‹ Les deux gossesChapitre 28 sur 56 · EXASPÉRATION · texte numérisé non relu

EXASPÉRATION

En attendant, madame Paul Vernier se morfondait dans cette voiture dont le cheval marchait avec une lenteur désespérante.

Sa mauvaise humeur était maintenant à l'adresse de son mari, qui n'avait pas encore trouvé le moyen d'offrir un équipage à sa femme.

A entendre Paul, quand il avait risqué sa première déclaration dans l'église Saint-Louis, il devait devenir tout de suite célèbre ; il aurait la réputation et la fortune ; il ferait de sa femme une des reines de Paris ; tout cela se traduisait aujourd'hui par des déceptions sans nombre, déceptions qui avaient lassé Mariana au point qu'elle avait pris la résolution de modifier radicalement sa vie, ainsi que nous allons bientôt le voir.

Madame Vernier, dont la patience n'était pas la vertu dominante, avait fini par s'exaspérer. Elle avait jeté un regard de dédain sur son modeste intérieur et s'était irritée contre elle-même d'avoir pensé pouvoir vivre plus longtemps dans un pareil milieu.

Toutes ses ambilions malsaines, toutes ses convoitises étaient revenues; elle se révoltait contre le sort.

Puisque les circonstances ne lui avaient pas permis d'occuper la place pour laquelle sa naissance, son éducation et sa beauté troublante la désignaient, elle saurait faire violence à la destinée.

Elle possédait ce luxe qu'elle avait toujours rêvé et sans lequel il lui était impossible de vivre désormais.

Elle n'était pas femme à s'embarrasser plus longtemps de préjugés aussi encombrants que ridicules; elle voulait la fin et les moyens.

L'élégance et la distinction qu'elle s'attribuait libéralement, ne lui permettaient plus de se heurter aux mesquines obligations de la vie bourgeoise.

Elle aussi, à son tour, porterait des toilettes qui feraient sensation.

Elle n'avait qu'un mot à dire pour cela ; elle reprendrait son rang sans que personne, pas même son mari, sût comment sa position avait radicalement changé.

C'était en vain qu'elle avait cru légitimement occuper cette place enviée. Elle avait assisté aux fêtes données par Silverstein ; chaque fois, elle en était revenue avec une humiliation de plus. Tout Paris, le Tout Paris qui se pressait dans ces salons dorés, avait vu qu'elle était pauvre, on avait vu qu'elle dépendait uniquement de ce garçon qui continuait à s'illusionner au point de croire que son talent lui assurait ime considération quelconque.

Il ne devinait rien, ne comprenait rien, ce Paul Vernier, avec ses airs ins|iirés, son aveugle confiance en l'avenir.

Mariana s'était lourdement trompée en l'épousant.

Il n'avait pas le tempérament, l'esprit d'intrigue, le constant souci de la réclame qui font les artistes à la mode.

Avait-il réellement du talent? Sa femme commençait à en douter.

Elle le rendait responsable de toutes ses propres déceptions; chaque fois qu'elle avait laissé un lambeau de vanité, chaque fois qu'une de ses fibres saignait, elle l'accusait de l'avoir exposée à de tels affronts.

Un soir, au milieu d'une fête, une grande dame, qui s'était montrée charmante, avait dit à Mariana :

— Ma sœur vient de partir, elle a pris ma voiture ; je vais être forcée de me contenter d'un char numéroté pour rentrer chez moi... N'est-ce pas lamentable ?

Et la grande dame avait eu un adorable sourire, s'amusant beaucoup de l'aventure. Elle avait ajouté :

— Youlez-vous me permettre de vous accompagner chez vous ?

Elle avait dit cela avec beaucoup de bonne grâce, comme une mondaine

sachant bien que le sculpteur n'avait pas de coupé qui l'attendait à la porte, et qui tenait à faire preuve d'une affabilité sincère, malgré son ton enjoué. Mariana avait cru que cette patricienne ne cherchait qu'à l'humilier ; mais Paul, présent à l'entretien, avait accepté l'offre avec beaucoup de rondeur, c'est-à-dire sans le moindre embarras, heureux d'une marque de sympathie qui n'avait l'ien de banal.

Madame Vernier, après avoir fait des efforts pour se contraindre, s'était confondue en remerciements et avait acquiescé à son tour.

Sous la porte cochère, Mariana avait vu le tableau mouvementé du départ.

Elle avait entendu les domestiques crier :

— Les gens de madame la duchesse... de madame la marquise... de madame la comtesse...

Et dans l'obscurité de la rue, les lanternes des équipages avaient troué les ténèbres.

Les aristocratiques invitées pai'aissaient, frileusement enveloppées de leur sortie àe bal, de leurs dentelles, de leurs fourrures, qui laissaient entrevoirie costume étincelant recouvert à la hâte.

Le valet de pied ouvrait la portière; la grande dame s'engouffrait dans la voiture; sur le siège, un cocher galonné attendait très grave l'ordre du départ, que lui transmettait Je domestique en remontant lestement sur son siège, découvrant sa botte à revers sous sa lourde redingote de drap gris.

Dans ce désordre, plutôt apparent que réel, les frais minois avaient un cachet délicieux; les diamants brillaient aux oreilles, presque autant que les jolis yeux animés encore par le plaisir de la fêle.

Les hommes, plus calmes, engoncés dans leur pardessus ouaté, semblaient satisfaits de reconduire leur compagne à qui ils avaient procuré quelques heures de joie.

Mariana se mordait les lèvres et se crispait les poignets.

Elle pensait à ce moment à Hélène de Kerlor qui possédait toutes ces jouissances raffinées.

Elle se la représentait dans une exquise toilette, parée de ses joyaux de famille, accompagnée de Georges, qui, lui aussi, portait sur sa physionomie toutes les intimes satisfactions.

Cette vision exaspérait la descendante de lamulàtresse Aurore. Et pourtant Paul Vernier avait persuadé à sa temme que, dans le grand courant égalitaire qui caractérisait l'époque, on ne ferait pas attention aux différences de condition.

Mariana avait longuement hésité avant de se décider à pénétrer dans les opulents salons de Silverstein.

Elle avait présenté une foule d'objections, bien que ce fût elle qui eût

primitivement suggéré à Paul d'accepter l'invitation tic son protecteur. Le sculpteur avait tout de suite dit à sa femme de se faire faire une toilette ciiez un grand couturier.

— Une robe, bien... Mais, je n'ai pas de bijoux, avait-elle objecté ensuite. Pas même un collier... Pas môme un bracelet présentable!

Sur ce point, Paul Vernier s'était montré un peu embarrassé, hésitant à s'engager pour une somme considérable chez le bijoutier, en admettant qu'il en trouvât un qui voulût bien lui faire crédit.

Mariana s'était écriée qu'il était bien regrettable de rencontrer des obstacles à chaque pas, quand on voulait répondre à une aimable invitation.

— Ma foi, avait répliqué Paul avec sa simplicité bonne enfant, à ta place, tune sais pas ce que je ferais?...

— Non.

— Je demanderais tranquillement à madame de Kerlor de me prêter... Mariana, furibonde, l'avait interrompu, sans qu'il s'expliquât bien le

motif d'une pareille animation.

— Jamais... Leschosesne se passent pas ainsi dans noire monde... Vous vous imaginez toujours que l'existence est un chapitre de la 17e de Bohême... C'est inconcevable, ma parole d'honneur.

Paul, très contrit, s'était excusé d'avoir une idée que sa femme qualiDait de saugrenue.

Il avait répliqué pacifiquement et loyalement :

— Alors, n'allons pas à cette réception.

— C'est cela! s'était écrié Mariana, d'un ton très revèche ; il suffit que je puisse avoir par hasard un plaisir pour que vous cherchiez à m'en priver.

Le sculpteur tressaillit, il savait sa femme un peu capricieuse, un peu inégale d humeur ; il supportait ses fantaisies en souriant, trouvant un charme de plus à sa physionomie lorsqu'elle s'animait ainsi ; mais, cette fois, il ne s'agissait plus d'une boutade ; il répondit attristé ;

— Ma chère amie, vous me faites beaucoup de peine... C'est la première fois que vos récriminations ont ce caractère amer et agressif... Ne vous montrez-vous pas injuste envers moi?

— Mon Dieu, répliqua Mariana, cliangeant de ton, comme vous êtes susceptible aujourd'hui.

Le nuage n'avait pas tardé à se dissiper.

Quand la grande dame avait ofTert à Paul et à Mariana de les reconduire, elle avait posé cette question bien naturelle :

— Où demeurez-vous ?

Ce fut Paul qui répondit :

— Rue Cassini. Derrière l'Observatoire 1

Madame Vernier, très contrariée d'avouer qu'elle habitait un quartier si excentrique, s'était empressée d'ajouter :

— C'est bien loin, mais nous comptons déménager.

— Pourquoi? rectifia Paul... Je me plais beaucoup dans cette demeure spacieuse... J'y travaille fort à l'aise.

Il avait fallu que Mariana dissimulât son irritation, d'autant plus que leur compagne, avec l'affabilité des personnes de boùne compagnie, avait abondé dans le sens de l'artiste.

Presque chaque jour, la vanité de madame Vernier recevait ainsi une nouvelle atteinte; elle était hors d'elle-même en attribuant ces froissements intimes à l'obscurité, et à la situation humble de son mari.

Pendant que Mariana faisait des prodiges d'imagination pour voiler sa modeste condition, Mme Georges de Kerlor triomphait sans le moindre effort.

Hélène avait une voiture à elle, des toilettes splendides, des bijoux du plus grand prix.

M. de Kerlor accordait à sa femme tout ce qu'elle désirait, malgré la brèche creusée dans le patrimoine de la famille à la suite de la déconfiture de RonanGuinec.

La jeune comtesse était adulée, encensée, fêtée par tout le monde.

Ce bonheur, qui semblait durable, n'élait-il pas une perpétuelle insulte à l'adresse de Mariana?

Est-ce que sa petite-cousine par alliance l'humilierait longtemps encore?

Une terrible expression de haine éclatait dans ses yeux.

Avant tout, Mariana se jurait de sortir par n'importe quel moyen de cette affligeante médiocrité.

Elle en avait l'occasion après l'avoir désespérément cherchée, et encore, ce n'était pas précisément son mari qui la lui fournirait.

Non seulement madame Vernier rêvait le luxe le plus éclatant, mais elle se persuadait qu'en changeant de position, elle aurait plus de facilités pour suivre son œuvre ténébreuse de vengeance contre Hélène et Carmen.

Sa résolution était donc irrévocable ; voulant la fin, le choix des moyens ne lui répugnait déjà plus ; la phase des préjugés et des scrupules était déjà passée. Elle avait marché bien vite, madame Paul Vernier, née Saiuclair dans la voie tortueuse qui conduit à la chute.

Peut-être, au dernier moment. Mariana aurait-elle un mouvement instinctif et machinal de recul; nous serons bientôt édifiés à ce sujet.

Une chose la froissait plus particulièrement : dans les réunions mondaines qu'elle avait illustrées de sa présence, elle s'était d'abord sentie en état d'infériorité, à un point de vue spécial.

LKS DEUX GOSSES.

Les femmes (iircUe reaconirait avaient un cachet de [jurisianismc aigu qui lui manijuait.

Malgré ses prétentions, clic se sentait provinciale et guindée dans ce milieu élégant, et il lui semblait que sa propre opinion était partagée par bon nombre d'invités.

La haute vie brestoise, dont le jeune Gaétan de Keralouët était l'arbitre, du côté masculin, — du côté féminin, on n'était pas fixé, il y ;.vait compétition — ne ressemblait que de très loin à la brillante et spirituelle existence parisienne.

Gr, madame de Kerlor et madame de Sainl-IIyrieix n'éprouvaient aucune gêne dans n'importe quel salon.

Etait-ce donc leur fortune qui leur donnait cette présomptueuse assurance, alors que Mariana ne pouvait se défendre d'une certaine gaucherie?

Mariana s'était dit :

— Puisque la richesse donne une telle assurance, je serai riche.

Madame Paul Vernier s'interrompit dans ses réilexions; la voiture avait stoppé ; elle était arrivée devant la maison de Silverstein.

Mariana descendit, paya l'automédon et s'engagea sous le vestibule.

Elle gravit un escalier aux marches de porphyre, à rampe en ii;r ouvragé, qui conduisait aux appartements de madame Silver.stein.

Un grand diable de laquais l'introduisit dans le salon de la maîtresse de céans.

Avant que la porte se fût discrètement refermée, Mariana jota un cri de surprise.

Au lieu de la nombreuse assemblée qu'elle croyait trouver réunie chez madame Silverstein, l'immense pièce était vide, ou du moins, une seule personne s y trouvait.

Pas de conversations animées, pas de rires perlés, pas de maîtresse de maison versant le thé en olîrant de délicieux petits gâteaux; Mariana porta la main à son front comme si elle se rendait subitement compte d'une erreur; elle avait dû confondre deux dates.

Mais avant qu'elle eût pu mettre un peu d'ordre dans ses idées brouillées, Silverstein, car c'était lui, avait été rapidement au-devant d'elle et, d'un grand geste enveloppant, lui avait pressé les mains en s'écriant :

— Bonjour, chère madame Vernier.

Mariana n'en croyait pas encore ses yeux.

— Voyons, murmura-t-elle en saluant le banquier, je me suis trompée. Silverstein joua la surprise.

— Vous n'avez pas été prévenue ? dit-il.

— De quoi ?

LES DKUX GOSSES.

Elle vit dans ces yeux ardents de si véhéments désirs qu'elle s'effraya. (Page 496.)

— Vous ne saviez pas que le cinq-à-sept de madame Silverstein était contremandé?

— Non.

— J'avais pourtant ordonné que l'on vous envoyât une dépêche... Les autres amies de ma femme ont été prévenues par le téléphone.

Madame Vernier eut une légère contraction ; le financier lui faisait sentir qu'elle ne possédait pas cette dernière invention du confortable, peu répandue pourtant à cette époque ; mais que d'autres possédaient.

Silverstein s'cxpliiiua :

— Ma femme a dû quitter Paris hier pur se rendre à Genève, où sa sœur, malcide, Ta fait demander... Je suis désolé de ce contre-temps.

Madame Yernier avait repris toute son assurance; elle regarda hardiment en face son interlocuteur et répliqua avec une expression d'incrédulité :

— Ètcs-vous bien sûr d'avoir pensé à m'avertir ?

— Ma foi!...

— La vérité, monsieur Silverstein!

Ce fut lui, à son tour, qui fixa sur elle ses yeux luisants.

— Je .vous attendais, réponJit-il franchement.

— Ainsi, ce voyage...

— N'a pas été inventé par moi pour les besoins de la cause, mais je suis heureux de pouvoir vous dire combien je suis charmé de vous voir seule.

— Vous me tenez un singulier discours.

Il poursuivit, sans tenir compte de la réplique :

— En vous demandant un entretien particulier, que votre gracieuseté ne m'eût pas refusé, je vous donnais le temps de réfléchir... J'ai préféré que vos impressions fussent spontanées... En somme, je n'ai pas agid'une façon trop incorrecte... Le hasard m'a servi; j'aurais eu mauvaise grâce de le contrarier

Déjà il avait avancé un fauteuil; madame Vernier s'était assise, simulant un trouble qu'elle n'éprouvait pas à ce degré et prenant une attitude plastique qui lui seyait fort bien.

Elle s'écria :

— Tout ceci me paraît très étrange, monsieur Silverstein, et si je vo. s écoute, c'est peut-être parce que je ne vous comprends pas bien.

— Yous savez pourtant, chère madame, que je suis votre ami...

— Et celui de mon mari?

Silverstein eut sur les lèvres une réflexion de parvenu touchant la différence qu'il y avait entre un millionnaire comme lui, qui faisait travailler un sculpteur, et cet artiste lui-môme ; mais il eut le tact de ne pas le risquer.

il répondit avec une nuance de raillerie condescendante :

— Pourquoi me parlez-vous de lui ?

Elle riposta :

— Parce que vous m'avez parlé de votre femme.

— Voulez-vous que nous laissions de côté les absents, puisqu'il est convenu qu'ils ont tort?

Mariana eut un geste évasif, comme une jolie femme tenant beaucoup à ne pas deviner de quoi il s'agit.

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Silvt'rstein reprit de sa voix gutturale, bien qu'il essayât de la rendre caressante.

— Notez que vous m'avez rappelé à mes devoirs en faisant allusion à madame Silversteiu et que je ne vous en garde nullement rancune.

— A la bonne heure !

— Voulez- vous me permettre de vous l'aire visiter ses appartements?

— Quelle idée?

— Vous verrez, ma chère madame Vernier, que votre très humble et très obéissant serviteur sait entourei' une jolie femme du luxe qui doit encadrer sa beauté.

— Je n'en doute pas.

— Il est vrai qu'une pierre précieuse brille par elle-même et que la façon dont elle est sertie n'ajoute rien à sa valeur...

— Ajoutez intrinsèque, dit Mariana avec une ironie très aristocratique... De cette façon vous n'abuserez pas du langage imagé et vous reprendrez celui qui vous est le plus familier.

Une moue plaisante se dessina sur les lèvres lippues de Silverstein.

— Vous n'aimez donc pas les compliments? fit-il.

— Je ressemble si peu aux femmes à qui vous les prodiguez.

— ■ Mais, prolesta le banquier, je ne me pose pas du tout en homme à bonnes fortunes. ■

— Vous avez voulu faire un mot, je crois, prononça madame Vernier avec l'intonation la plus impertinente du monde.

Le banquier eut un nouveau geste ellleurant ; les railleries dont le cinglait Mariana l'excitaient et le ravissaient d'une façon spéciale.

— Vous avez raison, poursuivit-il, non pas de m'attribuer de l'esprit... Je ne sais pas si j'en ai jamais eu, mais à coup sûr le vôtre éclipserait le mien... Vous avez raison en disant que vous ne ressemblez pas aux autres filles d'Eve... Vous êtes la perfection même, et si je me permets de vous en faire l'aveu, peut-être prématurément, c'est parce que je veux ignorer l'art des circonlocutions.

Madame Vernier resta déconcertée, bien qu'elle se crût préparée à tout.

Silverstein s'exprimait sans la moindre efl'ronterie ; au contraire, il tremblait un peu en pgirlant ; mais il s'était insensiblement rapproché d'elle.

Mariana, en voyant ce teint basané, qui portait eucore des traces suspectes d'afl'ections de la peau, ces yeux d'onyx, cette bouche épaisse, Mariana sentit un frisson de malaise lui parcourir tout le corps.

Enhardi par ce silence, Silverstein reprit avec une très franche désinvolture :

— Étes-vous réellement surprise de m'entendre vous parler ainsi ? Elle articula hautainoment :

— Je ne vous y ai nullement autorisé.

— Si j'avais dû attendre votre permission, j'aurais risqué de garder le silence toute ma vie.

— Cela eût mieux valu, monsieur.

En homme très pratique, possédant admirablement son éternel féminin, malgré ses modestes restrictions de tout à l'heure, il continuait à ne pas répliquer directement à madame Vernier.

Il savait qu'il aurait à subir la défense traditionnelle, qui permet, à l'heure de la capitulation, d'obtenir des conditions avantageuses.

Au début de l'entretien, il ignorait s'il réussirait; il s'était demandé avec une véritable anxiété s'il ne se tromperait pas lourdement; maintenant, il ne doutait plus ; son regard était déjà une prise de possession.

Du moment où madame Yernier ne s'était pas enfuie, c'est qu'elle ne se refusait pas à discuter.

Silverstein ne compromettrait pas ses résultats acquis par une hâte qui laisserait percer sa mauvaise éducation, souvent trop disposée à reparaître ; il y avait une grande part de sincérité dans les hommages qu'il avait rendus à Mariana: jamais il n'avait convoité avec tant de fougue passionnelle une femme aussi captivante.

Il avait eu de fort jolies maîtresses, mais aucune ne possédait cet attrait mystérieusement diabolique dont il attendait les plus originales sensations.

En la regardant avidement, il n'avait pas, comme devant une autre créature dont il entreprendrait la conquête,, le sentiment outrageant du viveur qui craint une désillusion et redoute la banalité de la chose déjà trop vue.

En outre, il était persuadé que cette femme n'avait pas encore trompé son mari.

Il eut un geste de contrition, poussa un profond soupir et murmura en se levant :

— Oui, j'aurais dû me taire... Je vous ai offensée, je le vois... Mon intention était pourtant de vous témoigner tous les égards que vous méritez... Jeune, belle, distinguée, vous ne me pardonnerez pas la folie que vous m'avez inspirée... Allons ! ne me gardez pas trop rancune; mais un homme comme moi ne prolonge pas outre mesure le marivaudage avec une femme comme vous.

Il salua Mariana.

Elle se leva à son tour, sa taille souple et ondulante avait des inQexions de liane.

Silverstein ajouta, lorsque la jeune iemme fut près de la porte :

— Le plus fâcheux de tout ceci, c'est que vous ne voudrez plus revenir chez moi et que je serai forcé de trouver un prétexte pour expliquer à ma femme pourquoi M. Vernier aura cessé ses visites.

Il conclut avec une bonhomie navrée :

— Ce sera bien dommage pour lui.

Mariana se retourna ; elle eut un haussement d'épaules d'une indulgence infinie ; son sourire garda quelque chose de méprisant, mais, peut-ôtre à cause de cette expression, il ensorcela littéralement le Crésus.

— Pourquoi vous calomniez-vous ainsi? demanda-t-elle... Vous n'auriez pas la bassesse de faire supporter à M. Vernier le beau courroux que j'ai seule motivé et dont j'accepte toutes les conséquences.

— Je n'éprouve pas de colère contre vous, répliqua Silverstein, se faisant très petit, très humble... et je vous demande en grâce de ne pas refuser la main que je vous tends.

Mariana hocha la tête, semblant prendre en pitié l'enfantillage du banquier qui s'était cru obligé de lui tenir les galants propos, de rigueur, paraît-il, quand un homme se trouve fortuitement seul avec une jolie femme.

— De sorte, reprit-elle, que vous ne tenez pas à ce que nous devenions ennemis jurés?

Silverstein leva les bras au ciel, comme s'il voulait prendre à témoin le dieu de ses pères, que toute la responsabilité d'une rupture n'incomberait qu'à Mariana.

Il répondit :

— Mais je suis prêt à faire tout ce que vous exigerez.

— Reconnaissez, monsieur Silverstein, que je me serais montrée beaucoup plus sévère si je n'avais fait la part de votre exagération coutumière, et si surtout je n'avais pour vous une très vive reconnaissance.

Le visage du banquier rayonna.

— Je ne suis pas habituée, poursuivit- elle avec des intonations de candeur, imitées à la perfection, à ce que l'on me prodigue des flatteries aussi hyperboliques... Généralement, on ne fait guère attention à moi... J'aurais beaucoup de mal à prendre au sérieux ces galanteries un peu osées, un peu brutales, que les mœurs faciles de la société moderne autorisent même dans les meilleurs mondes... Avant d'accepter le nom de M. Paul Vernier, on m'appelait mademoiselle de Sainclair.

Le serpent tentateur avec son admirable intuition des affaires, quel que fût le genre d'un marché, n'attendait plus que cette évocation des aïeux pour clore pratiquement la période du marchandage.

L'opération lui plaisait de plus en plus ; il la ferait. Dans son cerveau, parfaitement équihbré, la comptabilité s'établissait, très lumineuse, avec

le Doit et l'Avoir, ainsi qu'il sied à un homme qui ne reconnaît que la puissance des chiiïres.

Il reprit avec beaucoup de rondeur :

— Eh bien! soit, recevez toutes mes excuses, et jurons que nous sommes redevenus bons amis.

— Je le jure! fit gaîment madame Vernier, laissant tomber sa main dans celle de Silverstein.

Il appuya ses lèvres sur cette peau satinée; c'était la première privante, le premier attouchement, le premier contact direct, le premier pas dans la voie de la dépravation.

Mariana pâlit légèrement en comprenant qu'elle venait de donner des arrhes ; mais elle se raidit, déjà belle d'impudeur et de cynisme. Les préliminaires énervants n'avaient-ils pas assez duré?

— Eh bien ! reprit le banquier, avec l'intention évidente de mettre la logique de son côté, puisque tous les malentendus sont heureusement dissipés, vous ne refusez plus de visiter les appartements de ma femme.

— Vous y tenez donc absolument?

— Ne serait-ce pas la preuve que vous m'avez rendu toute votre confiance?

— Allons, soit! assentit Mariana, dont un petit rire découvrit les dents étincelantes de blancheur.

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