L'N PROTECTEUR DES ARTS
— Mais on gèle ici ! dit une voix impatientée.
Et, d'une main nerveuse, madame Yernier sonna la bonne, qui accourut.
■ — Voyons, Pauline, ne pouvez-vous mieux arranger le feu?
Pauline disposa de nouvelles bûches dans la cheminée en faisant observer à Madame que la chambre était très grande et que, généralement, dans les autres appartements de Paris, il fallait moins de chauffage.
Jladame Vernier se replongea dans la lecture du roman qu'elle tenait.
Le volume était d'un monsieur quelconque, qui avait piqué la curiosité de plusieurs de ses contemporains, en leur décrivant des vices aimables et coquettement mondains.
Il était trois heures de l'après-midi. Cette journée de décembre paraissait interminable à la jeune femme.
Des flocons de neige voltigeaient capricieusement sous un ciel triste, que le pâle soleil d'hiver voulait encore éclairer, mais qu'il ne réussissait qu'à rendre blafard.
La bise était aigre déjà. Les rares passants relevaient le col de leur vêtement.
Paul Vernier s'était installé rue Cassini, là-haut, derrière l'Observatoire, entre le faubourg Saint-Jacques et la rue Denfert.
Madame Vernier s'ennuyait beaucoup, bien qu'elle quittât l'existence de province où ce ne sont pas précisément les paysages animés qui réjouissent et distraient les yeux.
Sur Je conseil de son maître Antonin Gervais, le grand artiste qui atteignait alors l'apogée de sa réputation, Paul Yernier avait loué un pavillon dans ce quartier un peu retiré, mais qui possède encore d'ancien» hôtels ou d'anciennes maisons construites au dernier siècle et habitées par des savants, des philosophes ou des artistes, qui veulent de l'espace, des plafonds hauts, des fenêtres où la lumière tombe librement du ciel.
Antonin Gervais avait dit à Paul avec une concision très amicale et très familière :
— Mon petit Vernier, commencez modestement et dites-vous bien qu'on ne met pas Paris dans sa poche comme ça... Travaillez; vousarriverez comme les camarades et peut-être avant eux.
Paul avait été enchanté de trouver un local où il pouvait installer son atelier sans risquer d'entasser pêle-mêle, ses études, ses maquettes et ses modèles.
Il ne faisait pas de figurines ; ce n'était pas un artiste qui sacrifiait aux goûts rétrécis et commerciaux de notre époque; son talent robuste et fort s'attaquait aux grandes compositions.
Cependant, pour complaire à Mariana, il préparait une statue destinée au Salon prochain.
Il l'avait déjà ébauchée à Kernéis, et sa femme avait daigné poser pour cette bacchante dont nous avons déjà parlé.
Madame Vernier aurait désiré demeurer dans un quartier moins éloigné du centre.
Son mari avait eu beaucoup de peine à lui taire comprendre qu'un atelier de sculpteur ne s'improvise pas partout.
Mariana, peut-être à cause du temps gris, était très énervée; elle rejeta son livre avec humeur.
Frileusement, elle se rapprocha de la cheminée et tendit ses pieds mignons à la flamme ; puis elle s'absorba dans ses réflexions.
Son œil devenait dur; des crispations pinçaient ses lèvres minces.
Elle songeait à ce qui s'était passé depuis plus d'un an déjà ; la récapitulation de ces événements ne paraissait pas du tout l'enchanter.
Paul Vernier entra, marchant avec précaution, pour surprendre sa femme.
11 y réussit ; posant doucement ses mains sur les bras du fauteuil, il se pencha et embrassa la jolie créature.
Mariana eut un soubresaut.
— Vous m'avez fait peur, dit-elle... Vous ne vous corrigerez donc
jamais de ces gamineries qui sentent la bolième et l'École des Beaux- Arts ?
— Ne te fâche pas, ma petite femme, répondit Paul avec un accent passionné.
Elle se leva et secoua la manche de son peignoir.
— Tenez! fit-elle sèchement, comme c'est amusant... Vous m'avez couverte de plâtre.
Paul Vernier portait la grande blouse blanche du praticien que serrait une ceinture de cuir.
Il s'était interrompu dans son travail de modelage pour venir donner un baiser à sa femme; quelques grains de poussière étaient tombés sur le peignoir de Mariana.
— Vous feriez mieux de travailler, dit-elle. Il répliqua :
— Alors, tu me défends le moindre repos.
— - Certainement, puisque M. Silverstein se plaint que vous n'avancez pas.
— C'est-à-dire...
Elle l'interrompit avec une certaine nervosité :
— Enfin, c'est vous qui me l'avez dit...
— Ma chère amie, je veux que la décoration de cet hôtel me fasse honneur.
— Pour cela, il faut la terminer.
— - Je n'ai pas encore trouvé ce que je rêve.
— Ah ! oui! vous rêvez!... Pendant ce temps-l& votre femme s'inquiète, se tourmente, est en proie à une foule de soucis.
La gaité de Paul tomba tout à coup.
— Que me dis-tu là? fit-il, comme s'il doutait de ce qu'il venait d'entendre.
Mariana se contraignit; elle devint plus aimable et répondit :
— Notre vie, avouez-le, mon cher Paul, n'est pas tout à fait l'existence que vous m'aviez annoncée.
— Ma chère femme... Vous ne voulez pas me chagriner...
— Non certainement, mais il faut bien que je vous arrache à vos contemplations pour vous rappeler vos promesses... Vous deviez exécuter rapidement ces travaux artistiques; grâce au prix de votre travail, il avait été convenu que nous irions habiter une maison décente où je pourrais recevoir mes amis... Enfin, est-ce vrai, tout cela?
Tout désorienté, Paul ne répondit pas.
C'était la première fois que sa femme s'exprimait ainsi.
Le cœur si affectueux de l'artiste se serra. Tout à l'heure il était arrivé si joyeux, voulant prouver à sa femme qu'il ne pouvait rester longtemps sans la voir, sans lui dérober un baiser.
Il s'attendait à un petit cri effarouché, à une gronderie câline, suivis dune tendre parole; et voici que Mariana fronçait les sourcils, que ses yeux bleu sonïbre reflétaient une contrariété sérieuse et quelle disait à son mari des choses qui l'affectaient péniblement.
Il se passa la main sur le front, comme pour chasser un étourdissenicnt.
— Mon Dieu! reprit Mariana avec une petite compassion ironique, quelle figure vous faites, ptrce que je vous tiens un langage raisonnable.
— Ma chère femme!...
Elle retrouva son sourire, ce sourire qui affolait toujours le sculpteur, bien que, cette fois, elle eût sur les lèvres une expression un peu dédaigneuse et désabusée.
— Est-ce ma faute, continua-t-elle, si vous ne vous rendez pas un compte exact de notre situation ?
— Je ne mérite aucun reproche... Il me semble.
— Pourquoi refusez-vous de m'écouter?
— Moi! protesta-t-il avec stupéfaction.
Il faisait tout ce qu'elle voulait; il prévenait le moindre de ses désirs; il n"avait d'autre volonté que celle de sa femme.
Elle poursuivit avec ses inflexions dominatrices qui produisaient toujours leur effet sur son mari :
— Vous employez une mauvaise tactique pour arriver.
— Je ne recule pourtant devant aucun effort.
— Vous vous confinez trop dans votre atelier.
— Mais, tout à l'heure, vous me disiez...
— Si encore, vous travailliez réellement !
— Mariana!
— A peine si vous avez saisi l'ébauchoir, il vous prend la fantaisie de me causer une frayeur...
— Pardonnez-moi !
Il Icmbrassa de nouveau. Madame Vernicr eut un hochement de tête des plus gracieux, signifiant qu'elle ne voulait pas contrarier un grand enfant, mais qu'elle souhaitait de le voir plus sérieux.
Elle continua :
— Vous comprenez bien que je ne m'exprime ainsi que dans votre intérêt.
— Parlez, parle, ma chère adorée... Je t'obéirai
— Il faut modifier notre genre d'existence.
— Comment?
— Vous ne vous montrez pas assez.
— Je suis si bien auprès de toi... dans cette maison où tout est calme,
où l'inspiration vient à son heure... oîi j'ai la conscience de créer une œuvre qui fera mon nom célèbre...
— Vous croyez qu'on viendra dans ce quartier perdu admirer le chefd'œuvre que M. Paul Vernier perpètre avec cet amour de la solitude et du mystère?... Vous ne vous rendez aucun compte des exigences de la réalité... Vous vivez pour vous.
— Pour toi ! répliqua-t-il avec un chaleureux élan de passion.
— Vous négligez tout le monde... Vous avez épousé une Sainclair, apparentée aux plus riches, aux plus nobles familles, et vous ne profitez pas des relations uniques que je vous ai ménagées.
— Cependant, M. de Kerlor, M. de Saint-Hyrieix sont d'une bienveillance extrême pour moi... Nous les fréquentons... J'ai pour eux la plus profonde estime.
Elle eut un geste impatienté.
— Par exemple ! dit-elle, il ne manquerait plus que vous fissiez preuve d'indifférence vis-à-vis d'eux... Nous leur sommes alliés... Mais j'ai d'autres amitiés dans le monde.
— Permettez, ma chère Mariana, objecta-t-il avec timidité, il avait été convenu entre nous que nous vivrions dans l'intimité jusqu'à ce que je me sois fait un nom.
— Vous m'assuriez que le succès répondrait à vos premiers efforts.
— J'exposerai l'année prochaine et...
— Et en attendant un résultat hypothétique, vous laisserez votre femme se tourmenter?
— Mais je...
— Je vous répète, mon cher Paul, que vous manquez de sens pratique.
— • Je l'avoue humblement.
— Un autre à votre place aurait tiré un très grand parti des relations dont je vous ai parlé et eût déjà réussi à faire parler de lui... C'est énorme de débuter dans la vie artistique avec un tel point d'appui... Cela suifirait à un garçon intelligent... Or, vous l'êtes; vous avez du talent, tout ce qu'il faut pour arriver, mais c'est à la condition que nous ne nous dérobions pas davantage aux devoirs et aux obligations résultant de notre mariage... Voilà ce je tenais à vous dire... J'ai dit... Et maintenant, retournez à votre atelier et travaillez, tout en réfléchissant aux désirs de votre femme.
Paul, qui sentait se dissiper son émotion première, répondit :
— Mais toi-même, ma chère amie, tu ne penses pas au bouleversement que tu médites... Tes intentions sont excellentes... Je te sais un gré infini de la nouvelle preuve de tendresse que tu me donnes... Cependant, tu n'ijrnores oas la modicité de nos ressources.
— Je l'ignore si peu que je veux les accroître.
— Je me souviens toujours des conseils de mon maître... Mariana l'interrompit avec vivacité :
— Antonin Gcrvais est riche, il est célèbre, il est décoré... Dans ces conditions, il est toujours facile de prêcher l'humilité à un jeune artiste.
— C'est qu'il a pour lui une grande expérience... Il m'a raconté ses premières années de luttes... Il y a des épisodes navrant.*.
— Parce que dans ce temps-là, un artiste n'avait pas la facilité de se produire qu'il a aujourd'hui... Antonin Gervais sortait du peuple; c'était un enfant des faubourgs... Il est inutile de me retracer une fois de plus sa biographie, vous me l'avez assez racontée... Antonin Gervais, enfin, n'avait pas fait un grand mariage.
Mariana prononça ces derniers mots avec une hauteur aristocratique qui influença beaucoup son mari.
11 ne demandait d'ailleurs qu'à se laisser convaincre. • .Son éclair de bon sens disparut vite. Il était prêt à rougir d'avoir fait allusion à ces viles questions matérielles.
Est-ce que ces misères comptaient pour un artiste qui devait concentrer toutes ses. facultés sur les œuvres entreprises, sur son unique souci de donner la vie à la matière brutale et inerte et d'en tirer des merveilles d'esthétique?
Il eut un geste large, signifiant qu'il avait eu tort de discuter ces questions secondaires.
— J'admets, reprit-Mariana avec sa hauteur condescendante, que nous noussoyions montrés timorés eu arrivant à Paris... C'était l'inconnu... Nous pouvions nous heurter à des difficultés imprévues... Elles n'ont pas manqué, d'ailleurs... C'est très joli, l'art, très captivant, mais enfin cela apporte de nombreuses déceptions... Si nous avons péché par excès de modestie, arrêtons-nous dans cette voie de la médiocrité et de l'impuissance... Je vous ai dit que vous aviez du talent; mon opinion ne suffit pas; il faut que tout le monde la partage... Montrez un peu d'initiative.
— Je ferai ce que tu voudras.
— Espérons qu'il n'est pas trop tard.
— Trop tard !
— Evidemment! vous avez refusé des invitations qu'on ne voudra peutêtre pas renouveler... M. Silverstein vous a prié plus dune fois d'assister à ses fêtes; vous vous êtes toujours dérobé sous un prétexte plus ou moins admissible.
— Je l'avais consultée chaque fois.
— Je devinais vos intentions... Je ne voulais pas vous forcer à jouer un rôle qui vous déplaisait... Je redoutais que vous fussiez dépaysé dans un milieu trop élégant... Je me contentais de souffrir en silence.
4oa
Monsieur Silverstein I dit-elle en s'inclinant avec la plus grande aisance. (Page 416.)
Paul Vernier se désola.
Dans sa bonté native, il s'accusait en effet d'avoir été la cause de pareils froissements pour sa chère femme. Il lui avait promis pourtant de lui donner le bien-être auquel elle avait droit de par sa naissance et son éducation.
Il avait agi en égoïste, redoutant de puérils embarras; il avait manqué de confiance en soi-même ; il s'en voulait beaucoup.
Mariana, qui s'était demandé si Paul allait relever la dernière imperti-
nence qu'elle s'était permise, vit tout de suite que son mari n'en avait pas compris la portée.
Elle poursuivit :
— M. Silverstein est un véritable Mécène; grâce à lui, vous avez évité beaucoup d'ennuis ; vous devriez vous montrer reconnaissant.
— Je craignais pour toi, ma chère Mariana, des blessures d'amourpropre.
Elle se redressa, altière.
— Vous doutez, il me semble, de mon éducation.
— Au contraire, ma chérie. C'est précisément parce que je sais comment tu as été élevée que je me refusais à te conduire dans une société où l'élément financier domine et où l'on n'admet pas la pauvreté.
— Allons donc! Silverstein reçoit tout Paris... Georges et Hélène sont allés à son dernier bal... Vous avez des idées trop préconçues, mon cher Paul... Vous vous imaginez que ces antres de Plutus ne sont accessibles qu'aux millionnaires... Je sais, moi, que les salons de la rue de Téhéran réunissent toutes les illustrations... Vous y avez votre place, vous qui êtes chargé de décorer son hôtel du Parc Monceau.
Il murmura :
— Je suis si peu fait pour toutes ces choscs-lù...
— Alors, mon ami, il était de la plus élémentaire loyauté de me prévenir quand vous avez voulu m'épouser... Vous m'avez, au contraire, tenu des discours hyperboliques pour me prouver que je serais la plus heureuse et la plus enviée des femmes.
Paul Vernier capitula; il avait assez résisté selon lui. Il s'écria avec passion :
— Commande, Mariana! Je suis ta chose, ton esclave... J"obéirai... Pourvu que tu m'aimes toujours.
L'esclave sollicitait une parole réconfortante, n'osant pas aller jusqu'à espérer une caresse spontanée.
Il n'obtint que ces mots :
— Il est incroyable que vous m'ayez forcée à vous dire tout cela.
Il se fit plus humble encore. Il la supplia de ne pas l'accabler. Il avait cru agir en conformité des goûts de sa femme. Il reconnaissait son erreur; il la réparerait. Mariana ordonnerait; il ne présenterait plus lapins petite objection.
Elle simula la clémence et la générosité, et accorda le pardon sollicité sur un tel ton de prière.
Paul Vernier fut transporté.
— Et maintenant, reprit-elle, tu as assez perdu de temps... Hetourne à ton atelier... Travaille, mon ami, travaille I =,
Le sculpteur obéit.
Mariana fut heureuse de se retrouver seule.
Elle se plongea dans une rêverie absorbante qui l'éloignait de son humble logis.
Sa physionomie brillait, ses yeux étincelaient; ses seins se soulevaient; elle relevait orgueilleusement la tête.
Puis, elle poussa un soupir prolongé et un sourire de désillusion passa sur ses lèvres pourpres ; ses traits reprirent leur première amertume.
Après avoir laissé vagabonder sa fertile imagination, elle retombait dans son existence prosaïque et insupportable.
Elle se leva brusquement.
— Jamais, prononça- t-elle, jamais je ne me résignerai à vivre ainsi. Elle eut une crispation violente.
Tout ce que désirait Mariana, Hélène l'avait. C'était en vain que madame Vernier avait cru ruiner les Kerlor en anéantissant la lettre de Ronan-Guinec.
La perte d'argent avait été énorme, mais les tourelles en poivrière du château de Kerlor étaient à leur place.
Mariana trouverait une autre vengeance ; cela ne tarderait pas ; elle en avait la conviction.
En attendant que ces projets se réalisassent, Hélène de Kerlor vivait heureuse entre son mari et son enfant, pendant que son ennemie était consumée par l'ennui.
La bonne entra.
— Madame Crépin, annonça-t-elle.
Mariana donna l'ordre d'introduire la visiteuse.
Madame Crépin, née Pélagie Bassinot, était une personne dont on pouvait difficilement fixer l'âge. Elle n'avait peut-être pas dépassé quarantecinq ans.
C'était la femme de charge de la jeune comtesse de Kerlor, ainsi que nous l'avons appris à nos lecteurs.
Un visage pâle, un front qui avait la teinte de l'ivoire des vieux crucifix, des yeux gris renfoncés, toujours demi-clos sous leurs paupières bistrées retombantes, des lèvres exsangues, très minces, et un menton pointu, complétaient cet ensemble qui caractérise les femmes qualifiées irrévérencieusement par la spirituelle et incorrigible Gyp de « grenouilles de bénitier ».
Nos lecteurs savent déjà que Pélagie, veuve Crépin, était entrée à Kerlor grâce à Mariana, qui avait voulu être agréable à une parente de Monique Aubierge, la créature éthérée et suave chargée de l'éducation de mademoiselle Yolande de Guidelvinec.
Pélagie n'avait pas l'aspect anguleux de Monique ; mais, au moral, elles se ressemblaient à s'y méprendre.
Toutefois, Pélagie n'avait pas eu la vocation qui fait les vierges et les
vestales; elle avait épousé Isidore Crépin, greffier de la justice de paix de Fouesnant. Le mariage n'avait guère réussi à cet humble fonctionnaire, car il en était mort assez rapidement. Les mauvaises langues prétendirent que Pélagie avait mené la vie rude à ce pauvre Isidore, que sa charge prédisposait pourtant à la conciliation.
Pélagie, devenue veuve, s'était refusée à donner un successeur à Crépin. A tous ceux qui lui proposaient de se remarier, elle laissait enlendri^ «[u'ayant appartenu à la noblesse de robe, elle ne dérogerait pas en convolant avec un vilain.
— Bonjour, madame Crépin ! s'écria Mariana, avec une grande alTeetationde sympathie. Comment allez-vous?... Vous êtes bien aimable d'être venue me dire bonjour.
Pélagie répondit en se confondant en remerciements pour l'accueil que voulait bien lui faire Madame Vernier.
Sa santé laissait un peu à désirer. Elle était très occupée chez M. le comte deKerlor; elle avait une ^rande responsabilité; d'ailleurs, madame Vernier savait tout cela, puisqu'elle était de la famille.
Mariana continua :
— Vous avez pu néanmoins vous absenter, et vous en avez profité pour f me rendre visite ; c'est bien aimable de votre part.
Madame Crépin répliqua, de cette voix blanche et éteinte particulière aux dévotes soucieuses de ne pas troubler le recueillement du temple :
— Je suis si heureuse quand j'ai le plaisir de m'entretenir avec vous. Madame Vernier parut flattée et eut un sourire des plus encourageants. Elle demanda encore :
— Comment va Prosper, voire cher neveu?
— Très bien, madame Vernier, il fait son service militaire à Soissons... L'aumônier l'a pris sous sa protection... J'en suis heureuse, car je ne suis plus à même de veiller sur lui.
— Il reviendra?
— Dans un an...
— Nous lui trouverons une bonne place.
— Il le mérite bien, madame... C'est un jeune homme qui sera la consolation de ma vieillesse.
— Il vous doit beaucoup.
— Je ne fais que mon devoir... Pourvu que je puisse aider le cher enfant jusqu'à ce qu'il n'ait plus besoin de moi.
— Vous resterez chez mon cousin de Kerlor tant que vous voudrez. Pélagie ne répondit que par un « hum I » qui sembla à Mariana gros
de sous-entendus.
Elle regarda la veuve Crépin, qui parut un peu embarrassée.
— Je ne me porte pas très bien, fit-elle... Je vous l'ai diL déjà... Et puis, je crains que les conditions qui me sont faites, surtout depuis la naissance du petit Jean de Kerlor, ne deviennent... comment dirai-je?... peut-être inadmissibles.
Madame Vernier se récria:
— Par exemple!... Est-ce qu'on aurait cessé de vous montrer les égards qui vous sont dus?
Pélagie, femme Crépin, ne parut pas entendre cette question ; sa physionomie prit une expression séraphique ; elle leva les yeux au ciel et poursuivit de sa voix dolente :
— Je retoui'nerais sans doute à Brest.
— Vous n'y pensez pas, reprit vivement Mariana.
A moins, rectifia Pélagie, avec un accent intraduisible, que vous n'ayez besoin de mes petits services.
Madame Vernier ne pouvait comprendre que l'on songeât ù retourner en Bretagne quand on avait vu Paris.
Son mari avait déjà fait allusion à un séjour possible à Kernéis, quand la belle saison serait revenue. Mariana avait voulu couper court tout de suite à ces velléités de pastorale qu'elle qualifiait en elle-même de niaiseries.
Il lui fallait le bruit, l'éclat, le mouvement parisien. Elle y avait goûté enfin à force de volonté : elle n'y renoncerait pas facilement.
A aucun prix elle ne voulait se trouver de nouveau en contact avec ces paysans frustes, esclaves de leurs préjugés et de leurs superstitions ridicules.
Madame Paul Vernier se persuadait déjà qu'elle était foncièrement Parisienne.
Elle expliqua à peu près tout cela à la femme de charge, qui écoutait avec un petit sourire discret.
— Vous êtes jeune, madame Vernier, répondit-elle ; votre aristocratique beauté vous permet d'espérer tous les succès; quand vous le voudrez vous serez la reine de tous leurs salons à ces gens du monde si fiers ; mais moi, si chétive et si humble, je me sens dépaysée au milieu de cette société si brillante.
Ce fut Mariana qui sourit à son tour.
Cet encens grossier lui montait à la tête. En effet, elle était déjà éblouie par la vie de Paris. Dans son imagination ardente se heurtaient les ambitions folles, les désirs insensés, qui lui permettraient de satisfaire ses goûts luxueux.
Son orgueil démesuré l'empêchait de voir les obstacles qui s'opposaient à la réalisation de ces splendides rêves, et d'ailleurs, n'était-elle pas disposée à tout braver pour atteindre son but?
La femme Crépin excellait dans l'art de la basse flatterie. Elle savait fort bien ce que cela rapporte dans l'existence.
Mariana, qui en réalité était pauvre, ne voulait pas qu'on le soupçonnât.
Pélagie ne quittait jamais la maison de la rue Cassini sans emporter quelque présent : un chapeau, un mantelet, une jupe.
Quand le cadeau sortait de l'ordre somptuaire, il rentrait dans celui de la gourmandise. Madame Vernier, sachant le faible de la femme de charge pour les liqueurs fines, l'obligeait à accepter un flacon étiqueté par de bons pères quelconques, qui ont un alambic derrière leur maître-autel, vivant grassement de l'un et de l'autre.
Mariana disait à tout propos:
— Mon mari gagne beaucoup d'argent.
Elle ■ laissait sous-entendre que les relations de Paul Vernier avec Silverstein ne restaient pas purement artistiques, et que le financier, très coté à la Bourse, indiquait de temps en temps au sculpteur quelques heureuses spéculations.
Nos lectrices comprennent bien que la descendante de la mulâtresse Aurore, en se montrant généreuse à l'égard de Pélagie, n'obéissait pas uniquement à l'ostentation qui était un des petits côtés de son caractère.
Si elle n'avait voulu qu'obliger plus pauvre qu'elle. Madame Vernier aurait démontré de nouveau que les sentiments de charité ont parfois de singuliers mobiles; mais, ce n'était pas cela. En réalité Mariana avait fait entrer cette femme chez le comte de Kerlor pour savoir ce qui se passait dans le ménage de ceux qu'elle haïssait.
Pélagie Crépin, au service de la jeune comtesse, c'était l'ennemie dans la place.
Jugeant son prochain comme il Taurait jugée équitablement ellemême, Mariana, en pensant toujours à la prétendue inconduite de la marquise de Penhoët, espérait que la vertu d'Hélène ne serait pas toujours à l'abri de tout reproche.
La haine farouche de Mariana augmentait en raison directe des efforts qu'elle faisait pour la dissimuler.
Los rancunes s'amoncelaient dans son cœur ulcéré.
Elle avait juré de se venger ; elle tiendrait son serment.
Dans son intelligence du mal, après avoir combiné minutieusement ses plans, elle n'attendait que l'occasion propice de les mettre à exécution; Pélagie Crépin la lui apportait-elle?
Les yeux de Mariana reflétèrent une lueur bizarre.
Elle leur imposa pourtant une expression d'incrédulité, pour ne pas se démasquer trop absolument à sa complice, et elle reprit :
— Voyons, ma chère madame Crépin, vous me paraissez très affectée... Il s'est donc passé quelque chose au Parc des Princes?
— Eh bien ! oui, répliqua Pélagie, comme une femme qui ne veut pas garder plus longtemps ce qu'elle a sur le cœur, je vais tout vous dire...
Marie entra juste au moment où la veuve Crépin allait entamer le chapitre des confidences.
Mariana, l'œil courroucé, allait tancer vertement sa bonne, qui se permettait d'interrompre un entretien paraissant devoir être très intéressant; mais la domestique lui tendait une carte.
Madame Vernier lut :
Nephtali Silversïein.
Elle eut un sursaut; Silverstein chez elle ! C'était la première tois qu'il y venait.
Elle avait bien entendu le bruit d'une voiture s'arrètant à sa porte; elle n'y avait pas fait attention, absorbée qu'elle était par sa conversation avec Pélagie.
Celle-ci resta bouche béante, alors qu'elle s'apprêtait à parler.
Madame Vernier se leva précipitamment; madame Crépin en fit autant.
— Je vais vous gêner, dit la femme de charge. On vous demande
— Je vous demande pardon, répliqua Mariana, très affairée, c'est une visite.... pour mon mari et il faut que je le prévienne.
Avec sa mobilité d'esprit ordinaire. Madame Vernier ne pensait plus aux Kerk-r; l'arrivée de Silverstein était tout un événement.
— C'est dommage ! fit Pélagie, parce que... certainement... Vous auriez appris...
Elle s'aperçut qu'il était inutile de continuer ; elle pinça ses lèvres minces et esquissa un salut.
— Allons ! dit Mariana, à bientôt, ma bonne madame Crépin. Et se tournant vers Marie, qui attendait :
— Faites entrer.
— Au revoir, madame Vernier...
— Vous êtes bien aimable d'être venue... Ne restez pas si longtem|« sans revenir.-.. Au revoir.
Pélagie, femme Crépin, très interloquée, battit en retraite. Elle n'emportait rien, pas la moindre harde, pas le plus petit flacon de liqueur; elle avait décidément perdu sa journée.
Cependant un éclair de triomphe illuminait les yeux de Mariana. Le banquier était là; il allait la voir, lui parler; il fallait qu'il eût un motif sérieux pour se présenter ainsi à l'improviste.
Madame Vernier respira longuement; elle entrevit ce paradis où elle convoitait si impatiemment une place.
Marie introduisit Silverstein.
11 salua la jeune femme avec la correction spéciale des financiers modelée sur celle des vrais gentilshommes qu'ils fréquentent à l'aventure des jeux de la Bourse et du Hasard.
— Monsieur Silverstein! dit-elle en s'inclinant avec la plus grande aisance; à quelle heureuse circonstance devons-nous l'honneur de votre visite?
Elle lui désigna uq siège.
Le nouveau venu avait quarante-sept à quarante-huit ans, la taille était au-dessus de la moyenne, la corpulence assez forte. Le visage un peu basané était encadré par une barbe très noire ; peut-ôtre Silverstein la teignait-il déjà.
Les cheveux, noirs aussi, devenaient rares; l'ivoire du crâne apparaissait sous les mèches que le coiffeur disposait intelligemment.
Sous les paupières plissées et en coquilles de noix des yeux d'onyx pétillaient, cernés par une coUche de sépia.
La face était quelque peu squameuse à la suite d'une récente affection cutanée, qui n'avait pas encore complètement disparu.
Un gros diamant à l'annulaire, un rubis au petit doigt, une chaîne magnifique battant sur l'estomac, une perle énorme à la cravate paraient Nephtali Silverstein, qui était en outre décoré du Medjidié.
Avait-il vu le jour, au hasard d'une migration de sa race ou de sa tribu, dans les pays balkaniques ou dans les Échelles du Levant, malgré son nom germanique ? On l'ignorait.
Depuis vingt-cinq ans il était à Paris, où on l'avait toujours connu très riche. On ne demande ni état civil, ni casier judiciaire à ces personnages-là.
L'ensemble manquait assurément de distinction; mais les lèvres épaisses et sensuelles gardaient un sourire bon enfant qui suppléait aux qualités absentes du véritable homme du monde.
La voix était légèrement rauque, chaude et caressante pourtant, quand il le fallait.
Il répondit :
— Ma femme voudrait inaugurer notre hôtel du Parc Monceau avant la fin de la saison; or cela dépend de M. Vernier ; je me suis permis de venir lui demander où il en était de ses travaux.
— Madame Silvestein est en bonne santé? interrogea Mariana.
— Très bonne... Elle m'a chargé de vous présenter ses compliments.
— Vous la remercierez beaucoup et vous voudrez bien lui i-etourner tous les miens.
-Elle a fait plus... Elle m'a chargé de vous inviter au bal que nous donnons rue de Téhéran dans huit jours.
— Madame Silverstein est vraiment trop aimable.
Fanfan réauissait donc autour de son berceau toutes les tendresses, (l'âge 423.)
Madame Vernier et son mari avaient dîné deux fois chez le financier.
Madame Siiverstein s'était montrée des plus affables. Silverstein avait adressé à Mariana quelques madrigaux fort bien tournés, tout imprégnés ■de la poétique de Saadi, l'auteur du Jardin des Roses.
Il reprit, fixant ses yeux sur ceux de la jeune femme :
— Vous acceptez.
— Je consulterai M. Vernier, répondit-elle.
— Je compte sur vous.
— Mais pourtant...
— Je vous en prie !
Mariane vit dans le regard de cet homme qu'il la trouvait belle et désirable : elle eut un secret frémissement.
Paul Vernier apparut.
— Monsieur Silverstein ! s'écria-t-il, stupéfait.
Le sculpteur n'avait pas été prévenu. En quittant Mariana, il s'était remis à l'ouvrage avec une nervosité qui lui enlevait ses moyens.
Les paroles de sa femme l'attristaient. Après avoir essayé en vain de retrouver son calme, il avait résolu de s'entretenir de nouveau avec celle-ci, et venait la retrouver dans ce but.
— Moi-même, mon cher monsieur Vernier, fit Silverstein avec beaucoup de rondeur.
]1 exposa le double but de sa visite.
— Vous n'êtes pas froissé? dit-il.
— Aucunement... Je vais vous montrer mes dernières maquettes.
— Alors, je puis m'occuper de la crémaillère?
— Tout sera certainement prêt dans quelques semaines. Silverstein se rendit à l'atelier de l'artiste.
Paul n'avait plus qu'un bas-relief à fournir pour la fontaine monumentale; il lui restait en outre quelques ornements à exécuter. Mariana avait accompagné les deux hommes.
— C'est très bien tout cela, s'écria Silverstein; je suis enchanté... Allons, allons ! Vernier, vous êtes en très bonne voie.
Il continua, devenant très familier et très expansif :
— Vous aurez bientôt une grande réputation, mon ami.
Paul, très confus et très rouge, s'inclina, balbutiant de timides remerciements.
Le financier continua :
— Et j'aurai eu le mérite de découvrir un nouveau talent, je m'en applaudis à l'avance... Plusieurs de mes amis m'ont déjà parlé de vous... Quand j'inaugurerai mon hôtel, vous y aurez votre large part de succès... Soyez tranquille, quand Silverstein s'attache à quelqu'un, il le fait de tout cœur... Vous pouvez absolument compter sur moi.
— Que de bonté ! murmura Vernier.
— Seulement, il faut me promettre que vous viendrez avec madame Vernier au bal que je donne la semaine prochaine.
Du regard, Paul interrogea sa femme.
Mariana répondit :
— Nous irons très volontiers.
— Et vous me ferez un très grand plaisir, déclara Silverstein, qui tendit les mains aux deux époux.