CONFESSION
Hélène avait été en proie à une terrible angoisse en entendant Carmen lui dire les mots pleins de révélations aussi affolantes qu'inattendues que nous avons reproduits.
Geoiges vit bien que sa femme élait bouleversée ef il la questionna; Hélène répondit quelle se sentait indisposée. M. de Kerlor voulut tout de suite envoyer chercher le médecin. La pauvre femme frissonnait comme si elle avait réellement la fièvre.
Cependant, elle rassura son mari et se mit au lit. Le lendemain, grâce à sa force de caractère, elle avait réussi à reprendre ses esprits.
Elle dit à Georges que son malaise n'avait eu aucune suite et elle eut le courage de sourire. M. de Kerlor se rassura.
Saint-Hyrieix, toujours très affairé, avait déjeuné à la hâte, annonçant qu'il avait deux ministres à voir, celui des Affaires Etrangères et celui des Colonies.
Hélène trouva donc facilement le moyen de rester seule avec sa bellesœur.
Carmen, les yeux caves, les traits tirés, les lèvres fiévreuses, n'avait pas plus dormi que madame de Kerlor.
Hélène avait les yeux fixés sur elle comme si elle avait voulu la regarder jusqu'au fond de l'âme.
Madame de Saint-Hyrieix poussa un sourd gémissement; un grand vide se faisait dans son cerveau ; il lui semblait que sa raison menaçait de l'abandonner.
Hélène retrouva tout son calme; et ce fut d'une voix pénétrante et douce qu'elle commença :
— Ma chère Carmen, tu as prononcé hier soir d'étranges paroles. Madame de Saint-Hyrieix eut un geste désespéré.
— Tais-loi I murmura-t-elle.
— Tu sais bien que c'est impossible, poursuivit Hélène... Il faut que tu t'expliques.
— Je ne le pourrai jamais.
Carmen baissa la tête.
Hélène tressaillit. Elle avait voulu croire un moment, que sa sœur subissait une crise nerveuse et qu'elle avait parlé inconsciemment.
Elle savait combien Carmen élait impressionnable et elle s'était demandé si la jeune femme ne s'était pas exagéré la portée dune faute sans doute plus légère quelle ne le croyait. Tant que la sœur de Georges n'aurait pas parlé, Hélène ne voulait pas croire qu'un malheur planait sur la famille.
C'était en se rappelant l'honnêteté de Carmen, la régularité de sa vie passée, exempte du moindre trouble, du moindre incident regrettable, que madame de Kerlor s'efforçait de bannir ses alarmes ; la raison toutefois exigeait impérieusement que la jeune femme lui fournit des éclaircissements.
— Voyons ! reprit-elle avec l'intonation caressante d'une sœur aînée, tu
ne veux pas plus longtemps me faire de la peine... Tu m'as réellement effrayée, ma chère Carmen.
Madame de Saint-Hyrieix paraissait décidée à se renfermer dans son mutisme farouche.
Hélène poursuivit :
— Ton frère a vu à quel point j'étais tourmentée... Il m'a interrogée.
Carmen à ces mots releva brusquement la tète :
— Et tu lui as dit...
— ...Je ne pouvais rien lui dire puisque je ne savais rien..,
— Mon Dieu! fit la sœur de Georges en se tordant les mains... Tu n'en auras pas besoin. Bientôt il devinera, il saura, puisque bientôt, je ne pourrai plus cacher ma honte.
Hélène devint toute blanche. Son regard, pour la première fois de sa vie, retléta la rigidité d'une justicière. Elle fit deux pas vers sa belle-sœur.
— Ta honte ! répéta-t-elle en frissonnant.
— Oui! murmura Carmen.
— ;\Iais... Oh! non! Je veux douter encore!... Ce serait effroyable!
— Je suis une malheureuse !
— Comment! Tu n'as pas la tête à toi... Tu n'as pas déshonoré le nom que tu portes?
— C'est une coupable que tu as en face de toi !
Hélène de Kerlor recula, comme si madame de Saint-Hyrieix lui faisait horreur.
Carmen poursuivit d'une voix haletante :
— J'ai trompé M. de Saint-Hyrieix.
Hélène restait, la tête dans ses deux mains, pétrifiée.
On eût dit que sa respiration venait d'être suspendue.
La malheureuse était à bout de forces Elle s'interrompit. Puis brusquement elle éclata en sanglots et retomba sur le siège qu'elle avait quitté.
Hélène jeta un regard anxieux vers la porte; si, à ce moment, son mari était entré, Carmen, dans sa surexcitation effroyable, eût été capable de se trahir, de tout avouer.
Cette pensée de madame de Kerlor prouvait que déjà elle n'avait plus le courage de se montrer implacable.
Elle regarda sa belle-sœur abandonnée au plus atroce désespoir.
Et soudain, dans l'âme miséricordieuse d'Hélène, un rayon divin descendit.
L'infortunée qui était là, à quelques pas d'elle, n'avait-elle pas sauvé l'orpheline le jour où celle-ci se croyait abandonnée de tous ?
N'était-ce pas Carmen qui avait jeté Hélène dans les bras de Georges?
De quel droit, madame de Kerlor maudirait-elle cette créature, déjà
4i8 LES DEUX GOS:^ES.
cruellement châtiée par la confession de su faute et que les remords vengeurs accablaient?
: Et quand même Hélène n'eût pas été l'obligée de Carmen, quand même celle-ci ne lui eût pas offert autrefois son plus entier dévouement, est-ce qu'il appartient à une femme, qui en voit une autre souffrir à ce point, d'ajouter aux tortures dé la mallieureuse en lui enlevant l'espoir de la rédemption?
Hélène était sûre de ne faillir jamais et sa vertu aurait pu se refuser à admettre l'ombre d'une atténuation chez l'épouse coupiable ; mais le Christ n'avait-il pas. relevé Marie-Magdelaine? Le Christ n'avait-il pas pardonné à l'épouse adultère?
Hélène se rapprocha de sa belle-sœur et lui saisit doucement le poignet.
— Prends garde! dit madame de Kerlor. .. Songe à ta mère et à t^n frère... Pense que. s'ils t'entendaient, leur douleur serait épouvantable... que la colère de Georges pourrait être terrible...
Carmen s'essuya le visage; elle eut à son tour im regard vers la porte; puis:, reportant ses yeux sur Hélène, elle murmura :
— Mais toi, tu ne me condamnes donc pas !
— Je me refuse à te juger, répondit Hélène...
— Alors, écoute-moi.
— Non ! Je t'en supplie, Carmen, ne cherche pas à te disculper à mes yeux, ce serait inutile... Je ne veux pas prononcer une sentence, parce que cela me ferait trop de mal... D'ailleurs ta conscience doit te dire à quel point tu es coupable...
— Hélas ! elle est sans pitié.
— Aussi, n"ai-je pas besoin de rien écouter de plus... Je regrette déjà que tu m'aies fait cet aveu, puisque je ne puis ni t'absoudre ni te consoler... Tu n'étais pas forcée de parler et je ne m'explique pas à quelle suggestion tu as obéi en t'accusant...
— Ma pauvre Hélène ! reprit Carmen, tu n'as donc pas tout compris ? Madame de Kerlor eut une nouvelle angoisse. Elle chercha à s'expliquer
comment la situation pourrait être plus douloureuse encore. Carmen poursuivit :
— Je ne voulais rien te dire. Je n'ai pas pu.
— Pourtant tu aurais mieux fait.
— J'avais pris la résolution de mourir avec mon secret,
— Mourir!... Tu voulais mourir?
Madame de Saint-Hyrieix répliqua :
— Et toi, Hélène, oublies-tu que je t'ai arraché le poison de la main? Madame de Kerlor répondit d'une voix grave ;
— J'étais seule, moi!
LES DEUX GUSSES.
-^^^„=»-»^JtLiÀgla.
Pauvre sœur! dit-elle avec la compassiou la plus iuteuse, tes larmes et tes regrets te seront comptés. (Page 453.)
— C'est vrai.
— Je n'avais déshonoré personne.
— Pardon !
— J'obéissais aux voix de mes cliers parents qui voulaient la fin de mes tortures.
— Grâce, Hélène!... Il n'y a aucune comparaison à établir entre toi, qui avais la pureté des anges et la misérable épouse qui a trahi la foi conjugale... Je ne mérite que ton mépris.
— Encore une fois, je ne veux pas apprécier ta conduite; mais, linissons-en... Je ne dois plus rien entendre.
— Alors, ma chère Hélène, tu n'as pas besoin de me juger... Sache seulement que tu me condamnes à mort.
Madame de Iverlor répliqua :
— Et tu crois qu'il te suffirait de disparaître poui que ta honte s'éteignît avec toi?
— J'aurais expié.
— Tu aurais aggravé ta faute en commettant un crime, contre toimême d'abord, contre les tiens ensuite... Tu frapperais ta mère au cœur...
Carmen interrompit sa belle-sœur avec véhémence :
— Je la frapperai bien plus sûrement, le jour où elle apprendra que sa iille est coupable.
— Mais pourquoi tiens-tu à ce que tout le monde le sache?
— Pourquoi?... Parce que je ne pourrai bientôt plus rien cacher.
Les yeux de madame de Kerlor se dilatèrent. Elle comprenait maintenant que le malheur était complet.
— Enfin, dit Carmen, tu devines !
— Mon Dieu! protégez-la!... Protégez-nous! murmura la femme de Georges.
— 11 est trop tard maintenant, continua Carmen avec une exaltation de plus en plus grande... C'est au moment oii j'allais commettre la faute que le ciel pouvait m'arrcter.
Carmen, d'une voix entrecoupée, raconta à Hélène comment elle avait aimé Robert d Alboize; elle retraça la catastrophe et termina par la scène de l'îlot.
Madame de Kerlor, dont le cœur saignait, pleurait silencieusement.
— Tu le vois, reprit Carmen, il y a eu au-dessus de moi une fatalité plus forte que moi, plus forte que tout. Je ne puis mexpliquer encore comment j'ai succombé... Il était décidé avec M. d'Alboize que ce moment d'égarement n'aurait pas de lendemain... Et nous avions tenu parole... Hélas! Je ne prévoyais pas en faisant ce serment, que j'allais être mère.
Madame de Kerlor joignit les mains; elle priait avec ferveur, demandant à Dieu une inspiration. Carmen poursuivit :
— Je n'ai jamais aimé Saint-Hyrieix... J'ai été punie de me marier sans amour... Et pourtant, je ne demandais au Seigneur, au moment de la bénédiction, que la grâce d'être une épouse fidèle et dévouée... Mon âme n'était pas souillée par le péché, à cette heure solennelle... C'était du plus profond du cœur que j'adressais ce vœu au Très-Haut... Pourquoi ne l'a-t-il pas exaucé ?
— Parce que ses desseins sont impénétrables, répliqua Hélène.
— Je suis de ton avis, continua madame de Saint-Hyrieix avec une navrante ironie; aussi, n'essayerai-je pas de lutter... Je suis vaincue d'avance.
— Qu'en sais-tu?
— Ah! par exemple! ma chère Hélène, je voudrais bien savoir quel miracle me sauverait.
— Si tu te repens sincèrement, la Providence ne t'abandonnera pas.
— Je ne te demanderai pas, ma chérie, si, à ma place, tu conserverais cette foi aveugle...
Hélène eut un mouvement.
— JNon... Tu es une sainte, ajouta Carmen, et il y aurait quelque chose de monstrueusement sacrilège à penser à une telle assimilation... Mais toi, tu es heureuse... Tu as épousé un homme que tu aimes et qui t'adore... Ton enfant porte le nom de Kerlor... Ton union a été bénie... Si pourtant, ton mari n'avait pas su faire battre ton cœur, crois-tu que tu aurais eu plus de force que moi pour résister à la puissance mystérieuse qui vous enlève la force et la volonté et qui vous courbe, vaincue et domptée, sous l'implacable main du destin?
Hélène prononça :
— Je n'aurais jamais été la femme d'un homme que je n'aimais pas.
— Tu vois, tu penses comme moi... C'est là ma faute... Maii je ne savais pas, moi, qu'elle pourrait avoir de telles conséquences.
— Firmin est bon...
— Oh! ne le défends pas... Tu ajoutes encore à mes angoisses... Et puis n'est-il pas coupable, lui aussi, de n'avoir pas su se faire aimer?
— Comment peux-tu espérer la miséricorde de Dieu si tu as Tinconscience d'accuser encore l'homme que tu as outragé?
— Oui! reprit Carmen avec égarement, mon crime est de ceux qui ne méritent aucun pardon... Tu vois bien, Hélène, qu'il faut que je disparaisse.
Madame de Kerlor répondit :
— Mais c'est de la démence, ma pauvre Carmen.
— Heureusement ! J'ai besoin de me dire que je ne suis pas entièrement responsable.
— En tout ceci, tu ne penses pas à l'innoccjit que tu veux tuer... Ton enfant!
— Mon enfant !
— Ce que tu as fait est affreux... Le souverain juge peut pourtant t'absoudre si tu as été victime d'un effroyable concours de circonstances... Je ne douterai jamais de sa miséricorde infinie, car le repentir sincère le touche toujours... Mais il t'abandonnera sans retour si tu entraînes avec
toi dans la tombe le petit ôtre qu'il a voulu que lu portasses en Ion sein.
— Que faire? se demanda madame de Saint-IIyrieix au paroxysme do l'angoisse.
De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. Elle eut le geste de quelqu'un qui roule dans le plus affreux abîme et dont les mains crispées ne rencontrent aucune aspérité oîi elles pourraient s'accrocher.
Hélène se souvenait maintenant de l'attitude de Carmen, quelques heures après le naufrage du Priiis-IIendril;, quand Georges avait ramené Saint-IIyrieix.
Tout en admettant que les cruelles émotions par où elle venait de passer eussent privé la jeune femme de son sang-froid, madame de Kerlor avait été frappée de l'égarement de sa belle-sœur, qui avait balbutié, au moment oii son mari lui avait demandé des nouvelles de M. d'Alboize :
— Je ne sais pas... Ne me demandez rien.
Ce jeune officier, qui paraissait si droit, si loyal, avait trahi Firmin! Quelle effroyable chose que la passion ! Et comme elle transforme les meilleurs en misérables !
Madame do Kerlor reprit :
— Il ne faut pas nous dissimuler l'étendue du mal, mais ce n'est pas en rêvant de nouvelles folies que nous parviendrons à l'atténuer.
— Que faire? répéta Carmen, terrifiée.
— Prier Dieu qu'il ne t'abandonne pas.
— Il refusera de m'entendre.
— Parce que tu persistes à te révolter contre lui.
— En me tuant, poursuivit Carmen, personne nef saura ce qui m'a lait prendre cette détermination; il n'y a que toi qui seras édifiée... Mais tu ne me trahiras pas.
— Encore une fois, tu serais beaucoup plus criminelle encore si tu tuais l'enfant qui n'a pas demandé à venir au monde.
— Son existence sera faite de misère et de honte. — • Tu n'en sais rien.
— Il n'aura pas de nom.
— Il peut s'en créer un.
— Mais comment cacher jusqu'au bout ma situation effroyable?... Comment cacher la naissance de mon enfant?... Tu vois bien, Hélène, que rien ne peut me sauver...
— Je te répète que ta mère succomberait de douleur et que tu causerais à Georges un chagrin incurable... Ton mari enfin...
— Lui !... Ah ! s'il n'y avait que lui...
— N'achève pas.
— Je reconnais que ma brusque disparition fera verser quelques larmes... Mais on ne saura pas... On croira à un accès de fièvre... A un
accident... Mais, veux-tu me dire ce qui causera le plus de souffrance à ceux que j'aime et à ceux qui m'aiment : de me voir morte dans des circonstances qu'ils ne s'expliqueront pas, ou de me voir vivante, infâme et déshonorée ?... Si tu parviens à me fixer sur ce point, je jure de m'abandonner à toi et de céder à ta volonté.
Madame de Kerlor resta pendant quelques instants silencieuse. Que pouvait-elle dire davantage ?
— Tu ne trouves rien, reprit Carmen; au fond de toi-même, tu reconnais que j'ai trop vécu... Cependant je ne veux pas agir sous le coup de la démence dont tu parlais tout à l'heure... Je t'ai implorée, et c'est moi pourtant qui aurai pillé de toi et de ceux que je chéris... Je vais prier avec ferveur, non pour moi, mais pourle petit être que j'ai senti remuer dans mon sein... Qu'il vive! Dieu fera ensuite de moi ce qu'il voudra... Mais, son salut et le mien dépendent d'un miracle... Si ce miracle s'accomplit à la minute oià tout semblera perdu irrémédiablement, j'en glorifierai le Seigneur toute ma vie... Si l'intervention divine ne se produit pas à l'heure extrême que je lui assigne pour limite, cela signifiera que je suis maudite et damnée... Alors, je saurai ce qui me reste à faire... Jamais, entends-tu, Hélène, jamais ma mère ne saura que j'ai été une épouse coupable.
Après avoir prononcé ces mots avec la suprême énergie dont elle était capable, Carmen, retrouva un calme relatif.
Sa respiration devint moins haletante ; son cœur cessa de battre à rompre sa poitrine comme elle le sentait depuis qu'elle était en face d'Hélène et son regard se voila d'une mélancolie poignante.
Hélène l'embrassa.
— Pauvre sœur! dit-elle avec la compassion la plus intense, tes larmes et tes regrets te seront comptés, car tu es bien punie déjà !
— Oui, fit Carmen avec une résignation d'autant plus touchante qu'elle contrastait avec l'amertume sardonique dont elle avait fait preuve jusqu'alors... Oui, j'expie ma faute, et pourtant je ne m'explique pas encore comment je l'ai commise.
— Tu seras pardonnée.
— Ah ! ma chère Hélène, tu t'es rendu compte de mes souffrances quand tu m'as forcée à parler... Eh bien, maintenant, je sens descendre en moi une sorte d'apaisement... Je suis soulagée... Tu ne m'as pas répondu par des paroles de colère et par des outrages ; je n'éprouve plus la même torture... Merci, Hélène!... Merci, ma sœur !... Ta générosité m'a rendule courage... Je lutterai jusqu'à la minute décisive...
— Je continuerai à t'assister, Carmen... Je préviendrai tes moindres défaillances... Tu sais bien que je te dois tout.
4o4 LES DEUX GOSSES.
Madame de Saint-Hyrieix répliqua :
— Ta dette est payée!... C'est moi qui en contracte une aujourJ'Iiui... flélas ! ma vie ne sera peut-ùtre pas assez longue pour l'acquitter.
La porte s'ouvrit; M. de Saint-Hyrieix plus imposant et plus décoratif que jamais, parut.
Les deux femmes n'eurent que le temps d'échanger un dernier regard, pour se recommander mutuellement de s'observer.
Firmin ne s'aperçut pas du tout de leur trouble.
11 salua cérémonieusement, comme s'il n'avait pas vu dans la matinée Hélène et Carmen.
— Mesdames, commença-t-il, j'ai une excellente nouvelle à vous communiquer.
— Elle vous concerne ? dit Carmen, sans que son mari remarquât son inconsciente ironie.
— Parfaitement... Tout marche au gré de mes souhaits.
— Quand partons-nous ? demanda Carmen, toujours sur le même ton, mais en sentant un froid glacial lui envahir le cœur.
Saint-Hyrieix répondit :
— Le ministre vient de s'engager à me donner la compensation qui m'est due... C'est-à-dire que je serai bientôt nommé gouverneur d'une importante colonie... Avant un an, on aura réparé les injustices dont j'avais le droit de me plaindre.
Saint-Hyrieix était superbe en prononçant ces mots. H se voyait déjà au siège de son gouvernement, entouré de sa maison militaire et régnant sur les peuplades barbares et les colons.
— Dans un an ! murmura Carmen. •
— Mes compliments, dit Hélène.
Firmin, son effet produit, s'humanisa. 11 retrouva son sourire discret d'homme du monde, désireux de se faire pardonner la gravité qui lui a été imposée par ses hautes destinées.
— Autre nouvelle, dit-il, d'un genre tout intime, mais qui vous fera plaisir... Avons, particulièrement, ma chère!
Carmen, malgré ses préoccupations lancinantes, trouvas! extraordinaire que son mari émît la prétention de lui être agréable, qu'elle le regarda avec une expression sarcastique.
Firmin continua :
■ — Je sortais du cabinet du ministre quand j'ai rencontré dans l'anlichambre... Devinez qui?
Madame de Saint-Hyrieix pensa tout d'abord qu'il devait s'agir d'un de ces personnages entrevus au cours des pérégrinations à travers les capitales européennes; elle se garda bien de chercher.
Quant à Hélène, par discrétion, elle s'était levée et se dirigeait vers la porte, ne voulant pas gêner Saint-IIyrieix, s'il avait quelque chose de particulier à apprendre à sa femme, et bien que la scène qui venait d'avoir lieu avec Carmen eût édifié madame do Kerlor au sujet des elTusions conjugales du ménage.
Saint-Hyrieix la rappela :
— Mais restez donc, chère Hélène... 11 s'agit d'un ami commun. Carmen tressaillit; un éclair de perspicacité aiguë, qui n'échappa pas à
sa belle-sœur, traversa son cerveau.
Madame de Kerlor, elle aussi, se demanda si madame de Saint-Hyricix n'avait pas deviné.
— Vous ne trouvez pas ? reprit Firmin... Robert d'Alboize...
Pas un muscle du visage de Carmen ne bougea ; elle s'attendait à entendre prononcer ce nom.
Les paupières d'Hélène battirent; la puissance mystérieuse dont parlait Carmen était-elle donc vraiment aussi redoutable que l'affirmait sa bellesœur ?
Saint-Hyrieix resta un peu étonné du silence glacial qui accueillit ses paroles. Madame de Kerlor pressentit un danger; ce fut elle qui répondit:
— Le capitaine est donc à Paris ?
— 11 y est venu, l'épliqua Firmin; il y passera la semaine, puis il retournera à son laboratoire de Bourges... 11 paraît que nous sommes en train de trouver des explosifs d'une puissance qui donne le vertige... Oui, notre artillerie désormais...
Le diplomate s'arrêta ; malgré lui il allait se lancer dans une conférence, palpitante évidemment, mais qui n'aurait pas suffisamment intéressé son public actuel.
Il reprit, recommençant à faire un sort à ses moindres paroles :
— Notre ami assistera demain à la réception qui a lieu chez le directeur du personnel M. des Trumeaux... Nous nous rencontrerons donc.
Carmen jeta un regard désespéré à Hélène. Saint-Hyrieix poursuivit :
— Savez-vous que cet excellent d'Alboize, avec ses airs conquérants et sa belle allure martiale, est au fond un garçon très timide... ^et cela se comprend.
— Pourquoi ? interrogea madame de Kerlor continuant à parler à la place de Carmen absorbée dans ses pensées en apprenant le retour de son amant.
— Mais parce qu'il est poète, répondit Saint-Hyrieix, avec l'adorable suffisance d'un diplomate parlant d'un songe-creux.
— Vraiment?
— Mais oui... Vous ignoriez cela?... Demandez à Carmen... Elle sait à quoi s'en tenir.
— En effet, ne put s'empêcher de répondre madame de Sainl-IIyrieix. Firmin poursuivit, toujours magnifique d'inconscience, en sadressant à
Hélène :
— Vous venez aussi avec Georges chez les des Trumeau.x.
— Impossihle ! répliqua vivement Hélène.
— C'était convenu.
— Nous allons en voiture aux Vaux-de-Cernay. .. Nous serons un peu fatigués et nous nous coucherons de bonne heure.
La situation était péniblement tendue. Après ce que madame de Kerlor venait d'apprendre de la bouche de Carmen, Georges et sa femme ne pouvaient se trouver en présence de Robert d'Alboize. D'autre part, il en coûtait beaucoup à Hélène de paraître abandonner Carmen.
En outre, comment madame de Kerlor déciderait-elle son mari à l'excursion dont elle venait de prononcer le nom, bien qu'il lui en eût fréquemment parlé et qu'il attendit qu'elle en fixât le jour?
— Mais vous allez avoir très froid, reprit Firmin.
— 11 fait beau temps, répondit Hélène ; mon mari m'a assuré que rien n'était plus pittoresque en cette saison.
La jeune femme se retira et rentra chez elle. Georges l'attendait ; elle lui fit part de son désir; il y accéda immédiatement, heureux d'être une fois de plus agréable à celle qu'il adorait.
— Je vais demander à notre mère, dit-il, si elle veut bien nous accompagner.