‹ Les deux gossesChapitre 23 sur 56 · XL · texte numérisé non relu

XL

Claudinet avait un peu plus de deux ans.

Il ne demandait qu'à vivre, le cher mignon; il grandissait; il marchait comme un tout petit homme.

Quand il restait quelques jours sans tousser, il était superbe et sa joie exaltait sa mère, qui le dévorait de baisers ; mais, au moindre changement de température, le pauvre enfant redevenait souffreteux; ses yeux étaient de nouveau abattus; la fièvre le reprenait; il implorait sa mère pour qu'elle le prît sur ses genoux et endormît ses souffrances.

Rose retrouvait toutes ses angoisses; puis, elle réagissait sur elle-même.

Les crises s'espaçaient de plus en plus, selon son avis; elles finiraient par disparaître; Claudinet n'avait qu'une croissance pénible.

Le médecin lui avait dit que certainement l'enfant était frêle, mais qu'avec beaucoup de précautions, on arriverait à lui faire atteindre un âge où le danger serait moins imminent.

Claudinet n'était pas le seul bébé qui eût été chétif à l'aurore de sa vie

392 LKS DEUX GOSSES.

et qui deviendrait quand môme un solide garçon quand il parviendrait ?» l'adolescence.

Le bon docteur citait à la tireuse de cartes l'exemple de centenaires qui avaient été « condamnés » au moment où ils avaient fait leur entrée dans le monde.

Rose voulait se rassurer; il fallait qu'elle se rassurât; n'avait-ellc pas eu sa part d'épreuves?

Ce n'était pas toujours les mômes qui devaient pleurer.

La pauvre fille, qui portait le deuil du sapeur-pompier, ne vivait que pour Claudinet; elle ne s'apercevait pas encore qu'elle était beaucoup plus malade que son fils, bien qu'elle changeât à vue d'œil.

Au moment où François Champagne était mort, il aurait fallu un miracle pour que la phtisie suspendît son œuvre chez Rose Fouilloux.

Ce miracle s'est vu ; il se verra toujours. Il n'y a pas d'affections incurables, quand la capricieuse nature se décide à réagir vigoureusement; toutefois, lorsque le mal n'a pas été conjuré à l'heure précise où il reste une lueur d'espoir, la science n'a plus qu'à s'incliner.

Elle pourra peut-être prolonger l'existence précaire de la malheureuse créature, mais à la condition que le chagrin ne viendra pas activer le sourd travail de désagrégation, qui ronge, qui dévore, qui détruit les organes attaqués par l'implacable férocité de la tuberculose.

En voyant son amant, l'homme qui devait être bientôt son mari, rendre le dernier soupir, Rose Fouilloux avait reçu le coup de grâce. Ses jours étaient limités.

Pourtant aucun pressentiment fuuL'bre n'était encore venu l'avertir.

La tireuse de cartes venait de se lever. Elle s'était habillée avec précautions pour ne pas troubler le sommeil de Claudinet.

Dans la nuit, l'enfant s'était réveillé; il avait eu une quinte d'un quart d'heure; sa maman lui avait fait prendre une cuillerée de la potion que le docteur avait prescrite en pareil cas.

Claudinet avait fini par se rendormir en murmurant :

— Mémère... apus... bobo.

Mais il fallait que le petit garçon rattrapât ces moments d'insomnie.

La femme de ménage vint à l'heure habituelle ; Rose lui recommanda de ne pas faire de bruit.

La journée commença par la visite de la bouchère de la rue Fontaineau-Roi.

Son volage époux avait enfin délaissé la passementiôre de la rue de la Folie-Méricourt, cependant, l'épouse trahie ne se sentait pas tranquille; elle voulait savoir si son conjoint ne rêvait pas la conquête de la charcutière nouvellement établie rue Oberkampf.

« Elle reprit le flacon de rhum et s'offrit un second petit verre. » (Page 397.)

Les cartes ne se prononcèrent pas catégoriquement. La bouchère se montra très peu rassurée et assez mécontente de l'oracle, qui avait manqué de franchise.

— L'autre fois, s'écria la bouchère, j'avais été fixée tout de suite. Rose ne répondit que par un geste évasif.

Rageusement la commerçante poursuivit :

— Mettez-vous à ma place, madame Fouiiloux, est-ce que vous croyez que c'est une position pour moi, une femme dans le commerce ?

— Dame ! Oui, c'est ennuyeux! ,

— Que me conseillez-vous?

— Rien, répliqua Rose froidement... Il n'y a que les cartes qui puissent vous répondre.

— Elles ne l'ont pas tait.

— Ce sera pour une autre fois, peut-être.

— C'est ça!... Vous vous imaginez que cela m'est facile de quitter ma caisse pour venir vous consulter.

— Que voulez-vous"? murmura Rose, d'un ton résigné.

— Je veux, je veux... Vous le savez bien... Je veux que mon mari ne me fasse plus d'infidélités... Ah! le sacripant! si je le pinçais avec une donzelle, je vous garantis qu'ils passeraient tous les deux un vilain quart d'heure.

Et la bouchère de la rue Fonlaine-au-Roi partit en faisant claquer la porte très fort.

Cela n'avait plus d'inconvénient, car le petit Claudinet était réveillé depuis cinq minutes.

L'enfant, grâce à la potion calmante, avait bien dormi.

En ouvrant les yeux, il s'était mis à sourire et à jouer tranquillement dans son lit.

Rose entendit un léger mouvement, elle alla dans la chambre à coucher.

— Maman, maman, fit Claudinet, bonjour, maman.

Il tendit les bras. Rose l'embrassa et le regarda avidement pour voir s'il restait des traces de l'indisposition de la nuit. Une fois de plus, la maman se rassura.

La concierge apporta une lettre.

Rose eut un mouvement d'impatience en voyant l'enveloppe, car elle ne reconnaissait que trop l'écriture ; en outre le cachet de la poste de Brest l'édifiait.

— Elle ne va donc pas me laisser tranquille! s'écria la tireuse de cartes en déchirant fébrilement l'enveloppe grossière qui contenait la prose de Zéphyrine... Je suis sûre qu'elle me demande encore de l'argent.

Rose Fouilloux ne se trompait pas ; son sens divinatoire n'avait pas besoin de s'exercer en cette occurrence; elle savait que sa cadette ne lui écrivait que pour lui réclamer des subsides.

Cette fois, la somnambule, dûment stylée par La Limace, avait trouvé des raffinements d'expressions inusitées où elle affirmait les plus nobles sentiments.

Très énervée, Rose lut cette épître :

« Ma chère sœur, » Je l'écris pour te faire savoir que je suis toujours en Bretagne. Les

affaires n'y sont pas brillantes; seulement, j'ai résolu d'y rester encore quelques mois, si cela ne te contrarie pas.

» Je suis bien étonnée que tu n'aies pas répondu à ma dernière lettre.

» J'avais besoin du petit service que je te demandais ; la toiture de mon entresort ne tient plus. Tu comprends que, moi, je ne suis pas établie comme toi, j'ai encore besoin d'être aidée.

» Je t'aurais rendu cet argent. Tu sais à quel point je t'aime. Quand on a de la famille, c'est pour vivre en bonne intelligence. Aussi, en voyant que tu ne me répondais pas, je me suis demandé ce que tu avais, ne supposant pas que tu pouvais te plaindre de moi. Je n'ai rien fait pour cela.

» Aussi, ma chère Rose, je suis sûre que tu ne voudras pas me laisser dans l'inquiétude.

» Envoie-moi la somme de trente francs. Je n'aurai plus recours à toi, car il est bon que je t'apprenne qu'il s'est passé du nouveau pour moi.

» Je n'avais pas voulu t'en parler avant d'être sûre, maintenant, ça y est. J'ai été demandée en mariage par un homme très comme il faut et qui a du bien à revenir de ses parents. 11 s'appelle Eusèbe Rouillard.

» Je t'en reparlerai. Nous comptons bien que tu viendras à la noce. Tu comprends que ce serait trop dur quand on n'a qu'une sœur de ne pas la voir à son mariage.

» Seulement, n'est-ce pas? chacun son amour-propre, pour me marier, il faut que mon entresort soit remis à neuf.

» Réponds-moi sans tarder. Donne-moi Je tes nouvelles et de celles de mon neveu.

» Je suis ennuyée de ne pas savoir comment va Claudinet. Il est si gentil. Tu l'amèneras à la noce. Je le trouverai changé. 11 doit être grand et fort.

» Mon futur a un bon métier ; il est rémouleur. Je serai très heureuse avec lui.

» Tu vois, tu m'avais souvent conseillé de m'établir, je t'ai écoutée.

» Je compte sur ton bon cœur pour les trente francs; je n'ose pas te demander davantage, avec cette petite somme, je m'arrangerai.

» Ta sœur pour la vie.

» Zéphïrine Fouilloux. »

— Se marier? s'écria Rose, elle va se marier ! La tireuse de cartes se mit à pleurer.

Elle aussi avait dû se marier; toutes les conditions de bonheur senv blaient assurées ; il n'y aurait eu qu'à se laisser vivre, quoi! La destinée ne l'avait pas voulu!

Rose froissa la lettre d'un mouvement farouche. Elle murmura :

— Eh bien! qu'elle se marie, je ne l'en empêche pus... i^eiilemenl, qu'elle ne me ilemande pas d'argent...

Et Rose FouiUoux se sentit envahie i)ar une rage sourde contre Zéphyrine.

Ce fut impulsif, irraisonné, étrange, mais la tireuse de cartes eut un sentiment de colère contre sa sœur, qui n'avait rien fait pour être heureuse et qui pourtant n'était pas frappée par le sort.

Un coup de sonnette retentit; c'était une cliente qui venait faire appel aux lumières de la pythonisse.

Rose Fouilloux se trouva en présence d'une femme qu'elle ne connaissait pas et qui lui avait été envoyée par la cuisinière du boulevard Richard-Lenoir.

Cette femme était très préoccupée, très triste.

Après avoir appris à Rose de quelle part elle venait, elle ajouta :

— C'est pour mon enfant.

La tireuse de cartes eut tout de suite un grand élan de sensibilité ; entre mères, on s'entend rapidement.

La visiteuse, une cardeuse de matelas de la rue Vicq-d'Azyr, expliqua que son bébé dépérissait de jour en jour; la mère craignait une attaque de convulsions, et elle venait demander aux cartes ce qu'il y avait à faire.

Rose s'écria :

— Mais il faut voir le médecin avant tout.

— C'est ce que j'ai fait, répondit la cardeuse. . J'ai été à la mairie demander celui du bureau de bienfaisance... parce que je suis inscrite... 11 n'y a pas de déshonneur, n'est-ce pas?... Le médecin est venu; il n'a pas su me dire ce qu'avait mon petit... Alors, je veux savoir... puisque vous devinez tout, grâce à votre métier.

Rose Fouilloux se mit à l'œuvre. Elle interpréta l'oracle dune façon assez rassurante. Il y avait bien dans le jeu un huit de pique, qui annonçait la maladie ; mais le sept renversé, signifiait que la peine serait passagère; pourtant un nouveau cinq de pique remettait les choses en question; Rose ne parla pas de la signification de cette dernière carte.

La cardeuse de matelas, dans sa naïveté de bonne femme du peuple, aurait désiré des détails plus circonstanciés.

Elle aurait voulu savoir, notamment, si son gamin pourrait être assez bien pour aller dîner le dimanche suivant chez sa tante; Rose dut reconnaître que la cartomancie n'était pas encore arrivée à pouvoir la fixer sur ce point.

La cliente partit, après avoir remercié la tireuse de cartes, à qui elle se proposait d'envoyer ses amis et connaissances, le cas échéant.

Quand Rose fut de nouveau seule, elle se sentit mécontente d'ellemême.

Elle s'accusait de ne pas avoir montré sa lucidité ordinaire; il lui semblait qu'elle n'avait pas fait son métier consciencieusement.

Alors elle éprouva une sorte de terreur. Ce n'était pas la première fois qu'elle constatait un pareil changement.

Elle s'in([uiéta. se demandant si ses facultés s'affaiblissaient, si elle n'avait plus le don.

Pendant quelques minutes, elle fut en proie à une anxiété spéciale.

Il y eut en elle, toutes proportions gardées, comme la douleur terrible d'un artiste qui verrait son talent disparaître, d'une chanteuse qui perdrait sa voix, d'un acrobate qui se casserait une jambe.

La bouchère de la rue Fontaine-au-Roi était partie très peu satisfaite ; la cardeuse de matelas aurait peut-être eu, elle aussi, le droit de se plaindre.

Rose se posa cette question :

— Est-ce que je baisserais?

Elle se trouvait toute démoralisée et ne voulut pas rester en cet état.

Elle tira le flacon de rhum du placard et s'en versa un petit verre.

L'effet attendu ne tarda pas ; les humeurs noires se dissipèrent.

Ce qui subsistait, par exemple, c'était l'irritation contre Zéphyrine.

En voilà luie qui pouvait se vanter d'avoii' lassé la patience de sa sœur Inée. Rose ne voulait plus en entendre parler. Elle ne répondrait pas ïus à cette lettre qu'à la précédente. Zéphyrine l'horripilait. 'Les soucis professionnels bannis revinrent peu à peu; c'était décidément l'idée fixe de Rose Fouilloux, son obsession.

[.Depuis la mort de François Champagne elle ne tenait plus sa petite )mplabilité.

Elle se demanda si le nombre de ses clientes ne diminuait pas; elle se remémora les séances qu'elle avait données; mais son agitation ne lui permettait pas de calculer exactement.

Machinalement, elle reprit le flacon de rhum et s'offrit un second petit verre.

La surexcitation de l'alcool arriva. Rose, qui se sentait les yeux pleins de larmes, eut tout à coup des idées très riantes.

Décidément elle allait mieux. Est-ce que c'était défendu, après tout, de se remonter le moral de temps en temps?

Elle prit Claudinet dans ses bras, lui racontant mille enfantillages.

L'enfant, très heureux que l'on s'occupât de lui, gazouillait des choses charmantes, qui ravissaient sa maman.

L'après-midi, il y eut deux consultations ; la tireuse de cartes se persuada qu'elle avait retrouvé tous ses moyens; elle se reprocha ses scrupules de la matinée; parmi toutes les concurrentes de l'arrondissement, c'était bien elle dont la réputation restait intacte et qui réalisait les recettes les plus sérieuses.

Vers cinq heures et demie, on sonna.

— C'est Poulot, dit Rose.

En effet, c'était le camarade de François Champagne

Quand il n'était pas de service, il venait rue des Trois-Couronnes, où Rose laccueillait avec l'émotion sympathique d'une femme qui reçoit Tami sincère d'un cher disparu.

Leur conversation roulait entièrement sur François; Etienne Poulot avait toujours quelques nouveaux détails à révéler à Rose.

Ils ravivaient leurs souvenirs cruels, mais ils en éprouvaient comme une amère satisfaction.

Etienne chéiissait Claudinet, et l'enfant, dans sa petite mémoire rudimentaire, se souvenait que cet uniforme ne lui était pas inconnu; il souriait au brave Bourbonnais et se laissait amuser par lui.

Rose n'avait pas de secrets pour son ami Etienne. Elle lui avait parlé do Zéphyrine et des soucis que sa sœur lui causait.

La tireuse de cartes montra à Poulot la lettre qu'elle avait reçue dans la matinée.

Etienne hocha la tête et murmura :

- — C'est peut-être encore des frimes.

Quand Poulot, qui ne prolongeait jamais ses visites chez Rose, et qui ne voulait jamais rien accepter, fut parti, la tireuse de cartes retomba soudain dans une morne atonie.

Claudinet venait de tousser, ses joues s'empourpraient ; il avait un commencement de fièvre.

Rose, enfouie dans le fauteuil, se tenait la tète à deux mains; elle songeait.

Ses yeux se portèrent sur la décoration de François Cliampagne accrochée au-dessus du buffet dans son cadre d'or, puis se fixèrent sur le bébé.

Les idées s'assemblaient difficilement dans la cervelle de la tireuse de cartes ; elles étaient confuses, indistinctes ; elle éprouvait Je l'impuissance à les exprimer; ce travail cérébral la faisait souffrir, d'autant plus qu'elle cherchait à dégager une note dominante dans ce triste chaos.

Elle regarda sa pendule, qui marquait six heures.

Rose Fouilloux se leva et prit un nouveau verre de rhum. Tout le monde ne disait-il pas que c'était une liqueur hygiénique ?

Insensiblement, elle s'était habituée à boire ainsi.

Le petit bischof, conseillé et préparé par madame Midoux, navait-il pas donné à Rose un semblant d'oubli?

La tireuse de cartes avait récidivé. Après le breuvage dont le vin blanc formait la base. Rose avait fait appel à des boissons plus énergiques.

Elle additionnait son café d'une forte dose de cognac.

Dans la journée, quand elle se sentait abattue, nous l'avons vue recourir à la bouteille de rhum

Dans la soirée, elle se confectionnait des grogs « pour ne pas tousser », disait-elle.

La pauvre lille s'imaginait qu'elle allait mieux, ne comprenant pas que ce soulagement factice était suivi d'une longue période d'atonie.

Elte était convaincue qu'elle allait recouvrer la santé, depuis qu'elle s'alcoolisait insensiblement.

Elle avait dit au médecin comment elle se soignait; celui-ci avait eu un haussement d'épaules imperceptible; il la considérait déjà comme ces malades à qui l'on ne doit plus rien refuser; toutefois, il avait proteste énergiquement et essayé de démontrer à Rose qu'elle annihilerait ainsi l'effet des remèdes qu'il lui prescrivait.

La tireuse de cartes avait secoué doucement la tête. Le docteur n'était plus revenu.

Dans le quartier populeux où il exerçait, ce n'était pas la première fois qu'il se heurtait à de telles aberrations; il ne s"en aflligeait même plus, puisque c'était inutile.

Rose Fouilloux, récapitulant sa journée, pensa longuement à cette femme de la rue Vicq-d'Azyr, qui était venue la consulter au sujet d'un petit garçon malade.

Le cinq de pique était gros de menaces. Rose eut un triste hochement de tête.

Elle aussi était mère! Elle eut un frémissement et soupira navrée.

Le sort de Claudinet ne serait-il pas le même que celui du petit inconnu?

Toutes ses illusions mensongères disparurent soudain ; elle frémit en se rendant compte des efforts continuels qu'elle faisait pour s'abuser; elle crut avoir la perception nette des événements.

Les cartes étaient restées sur la table ; elle les brouilla d'un geste inconscient. La tentation lui prit de les interroger au sujet de Claudinet.

Elle se débattit, repoussant le jeu.

Depuis que ces cartes avaient prédit la mort de François Champagne, Rose s'était juré de ne plus les consulter pour son compte. Elles lui faisaient horreur, bien qu'elles ne fussent pour elle que les aveugles interprètes des arrêts du destin.

— Non! non! fit-elle, je neveux pas...jene veux pas savoir ce qui est écrit.

Elle essaya de ranger le jeu dans le tiroir de la table. Les caries lui brûlaient les mains ; leurs figures bizarres lui semblaient animées ; elle croyait que leurs yeux flamboyaient, que leurs lèvres remuaient pour lui traduire l'oracle.

Malgré cela, Rose Fouilloux finit par vaincre l'étrange obsession. Ellf ne fit pas parler les caries.

L'heure du dîner était arrivée; Claudinet mangea avec appétit: -^a mère, l'œil perdu dans une brumeuse contemplation, toucha à peine aux aliments.

Elle but trois verres de vin pur; son visage pâle retrouva des couleurs.

Ses yeux s'alourdirent ; sa tète oscilla, pesante.

Elle parlait à son fils, lui tenant d'incohérents discours, d'une voix rauque. indistincte.

L'enfant paraissait heureux ; il tendait toujours les bras pour que sa maman le prit sur ses genoux.

Rose ne voyait pas ce geste câlin.

En ce moment elle pensait à François; maisle souvenir du sapeurpompier s'estompait dans un lointain brouillard.

Elle l'entendait encore fredonner sa chanson favorite ; toutefois, la voix était indistincte, allant toujours en s'atïaiblissant ; puis Rose n'eut plus qu'un confus bourdonnement dans les oreilles.

Elle ferma les yeux et eut un assoupissement de quelques minutes.

Elle rouvrit les yeux brusquement ; le petit Claudinet dormait, lui aussi, d'un sonxmeil paisible.

Rose se leva, chancelante ; elle coucha son fils.

Elle revint dans la salle à manger et s'accouda sur la table, en proie à un engourdissement qu'elle ne cherchait plus à combattre.

Une quinte de toux convulsive la secoua.

Elle voulut se préparer un grog; mais les etForts qu'elle faisait pour tousser lui déchiraient la poitrine ; elle pensa à un remède plus efficace.

Elle versa le quart d'un litre d'eau-de-vie dans une casserole, y joignit <^ une demi-douzaine de morceaux de sucre et y mit le feu.

Cétait le briilot, qui lui semblait meilleur que le grog, où il y avait forcément trop d'eau.

Elle remua la mixture avec une cuillère pour que les flammes fussent plus brillantes et que l'eau-de-vie se consumât dans les règles.

Puis, soudain, son instinct de bonne ménagère reparut.

A quoi pensait-elle de remuer son brûlot avec une cuillère en métal blanc, qui allait être oxydée ; sans compter que des larmes d'étain pouvaient couler dans la casserole ; elle prit une cuillère de bois et continua à remuer.

Les flammes multicolores n'étaient plus aussi hautes: un pétillement se produisait qui annonçait que la force de l'alcool s'atténuait.

Le brûlot s'éteignit.

Rose versa l'eau-de-vie, qui avait pris une teinte plus brune, dans une timbale, et elle se mit à boire à petits coups.

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. Sa femme ayait daigné poser pour cette bacchante dont nous avons déjà parlé. » (Page 404.)

11 lui sembla qu'une ambroisie délicieuse lui coulait dans les veines.

Ses jeux humides se portèrent vers la croix de François Champagne, qu'elle ne quitta plus du regard, tout en buvant.

Puis elL» sentit des larmes d'attendrissement lui mouiller les yeux, sans souffrances aiguës, sans même qu'elle pût deviner pourquoi elle pleurait.

Pourtant, tout à coup, une lueur traversa ce cerveau, troublé par les vapeurs alcooliques.

Rose Fouilloux se retrouvait rue Gay-Lussac; elle revoyait l'œil scrutateur du major, quand elle était allée chez lui pour implorer la faveur de . veiller François.

Elle murmura :

— Il a peut-être cru que je venais pour moi!

Elle redevint toute pâle; c'était la première fois qu'elle avait cette idée; mais elle la traversa comme un coup de poignard au cœur.

— Alors, fit-elle, avec un tremblement convulsif et les prunelles dilatées par l'épouvante d'un semblable lendemain, qu'est-ce que deviendrait mon pauvre gosse?

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