à mon père la seule voie qui lui restait à suivre, celle du travail... N'est-ce donc rien cela?
— Votre mère, mademoiselle, était une sainte.
Hélène remercia son interlocuteur d'un regard empreint d'une gratitude si touchante qu'il se sentit remué jusqu'au plus profond de lui-même.
— Pardonnez-moi, reprit-il, c'est le notaire, c'est le tuteur qui vous parle. . . Quand vous êtes née, le patrimoine des Penhoët était à peine entamé.
L'orpheline eut un soupir prolongé.
Elle revoyait, dans une brume lointaine, le beau castel où s'était écoulée sa prime jeunesse ; il lui semblait encore en gravir le perron monumental .
Elle se promenait sous les hautes futaies de l'immense parc, sillonné d'eaux vives ; elle se reposait sous ses grottes naturelles, après de longue* courses à travers le domaine seigneurial.
Elle se rappelait le grand salon Louis XV, les tapisseries des Gobelins, d'Aubusson et de Beauvais.
De tous les tableaux qui l'ornaient et portaient la signature des plus grands maîtres, il ne restait plus à l'orpheline qu'un portrait d'aïeule qu'elle regardait en ce moment.
C'était celui d'une femme dont la beauté s'alliait à la grâce spirituelle qui caractérise cette exquise époque. Elle était adorable, celte figure d'autrefois, qui gardait, malgré son délicieux sourire, la grandeur de la race et la sérénité de l'épouse fidèle à tous ses devoirs.
Les tons harmonieux mettaient en valeur les moindres détails de la toilette ; un ruban bleu, que deux crayons avaient satiné et moiré, était une pure merveille d'exécution. Le temps n'avait pu altérer l'oeuvre, malgré la fragilité vaporeuse du pastel.
C'était tout ce qui restait à Hélène, la dernière épave de sa splendeur.
Maître Nerville continuait à exposer les faits avec sa précision professionnelle.
La jeune fille l'e'coutait religieusement, car chaque détail lui remettait •en mémoire l'énergie surhumaine déployée par M. de Penhoët pour conjurer l'écrasement final.
Le notaire tira des papiers de sa poche; ils étaient couverts de chiffres; Hélène ne voulut pas les examiner ; elle en connaissait les conclusions.
M. Nerville poursuivit :
— Vous n'aviez plus que deux mille francs. J'ai achevé de payer votre pension chez les dames de Saint-Joseph de Quimper, où vous étiez l'année dernière encore... J'ai réglé les obsèques, qui ont été, selon vos instructions, dignes de la noble défunte ; enfin, je viens d'acquitter le terme de votre appartement.
— De sorte que je ne dois rien? interrogea mademoiselle de Penhoët.
— Rien, ma chère demoiselle; mais vous restez sans ressources... Toutefois, vous savez bien que nous ne vous abandonnerons pas.
Elle répondit avec une suprême fierté :
— Je vous suis très reconnaissante de ce que vous avez fait pour moi : je vous sais un gré infini de la bienveillance dont vous me donnez une preuve nouvelle ; mais, vousl'avez dit, je n'ai pas de dettes ; je ne veux pas en contracter ; encore une fois, l'honneur des Penhoët restera intact.
. — Mais si vous ne voulez pas recourir à notre affection, il en est d'autres auxquelles vous ne ferez pas vainement appel. N'avez-vous pas eu pour compagne de couvent mademoiselle Carmen de Kerlor? Elle ne voudra pas laisser une ancienne amie dans le besoin...
— Une Penhoët n'implore personne, monsieur Nerville... D'ailleurs j'ai d'autres projets.
— Vraiment?
— Oui; je vais travailler !... Je me livre déjà à une petite besogne qui me permettra d'attendre la réalisation des promesses qui m'ont été faites... Je compte sur une solution très prochaine... Je vais gagner ma vie.
— Je souhaite que vos épreuves soient terminées, mademoiselle... Vous me permettrez pourtant d'insister... Songez que vous allez être obligée de quitter cette maison dans quelques jours... Le gain d'une jeune fille est bien mince, bien aléatoire, quand elle travaille chez elle... Je serais vraiment très inquiet si vous n'obteniez pas tout de suite cette place... cet emploi auquel vous semblez faire allusion.
L'orpheline reprit :
— Je vais vous mettre au courant de ma démarche. J'ai écrit à M. de Saint-Gildas, le riche manufacturier de Saint-Etienne, que vous avez vu au château de Penhoët, avec sa femme et ses filles. Maintes fois, il m'a complimentée en regardant mes dessins, qui étaient, disait-il, d'une
véritable artiste. Il ajoutait qu'il serait heureux de me voir lui créer des modèles pour les nouveautés qu'il lance chaque saison... Je crois qu'il n'a pu m'oublier.
Le notaire répliqua, plus tranquille :
— J'en suis convaincu, mademoiselle... Allons! l'horizon s'cclaircit un peu. Maître Nerville n'avait plus qu'à prendre congé de la jeune fille et à lui
rappeler qu'elle pouvait compter sur lui et sur sa femme.
Il le fit en quelques mots très sincèrement afTectueux, et il partit.
Mademoiselle de Penhoët ouvrit le tiroir d'une commode et en sortit un petit carton qui contenait plusieurs images de piété. Elles lui avaient été confiées par un marchand du voisinage pour qu'elle les enluminât.
Hélène dessinait fort bien ; mais elle n'avait guère eu en cette occasion à faire appel à son talent ; on lui avait demandé de colorieravec goût des images en noir ; elle avait accepté avec empressement, car c'était son premier labeur qui serait rétribué.
M. Paterne, le marchand, lui avait promis de la payer quand elle lui rapporterait les images.
Il était temps ; Hélène avait épuisé ses dernières ressources le jour même, pour porter des fleurs sur la tombe de son père et de sa mère.
Au grand jour de la fenêtre, elle regarda son ouvrage ; il lui sembla irréprochable.
L'orpheline se sentit moins oppressée.
— Tu vois, dit-elle avec ferveur, en se tournant vers la cheminée où souriait la photographie de sa mère ; je travaille! Je prends modèle sur toi, chère maman... Toi aussi, tu travaillais avant de devenir marquise de Penhoët... Je veux que tu bénisses mes premiers efforts.
Le marquis de Penhoët avait épousé une cantatrice d'une grande réputation.
Marthe Gérard, qui joignait à une beauté idéale, une voix dont la pureté et l'étendue étaient sans égales, chantait les premiers rôles.
Qu'elle jouât Marguerite, Juliette ou Mireille, c'était toujours la divine perfection.
M. de Penhoët, violemment épris, n'avait pas tardé à apprendre que l'existence de Marthe était au-dessus de tout blâme. Elle vivait honorablement avec sa mère. Il avait suivi la célèbre artiste, au cours de ses pérégrinations à travers l'Europe, pendant plus de dix-huit mois. Enfin, un soir, à Naplcs, au théâtre San Carlo, le gentilhomme avait avoué à la prima-donna qu'il l'aimait éperdument.
Marthe, croyant à une douloureuse injure, avait répondu, superbe de pudeur outragée :
— Vous !... Vous, que j'appelais mon ami ; vous qui savez que je n'ai jamais failli ; vous allez me proposer de devenir votre...
11 lavait interrompue:
— Je vous propose, Marthe, de devenir marquise de Penhoët.
Le mariage avait eu lieu quinze jours plus tard au consulat français.
Cette union, on le comprend, avait été accueillie de la façon la plus hostile dans la famille du marquis ; mais il était libre de ses actes ; il avait une volonté de fer ; il n'avait pas hésité à rompre toutes relations avec les siens, qui maudirent celle qu'ils appelaient injustement l'aventurière.
La prétendue aventurière se montra la meilleure des épouses, et, un an plus tard, après qu'elle eut mis au monde la petite Hélène, elle était, de l'aveu de tous, la plus tendre et la plus dévouée des mères.
Après bien des années, une catastrophe réveilla les malveillances qui semblaient endormies ; M. de Penhoët, un jour de chasse, dans une battue au sanglier, tua raide, d'une balle dans la tête, son voisin d'affiit, M. d'Espérac, un jeune gentilhomme très répandu dans le haut monde parisien, et qui avait également une propriété en Bretagne.
L'accident n'était pas douteux, il avait été causé par ime fatale imprudence de la victime. M. d'Espérac, dans l'ardeur de la chasse, quittant la place qui lui était assignée, avait couru au-devant de la bête aperçue au moment où elle entrait dans un layon.
M. de Penhoët, voyant un buisson remuer et entendant le souffle rauque du sanglier, avait tiré.
M. d'Espérac était mort sans prononcer un mot.
Cette catastrophe coïncida avec les très graves embarras d'argent du marquis.
Marin, il avait démissionné après avoir épousé Marthe Gérard, et il avait obtenu au Mexique une importante concession de terrains argentifères dont il avait confié l'exploitation à des individus qu'il croyait honorables, et qui, au point de vue technique, semblaient présenter les garanties les plus sérieuses, mais qui profitaient de l'éloignement du propriétaire pour se livrer à une suite d'agissements coupables destinés à faire tomber à vil prix l'affaire entre leurs mains.
Une nouvelle traversée n'était pas faite pour efTrayer le marquis de Penhoët. 11 s'embarqua dans le plus bref délai, malgré les larmes et les funestes pressentiments de la marquise.
Nous savons qu'il mourut à la Vera-Cruz.
De cette tragique aventure, les ennemis de madame de Penhoët avaient conclu tout bas" d'abord, ouvertement bientôt, que M. d'Espérac était l'amant de la marquise ; et que le mari avait voulu venger son honneur. Quant à la mort de M. de Penhoët, elle était due, selon eux, non pas à la fièvre jaune, mais à un suicide. Le malheureux n'avait pas voulu survivre à la honte de sa femme et à la tache faite à son blason.
Marthe n'avait pu surmonter son désespoir; le chagrin d'avoir perdu
Henri, l'opprobre dont on voulait l'accabler, furent pour elle autant de coups auxquels elle ne devait pas tarder à succomber.
L'orpheline ignorait toutes ces ignominies ; maître Nerville était renseigné, lui ; mais à aucun prix, il n'aurait voulu que la pauvre enfant les soupçonnât.
Hélène enveloppa soigneusement ses images et quitta l'appartement. Elle se rendit en face l'église Saint-Louis et entra dans une boutique qui portait cette enseigne :
Paterne, papetier-libraire.
Le commerçant était à son comptoir ; il examinait une grosse de chapelets qui venaient d'arriver de Paris.
Tout petit, très souriant, très sautillant, il releva ses besicles sur son front pour mieux accueillir la personne qui entrait.
11 parut surpris en reconnaissant mademoiselle de Penhoët ; mais il la reçut pourtant avec beaucoup d'aménité.
— Je vous rapporte mon ouvrage, dit la jeune fille.
— Vous vous êtes trop pressée, dit le papetier-libraire, de son ton le plus gai.
Mademoiselle de Penhoët se méprit sur le sens de ces paroles ; elle ajouta vivement :
— Je vous assure, monsieur, que vous serez satisfait; j'ai scrupuleusement tenu compte de vos instructions.
— Je n'en doute pas, mademoiselle ; je n'en doute pas, fit-il avec une intonation joyeuse.
M. Paterne examina les images ; il poussait de petits cris d'admiration, toujours ponctués par les plus aimables sourires.
— Partait! Superbe! Magnifique !.. C'est incroyable... je n'aurais jamais cru... Est-il possible que... C'est merveilleux !
Hélène respira : le fâcheux pressentiment qui l'avait assaillie tout à l'heure s'évanouit.
— Je vais vous payer, mademoiselle, reprit le commerçant avec empressement.
Il sortit de sa caisse une pièce de vingt francs ; c'était le prix convenu. Elle le remercia avec effusion; il se défendit:
— Mais non, mais non, c'est moi qui suis votre obligé. . Plus tard, je je vous confierai toutes mes commandes.
— Plus tard! répéta l'orpheline comme un écho lugubre.
Elle devint toute blanche. M. Paterne la regarda, un peu ébahi, devenant moins hilare.
Surmontant son trouble, Hélène reprit :
— En allcnJant, vous allez me donner l'ouvrage courant"?
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— luulile (i'iQsister, M. Goguelu. Vous m'offririez un trésor que je ne yous céderais pas
cette pieuse relique. (Page 37.)
— L'ouvrage courant ?... reprit le commerçant... Mais, mademoiselle, je n'en ai pas pour le moment.
M. Paterne s'expliqua en termes qui ne laissaient subsister aucune équivoque, hélas!
Il le fit d'ailleurs avec sa jovialité ordinaire.
— Autrefois, je vendais beaucoup de ces images... oui! oui, les affaires marchaient admirablement. Hé! hé!.. C'était l'âge d'or. Aujourd'hui, le siècle est aux choses plus profanes... J'ai eu de la chance de gagnée une petite fortune et de la placer judicieusement ; sans cela, je végéte-
rais... Je ne me retire pas parce que madame Paterne se plaît dans sa boutique où elle est depuis bientôt quarante ans. Mais la foi s'en va!... Oui, même en Bretagne, mademoiselle, la foi s'en va ! Hé! hé ! Il y a vingt ans, je vendais tous les saints et toutes les saintes du calendrier... Aujourd'hui, mon meilleur article, ma pièce de résistance, une marchand!?' de tout repos,... Notre-Dame de Recouvrance enfin ! hé ! hé! Notre-Damt de Recouvrance est menacée à son tour. Enfin, mademoiselle, c'est le marasme général, le Krach, comme on écrit dans les journaux de Paris!... Il m'est donc impossible, avec la meilleure volonté du monde, de vous gratifier d'une nouvelle commande avant que la présente livraison soit enlevée.
Hélène balbutia quelques mots et sortit chancelante de l'établissement du papetiei'-libraire.
Elle reprit courage assez vite pourtant, et murmura :
— Dieu ne peut m'abandonner; en rentrant chez moi, je vais peut-être trouver une lettre de M. de Saint-Gildas.
L'orpheline reprit le chemin de la rue Saint-Donatien.
— Yoilà mademoiselle de Penhoët qui revient, dit une jeune lavandière en la voyant passer.
— Toujours bien triste, fit une autre ouvrière qui tuyautait.
— Ah ben ! Il faut que les nobles aient leurs peines aussi...
— C'est égal, cette pauvre jeuue fille paraît si malheureuse...
— Laisse-moi donc tranquille... Tu n'as pas vu l'enterrement?.. Est-ce qu'elle avait besoin de dépenser tant d'argent!... Et tous les jours, elle achète des bouquets de cent sous qu'elle porte sur la tombe... Voyons! tu ne trouves pas que c'est trop de manières!
— C'est mal, ce que tu dis là, Marik, tu n'as pas de cœur. La rentrée de la patronne interrompit ce dialogue.
Avant de monter l'escalier, Hélène ouvrit la boîte qui contenait, pour chaque étage, la correspondance des locataires.
Il y avait une lettre pour elle.
La jeune fille vit sur l'enveloppe le cachet postal de la Loire.
Pour la première fois depuis quinze jours, un pâle reflet de satisfaction illumina son doux visage.
Vite elle monta chez elle et décacheta la lettre. Voici ce qu'elle contenait :
« Mademoiselle,
» J'ai bien reçu votie honorée du 3 courant : mais elle s'adressait à M. de Saint-Gildas, qui m'a vendu son usine et ses dépendances.
» J'ai fait démonter les métiers et les machines, car je n^ m'occupe pas du tout de soieries. Ça n'allait plus.
» Je fabrique des peignes, des brosses et autres objets de toilette en higlifoïde, une matière beaucoup moins inflammable que le celluloïd,
imitant le corail, l'ivoire, l'ambre, l'écaillé à s'y méprendre, et dans des conditions exceptionnelles de bon marché.
» J'ai pensé, mademoiselle, puisque vous voulez gagner votre vie, que vous pourriez vous occuper de placer mes produits dans la noblesse.
» Nous nous entendrions pour les conditions ultérieures.
» Quant à M. de Saint-Gildas, il a dû s'établir en Amérique et je n'ai pas son adresse.
» Réfléchissiez et dites-moi par retour du courrier si vous acceptez mes offres, avec lesquelles, je vous prie, mademoiselle, d'agréer mes civilités très empressées.
» Xavier Duplanxhat. »
« P. -S. Je tiens à votre disposition une boîte d'échantillons, quand vous aurez bien voulu me donner la liste de vos références. »
L'orpheline laissa retomber le papier.
Cette fois, la déception était beaucoup plus cruelle que celle éprouvée chez M. Paterne.
Hélène comptait aveuglément sur une réponse favorable de M. de Saint- Gildas.
Elle espérait être utile à l'industriel, et trouver auprès de madame de Saint-Gildas et de ses filles des sympathies qui eussent atténué son isolement.
Ce dernier espoir s'écroulait.
La pauvre enfant éclata en sanglots.
Entre deux soupirs entrecoupés elle entendit qu'on l'appelait sur le palier.
Elle alla ouvrir et vit la blanchisseuse qui guidait un inconnu.
— Mademoiselle Hélène, dit la femme, monsieur est un marchand de Paris; il vient vous demander si vous ne voudriez pas lui vendre des objets de curiosité.
L'homme restait un peu en arrière.
— Mais entrez donc, monsieur... donnez-vous donc la peine, fit madame Rozen, comme s'il s'agissait de pénétrer dans sa boutique de blanchisseuse.
MademoiselledePenhoëtn'entendit d'abord qu'un bourdonnement confus, puis elle se souvint que le matin madame Rozen lui avait annoncé cette, visite, tout à fait incompréhensible pour la jeune fille.
Malgré son bouleversement, Hélène retrouva sa grâce native ; à son tour, elle invita le monsieur à entrer.
Celui-ci était un gaillard énorme ; il avait la distinction d'un ancien lutteur, qui se serait évadé de la foire aux pains d'épices.
11 jouissait de quatre ventres superposés; trois mentons en amphithéâtre prouvaient en outre qu'il ne détestait pas la bonne chère.
Dans l'ensemble bouffi et adipeux du visage, ses petits yeux avaient eu vraisemblablement beaucoup de peine à garder leur place, car la graisse menaçait de tout envahir. Ce qui n'empêchait pas le regard de pétiller d'astuce.
Le personnage, d'ailleurs, avait fait un salut très convenable. Il s'était frotté à trop de gens distingués pour se présenter en nistre.
Madame Rozen était restée dans la petite pièce qui servait d'antichambre.
— Mademoiselle, commença le visiteur, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous; je m'appelle Goguelu; je demeure à Paris, rue des Saints- Pères. La blanchisseuse vous a indiqué ma partie ; je travaille dans les objets d'art... J'ajouterai que je suis rond en affaires... J'en ai l'air et la chanson... Avez-vous quelque chose à me vendre?
Ce langage dépourvu d'artifice commença par choquer Hélène. Elle souffrit en pensant que quelqu'un avait dévoilé sa pauvreté à un inconnu, alors qu'elle la supportait si dignement.
Goguelu, dont les yeux fureteurs avaient déjà tout inventorié, sembla comprendre ce qui se passait dans l'esprit de la jeune fille.
II reprit :
— Vous savez, je voyage pour mon métier, et, nécessairement, je suis forcé de me renseigner avant de madresser au client. Je fais jaser le patron de l'hôtel, l'horloger d'en face ou la blanchisseuse du coin... Comme je ne propose que des marchés très honorables, personne n'a à rougir d'entrer en pourparlers avec moi.
Ces mots furent prononcés avec tant de bonhomie que l'orpheline ne pouvait s'en irriter.
■ — Mais, monsieur, répliqua-t-elle doucement, votre démarche est inutile, vous voyez que mon ameublement n'a rien de somptueux.
Naturellement, de la façon dont nous avons présenté l'ami Goguelu. nos lecteurs ont déjà deviné que son œil de marchand avait été tout de suite accroché par le portrait de l'aïeule.
Goguelu répliqua en le désignant du doigt :
— Ce tableau, là ! m'irait assez... Voulez-vous me permettre de... Avant que mademoiselle de Penhoët eût répondu, le gros gaillard
grimpait très lestement sur un siège, décrochait le cadre, redescendait et examinait l'œuvre en la tenant à pleines mains, bien en lumière.
Le pastel était un des plus authentiques spécimens de l'exquise artiste qui s'appelait madame Vigée-Lcbrun.
— Je vous en offre quatre cents francs, dit Goguelu.
— Vraiment ! fit Hélène avec un pâle sourire ému ; ce tableau a une telle valeur ?
— Mais oui, ça vaut de l'argent, ces babioles-là... Allons! Nous sommes d'accord ?
Et il eut le geste familier de l'acbeteur qui va porter la main à la poche. L'orpheline l'arrêta et répondit :
— Cette œuvre n'est pas à vendre.
— Voulez-vous le « poney »... Cinq cents?... Je connais ça ; c'est un souvenir de famille ; ça fait toujours un peu de peine de se séparer de ces choses-là.
— Tellement, monsieur, que je ne m'en séparerai pas.
— Oui... oui... Vous avez raison... Seulement, dame! excusez ma franchise, mademoiselle ; je vois que vous avez été élevée dans un milieu moins humble... Vous avez eu des vicissitudes, quoi !... Et six cents francs ne se trouvent point dans le pas d'un cheval...
— Inutile d'insister, monsieur Goguelu. Vous m'offririez un trésor que je ne vous céderais pas cette pieuse relique.
Elle fit un pas vers la porte.
— Hum ! hum ! toussa Goguelu poursuivant en homme qui a l'habitude de ces opérations et ne semble pas douter de la façon dont elles se terminent ; vous voulez que j'aille jusqu'au bout du sacrifice... Allons-y ! Mais c'est ma dernière concession... Vous aurez le billet de mille... N'en parlons plus.
Et lui aussi usa du dernier expédient ; il fit mine de battre en retraite, et marcha vers la sortie.
Hélène ouvrit la porte.
Avant de sortir le marchand brûla ses dernières cartouches.
— Eh bien!... Deux mille, là !
— Ni deux mille, ni cent mille!
— Voyons ! dit Goguelu brusquement abasourdi, mais tentant un suprême effort, dont il sentait l'inutilité d'ailleurs, je comprendrais votre résistance s'il s'agissait de votre mère, de votre grand'mère à la rigueur ; mais vous n'avez pas connu cette dame, puisqu'elle vivait il y a un siècle, avant les malheurs de Louis XVI... Enfin, qui est-ce?
L'orpheline répliqua :
— C'est une Penhoët, monsieur, la grand'mère de mon père ; et elle restera dans ma demeure, si pauvre soit-elle, tant que je vivrai.
Le gros homme s'inclina, beaucoup plus respectueusement que son sans-façon de brocanteur ne l'aurait laissé supposer, replaça le portrait à l'endroit oii il l'avait décroché, donnant une nouvelle preuve de son étonnante agilité, remit les billets dans son portefeuille, celui-ci dans la poche de son veston, et alla retrouver la blanchisseuse, qu'il gratifia de quarante sous, malgré l'échec de sa combinaison.
LES KEGltETS DE CARMEN.
Quand la cloche du château de Kerlor avait sonné le dîner, la comtesse et ses enfants s'étaient mis à table.
Une place restait vide, celle de mademoiselle de Sainclair.
La comtesse s'étonna à bon droit; Carmen déclara que Mariana, s'étant sentie un peu souffrante dans l'après-midi, avait voulu rentrer dans sa chambre et s'était probablement mise au lit.
La comtesse était pâle et paraissait fatiguée.
Elle eut un gesle de lassitude et commença à manger silencieusement, le regard un peu vague.
Georges échangea un coup d'œil avec sa sœur.
M. de Kerlor attribuait le malaise de Mariana à la chaude algarade dont le braconnier Pornic était la cause, et au bouleversement qu'avait dû éprouver la jeune fille à la suite de son intervention courageuse, mais inutile.
Carmen se serait bien gardée de dissuader son frère, touchant l'absence de la petite-cousine ; elle commençait pourtant à se demander ce qui allait se passer, car elle croyait Mariana retirée chez elle, et ne pouvait supposer que la jeune fille eût réellement déserté le château.
On se coucha de très bonne heure, ce soir-là, à Kerlor.
Seul, Georges fit une longue promenade nocturne dans le parc en fumant plusieurs cigares.
Le lendemain, la comtesse qui avait bien dormi, se montra plus alerte; son visage n'avait conservé aucune trace de la pâleur de la veille ; et à peine habillée, elle manda sa fille.
Quand Carmen entra chez sa mère, elle vit Georges, qui, arrivé avant elle, tendait une lettre à la comtesse.
— C'est l'écriture de Mariana ! s'écria madame de Kerlor, très impressionnée.
— J'ai trouvé ce papier hier soir sur le plateau d'argent, dans le vestibule, ajouta Georges avec surprise... Vous étiez déjà couchée.
— Qu'est-ce que cela signifie? murmura la douairière.
Ses mains tremblèrent un peu en déchirant l'enveloppe. Elle lut :
« Ma chère bienfaitrice,
« Pour la première fois de ma vie, je vais vous causer un chagrin ; je vous supplie de me le pardonner.
LliS DEUX GOSSES. 39
» J'ai résolu de quitter Kerlor, maigre' tout ce que vous avez fait pour moi.
» Je vais avoir vingt ans; j'estime que votre œuvre presque maternelle est terminée.
» J'ai cherché et trouvé la meilleure position convenant à ,une fille pauvre.
» Mon intention était de tout vous dire avant de franchir le seuil du château ; mais j'ai eu peur de manquer de fermeté, car vous auriez refusé de me laisser partir. Vous êtes si bonne!
» Vous me permettrez de venir prendre congé de vous dans quelques jours et de vous demander votre bénédiction.
» Je serai plus courageuse en présence du fait accompli.
» Je sais tout ce que je vous dois, à vous, à vos enfants Georges et Carmen.
» Il serait indigne de moi d'accepter de nouveaux sacrifices.
» Je prierai pour Kerlor; je ferai des vœux pour que tous ceux qui portent ce glorieux nom continuent à jouir du bonheur qu'ils méritent; je m'efforcerai de ne jamais oublier les traditions de vertu et d'honneur qui ont toujours été celles de nos deux familles.
)) Ce sera le seul moyen de diminuer un peu ma dette envers vous.
» Daignez agréer, ma chère bienfaitrice, l'assurance de tout mon l'espectueux dévouement.
)) Mariana de Sainclair,
» Institutrice chez Madame Nerville, cours d'Ajol, Brest. »
On devine l'eiîet produit par cette lettre inattendue sur madame de Kerlor et sur Georges.
Le regard de la comtesse se fixa sur Carmen.
— Tu ignorais le contenu de cette lettre ? interrogea froidement la mère.
• — Je le jure ! répondit la jeune fille.
— C'est insensé ! fit Georges, je n'aurais jamais cru ma petite-cousine capable de prendre une pareille détermination.
— Mademoiselle de Sainclair est une ingrate, prononi^ni la comtesse, très affligée.
La matinée se passa tristement.
La comtesse ne pouvait se faire à l'idée qu'elle allait être privée des soins dont Mariana l'entourait.
Avec beaucoup de zèle et de prévenances, une attention de toutes les minutes, mademoiselle de Sainclair, qui méditait patiemment ses ambitieux projets, avait su se rendre indispensable à sa bienfaitrice.
Qu'il s'agît de déchiffrer une nouvelle partition, de lire un volume fraîchement publié, de tenir à jour l'importante correspondance de la com-
tesse, Mariana était toujours là et rendait ces multiples services avec un empressement quelque peu affecté.
Pendant ce temps, Carmen se grisait de grand air et de liberté, che- Yauchait de longues heures parmi les landes et les guérets, accompagnait son frère à la chasse, et pratiquait tous les sports accessibles à la femme.
Elle apportait à ces distractions un entrain, une fougue, une exubérance qui réjouissaient Georges, dont les goûts n'étaient pas plus sédentaires que ceux de sa sœur.
Madame de Kerlor semblait donc assez contrariée de la disparition de Mariana; et Carmen s'accusait déplus en plus d'avoir manqué de mesure envers sa parente.
Elle se disait :
— J'ai livré Mariana à tous les dangers, et ils sont plus redoutables pour elle que pour tout autre... Avec son caractère altier et l'orgueilleuse opinion qu'elle a d'elle-même, voudra-t-ellè accepter les inconvénients de sa nouvelle situation? Elle est partie d'ici à la suite d'un coup de tète... Que va-t-elle devenir?... Je redoute tout pour elle. Et c'est moi peut-être qui aurai causé sa perte...
Ce fut la comtesse de Kerlor qui capitula la première. Son ressentiment disparut soudainement; elle dit à sa fille:
— Il faut que je revoie Mariana et qu'elle réponde aux questions que j'ai le devoir de lui poser.
Carmen crut avoir trouvé l'occasion de réparer ses torts. ^ lu veux que je lui écrive ?demanda-t-elle.
— Non! Tu m'accompagneras à Brest. Nous irons chez madame Nerville.
— Très volontiers, répliqua la jeune fille.
Tout de suite, elle sonna pour que la comtesse donnât des ordres à l'écurie.
On attellerait la victoria; et on partirait à une heure de l'après-midi.
Quand M. de Kerlor apprit cette détermination, il l'approuva sans réserves.
On déjeuna un peu plus tôt qu'à l'ordinaire, madame de Kerlor dissimulait mal son impatience ; vingt fois elle avait regardé l'antique horloge, l'accusant de ne plus marquer les minutes avec l'exactitude des pendules modernes.
Enfin, l'heure sonna et la comtesse se leva...
Tout à coup, elle eut un éblouissement et se rassit en portant la main au côté gauche de sa poitrine.
La pâleur des jours précédents était revenue sur son visage où se plaquaient des tons de cire.
Effrayés, le frère et la sœur saisirent les mains de leur mère.
Jo ue suis plus jeune, mes eufaots ; à mon âge, ou est sujet à de légères indispositioas.
(Page 43.)
— Ce n'est rien, dit madame de Kerlor, voulant rassurer ses enfants ; un simple malaise.
— N'importe! répliqua M. de Kerlor, vous ne pouvez vous mettre en route, ma mère.
— Eh bien ! fit-elle avec un sourire un peu contraint, c'est toi qui accompagneras Carmen.
— Si vous êtes souffrante, répliqua-t-il, nous ne devons pas vous quitter.
— Si tu tiens à me rendre sérieusement malade, Georges, tu n'as qu'à me désobéir.
— Mère !
— Je ne suis plus jeune, mes enfants ; à mon âge, on est sujet à de légères indispositions... La présence de Mariana sera pour moi le meilleur remède.
Le frère et la sœur se consultèrent rapidement. La comtesse insista. Ils ne voulurent pas la contrarier; mais ils obtinrent qu'elle consentirait à recevoir le médecin qu'on allait envoyer chercher immédiatement.
Ce fut Tanguy qui fut chargé de cette mission.
Madame de Kerlor voulut aller jusqu'au perron et assister au départ de la Victoria qui emportait vers Brest ses deux enfants.
Une heure plus tard le cocher arrêtait son attelage devant la maison portant les panonceaux de maître Nerville.
Georges tendit la main à sa sœur pour l'aider à descendre et tous les deux se dirigèrent vers les appartements particuliers du notaire situés dans une grande cour bien ombragée, derrière les bureaux.
On annonça M. et mademoiselle de Kerlor qui furent immédiatement introduits dans un salon luxueux où les attendait madame Nerville.
Les saluts s'échangèrent pendant que la notairesse s'écriait, après avoir demandé cérémonieusement des nouvelles de la comtesse :
— Maître Nerville ne va pas tarder à rentrer. Il sera désolé de n'avoir pas été là à votre arrivée.
Puis, un peu inquiète, elle reprit :
— Vous savez que mademoiselle de Sainclair est ici?
— Nous venons la chercher, répliqua Georges avec sa franchise ordinaire.
— Mon Dieu ! fit la notairesse, je ne voudrais pas que vous fussiez fâchés contre moi... Mademoiselle de Sainclair m'a formellement déclaré qu'elle renonçait à vivre à Kerlor. Vous étiez prévenus, puisque vous voici à Brest. . . J'ai jugé que je ne pourrais trouver une meilleure institutrice pour ma fille Jeanne, dont je veux faire une personne très distinguée, et j'ai accueilli à bras ouverts votre parente.
Il fallait entendre la notairesse prononcer les noms de Sainclair et de
Kerlor pour comprendre à quel point elle était entichée de noblesse.
On ne pouvait trop le lui reprocher, étant donnée la profession de son mari; on ne pouvait surtout la blâmer d'avoir choisi Mariana, qu'elle ne pouvait connaître à fond, pour parfaire l'éducation de la jeune mademoiselle Nerville.
La notairesse, malgré ses quarante-cinq ans et sa taille replète, gardait les yeux rêveurs et la bouche attendrie.
Elle avait eu quatre enfants; il ne lui en restait plus que deux : un fils qui avait vingt-trois ans et une fille qui entrait dans sa treizième année. En l'absence de son frère qui était à l'étranger, la fillette concentrait sur elle tout l'amour de ses parents.
Mademoiselle de Kerlor répondit :
— Rassurez-vous, chère madame, nous ne vous blâmons pas ; notre petite-cousine est libre de ses actes ; mais je désirerais m'entretenir avec elle.
— Rien de plus facile, mademoiselle ; je vais la prévenir. La notairesse sortit et reparut bientôt, précédée de Mariana.
Les yeux de la jeune fille étincelèrent en se fixant hardiment sur ceux de Georges de Kerlor, puis elle regarda Carmen avec une fine nuance de commisération railleuse.
La visite inespéi'ée du jeune homme rendait à mademoiselle de Sainclair ses plus dangereuses et ses plus folles illusions.
Elle entrevit le triomphe.
Mariana se jeta dans les bras de sa petite-cousine, simulant à merveille la plus sincère émotion.
Georges tendit la main à la jeune fille, qui la pressa en baissant modestement ses yeux pleins de langueur.
— Ma cousine, dit le jeune homme, vous nous avez fait beaucoup de peine.
Mariana poussa un soupir et hocha sa jolie tète d'un air navré. Madame Nerville, en femme bien élevée, se dirigeait discrètement vers la porte.
— J'espère, continua M. de Kerlor, s'adressant toujours à la belle brune aux yeux bleus, que ma sœur saura vous convaincre. Je vous laisse ensemble. Vous me rappellerez quand les derniers nuages seront dissipés.
M. de Kerlor rejoignit madame ÎNerville. 11 dit à la notairesse :
— Chère madame, vous allez me donner des nouvelles de votre fils Philippe... Où est-il en ce moment, ce jeune et intrépide voyageur ?
— Sa dernière lettre était datée de Mexico, répondit la mère, emmenant M. de Kerlor continuer cette conversation dans une pièce continue.
— Ma chère Mariana, commença mademoiselle de Iverlor, mon frère t'a fait connaître nos impressions depuis ton départ.
Mademoiselle de Sainclair répondit avec une amère ironie :
— Crois-tu que, moi aussi, je n'aie pas éprouvé un très gros chagrin, quand il m'a fallu t'obéir?
Carmen répondit avec un ton d'affectueux reproche :
— Voyons! j'étais irritée; je me suis montrée injuste, j'en conviens; mais toi, tu avais conservé ton sang-froid ; tu aurais dû attendre au lendemain avant de prendre une décision.
— J'aurais agi le lendemain comme la veille, puisque tu m'avais enlevé toute espérance.
— Tes prétentions étaient folles ; tu as reconnu que tu ne pourrais jamais devenir la femme de Georges.
Ces mots auraient dû suffire à Mariana pour lui éviter de nouvelles désillusions ; mais les globules du sang noir de la belle Aurore bouillonnaient dans ses veines ; les superstitions enfantines traversaient encore ce cerveau qui paraissait si bien équilibré.
La splendide créature croyait à son étoile ; elle estimait que les événements lui étaient favorables et que sa destinée était écrite au ciel en lettres d'or.
Consciente de sa beauté troublante, elle se demandait orgueilleusement pourquoi elle ne séduirait pas Georges, puisque M. de Kerlor ne paraissait aimer personne.
N'était-ce pas parce que Georges subissait, même inconsciemment, un commencement de fascination, qu'il était venu à Brest? Avait-il suffi que mademoiselle de Sainclair disparût pendant quelques heui'es pour que le jeune homme s'aperçût de la place que sa cousine tenait dans sa vie?
Mademoiselle de Sainclair demanda d'une voix brève :
— Pourquoi as-tu amené ton frère?
— Parce que ma mère, qui devait venir, s'est trouvée indisposée; elle a prié Georges de m'accompagner.
Mariana reprit :
— Ta mère sait-elle pourquoi je suis partie ?
— Non ; dans ta letlre tu as pris toutes les précautions pour qu'elle ne se doute de rien; tu n'imagines pas que j'allais la renseigner... Si je l'avais fait, nous ne serions certainement pas ici, Georges et moi.
— Au fait, pourquoi y êtes-vous ?
— Pour te demander d'oublier ce qui s'est passé entre nous.
— Je le veux bien, répliqua mademoiselle de Sainclair.
— Ce n'est pas tout; je suis venue de la part de ma mère pour te dire qu'elle serait très heureuse si tu reprenais ta place à Kerlor.
— Et quelle est l'opinion de Georges?
— Il pense comme nous; et est tout prôt à joindre ses instances aux miennes.
Mademoiselle de Sainclair répondit d'une voix saccadée :
— Ma pauvre Carmen ! si tu savais comme j'envie ta sérénité d'âme!... Tu n'aimes pas, toi... Prends garde d'éprouver à ton tour l'indicible soull'rance... Que [)enserais-tu de moisi je te déclarais que Ion frère m'est devenu indifférent... M'est-il possible d'oublier Georges?... Si tu n'as pas cessé d'être mon amie, lu dois m'éviler de nouvelles tortures... S'il faut renoncer à monsieur de Kerlor, j'y renoncerai; mais ne me demandez pas davantage... Interroge ta conscience, Carmen, et dis-moi si tu peu.x exiger, sachant mon secret et mes rêves, que je rentre avec vous au château.
— Mais, puisque lu consens à revoir ma mère.
— Je reverrai madame de Kerlor; il faut que j'obtienne son pardon, quand je lui aurai démontré que je ne peux plus, que je ne veux plus vivre de sa charilé... Elle est si bonne qu'elle me permettra sans doute de lui rendre d'autres visites; et le plus souvent possible, j'irai t'embrasser, serrer la main de ton frère... Ah! si vous me défendiez cela, j'en mourrais !
Carmen fut touchée de cette résignation, et elle répondit :
— Tu as raison ; et je ne puis exiger un trop grand sacrifice de ta part... Viens nous voir souvent ; nous t'accueillerons toujours avec la plus grande joie.
Mademoiselle de Kerlor était brusquement devenue pensive. Il lui semblait qu'elle entendait encore sa cousine proférer ces étranges paroles : « Prends garde d'éprouver à ton tour l'indicible souffrance ! » Carmen eut une frayeur vague de l'avenir. Dominant son émotion elle rappela Georges.
— Eh bien? interrogea le jeune homme en souriant.
— Eh bien, dit Carmen, Mariana s'en tient aux termes de sa lettre.
M. de Kerlor, qui s'attendait à une réponse favorable, ne put réprimer un geste de mécontentement.
Il s'écria :
— ■ Mais Carmen vous a pourtant dit, ma cousine, que la santé de notre mère nous donnait des inquiétudes.
Mariana joignit les mains.
— Mon cousin, supplia-t-elle, ne ravivez pas mon chagrin... Votre sœur m'a proposé de reprendre ma « place » ; je ne le puis.
Carmen ajouta :
— Mariana m'a promis de venir souvent au château.
— Aussi souvent que me le permcllra madame Nerville, poursuivit
mademoiselle de Sainclair, qui venait de voir rentrer la notairesse. ■ — Tant que vous voudrez, ma chère demoiselle, fit celle-ci de son air le plus aimable.
— Mais, prononça l'institutrice, j'ai contracté des devoirs envers vous, et je n'ai pas l'habitude de les négliger, quels qu'ib soient... J'aime déjà mon élève... C'est si intéressant, et c'est une si belle tâche de former une intelligence et un cœur d'enfant.
Elle regarda la pendule et affectant un peu trop d'exagération peutêtre, elle reprit :
— Veuillez m'excuser, monsieur Georges; il faut que j'aille chercher mon élève dont le cours va finir. ,
Mademoiselle de Sainclair embrassa Carmen, fit une révérence à M. de Kerlor et sortit avant que celui-ci ait pu lui tendre la main.
— Que va dire notre mère? fit le jeune homme... Il n'y a décidément pas que les Bretons et les Bretonnes qui ne changent pas d'avis facilement.
— Il ne nous reste plus qu'à rentrer à Kerlor, conclut Carmen.
A ce moment la porte du salon s'ouvrit; la digne et correcte figure de maître Nerville apparut.
— Dieu soit loué! s'écria le notaire, j'arrive à temps pour vous présenter mes plus respectueux hommages... monsieur de Kerlor... mademoiselle de Kerlor...
Georges et Carmen saluèrent courtoisement.
— Yous êtes resté bien longtemps en ville, il me semble, dit la notairesse à son époux.
— J'ai poussé jusqu'à la rue Saint-Donatien.
— Vous avez vu votre pupille ?
— Justement.
— Vous êtes tuteur, maître Nerville? demanda M. de Kerlor.
— Oui, monsieur le comte, et d'une jeune fille qui mérite les plus grandes sympathies.
— Je viens d'avoir de ses nouvelles, reprit la femme du notaire.
— Par qui ?
— Par madame Rozen, la blanchisseuse, qui a rapporté le linge... Il paraît que la pauvre enfant a refusé deux mille francs d'un portrait d'aïeule....
— Je le sais, répondit M. Nerville; et pourtant elle est sans ressources..,
— Alors, elle aurait dû vendre ce tableau ! fit madame Nerville.
— Je trouve, moi, protesta le notaire, qu'en vénérant pieusement la mémoire des siens, elle reste digne de son nom, et je l'en admire davantage.
— En effet, ajouta M. de Kerlor, je vous approuve.
— La conduite de cette jeune fille est au-dessus de tout éloge, appuya Carmen.
Madame Nerville se hâta de répliquer :
— J'ai pour cette chère enfant la plus grande aircclion; mais je redoute la misère pour elle... Je ne puis dominer mon impatience; il faut que je voie aujourd'hui ma petite protégée... J'irai à Recouvrance.
M. de Kerlor s'écria avec empressement :
— Permettez-nous, madame Nerville, de vous offrir une place dans notre voiture.
— Oh ! monsieur le comte... je vous remercie... mais je suis confuse... Je vais vous gêner...
Carmen insista.
— Vous serez plus vite arrivée chez cette jeune fille... Et Georges et moi, nous aurons pu coopérer, dans une faible mesure, à votre bonne action.
Madame Nerville se confondit en remerciements.
— Je ferai part à mademoiselle de Penhoët de votre bienveillance ; elle en sera touchée.
— Penhoët! répéta Carmen avec un vif intérêt.
— Oui, compléta le notaire, ma pupille s'appelle Hélène de Penhoët.
— Hélène ! fit Carmen, toute bouleversée.
— Mais, en. effet, mademoiselle, reprit maître Nerville, où ai-je la tête ! Vous devez avoir connu cette jeune fille, chez les dames de Saint-Joseph, bien qu'il y ait une légère différence d'âge entre vous deux'.'
Mademoiselle de Kerlor s'écria avec la plus poignante compassion
— C'est de ma pauvre petite amie Hélène qu'il s'agit !
— Vous vous souvenez d'elle?
— Si je m'en souviens? C'était ma meilleure camarade... Oui, elleest un peu plus jeune que moi ; mais elle était si studieuse et moi je l'étais si peu, que nous faisions partie de la môme classe.
Georges écoutait avec intérêt. Il s'agissait d'une jeune fille malheureuse, qui supportait héroïquement l'adversité, qui appartenait à la noblesse de Bretagne, cela suffisait à un Kerlor pour qu'il intervint aussi délicatement, mais aussi promptement que possible.
Madame Nerville profitade l'émouvante coïncidence pour donner un libre cours à ses petits talents de narratrice .
Elle raconta ce que savent déjà nos lecteurs.
Carmen fut désolée d'apprendre que mademoisollede Penhoëtavait gravi un tel calvaire, à l'âge où tout doit être joie et espérance.
— Viens, dit-elle avec élan à son frère, nous allons sauver Hélène.
. Après un rapide adieu à maître Nerville, le frère et la sœur, accompagnés de la notairesse, montèrent dans la victovia.
Au moment où les chevaux démarraient, mademoiselle de Sainclair revenait avec son élève.
Ad
Elle mit dans ce seul mot, uue douleur si intense que, spontanément, Georges et Carmen lui tendirent leurs mains. (Page 55.)
Jeanne Nerville était une petite personne de huit ans, très fraîche, très gentille.
Mariana eut un geste de contrariété ; une minute plus tôt, elle serait rentrée avant que Georges et Carmen fussent partis.
Mademoiselle de Sainclair aurait voulu regarder encore une fois dans les yeux cet homme qu'elle eut tant désiré pour maître, cet homme qui lui aurait apporté la fortune et la considération et qu'elle eût peut-être adoré.
La Victoria tourna à gauche.
— Tiens!... Ma maman qui csl dans la voiture I fit Jeanne.
C'était vrai; Mariana avait vu à son tour madame Nerville, se carrant sur les coussins.
— Qu'est-ce que cela signifie?... pensa Mariana très intriguée. Heureusement que ma maîtresse possède parmi ses nombreuses vertus, celle de la loquacité... Elle me donnera le inot de cette énigme.
La jeune fdle était tellement absorbée dans ses réflexions que mademoiselle Jeanne, son élève, dut lui faire remarquer qu'elles dépassaient la maison du notaire.
L'institutrice daigna se souvenir des fameux devoirs qu'elle proclamait si pompeusement une heure auparavant.
Elle releva la tête, juste au moment où Paul Vernier, son sauveur, qui passait dans la rue. la saluait avec la plus courtoise politesse.
Jeanne, qui tenait Mariana par la main, entrait dans l'élude.
Mademoiselle de Sainclair répondit par une froide inclinaison de tête au jeune sculpteur qui, jusqu'à ce qu'elle eût disparu sous la porte de la maison, la suivit longuement d'un œil plein de trouble et d'émotion.