AU PARC-DES-PRINCES
Pélagie Crépin avait quitté la maison delà rue Gassini en maudissant le fâcheux qui avait interrompu la conversation au moment où elle allait devenir palpitante.
Madame Vernier, qui paraissait prêter la plus grande attention aux propos de la femme de charge, ne l'avait' plus écoutée, dès qu'on avait annoncé M. Silverstein.
Pélagie se livrait en elle-même à des réflexions assez médisantes sur l'empressement montré par Mariana à recevoir ce riche capitaliste.
Tout en maugréant, maintenant qu'elle n'avait plus à s'imposer une mine confite, Pélagie prenait tour à tour les différents omnibus et tramways qui conduisent de l'Observatoire au Bois de Boulogne.
La femme de charge arriva à l'hôtel du Parc-des-Piinces à la tombée de la nuit.
On la prévint que la comtesse de Kerlor l'avait réclamée.
Pélagie murmura avec aigreur : ^
— Elle sait pourtant que j'étais libre de mon après-midi.
Elle garda pour elle cette réflexion, et ce fut avec une figure béate et papelarde qu'elle se rendit à l'appel de sa maîtresse.
— Madame la comtesse a eu besoin de moi ?.. Je suis désolée d'être rentrée si tard... Mais j'ai eu des achats à faire pour mon neveu Prosper... D'ailleurs, j'avais prévenu madame...
Hélène répondit :
— J'ai demandé simplement si vous étiez rentrée, madame Crépin... Je vérifiais les notes des fournisseurs et je cherchais les factures du bois et du charbon.
Pélagie sursauta; une étincelle passa dans ses petits yeux gris, quêteurs paupières retombantes voilèrent.
Elle répondit avec une légère oscillation de tête :
— Ces notes sont dans mon bureau ; j'aurai oublié de les transmettre à madame après les avoir consultées comme je le fais toujours... Est-ce que le charbonnier aurait livré de la mauvaise marchandise? Nous lui retirerions notre clientèle.
La comtesse répliqua :
— Alain ne s'est pas plaint; mais il m'a fait observer que la fourniture touchait à sa fin et j'ai été un peu étonnée.
Pélagie eut de la peine à se maîtriser.
Ses lèvres minces se contractèrent. Elle murmura :
— Le valet de chambre aurait di^i me prévenir.
— Sans doute, repondit Ilélène, il avait l'intention de vous en parler; mais je crois qu'il a été surpris aussi.
Pélagie Crépin fit la révérence et alla chercher les papiers que la comtesse désirait.
Quand le mariage de son fils avait été décidé, la comtesse douairière, dans son intelligente sollicitude maternelle, s'itait occupée du personnel domestique nécessaire aux jeunes époux.
Mariana, toujours en éveil, avait proposé une femme de charge, qui semblait des plus recommandables, selon madame Vernier.
Elle n'avait pas ajouté que Pélagie Bassinot, femme et veuve Crépin, était cousine de Monique Aubierge, l'institutrice de mademoiselle Yolande de Guidelvinec. Mariana avait jugé inutile de faire allusion à cette parenté, plus ou moins à la mode de Bretagne.
La veuve du greffier avait rempli les fonctions requises chez un député d'Ille-et- Vilaine : elle ne les avait résignées et n'était venue dans le Finistère qu'après la mort de cet honorable législateur, un des plus gros propriétaires terriens de la contrée.
La bonne comtesse, qui gardait toujours pour Mariana beaucoup d'affection et qui n'oubliait jamais qu'elle avait élevé mademoiselle de Sainclair, avait tout de suite accueilli favorablement Pélagie Crépin.
Hélène ne pouvait formuler aucune objection ; au contraire, elle devait se montrer reconnaissante envers sa belle-mère qui lui donnait une personne de confiance, dont l'expérience aurait de fréquentes occasions de s'affirmer dans le service important du jeune ménage.
Elle remercia donc la douairière.
Hélène ne savait pas ce qu'était un pareil train de maison. La chère enfant se souvenait confusément des tracas que la marquise de Penhoël avait assumés autrefois ; mais l'infortune était venue si vite.
Ce n'était pas lorsque l'orpheline habitait son petit appartement de la rue Saint-Donatien qu'elle aurait pu acquérir les notions qui lui manquaient ; donc l'avènement de Pélagie Crépin n'avait souffert aucune difficulté.
C'est alors que l'aventure du Crédit général de l'Ouest s'était produite.
La jeune comtesse de Kerlor, très courageusement, avait cherché de quelle façon elle pourrait atténuer la gène qui allait en résulter.
Elle s'était entretenue avec Pélagie pour savoir si l'on devait maintenir certaines dépenses qui paraissaient suporllues.
Madame Crépin, qui ignorait ce qui se passait, abonda néanmoins dans le sens de sa maîtresse. Pélagie croyait qu'il s'agissait simplement d'une de ces excellentes intentions dont font preuve tant déjeunes femmes, lorsque
la fantaisie leur prend de se persuader qu'elles dirigent leur maison, fantaisie passagère après laquelle, une fois bien persuadées qu'elles n'y entendaient rien, elles retournent à leur boudoir pour s'y occuper exclusivement de leur toilette.
Mais quand la femme de cbarge vit que la jeune comtesse de Kerlor continuait à s'occuper des plus infimes détails, le bel optimisme montré par Pélagie s'évanouit et elle se demanda, très alarmée, si la première économie à réaliser n'allait pas être la suppression de sa charge.
Peu à peu, avec sa fermeté douce, Hélène avait pris l'habitude de se rendre compte de l'emploi de l'argent dépensé dans la maison. Pélagie Crépin avait dû en prendre son parti et communiquer ses livres à la comtesse, quand elle les lui demandait.
Lorsqu'on s'était installé à Paris, Pélagie avait espéré que la jeune comtesse n'aurait plus le loisir de se montrer si attentive; cela avait été une illusion déplus; et madame Crépin en était restée abasourdie.
La propriété du Parc-des-Princes, à la porte de Paris, au commencement du bois de Boulogne, était admirablement construite pour les deux ménages.
Elle se composait de deux hôtels contigus, jumeaux, à l'architecture semblable, qu'une élégante clôture séparait dans la cour, mais qui communiquaient par une galerie au premier étage.
Certes, on ne retrouvait pas dans le bois qui s'étendait derrière les habitations les magnifiques frondaisons du parc de Kerlor; mais Georges et Firmin , en choisissant cette résidence d'hiver, se contentaient de ses avantages inappréciables.
Au printemps, les fleurs embaumeraient le jardin et les arbres pousseraient leurs bourgeons jusque dans les chambres ; ce serait ravissant.
Les deux ménages vivaient dans la plus grande intimité, tout en ayant son pavillon, ou plutôt son intérieur distinct.
On déjeunait chacun chez soi; mais le soir le dîner rassemblait à la même table toute la famille.
La comtesse douairière, qui s'était pourtant promis, au début de ce récit, de ne plus faire le voyage de Paris, avait suivi ses enfants.
Il lui était bien difficile de rester seule à Kerlor ; il aurait fallu que son état de santé l'y retînt ; or, elle n'avait eu à subir aucune rechute depuis le mariage de Carmen, nous l'avons dit.
Le docteur La Roche avait déclaré que sa cliente avait besoin de distractions. Il avait aussi recommandé que, à la moindre indisposition, on fît appel au médecin parisien.
L'excellente femme avait donc goûté la joie surhumaine de suivre
ses enfants et de pouvoir embrasser à toute minute le petit Jean delverlor, le fils de Georges et d'Hélène.
Jean, qui avait cinq mois, était bien le jilus adorable bébé que l'on put voir.
Il avait les grands yeux d'Hélène, mais leur couleur se rapprochait plus de ceux de Georges.
Les cheveux étaient plus foncés que ceux de sa mère ; avec le temps, ils seraient bruns comme ceux de son père.
Très robuste déjà, l'enfant aurait la vigueur alerte des Kei'lor.
Le docteur La Roche, malgré les protestations d'Hélène, n'avait pas voulu que la comtesse allaitât son petit garçon et il avait fallu prendre une nourrice.
C'était une robuste Bretonne, la fille d'un aubergiste de Plougastel^ nommée Annette Kerjean, que Tanguy le garde-chasse avait épousée deux ans auparavant.
Annette avait été heureusement choisie.
Bien taillée, haute en couleur, la poitrine solidement développée, elle respirait la plus parfaite santé.
Elle était en outre très soigneuse et très propre.
Hélène, tout en regrettant de ne pas nourrir son enfant, reconnut qu'elle ne pouvait le confier en meilleures mains.
La femme de Tanguy avait gardé son costume national. Quand elle promenait son nourrisson, c'était une joie pour les curieux de voir cette grande et belle créature parée de sa coiffe en aile d'oiseaux sur le col plat de laquelle brillait la croix d'or traditionnelle.
Elle avait pour l'enfant le dévouement le plus absolu.
Le fils d'Hélène et de Georges avait été inscrit sur les registres de l'état civil sous le nom de Jean de Kerlor ; mais bientôt, en vertu d'une de ces caressantes corruptions de langage, que les câlineries des mères savent trouver sans les chercher, on ne le nommait que Fanfan.
Victor Hugo ne parle-t-il pas quelque part d'une grand'mère dont le petit-fils avait été baptisé Théodore, et qui avait fini par trouver moyen de l'appeler « Chon » ?
Fanfan était adoré. A côté de l'amour paternel et maternel, le culte de l'aïeule pour son petit-fils l'enveloppait, passion faite d'une tendresse légitime, d'une fierté douce et de la conviction que Jean de Kerlor serait le plus glorieux représentant de l'antique famille.
La comtesse douairière bénissait Hélène, qui était la cause de toutes ces pures joies.
L'aïeule sentait qu'elle lui devait toutes les gratitudes.
En voyant Georges si heureux, si éperdument épris, la maman recon-
naissait une fois de plus combien son cœur avait été bien inspiré en parlant plus haut que sa raison.
Elle ne conservait aucun ressentiment de sa défaite. Hélène, d'ailleurs, chérissait sa belle-mère que l'on eût bien surprise en lui rappelant les préventions qu'elle nourrissait naguère contre la fille de la marquise de Penhoët.
Hélène n'avait-elle pas reçu du ciel une de ces natures si douces, si tendres, qu'il semble que tout mauvais sentiment doit forcément s'éteindre à leur contact?
Elle entourait la comtesse de tant de filiales prévenances, de tant de ces petits soins si chers aux vieillards; elle lui manifestait si délicatement son respect, son affection et sa profonde reconnaissance, que, peu à peu, la mère de Georges sentit s'évanouir ses résistances, en songeant aux rumeurs d'autrefois.
Fanfan réunissait donc autour de son berceau toutes les tendresses.
Il en avait encore gagné une, très ardente, très fougueuse, c'était celle de Carmen.
Madame de Saint-Hyrieix avait une façon de prendre Fanfan dans ses bras, de l'embrasser, de lui prodiguer les plus gracieux noms, qui aurait trompé un étranger sur la parenté de la jeune femme à son endroit.
En l'absence d'Hélène, on eût certainement juré que Carmen n'était pas la tante, mais la maman de Fanfan.
Quelquefois Georges enlevait l'enfant des bras de sa sœur et disait :
— Chacun son bien.
Madame de Saint-Hyrieix était sur le point de se fâcher.
La douairière intervenait et disait avec un sourire plein de mansuétude:
— Georges a raison; mais Dieu permettra bien que tu ne jalouses pas longtemps ton frère.
Carmen alors fronçait les sourcils, un tressaillement l'agitait; elle sentait des larmes monter à ses yeux.
Fanfan, qui voulait être cajolé par tout le monde à la fois, tout en ayant déjà ses préférences, tendait ses petits bras à sa tante : les bébés se sentent mieux dans un giron féminiQ.
Carmen le reprenait avec passion, mais Hélène survenait et c'était elle qui départageait le frère et la sœur en leur enlevant son fils.
Le petit Fanfan avait déjà deux dents, ce qui émerveillait la comtesse douairière.
Elle se rappelait les dates auxquelles ces grands événements s'étaient produits dans la jeune existence de Georges et de Carmen. . C'était décidément Jean de Kerlor qui s'était montré le plus précoce.
Hélène goûtait toutes les délices de l'amour heureux, de l'amour partagé; de l'amour éternel.
Dans l'hôtel du Parc-des-Princes, ce a'étaient que rires étincelants, îarmes de joie, baisers tapageurs, divines et bienfaisantes folies.
C'était réellement un nid de bonheur.
Saint-Iiyrieix, malgré sa gravité diplomatique, était imprégné lui-mi''me de cette atmosphère de félicité.
Le charme ineffable que sa belle-sœur répandait autour d'elle le pénétrait. Il avait pour Hélène et pour Georges une affection aussi vive que sa nature le comportait.
D'ailleurs, Kerlor lui avait sauvé la vie sur la grève oii avait échoué son corps inerte et il ne l'oublierait jamais.
Saint-Hyrieix attendait toujours la mission qui devait le mettre en évidence auprès de ses supérieurs.
Quand il avait quitté Kerlor, le lendemain du naufrage, il s'était rendu à Paris, nous le savons.
Au moment où il allait se présenter au ministère des Alfaires étrangères, il avait appris qu'il n'y avait probablement plus de ministre.
En effet, une discussion entamée à la Chambre devait se terminer par la chute du cabinet.
Saint-Hyrieix s'était demandé s'il n'agirait pas sagement en retournant à Kerlor, pour y attendre les événements; mais les pronostics de la presse parlementaire mentionnaient dans une liste probable le nom du marquis de Birague, le protecteur, l'ami de Saint-Hyrieix. Celui-ci voulait être le premier à saluer l'avènement de ce grand homme d'Etat, quand il franchirait le seuil du palais du quai d'Orsay.
La crise avait duré dix jours, et s'était dénouée par un replâtrage.
Birague restait à Stockholm. Saint-Hyrieix se résigna à se présenter devant le nouveau ministre, qui avait dans le précédent cabinet le portefeuille de l'instruction publique et qui s'était contenté de permuter.
Celui-ci accueillit très bien Firmin et lui donna l'occasion de montrer ses talents; seulement, l'occasion était beaucoup moins pompeuse que ne l'avait rêvé Saint-Hyrieix.
H fut chargé d'une enquête sur le bi-métallisme et l'étalon d'or.
Le mari de Carmen se dit qu'il n'y avait pas de petites missions pour un aigle de son envergure; il accepta avec un tel empressement qu'il quitta Paris le lendemain de son entrevue avec le ministre.
Il revit toutes les capitales européennes, oîi il étudia le palpitant problème. Il refit donc, à peu près, son voyage de noces, mais sans sa femme, à laquelle il écrivait de très longues lettres, bourrées d'expressions teclmi- <jues autant que bizarres.
Saint-Hyrieix était resté plus de trois mois à l'étranger. Le volumineux <lossier qu'il rapportait de ses multiples pérégrinations avait été enregistré au ministère des Affaires élraneères.
Zéphyrine lui empoigna le bras. — Laisse-m'un un peu, dit-elle. (Page 430.)
Le diplomate, qui pouvait joindre à ses titres celui d'économiste distingué, emporta les plus flatteuses félicitations du ministre, qui lui promit une nouvelle mission, dans un délai assez court.
Firmin avait pu se consacrer à la vie de la famille. Il s'était un peu étonné en découvrant qu'elle avait des enchantements- insoupçonnés de lui jusqu'alors.
Ingénument, il montra son état d'âme à Carmen; qui le regarda stupéfaite. Il sourit complaisamment, très satisfait de montrer à sa femme qu'elle ne le connaissait pas encore.
LliS DEUX GOSSES,
L'harmonie la plus complète semblait régner dans la propriété du Parc-des-Princes.
Georges, cependant, ne jouissait pas d'une quiétude d'esprit aussi complète qu'il l'eût désiré.
Nous savons combien M. de Kerlor était peu fait pour une existence sédentaire.
Il s'étonnait lui-même de pouvoir rester ainsi dans l'inaction, admirant une fois de plus sa femme qui savait le retenir ainsi auprès d'elle.
C'est lui qui recherchait le joug, c'est lui qui trouvait un plaisir indicible à s'enchaîner, à se faire son esclave volontaire.
Hélène n'abusait pas de son pouvoir ; sa tyrannie était si douce que Georges ne pouvait pas s'y soustraire.
Cependant, la naissance de Jean avait rappelé aux deux époux, aux deux amants, qu'ils ne devaient pas s'absorber ainsi dans une félicité excluant tout ce qui n'était pas leur amour.
Le réveil s'était produit. Leur bonheur entrait dans une nouvelle phase, mais leur imposait d'autres devoirs.
Hélène, dans sa gravité attendrie, l'avait fait doucement observer à son mari.
Georges avait embrassé sa femme et s'était écrié :
— Il faut penser à l'avenir de Fanfan !
Les deux époux, par cette froide soirée de décembre, étaient au salon en compagnie de Firmin et de Carmen.
La comtesse douairière, conservant les habitudes de Bretagne, autant que les obligations mondaines le lui permettaient, s'était couchée de bonne heure.
Saint-Hyrieix, enfoui dans un grand fauteuil, plongé dans la lecture du Journal officiel, des Débats, édition rose, ot du Temps, ne prenait plus part à la conversation.
Carmen, qui se sentait isolée, travaillait fébrilement à un ouvrage au crochet, mais, son regard fixe et sa pâleur décelaient son extrême agitation.
Annette Kerjean avait couché le petit Fanfan, que ses parents avaient couvert de baisers avant qu'on ne l'emportât dans son berceau.
Christiern, le lévrier suédois, assistait à ce coucher. La queue frétillante, il paraissait beaucoup s'intéresser à cette opération.
Ses tendres yeux avaient regardé alternativement tous les assistants, puis s'étaient fixés sur Fanfan.
Si le chien avait pu parler, il aurait dit certainement :
— Quand est-ce donc que ce petit garçon pourra jouer avec moi?... Je suis tout prêt à le porter sur mon dos et à le ravir par mes cabrioles... Car je suis un bon chien, moi!... Tout le monde le sait bien ici... Je suis
obéissant, sage, dévoué... Est-ce que je ne pourrais pas commencer par rester au pied de ce berceau?... Ce serait si bien ma place!
Georges et Hélène se serrèrent les mains.
— Fanfan n"a pas été long à s'endormir, dit Kerlor.
— Le cher mignon a joué toute la journée ; il était fatigué.
— Comme il est heureux, lui!
— Et toi Georges ne l'es-tu pas ?
M. de Kerlor reprit d'une voix grave :
— Au point que je m'inquiète parfois de ce bonheur si parfait. Hélène le regarda, subitement attristée.
— Oui, poursuivit M. de Kerlor, et vous-même, ma chère femme, vous avez des soucis^ bien que vous fassiez tout au monde pour que je ne m'en aperçoive pas.
— Vous vous trompez, mon ami.
— Pourquoi vous en défendre? Ne vous ai-je pas dit déjà qu'il était nécessaire de nous préoccuper de l'avenir de notre fils?
C'était en effet la deuxième fois qu'il prononçait cette phrase.
— N'est-ce pas un peu tôt? fit Hélène en retrouvant son adorable sourire. Georges poursuivit :
— Si nous étions seuls, je vous étonnerais par ma philosophie et je ne demanderais rien de plus au monde que de vivre en nous aimant; mais nous avons un enfant !
— Yous voulez qu'il soit riche ?
— Je veux qu'il puisse dignement porter son nom.
— Cela sera.
— 11 faut pour cela que je répare la brèche faite à notre fortune.
— Mais, mon ami, la somme qui me revient de la succession de mon père n'est-elle pas à peu près égale à celle que vous avez perdue?
— Ces Mexicains qui doivent la verser tiendront-ils leurs engagements?
— Je le crois.
— Ils ont montré tant de duplicité envers votre père, qu'il est bien permis de douter de leur sincérité future.
— Cependant, mon ami, vous avez examiné les termes de la transaction intervenue; maître Nerville, avec son expérience des affaires, a trouvé tout cela régulier; je me demande si je dois partager vos craintes.
M. de Kerlor répondit :
— Ces gens doivent effectuer un premier versement le lu avril prochain...
— Nous saurons donc bientôt s'ils feront honneur à leurs signatures. Georges eut un mouvement.
— Je vous demande pardon, ma chère Hélène, de troubler votre quiétude...
Vous savez que je ferais tout au monde pour vous éviter un ennui; mais vous me permettrez de m'exprimer librement. ■ — Certainement, Georges.
— Eh bien! j'admets que vous rentriez en possession de cinq cent mille francs dont on a voulu vous spolier... Je n'aurais pas, moi, réparé l'imprudence que j'ai commise en confiant la fortune de Kerlor à ce Ronan- Guinec, à ce misérable !
Les yeux du comte étaient devenus soudainement très durs tandis que ses poignets se crispaient nerveusement.
Hélène eut un doux geste pour apaiser cet emportement naissant. Elle répondit :
— Je ne veux pas disculper cet homme.
— Vous n'y parviendriez pas.
— Seulement, je vous ferai observer, mon ami, que cet argent aurait pu être perdu le plus loyalement du monde.
— Et comment cela?
— Ne voit-on pas tous les jours des spéculations, qui paraissent très sûres, très honorables et qui se terminent par la ruine ?
— Si je n'avais pas été volé...
— Il faut oublier ce déboire.
— A la condition de le réparer... C'est vrai, Hélène, votre raisonnement est juste; mais, précisément, puisque aujourd'hui la fortune est aussi difficile à acquérir qu'à garder, puisque les besoins de la vie moderne augmentent sans cesse, puisqu'il faut beaucoup travailler pour être à l'abri d'une catastrophe comme celle qui a failli nous ruiner, je veux que notre fils n'ait pas à redouter ces brusques fluctuations de la fortune... Voilà pourquoi j'entends reconstituer son patrimoine d'abord et l'augmenter ensuite.
La jeune mère s'écria :
— Vous n'aurez pas plus d'ambition que moi quand il s'agira de notre fils... Je vous approuve sans réserve... Seulement, mon cher bien-aimé, attendons que Jean ait un peu grandi.
M. de Kerlor eut un geste de vivacité, un léger frappement des pieds comme s'il ne voulait pas admettre le moindre obstacle. 11 reprit :
— L'inaction me semble coupable.
— Par exemple !
— Je voudrais déjà être à l'œuvre... Pour vous, Hélène, pour notre petit Jean.
— Que comptez-vous faire?
— Mes projets sont encore vagues; je ne commencerai à les mettre à exécution que lorsqu'ils seront solidement établis et que vous les aurez approuvés... Cela ne tardera pas.
M. de Saint-Hyrieix se leva.
— Dites donc, Kerlor, fit-il, vous savez qu'ils n'ont eu en réalité que douze voix de majorité.
Georges crut entendre de l'hébreu.
— Mais oui, expliqua Firmin, il y a eu des rectifications au procès-verbal de la dernière séance... Il aurait suffi de changer la couleur de sept bulletins pour que le ministère fût renversé.
Georges entendait mieux, mais il n'était pas précisément disposé à suivre «on beau-frère sur le terrain politique.
— Ils ont du plomb dans l'aile, poursuivit Saint-Hyrieix... Ces gens-là tomberont avant la fin du mois... Alors, Birague viendra... Je défie le président de faire un autre choix.
Et comme M. de Kerlor ne répondait pas, Firmin lui tendit le joui'nal qui avait de vagues apparences de Bible, tant les feuillets en étaient nombreux, à cause de la discussion interminable de la veille.
— Tenez, mon cher Kerlor, voyez vous-même V Officiel.
— Grand merci ! répliqua le comte, je craindrais de vous en priver.
— Vous n'en voulez pas?... Eh bien ! je vais relire les discours avant de m'endormir.
Il se tourna vers sa femme :
— Vous m'y autorisez, ma chère Carmen ?
Madame de Saint-Hyrieix ne comprit pas. Elle paraissait de plus en plus absorbée. Son regard fixe achevait de la transformer en statue.
Hélène vit cette attitude et un nuage passa sur le front si pur de la comtesse de Kerlor.
Elle se dirigea vers sa belle-sœur pendant que Saint-Hyrieix revenait à la charge pour inculquer à Georges les beautés inappréciables de la stratégie parlementaire.
— Qu'as-tu donc? demanda Hélène très bas. Carmen répliqua dans un soupir :
— Je souffre.
— Pourquoi ?
Madame de Saint-Hyrieix poursuivit de la même voix haletante, quoique contenue :
— Ne m'interroge pas... Je ne veux pas... Je ne peux pas te renseigner. Hélène était devenue aussi blanche que Carmen.
— Depuis quand, demanda madame de Kerlor, me caches-tu un secret? Les lèvres de Carmen s'agitèrent ; une expression d'égarement passa
dans ses yeux et sa main gauche comprima sa poitrine. Elle balbutia :
— Depuis que je ne veux pas mourir de honte.
Madame de Kerlor joignit les mains avec un saisissement inexprimable.
Les deux hommes se retournèrent.
Hélène frémit devant l'extraordinaire surexcitation de Carmen ; était-il possible que Firmin et Georges n'en fussent pas frappés?
Mais la comtesse de Kerlor vit se dissiper ses angoisses et sa stupeur croissante.
Saint-Hyrieix n'interrompait pas la lecture de son discours, qu'il ponctuait de petits rires ironiques.
Quanta Georges, il contemplait sa temme, serablantla trouver plus belle, plus aimante, plus désirable.
Carmen, par un prodige de volonté, s'était maîtrisée.
Les deux ménages se souhaitèrent la bonne nuit.
Hélène, avec sa fermeté tranquille et douce, dit à l'oreille de sa belle sœur :
— Tu me diras tout... Je l'exige! Il le faut!
L AMOLR DE LA FAMIt.LE
La nuit était venue ; la bise souillait ferme; les ais vermoulus de l'entresortgémissaient comme ces âmes en peine que les paysans bretons croient entendre, à minuit dans les landes désertes.
La Limace saisit une bouteille qui contenait de l'eau-de-vie et but à la régalade.
Zéphyrine lui empoigna le bras.
— Laisse-m'en un peu, dit-elle.
Dans ce mouvement un peu brusque, quelques gouttes du précieux breuvage tombèrent.
La Limace poussa un juron.
— Tu ne vois pas que tu gaspilles la camelote ! lit-il.
La somnambule parvint tout de même à enlever la bouteille et elle s'abreuva à son tour.
Eusèbe souffla :
— Ça réchauffe un peu... Il n'était que temps.
— Alors, repartit sa compagne, entre deux gorgées, pourquoi ne voulais-tu pas que je reprenne aussi un peu de chaleur?
— Le fait est, poursuivit La Limace, que ce n'est pas en suçant la glace qu'il y a sur la route que tu conserverais la trogne.
— N'empêche, Eusèbe, que j'en ai plein le dos de ce pays de loups.
— Et moi donc !
— Nous n'allons pas y passer riiiver.
— Quéqu'tu veux! ta frangine ne répond pas.
— Elle est peut-être malade.
— Elle n'avait qu'à nous provenir, on aurait été la soigner.
— Tu vois, t'as eu beau me dicter ma dernière babillarde. Rose n'a pas coupé dans le pont.
— Y a pas! reprit La Limace, d'un ton décidé, faut lâcher la cambrouse et retourner à Paris.
— Ah ! Eusèbe! gloussa Zéphyrine, tu sais bien que je ne désire pas autre chose.
— Il y a longtemps que nous devrions être rentrés.
— Seulement, voilà! chaque fois que nous avons eu le pognon pour ça, nous l'avons bu.
— C'est vrai...
— Nous sommes trop altérés, vois-tu, mon homme!
Ils étaient à Plouzané depuis quelques jours. Les affaires, qui avaient semblé prospères à un moment, étaient dans le marasme.
La Limace et Zéphyrine avaient d'abord trouvé des proies faciles en exploitant les naturels du Finistère; mais ceux-ci avaient fini par se lasser.
L'entresort restait quelquefois vingt-quatre heures sans étrenner.
Eusèbe avait mis à profit ses autres petits talents, dévalisant discrètement les maisons où il avait eu accès comme rémouleur; seulement, ces exploits ne pouvaient se répéter, car les gens se tenaient sur leurs gardes.
Zéphyrine reprit :
— Ce coup-ci nous avons de quoi voyager.
— Pas tant que ça! répliqua Eusèbe.
— Eh bien! et tout ce que tu as trouvé sur les macchabées du nau- IVago?
La Limace expliqua:
— Je ne veux pas vendre ces bijoux dans la localité ; les commerçants ne sont pas à la hauteur.
— J'admets ça... Seulement t'as ramassé de la braise.
— Pas beaucoup!
— Eusèbe ! tu deviens cachottier.
— Mais non... Tu sais bien que j'ai été interrompu en plein turbin par un ostrogoth qui m'a envoyé un pruneau.
— Heureusement qu'il t"a raté.
— La balle m'a passé sous le nez.
— T'as rien dû avoir le trac !
■ — Aussi ce que je me suis cavale !...
En effet, le monstre à face humaine que Georges de Kerlor avait aperçu,
dans la nuit tragique, détroussant les naufragés, n'était autre que La Limace.
Dès qu'il avait appris le sinistre, Eusèbe Rouillard s'était dit qu'il y aurait peut-être quelque chose à piller, Il se souvenait des histoires d'autrefois. Les habitants du littoral avaient l'habitude de s'approprier les épaves et, même, ils ne reculaient pas devant de criminels stratagèmes pour causer des naufrages.
Ils éteignaient les feux des phares, rudimentaires de cette, époque, et ils attachaient des lanternes aux cornes de leurs bœufs, qu'ils dirigeaient sur un point de la grève, pour tromper les marins sur l'emplacement des écueils.
Les hauts faits de. La Limace avaient été interrompus par le coup de revolver de M. de Kerlor, au moment oii le gredin allait poignarder Saint- Hyrieix.
C'était à la fin de juillet que La Limace s'était livré à cette opération rnacabre.
Le produit qu'il en avait tiré s'était vite liquéfié.
Eusèbe et Zéphyrine étaient restés ivres pendant une grande quinzaine.
Quant aux bijoux volés par La Limace, il ne s'était pas risqué à les vendre aux environs de Brest.
Le bandit se disait que l'honime qui l'avait vu accomplir son œuvre de vampire avait dû prévenir la g^ndarrnerie et la police.
Le butin était assez important, des bagues, des boucles d'oreilles,, des chaînes, des montres, des bracelets, tout cela coAstituait pas mal d'écus; mais cette marchandise ne s'écoulerait proprement qu'à Paris, car ce n'était pas de la pacotille.
Les victimes pendues en grappe au tronçon du mât étaient tous des voyageurs de première classe.
La Limace avait dû cambrioler de rechef pour subvenir à son existence et à celle de sa douce compagne.
Nous l'avons dit, la zone à explorer était parcourue ; à moins de recommencer dans les maisons déjà ravagées, il n'y avait plus rien à faire dans ce coin de Bretagne.
Evidemment, on pouvait changer de région, se transporter du côté de Landerneau, pays où l'on voitlalune, dit naïvementun dicton malveillant. Mais La Limace, qui connaissait toutes les locutions traditionnelles, ajoutait que dans cette ville-là ses petits talents feraient trop de bruit.
— C'est décidément à Paris qu'il faut aller, dit Eusèbe ; là seulement je « fourguerai » avantageusement ma bijouterie.
Il devisait de ces choses avec Zéphyrine, dans cette glaciale soirée de janvier qui mettait aux arbres dénudés des stalactites de givre.
LES DEUK GOSSES.
Le pauvre auimal ne parut pas très satisfait sous le harnais. (Page 4-36.;
Eusèbe s'écria :
— Et puis, vois-tu, Fifi, il arrive un moment où l'on a le mal du patelin... Je ne peux plus rester au milieu de ces marchands d'échaloltes... Faut que je revoie Paris.
Les petits yeux du bandit étincelèrent. Il poursuivit de sa voix rauquc et alcoolisée, avec de véritables transports d'enthousiasme :
— Ah ! Paris... L'extér... Les fortifs... La place Maub !... Les béni Mouf- Mouf!... Ce que c'est chouette! Et puis, la campagne!
Il continua plus lyrique encore :
— Le boulevard de la Révolte!... Les Trois Canons!. . La butte Pinson, oîi il y a une guinche... Tu te rappelles, Zéphyrine, que nous y avons poussé notre petit pas d'hareng saur... Crois-tu qu'on la menait joyeuse dans ce temps-là?
— Pour sûr, reconnut la femelle.
— Faut que je revoie tout ça... Je sens que c'est un besoin... J'ai la nostalgie...
Zépliyrine ne saisit pas très bien le dernier mot; du moins, elle en retint la syllabe « noce » et cela lui suffisait amplement.
Elle s'écria :
■ — Tu as raison, Eusèbe, faut retourner là-bas... Quoi! La préfecture ne pense plus à toi !
Zéphyrine faisait allusion à une petite opération qui avait obligé La Limace à partir promptement en villégiature : un vol avec effraction à la Butte-aux- Cailles.
Le complice d'Eusèbe n'avait pas eu de chance ; il était tombé au moment oij les agents lui donnaient la chasse; Eusèbe, lui, avait réussi à se sauver.
La Limace haussa les épaules en entendant Zéphyrine.
- — Oh ! là là, dit-il, les roussins ont eu d'autres chats à fouetter, depuis ce coup-là.
— N'empêche que tu avais la frousse...
— Parce que j'avais peur que le copain ne jaspine.
— Toujours est-il que tu as été heureux de trouver un abri dans mon enlresort.
— Oui, oui! Plus que ça de luxe, quoi! On a voyagé en poste... en petite poste, par exemple, car avec Troppmann, c'est toujours la petite vitesse et le grand doucement.
— Ne le mécanise pas, nous en aurons encore besoin.
— Je ne prétends pas que nous avons eu tort de venir ici, ce que je dis, c'est que nous nous y sommes engourdis !
— Dame! le voyage coûte cher en chemin de fer, répliqua Zéphyrine. Quant à le refaire dans la guimbarde, jam de lav!... Troppmann nous sèmerait enroule... Et puis, il fait trop friot... Brrr!
La Limace but vme large régalade pour se réchauffer les sentiments ; Zéphyrine l'imita ensuite.
— Voilà le flambeau, reprit la somnambule, il s'agirait de trouver un bon chopin dans les environs et de calter illico.
Eusèbe s'écria :
— Et voilà!... Ça te paraît tout simple ! Madame n'a qu'à parler pour être servie... On voit bien que ce n'est pas toi qui marches.
— T'es si mariolle.
ïl s'apaisa, flatté, tout en protestant faiblement:
— Ne fais donc pas de chiqué.
Il réfléchit autant que pouvait le lui permettre l'ivresse envahissante, car il avait déjà la langue pâteuse et bégayait quelque peu.
Zéphyrine était peut-être moins ivre. Elle supportait mieux l'eau-de-vie que ne le faisait Eusèbe, qui buvait trop vite.
Elle poursuivit :
— Il nous faudrait un boulot comme celui du bois de Kernéis.
— Merci! grommela Eusèbe ; il me semble que je sors d'en prendre... Je soufl"re encore du coup de matraque que j'ai reçu sur i'abatis... Tu appelles ça un bon chopin, toi? Tu n'es pas difficile... Si jamais je le repinçais, ce type-là, et qu'il ne s'y attende pas, il me paierait ça plus cher qu'au marché!
— ■ Il était rien bath le jour de son mariage... Tiens! je voudrais que sa gerce lui en fît porter... Elle a des yeux à ça... Tu ne trouves pas, Eusèbe?
Eusèbe pensait à ce mariage. Ce jour-là, lui et Zéphyrine avaient bien travaillé. Malheureusement, ça n'avait pas duré assez longtemps. L'occasion n'était réellement propice qu'au moment où les Bretons et les Bretonnes s'extasiaient en voyant paraître le cortège.
— Ah ! répliqua La Limace, s'il y avait tous les jours des conjungos aussi huppés, nous pourrions rester en Bretagne...
Malgré la chaleur artificielle produite par l'eau-de-vie, le couple sentait les morsures de la bise.
Leur baraque laissait pénétrer le vent par toutes les jointures; le feu qu'ils avaient allumé dans leur petit poôle ne réchauffait guère l'entresort.
— Faut nous mettre au dodo, susurra la somnambule de sa voix la plus engageante ; comme ça nous ne serons plus changés en glaçons.
— Ça va, acquiesça Eusèbe... Seulement, demain je veux tirer un plan sérieux.
— Demain, il y aura peut-être une lettre de Rose à la poste restante.
— Je n'y compte plus, répliqua La Limace désabusé. Ta frangine se moque de notre fiole... Elle nous a déjà assez vus.
— Elle ne t'a jamais rencontré! fit observer la somnambule.
— Cest vrai... Faut croire qu'elle ne t'a plus à la bonne.
— On se rapapillotera.
— Quelque chose me dit qu'il est temps.
— Je te présenterai, puisque je t'ai annoncé.
— Allons! demain tu retourneras à la poste de Brest; moi je t'attendrai... Je tâcherai de ne pas perdre mon temps.
Eusèbe Rouillard ne tarda pas à s'endormir. 11 rêva tout de suite, car ces mots s'échappaient de ses lèvres :
— Les fortifs!... La guinchc!... La place Maub!... Zéphyrine, elle, ronfla tout de suite.
Le lendemain, La Limace rumina différents projets destinés à lui fournir l'argent dont il avait besoin pour payer les places de chemin de fer.
11 ne trouva pas d'idées pratiques. La contrée qu'il honorait en ce moment de sa présence n'off'rait réellement pas de ressources appréciables.
Il faudrait risquer beaucoup pour obtenir de maigres résultats.
La Limace s'accusa de manquer d'imagination ; mais il eut beau se torturer la cervelle, il ne trouva rien.
— Eh bien! voyons, lui dit Zéphyrine au déjeuner, qu'est-ce que nous décidons?
— On calte, répondit Eusèbe, qui avait pris son parti.
— Comment?
— On fera la route avec l'entresort.
Zéphyrine ne put dissimuler une grimace.
— C'est comme ça, ma fille, appuya La Limace, d'un ton annonçant quil supporterait mal la contradiction... Si ta sœur avait envoyé la braise que tu lui as demandée, on aurait pu s'offrir le poussif, mais il n'y a pas moyen.
— En fait de poussif, reprit la somnambule, je me demande si Troppmann nous conduira jusqu'au.v barrières.
— Il le faudra bien.
— C'est égal! nous en avons pour un bon bout de temps.
— Tu m'as toujours dit que t'adorais les voyages.
— C'est bon ! fit la sœur de Rose Fouilloux, on se mettra en route quand tu voudras.
— Nous passerons par Biesl, reprit Eusèbe... Tu demanderas à la poste s'il n'y a rien pour toi.
— Et s'il y avait quelque chose ?
— On verrait, quoi ! Le principal est de quitter le patelin où nous sommes.
Leurs préparatifs n'exigeaient pas de longs efforts. 11 n'y avait qu'à atteler Troppmann.
Le pauvre animal ne parut pas très satisfait sous le harnais ; il ne savait pas où il allait, mais son expérience lui indiquait qu'il allait avaler pas mal de kilomètres ; il couchait les oreilles en signe de protestation.
Un vigoureux coup de fouet lui annonça que la moindre récrimination serait aussi vaine que superflue, et il se résigna.
A Brest, l'employé de la poste restante répondit négativement à la somnambule. Il n'y avait rien pour elle.
Zéphyrine ragea. Elle n'aurait jamais cru que sa sœur aînée se mon- Irerait aussi dure à la détente. Elle n'avait donc pas l'amour de la famille. Enfin, on s'expliquerait à Paris, oîi la présentation du futur aurait lieu.
La Limace calma sa compagne. Une comptait plus sur l'argent demandé.
On s'en passerait, voilà tout ; cela n'empêcherait pas d'exister.
Zéphyrine donnerait des séances. Eusèbe ferait son métier de rémouleur et il exercerait ses autres petits talents, le cas échéant.
Si l'on était trop serré, La Limace vendrait deux ou trois bijoux dans les grandes villes; mais, sur ce point, il fallait se montrer raisonnable et ne pas trop entamer le trésor, attendu que, une fois arrivé à Paris, on procéderait à un lavage en grand des bibelots dans des conditions avantageuses, de façon à pouvoir se nipper un peu avant d'embrasser la tireuse de cartes.
Zéphyrine reconnut qu'Eusèbe était dans le vrai.
— Tu comprends bien, dit-il, que si nous nous amenons tout dépenaillés, ça ne fera pas plaisir à ta sœur.
— Comme de juste!
— Tandis qu'en ayant l'air rupins, tu lui feras voir qu'on sait se débrouiller.
Le voyage commença. On fit halte aussi souvent que l'exigeaient les jambes du cheval. On séjourna à Saint-Brieuc, à Lamballe et à Fougères.
Zéphyrine eut quelques clientes ; La Limace repassa un certain nombre de couteaux, ciseaux et rasoirs ; mais il n'eut guère l'occasion de voler, pressé comme il l'était d'arriver dans « la capitale ». Cependant, en garçon consciencieux, il prit quelques notes sur son carnet graisseux; ça pourrait peut-être servir plus tard.
L'entresort, toujours cahin caha, franchit les limites de la Bretagne et pénétra sur le sol normand. On resta deux jours à Domfront. La Limace maugréa contre les naturels, moins faciles encore à rouler que les Bretons.
Il se vengea en grommelant le vieux dicton, qui remonte au moyen âge :
— Domfront, ville de malheur! Arrivé à midi, pendu à une heure. Pas seulement le temps de dîner.
On fila sur Mortagne. La Normandie était traversée. On atteignit Dreux, puis Houdan et Poissy.
— Ça se tire ! constata La Limace, nous voilà en Seine-et-Oise.
— Ce n'est pas dommage, répliqua Zéphyrine; j'ai cru que ça n'en finirait jamais... Troppmann fait un pas en avant et deux en arrière... Faudra renouveler notre cavalerie, Eusèbe.
Bientôt les coteaux d'Argenteuil apparurent.
La Limace et sa compagne s'offrirent du picolo, qu'ils traitèrent dédaigneusement de piquette.
— On dirait le vin de Plabennec, prétendit Zéphyrine.
La Limace se rappela l'auberge du Vrai Mat/nirin, et, par une naturelle association d'idées, il se souvint du vol qu'il avaitcommiscliez Torplieline.
L'affaire n'avait pas été mauvaise; mais un peu plus celte maudite blanchisseuse empochait le coup.
Enfin, par une soirée pluvieuse et froide, l'entresort entrait dans Paris en franchissant la porte de Levallois.
La voiture et le cheval furent remisés rue Gide, chez un copain, qui tenait un débit de boissons, et à qui on pouvait parler de la dernière étape, car il avait été à Poissy, où il avait appris à tresser des chaussons de lisière.
Zéphyrine et La Limace poussèrent un soupir de satisfaction, le voyage était terminé.
Ils fêtèrent leur rentrée dans la bonne ville de Paris par des libations extrêmement nombreuses et prolongées jusquà une heure avancée de la soirée.
Le gros bleu falsifié, l'eau-dc-vie de pommes de terre et un toxique étiqueté absinthe leur parurent délicieux.
Le lendemain, Eusèbe Rouillard se rendit chez un receleur qui habitait les Ternes et exhiba les bijoux volés sur les naufragés du Priiis-Hendrik.
Le « fourgat » demeurait rue Verniquet, près du boulevard Berlhier, par conséquent non loin des fortifications, dont les glacis faisaient palpiter le cœur de La Limace, qui aimait les jolis points de vue et les parfums suaves.
Bidonneau, c'était le nom du receleur, tenait une petite boutique, pas beaucoup plus grande qu'une échoppe, oi!x il semblait exercer ostensiblement la profession d'horloger.
C'était un rusé coquin, d'une cinquantaine d'années, au front chauve, fortement bombé, au visage glabre. 11 était petit et gras. Il louchait; ce ne pouvait être l'abus du microscope, car il ne se fatiguait pas beaucoup la vue à examiner les grands ressorts en détresse ou les mouvements déréglés.
11 accueillit La Limace par cette apostrophe au moins familière :
— Te voilà, bon à tuer!
Eusèbe repartit :
— En tout cas, il n'y aurait guère à manger... Toi, au moins, lu es à point.
— Dame ! on soigne sa petite santé, avoua Bidonneau.
— Je t'apporte du nanan, reprit La Limace.
— Quelque camelote.
— Tu vas voir.
Eusèbe tira de sa poche un mouchoir, noué aux quatre coins, et qui
contenait des montres, des chaînes, des bracelets, des boucles d'oreille et autres joyaux.
Le strabisme du « fourgat » s'accentua et mons Bidonneau ne put réprimer un petit mouvement d'admiration.
Il s'écria même :
— Eh bien! mon vieux ! tu ne t'es pas mouché du pied... Oîi as-tu dégoté tout ça.
La Limace répondit cyniquement :
— C'est un sauvetage que j'ai fait.
— C'est-à-dire que tu as sauvé la caisse.
— J'ai été au plus pressé.
Bidonneau palpa les bijoux; il y en avait pour dix mille francsau moins.
— Est-ce que ça te va? interrogea La Limace.
— Si ça ne m'allaitpas, je serais rudement difficile; seulement...
— Quoi?
— Où as-tu fait le chopin?
— Très loin.
— Mais encore...
— Dans le Midi... du côté de Marseille.
— Il y a combien de temps?
— L'année dernière.
Bidonneau parut satisfait de ces renseignements, car ils lui prouvaient que la sûreté ne devait plus s'occuper du vol. Il répliqua :
— Je te donne cinq cents francs...
— Filou ! s'écria La Limace.
— Attends un peu... Je te donne cinq cents balles tout de suite et cinq cents autres balles à la fin du mois.
— Dans chaque main et tout de suite.
— Est-ce que tu n'es pas marteau ? mon vieux La Limace... Tu sais bie que je ne suis pas rupin... Tu me fourgues ces bibelots-là, il faut que, à mon tour, je les repasse à quelqu'un... Ça demande du temps... Sans compter que les curieux peuvent mettre le nez dans ce qui ne les regarde pas... Quoi? tu n'ignores pas ça... Ou dirait que tu reviens de Pontoise.
— Je voudrais tout d'un seul coup, répliqua Eusèbe.
— Ça m'est égal... Tu n'as qu'à repasser.
— J'en ai soupe de ce chien de métier...
L'époux de Zéphyrine comprenait que Bidonneau faisait allusion aunoble état de rémouleur.
— Tu sais, reprit le receleur, je ne marchande jamais... C'est oui ou c'est non .. Décide-toi, je suis en train de réparer un remontoir, et il ne faut pas que je m'amuse.
Eusèbe prit son parti.
— Ça y est!
— Eh bien ! je vais te donner l'argent.
Bidonneau emporta les bijoux et revint bientôt avec la somme convenue : un billet de cent francs, cinq louis et le reste en pièces de cent sous.
La Limace partit en faisant tinter les écus dans sa poche.
11 était très content. Il ignorait la valeur de ses rapines. Avec ces cinq cents francs, il allait acheter des frusques à Zéphyrine et se transformer lui-même en homme du monde.
. Quand il revint rue Gide, il dit à la somnambule :
— Tiens, Fifi, regarde !
Et il. étala sa petite fortune sur le guéridon boiteux qui ornait la chambre.
Zéphyrine s'extasia, poussant des gloussements d!allégresse.
Elle avança la main ; Eusèbe la repoussa avec sa rudesse ordinaire et il s'écria :
— Je t'ai dit de regarder, mais pa« de toucher... La vue n'en coûte rien. Mais la vue toute seule...
Us firent leurs achats dans la journée. Ils suaient moins la misère et le vice, bien qu'ils! se fussent affublés d'oripeaux d'occasion, remarquables par leurs couleurs criardes. . -
— Et maintenant, s'écria La Limace, tu peux te présenter: chez ta frangine.
— Tu viens avec moi?
^- Pensès-tu? fit Eusèbe en haussant les épaules à plusieurs reprises, comme s'il prenait en pitié la naïveté de sa compagne... T'imagines-tu que moi, ton chaste fiancé, je vais m'amener comme ça, d'autorité, chez ta sœur!... Qu'est-ce qu'elfe dirait?
Zéphyrine parut comprendre que, en effet, cela ne serait pas absolument convenable.
La Limace lui fit la leçon et lui indiqua ce qu'elle aurait à dire. La première entrevue entre les deux sœurs serait peut-être dépourvue d'expansion ; mais, en somme, on saurait ce que pensait mademoiselle Fouilloux, l'aînée.
Si l'accueil était plus cordial que n'osait l'espérer La Limace, Zéphyrine en profiterait pour annoncer quelle reviendrait le lendemain avec son prétendu, et alors, Eusèbe Rouillard, qui n'ignorait pas les usages de la haute, ferait sa demande dans toutes les formes ; s'il le fallait il mettrait des gants: ce serait la première fois de sa vie; mais il y avait commencement à tout.
Eusijbe Rouillai'J aprùs avoir esquissé uu cavalier seul, comme s'il était à la « guiuche » de la Butte Pinson. (Page 445.)
LES DEUX GOSSES. 4iH
Zéphyrine arriva rue des Trois-Couronnes, vers cinq heures du soir. Elle sonna vigoureusement.
On devine la surprise et l'émoi de Rose Fouilloux, quand elle vit l'épaisse silhouette de sa sœur emplissant tout le palier.
Zéphyrine, pour se donner de l'aplomb, avait pris trois verres de cognac.
Elle était rouge comme une tomate, ce qui ne l'empêchait pas d'esquisser des effets de dignité.
Rose, qui avait ouvert la porte, eut un brusque mouvement comme pour la refermer. Ce fut le premier, le bon ; le second ne lui ressembla pas.
La tireuse de cartes, malgré tous ses griefs contre sa cadette, sentit brusquement tomber son courroux.
C'était sa sœur qui était là ; le seul être qui représentât sa famille, la tante de Claudinet.
Voilà pourquoi Rose Fouilloux ne referma pas la porte et pourquoi elle accueillit Zéphyrine.
Celle-ci sauta au cou de Rose, la larme à l'œil.
— Ma petite Rose !... que je suis heureuse... Il y a si longtemps qu'on ne s'est vu... Ah ! si tu savais !...
Rose Fouilloux, qui avait essayé de reprendre une attitude plus froide, ne put s'empêcher de se laisser toucher par ces grandes démonstrations d'amitié. La venue de la grosse femme lui mettait même au cœur un peu de chaleur ; il lui parut soudain qu'elle n'était plus isolée.
— Ouest Claudinet? demanda Zéphyrine avec la même exubérance... J'ai depuis si longtemps envie de l'embrasser, mon petit neveu.
La somnambule, bien qu'elle eîit l'esprit passablement obtus, suivait docilement les instructions que La Limace lui avait astucieusement données.
Le drôleavaiten somme une intelligence spéciale, quandelle n'était pas noyée dans l'ivresse bestiale ; il avait relu les lettres de Rose ; il avait fait jaser Zéphyrine ; et il était arrivé à se former ime idée du caractère de sa future belle-sœur.
11 avait donc surtout recommandé à sa maîtresse de jouer le plus vite et le mieux possible du sentiment, et c'est ce qu'elle avait fait.
Rose ne pouvait qu'être émue du désir exprimé par sa cadetle ; elle répondit :
— Tu vas le voir.
Elle examinait sa sœur, qui, carrée dans son châle vert, faisait des effets de jeune personne comme il faut.
— Tu comprends, dit Zéphyrine, je ne pouvais rester sans nouvelles de toi... J'ai voulu venir à Paris pour savoir de quoi il retournait... Je me demandais si tu n'étais pas malade.
Rose parut un peu embarrassée ; elle répliqua :
4'i4 LES DEUX GOSSES.
— Ta derniôre lettre m'est arrivée dans un mauvais moment.,. Je ne pouvais pas connaître tes vrais sentiments...
— Pour lors, continua Zépliyrine, je me suis dit : Il n'y a pas de bon Dieu, faut que je m'expli(iue avec Rose... Et me v'ià !
La glace était tout à fait rompue. Rose Fouilloux alla chercher Claudinet.
Zéphyrine embrassa son neveu avec la plus grande eirusionen s'écriant :
— Ce qu'il est gentil, ce môme-là ! On dirait un amour!... Bisez votre tante, Claudinet...
L'enfant parut un peu effaré en voyant cette trogne rubiconde s'approcher de sa figure; il jeta un regard vers sa mère. Rose s'écria : '
— Eh bien! oui, bébé, c'est ta tante Zéphyrine.
Après ces premiers épanchementSi Rose demanda à sa sœur où elle était descendue. Zéphyrine répondit qu'elle s'était installée à l'hôtel.
— Tu vas coucher ici, dit la mère de Claudinet.
— C'est que, fit Zéphyrine, simulant un peu de gène, Eusèbe est à Paris.
— Qui ça, Eusèbe?
— Mon fiancé.
— Ah oui ! dit Rose, qui se souvint.
— Tu comprends que ce garçon... n'est-ce pas... Mets-toi à ma place...
— Il viendra te voir ici... Je trouve que ce sera plus convenable.
— Vrai! tu consens aie recevoir?
— Pourquoi pas, puisqu'il doit t'épouser?
— Nous devons nous marier à Paris... Les bans vont être publics.
Zéphyrine ajouta, pudiquement, avec une oscillation de tète et l'ongle du petit doigt entre les incisives :
— Inutile de te jurer qu'il ne m'a jamais manqué de respect... Je suis jeune, un peu écervelée, mais je n'ai pas à rougir de ma conduite.
Rose Fouilloux ne se dit pas que vu la couleur actuelle de son teint, il serait difficile à Zéphyrine de pousser plus loin la nuance de Técarlate ; elle continua à ne pas douter de la sincérité de sa sœur, et répliqua :
— La visite de M. Eusèbe me fera plaisir, je ne suis pas fâchée de mo rendre compte de ton choix.
Zéphyrine parut enchantée.
— Donne-moi l'adresse de ton hôtel, reprit Rose; j'enverrai chercher ta malle.
— Non ! non! répondit la somnambule avec vivacité, il est préférable que je m'occupe moi-même de ces détails...
— Mais pourquoi?...
— Parce que... parce que... il y a l"enlre?ort. .. il y a le cheval... Il faut bien que j'arrange tout ça avec l'aubergiste... Je te demande deux heures.
— Comme tu voudras, répondit Rose. Je t'attends pour dîner. Zéphyrine retourna en toute hâte à Levallois-Perret.
La Limace l'attendait avec ime certaine impatience.
— Eh bien ? interrogea-t-il.
— Ça marche comme sur des roulettes, répliqua- t-elle ; j 'ai empaumé Rose. Eusèbe Rouillard respira. 11 entrevoyait dans l'avenir toutes sortes de
combinaisons, dont la moindre n'était pas la capture prochaine du magot de la tireuse de cartes.
— Lui as-tu parlé de moi? demanda-t-il.
— Tu peux y aller quand tu voudras. Elle te considère déjà comme son beau-frère.
Le contentement du drôle s'accentua. 11 posa cette troisième question :
— Est-ce que ta sœur est réellement bien dans ses « bois » ?
— Un mobilier magnifique, répondit Zéphyrine. Pour sûr, elle est à son a (Ta ire.
Les petits yeux chassieux de La Limace pétillèrent.
— Tu vois bien, s'écria-t-il, que j'avais raison de vouloir quitter la Bretagne.
— Pour sûr !
— Demain je ferai ma visite à ta frangine... Je verrai tout de suite de quoi il retourne.
— Nous ferons d'elle ce que nous voudrons, je te dis!
Eusèbe Rouillard, après avoir esquissé un cavalier seul, comme s'il était à la « guinche » de la Butte-Pinson, reprit :
■ — Et le momignard?... Est-ce qu'il est toujours en train de faire sa crevaison?
— 11 a une mine de papier mâché comme sa mère.
Les deux complices se regardèrent avec un effroyable sourire. La Limace se frotta les mains et murmura :
— Je finirai par croire que c'est bon tout de même la famille !..