‹ Les deux gossesChapitre 27 sur 56 · PATERNITÉ · texte numérisé non relu

PATERNITÉ

Georges se rendit chez la comtesse douairière.

Restée seule, Hélène se prit la tête à deux mains. Elle médita longuement.

Carïnen, son amie, sa sœur, était coupable 1 Madame de Saint-Hyrieix allait mettre au monde un bâtard !

Hélène se demandait si elle faisait un rêve atroce. Ah ! le bonheur était trop complet autour d'elle depuis quelques mois; il fallait que les misères de l'humanité reprissent leurs droits.

Quoi qu'il arrivât, l'existence de Carmen était brisée. En admettant que la naissance de son enfant pût être cachée, ce qui paraissait impossible, pour la malheureuse accablée par les remords, la vie conjugale serait chaque jour le plus désespérant des supplices.

Il en'îerra Carmen sur sa poitrine. La jeune femme chancela en poussant un long soupir. (Page 463.)

Carmen! si fière, qui paraissait si pénétrée de ses devoirs, Carmen avait succombé !

C'était à confondre l'imagination.

Ah ! s'il avait été permis à Hélène de se sacrifier pour racheter ce passé, comme elle l'eût fait sans hésiter ; mais le malheur était irréparable et l'avenir restait affreux pour l'épouse déshonorée.

Et demain, demain Carmen se retrouverait en présence de cet homme, que Saint-Hyrieix ramenait au foyer conjugal !

Oa frappa doucement à la porte. Pélagie Crépin montra sa face hypocrite.

— Madame la comtesse, dit-elle, le menuisier demande le règlement de son mémoire.

Hélène se ressaisit ; elle ne voulait pas que la femme de charge remarquât combien elle était attristée; mais Pélagie, de son œil chafouin, avait déjà observé madame de Kerlor et s'était rendu compte de l'agitation de la jeune femme.

— Que faut-il répondre, madame la comtesse?

Hélène, que cette visite rappelait à ses petites préoccupations quotidiennes, répliqua :

— A-t-on fait la réduction ordinaire?

Pélagie prit son air le plus étonné :

— Quelle réduction? demanda-t-elle.

— Mais il me semble, madame Crépin, que c'est la règle sur tous les travaux de ce genre.

Pélagie se rebéqua. Il était visible que l'observation de madame de Kerlor la contrariait beaucoup.

Elle riposta d'un ton aigre :

— Je ne comprends pas que madame la comtesse soulève de pareilles difficultés.

Hélène reprit d'un ton aussi mesuré que ferme :

— Je vous ferai observer, madame Crépin, que ce langage me surprend beaucoup et que je suis décidée à ne pas le tolérer.

— Comme il plaira à' madame la comtesse, riposta Pélagie, avec le ton rageur d'une femme qui voit sa domination cesser définitivement, en même temps que ses petits profits illicites... Dans les maisons où j'ai eu riionneur d'exercer mes fonctions, on payait aux entrepreneurs ce qu'on leur devait lorsqu'ils présentaient leur mémoire ..

Avant que la jeune femme, très étonnée, se fût demandé ce que pouvait bien signifier cette sortie grotesque, que le maintien ordinairement compassé et guindé de Pélagie ne permettait pas de prévoir, la protégée de Mariana ajoutait:

— J'ignore comment cela se passait chez madame la marquise de Penhoët... Il y a toujours des choses qu'on ne sait pas.

Un éclair passa dans les yeux d'Hélène, qui, malgré sa douceur, allait relever vigoureusement cette insolence de la femme de charge; elle n'en eut pas le temps.

Carmen venait d'entrer ; elle avait entendu la ridicule apostrophe.

Madame de Saint-Hyrieix n'était pas précisément dans des dispositions conciliantes; son état d'énervement ne la poussait pas à la mansuétude ; le tempérament emporté des Kerlor allait reparaître tout entier.

Sans aulre forme de procès, Carmen saisit Pélagie par le bras, et assez rudement.

— Madame Crépin, dit-elle, je ne sais ce que madame de Kerlor va vous répondre, mais si vous étiez à mou service, je vous chasserais surle-champ.

Pélagie Crépin fut suffoquée.

La foudre tombant à ses pieds lui eût produit moins d'effet ; ses lèvres minces se crispèrent; ses petits yeux gris roulèrent d'une façon désespérée; elle capitula tout de suite.

— Mon Dieu! geignit-elle, que je suis donc désolée!... Ah! madame la comtesse! me pardonnerez-vous jamais un mouvement d'impatience qui n'a d'autre cause que mon déplorable état de santé?

— Si vous êtes malade, reprit Carmen, voilà l'occasion de vous soigner... N'est-ce pas ton avis, Hélène?

Pélagie fit appel aux expédients les plus pathétiques; elle tomba aux genoux de madame de Kerlor.

— Madame, je vous en supplie, recevez toutes mes excuses... Vous ne voudriez pas jeter sur le pavé de Paris une pauvre femme qui donnerait sa vie pour vous... Eh bien ! oui, j'ai eu tort... J'ai cru que mon dévouement était suspecté... Cela m'a fait perdre la raison... Je vous demande en grâce, madame la comtesse, de prendre pitiéde moi... Que deviendrais-je?... Que deviendrait mon neveu Prosper, si je perdais mon emploi?

Hélène, dans sa bonté native, n'avait pas saisi tout d'abord tout ce qu'il y avait de venimeux dans l'allusion de la femme de charge.

Elle avait cru que Pélagie faisait seulement allusion à la pauvreté de la marquise de Penhoët.

Quoi qu'il en fût, madame de Kerlor n'eût pas hésité à congédier cette employée inconvenante qui parlait en ces termes d'une mère vénérée; mais la brusque intervention de Carmen transforma la scène.

Hélène s'écria :

— Veuillez vous retirer dans votre chambre, madame Crépin; vous attendrez mes ordres.

Pélagie se releva très confuse et pleurnichant plus que jamais. Avant de sortir, elle lança un coup d'œil vipérin à Carmen qui l'avait si rudement rappelée aux notions les plus élémentaires de la bienséance.

— Joli cadeau que Mariana t'a fait là, s'écria madame de Saint-Hyrieix. Puis, Carmen commanda à son indignation. Elle ne devait pas oublier

que sa belle-sœur ignorait les infamies débitées sur le compte de la

I marquise de Penhoët. Cette drôlesse de Pélagie aurait-elle eu la lâcheté de renseigner Hélène?

Carmen ne savait pas; ce qu'elle savait, par exemple, c'était qu'il fallait congédier au plus vite cette effrontée créature ; mais cet incident

ne méritait pas que l'on s'y attardât longtemps. Les deux femmes avaient à s'entretenir de choses plus graves.

Madame de Saint-Hyrieix s'écria ;

— Tu as entendu mon mari?

— Oui.

— Pouvais-je répondre?

— C'était difficile.

— M'était-il possible de déclarer que je ne voulais pas revoir M. d'Alboize?

Hélène garda le silence.

— Comment sortir de cette situation inextricable?

— Je ne sais réellement pas quoi te conseiller, ma chérie.

— M. d'Alboizeet moi, nous avons sacrifié notre amour... On ne pouvait nous demander plus... Nous avons tenu notre parole... Il faut que ce soit M. de Saint-Hyrieix qui remette tout en question.

Hélène répondit vivement :

— Mais l'imprévoyance de ton mari ne t'autorise pas à retomber dans tes coupables rêves.

— Certes ! mais crois-tu que j'aurai le courage de cacher à M. d'Alboize ce que je t'ai révélé ?... Voyons, Hélène, connais-tu une femme qui aurait la force de se taire dans des circonstances semblables? ... Je t'assure que je n'aurai pas cet héroïsme.

— Et pourtant...

— Arrête!... Car c'est moi à mon tour qui vais t'opposer mon enfant, le sien.

— Mon Dieu!

— Qui veillera sur ce petit être? Qui l'élèvera? Qui le guidera dans la vie, si le Dieu que tu invoquesexige que je soismère?... Allons ! réponds!... Tu restes muette... Tu sais bien que les droits de l'enfant sont imprescriptibles et qu'il n'est pas responsable de l'indignité de ses parents... Tu veux que je vive, tu veux que je ne me dérobe pas à la maternité... Quel sacrifice prétends-tu m'imposer maintenant?

Madame de Kerlor soupira longuement.

— Eh bien ! reprit-elle, soit! dis tout à M. d'Alboize.

— Tu comprends enfin qu'il le faut.

— Mais jure-moi sur la tête de ton enfant que votre rupture n'en sera pas moins éternelle.

Carmen allait répondre, prêter le serment dans un grand élan de son âme, entrevoyant la Rédemption dans son sacrifice, quand sa mère parut.

La bonne comtesse paraissait affligée. Elle dit :

— Qu'a donc madame Crépin?... Je viens de la surprendre en train de sangloter... Je lui ai demandé la cause de son chagrin... Elle m'a répondu d'une façon incohérente... J'ai cru comprendre qu'elle regrettait un incident qui s'était passé entre vous ; mais je voudrais bien être renseignée.

Carmen répliqua :

— Cette femme a manqué de respect à Hélène.

— Vraiment?... Une personne qui nous a été si chaudement recommandée... C'est bien regrettable.

— Mère, répondit la jeune comtesse, ne vous tourmentez pas... Je vais m'entretenir avec madame Crépin... Si ses regrets sont sincères, j'oublierai des propos que Carmen a relevés comme ils le méritaient.

— Agissez comme vous l'entendrez, mon enfant, conclut la douairière; mais évitez-moi ces petites contrariétés...

En effet, la maman était toute bouleversée et toute tremblante; les serviteurs de Kerlor si polis, si empressés, n'avaient jamais obligé la vieille comtesse à sévir contre eux.

Carmen réprima un mouvement d'impatience. Pélagie avait trouvé le moyen de rester dans ses fonctions.

Le lendemain, Robert d'Alboize rencontrait Carmen en soirée chez le fonctionnaire dont nous avons parlé.

Robert remarqua tout de suite le regard éperdu que lui lança la jeune femme, et il crut qu'elle lui reprochait d'avoir cherché à la revoir.

Ils durent s'observer tous deux, au milieu de cette fôte ; personne pourtant ne pouvait s'étonner de les voir s'entretenir amicalement, puisque M. de Saint-Hyrieix semblait éprouver pour l'officier d'état-major une estime toute particulière.

Carmen et Robert réussirent bientôt à se trouver seuls dans une galerie qui mettait en communication deux salons.

— Ne m'accusez pas, commença Robert, je ne pouvais refuser de Tenir à cette réception.

— Il ne s'agit pas de cela, répliqua la jeune femme d'une voix frémissante et saccadée.

Il continua, tenant à se justifier :

— Si j'avais cherché un prétexte, M. de Saint-Hyrieix m'eût invité à me rendre chez lui... Il sait bien quelles sont mes occupations ici pendant les quelques heures que je passe à Paris... Vous le voyez, madame, ce n'est pas moi qui ai voulu rompre notre pacte...

Carmen eut un haussement d'épaules et répliqua :

— Encore une fois, ces détails n'ont pas l'importance que vous y attribuez

Il se méprit encore et murmura :

— Seriez- vous disposée à vous montrer moins rigoureuse vis-à-vis de moi ? Le ton de Carmen, son égarement, l'expression de douleur dont sa

physionomie était empreinte, tout cela impressionnait Robert de la plus vive façon.

Cette femme, qu'il n'avait pas cessé d'adorer, avait-elle besoin de lui, était-elle en péril? Avec quelle âpre joie il eût donné sa vie pour elle !

— Parlez, madame... Parlez, Carmen.

— Je vais être mère.

Il la regarda les yeux fixes, n'osant pas encore, en ce moment solennel, s'affirmer que ce qu'il venait d'entendre était pour lui une immense joie. Il attendait haletant que madame de Saint-Hyrieix fournît les brèves ' explications qu'elle s'apprêtait d'ailleurs à donner. Elle le fit en ces termes :

— L'enfant que je porte dans mon sein est le vôtre, Robert... Je le jure sur sa tête... Vous savez que je suis chrétienne et que je comprends la gravité d'un tel serment.

Alors, d'Alboize eut dans les yeux une allégresse si exaltée que le chagrin de Carmen devint plus poignant, car il lui était défendu de partager l'ivresse de Robert.

En son cœur meurtri, elle en vint à se demander si elle n'aurait pas préféré voir une lueur de scepticisme dans ces yeux rayonnants d'une félicité surhumaine.

M. d'Alboize reprit :

— Vous le voyez, Carmen, c'était bien inutilement que nous rêvions de nous sacrifier... Il y a toujours au-dessus de nous une volonté plus puissante que la nôtre, qui a voulu que nous nous aimions et qui nous a défendu de nous séparer... C'est en vain que nous avons appelé à notre aide de grands sentiments d'abnégation et que, par excès de conscience, nous nous sommes persuadés que nous étions coupables, la force qui nous domine et dont nous continuerons à subir les lois aveugles exige que nous recommencions à nous adorer sans contrainte

Carmen eut un frémissement. Robert s'exprimait avec la plénitude de cœur des vrais, des éternels amants, comme si des obstacles insurmontables ne se dressaient pas devant eux.

Éperdue, madame de Saint-Hyrieix, dans le bouleversement de ses pensées, voulut, elle aussi, se faire violence, se dire qu'elle manquait d'énergie en ne partageant' pas les illusions ardentes du jeune officier et en s'exagérant les périls qu'elle courait ; elle répondit avec force :

— Robert ! vous n'avez donc pas cessé de m'aimer ? Il eut un geste fou; malgré la proximité de la foule qui se pressait dans

les salons voisins, et il enserra Carmen sur sa poitrine.

La jeune femme chancela en poussant un long soupir ; mais soudain, la notion exacte des choses lui revint, et Carmen repoussa M. d'Alboize.

— Vous trouvez, murmura-t-elle avec une véhémence mal contenue, que mon déshonneur n'est pas complet, et vous voulez qu'il devienne public?

— Ce que je veux, répliqua-t-il chaleureusement, c'est vous, Carmen... Je vous ai conquise... Vous êtes à moi... Je suis le père de l'enfant que vous allez mettre au monde... Toutes les autres considérations s'effacent devant mon bonheur.

— Vous ne comprenez donc pas que je suis perdue ?

— Non, Carmen, répliqua-t-il, car vous ne pouvez douter de moi.

— Il vous est impossible de me sauver.

— Alors, vous supposez que le capitaine Robert d'Alboize ne saura pas protéger son enfant et la mère de cet enfant ?

— Que ferez-vous ?

— Mon devoir.

— Vous voulez dire que vous ne reculerez pas devant le scandale?

— Cela, Carmen, dépend de vous.

— Vous aller exiger, n'est-ce pas, que je continue à mentir ?

— Avant tout, je vous supplie de ne pas me désespérer... Vous ne savez pas ce dont je suis capable, si vous paraissiez mettre en doute mon dévouement absolu.

Elle courba la tête, pendant qu'il poursuivait :

— Vous êtes en proie à une sorte de terreur qui vous rend injuste envers moi, envers l'enfant que vous portez dans votre sein et qui tressaille malgré les efforts que vous faites pour méconnaître les lois les plus sacrées de la nature... Quand nous avons été l'un à l'autre, une prescience singulière m'a averti que ces baisers ne pouvaient être les derniers que nous échangerions... Je savais que nous nous reverrions... Vous m'avez demandé de disparaître, je vous ai obéi, tenant par-dessus tout à vous rendre une apparence de quiétude ; mais aujourd'hui la situation est tout autre, je revendique mes droits.

— Les remords me tueront.

— Non ! vous vivrez, parce que, face à face avec l'implacable réalité, vous retrouverez la force qui vous sauvera.

— Comment voulez-vous que je continue à abuser mon mari, puisque

I bientôt ce sera impossible ?

— Qu'importe! puisque vous n'aimez pas cet homme. — Je porte son nom.

— Il vous a obtenue par surprise.

— J'ai consenti librement à devenir sa femme.

— Ces liens peuvent être rompus.

— Je briserais l'existence de mes parents.

— L'alternative est certainement cruelle, mais il faudra que vous choisissiez.

— Ah! si vous saviez combien je souffre!

— Carmen !

Elle se tordait les mains désespérément.

— Mais enfin, que voulez-vous ?

Il poursuivit, au paroxysme de la passion :

— Je veux mon enfant!... Pas plus que vous je n'admettrais un mensonge odieux, sacrilège monstrueux, qui porterait malheur au cher petit être... C'est à vous de prendre une détermination la veille dujour où vous ne pourrez plus cacher votre faute... Votre faute! Dire qu'il n'y a pas d'autre expression, quand il s'agit d'un acte où deux êtres faits l'un pour l'autre se sont unis à la face du ciel !

— Aux yeux du monde, je suis coupable.

— Dieu vous absoudra si vous acceptez les saintes obligations de la maternité.

— Que faire?

— Soyez ma compagne.

— Mais on me condamnera justement ; ma mère me maudira...

— Vous ne voulez pourtant pas qu'un bâtard usurpe le nom de votre mari.

— Pitié, Robert !

— Je le répète ; cet enfant est le mien ; c'est moi qui le prendrai... Libre à vous de me l'abandonner et d'oublier que vous êtes sa mère... Il ne m'accusera jamais, moi, de la moindre lâcheté, car je ne vivrai que pour lui et il me devra tout !

Carmen répliqua avec une incroyable énergie :

— Quoi qu'il advienne, et si je vous confie cet enfant, sachez bien que je n'abdiquerai en rien ma qualité de mère.

— Je le sais, Carmen, répliqua-t-il avec effusion.

— Mais je ne prévois pas comment se dénouera cette effroyable situation... Je comptais que vous me guideriez, que vous me conseilleriez, et vous n'avez pour moi que des paroles enfiévrées ; vous me torturez et voussavez pourtant que je vous aime.

— Pardonnez-moi !

— Avant tout, vous avez raison ; malgré les souffrances, les hontes, les larmes que la naissance de ce petit être motivera, il faut que nous

— Eh bien ! lit Slariana d'une Tùix ^nic, je Tais présenter mes respects à M. Jean, puisque c'est son jour de réception. (Page 472.)

raimions; il faut que rirrégularilé de sa condition, dont il ne saurait être responsable, ne pèse pas lourdement sur sa vie; il faut qu'il ne réclame pas en vain sa part de bonheur... Comment résoudre cet elïroyable problème '?

M. d'Alboize répondit :

— Rélléchissons pendant quelques jours ; il n'est pas possible que nous ne trouvions pas un projet qui nous laissera quelque répit.

Carmen liocha tristement la tète, d'un air de doute.

— Il faut, reprit-il, que vous me teniez au courant de ce qui se passera...

Vous m'écrirez à Bourges, à l'École d'artillerie, oii je serai rentré à la fm de la semaine.

— J'y consens.

Il redevint rayonnant. Elle regarda ce visage oii la loyauté et la bravoure se lisaient comme dans un livre ouvert.

C'était Robert qui avait, le premier, fait battre le cœur de Carmen ; elle l'aimerait éternellement. Elle lutterait pour ne pas commettre une folie irréparable ; elle aurait le courage de ne rien laisser soupçonner à son mari, à moins que la vérité ne finit par éclater; elle obéirait à M. (l'Alboize.

Il était inutile qu'elle se le dissimulât davantage; il était son maître ; désormais elle ne ferait plus entendre aucune protestation ; elle était ressaisie par le grand courant de la passion qui les avait déjà entraînés tous les deux.

Carmen ne se sentait plus assez forte pour montrer un héroïsme impossible.

Et puis, au fond delle-même, une voix s'élevait pour lui enjoindre de ne pas faire souffrir par contre-coup l'enfant qu'elle y portait.

Le sort avait voulu infliger à Carmen et à Robert une terrible épreuve ; ils en triompheraient à force d'amour.

Quoi qu'il arrivât et bien que l'horizon ne pût s'assombrir davantage, ils braveraient toutes les conventions sociales.

Carmen se montrerait aussi intrépide que son amant. Ils lutteraient jusqu'à ce qu'ils fussent écrasés par la fatalité.

Un plus long entretien était dangereux. Robert ramena madame de Saint-Hyrieix au milieu des invités. Firmin ne s'était pas aperçu de l'absence de sa femme.

Entouré de quelques vieux messieurs, il discutait les clauses principales du traité d'Utrecht et il déplorait qu'on fit si bon marché à cette époque des questions économiques, que d'autres adversaires ne devaient pas négliger plus tard.

Il fallut que Carmen prétextât un malaise, pour que le mari daignât interrompre ses succès oratoires. Avant de quitter la fête de M. des Trumeaux, Saint-Hyrieix chercha Robert ; mais le jeune officier n'avait pas attendu ce moment pour partir.

De cette façon il évitait des complicatioQs scabreuses, dont la principale n'eût pas manqué d'être une invitation à l'hôtel de Boulogne, tant les maris infortunés, diploniites ou non, sont coulés dans le même moule.

Dans la voiture, Firmin dit à sa femme :

— Vous avez vu, ma chère amie, quel triomphe j'ai obtenu?

— La force de l'habitude, repartit la jeune femme.

— C'est incroyable, poursuivit-il de son ton le plus dogmatique... Mes collègues ne savent rien... Je me demande comment l'opposition ne signale pas plus de bourdes... Il n'y a plus de tradition , il n'y a plus rien... Ah ! il serait temps qu'un esprit plus clairvoyant, à qui rien n'échappe, remît toutes ces choses au point.

Carmen n'écoutait plus son mari ; elle prévoyait d'ailleurs que, suivant son habitude, la « carrière » allait faire les frais de la conversation pendant tout le trajet.

Elle se trompait par exception.

Firmin s'avisa de devenir subitement galant. 11 s'écria, changeant de ton :

— Vous étiez très en beauté ce soir, ma chère... Vous avez fait sensation. Elle ne répondit que par un triste sourire.

— Vous m'avez ravi.

Il lui prit la main, la jeune femme eut un brusque tressaillement.

— Vous êtes bien jolie, Carmen, poursuivit-il. Vous me rendez très heureux... Vous portez brillamment mon nom.

Elle le regarda avec un commencement d'effarement, croyant voir une ironie sanglante sous ces compliments au moins inusités.

Firmin avait-il vu Carmen s'entretenir avec Robert? Avait-il été témoin de leur trouble ?

11 ajouta :

— Réellement vous me faites honneur... Aussi, je me demande parfois si j'ai mérité d'avoir une compagne aussi accomplie que vous.

Elle était au supplice; chacune de ces paroles était un coup de poignard pour elle.

Heureusement, le diplomate conclut :

— Je suis forcé de reconnaître, sans fausse humilité, et après avoir pesé nos qualités respectives, que je ne suis pas trop indigne de vous.

Carmen respira ; l'effusion conjugale était terminée.

M. de Saint-Hyrieix passa vite à son thème favori et s'étendit longuement et d'une façon transcendante sur les importantes réformes qu'il accomplirait lorsqu'il serait nommé gouverneur de la colonie de ses rêves.

Cependant Carmen ne parvint pas à retrouver la sérénité dont elle avait besoin.

Elle ne prévoyait pas que son mari lui tiendrait de tendres discours.

Est-ce qu'il allait s'aviser de changer d'attitude vis-à-vis de sa femme?

Oh ! non ! Carmen ne pourrait vivre longtemps ainsi; elle était incapable de dissimuler ; il y aurait une explication entre elle et son mari, s'il prétendait l'obséder de son affection tardive.

4fi8 LES DEUX GO SSES.

Firmin lui était indifférent, elle ne voulait pas qu'il lui fût odieux.

Elle comprenait pourquoi Robert, plus expérimenté qu'elle, avait fait allusion à un parti énergique qui menacerait de s'imposer.

A aucun prix, Carmen ne s'accommoderait des infâmes compromissions devant lesquelles ne reculent pas les épouses adultères.

Son cœur bondissait d'indignation en pensant à de telles éventualités.

Quels que dussent être les déchirements, la jeune femme prenait la résolution de brusquer les événements, quand l'heure fatale aurait sonné.

Carmen se rassura un peu en rentrant à l'hôtel. Firmin lui souhaita la bonne nuit et déclara qu'il se reposerait avec délices, attendu que ses discours l'avaient sensiblement fatigué.

Madame de Saint-Hyrieix se mit au lit, mais elle ne put fermer les yeux.

Elle se rappelait tout ce que M. d'Alboize lui avait dit et il lui semblait entendre encore la voix frémissante du jeune officier, quand il parlait de cet enfant dont Carmen lui avait annoncé la venue prochaine.

Elle se prit la tète à deux mains. Etait-ce vrai?

Elle allait être mère d'un enfant dont le père s'appelait Robert d'Alboize.

Carmen croyait rêver ; cependant elle ne se lamentait plus ; au contraire, son cœur était inondé de délices.

Il fallait qu'elle s'armât de tout son courage et se tînt prêle à payer cher ce bonheur affolant; elle s'y attendait; elle donnerait sa vie si le sort le voulait; mais elle pouvait lutter maintenant, elle avait deux soutiens désormais, deux èlres sur qui s'appuyer, son amant et son enfant !

sOL■l'ço^s

Le lendemain, dans la matinée, Carmen se retrouva en présence d'Hélène.

— J'ai vu M. d'Alboize, commença résolument madame de Saint-Hyrieix. Hélène, consternée, ne put réprimer un geste de douleur, bien qu'elle

n'eût pas le droit de se montrer suiprise.

— Je lui ai tout dit, continua Carmen.

Madame de Kerlor eut encore un mouvement, comme si elle se refusait à entendre de nouvelles confidences.

— Robert se chargera de notre enfant.

La résolution de madame de Saint-Hyrieix s'évanouit, devant le clair regard de sa belle-sœur.

Carmen trembla en pensant qu'Hélène allait exiger le serment que

i'épouse coupable était sur le point dô prêter, au moment où la comtesse douairière était entrée à l'improviste.

Oui, ce jour-là, madame de Saint-Hyrieix aurait consenti à jurer ; maintenant, elle ne le pouvait plus.

Non, elle ne mentirait pas; elle ne s'abaisserait pas au parjure; mais elle se sentait en proie à des angoisses intolérables en attendant que la femme de Georges se prononçât.

Hélène garda le silence. Pensive, elle ne crut pas le moment venu de raviver la blessure saignante de sa sœur.

Elle se rendait compte des souffrances aiguës de Carmen et elle s'en voulait de n'y pouvoir apporter aucun soulagement.

En outre, Hélène espérait que la rechute tant redoutée ne pourrait se produire, après une expiation aussi terrible que celle qui se préparaiU

Carmen respira comme si elle venait d'échapper à un grand danger.

Elle voulut en finir, et revenant à son entrevue avec Robert :

— M. d'Alboize, dit-elle, va de nouveau quitter Paris.

Ces mots auraient eu pour effet de calmer les sourdes appréhensions de la jeune comtesse, si madame de Saint-Hyrieix n'avait ajouté :

— Je me suis engagée aie tenir au courant des événements... Nous ne parlerons plus de lui, Hélène, jusqu'au jour où son intervention deviendra indispensable.

Madame de Kerlor s'écria :

— Tu n'as pas dit à cet homme que je connaissais ton secret?

— Non... Rassure-toi.

— A la grâce de Dieu ! soupira Hélène.

Quelques jours s'écoulèrent; les anxiétés de Carmen s'accroissaient.

Elle n'avait trouvé aucune idée pratique; le hasard sur lequel elle comptait ne paraissait pas se prononcer en sa faveur.

La jeune femme se serrait la taille au point de défaillir ; son visage s'altérait de plus en plus. La maman de Kerlor avait eu une lueur de perspicacité, mais elle ne pouvait croire qu'à une grossesse toute récente ; dans le doute pourtant, elle n'avait pas encore interrogé sa fille.

Georges avait remarqué les traits fatigués de sa sœur, mais Carmen n'avait eu aucune peine à tromper son frère.

Seul, Firmin de Saint-Hyrieix continuait à ne rien voir et à se laisser vivre dans la plus imposante des quiétudes.

Il allait sortir pour se rendre au quai d'Orsay, quand on annonça madame Paul Vernier.

Hélène et Carmen étaient sorties en voiture avec M. de Kerlor et leur mère.

Saint-Hyrieix dut recevoir la visiteuse. Il s'en acquitta d'ailleurs avec

plaisir, car Mariana avait su capter la confiance du diplomate ; cela avait été facile, madame Vernier, avec son génie de l'hypocrisie et de la dissimulation, s'était évertuée à persuader Firmin qu'elle le considérait comme un des plus grands hommes d'État modernes.

Cette appréciation avait chatouillé si délicieusement la vanité de M. de Saint-Hyrieix qu'il avait fait preuve de son amabilité la plus raffinée chaque fois qu'il s'était trouvé avec la petite-cousine de sa femme.

11 accueillit donc madame Vernier avec une grande affabilité, où il entrait un grain de protection hautaine.

Après les premiers compliments échangés, il apprit à ^lariana que ses cousines étaient sorties en compagnie de M. de Kerlor.

Mariana répondit en souriant :

— Georges ne laisse jamais sa femme sortir seule; vous êtes plus confiant, vous, mon cher monsieur de Saint-Hyrieix.

Firmin riposta :

— M. Paul Yernier l'est autant que moi.

— Jlon mari travaille.

— Et quel chef-d'œuvre prépare-t-il, notre Michel-Ange? Saint-Hyrieix avait un peu pincé les lèvres en parlant du sculpteur,

qu'il tenait pour un gentil garçon, mais enfin pour un homme maniant de vagues outils destinés à tailler de la pierre ou du marbre, et par conséquent occupant une infime place sur l'échelle sociale dont Saint-Hyrieix occupait le sommet.

Mariana était constamment agacée par la morgue du diplomate, elle était en outre assez vindicative, il est superQu de l'ajouter.

Elle avait toujours sur le cœur l'impertinence de Firmin, lorsque, à Kernéis, madame Vernier s'était excusée de ne pas recevoir ses hôtes avec tout le luxe nécessaire. Saint-Hyrieix, que son état aurait dû prémunir contre une étourderie de langage, avait eu pourtant une réplique malheureuse autant que banale; il s'était écrié :

— Bah ! à la campagne !

Mariana ne lui pardonnait pas cette innocente réflexion; mais il entrait dans les vues de la jolie fille de capter la confiance et la sympathie du diplomate, afin d'en user, d'en abuser môme, le cas échéant.

Sa phrase de début était grosse d'intentions; mais Firmin n'y avait attaché aucune importance.

H reprit :

— Mais si votre Phidias travaille, croyez-vous que je reste inactif ?

— Non certes, vous êtes un homme très occupé... Mon cousin Georges est moins laborieux que vous; aussi lui est-il permis de toujours faire la cour à sa femme.

Firmin soupira :

— Je lui envie ce privilège, dit-il; mais je me rattraperai quand madame de Saint-IIyrieix sera ambassadrice.

— Vous avez raison;... Carmen sait bien que vous serez appelé aux plus liantes destinées et je suis persuadée qu'elle vous rend entièrement justice... Ah! en vous épousant elle a réalisé un beau rêve!

M. de Saint-Hyrieix parut être de cet avis et il sut un gré infini à Mariana de ses flatteuses paroles. Aussi renonça-t-il à prodiguer à Paul Vcrnier les noms des illustres sculpteurs des temps passés, ironie qu'il trouvait pourtant extraordinairement spirituelle.

Il s'écria d'un ton alTectueux :

— Et vous, chère enfant, toujours heureuse?

— Toujours!... Vous savez que je ne suis pas très ambitieuse.

— Cependant, j'espère que Paul arrivera à se faire une situation enviable et qu'il vous entourera de tout le bien-être auquel vous étiez habituée à Kerlor.

Elle répondit :

— Je souhaite ardemment qu'il devienne un grand artiste, mais c'est pour lui... J'aime sincèrement mon mari, moi.

— Je n'en doute pas... Toutefois, il est votre obligé. Elle repartit toujours souriante :

— Je ne lui ai pourtant apporté aucune dot.

— Votre nom suffisait.

— Paul n'est pas un ingrat ; il me le prouve chaque jour en se montrant le meilleur des époux... Je suis très touchée de la reconnaissance qu'il ne cesse de me manifester de la façon la plus délicate... Cela réconforte de voir que tout le monde ne se marie pas par intérêt.

L'allusion, si transparente qu'elle fût, ne porta pas le moins du monde.

Mariana ne s'illusionnait point d'ailleurs à ce sujet; ellene comptait sur aucun efl'et immédiat; ce qu'elle voulait, répétons-le, c'était planter des jalons pour- l'avenir.

Elle reprit, comme si elle avait à se faire pardonner d'abuser des instanls de M. de Saint-Hyrieix :

— Mais vous alliez sortir.

— Je me disposais à me rendre au ministère.

— Votre temps est précieux... Je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi.

Saint-Hyrieix eut un geste de courtoisie.

— Si je savais, continua madame Vernier, que ces dames ne tardent pas trop à rentrer, je les attendrais.

— Ma foi, répondit le diplomate, je crois que vous aurez des chances de les voir... La bonne comtesse est avec elles, et vous savez qu'elle n'aime

pas les longues promenades... Installez-vous au piano de Carmen... Vous y trouverez de nouvelles partitions.

— Grand merci ! Monsieur de Saint-Uyrieix, vous êtes le plus aimable dos hommes ; mais je vais aller embrasser M. Jean de Kerlor, à moins qu'il ne soit sorti, lui aussi?

— Non, mon petit neveu est resté chez lui; vous le trouverez avec sa nourrice.

— Eh bien ! fit Mariana d'une voix gaie, je vais présenter mes respects à M. Jean, puisque c'est son jour de réception.

M. de Saint-Hyrieix lui tendit la main et la pria de ne pas lui en vouloir s'il était forcé de s'absenter.

Il partit.

Mariana le regarda s'éloigner ; son visage reprit une expression sarcaslique; elle secoua sa jolie tète.

— Mon pauvre cousin, murmura-t-elle, vous en êtes encore à la période oîi l'on a des yeux pour ne rien voir et des oreilles pour ne rien entendre.

Cette image, évangélique seulement dans la forme, lui inspira une autre réflexion qui ne sortait pas du même ordre d'idées :

— Après tout, ajouta-t-elle, cet excellent Firmin me paraît rentrer dans la catégorie de ces gens à qui le royaume des cieux appartiendra...

Sur cette dernière parabole, elle s'engagea dans la galerie du premier étage, qui permettait de passer dans l'hôtel contigu.

Ce n'était pas Jean de Kerlor qu'elle voulait voir, malgré son atîectation de tendresse pour l'enfant, lorsqu'elle en avait parlé devant M. de Saint- Hyrieix; c'était Pélagie Crépin.

Depuis la dernière visite de la femme de charge, visite interrompue par l'arrivée de M. Silverstein, Mariana s'était demandé plus d'une fois ce que pouvaient signifier les réticences de Pélagie.

Puisque Carmen et Hélène étaient absentes, l'occasion était bonne pour s'entretenir avec cette femme, et madame V'ernier allait en profiter.

Ce n'était pas en vain que Mariana avait placé la parente de Monique Aubierge chez les Kerlor. Elle avait lu tout de suite dans les yeux chafouins de la veuve un esprit de dissimulation cafarde et de papelardise sournoise, dont elle comptait jouer, le moment venu. Mariana, servie par sa haine implacable, pressentait que cette créature servirait ses desseins.

Il était possible qu'elle n'arrivât pas à s'en faire la complice active qu'elle souhaitait, car Pélagie Crépin restait cauteleuse et avisée, mais ce qu'il y avait de certain, c'est que la femme de charge révélerait à Mariana tout ce qui se passait dans le ménage des Kerlor.

Madame Vernier saurait ainsi de quel côté manœuvrer.

II avait eu un coup d'œil canaille quand il avait vu monter la voyageuse. (Page 479.)

Pélagie, qui avait vu Mariana entrer chez Saint-Hyrieix, attendait la femme du sculpteur.

— Eh bien! fit celle-ci, il me semble que vous me négligez, Pélagie... Vous m'aviez promis de revenir prochainement rue Cassini et je vous ai attendue en vain.

— Ah! madame, répliqua la veuve Crépin, de sa voix aigre et prudente de dévote qui craint d'éveiller les échos du temple, je ne suis pas maîtresse de mes actes.

— Vous avez eu un surcroît de besogne?

— C'est-à-dire, madame Vernier, que je ne sais plus où donner de la tête.

— Qu'est-il donc survenu?

Pélagie Crépin jeta à droite et à gauche le regard des serviteurs qui s'apprêtent à dire du mal de leurs maîtres et qui tremblent d'être surpris. La curiosité de Mariana s'accrut.

— Tout va de mal en pis dans cette maison, prononça la veuve du greffier.

— Vraiment?

— Madame Georges de Kerlor me rend la vie insupportable.

— Et pourquoi?

— Je n'en sais rien... Tout au plus m'est-il permis de présumer que madame de Kerlor a des embarras d'argent.

Mariana réprima un mouvement de satisfaction.

Le coup porté par Ronan-Guinec était donc plus sérieux qu'on n'avait affecté de le croire. On avait pu l'atténuer, mais en usant probablement d'expédients.

— Ensuite, poursuivit Pélagie, je trouve que madame de Saint-Hyrieix a des allures bien étranges.

— Expliquez-vous! dit Mariana, qui frémissait .de joie à la pensée qu'elle allait entendre des révélations qui pourraient servir sa vengeance.

Pélagie hésita.

— Vous comprenez, dit-elle, que je ne puis prononcer sur de simples indices.

— Vous en avez donc ?

— Je ne veux pas sortir des bornes de la discrétion.

— Vous savez bien que ce que vous me confierez restera entre nous.

— Oui, mais... Enfin, contentez-vous de savoir, ma chère madame Vernier, que j'étais arrivée à ne plus pouvoir surmonter mes scrupules d'honnête femme...

— Est-ce possible?

— Ecœurée devoir ce qui se passait, j'ai voulu partir.

— C'est à ce point !

— La comtesse douairière m'a suppliée de rester à mon poste, et j'ai eu la faiblesse d'y consentir.

— Vous avez donc surpris...

— Ah! madame! Je vous dis qu'il se passe ici des choses extraordinaires.

— Vous m'effrayez, madame Crépin, vous m'attristez surtout... J'ai pour M. de Kerlor et M. de Saint-IIyrieix la plus grande afTection... Ne pourrait-on les avertir?

— Pour cela, il faudrait des faits précis.

— Et vous n'avez encore que des présomptions ?

— .l'espère être bientôt fixée.

— Alors, chère madame Crépin, vous m'avertirez tout de suite.

— Je vous le promets.

— Et moi, je vous assure que je saurai récompenser votre dévouement. Le bruit d'une voiture se fit entendre.

— Les voici! murmura Pélagie ; séparons-nous... Observez la physionomie de madame de Saint-Hyrieix et voyez si c'est la figure d'une femme qui a la conscience tranquille.

— Mais madame de Kerlor...

— Madame de Kerlor passe son temps à conférer secrètement avec sa belle-sœur... J'ai surpris quelques mots.

— Lesquels?

— Plus tard vous le saurez, si mes soupçons sont fondés... A bientôt, madame Vernier.

— Venez me voir demain... Je veux que vous dissipiez mes alarmes ou que vous complétiez vos confidences.

— Je ferai mon possible.

Elles échangèrent une poignée de main, le regard de Mariana brillait; un sourire cruel découvrait ses dénis déjeune tigresse.

Madame Crépin, ses yeux gris renfoncés, était redevenue impassible.

Elle se sentait soutenue par Mariana et entrevoyait la possibilité de faire payer cher à madame de Saint-Hyrieix l'aflVont dont nos lecteurs se souviennent.

Pélagie Crépin possédait au plus haut degré l'art délicat, mais plus répandu qu'on ne le croit, d'espionner ses maîtres.

Elle apparaissait au moment où on l'attendait le moins, prétextant d'un renseignement touchant son service.

Elle glissait sur le parquet comme un spectre, grâce à ses chaussures de feutre, et avait une façon étonnante de surgir derrière une portière, un meuble, un rideau soulevé.

Elle s'excusait doucement, paraissait toujours prête à battre en retraite, mais son œil acéré surprenait bien des jeux de physionomie, et son imagination faisait le reste.

Il est vrai qu'elle avait entendu quelques paroles, qui lui avaient paru' très énigmaliques tout d'abord; puis en y rélléchissant, fortement intriguée, elle avait entrevu, encore très fugitivement, que madame de Saint-Hyrieix et madame de Kerlor se communiquaient des choses bien intimes

Elle avait remarqué surtout que l'attitude des deux femmes n'était plus la même devant leurs maris.

Pélagie Crépin n'en était encore qu'à la p(^riode d'induction, mais elle se sentait sur la piste d'un secret.

Enfin, on comprend bien que cette femme, dont nous savons Tàpreté à la curée, n'agissait pas dans l'ombre uniquement pour satisfaire sa rancune.

Elle ne ressemblait pas du tout à Mariana sous ce rapport et son animadversion était limitée, car son amour-propre s'ell'açait toujours devant ses intérêts.

Carmen l'avait quelque peu injuriée et Pélagie lui en conservait un vit' ressentiment de bigote, mais elle en voulait bien plus à Hélène, qui avait mis un frein aux bénéfices illicites de la femme de charge.

En se confiant à madame Vernier, le but de Pélagie, dont la perception était parfois singulièrement aiguë, était de profiter d'abord des générosités de la femme de l'artiste et ensuite d'obtenir de précieux renseignements touchant les évolutions de ses « modestes économies ». Cette vieille femme au front d'ivoire, aux lèvres exsangues, au menton pointu, affectant la plus grande sérénité d'âme, avait un tempérament effréné de tripoteuse.

Aussi, avant de quitter Mariana, Pélagie murmura:

— Demandez donc à M. Silverstein ce qu'il pense du nouvel emprunt valaque.

Mariana répondit :

— Je le lui demanderai... Il est possible que je le voie aujourd'hui.

— On m'a assuré que c'était une affaire de premier ordre... Or, comme les indications que vous m'avez fournies le mois dernier sur le Sud Brésilien étaient excellentes...

— Oui, dit négligemment Mariana, nous avons réalisé quelques petits bénéfices...

Madame Yernier s'éloigna, laissant Pélagie Crépin supputer ses gains en perspective.

Jamais la veuve du greffier ne s'était vue aussi près de la fortune; si rouée qu'elle fût, cette mégère doucereuse redevenait d'une naïveté extraordinaire, comme tous les spéculateurs des deux sexes, quand on fait miroiter à leurs yeux égarés la possibilité de jouer à coup sur.

Pélagie Crépin prétendait pourtant qu'elle n'avait aucun goût pour les affaires, car elle était détachée des biens de ce monde; mais elle pensait à son cher neveu Prosper, et elle voulait que le pauvre enfant ne fût pas dépourvu de ressources.

Mariana se dirigea rapidement vers la chambre d'Annette Kerjean.

La nourrice tenait le jeune Kerlor sur ses genoux et lui tenait un discours des plus pathétiques en bas-breton, pendant que l'enfant s'amusait beaucoup à tirer les longues boucles d'oreille de sa maman nourricière.

Madame Vernier se montra très tendre et très émue :

— Cher petit! dit-elle, comme il ressemble à son papa.

Elle prit l'enfant des bras d'Annette et l'embrassa avec une touchante effusion.

Elle fut surprise ainsi par Hélène, qui, descendue de voiture, s'était empressée d'aller voir son fils.

Georges arriva bientôt, donnant le bras à la douairière ; Carmen fermait la marche.

Ce petit effet de sentimentalisme préparé par Mariana obtint donc un plein succès.

Seule, Carmen fronça les sourcils et se rendit compte de la démonstration exagérée de sa petite-cousine.

Hélène reçut Mariana avec beaucoup d'affabilité et Georges se montra très aimable.

La bonne maman de Kerlor fut la plus attendrie. Cependant madame Vernier regardait longuement Carmen; elle fut frappée en voyant les changements qui s'étaient opérés chez sa cousine depuis quelques jours.

Pélagie Crépin avait raison; pour Mariana, qui connaissait si bien Carmen, il était évident que madame de Saint-Hyrieix était sous le coup de graves préoccupations.

Madame Vernier aurait pu attribuera un malaise physique la pâleur et les yeux fatigués de Carmen, mais jamais la sœur de Georges n'avait éprouvé la moindre indisposition.

En outre sa parole était plus saccadée qu'à l'ordinaire, ses mouvements plus nerveux, ses lèvres se contractaient involontairement.

Au cours de la conversation, dans laquelle il fut beaucoup question des travaux de Paul, ie sa réputation, de ses espérances légitimes, madame ■Vernier lança cette phrase :

— Vous savez que M. Robert d'Alboize est à Paris.

Carmen n'eut aucun tressaillement, car il était visible qu'elle avait remarqué l'inquisition du regard de sa cousine et qu'elle se tenait sur ses gardes, mais Hélène ne put réprimer un léger mouvement, qui n'échappa point à Mariana, sans lui fournir encore pourtant le moindre indice.

Ce fut Carmen qui répliqua :

— M. de Saint-Hyrieix, avec qui tu t'es entretenue en nous attendant, ne t'a donc pas dit que nous avions vu le capitaine?

— Non... Il aura oublié... M. d'Alboize dîne avec nous ce soir. Georges s'écria :

— Présentez-lui, ma chère Mariana, toutes mes amitiés, et ajoutez que nous serons très heureux de lui serrer la main.

— Il quitte Paris à dix heures quarante-cinq, répliqua Mariana.

— Il retourne à Bourges ?

— Oui.

— Mais comment se fait-il qu'il ne soit pas venu nous rendre visite ? Hélène répondit :

— M. d'Alboize a pu se présenter aujourd'hui en notre absence.

— Ah! je regrette bien de n'avoir pas été là... Madame Vernier se chargera de nous excuser.

L'entretien se prolongea pendant un quart d'heure encore, et Mariana s'apprêta à prendre congé de ses parents.

— Je vous demande pardon, dit-elle, j'ai promis à madame Silverstein d'assister à son five o'clock

La comtesse douairière répondit :

— Vous êtes en excellents termes avec cette personne.

— Mais oui, son mari est plein d'attentions pour Paul, qui vient d'achever la décoration sculpturale de l'hôtel du Parc Monceau ; madame Silverstein m'accable de protestations d'amitié... Ce sont des gens charmants.

— Ils donnent des fêtes splendides, répliqua Georges, qui avait assisté à l'une d'elles avec sa femme.

Le comte ajouta en hochant la tête et en souriant amèrement :

— Il est vrai que nous avons connu un autre financier, qui se montrait également très fastueux, ce qui ne l'a pas empêché de...

— A quoi bon rappeler ces souvenirs ? interrompit indulgemment Hélène.

Mariana poursuivit :

— M. Silverstein a raconté à mon mari comment ce Ronan-Guinec, car c'est à lui que vous faites allusion, n'est-ce pas? — exerçait son métier... Ce garçon avait littéralement perdu la tête... Bon nombre de ses anciens clients sont revenus à Silverstein et ils ont pu panser leurs blessures ; c'est que celui-là est réellement un homme de tout premier ordre et que sa situatioa est inattaquable.

En prononçant ces mots, Mariana eut une idée aussi folle que diabolique, qui peut se traduire ainsi :

« Ce serait amusant si mon cousin de Kerlor s'embarquait dans une nouvelle galère, et cela grâce à moi... Non ! ce n'est pas possible, attendu que Silverstein ne lèvera jamais le pied... Du reste je l'espère bien. »

Madame Vernier embrassa ses cousines, voulut donner un dernier baiser àFanfan et partit. Dans la rue, elle prit un fiacre et donna l'adresse de la rue de Téhéran.

Quand elle fut installée sur les humbles coussins de la voiture, madame Vernier eut un geste de mauvaise humeur.

Ce véhicule était infect. Il conservait les empreintes, les odeurs, la

poussière des voyageurs qui en avaient usé avant elle. Cela soulevait le cœur.

Cet automédon était-il assez peuple, avec son carrickélimé, son chapeau bossue et sa trogne écarlate?

Il avait eu un coup d'oeil canaille quand il avait vu monter la voyageuse.

Madame Vernier s'exaspéra. Elle songeait que si elle avait eu plus de patience, si elle avait tenu tête à Carmen de Kerlor, quand celle-ci avait prétendu insolemment que Mariana ne pouvait épouser Georges, qui sait ce qui se serait produit?

Il était certain, en tout état de cause, que mademoiselle de Penhoët ne fût pas entrée au château.

Le reste était-il donc si difficile à obtenir pour Mariana, qui connaissait l'esprit enthousiaste et l'imagination prompte à s'enflammer de son cousin de Kerlor ?

Après la scène du braconnier, alors que Mariana avait cru réellement risquer sa vie pour préserver celle du jeune homme, celui-ci avait contracté une dette envers mademoiselle de Sainclair et il eût cherché à l'acquitter promptement.

A quelle aberration Mariana avait-elle cédé en quittant aussi précipitamment le château?

Elle trépigna rageusement l'humble paillasson de son véhicule. Elle eut plus que jamais la conviction qu'elle avait manqué sa vie. Sa pénétration avait été en défaut.

Elle s'était laissé jouer par Carmen, qui l'avait humiliée de la plus sanglante façon.

Oh! cette Carmen! qui était responsable des premiers déboires de Mariana, quand donc serait-elle châtiée de son outrecuidance et de son insolent orgueil?

C'était Carmen et Hélène que Mariana voulait atteindre; certainement, si on lui avait im|)osé un choix entre ses deux victimes, c'est Hélène qu'elle aurait préférée, car celle-ci lui avait volé son bien, mais Carmen dans un autre ordre d'idées n'était-elle pas plus coupable?

En somme, cette fille de rien, cette intrigante, cette Hélène de Penhoët, ne connaissait pas Mariana, tandis que Carmen de Kerlor savait que la vieille comtesse considérait mademoiselle de Sainclair comme son troisième enfant.

Mariana fit appel à sa mémoire et récapitula les insinuations de Pélagie Crépin; elle ferma les yeux pour mieux revoir le visage tourmenté de madame de Saint-Hyrieix, tel qu'il lui était apparu tout à l'heure.

Décidément, la femme de charge n'avait pas rêvé tout éveillée; il y aval** quelque chose ; mais quoi ?

480 LES DEUX GOSSEi.

Madame Paul Vcinier chercha; plusieurs hypothèses se présentèrent à son esprit; aucune ne lui parut mériter un sérieux examen.

Elle fut contrariée d'avoir laissé à la femme de charge le soin d'observer les premiers symptômes du mal mystérieux qui commençait à dévorer madame de Saint-Hyrieix.

La dernière fois que Mariana avait embrassé Carmen, elle n'avait rien remarqué d'anormal.

Que s'était-il donc passé?

Saint-Hyrieix avec son adorable fatuité n" avait-il pas toutes les qualités requises pour devenir un mari prédestiné?

— Il a le physique de l'emploi ! s'écria Mariana dans un bel élan de perversité... D'abord, il est beaucoup plus vieux que Carmen... Jamais sa gravité outrée ne sera acceptée par ma cousine, qui est la personne la plus frivole que j'aie rencontrée.

Mariana fit un effort prodigieux pour concentrer ses idées sur ce point ; mais ses conclusions restèrent vagues. Elle s'obstina pourtant dans celte voie. Elle n'ignorait pas que Carmen, après la catastrophe du Crédit gênerai de rOuest, s'était résignée à contracter un mariage de raison.

Il était impossible que l'amour fût venu; tout protestait contre cette conclusion absurde. Saint-Hyrieix était froid, compassé, incapable de dégager la moindre étincelle.

Carmen était ardente, éperdument affectueuse, passionnée au suprême degré ; ces deux êtres n'étaient certainement pas faits l'un pour l'autre.

D'ailleurs, Saint-Hyrieix n'avait pas paru prodiguer un enthousiasme exagéré, tout à l'heure, quand il avait parlé de Carmen.

Il était évident qu'il conservait encore une confiance bénévole et que, dans la haute opinion qu'il gardait de lui-même, il était loin de prévoir des éventualités désobligeantes pour son amour-propre ; mais cet état d'âme n'était-il pas précisément celui des époux destinés à être trahis ?

Et Mariana conclut :

— Il est impossible que ma petite-cousine se soit résignée à cet horizon de bonheur; cela ne peut lui suffire... Cette vie protocolesque ne peut constituer son idéal... Elle n'a jamais aimé, elle n'aime pas, elle n'aimera jamais Firmin de Saint-Hyrieix.

Un éclair traversa le cerveau de madame Paul Vernier.

Il lui avait semblé qu'Hélène s'était quelque peu émue quand Mariana avait parlé de Robert d'Alboize.

Cependant, la jeune comtesse ne pouvait songer encore à tromper Georges.

Le comte de Kerlor était jeune, beau, séduisant; l'ascendant qu'il exerçait sur sa femme, surtout après la naissance d'un enfant, n'avait pas

Elle gravit un escalier aux marches de porphyre, à rampe en fer ouvragé. (Page 488.)

Gl. LtS CEUX GOSSES. 61

pris fin; cela se voyait dans le regard énamouré d'Hélène; elle était toujours sous l'influence des premiers baisers; ce ne serait que dans <iueli[ue temps que, la satiété aidant, elle subirait les exigences du caractère maternel qui la porteraient sans doute à marcher sur les traces de la marquise de Penhoët.

Mais les temps n'étaient pas encore venus.

Restait Carmen, qui ne ressentait aucune sympatliie pour Saint-Hyrieix, Carmen qui n'était pas mère, et ne subissait en aucune façon ce doux esclavage.

Mariana l'avait vue s'entretenir avec le bel officier qui s'appelait Robert d'Alboize, l'élégant danseur de l'ambassade russe; elle avait entendu celui-ci rendre un hommage éclatant à la beauté de mademoiselle de ' Kerlor, quelques jours avant que Mariana épousât Paul.

Qu'y aurait-il donc d'impossible à ce que Carmen et Robert se désirassent, en admettant qu'ils n'eussent pas encore noué de relations?

Comment se faisait-il que M. d'Alboize, profitant de son congé, rie se fût pas présenté chez Kerlor, puisqu'il était l'ami de Georges ?

Mariana cessa de contracter les sourcils ; elle tenait une piste ; elle ne s'était pas mis en vain l'esprit à la torture.

Dans la soirée, elle allait traîtreu^;ement interroger Robert ; elle verrait bien s'il resterait impénétrable.

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