LA NUIT DE LA SAINT-JEAN
Carmen ne cessa de penser à Robert d'Alboize.
Elle l'avait retrouvé vaillant comme le jour où ils s'étaient dit adieu à
Kerlor, quand ils avaient encore la force de sourire, malgré le deuil qui régnait dans leur cœur.
Etait-il défendu à la jeune femme d'admirer ce loyal garçon? Ne pouvaitelle lui garder l'amitié la plus profonde?
Elle n'avait à redouter aucun péril, puisqu'elle repoussait avec indignation l'idée que ce culte idéal l'empêcherait de remplir ses devoirs.
Robert arriva à l'heure attendue. Les époux et l'officier firent une longue promenade dans la ville. Ils visitèrent les monuments: le musée royal de peinture et de sculpture; l'église des Chevaliers, qui contient les sépultures des rois de Suède, l'église principale, Saint-Nicolas ; ils virent le Castel, la forteresse armée d'innombrables canons.
Saint-Hyrieix, avec la haute opinion qu'il avait de lui-même, ne s'étonnait de rien; il semblait même tout connaître beaucoup mieux que Robert, (jui pourtant avait étudié avec son attention réfléchie les moindres détails de la ville.
Le diplomate était heureux de vivre, de respirer largement, de se montrer à la population Scandinave, enchantée évidemment de posséder un tel phénix dans ses murs.
A chaque instant, il poussait son aimable désinvolture jusqu'à prier M. d'Alboize d'offrir le bras à Carmen.
On se sépara ti"ès tard, après avoir réglé le programme de la journéi^ suivante.
Le lendemain on déjeuna à llasselbacken, un pavillon enfoui sous les frondaisons du Djurgarden ; ce fut un moment délicieux.
Robert d'Alboize ramenait toujours la conversation sur Kerlor ; il était heureux de se rappeler les heures bénies qu'il avait passées auprès de la jeune fille. Carmen apprit à l'officier que Georges et Hélène se préparaient à retourner en Bretagne.
La comtesse Georges de Kerlor allait bientôt être mère; selon toutes les prévisions, le nouvel héritier viendrait au monde dans le domaine séculaire.
Avec sa franchise bien connue, madame de Saint-Hyrieix raconta à Robert ce qui s'était passé à la suite de la faillite du Crédit général de l'Ouest.
La fortune mobilière de la famille avait été très menacée. On avait réussi pourtant à atténuer les pertes d'une façon sensible, puisque les dividendes distribués se montaient à cinquante pour cent.
Georges et Carmen avaient voulu que leur mère ne supportât en aucune façon les conséquences de cette réduction de ressources.
Carmen, avec son équité reconnaissante, rendit pleine justice au désintéressement de M. de Saint-Hyrieix. Cen'élait pas que la jeune femme voulût
iaire comprendre à M. d'Alboize pourquoi elle avait épousé Firmin ; mais elle estimait qu'elle devait ce témoignage de gratitude à son mari, et, en même temps, elle tenait à ce que l'officier n'ignorât rien de sa vie et de ce qui avait motivé sa résolution.
Elle ajouta :
— Mon frère voulait partir à l'étranger... Vous savez à quel point il a toujours été hanté par l'idée des grands voyages ; mais notre mère se fût alors trouvée seule; ma belle-sœur a demandé à Georges de différer ce départ, au moins jusqu'à ce que nous soyons rentrés.
— Ce qui ne tardera pas, fit Saint-IIyrieix.
Il prit un air très important et hocha la tête d'une façon entendue.
— Cependant, rien ne prouve que, à notre tour, nous pourrons rester en France.. . Du jour au lendemain, je puis être chargé par le gouvernement d'une importante mission.
Carmen resta impassible, mais son clair regard, fixé sur celui de Robert, signifiait qu'elle devait accepter les plus tristes éventualités. Saint-Hyrieix poursuivit avec regret :
— Ce serait bien fâcheux pour cette pauvre comtesse de Kerlor, qui n'aurait plus aucun de ses enfants auprès d'elle... L'existence esl ainsi faite... La fortune n'empêche pas les plus impérieuses nécessités... Je me dois à mon pays... Vous comprenez cela, vous, monsieur d'Alboize, car vous servez aussi la France.
Le front de la jeune femme se voila, car elle pensait à sa mère; elle la voyait isolée, vieillissant triste et malade, en danger de mort peut-être sans un seul de ses enfants à ses côtés.
Elle répondit, comme si elle voulait calmer ses propres perplexités :
— Ce n'est pas dans la position d'Hélène que l'on peut voyager.
— C'est vrai, reconnut Saint-lIyrieix... La prochaine venue de mon petit neveu ou de ma petite nièce s'oppose pour le moment aux fatigantes pérégrinations à travers l'univers.
Robert prononça :
— 11 faudra attendre ensuite que l'enfant ait un peu grandi.
— Oui, murmura Carmen, je me rassure.
— Ma chère, reprit Saint-Hyrieix, il ne faut pas vous creuser la cervelle ainsi pour des hypothèses... En ce moment, nous sommes parfaitement heureux... Je ne sais rien de plus ravissant que ce déjeuner sous les arbres du Djurgarden... Je vous remercie, monsieur d'Alboize, de m'avoir donné celte inoubliable sensation.
Carmen eut une légère contraction des lèvres.
Elle se rappelait le goûter de Kernéis, dans la maison rustique du sculpteur.
Ce retour vers le passé lui mit au cœur une amertume, bien qu'elle fit appel à toute sa force de volonté pour ne pas se laisser entraîner sur cette pente dangereuse.
Comme si Robert devinait ce qui l'agitait en ce moment, il se mit à parler de son ami Paul Vernier.
— Que devient-il, ce Michel-Ange? demanda Firmin avec la condescendance un peu railleuse d'un grand homme politique pour un artiste.
Robert avait justement reçu une lettre de Paul au commencement du mois.
Monsieur et madame Vernier, installés à Paris, habitaient une maison près de l'Observatoire.
Le sculpteur avait un atelier très grand, où il travaillait avec fougue, préparant des chefs-d'œuvre pour l'année suivante. Il comptait sur une médaille au Salon.
Son existence matérielle était assurée, grâce à la commande faite par M. Silverstein, le richissime financier, qui avait confié à l'artiste la décoration de son hôtel en construction.
— Tiens ! fit Saint-IIyrieix avec un mouvement épique, je commanderai mon buste à ce garçon.
Robert d'Alboize était heureux de parler de son ami Paul.
L'officier formait les vœux les plus sincères pour la réussite du sculpteur, qu'il affectionnait à l'égal d'un frère.
Carmen souriait doucement ; elle éprouvait une grande satisfaction en voyant Robert exprimer si vivement ses sympathies.
M. de Saint-Hyrieix et le monde oii il vivait n'avaient pas de ces généreuses expansions et semblaient ignorer le sentiment de la réelle amitié, le plus sacré après celui de l'amour.
La jeune femme se représentait par la pensée les époques héroïques: Robert aurait été le second de Paul ; il eût épousé ses querelles et combattu la rapière au poing pour la cause commune.
A notre époque terre à terre, Robert d'Alboize restait un preux aux yeux enthousiastes de la jeune femme.
Après le déjeuner, la voiture, qui avait amené les trois personnes à Hasselbacken, les conduisit au bateau à vapeur par lequel on gagne le palais de Rosendal.
C'est une des résidences estivales du roi, un séjour qui correspond à ce qu'était Saint-Cloud avant la guerre.
Le pays continuait à ravir madame de Saint-Hyrieix.
Les moissons s'annonçaient abondantes ; la limpidité de l'atmosphère et la pureté de l'air, rafraîchi par les brises de la Baltique, donnaient à Carmen la sensation d'une sorte d'Éden.
A Rosendal, on s'arrêta dans une chaumière.
Les meubles blancs et roses, au dessin primitif, donnaient un caraclère d'exquise tranquillité et de sincérité à l'humble demeure.
On y but du lait frais et on revint à Stockholm au coucher du soleil qui s'endormit superbe dans les eaux paisibles et rougeoyantes du Mœlar.
Les jours se succédèrent au milieu de cette quiétude.
Robert d'Alboize arrivait au Grand Hôtel chercher les voyageurs, et l'on partait pour des excursions de plus en plus pittoresques.
Firmin, peu accessible au pittoresque, continuait ses conférences sur la politique extérieure. Richelieu lui-même n'avait pas émis de plus savantes théories sur l'extension de la France.
Robert d'Alboize écoutait avec déférence. Il ne trouvait pas que la conversation de Firmin fût pleine d'aperçus très nouveauj^, mais il regardait Carmen et cela lui suffisait.
L'intimité grandissait à chaque heure.
Carmen et Robert éprouvaient un genre de vertige très particulier ; et ils ne faisaient rien pour le combattre.
Quand la réflexion venait, ils cherchaient à s'étourdir et à ne pas écouter la voix de la raison.
L'heure du départ allait bientôt sonner; si M. de Saint-Hyrieix n'avait eu besoin de revoir fréquemment le marquis de Birague, les époux auraient déjà quitté Stockholm.
Alors, à quoi bon rogner ce bonheur qui allait s'évanouir sur un ordre du mari ?
On arriva ainsi au 24 juin. Il fut convenu qu'on passerait cette nuit sur pied pour jouir du spectacle présenté par la ville.
En effet, cette nuit-là, tous les habitants de Stockholm célèbrent la Saint-Jean.
Par un reste des traditions antiques et des fêtes du Soleil, les Suédois dansent autour des feux allumés sur chacune des montagnes qui entourent Stockholm, à chaque carrefour de la ville.
Le soleil ne se couche pas. La cité tout entière baigne dans une féerique lumière blanche qui tient à la fois de l'aurore et du crépuscule.
Les couples amoureux sont partout. On les voit se promener enlacés, oubliant le reste du monde.
L'étreinte est douce, chaste, n'éveillant aucune pensée malsaine
L'homme et la femme se contemplent avec sécurité; dans leurs yeux à l'expression rêveuse passent des sentiments de protection mutuelle, de confiance partagée, d'appui réciproque.
Ces êtres sont confondus dans une tendresse contemplative qui les transporte au pays de l'amour éternel.
Ils passent comme des ombres légères, rasant le sol ; on entend à peine leurs soupirs que la brise emporte.
A chaque pas, on rencontre un couple étroitement uni.
Dans les rues, sur les bancs, sur des troncs de sapin, le ducTprint&nier se chante en sourdine.
Les cafés sont fleuris et parfument la nuit, pendant qu'à chaque détour des orchestres répandent leurs sonorités joyeuses, que l'écho transmet au loin, emplissant Stockholm d'une joie sans mélange
Les bateaux sillonnent le lac Mœlar comme autant de lucioles qui vont dune île à l'autre.
Les rondes s'animent sur les collines, autour des leux de la Saint-Jean avec des jeux de lumière et d'ombre du plus gracieux effet.
Carmen se souvenait qu'en Bretagne, cette nuit-là, on allumait aussi dos feux de réjouissance. Les mélodies Scandinaves étaient plus harmonieuses que les chants de l'Armor, où semble dominer la puissante symphonie de l'Océan.
La jeune femme s'abandonnait, enthousiasmée, à cette tendresse universelle; elle éprouvait cette plénitude du cœur qui fait que les fibres \e< plus mystérieuses vibrent à l'infini.
Ses yeux ne pouvaient se détacher de ces belles filles blondes, à la chair laiteuse, aux yeux bleus, dont les formes accomplies évoquaient autant d'images de statues de la République. , ; . ,; ,,■
L'homme, grand et fort, lui aussi, avec des mouvements lents et dotix. rapprochait de lui sa compagne docile; elle s'appuyait plus étroitement sur le bras de son compagnon; c'était charmant comme une caresse qui ne doit jamais finir, ou qui se renouvelle sans cesse.
Robert fit entrer M. et madame de Saint-Ilyrieix dans un café on on leur servit du punch glacé.
Le diplomate daigna se montrer moins gourmé. 11 s'écria :
— C'est splendide ! Je n'aurais jamais cru que l'on s'amusât autant sous ces latitudes... On ne m'avait parlé jusqu'ici que de la nuit de Saint-Jean à Grenade.
Il se tourna vers sa femme :
— Que diriez-vous, Carmen, si le ministre me laissait à Stockholm?
Elle ne put s'empêcher de répondre :
— L'espérez-vous?
Robert d'Alboize eut un battement des paupières.
Saint-Hyrieix, sans le savoir, avait fait bondir le cœur des jeunes gens.
Firmin répondit :
— C'est une façon de parler... J'accepterais volontiers un poste en Suède en attendant une mission plus importante... Qui sait où l'on va m'en-
Les couples chantaient toujours le divin cantique. (Page 345.)
voyer?... Ah! nous regretterons plus d'une fois celte nuit de la Saint-Jean.
Après s'être reposés pendant une demi-heure, ils reprirent leur promenade.
Les couples chantaient toujours le divin cantique dans la nuit lumineuse ; leur nombre semblait encore avoir augmenté.
— Quelle heure est-il donc? demanda Saint-Hyrieix, qui ne pouvait longtemps sacrifier au pittoresque et qui ne savourait plus les charmes de la fête... Il ne doit pas être loin de minuit.
11 regarda sa montre ; elle marquait Irois heures du malin.
Il s'écria :
— C'est prodigieux! Je n'aurais jamais cru que la notion du temps pût s'effacer ainsi.
Carmen et Robert eurent un geste d'émoi.
Les heures avaient passé plus vite encore pour eux.
— Il faut songer à rentrer, déclara Firmin.
Une grande tristesse emplit l'âme des jeunes gens. Le mari continua :
— Monsieur d'Alboize, je vous prie de nous reconduire au logis... Ma journée de demain est très remplie et j'ai besoin de repos.
Robert offrit le bras à madame de Saint-Hyrieix.
— C'est très gentil tout cela, poursuivit Firmin... Je regretterais infinimentde n'avoirpasvu cetteallégresse populaire; maisje nedoispas oublier que je ne suis pas venu uniquement dans le royaume de Suède et Norvège pour y consommer des boissons glacées.
Carmen tremblait délicieusement en s'appuyant sur Robert.
Il lui semblait qu'elle et lui formaient un de ces couples rencontrés dans la nuit splendide.
Tous deux ils se protégeaient et chacun avait une confiance absolue en l'autre.
Carmen, radieuse, n'avait jamais éprouvé de sensations semblables; c'était comme si une nouvelle femme s'éveillait en elle.
Robert, plus impressionné encore, rêvait en pleine réalité.
Dans cette nuit tiède et lumineuse, la magie du sourire de Carmen le transportait.
Le parfum des fleurs s'épanouissait davantage ; la musique avait des caresses enveloppantes qui le grisaient délicieusement.
Les petites vagues du lac se brisaient doucement sur les quais avec des bruits de baisers.
Soudain Robert d'Alboize resserra nerveusement l'étreinte.
Carmen sentit son bras frémir au contact de cette pression prolongée à la fois si douce et si impérieuse. Une ardeur inconnue inondait invinciblement tout son être.
M. de Saint-Hyrieix continuait à remuer les mondes diplomatiques, dans sa cervelle étroite d'ambitieux qui se donne mille peines pour conquérir le bonheur, — ou du moins l'orgueilleuse satisfaction qui en donne l'illusion, — tandis qu'il aurait pu goûter les joies sans mélange, s'il avait condescendu jusqu'à se faire aimer de sa femme.
11 était trop tard, maintenant, mais il ne s'en doutait pas.