PRÉPARATIFS DE DÉPART
Quand Carmen fut seule, il lui sembla qu'un voile épais se déchirait.
Elle aimait Robert d'Alboize, non plus comme une amie fidèle et dévouée, mais en amante, sinon en maîtresse. Elle l'aimait de toutes les forces de son âme.
Le sentiment qui élreignait la jeune femme était une douleur cruelle, douleur faite de craintes, de regrets, de colère contre la destinée.
Dominant le tout, Carmen s'irritait d'avoir franchi, sans qu'elle s'en doutât, l'abîme qui sépare l'amitié de l'amour.
Elle se révoltait contre elle-même, indignée de sa faiblesse, furieuse do cette domination lente qui l'opprimait malgré tous ses efforts.
Son exaspération était d'autant plus grande qu'elle n'avait plus ni force ni volonté pour échapper à cette prise de possession.
Ce fut la destinée que Carmen accusa avec véhémence.
Pourquoi avait-elle épousé Saint-Ilyrieix ?
Elle ne voulait plus se rappeler les circonstances ([ui avaient causé ce mariage de raison; elle oubliait qu'elle avait surtout agi par dévouement et par piété filiale; il lui semblait qu'elle avait été victime d'une sorte de guet-apens moral.
Saint-Hyrieix l'avait trompée en lui laissant croire qu'il était capable de se faire aimer.
Les premières impressions de Carmen étaient justes; elle avait commis une irréparable faute en espérant qu'elle transformerait cet homme, qui paraissait alors n'avoir d'autre volonté que celle de la jeune fille.
Alors, il ne prenait pas ces attitudes prétentieuses, cet air dominateur, cette habitude de trancher sur tout, qui mettaient sa femme hors d'elle-même, car elle était beaucoup plus intelligente que M. Firmiu de Saint-Hyrieix.
Mais il avait agi comme tous les soupirants ; il avait soigneusement dissimulé ses travers; il s'était fait bien humble, bien soumis; il n'avait pas regardé la jeune fille du haut de sa grandeur.
Il s'était bien gardé de lui dire qu'il sacrifierait leur bonheur à ses visées ridicules, qu'il consacrerait tout son acharnement à satisfaire son incommensurable vanité.
Carmen, dont la surexcitation augmentait, se persuada que tous les hommes dupaient ainsi les jeunes filles.
3i.S LIÎS DLUX GOSSES.
Pour obtenir la main de ces innocentes, ils s'imposaient un masque d'hypocrisie et ne reculaient devant aucune bassesse.
C'était odieux! c'était misérable ! 11 fallait que les jeunes filles fussent bien aveugles pour se laisser prendre à celte grossière comédie des soupirants.
Puis, Carmen cessa d'englober l'humanité dans ses anathèmes et soupira longuement.
Est-ce qu'elle n'avait pas eu sous les yeux le plus poétique et le plus ravissant des romans d'amour ?
Est-ce que Georges avait abusé de la candeur d'Hélène?
M. de Kerlor ne s'était pas départi un seul instant de sa franchise ; Hélène l'avait vu tel qu'il était et accepté en connaissance de cause.
M. de Kerlor était un gentilhomme, M. de Saint-Hyrieix était un diplomate.
N'importe, c'était une sorte de sacrilège que Carmen avait commis en épousant un homme vers qui elle ne se sentait nullement attirée.
La pureté, la grandeur de la passion qui avait uni Georges et Hélène devaient indiquer à mademoiselle de Kerlor que, seul, l'amour, l'amour sacré autorise le mariage.
On n'aime réellement qu'une fois dans la vie; Carmen, qui n'avait pas encore senti battre son cœur, aurait dû décliner les offres de M. de Saintllyrieix.
Elle n'clait pas une petite pensionnaire qui consent niaisement à tout ce que veulent des pai'ents bourgeois ; elle avait la perception nette des choses, à défaut d'expérience.
Son devoir était d'attendre l'élu de son âme, qu'elle n'entrevoyait encore que confusément, mais qu'elle appelait de toutes les aspirations de son esprit et de son cœur, depuis qu'elle avait surpris le secret de Georges et d'Hélène.
C'était Robert d'Alboize qu'elle attendait ; elle le comprenait aujourd'hui que les fibres les plus mystérieuses de son être continuaient à tressaillir, comme une harpe qui vibre encore, bien que la main savante de l'artiste ait cessé de la toucher.
L'officier l'aimait aussi éperdument.
Dans les traits pâlis du jeune homme, dans ses grands yeux noirs, illuminés du feu de son âme, Carmen lisait les nuits d'insomnie, passées à songera elle.
Dans l'exaltation de ses regards, dans le frémissement de ses lèvres, elle sentait la flamme, la passion.
11 ne voulait pas parler, car le devoir lui imposait le silence, et pourtant Carmen devinait la fièvre de Robert, puisqu'elle en souffrait elle-même.
Elle s'écria, haletante :
— Pourquoi Dieu nous séparerait-il, après nous avoir créés l'un pour l'autre ?
Transfigurée, elle oubliait tout ce qui n'était pas son ardent amour, et voyait, dans un songe menteur, toute une vie d'infinie félicité.
Un printemps d'amour, rempli d'étreintes passionnées, de baisers brûlants, de jouissances ineffables; deux créatures qui n'ont à elles deux qu'un seul cœur, une seule âme, une seule pensée.
Puis, un été tout ensoleillé, embaumé par la venue des enfants, en qui se perpétue l'adoration mutuelle.
Enfin un automne doux et paisible, baigné par une lumière plus discrète, quelque peu imprégné d'une délicieuse mélancolie, et précédant un radieux hiver qu'illumine et réchauffe encore, comme un rayon de soleil, le bonheur des êtres chers qu'on laisse derrière soi.
Mais, brusquement, le visage de la jeune femme se contracta douloureusement ; ses paupièi'es battirent, elle se passa la main sur le front comme pour retenir toutes ces félicités mensongères.
La réalité décevante reparut à ses yeux. . Avait-elle le droit de laisser son esprit errer ainsi dans ces rêveries que l'on pourrait qualifier de criminelles?
Non ! elle ne deviendrait pas coupable !
Coupable!... Mais ne l'était-elle pas déjà par la pensée?
Mariée d'hier, ne venait-elle pas de sentir germer en elle, pour la première fois, l'adultère de demain?
Elle fut secouée par un long frisson. Elle tomba à genoux, et à travers un sanglot, elle murmura cette prière, de la voix la plus fervente:
— Mon Dieu ! secourez-moi !... J'aime Robert d'Alboize !... je l'aime!... l'uisque je ne peux plus lutter contre lui, accordez-moi du moins la force de me défendre contre moi!...
Le lendemain, madame de Saint-Uyrieix dit à son mari :
— Le séjour de Stockholm est charmant, mais nous ne pouvons le prolonger indéfiniment... Je vous saurai un gré infini de prendre vos dispositions pour un prompt départ.
Firmin redevint talon-rouge. Il répondit galamment :
— Vos désirs sont des ordres, ma chère Carmen... Ce soir, je vous ii.verai à ce sujet.
La journée s'écoula encore dans un rêve enchanté. Auprès de Robert, la jeune femme redevenait incapable d'écouter la voix de sa raison, de sa conscience.
Lui, un peu grave, un peu triste, quand il la revoyait, retrouvait vite sa sérénité; ses yeux étaient empreints d'une tendresse inouïe.
Ils passèrent ce jour-là aux environs de Stockholm ; il semblait à Carmen et à Robert que le paradis terrestre, contrairement aux texies anciens, était dans ce coin de la Scandinavie.
Le soir, en rentrant, madame de Saint-Uyrieix retrouva ses angoisses d'honnôte femme. Robert n'était plus là pour dissiper le verlige.
Elle ne sentait plus couler dans ses veines ce feu subtil qui l'embrasait si étrangement. Elle se voyait avec terreur entraînée dans un gouffre, dont l'orifice était caché par les fleurs les plus séduisantes et les plus embaumées, mais dans lequel elle n'en ferait pas moins une terrible chute.
Pourtant, elle luttait encore désespérément, ne comprenant même pas ses appréhensions, puisque l'heure de la séparation était imminente.
M. de Sainl-Hyrieix, qui, naturellement, était allé à la légation, dit à sa femme:
— Ma chère enfant, nous partons après-demain.
Carmen ressentit un choc violent au cœur; et pourtant, c'était elle qui avait demandé l'éloignement.
— Oui, continua Firmin avec un sourire plein de sous-entendus, mais que sa femme ne remarqua pas... Seulement, vous voudrez bien m'accorder une petite compensation.
Carmen s'était ressaisie ; elle avait la conviction qu'elle échappait à un immense danger, et répliqua :
— Je vous accorde ce que vous voudrez, pourvu que nous quittions la Suède.
— Eh bien! poursuivit-il, nous ne rentrons pas directement en France. Carmen eut un geste si vif de protestation que le diplomate se hâta de
s'expliquer. On verra que ce n'était pas en vain qu'il avait pris ces précautions oratoires.
— Le marquis de Birague m'a déclaré que je devais passer par Copenhague... J'y verrai un personnage très inlluent qui interviendra d'une façon sérieuse en ma faveur... J'ai promis.
Carmen poussa un soupir de lassitude.
Firmin l'observait et paraissait assez ennuyé; pourtant il avait encore quelque chose à dire. Il le fit avec un débit précipité :
— De Copenhague, où notre séjour sera court, nous irons à La Haye et à Amsterdam, où nous ne ferons que passer
Carmen s'écria :
— C'est abusif... El je désire...
Il l'interrompit d'une voix qu'il s'efforçait de faire caressante :
— Attendez ! attendez, chère enfant, avant de méconnaître mes intentions... A mon tour, je veux vous récompenser de votre gentillesse... Nous
LES DEUX GOSSES. 3:il
prendrons le bateau à Amsterdam... Savez- vous où nous débarquerons?
Elle ne l'écoutait plus; elle e'prouvait contre son mari un véritable ressentiment, et elle avait beaucoup de peine à se contraindre.
Firmin conclut :
— A Brest !
— A Brest ! fit-elle comme un écho.
Immédiatement, la jeune femme se rasséréna.
— Parfaitement, chère amie... Brest n'est pas loin de Kerlor, si je ne m'abuse... Nous arriverons au moment où votre mère, votre frère et voire belle-sœur seront réinstallés dans leur domaine... Le nôtre touche le château... Etes-vous contente?
— Très contente ! fit-elle, car je vous avoue que je ne m'attendais pas à rentrer si tôt en Bretagne.
— Vous voyez, Carmen, que je tiens compte de vos sentiments les plus respectables... En revanche, il ne faut pas montrer trop d'impatience quand le souci de notre avenir m'obligea des démarches ennuyeuses pour vous.
Carmen répondit quelques mots affectueux. Son mari venait de lui parler simplement, paternellement; il n'en fallait pas plus pour faire tomber l'irritation de la jeune femme.
Elle commença ses préparatifs de voyage.
Quand M. d'Alboize vint à l'heure habituelle, ce fut lui qui dit, avant de savoir ce que le couple avait résolu :
— Je viens de recevoir une lettre de Paris, où l'on m'annonce que je suis sur le point de changer de poste.
Carmen réprima un tressaillement involontaire ; elle eut tout de suite un étrange pressentiment.
— Par exemple ! s'écria le mari, ce serait drôle si vous partiez en même temps que nous... Nous quittons Stockholm demain.
Un voile de tristesse passa sur le front de l'officier ; il répondit :
— Mon départ ne sera pas aussi précipité... Cependant, dans mon métier, les choses vont rapidement.
— Et où iriez-vous? questionna Saint-Hyrieix.
— Je n'en sais rien... D'ailleurs la lettre à laquelle je fais allusion est toute confidentielle.
— Mais, reprit Firmin, la tradition veut que l'on vous accorde un congé en changeant de poste.
— C'est vrai, répondit Robert.
— Alors, vous viendrez nous voir en Bretagne. Robert regarda Carmen, qui détourna les yeux. Saint-Hyrieix insista :
— J'espère bien que vous n'hésiterez pas à nous faire ce plaisir. ■ L'officier répondit avec une certaine gône :
— Je vous rappelle que rien n'est définitif... En outre, mon ami Paul Vernier est à Paris maintenant...
— C'est possible ; mais vos amis Kerlor et Saint-IIyrieix seront en Bretagne... Voyons! Carmen, joignez-vous à moi.
La jeune femme s'écria :
— M. d'Alboize est certain qu'il serait bien accueilli chez nous... toutefois, il vous l'a fait remarquer, rien n'est arrêté en ce qui le concerne... Je m'étonne que vous formiez des projets, alors qu'il ne s'agit que de simples hypothèses.
— Madame de Saint-Hyrieix a raison, appuya Robert.
— Enfin, dit Firmin, si le hasard voulait que vous fussiez libre, voici notre itinéraire.
Il raconta ce qu'il avait décidé.
11 calcula les dates et estima que Carmen et lui seraient à Kerlor à la fin de juillet.
Les dernières nouvelles reçues de Georges annonçaient que son retour en Bretagne serait avancé en raison de l'état de la jeune comtesse.
— Après tout, reprit Robert, rien ne prouve que le ministre me rappellera en France... Il peut fort bien m'envoyer dans une autre capitale de l'Europe.
— Alors, nous n'aurions pas le plaisir de vous voir, et vous n'auriez pas celui d'entendre l'Océan déferler contre nos falaises, reconnut Saint- Hyrieix... Toutefois, promettez-nous que, le cas échéant, vous n'oublierez pas nôtre invitation.
— Je vous le promets, répondit l'officier.
Au moment des adieux, Carmen et Robert avaient fait appel à toute leur énergie ; ils ne se trahirent pas.
Us échangèrent un long regard qui semblait dire:
— Est-il possible que nous ne nous revoyions jamais?
— A bientôt ! fit Saint-IIyrieix en montant dans le vagon.
Carmen et Robert, en se serrant une dernière fois la main, se demandèrent si ces deux mots de Firmin constituaient une réponse prophétique à leur interrogation mutuelle.
Le train partit.
A Copenhague, Carmen sortit peu. Elle restait insensible aux charmes de la cité danoise et de ses environs fleuris. Robert d'Alboize n'était plus là.
Saint-Hyrieix très affairé passait son temps en visites ou à écrire des lettres, quand il ne correspondait pas télégraphiquement avec ses amis.
... Bieu ue poussant à Id rêverie comme la contemplation de la mer. (Page 35i.)
Carmen restait plongée dans une sorte de somnolence qui lui enlevait les notions du temps et des choses.
Elle s'absorbait dans ses souvenirs et revivait celle nuit de la Saint-Jean à Stockholm, dont elle n'oublierait jamais le charme enivrant.
Elle se rappelait les paroles, les moindres gestes du jeune officier.
Elle fermait les yeux pour l'apercevoir encore par la pensée.
Les journées s'écoulèrent. M. de Saint-Uyriei.x semblait toujours chargé <ie régler les destinées de l'Europe; cependant, le délai qu'il avait présumé nécessaire à ses négociations n'était pas encore dépassé.
Enfin, un beau matin, le mari dit à sa femme :
— Je crois avoir réussi ; nous n'avons plus rien à faire à Copenhague... En route pour Amsterdam.
La jeune femme secoua sa torpeur. Le mouvement et les horizons nouveaux allaient lui rendre un peu de quiétude. De plus, elle songeait à sa mère adorée, à son frère et à Hélène qu'elle allait bientôt revoir et embrasser.
M. de Saint-Hyrieix, qui avait demandé à Robert d'Alboize de lui écrire et de le tenir au courant de ce qui surviendrait, n'avait reçu aucune lettre de l'officier.
Il se plaignit à sa femme de ce manque de nouvelles.
Carmen répondit évasivement.
Firmin s'écria :
— C'est très mal de la part de notre ami Robert... Il sait pourtant à quel point nous l'estimons... Oui, c'est très mal... à moins qu'il ne nous fasse la surprise d'arriver à Kerlor presque en même temps que nous.
Carmen sentit revenir tous ses pressentiments ; elle eut un léger tremblement, puis elle se moqua de sa propension à redouter des périls imaginaires.
Elle fut mécontente contre Firmin qui ravivait ces alarmes, si vives et si douces en même temps. Encore une fois, il avait manqué de mesure.
Carmen ne se dissimulait rien ; si elle ne revoyait jamais Robert, elle garderait au plus profond de son cœur, dans une sorte de tabernacle, l'image du seul homme qui eût fait battre son coeur avec celte violence et qui l'eût possédé complètement, sans avoir su qu'elle le lui avait donné.
Les années passeraient, amenant la brume qui estompe les souvenirs les plus captivants; mais le charme subsisterait, dégageant un subtil parfum que Carmen respirerait avec délice jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort.
Si elle se retrouvait prochainement en présence de Robert, elle ne savait pas jusqu'où la conduirait l'intensité de sa passion.
Quelle que fût sa courageuse résistance, elle était à bout de forces. Elle avait peur.
Le 20 juillet, M. et madame de Saial-IIyrieix s'étaient embarqués sur le paquebot hollandais le Prins-Hendrik, un des plus beaux steamers de
la Compagnie des <( Messageries néerlandaises », quiparlaitd'AmstenJani, à destination de l'île de Java et des Indes orientales.
Ainsi que nous le savons, le Prins-Hendrik devait faire escale à Brest. Firniin et Carmen n'auraient que quelques kilomètres à franchir pour rentrer à Kerlor.
La jeune femme éprouva le besoin d'être seule, rien ne poussant à la lèverie comme la contemplation de la mer.
Elle fut servie à souhait, car son mari, après les premiers tours de l'hélice, déclara qu'il se retirait dans sa cabine pour y compulser ses notes de voyage.
Ensuite, il se proposait de causer avec les officiers du bord.
11 voulait leur apprendre qu'ils avaient l'honneur de transporter un passager de première marque, nommé Firmin de Sainl-Hyrieix, futur ambassadeur; cela lui paraissait indispensable.
Il condescendrait ensuite jusqu'à s'entretenir avec eux de ses hautes relations internationales.
Enfin il leur ferait de savantes conférences sur le rôle de la France à l'étranger au triple point de vue politique, économique et social.
La gloriole du mari fit sourire la femme, quiallait jouir de la tranquillité désirée.
Firmin, aprèsavoir dit à madame de Sain t-Hyrieix qu'ils se retrouveraient dans le salon de première classe, s'engagea dans l'escalier qui conduisait à l'entrepont.
Au fond, il faut ajouter que Firmin ne se sentait pas très à son aise par le roulis et le tangage qui se dessinaient déjà, bien que la mer fût calme.
Il ne voulait pas se trouver en état d'infériorité vis-à-vis de sa femme, qui était d'une famille de marins et qui n'éprouvait aucune gêne.
Toujours pompeux et décoratif, le diplomate craignait de compromettre sa dignité, s'il laissait voir ses inquiétudes physiques.
Le soleil venait de se coucher; la température était délicieuse.
Carmen savoura sa délivrance en exhalant un long soupir de soulagement.
Elle vint à l'avant aspirer les bouffées violentes d'air salé dont la bi'ise marine fouettait son visage.
Accoudée sur le bastingage, l'œil perdu dans l'immensité de l'horizon verdàtre qui l'enveloppait, elle songeait.
Tout d'abord ses pensées furent imprécises ; elles flottaient capricieusement comme ces nuages légers, qui l'entouraient et so dispersaient après avoir assisté en courtisans au coucher de l'astre royal, dont le dernier vestige venait de s'enfoncer dans l'eau et dont les rayons, si flamboyants tout à l'heure, pâlissaient la surface des eaux.
Puis, le nom de Robert revint sur les lèvres de la jeune femme; elle évoqua la physionomie de l'élu.
Elle se souvenait de leurs conversations à Kerlor, le jour du mariage de Georges et d'Hélène, touchant les êtres qui entrevoient en une seconde fugitive le pur idéal qu'ils ont rêvé toujours.
Robert n'avail-il pas parlé d'une rencontre en mer?
Sur chaque navire qui se croisait, au milieu de l'Océan, du bord de chaque bastingage, l'homme et la femme échangeaient un regard, où. spontanément, ils se disaient clairement qu'ils étaient faits pour s'aimer.
Les navires suivaient leur route diamétralement opposée; le court roman n'avait eu que la durée d'un éclair.
Hélas! Carmen et Robert s'étaient revus!
Pourquoi ne s'appelait-elle pas madame d'Alboize'.'
Le cœur de la jeune femme se contracta douloureusement; elle étouffa un gémissement, pendant que ses yeux étaient noyés de larmes amères.
Elle était ainsi depuis longtemps, ne sentant pas les pleurs qui coulaient de ses paupières sur ses mains brûlantes de fièvre, regardant, sans en voirla splendeur, le firmament qui s'illuminait d'étoiles.
Tout à coup, une voix pénétrante et profondément attendrie, murmura ces mots :
— Vous pleurez !
Elle se retourna, terrifiée.
C'était Robert d'Alboize qu'elle avait devant les yeux. Il était vêtu de l'uniforme élégant et sévère que portaient alors nos officiers d'état-major en petite tenue.
A sa vue, Carmen dont la stupéfaction tenait du saisissement, étanch;i ses larmes d'un geste nerveux.
Robert continua de la même voix tremblante d'émotion:
— Vous souffrez donc, Carmen?
Elle voulut essayer de lutter contre lui, contre elle-même, et regardant en face l'officier, elle répliqua :
— Vous oubliez, monsieur d'Alboize, que je m'appelle madame de Saint-Hyrieix... Je ne puis accepter votre compassion.
Robert eut un mouvement pour répondre ; mais le regard enflammé de la jeune femme arrêta les paroles sur ses lèvres.
Ses traits exprimèrent alors l'angoisse la plus poignante; ses yeux devinrent humides.
Cependant, serrant les poings, il sembla appeler à lui toutes les ressources de sa volonté. Il salua profondément Carmen; il allait s'éloigner, quand elle l'arrêta du geste.
— Et d'abord, comment êtes-vous là? murmura-t-elle, se demandant si elle ne rêvait pas.
Il répondit :
— L'ordre que je prévoyais est arrivé... Je me suis souvenu de ce que m'avait dit M. de Saint-Hyrieix... J'ai voulu faire le voyage avec vous... II n'y avait pas une minute à perdre... Je suis arrivé juste au moment où le navire levait l'ancre... Je vous cherchais, vous et votre mari, pour vous serrer la main... Est-ce ma faute si c'est vous que je rencontre seule?... ne suis-je donc plus votre ami ?
Elle voulut se débattre.
— Laissez-moi ! dit-elle... je vous en supplie ! Robert d'Alboize se retira.
Le Prins-Hendrik avait franchi le Pas de Calais, et traversait la Manche, avant d'entrer dans l'Océan.
Le voyage continuait à être plein de ravissements.
La saison était délicieuse, la mer douce, la navigation sans incidents notables.
Au jour naissant, de tous côtés émergeaient de l'eau des îles verdoyantes.
Au loin, on apercevait distinctement, avec une lorgnette, les côtes de France.
A chaque instant, on rencontrait quelque paquebot, quelque voilier ou d'humbles barques de pêcheurs.
Ces parages sont très fréquentés.
Un passager, qui se piquait d'esprit, déclarait que cela lui rappelait le boulevard Montmartre.
Le Prins-Hendrik venait au large de doubler l'île de Batz.
— Nous serons arrivés demain de bonne heure, capitaine ? avait demandé Robert.
L'officier de mer avait répondu à son collègue :
— Nous entrerons dans la rade de Brest vers huit heures... Nous y serions certainement arrivés trois heures plus tôt, si le brouillard qui se lève ne nous obligeait à retarder notre marche.
— Oui ; car avec la multitude de navires que nous croisons, il faut toujours prévoir un abordage.
Le capitaine hollandais répliqua d'un ton dégagé :
— Bah ! avec de la prudence, il n'y a rien à redouter... Voilà vingt-cinq ans que je navigue et j'attends encore mon premier naufrage.
— Je souhaite que vous l'attendiez toujours, répondit Robert, qui n'avait pas l'ombre d'une appréhension.
— D'ailleurs, continua le compatriote du grand amiral Ruyter, toutes les précautions sont prises pour que les passagers qui nous donneront le
regret de les laisser à Brest dorment en paix leur dernière nuit à mon bord.
Le commandant se rendit sur la dunette.
— Eh bien! fit Saint-Uyrieix, qui arriva sur le pont, nous approchons?
Robert d'Alboize répéta au diplomate les paroles du commandant.
Quelques heures après son embarquement, M. de Saint-IIyrieix, en consultant le livre du bord, était tombé des nues en lisant le nom du capitaine Robert d'Alboize.
Les deux hommes s'étaient bien vite rencontrés; Robert avait fourni au mari de Carmen les explications que nous savons.
Firmin avait été enchanté ; tout de suite, il avait été prévenir sa femme.
Tacitement, Carmen et Robert avaient compris que leur première entrevue sur le bateau devait être ignorée de M. de Saint-Hyrieix.
Le commerce amical qui régnait à Stockholm entre le jeune officier et le ménage avait repris son cours à bord du Prins-Hendrik, sans aucun changement appréciable de la part d'aucun d'entre eux.
Ce soir-là, après le dîner, une longue conversation s'engagea entre les passagers restés au salon. Le diplomate se montra plus particulièrement éloquent. 11 dissertait sur la traite des nègres. Les lecteurs nous permettront de ne pas nous étendre autant que lui sur ce sujet.
Carmen ne voulait pas monter sur le pont; elle craignait trop d'y rencontrer Robert.
Elle n'aurait pu résister au besoin de lui demander pardon pour la façon dont elle l'avait accueilli quand il lui était apparu sur le navire ; elle redoutait une trahison de ses nerfs.
Robert, très calme en apparence, s'était entretenu avec la jeune femme, devant Saint-Hyrieix, comme si tous trois séjournaient encore à Stockholm.
Lui aussi s'efforçait de ne plus se trouver seul avec Carmen. Il se reprochait sa faiblesse. Il avait eu tort de venir s'embarquer à Amsterdam, comme s'il cherchait, par cette apparition romanesque, à troubler davantage le cerveau de la jeune femme.
Il avait obéi à une impulsion irrésistible, lui rappelant que les caractères les mieux trempés sont le jouet du destin comme les autres, quand l'oracle mystérieux a parlé.
Chaque passager, après s'être mutuellement souhaité le bonsoir, reprit le chemin de sa cabine.
\uQ Prins-Hendrik, malgré le voile opaque qui commençait à l'envelopper suivant les prévisions du commandant, filait allègrement ses douze nœuds à l'heure.
Il portail à son mât de misaine, ou d'avant, un feu blanc, dont le rayon-
nement uniforme et non interrompu était visible à plus de cinq milles.
Selon les règlements, un feu vert brillait, énorme, à tribord, et un feu rouge à bâbord.
De plus, et contrairement alors aux affirmations du capitaine batave, au grand dommage des oreilles des passagers, dont le sommeil en souffrait péniblement, un coup de sifflet à vapeur, strident et interminable, déchirait les airs toutes les cinq minutes, régulièrement, selon les prescriptions légales du code maritime international.
L'officier de quart était naturellement à son poste, s'efforçant de scruter de son œil expérimenté les profondeurs du brouillard.
Robert d'Alboize, quand il avait serré les mains de Carmen et de Firmin, ne s'était pas rendu dans sa cabine, il était monté sur le pont, oîi il était sûr de ne rencontrer que les hommes de service.
Le jeune officier fumait un cigare, se promenant de long en large, d'un pas désordonné et fiévreux. Parfois il s'arrêtait brusquement ; puis, sans souci de l'humidité glaciale dégagée par la brume épaisse au milieu de laquelle il s'agitait comme une ombre, il s'accoudait, à la place où il avait surpris Carmen.
Il resta longtemps ainsi penché au-dessus du flot paisible, dans une immobilité sculpturale, interrompu souvent par un geste désespéré.
— Qu'a donc ce particulier-là dans le corps? se demandait le vieux timonier frison qui examinait le jeune homme. Et pourquoi, au lieu d'aller se coucher tranquillement comme les autres passagers, reste-t-il là à se démener sur le pont, par un temps pareil, comme un marsouin dans l'eau bouillante?... 11 faut qu'il ait le diable au corps.
Le temps passait; les heures succédaient aux heures sans que Robert d'Alboize parût s'apercevoir que l'aurore allait poindre.
Soudain, un coup de sifflet de commandement terrible, épouvantable, déchire le silence de la nuit...
— Vire à bâbord ! hurle l'officier de quart.
Un déchaînement de vapeur envahit le pont d'un nuage blanc qui semble lutter contre le nuage jaunâtre du brouillard.
Et les coups de sifflet continuent à retentir, pressés, haletants.
Puis, les exclamations, les cris, les formes des matelots, et une immense, une effroyable clameur des passagers se levant en sursaut, épouvantés, fous de terreur...
A vingt mètres, à dix mètres, à cinq mètres, apparaît, malgré les ténèbres, énorme, fantastique, monstrueuse, une masse colossale, marchant à toute vapeur, arrivant droit comme une locomotive, comme un boulet, au travers du paquebot...
Pas le temps de crier...
C'est ]a mort...
Un choc, un écrasement atroce, qui glace le sang dans toutes les veines.
Le bateau abordeur passe, filant dans l'obscurité complice de son crime inconscient.
On entend encore un bruit de cordes brisées, de poutres cassées, un enchevêtrement de manœuvres que rompt brusquement un coup sec...
C'est tout.
Le Prins-Hendrik était coupé en deux.
Le vaisseau meurtrier fuyait dans la nuit, silencieux, terrifié par les cadavres qu'il laissait là...
■ — C'est un anglais ! avait eu le temps de dire le vieux timonier.
L'avant du Prins-Hendrik plongeait déjà 1
Cinq minutes ! ,
Alors, à la lueur des falots allumés de toutes parts, apparurent des groupes d'êtres humains suspendus à tous les cordages, grimpant à tous les mâts, s'accrochant aux débris, tandis que le morceau de navire s'enfonçait de plus en plus dans la mer, dont les flots clapotaient doucement, semblant — comme une mère ferait pour endormir son enfant — ■ les caresser pour les endormir dans la mort.
Puis, un grand tourbillon...
L'eau forme un vaste entonnoir, une sorte de coupe gigantesque où tout sombre...
Un sanglot atroce s'échappe de deux cents poitrines, un spasme de douleur, un cri de désespoir!... un seul!... Puis, plus rien!...
La mer continue à onduler doucement, envahissant maintenant l'arrière du paquebot, attirant le reste de sa proie.
Le capitaine avait commandé :
— Les canots à la mer !
Et l'obéissance est si profondément ancrée dans le cœur du marin, que, comme à la manœuvre, les matelots survivants exécutaient l'ordre simplement, presque froidement, tout en sentant manquer sous leurs pieds le sol fragile, tout en sentant se poursuivre, rapide et irrévocable, l'engloutissement...
Le commandant avait ce regard fier et résigné du marin au branle-bas de combat!...
11 allait mourir!... Bien! mais il tenterait de sauver ceux dont il répondait.
Il était pâle, mais impassible.
C'était un affreux spectacle pourtant!
Pour les passagers de l'avant, il n'y avait eu que l'horreur de la mort, fatale, inexorable, mais presque immédiate.
Ensuite, elle comprit qu'elle flottait sur les vagues. (.Page 364.)
Ils n'avaient eu que l'angoisse du patient qui sent le couteau de la guillotine se de'tacher et tomber.
Les passagers privilégiés de l'arrière avaient, eux, le temps de souffrir leur agonie.
L'instinct de la conservation leur en réservait toutes les affres.
Le débris ne s'enfonçait plus que lentement, comme si l'océan, déjà rassasié, voulait se reposer avant d'engloutir le reste.
Et dans l'obscurité, trouée parla lueur sinistre de quelques torches, les femmes, demi-vôtues, couraient, folles, se heurtaient, pleurant, suppliant, demandant grâce !...
Les hommes devenaient des brutes, voulant la vie, la voulant de gré ou de force.
Ils se poussaient, se battaient à coups de poing, à coups de pied.
ils s'étreignaient, se mordaient pour passer les premiers, écrasant les femmes, les enfants^ pour arriver à l'embarcation, pour être sauvés...
En haut du pont, ils se jetaient à la mer, se cramponnaient au bord du canot, y grimpaient, fous, criant :
— Sauve qui peut!
Tout à coup, une barque chavira, trop chargée d'un côté.
Il y eut une nouvelle lutte, une lutte dans l'eau à qui se raccrocherait à celle barque retournée, une lutte horrible.
En même temps, ce qui restait hors de l'eau du Prins Hendrik tourna rapidement sur lui-même comme une toupie.
Un immense tourbillon encore, comme tout à l'heure, à l'avant du navire.
Puis un hideux et formidable bouillonnement, un effroyable glouglou...
Le second acte du drame avait à peine duré dix minutes.
Quelques épaves flottant de-ci, delà, quelques tètes de nageurs luttant encore désespérément, indiquaient seules le sinistre.
Et puis des cadavres ballottés par les vagues....
Mais au moment suprême, on eût pu voir une forme blanche, debout contre un des débris du vaisseau brisé, et souriant à la mort, qui était là, tout proche, souriant à des rêves, souriant aux étoiles d'or qui scintillaient au ciel — car le brouillard s'était dissipé — et qui laissaient tomber leur pâle et mystérieuse clarté sur le terrible ensevelissement.
Personne auprès d'elle !...
C'était Carmen...
Perdue dans la nuit, elle n'avait pas entendu les appels de M. de Saint- Ilyrieix, un des plus ardents à courir vers les canots, et qui, ayant aperçu sa femme devant lui, croyait la rejoindre...
Enveloppée d'un grand peignoir de cachemire blanc, Carmen attendait stoïquement, dédaigneuse d'une lutte impossible, vaillamment résignée.
3G-i LES DEUX GOSSES.
Cependant, au moment où elle comprit que tout était fini, où la mer, violant le dernier refuge de la jeune femme, allait lécher ses pieds nus, un nom, un cri suprême, monta aux lèvres de Carmen.
Puis, fermant les yeux, elle s'abandonna...
Tout à coup, deux bras rétreignirent, et la jeune femme se sentit enlacée à un corps d'homme.
Les flots les engloutissaient; elle sentit qu'ils plongeaient tous les deux, peut-être dans les abîmes sans fond.
Elle resta quelques secondes presque paralysée, comme si, déjà, elle ne vivait plus; puis elle devint moins insensible...
Elle devina que les deux bras nerveux qui l'avaient saisie la hissaient sur une épave et l'y attachaient solidement par la longue cordelière de soie de son peignoir.
Ensuite, elle comprit qu'elle flottait sur les vagues, comme bercée par leur remous lent et tranquille.
Une impulsion vigoureuse et uniforme la poussait en avant.
Elle se rendit compte que le bras de quelqu'un, qui nageait derrière elle, dirigeait sa fragile embarcation.
Carmen ne pouvait distinguer les traits de son sauveur, et pourtant, elle était rassurée, presque souriante.
Tout à coup, malgré son inconscience, elle perçut un immense sifflement interrompu et saccadé, pareil au vent qui pleure dans les longs corridors d'un vieux château.
Puis elle fut de nouveau soulevée hors de l'eau, entre les bras qui l'avaient arrachée à l'horrible mort, et déposée sur une sorte de plancher.
L'impulsion qui la dirigeait au milieu des flots avait cessé.
Carmen ouvrit les yeux.
Elle était sur la plate-forme d'une de ces immenses bouées de sauvetage que le génie maritime place à quelque distance des grands ports.
Le sauveur prenait place à côté d'elle.
Haletant, à bout de forces, l'homme aurait disparu avec son fardeau, s'il n'avait réussi à atteindre la bouée.
Le ciel et la mer les entoui'aient encore.
La nuit durait toujours, blanchissante sous la clarté pâlie des étoiles.
Avant que la jeune femme eût pu remercier l'homme qui lui rendait la vie, il l'enlaçait de nouveau et tous deux se retrouvaient au milieu des vagues...
Mais Carmen n'eût plus la sensation d'engloutissement qu'elle éprouvait tout à l'heure. Soulevée par l'eau, elle flottait légèrement.
Les minutes lui paraissaient très longues.
Le mouvement rythmé qui la poussait s'arrêta tout d'un coup. Carmen se trouva debout, les pieds dans le sable; puis, ce fut plus dur, plus re'sistant, elle marchait sur des roches polies et glissantes. Bientôt enfin, elle n'était plus dans l'eau; le sol était solide.
— Vous êtes sauvée, lui dit une voix qui lui causa des délices inouïes. Alors le même nom que Carmen avait prononcé sur le navire sombrant,
elle le redit avec un accent infini de tendresse et de reconnaissance:
— Robert !
Il répondit :
— Carmen !
C'était bien Robert d'Alboize qui la tenait dans ses bras. Ils avaient atteint un îlot, presque à fleur d'eau à l'endroit oîi ils avaient abordé, mais qui s'élevait plus loin à une certaine hauteur.
L'îlot n'était pas aride ; entre les rochers, une végétation avait poussé.
La jeune femme tremblait comme une feuille; le séjour dans l'eau, l'émotion, la brise qui s'élevait aux premiers rayons de l'aurore la glaçaient, et cependant, une chaleur divine lui réchauffait le cœur.
Robert avait très froid aussi. Il jeta un coup d'œil à droite et à gauche, inconsciemment; il vit de petits arbustes.
Machinalement, il porta la main à la poche de son pantalon trempé d'eau.
Il eut un geste de satisfaction, suivi bientôt d'un mouvement de déception ; cependant il dit à Carmen :
— Courage !
— Je n'en manquerai pas auprès de vous, soupira-t-elle.
Robert tira de sa poche une petite boîte nickelée; il fit jouer le ressort et tira une allumette bougie.
Si la boîte était restée imperméable, ce qui lui paraissait douteux, le jeune homme allait pouvoir empêcher sa compagne de succomber au froid, après l'avoir disputée victorieusement aux vagues.
Il essuya la boîte sur l'herbe très sèche et frotta successivement et sans succès une douzaine d'allumettes.
Enfin il poussa un cri de joie. L'une d'elles restée sèche au milieu des autres s'était enflammée.
Arrachant des branches, des broussailles et des brindilles, Robert eut vite fait de former un bûcher, auquel il mit le feu.
La flamme pétilla bientôt.
Il était temps ; Carmen allait s'évanouir.
La chaleur de ce foyer improvisé commença à sécher les vêtements des naufragés.
La jeune femme murmura :
— lime semble que je suis plongée dans un rêve délicieux... Sommesnous encore à Stockliolni?... Voyons-nous encore un feu de la Saint-Jean? Ah! Robert!... mon ami... mon sauveur... Je vous ai
Elle n'achevapas; les lèvres du jeune homme s'unissaient aux siennes
Et c'est là, sur ce frêle asile, se croyant encore ballottés par les vagues et perdus au milieu de l'Océan, sans savoir si la mort avait môme abandonné sa double proie, que leurs cœurs s'unirent et se donnèrent dans un premier et suprême baiser!
La comtesse douairière, Georges et Hélène étaient revenus à Kerlor depuis dix jours.
La jeune femme approchait du terme de sa grossesse.
Il avait été décidé que l'enfant naîtrait sur le sol breton, dans le château des aïeux, dont on espérait qu'il aurait la vaillance et les vertus.
Le séjour à Paris avait ravi Hélène pour qui l'amour de Georges ne cessait de se manifester de la façon la plus passionnée.
Le ciel avait béni celte union, puisque la comtesse Georges de Kerlor allait être mère.
Décrire les transports de Georges quand il apprit cette nouvelle nous paraît impossible; sa joie tenait du délire.
Il' étreignait sa femme et sa mère et leur prodiguait des baisers fous.
La vieille maman avait pris une telle part au bonheur de ses enfants que sa santé paraissait s'être définitivement rétablie.
Aussi n'avait-elle pas hésité un seul instant à accompagner Georges et Hélène à Paris.
Le docteur Laroche, consulté avant le départ, n'avait présenté que quelques considérations visant surtout le traitement à continuer et l'hygiène spéciale qui s'imposait.
La maman et ses enfants étaient restés six mois à leur hôtel du Parc des Princes, au bois de Boulogne.
Quand tout fut réglé pour la rentrée à Kerlor, le cœur de la douairière tressaillit d'aise.
Georges et Hélène allaient continuer à l'entourer; elle attendait un petitfils ou une petite-fille, à la volonté du bon Dieu; elle allait surtout se retrouver dans ce domaine, qu'elle préférait à tous les pays du monde.
Le voyage, accompli rapidement et dans les conditions de luxe que les
heureux de ce monde trouvent réunies actuellement, ne fatigua pas Hélène.
Elle se perlait admirablement. Le doux mystère de la maternité qui s'accomplissait la rendait encore plus belle.
Jamais ses beaux yeux n'avaient mieux reflété l'azur céleste.
Hélène était restée la bonne, modeste et douce créature que nous connaissons.
Quand Georges célébrait la beauté de sa lemme, elle souriait; mais pourtant, elle l'écoutait, se disant que c'était grâce à ces charmes qu'elle exerçait sur lui cette influence constante qui le transformait au point que ses emportements subits avaient cessé.
Elle avait un geste si charmant, quand elle voyait poindre l'irritabilité, que Georges, confus, prenait la mine d'un enfant grondé et se mettait bientôt à rire.
D'ailleurs, ses sujets de mécontentement étaient très rares. Nous avons dit que toute la fortune des Kerlor n'avait pas été perdue dans la faillite du Crédit général de V Ouest; les jeunes époux avaient pris bravement leur parti de la situation.
Hélène, qui avait laissé à la femme de charge, madame Crépin, le soin de gérer les dépenses de la maison, ou du moins du jeune ménage, comprit la nécessité de s'occuper d'une foule de petits détails, dont elle ne soupçonnait pas l'importance.
Madame Crépin, une parente de Monique Aubierge, — l'institutrice de mademoiselle Yolande de Guidelvinec — était entrée à Kerlor au moment du mariage du comte Georges.
Elle avait été recommandée et présentée par Mariana. Nous verrons bientôt comment madame Crépin justifiait la confiance dont elle avait été l'objet.
La comtesse douairière ne soufl'rait pas de cette catastrophe financière qui en eût terrassé tant d'autres; le but rêvé par Georges, Hélène et Carmen était atteint. Cependant M. de Kerlor était beaucoup moins résigné qu'il n'en avait l'air.
En sa qualité de grand seigneur, il méprisait la fortune; mais illa voulait pour sa femme, pour cet héritier attendu. Aussi, avait-il résolu de prendre un parti énergique dès que les circonstances lui permettraient dé mettre ses projets à exécution.
Ces projets avaient été difl'érés ; Georges en profita pour les étudier plus sérieusement, pour les mûrir davantage.
Il voulait à tout prix regagner le demi-million que Jacques Ronan- Guinec lui avait enlevé.
D'ailleurs, le jeune gentilhomme ne voulait pas rester dans l'oisiveté. Plus que personne, dans son monde, il comprenait la nécessité de mettre en œuvre toutes les forces latentes qui permettent à un homme, si haut qu'il soit placé, de ne pas rester un inutile.
Ce n'était pas Hélène qui aurait combattu chez son mari ces louables intentions, elle ne discutait que sur l'opportunité des mesures à prendre.
La maman et la jeune femme s'étaient réinstallées en Bretagne avec une vive satisfaction, et Georges l'avait certainement partagée; mais il s'était trouvé un peu désorienté au bout de quelques jours.
Il n'avait plus de compagne pour les longues chevauchées à travers les landes et les guérets, ou les délicieuses excursions sur les bords de l'Océan.
Si Carmen avait été là, au moins, le frère et la sœur eussent repris en partie leur existence vagabonde d'autrefois; mais Georges restait isolé.
A part quelques excursions en voiture, qui ne satisfaisaient qu'incomplètement son besoin d'activité, et la promenade sous les grands arbres du parc de Kerlor, le comte était forcé de mener une existence sédentaire pour laquelle il n'était pas fait.
C'était Hélène qui le suppliait de reprendre ses habitudes d'autrefois, en attendant qu'elle fût redevenue valide, — ce qui ne tarderait pas, ajoutaitelle avec un sourire.
En effet, d'un jour à l'autre, le grand événement attendu pouvait se produire ; Georges voulait être là pour réconforter sa femme, bien qu'il ne doutât pas du courage d'Hélène ; il voulait être là aussi pour embrasser dès sa venue en ce monde l'enfant qui allait enrichir d'un rejeton nouveau l'arbre généalogique de la famille.
Au milieu de cette période d'attente, une lettre de Carmen était arrivée, annonçant son prochain retour avec son époux ; toutefois, la date n'était pas précisée.
Fallait-il attribuer cette lacune à une distraction de la jeune femme, d'autant plus qu'elle désignait le navire qui les ramenait?
Carmen avait des moments d'étourderie. Quoi qu'il en fût, cette lettre avait été chaleureusement accueillie.
Saint-Hyrieix et sa femme seraient à Kerlor au bon moment. Ils assisteraient au baptême. Firmin et Carmen étaient un parrain et une marraine tout désignés.
Après le déjeuner, Hélène et sa belle-mère avaient déclaré à Georges qu'elles ne sortiraient pas ; le ciel était incertain et des menaces d'orage planaient dans l'air.
La jeune femme s'adressa à son mari :
— Nous ne voulons pas vous condamner à rester au château.
— Non, bien certainement, appuya la more, et nous exigeons que tu fasses ta promenade habituelle.
Georges se proposait de faire seller son cheval, lorsqu'il se ravisa, et
36fl
Ce faDtôrae sf coulait parmi lc'> pierres. (Page 374.)
commanda à Toussaint d'atteler le « buggy ». M. de Kerlor conduirait, son serviteur l'accompagnerait.
Après avoir embrassé sa mère, et sa femme, il partit, déclarant qu'il ne resterait que deux heures dehors.
En voiture, Georges pensa à la lettre de Carmen; il avait hâte de revoir sa sœur; sans doute à cette heure, elle n'était pas loin de la Bretagne.
Il se souvint que le bateau sur lequel les époux devaient faire la traversée s'appelait le Prins-Hendrik.
Georges allait tout simplement se rendre à Brest et demander dans les
kl. —
bureaux de la navigation si l'on atieudail ce navire, qui étail peut-être déjà signalé.
— Quelle surprise, se disait-il, si je ramenais au château Carmen et Firmin !
Il ajouta :
— Ce n'est guère vraisemblable, Salnt-Hyrieix nous aurait télégraphié son arrivée... Il est vrai qu'il faut du temps au père Malarec, le piéton du télégraphe, pour gagner Kerlor... Quand j'y rentrerai, le bonhomme sera peut-être venu.
Le buggy suivait la route qui longeait la mer, escaladant les falaises, redescendant dans les vallées, courant tout près de ces grèves pittoresques, parfois étranglées entre les rochers, parfois, au contraire, dominant une immense étendue de pays, d'où la vue planait en même temps sur l'Océan et sur la campagne.
Tout à coup, Georges de Kerlor s'interrompit dans ses réflexions.
A un coude delà route, il aperçut un groupe d hommes et de femmes s'agitant tumultueusement.
Les uns levaient les bras, d'autres couraient à toutes jambes vers un but désigné, bref, cette pantomime animée annonçait quelque chose d'anormal, car les paysans bretons sont généralement placides, pour ne pas dire indifl"érents.
Georges tressaillit.
— Tu vois, Toussaint ? lit-il.
— Mais oui, monsieur le comte, m'est avis que ça a l'air de chaufl'er là-bas... Les gars sont tout en ébuUition.
— Qu'est-ce donc? se demanda M. de Kerlor.
Il pressa l'allure du poney et atteignit bientôt un homme, qui, détaciié du groupe, courait de toutes ses forces vers le village, encaissé dans la vallée à quelque distance de la route.
^-Hé! Julian ! appela Georges... Que se passe-t-il donc?
Juiian s'arrêta dans sa course. Il respira bruyamment et répondit :
— Ah ! monsieur le comte... Quel malheur!... Quel malheur!.. L'émotion de M. de Kerlor l'edoubla.
— Parle! dit-il.
— Ah! monsieur le comte!...
— Encore une fois, explique-toi.
— Un abordage !
— Un abordage !
— Oui, expliqua Ja'.ian, cette nuit... Le temps était si beau qu'il ne peut s'agir d'autre chose.
— C'est près d'ici? demanda Georges.
— Pas loin, bien sûr... La marée en revenant a déjà rejeté bon nombre
d'épaves... C'est comme ça que nous avons appris le sinistrp... Nous avons déjà relevé trois cadavres sur la grève... Le flot monte encore, ons'attend à en trouver d'autres.
— Et pas un vivant?... Pas un de ces corps qu'on puisse parvenir à ranimer?
— Jusqu'ici pas un seul... Ceux qu'on a trouvés ont bien rendu l'âme.
— Mon Dieu ! fit Georges avec la plus grande pitié. Julian reprit :
— Pour sûr les vagues en ramèneront d'autres. . . On prépare des secours et des brancards... tandis que les gars vont battre la côte et chercher sur les grèves d'alentour.
— Je vais vous aider ! s'écria Georges.
Et, jetant les rênes à Toussaint, le comte sauta à bas de sa voiture.
— Retourne au château, commanda-t-il à son serviteur.. Explique à ma mère et à madame que je serai en retard... Elles me pardonneront en pensant que je vais peut-être sauver la vie à des malheureux... Etsurtout, envoie par ici tout le monde disponible.
Puis, tandis que le buggy s'éloignait, Georges rejoignait le groupe et s'écriait :
— Allons, camarades!... à Fœuvre !
Les Bretons accueillirent avec enthousiasme le jeune châtelain et s'apprêtèrent à lui obéir. ^
Sous sa direction, plusieurs détachements se formèrent et, se partageant les criques voisines, partirent dans des directions différentes, afin d'explorer la grève dans ses recoins les plus cachés.
La funèbre recherche durait depuis plusieurs heures.
Cinq autres cadavres s'étaient ajoutés à ceux que le flot avait déjà rendus.
Quant au nom du navire perdu, à une indication quelconque sur son origine ou sa destination, rien dans les épaves recueillies ne pouvait encore fournir le moindre renseignement.
La nouvelle de la catastrophe s'était rapidement propagée, et les secours étaient arrivés nombreux et actifs.
Le jour commençait à baisser.
Toute la population du littoral, échelonnée sur la côte, fouillait les moindres anses, cherchant dans le creux des rochers, explorant les algues et les varechs.
Au premier rang des travailleurs Georges se signalait, plus empressé, plus audacieux, plus entreprenant dans ses investigations que les pêcheurs ou les marins les plus aguerris.
Son œil anxieux interrogeait l'horizon. 11 se demandait s'il n'allait pas
voir apparaître. des malheureux cramponnés aune épave et qu'il pourrait sauver juste au moment atroce oîi les naufragés perdent le dernier espoir.
Il se disait qu'il n'était pas possible que le navire inconnu eût péri corps et biens.
Le flot n'avait ramené que des noyés, mais des passagers ou des matelots avaient dû se jeter dans les canots, et, grâce au calme de l'Océan, ils n'avaient pu tous sombrer.
Dans le plus grand désastre maritime, il y a toujours des êtres humains qui se cramponnent à un débris avec une énergie suprême.
Si l'accident ne s'était pas produit trop loin de la côte, quelqu'un finirait par y atterrir.
Est-ce que la mer n'allait pas ramener au moins un vivant ?
M. de Kerlor, dans son ardeur, s'était peu à peu, sans le remarquer, séparé du gros de la petite troupe qu'il dirigeait.
Il parvint ainsi jusqu'à une sorte de môle naturel, formé par des rochers amoncelés et se dressant comme un obstacle infranchissable entre la falaise et la mer.
Georges fit un violent efl'ort; ses deux mains s'accrochèrent à une épaisse touffe de lichens, poussée dans une anfractuosité du roc, ce qui lui permit de hisser le reste de son corps jusqu'au faîte de cette muraille de granit.
Il jeta les yeux atitour de lui.
Les flots, dont le choc était brusquement arrêté, déferlaient dans l'étroit chenal, rendus furieux par l'obstacle.
Chercher là quelque épave n'était-il pas peine perdue?
Tout ce qui s'y serait risqué n'eût-il pas été sur-le-champ réduit en lambeaux ou bien emporté par le ressac pour aller se heurter encore sur d'autres brisants, puis enlevé de nouveau, et sans cesse ainsi, jusqu'à l'anéantissement complet, jusqu'à l'émiettement final?
Néanmoins, Georges de Kerlor, obéissant à une impulsion irraisonnée, pénétra plus avant.
Le jour tombait de plus en plus.
Le comte avançait doucement pour ne pas glisser sur les petites roches dont le sommet était tapissé d'algues humides.
Tout à coup il s'arrêta...
Kntre deux récifs, la mer avait creusé une sorte de petit canal voûté, très étroit, un boyau long de quelques mètres et aboutissant à une sorte de bassin naturel, absolument dérobé à la vue par l'amas de rochers qui le surplombaient...
Pour pénétrer là, il fallait qu'un hasard miraculeux eût engagé uneépave directement dans l'entrée du canal, et l'eût portée assez rapidement
LES DEUX GOSSES. 37a
jusqu'au milieu du bassin afin que le flot qui l'aurait amenée ne fût pas assez prompt pour l'emporter en se retirant...
Ce hasard extraordinaire était arrivé.
Georges, les yeux agrandis par la stupeur, s'était arrêté.
Il ne respirait plus en face du spectacle qu'il avait devant les yeux...
Echoué sur un des rebords du bassin, un bordage brisé de chaloupe gisait...
Cette épave tragique portait ces mots peints en blanc :
Prins-Hendrik.
Brusquement, Georges se rappela ce nom, c'était celui que Carmen donnait au bateau sur lequel elle avait dû s'embarquer à Amsterdam avec son mari.
Georges poussa un cri de douleur et ses mains étreignirent convulsivement sa poitrine.
Non! il avait mal lu... Il était sous le coup d'une effroyable obsession... Ces malheurs-là ne se produisaient pas...
Tout à l'heure, parmi les cadavres déposés à ses pieds par les vagues, Georges n'allait-il pas reconnaître celui de Carmen?
Sa sœur! sa sœur chérie!...
Une angoisse mortelle lui poignait le cœur.
Et, haletant d'émotion, il s'avança encore...
Soudain, Kerlor se sentit cloué sur place ; et cet homme que nul danger n'avait jamais ému fut envahi par une épouvante qui figea le sang dans ses veines, qui le glaça jusqu'aux moelles.
La nuit était venue, sereine, douce.
Au ciel les étoiles brillaient déjà innombrables ; leur lueur projetait sur les rochers comme une clarté timide.
Calé en quelque sorte par la violence du choc entre deux pierres, à demi baigné dans l'eau, un tronçon de mât se dressait...
A ce débris lamentable, accrochés par leurs mains convulsivement crispées, l'embrassant dans la dernière étreinte d'une agonie affreuse, rivés par la terreur, pendait une grappe d'êtres humains, noyés, blêmis, les yeux béants, les faces effroyables.
La lune, qui venait d'apparaître, frappait en plein ce tableau terrifiant.
Sous sa lumière blanche, dans ce décor chaotique, les traits convulsés des noyés, leur enchevêtrement indescriptible, leurs attitudes suprêmes se détachaient brusquement, crûment.
Trente mètres séparaient Georges des cadavres; et cependant il lui semblait qu'il pouvait lire sur la face de chacun l'expression de sa der-
nière pensée : imprécations de rage, appel rugissant à la vie qui s'en allait, hoquet désolé d'agonie.
Se sentant chanceler, M. de Kerlor fit un violent effort sur lui-môme et étendit la main pour s'appuyer sur la paroi froide et gluante de la roche encore tout humide dcs baisers de l'Océan.
Il regardait d'un œil fixe et hagard l'affolant spectacle, s'efforçant de rappeler à lui son courage, de reprendre son sang-froid pour s'approcher de ces spectres qui évoquaient une vision de Dante.
Tout à coup, dans les amas bruns des varechs, Georges entendit du bruit.
Quelque chose remuait dans la direction des cadavres.
Etait-ce l'un de ceux qui semblaient morts auquel la vie revenait?
Georges le crut un instant. Il allait s'élancer, lorsqu'en regardant avec plus d'attention, il vit sortir d'entre les rochers un être hideux.
Sous la mystérieuse clarté de la lune on eût dit vraiment quelque apparition démoniaque, quelque fantôme monstrueux.
Ce fantôme se coulait parmi les pierres, plié, courbé en deux, rampant comme un reptile, sans bruit, sans un craquement du sable mouillé sous le poids de son corps, glissait lentement, avançait obliquement comme un gigantesque crabe.
M. de Kerlor, dans sa surexcitation cérébrale, fut hanté par le souvenir de certaines lectures macabres.
Il se crut loin de France, loin de l'Europe, transporté en face d'un de ces épouvantables crustacés des pays tropicaux, vampires marins, sinistres économes entassant dans leurs gîtes immondes des provisions de cadavres pour s'en repaître aux jours de disette...
Toujours plié en deux, cet être innomable se dirigeait du côté dos cadavres.
Quand il fut auprès d'eux, il jeta un coup d'œil autour de lui pour s'assurer qu'il était seul, et se dressa tout à fait.
La lune le mettait nettement en relief; c'était un homme, ou du moins il en avait la face.
M. de Kerlor, tapi derrière un débris de falaise tombé après un éboulcment, observait toujours, le cœur terriblement serré.
L'individu s'approcha des morts.
Puis, se courbant vers eux, il les remua un à un, les palpa, fouillant les vêtements.
Des doigts, il arrachait les bagues; des poches, les bijoux et les portefeuilles ; des oreilles des femmes, les diamants et les pierres qui scintillaient comme des parcelles de ces étoiles qui continuaient à briller làhaut.
Il plaçait son butin dans une sorte de sac pendu à son côté.
Sa besogne fuite, tranquillement, méthodiquement, il saisissait le corps dépouillé et le lançait dans l'étroit chenal d'oii les vagues, en se retirant, le remportaient peu à peu vers la mer.
Tout à coup, dans l'horreur du silence nocturne, s'éleva un râle affaibli, mais d'un accent si atroce que les cheveux de M. de Kerlor se fussent hérissés, s'il n'avait repris possession de lui-même depuis quelques minutes.
Un des corps violés se révoltait.
Alors, l'ignoble détrousseur de cadavres leva le bras.
Au bout de ce bras, Georges vit reluire l'éclair d'une lame. . Par un mouvement rapide, M. de Kerlor tira de sa poche son revolver, ajusta le bandit et appuya sur la gâchette.
Le coup partit, répercuté et augmenté par l'écho sonore de la falaise.
Le monstre se secoua comme une bête, pour s'assurer que sa peau n'était pas trouée.
Puis, sans regarder derrière lui, il dévala entre les roches, parmi les varechs, insaisissable.
Georges avait entrevu le visage du gredin.
M. de Kerlor bondit, franchissant les pierres, sautant les flaques d'eau.
Il avait bien moins pour objectif de rejoindre l'homme, qui paraissait s'évanouir dans les ténèbres, que de voler au secours de l'être dont il avait cru percevoir l'appel suprême.
Au bruit de la détonation, les Bretons accoururent. Quelques-uns portaient des torches.
On entoura le naufragé, sur la poitrine duquel Georges de Kerlor était déjà courbé, épiant le retour à la vie.
Le cœur battait encore faiblement.
— Ah! nous sauverons celui-ci! s'écria Georges.
Les pêcheurs enveloppèrent le corps dans des couvertures de laine.
Deux d'entre eux s'empressèrent pour entr'ouvrir les lèvres violettes; ils desserrèrent les dents pour faire avaler un cordial au mallieureux.
Peu à peu, le froid qui le glaçait commença à diminuer.
Tandis qu'on le soulevait pour le déposer sur un brancard, un gars désigna du doigt à Georges un objet tombé sur le sable.
C'était un portefeuille de cuir jaune, à chiffre et à coins d'or.
Dans sa frayeur, surpris par le coup de revolver, et dans sa fuite précipitée, le bandit, qui le tenait déjà, avait dû laisser échapper cet objet.
Georges regarda le chiffre,
Trois lettres le composaient : F. S. IL, surmontées d'une couronne de baron.
M. de Kerlor tressaillit longuement.
N'étaient-ce pas les initiales du mari de sa sœur"?
Il voulut regarder l'homme ; mais la figure de celui-ci, décomposée, couverte de limon et de végétations marines, était méconnaissable; en outre, les deux pêcheurs, portant le brancard, se mettaient déjà en route.
Georges ouvrit le portefeuille.
Deux ou trois cartes de visite s'en échappèrent.
Le comte y jeta fiévreusement les yeux et lut :
FiRMIN DE SaINT-HyRIEIX.
Secrétaire d'ambassade.
M. de Kerlor s'élança vers le funèbre cortège. En proie à une angoisse terrible, il examina M. de Saint-Hyrieix, car c'était bien lui.
Firmin, les yeux clos, la bouche béante, semblait avoir exhalé son dernier souffle ; cependant, on ne pouvait encore se prononcer.
— Vite ! au château de Kerlor ! commanda Georges.
Il courut en avant pour que tout fût préparé à l'arrivée du moribond.
— Mon Dieu! gémissait le comte, Carmen est morte 1 Et je ne l'ai pas retrouvée !
; 11 entendit le bruit d'une voiture; c'était celle du docteur La Roche; le médecin venait en hâte, à la nouvelle de la catastrophe, pour donner â("=. soins aux naufragés, s'il n'était pas trop tard, héias ! Georges dit au docteur :
— Sativez M. de Saint-Hyrieix.
Les hommes qui transportaient Firmin s'arrêtèrent.
Le médecin s'empressa à ses côtés.
Au bout d'un quart d'heure le vieux praticien s'écria:^
— Il n'y à rien à craindre.
Et il se remit à l'œuvre.
/. JEAN DE KERLOll.
Georges de Kerlor précédaitle cortège qui ramenait ^1. de Saint-Hyrieix. Le comte était dans un état de surexcitation extraordinaire. Comment allait-il apprendre à sa mère et à sa femme l'effroyable malheur?
Il était insensé den douter : Carmen avait péri dans les tîots !
Le cortège apparaissait dans l'allée des chênes. (Page 378.)
Georges était affolé de douleur. Il pensait au désespoir atroce de sa mère, au violent saisissement auquel Hélène serait en proie.
Dans la position de la jeune femme, une aussi terrible nouvelle pouvait avoir des conséquences auxquelles le mari ne songeait pas sans frémir.
Il se révoltait contre la destinée, ne voulant pas se rendre à l'évidence ; une pareille calamité n'avait pu s'abattre sur les hôtes de Kerlor; il s obstinait à conserver une dernière lueur d'espérance.
Il franchit en courant la distance qui le séparait du château.
Il arriva haletant, et jeta cette question au serviteur qui lui ouvrit la porte :
— Madame de Saint-Hyrieix !
Et, très pâle, il s'appuya contre un arbre.
Le domestique répondit avec empressement, car il avait appris le ministre :
— La sœur de monsieur le comte est arrivée...
— Saine et sauve?
— Oui, monsieur le comte.
Georges poussa un cri de joie.
Avant qu'il se fût précipité dans l'allée, il voyait apparaître sa mère, sa sœur et Hélène.
Elles l'attendaient.
C'était à lui de dissiper maintenant leurs autres alarmes. Dès qu'il fut à portée d'être entendu, il s'écria:
— On ramène Saint-IIyrieix ! Il est vivant.
Il tomba dans les bras de Carmen, qui était blanche comme une morte.
— Ma chère Carmen... ma petite Carmen, balbutia Georges... Te voilà donc!... Ah! je me disais aussi que Dieu n'aurait pas voulu nous séparer.
La douairière répondit, pendant que le frère et la sœur s'embrassaient éperdument :
— Oui, ta sœur est sauvée par un miracle... Georges continua :
— C'en est un autre qui m'a permis de retrouver Saint-Hyrieix au moment où il semblait perdu sans rémission.
Carmen se dégagea de l'étreinte de son frère. Elle prononça :
— Mon mari est blessé?
— Le docteur La Roche m'a affirmé qu'il n'y avait rien de grave... On ramène Firmin...
— Allons au-devant de lui, dit Hélène.
— Oui, oui... fit précipitamment Carmen, sous le coup d'une étrange exaltation... Je dois... Il faut...
— Rassure-toi, ma mignonne, se hâta dajouler M. de Kerlor, qui mettait le trouble de sa sœur sur le compte de l'angoisse, je t'assure que ton mari ne court plus de danger.
Madame de Saint-Hyrieix voulut descendre les marches du perron ; mais elle était défaillante et dut se cramponner nerveusement à la rampe pour ne pas tomber.
Le cortège apparaissait dans l'allée des chênes.
Georges offrit le bras à sa sœur ; elle s'y appuya et réussit à marcher.
La jeune femme faisait les plus violents efforts pour recouvrer son sang-froid, mais elle était éperdue.
Elle sentait un grand vide dans son cerveau; elle souffrait le martyre.
Georges et Carmen arrivèrent auprès de la civière improvisée.
Le docteur avait fait un premier pansement à Saint-Hyrieix, débarrassant son visage de toutes les végétations qui lui donnaient un aspect si terrifiant.
Saint-Hyrieix n'avait que de légères écorchures ; mais la commotion morale avait été des plus rudes.
Cependant, le naufragé venait de reprendre connaissance. Il promenait des yeux égarés à droite et à gauche.
— Firmin ! dit M. de Kerlor en lui serrant la main, vous nous reconnaissez?
Le son de la voix de Georges eut un effet des plus salutaires sur l'esprit de Saint-Hyrieix.
n se souleva et se passa la main sur le front. Son premier mot fut pour sa femme.
— Carmen!
Le visage du mari devint rayonnant, pendant que celui de la coupable reflétait les plus sombres remords.
— Ah!... continua Firmin en respirant plus facilement, je crois que nous l'avons échappé belle.
Les serviteurs du château vinrent prendre la place des pêcheurs et transportèrent le diplomate dans un lit bien chaud.
Le docteur La Roche arriva à son tour et il se prononça catégoriquement.
M. de Saint-Hyrieix, après quelques heures de repos, ne ressentirait presque plus rien.
La sjTicope prolongée, survenue au moment où le navire sombrait, avait eu pour efl'et de suspendre chez Firmin les fonctions de la vie.
L'appareil respiratoire ne fonctionnant pour ainsi dire plus, l'asphyxia n'avait pu faire complètement son œuvre.
La déperdition de chaleur naturelle par suite du séjour dans la mer avait été insignifiante chez un homme qui se trouvait dans cette singulière léthargie.
Le bon docteur rappela que le cas de Saint-Hyrieix n'était nullement exceptionnel.
— Docteur! dit Firmin, vous m'avez rappelé à la vie!
— C'est M. de Kerlor qui vous a sauvé et non pas moi.
— Aussi, mon cher Georges, dit Saint-Hyrieix avec la plus profonde effusion et le plus grand accent de sincérité, croyez que ma reconnaissance sera éternelle.
M. (Je Kerlor ri'j)li(iua :
— Jai fait mon devoii"... Je suis persuadé que tout le monde a fait le sien... N'est-ce pas ton avis, ma chère Carmen?
Lajeune femme sentit sa gorge affreusement contractée et ne répondit pas.
— Et vous, ma chère enfant, reprit Firmin, comment avez-vous pu ne pas succomber?
Brièvement, madame de Saint-Hyrieix e.xposa qu'elle s"élait accrochée à une épave et que le flot l'avait poussée sur la plage où elle avait été aperçue, au point du jour, par des douaniers qui s'étaient empressés de 1» recueillir et de la conduire au château.
La comtesse demanda au médecin s'il avait pu arracher d'autres malheureux à la mort.
Le vieux praticien déclara que cette joie ne lui avait pas été réservée; mais il se pouvait très bien que^d'autres naufragés eussent été recueillis sur des plages voisines.
Saint-Hyrieix s'écria soudainement :
— A-t-on des nouvelles de M. d'Alboize? Carmen tressaillit au plus profond de son être.
Georges regarda son beau-frère, comme s'il craignait que Firmin ne parlât sous .l'influence d'un accès de délire. Mais madame de Saint-Hyrieix, d'une voix saccadée, ajouta :
— Oui, le capitaine d'Alboize était avec nous sur le Prins-Heyidrik... il avait accepté notre invitation à Kerlor...
Saint-Hyrieix reprit :
— S'il était arrivé malheur à ce pauvre garçon, je m'en voudrais toute ma vie, car c'est mon insistance qui l'aurait causé.
Il sembla à Carmen que son cœur se retournait dans sa poitrine.
Elle jeta un regard de compassion sur M. de Saint-Hyrieix.
Quelque chose d'inouï se passa dans sa cervelle. Un instant elle se sentit capable de tomber à genoux et de confesser son unique faute.
Mais les yeux doux et lumineux d'Hélène s'arrêtèrent sur ceux de sa belle-sœur; celle-ci se maîtrisa.
— Je ne l'ai pas vu au moment du sinistre, poursuivit Firmin... D'ailleurs, tout le monde avait perdu la tête... Quelle effroyable chose, mes enfants. . .
H frissonnait encore en y songeant.
Georges, sans se douter du coup de poignard qu'il portait à sa sœur bien-aimée, s'écria :
— Et toi, Carmen, sais-tu ce qu'est devenu M. d'Alboize?
— Jloi! fit-elle avec un accent de douleur tragique, moil... Non!... Je ne sais pas... Ne me demandez rien.
Elle se renferma dans un mutisme farouche.
Au moment où le docteur La Roche allait prendre congé des hôtes de Kerlor, Hélène tout à coup eut un éblouissement et tomba sur un fauteuil.
L'émotion causée par ces dramatiques événements précipitait chez la jeune mère le dénouement attendu quelques jours plus tard.
Le médecin comprit sur-le-champ ce qui se passait et il en prévint Georges.
La jeune comtesse put gagner sa chambre... Le travail de la maternité commençait.
Le lendemain, à huit heures du matin, Hélène avait un fils.
Georges n'était plus le dernier de sa maison.
Un fils! Un rejeton pour perpétuer la noble race des Kerlor et des Penhoët !
Georges connut un de ces bonheurs qu'il est impossible de rêver.
Hélène, bien pâle, bien faible pourtant, portait une expression de joie surhumaine sur son beau visage que la souffrance avait contracté pendant de longues heures.
Sa félicité se doublait de celle de Georges. Elle remerciait ardemment Dieu qui venait de donner la suprême consécration à leur mariage, prouvant une fois de plus que Georges et Hélène étaient bien faits l'un pour l'autre et qu'ils s'étaient rencontrés à l'heure assignée par sa divine Providence.
L'orgueil de la douairière fut extrême.
La mère de Georges et de Carmen devenait aïeule.
Elle avait un petit-fils ! Un superbe garçon en qui revivraient les vertus de la famille, qui perpétuerait la gloire des ancêtres.
Quand il ouvrirait les yeux, il regarderait sa grand'mère et lui sourirait.
Dès ses premiers balbutiements de bébé, il joindrait auxnoms de « papa » et de « maman » le nom de « mère-grand », dont la vieille comtesse se montrerait si fière.
Combien la digne femme était récompensée de n'avoir finalement écouté que la voix de son cœur, au moment critique où la paix de sa maison pouvait s'anéantir à jamais à la suite du plus lamentable drame.
Elle avait cessé d'être comtesse pour redevenir mère ; elle avait l'immense satisfaction de voir le couronnement de son œuvre.
Georges et Hélène s'adoraient éperdument ; la naissance de leur enfant fixait à tout jamais leur bonheur.
Carmen était ravie.
Il avait fallu cet événement pour que ses lancinantes préoccupations fissent trêve.
Comme c'était bon d'être mère !
Comme ce petit être devait rendre la vie plus fortunée et chasser l'ombre d'une pensée impure !
La douairière demanda que le petit garçon fût appelé Jean.
Celait le nom de celui des Kerlor qui avait fait construire le château.
Jean de Kerlor, dans son berceau, au milieu des dentelles, dormait, ses petits poings sur les yeux.
Il semblait né pour vivre très heureux. Est-ce que tout ne lui avait pas souri dès qu'il avait fait son entrée dans ce monde?
Le tendre souffle d'amour maternel qui l'enveloppait ne le protégerait-il pas contre tous les périls?
Jean de Kerlor n'était-il pas un privilégié du sort? La vie serait-elle autre chose pour lui qu'un perpétuel enchantement ?
Il dormait, le cher mignon, à l'âge oîi l'on ne rêve pas encore.
Sa mère et sa grand'mère, ses deux anges gardiens, appelaient sur lui les bénédictions célestes.
Hélène goûta alors le repos dont elle avait tant besoin.
Le docteur, qui s'était installé à Kerlor en permanence, vit avec la plus grande satisfaction que tout marchait à ses souhaits.
La maman ne lui donnait plus aucune inquiétude; Carmen avait passé la nuit auprès de sa belle-sœur; le bébé était admirablement constitué et affirmait son droit à l'existence par de petits cris qui indiquaient le parfait fonctionnement de ses organes.
La nourrice était toute trouvée, Annette Kerjean, qui avait épousé Tanguy, le garde-chasse, l'année précédente, et qui se trouvait, elle aussi, mère d'un robuste gars.
Enfin, toujours suivant les prévisions du bon docteur, M. de Saint- Hyrieix était debout, ne se ressentant aucunement des suites de sa tragique aventure.
La preuve que le diplomate était remis, c'est qu'il avait déjà dit :
— Je pars ce soir.
Et comme on s'étonnait autour de lui, il avait ajouté :
— J'ai des renseignements de la plus haute importance à communiquer au ministre des affaires étrangères.
Du moment où M. de Saint-Hyrieix parlait de l'ai-che sacro-sainte du quai d'Orsay, il n'y avait plus aucun doute à conserver; il était absolument rétabli.
La comtesse douairière fut un peu alarmée.
— Mais, Firmin, dit-elle, vous allez commettre une imprudence... Ne pouvez-vous attendre quelques jours?
Saint-IIyrieix redressa la tête, comme un homme qui porte dans son puissant cerveau les plus extraordinaires combinaisons pohtiques.
Il eut un sourire qui voulait en dire long sur lés secrets dont il était dépositaire et il répondit :
— Impossible, ma chère comtesse; le moindre retard serait préjudiciable à la France et me nuirait dans mon avancement.
Le docteur La Roche réitéra l'assurance que le diplomate était parfaitement en état de se rendre à Paris.
Personne ne présenta plus aucune objection. Firmin alla se renfermer dans sa chambre pour mettre ses notes en ordre.
Cette fois, il ne serait pas dérangé dans ce travail comme il l'avait été à bord du Prins-Hendrik.
Carmen respira longuement quand son mari déclara qu'il allait partir.
Elle n'éprouvait certainement contre Saint-Hyrieix aucune animosité et il lui avait semblé qu'elle était moins coupable quand elle s'était vivement intéressée au sort de son mari, au moment où on le rapportait sur la civière.
Il n'y avait eu dans la conduite de la jeune femme aucune espérance sacrilège, aucun calcul odieux ; cependant il lui avait été impossible, dans des circonstances aussi dramatiques, alors qu'on ignorait ce que Firmin était devenu, de ne pas se demander si la mort ne l'avait pas rendue libre.
En se rappelant les efforts surhumains faits par Robert pour la sauver, elle se disait que Firmin, incapable d'une pareille énergie, avait dû succomber.
M. de Saint-Hyrieix était revenu; la situation n'avait pas changé entre le mari et la femme, sauf la faute, l'irréparable faute de celle-ci.
Certes, il y avait eu une complicité inimaginable des éléments et des choses; mais Carmen était coupable; elle avait trahi la foi jurée ; elle n'avait plus le droit de regarder son mari en face.
Les reproches qu'elle lui avait mentalement adressés autrefois lui paraissaient empreints d'injustice.
Elle avait méconnu le désintéressement de Firmin, quand il s'était présenté au moment où la ruine de la famille de Kerlor semblait complète.
La jeune femme courbait la tète, comme si elle sentait planer sur elle la malédiction divine.
Elle possédait toute sa raison; l'effroyable concours de circonstances qui avaient déterminé sa chute ne lui apparaissait plus, — ce qu'il avait bien été pourtant, — un arrêt inéluctable de la fatalité.
Elle se reprochait de n'avoir pas combattu victorieusement, d'avoir succombé presque sans lutte.
A Kerlor, auprès de sa mère, de Georges et d'Hélène, dans cette atmosphère d'honneur et de noblesse, la honte l'accablait ; elle se demandait quelle expiation serait assez cruelle pour faire disparaître une tache qui devait rester indélébile?
Elle tremblait convulsivement en pensant qu'elle serait forcée d'avouer sa trahison au tribunal sacré de la pénitence.
Carmen s'accusait donc avec la dernière véhémence.
Non, la souillure ne. s'effacerait jamais, quand mome la jeune femme se montrerait l'épouse la plus dévouée, la plus soumise.
Pour cela même, il fallait du temps ; le départ de Firmin arrivait à propos.
Saint-Hyrieix devait quitter Kerlor vers deux heures de l'après-midi. On déjeuna en famille.
Georges et Carmen avaient manifesté l'intention de rester auprès d'Hélène; la jeune mère s'y était opposée; il ne fallait pas que Firmin fût délaissé au moment où il se préparait à s'éloigner.
Pendant le repas, M. de Saint-Hyrieix, après une longue conférence sur les constitutions européennes, s'écria sans beaucoup de transition :
— On n'a toujours pas de nouvelles de notre ami ?
— Aucune, répondit M. de Kerlor.
— Je suis désolé de partir sans savoir ce que ce pauvre d'Alboize est devenu.
La désolation de M. de Saint-Hyrieix lui fut épargnée, car, au moment où il sortait du château, dans la voiture qui le conduisait à Brest, d'où il prendrait le train pour Paris, le capitaine d'Alboize apparut.
Quand Robert vit Saint-Hyrieix, le jeune officier fut atterré.
Le diplomate dit au cocher de stopper.
Robert d'Alboize n'avait pas voulu, on le comprend, que les sauveteurs le trouvassent en compagnie de Carmen sur l'îlot où le couple s'était réfugié.
Après l'ivresse de la possession, Robert avait recouvré la raison.
Les premiers rayons du soleil allaient se montrer; déjà le sinistre devait être connu, car la côte bretonne était à quelques cents mètres; la mer remontait ; elle avait dû charrier des épaves.
Robert expliqua à Carmen ce qu'il convenait de faire.
La jeune femme acquiesça du geste.
Pour la troisième fois, Carmen se retrouva dans les flots avec Robert.
Il nageait admirablement et il était certain qu'il atteindrait rapidement la côte.
D'ailleurs, la jeune femme était indifférente à tout, depuis que son honneur venait d'échouer sur l'écueil où elle avait été poussée par une puissance aussi mystérieuse qu'invincible.
Bien loin de tenir à la vie, Carmen serait morte sans une plainte, pourvu que Robert fût enseveli dans le même linceul humide ; cette mort aurait purifié cet amour.
La mer n'aurait jamais révélé le terrible secret.
Il ne devait pas en être ainsi, nous le savons.
Il y a eu un uaufrayi.-:... .Mun Dieu ! daus quel état je vous retrouve. (Page 386.)
Quand Robert et Carmen abordèrent la plage déserte, la jeune femme reconnut qu'elle était à Kerangoff, c'est-à-dire à un kilomètre de Kerlor.
Robert prit congé de Carmen.
Ces deux êtres se regardèrent frémissants. Aucun n'osait prononcer une parole. Ce qui venait de se passer entre eux les terrifiait, après ce moment de délire où ils avaient cru quitter la terre et s'étaient envolés dans une sphère céleste où ils semblaient destinés à s'aimer pendant l'éternité, sans avoir à tenir compte des mesquines considérations sociales.
Robert avait eu sur les lèvres ce seul mot:
— Adieu !
Il ne l'avait pas prononcé; mais il avait été incapable aussi de proférer ces syllabes :
— Au revoir !
Tous deux s'étaient serré la main silencieusement, puis Robert d'Alboize s'était enfui comme un insensé qui va cacher son bonheur, — ou son malheur, — dans la plus profonde solitude.
Nous avons dit comment les douaniers avaient recueilli madame de Saint-IIyrieix.
Robert avait marché au hasard, atteignant une bourgade voisine, où il avait trouvé des paysans empressés.
Il s'était réchauffé devant un grand feu de bois.
Puis, il n'avait pas voulu abuser de cette hospitalité; après avoir remercié les braves gens, il s'était enfui de nouveau, leur jetant une pièce d'or.
Tout à coup, il avait été brusquement arrêté dans sa course par un prôtre, qui s'était écrié avec la plus profonde compassion :
— Monsieur d'Alboize !
Le capitaine, qui ne s'attendait pas à être reconnu dans ces landes solitaires, avait levé les yeux.
— C'est donc vrai! continua le prôtre... Il y a eu un naufrage!... Mon Dieu ! dans quel état je vous retrouve.
Robert se rendit compte de ce qui avait motivé l'exclamation du digne ecclésiastique.
L'officier à son tour regarda ses vêtements lacérés, son linge en lambeaux, ses mains écorchées.
A son tour, il reconnut le prêtre ; c'était l'abbé Victorien, l'oncle de Paul Vernier.
Le recteur de Kernéis, à la nouvelle du désastre, avait quitté son église pour courir à la côte, où le Seigneur lui permettrait sans doute de secourir des créatures en détresse ou de sauver leurs âmes.
L'abbé Victorien fit entrer Robert d'Alboize dans la petite maison que nous connaissons, celle où Paul et Mariana avaient vécu leur lune de miel.
La bonne du curé s'empressa de se mettre aux ordres de Robert.
Tombant de fatigue, il s'était jeté sur un lit et n'avait pas tardé à s'endormir du sommeil du soldat après une effroyable bataille.
Le lendemain, Robert d'Alboize récapilula les événements de la veille. Il interrogea sa conscience pour savoir ce (jui lui était permis et ce qui lui était défendu.
Lui aussi, il douta (juc Saint-IIyrioix eût pu échapper à la catastrophe.
Si le hasard avait voulu que Robert d'Alboize fût à môme de sauver Firmin, le jeune officier eût sacrifié sa vie sans hésiter pour arracher à la mort le mari de Carmen, mais le cas ne s'était pas produit.
Robert n'était pour rien dans la mort probable de M. de Saint-IIyrieix ; de ce côté, l'amour de Robert et de Carmen n'était pas criminel.
Après avoir douloureusement médité sur ce sujet, M. d'Alboize passa à un ordre d'idées secondaire.
Il ignorait si madame de Saint-Hyrieix n'avait pas révélé à ses parents qu'elle lui devait la vie; dans cette hypothèse très vraisemblable, que penserait-on à Kerlor de la disparition de l'officier?
Il prit son parti. Il se rendrait au château. Ce qu'il ferait ensuite, Dieu seul le savait ; Robert se sentait incapable d'assembler deux idées représentant le moindre projet.
Avant toute chose, il fallait qu'il revît Carmen.
Saint-Dyrieix s'écria :
— Ah ! que je suis heureux, mon cher capitaine !
L'officier ne parvint à se dominer qu'au prix d'un violent'efforl. Il répondit :
— Moi-même, je redoutais un malheur... Je vois que...
— Sauvé! mon cher capitaine, et savez-vous par qui? Par mon beaufrère Georges de Kerlor... Il vous racontera comment le fait s'est produit... Ah ! il était temps ! On a bien failli me perdre.
Robert était trop bouleversé pour remarquer avec quelle insistance M. de Saint-IIyrieix s'étendait sur sa diplomatique personne.
Il n'avait pas encore parlé de Carmen ; malgré le trouble de Robert, celui-ci comprit pourtant que madame de Saint-IIyrieix avait gardé le secret sur la façon dont elle avait échappé à la mort.
Firmin poursuivit :
— On vous racontera tout cela au château.
— Je venais prendre de vos nouvelles... Je vous assure que je ne pouvais vaincre les plus affreuses appréhensions.
— Merci de cette sollicitude... Je vous jure bien, mon cher d'Alboize, que j'ai été mortellement inquiet en pensant à vous... Ma femme partageait mes transes à votre égard... La chère enfant a couru également les plus redoutables dangers... Enfin, nous sommes sains et saufs tous trois, c'est le principal... Mais je n'oublierai jamais cette horrible catastrophe.
Saint-IIyrieix tendit la main à d'Alboize et il conclut : — Aussi, quand on a triomphé ensemble de telles épreuves, l'estime qu'on éprouvait l'un pour l'autre devient l'amitié la plus indissoluble. L'officier s'inclina.
Heureusement pour lui, l'entrevue fut très courte.
Toussaint, sur le siège, attendait le signal du départ pour Brest.
Saint-IIyrieix voulut que Robert s'engageât à rester à Kerlor jusqu'à ce que lui, Firmin, y revînt.
L'absence du diplomate ne pouvait excéder une quinzaine de jours; du moins, c'était son opinion.
M. d'Alboize ne répondit quévasivement. Après une dernière poignée de main la voiture s'éloigna.
Alors, Robert vit dans l'allée Carmen et Georges, qui revenaient de souhaiter un bon voyage à M. de Saint-Hyrieix.
D'Alboize eut un dernier tressaillement ; mais l'instinct du danger lui rendit son sang-froid de soldat ; et puis, il s'agissait surtout de ne pas compromettre l'enivrante créature à laquelle il devait la félicité suprême.
Georges se montra très chaleureux; il félicita le jeune homme d'avoir échappé au naufrage.
Carmen profita de l'émotion de son frère pour dissimuler le trouble qui l'avait envahie.
Il lui avait semblé que tout son sang lui relluait au cœur et que la vie allait l'abandonner.
La contenance forme et digne de Robert lui rendit un semblant de calme.
Le jeune homme l'avait saluée avec le plus grand respect, et c'était très correctement qu'il avait serré la main qu'elle lui tendait.
Georges de Kerlor annonça à l'officier la naissance de Jean.
Ce fut d'Alboize qui complimenta à son tour le mari d'Hélène.
— Vous nous restez, ajouta Georges... Demain, je l'espère, vous pourrez présenter vos hommages à ma femme... Dès aujourd'hui, vous allez saluer ma mère.
Robert répliqua en remerciant le châtelain.
L'officier acceptait une invitation si cordiale ; toutefois, il ne pourrait séjourner à Kerlor que deux jours, car il fallait qu'il se rendit à Paris.
Il avait des rapports à soumettre au comité supérieur de l'artillerie, touchant les nouvelles poudres explosives, récemment découvertes en Suède par un illustre chimiste.
— C'est un peu la situation de Saint-IIyrieix, dit le comte. Mais vous n'allez pas voir le môme ministre, quoique les Affaires Étrangères aient de fréquents rapports avec la Guerre.
Dans la journée, Carmen et Robert se trouvèrent un moment isolés.
— Carmen! s'écria d'Alboize, me pardonnez- vous d'être revenu?... Je ne pouvais commander à mes angoisses... J'ignorais ce qui s'était passé... depuis... que nous nous sommes séparés.
La jeune femme répondit avec un très grand chagrin dans la voix, mais d'un ton résolu •
— Vous avez eu raisoa de revenir... On ne se fût jamais expliqué pourquoi vous ne vous étiez pas rendu chez vos amis de Kerlor, après ce naufrage sur nos côtes... Mais vous comprenez notre devoir commun.
— Carmen !
— C'est vous, le premier, mon ami, qui m'avez fait entendre le langage austère de la conscience.
— Alors, je ne savais pas que vous m'aimiez.
— Je vous aimerai toujours, Robert, mais nous devons expier un moment de vertige.
Il reprit avec longue :
— Si nous nous sommes trouvés dans les bras l'un de l'autre, c'est parce qu'une puissance plus forte que nos volontés nous a unis... Je n'ai rien à me reprocher.
Elle répondit d'une voix navrée :
— Vous étiez libre, vous; moi, je m'appelle madame de Saint-Hyrieix... Je vous le répète, Robert, il faut nous broyer le cœur et oublier.
— Je ne le pourrai jamais.
— Vous êtes incapable de jouer auprès de mon mari la plus répugnante et la plus méprisable des comédies... Non! pas de dégradation, pas de bassesse. Vous ne vous astreindrez pas à serrer la main de l'homme que vous ne songeriez qu'à trahir... Vous n'avez pas cette âme vile, Robert... Je vous en supplie, ne vous calomniez pas.
L'officier courba la tête. Il murmura :
— Je vous aime tant, Carmen.
Elle se passa la main sur le front, comme pour dissiper un commencement de démence. Ses cils battirent ; ses yeux mi-clos semblaient ne pas vouloir voir la détresse de l'adoré.
Robert s'exprimait avec une ardente passion, mais il ne montrait nulle amertume, nulle ironie.
Rien dans son attitude ne rappelait un homme qui s'irrite de se voir contester par une femme la victoire qu'il a remportée sur elle.
Il était prêt à l'abnégation, au sacrifice, à tous les dévouements.
Il n'avait pas prononcé un mot indigne de lui, indigne d'elle.
La jeune femme répliqua :
— Eh bien! c'est au nom de cet amour que je vous parle... Moi non plus, je ne me sens pas aussi coupable que je l'ai été... Mais je le serais mille fois plus, dorénavant, et je ne mériterais aucune pitié si je cédais à vos instances ; car je n'aurais plus, pour expliquer ma chute, l'excuse de l'égarement, dans des circonstances affolantes, qui ne peuvent se produire qu'une fois dans la vie... Je sens que si jamais je succombais aune nouvelle faiblesse, elle causerait les plus eiïroyables malheurs...
Ces paroles impressionnèrent vivement Robert. Il lisait dans les yeux de
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Carmen la plus courageuse résolulion. C'était à lui de prouver maintenant qu'il aurait autant de force que la jeune femme.
— Je vous obéirai, dit-il sourdement...
Elle reprit :
— 11 faut nous dire adieu.
— Vous me défendez même de vous revoir ?
— Je ne veux pas que nous ravivions nos souffrances.
— Ne pourrions-nous?...
— Je sais ce que vous allez dire... Vous allez me demander d'entretenir des relations purement amicales, comme s'il ne s'était rien passé entre nous... C'est impossible, Robert... Ne le comprenez-vous pas?
— Non ! je ne veux pas le comprendre, répliqua-t-il, frémissant... Imposez-moi ce que vous voudrez, mais n'exigez pas que je ne vous revoie jamais... Vous ne réfléchissez pas, d'ailleurs, que vous provoqueriez les soupçons que vous voulez éviter, si je vous écoutais...
T— C'est vrai! murmura-t-elle, ma tûte se perd.
— Vous ne voulez pas que, dès que j'aurai franchi le seuil de ce château, je me dise que tout est fini, que je vous aurai perdue à tout jamais.
Elle répliqua :
— Il faut que nous ne cessions pas de nous estimer... Il faut conserver à notre amour une telle grandeur qu'il puisse nous consoler, tant que nous vivrons... Je tiens à garder, intact au fond du cœur, le souvenir de l'heure où j'ai éprouvé la seule joie, la seule extase de mon existence. Tout le reste ne serait que profanation... Je ne serai pas votre maîtresse.
Il répondit avec un immense déchirement :
— J'étais prêt à vousofl^rir ma vie... Vous en auriez disposé à votre gré, puisque vous auriez tout abandonné pour vous confier à moi...
Carmen l'interrompit :
— Vous me donnez davantage, Robert, en vous inclinant devant ma volonté.
— C'est vrai, reconnut-il, tout chancelant.
Les sanglots leur montèrent à la gorge. Ils souffraient tous deux une angoisse atroce.
Leur existence était brisée, car ils comprenaient, au milieu de leurs tumultueux sentiments, qu'il n'y a dans la vie qu'un bonheur suprême, l'amour partagé.
Ils l'avaient possédé, ce bonheur, en une minute d'extase céleste, et ils étaient forcés d'y renoncer.
Chacun allait emporter la moitié du cœur de l'autre. Ce sacrifice était navrant et sublime.
Dans leur fierté d'âme, ils se sentaient prêts à l'immolation.
Non, décidément, ils ne pourraient s'accommoder de joies aussi fugitives que coupables.
Ils savaient bien que jamais ils ne retrouveraient les délices inoubliables qui les avaient transportés ; mais ils voulaient que le hautain sacrifice fût complet.
Ils ne feraient pas appel au mensonge, habilement combiné, pour jouir de la honteuse sécurité qui suffit aux êtres vulgaires.
Ils n'étaient pas de ceux-ci, sans cela ils n'auraient pas touché dans leur envolement la voûte azurée du firmament.
Après quelques instants du plus poignant désespoir, ils se regardèrent transfigurés; l'effort héroïque était fait; ils parurent résignés.
La jeune femme allait peut-être exiger un serment de la part de l'officier; elle n'en eut pas le temps; Georges se dirigeait vers eux.
— Voici M. de Kerlor, dit-elle d'une voix saccadée... Notre résolution est irrévocable.
Il répondit avec un accent qui fit tressaillir les fibres les plus saignantes de Carmen :
— L'avenir est à Dieu !
Le lendemain, le capitaine d'Alboize quittait Kerlor.