LE COLLIER
Mariana s'était promis de ne pas s'enthousiasmer devant le somptueux mobilier de la femme du banquier.
Elle devait garder le petit air supérieur d'une personne qui a vu et possédé de trop jolies choses pour prodiguer son admiration; de plus, elle s'attendait à voir certains objets qui lui permettraient d'exercer des critiques au point de vue du goût, du style, de l'entourage.
Madame Yernier ne se trompait pas sous ce dernier rapport.
Les meubles étaient d'une richese extravagante, et, trop souvent, assemblés avec une d>'plorable symétrie ; mais la femme du sculpteur fut trop éblouie pour se rappeler ses intentions.
Les tentures, les tapis, les rideaux bordés de dentelles les plus rares lui parurent superbes.
Ce qui miroita surtout à ses yeux, ce furent les innombrables verroteries que l'on voyait partout.
L'atavisme ne mentait pas ; madame Paul Vernier, toute de Sainclair
qu'elle fût née, avait gardé les prédilections de la mulâtresse Aurore pour tout ce qui étincelait.
Bibelots d'art ou pacotille, tout se confondait devant ses regards hypnotisés par ce qui reluisait quelque peu. Ce fut suitout dans le cabinet de toilette que Mariana subit plus encore la fascination du clinquant.
Les flacons en cristal irisé, les verres en Bohême, les cuvettes en porcelaine opaque, richement décorées, lui auraient fait pousser de petits cris d'allégresse si elle n'avait mordu ses lèvres minces.
Elle eut pourtant conscience de la puérilité de ses préférences; sa joie avait été impulsive. Elle en accusait les globules de sang noir qui bouillonnaient dans ses veints à de certains moments.
Elle parvint à se ressaisir avant que Silverstein remarquât ces singuliers emballements.
Ce fut raisonnablement qu'elle apprécia ce qui lui restait à voir : des Sèvres, des Saxes; une collection d'éventails et une foule de ces petits riens coûteux dont madame Silverstein encombrait ses consoles, ses cheminées ou ses crédences.
Un bahut en bois de rose à deux portes avec son dessus en marbre vert obtint un murmur ■ approbateur de madame Vernicr.
Les tableaux étaient plutôt rares, des copies d'ailleurs.
Il y avait une Flore caressée par Zéphir, des Jeunes filles faisant des offrandes à l'Amour et d'autres sujets à l'avenant.
Mais Mariana ne pouvait s'empêcher de trouver cet ensemble magnifique; cela amusait beaucoup Silverstein, qui avait, lui, des œuvres d'une réelle valeur dans les pièces qu'il s'était réservées.
Madame Vernier vit qu'il était six heures passées au cartel vieux bronze Louis XV.
Elle s'écria :
— Il faut que je me sauve!... J'ai du monde à dîner ce soir.
— Et vous demeurez loin, ajouta le banquier, sachant que ces mots porteraient.
Les yeux bleu sombre de Mariana reflétèrent en efl"et un vif sentiment d'ennui.
En reconduisant la visiteuse, Silverstein rencontra un domestique qui tenait un plateau de vermeil, chargé de lettres et de dépêches.
— Vous permettez? demanda le financier, un simple coup d'oeil.
En effet, il trouva tout de suite ce qu'il cherchait; c'était une dépêche de sa femme.
Il décacheta et lut tout haut:
« Marguerite beaucoup mienx. Attaque pas de suites. Reviens demain. » Silverstein parut enchanté :
— Ah ! fit-il, voilà qui me rassure... Après le cinq-à-sept je me demandais s'il ne faudrait pas décommander notre bal du 15.
Mariana répliqua :
— Vous ne pensez qu'aux fêtes... Vous voulez éclipser les traitants du temps les plus fastueux.
Il repartit :
— L'argent est si bête quand il est empilé ; il est si intelligent, au contraire, quand il roule...
Il reprit brusquement la main de Mariana.
— Ma chère enfant ! s'écria-t-il avec beaucoup de décision, vous avez visité le gynécée... Seriez-vous satisfaite si l'on vous disait que tout cela est à vous?
— Ne recommençons pas à plaisanter, fit-elle avec un mauvais rire.
— Il est inutile que je vous montre mes appartements particuliers.
— En effet.
— Ils vous intéresseraient peu... Et pourtant, je suis sûr que mon entresol de la rue d'Astorg ne vous laisserait pas insensible.
Mariana s'écria avec une indignation factice :
— Non!... Jamais... Malgré ce qui était convenu, vous recommencez... Il l'interrompit :
— Ma chère Mariana, fit-il à mi-voix.. . j'attendrai votre réponse jusqu'au bal dont je vous ai parlé... Vous avez huit jours pour méditer et prendre une résolution... Vous obtiendrez de moi tout ce que vous voudrez, car jamais je ne me suis senti attiré vers une femme avec cette irrésistible puissance...
Il eut un geste pour enlacer ce corps flexible comme une liane malgré ses proportions sculpturales de statue antique; elle l'évita, secouée par un long^ tressaillement ; elle vit dans ces yeux ardents de si véhéments désirs qu'elle s'efl'raya.
Elle n'aurait jamais cru que la physionomie d'un homme se transformerait à ce point.
— Adieu ! dit-elle, en s'enfuyant.
Mariana rentra rue Cassini un quart d'heure avant l'arrivée de Robert d'Alboize.
Le bon Vernier, en l'absence de sa femme, avait surveillé les apprêts du festin, entre deux coups d'ébauchoir. Il n'adressa aucun reproche à Mariana, qui se hâta de changer de toilette.
L'imagination de la belle enfant était extraordinairement surexcitée: bien que le voyage en fiacre lui eût donné le temps de se remettre de
Tout de suite elle appela Paul qui accourut le maillet à la main. Mariana lui montra son acquisition. (Page 507.)
son émotion, elle n'était pas fâchée d'avoir encore quelques instants de répit, non qu'elle redoutât l'œil investigateur de son mari, mais parce qu'elle avait besoin de récapituler les faits.
C'était vrai, pourtant! elle s'était offerte à Silverstein ! Au fond d'ellemême, elle en pouvait convenir dans toute la plénitude de son esprit froid et calculateur.
" Cependant, une bouffée de honte empourpra son front ; c'était un dernier vestige de sa pudeur; elle se trouva subitement bien méprisable;
puis, celte suprême rëpugnance vaincue, elle redevint superbe d'inconscience ; elle ne reculerait plus.
Silverstein avait parlé d'une attirance singulière; elle aussi subissait Tattraction de ces joies défendues pour lesquelles elle se sentait créée ; elle irait vers cette éclatante lumière, comme ces papillons diuprés qui s'y brûlent les ailes. Quand elle vint saluer Robert d'Alboize, qui s'entretenait avec Paul Vernier, ce fut avec le visage ingénu des épouses à la conscience tranquille qu'elle tendit la main au jeune officier.
On se mit bientôt à table.
Mariana se montra charmante.
Elle s'écria au bout d'un moment :
— J'ai parlé de vous cet après-midi, mon cher monsieur d'Alboize. Robert la regarda avec une certaine surprise.
— Oui, poursuivit-elle, j'ai vu des amis qui auraient été enchantés de vous serrer la main... Je vous ai excusé, d'ailleurs, leur apprenant que vous partiez ce soir.
— Tu ne devines pas? demanda le sculpteur, qui comprenait. Robert chercha pendant quelques instants.
Madame Vernier s'expliqua :
— Mes cousins Kerlor et Saint-Hyrieix.
D'Alboize ne put réprimer un tressaillement.
Son ardent amour pour Carmen lui donna une sorte de clairvoyance
La première fois qu'il avait vu Mariana, il avait été frappé par l'étrange expression du visage de cette femme. Sa première impression n'avait pas été favorable; il se l'était reprochée, puisque Paul allait épouser cette jeune fille, qui paraissait douée de toutes les qualités ; mais, Robert, bien qu'il se morigénât intérieurement, ne parvenait pas à modifier ses sentiments à l'égard de Mariana.
Cette fois, il pressentit une hostilité latenle.
Paul lui avait raconté que mademoiselle de Sainclair, élevée à Kerlor, quittait ce bourg et se rendait à Brest lorsqu'il l'avait rencontrée.
Le motif de son départ était resté assez énigmatique pour M. d'Alboize. dont le sens droit et la logique absolue ne se payaient pas d'explications vagues.
Le fier regard de Robert se croisa avec celui de Mariana, qui prit la mine la plus innocente du monde.
— Mes cousines étaient sorties, continuamadame Vernier; je les ai attendues, car j'avais le plus vif désir de les embrasser... Je les aime comme des sœurs.
— Elles sont si bonnes, si charmantes, ajouta Paul, très sincèremvut. M. d'Alboize, bien qu'il se tînt sur ses gardes, remercia son ami d'un
regard affectueux.
— Vous avez rencontré Carmen, reprit madame Yernier.
— Oui, dit Robert... Madame de Sainf-EIyrieix et son mari assistaient à une soirée où nous étions invités.
— A propos de soirée, fit négligemment la femme du sculpteur, madame Silverstein donne un bal le 15.
— Vous voulez y aller? demanda Paul.
— Nous verrons, expliqua Mariana avec un geste délibéré.
— Je regrette, reprit Robert, de n'avoir pu me rendre à l'hôtel du Parc des Princes; mais mon court séjour à Paris m'a laissé peu de loisirs... J'eslime beaucoup M. de Kerlor.
— Et Saint-Hyrieix? demanda étourdiment Paul.
— Lui aussi, répliqua Robert.
— Vous le connaissez mieux que Georges.
— Nous nous sommes rencontrés à Stockholm, dit l'officier.
— Oui, prononça madame Vernier, Carmen nous a raconté avec un véritable enthousiasme les épisodes de la Saint-Jean.
L'insistance de Mariana prouva à M. d'Alboize qu'il avait raison dans ses pressentiments et ses défiances.
Carmen avait-elle laissé échapper un mot imprudent devant sa cousine, qui paraissait au moins fort curieuse?
L'officier s'écria, pour déplacer sans trop de ressaut l'axe de la conversation :
— Mon cher Paul, il faudra que tu visites la Suède.
— C'est loin, fit observer Mariana.
— Le pays est-il vraiment si pittoresque? interrogea Vernier, avec l'intérêt d'un artiste toujours à la recherche du beau.
— Merveilleux, mon ami... Tu trouverais des modèles incomparables pour des statues de femmes.
Mariana se mit à rire.
— Monsieur d'Alboize, dit-elle, vous me semblez très renseigné.
— Et pourquoi ne le serait-il pas? demanda Paul avec entrain... Rien ne lui défend de se livrer à des études aussi attrayantes que comparatives.
— Mon ami ! murmura Mariana, jouant l'effarouchement devant une gaillardise.
— Madame, répliqua Robert, je n'ai pas eu l'intention de parler légèrement des femmes Scandinaves.
— C'est bien, vaillant chevalier.
— Leur beauté sculpturale frappe tous les yeux.
— Bien qu'elles restent drapées? interrogea Mariana avec une intonation très candide.
— Robert a parfaitement raison, reprit Vernier, une sensation d'esthétique s'impose au premier coup d'œil... Il faut bien que les Suédoises ou les Norvégiennes fassent travailler leurs couturières... Le climat, d'abord, les mœurs ensuite, ne leur permettent pas d'apparaître on simples Vérités.
— Monsieur Vernier! répéta Mariana, beaucoup plus scandalisée que la première fois et baissant très chastement les yeux.
— Tu me donnes une bonne idée, poursuivit l'artiste... L'année prochaine, si ma femme y consent, nous irons passer nos vacances là-bas... Tu ne saurais croire, mon cher ami, à quel point la passion de mon art me pousse vers les nouveaux horizons... Il faut sortir aujour d'hui des sentiers battus si l'on veut devenir quelqu'un... J'ai l'esprit constamment et fiévreusement porté vers l'inconnu.
— C'est une des formes de l'inconstance, repartit Mariana. Vernier protesta :
— Au contraire, c'est un hommage perpétuel à l'idéal, n'est-ce pas vrai, Robert?
— M. d'Alboize vous approuvera; les hommes comprennent et pratiquent ce genre de solidarité.
— Prenez garde, madame Vernier, riposta l'époux avec sa bonne gaîté communicative, vous allez calomnier votre sexe.
Mariana ne répliqua que par un petit mouvement de co mmisération à l'endroit de la versatilité féminine, et du perpétuel besoin qu'ont les fiU es d'Eve de se dénigrer entre elles.
— Et pourtant, affirma le sculpteur, j'ajouterai que, sans préjuger le fond de la question, les exemples que vous avez sous les yeux ne motiveraient pas votre amertume.
Robert ne put s'empêcher d'appuyer :
— Vous ne fréquentez que des femmes dont nous admirons la noblesse de sentiments et dont la conduite proteste éloquemment contre les accusations banales, et, — tranchons le mot — un peu niaises, rééditées par nos jeunes pessimistes à la mode.
— Ainsi, nous sommes meilleures que nous nelecroyons nous- mêmes ? demanda Mariana sans beaucoup de conviction.
— Trouvez-moi, répliqua Vernier, sans vous compter, deux créatures plus accomplies que Carmen et Hélène.
— Ce serait difficile, acquiesça madame Vernier, mes cousines atteignent la perfection même ; qu'en dites-vous, monsieur d'Alboize ?
C'était un coup droit, mais Robert l'avait vu venir et il le para sans difficulté.
— Je suis de l'avis de M. Vernier, madame.
— Et du mien?
— Je préfère celui de Paul, car il ne vous a pas oubliée.
— Mais vous êtes du dernier galant, capitaine... Je comprends pourquoi Carmen, alors qu'elle s'appelait mademoiselle de Kerlor, ne tarissait pas d'éloges quand elle pariait de vous.
— Votre petite-cousine était beaucoup trop indulgente pour mes faibles qualités de valseur.
Robert d'Alboize regarda encore Mariana.
Est-ce que madame Vernier était décidément hostile à Carmen ?
Ses propos insidieux constituaient-ils autant de déloyautés ? ou ne parlait-elle inconsidérément de madame de Saint-Hyrieix que pour obéir à une malicieuse mais inoffensive suggestion, afin d'observer les impressions d'un homme à qui la beauté et la grâce de mademoiselle de Kerlor n'avaient certainement pu échapper au temps où il lui était permis de les célébrer discrètement ?
Mariana, toujours souriante, ne trahissait en rien ce qui se passait au fond de son âme ulcérée ; les résultats qu'elle venait d'obtenir étaient beaucoup moins négatifs qu'on ne pouvait le supposer.
Elle avait été frappée de la réserve de Robert.
Autrefois, il parlait de Carmen avec une sympathie très chaude, ne risquant, il est vrai, que des mots peu compromettants ; mais ses yeux rayonnaient quand il prononçait le nom de la jeune fille.
Pourquoi montrait-il cette demi-froideur aujourd'hui ? Elle plissa les lèvres et ses sourcils se froncèrent.
Carmen était mariée; c'eût été une raison plausible pour toute autre créature que Mariana, mais son âme tortueuse ne s'en contentait pas.
Elle résolut de pousser les investigations jusqu'au bout ; elle le fit de la plus cruelle façon.
— Le bonheur ne rend-il pas meilleur ? reprit-elle... Carmen et Hélène n'ont-elles pas épousé les maris qu'elles aimaient?...
— Mais, fit Paul...
— Mon ami, ne nous occupons pas de nous, je vous en prie... Vous ne voulez pas que je me serve de termes dithyrambiques pour chanter notre union assortie.
L'artiste répliqua :
— Robert est édifié... J'y tenais beaucoup.
— Seulement, poursuivit Mariana, d'une voix alanguie, voyez comme il ne faut pas se fier aux apparences.
— Par exemple! interrompit Vernier.
— Encore une fois, ce n'est pas de nous qu'il s'agit, mon ami.
— Ah ! bon!...
— Je vais me permettre de poser à M. d'Alboize un innocent problème de psychologie.
— Tu ne sais pas si l'on enseigne cette science dans les écoles miii taires, repartit le sculpteur.
— Parlez, madame, fit Robert, qu'une angoisse commençait à étreindre.
— Quelle est d'Hélène ou de Carmen l'épouse qui chérit le plus son mari ?
— Drôle de question! s'écria Paul.
— Je suis incapable d'y répondre, déclara l'officier d'une voix contenue.
— Moi, prononça Vernier, en admettant, chose extrêmement délicate, qu'il faille se prononcer à ce sujet, j'inclinerais à croire que madame de Kerlor aurait un semblant d'avantage sur madame de Saint-Ilyrieix.
— Erreur, mon cher ami.
— Bah !
— Hélène a beaucoup d'affection pour Georges; mais, c'est une nature tranquille, ignorant les grands élans de l'âme.
— Et Carmen ?
— Carmen est d'un tempérament passionné !... Elle adore Saint- Hyrieix.
— Tu dois savoir à quoi t'en tenir, reconnut Paul, pendant que Robert s'imposait un calme qu'il était loin de ressentir intérieurement.
Mariana reprit :
— Hélène est beaucoup plus douce, plus prévenante; elle a pour Georges une sollicitude de tous les instants; Carmen, elle, a un caractère diamétralement opposé à celui de sa belle-sœur ; devant le monde, elle ne paraît pas plus s'occuper de Firmin que s'il n'existait pas... Elle réserve sa fougue pour les moments intimes.
— Mais Saint-Hyrieix t'a donc renseignée! demanda Paul avec une telle jovialité qu'il reprenait le tutoiement familier.
— Mon Dieu! peut-être, prononça Mariana, d'un petit ton détaché.. Nous sommes en excellents termes avec Firmin, que je considère comme un garçon très supérieur, et de beaucoup d'avenir.
Robert d'Alboize n'avait pas du tout l'intention d'amoindrir l'opinion flatteuse de madame Vernier, etelle se trompait beaucoup si elle croyait le loyal officier accessible à des sentiments mesquins et vulgaires ; mais il souffrait de plus en plus en entendant madame Vernier s'exprimer ainsi.
Il lui semblait que sa chère Carmen était victime d'une sorte de profanation.
— D'ailleurs, monsieur de Saint-Hyrieix a fait preuve du plus grand désintéressement, prononça la femme de Paul, avec son acharnement
malfaisant. Il a épousé Carmen au moment où les Kerlor passaient pour être ruinés... Ma cousine doit tout à son mari, et elle n'est certainement pas femme à l'oublier.
Mariana lança le dernier trait :
— Pour que la félicité de Firmin et de Carmen fût complète, il leur faudrait un enfant.
Cette fois, le coup avait porté; la flèche empoisonnée atteignit d'Alboize au cœur.
Il retint le cri qui allait jaillir de sa gorge contractée, mais ce fut au prix d'un effort surhumain.
Madame Paul Vernier n'eut pas le temps de constater l'importance de sa victoire, car l'excellent Paul répliqua bourgeoisement, mais en toute franchise :
— Comme à nous!
Mariana perdit le fruit de son triomphe, tant elle tressaillit en entendant la réponse de son mari.
Robert eut le temps de se ressaisir.
Quoi qu'il en fût, son supplice devenait intolérable.
Ce fut encore Paul qui lui porta secours.
— Hé! Robert! mon ami... N'oublie pas l'heure de ton train.
— Sois tranquille! Ce serait la première fois de ma vie que je ne répondrais pas à l'appel.
M. d'Alboize se leva.
— Voyons ! se disait-il, tout frémissant, quel est le but de madame Vernier? Cette femme m'en veut-elle ?.. . Par une étroite et rigide conception des devoirs de la famille, veut-elle intervenir préventivement, après avoir deviné ce qui se passait en mon cœur?
Des sentiments contradictoires se heurtèrent dans l'esprit de l'officier. Puis, soudain, son amour affinant sa perspicacité, il se dit :
— Cette femme hait mortellement Carmen !... Pourquoi ?... Le saurai-je jamais... En attendant, c'est un danger de plus sur la tête de ma chère bien-aimée et sur celle de l'enfant qui va venir au monde... Il sera bon de nous tenir sur nos gardes. Je n'y faillirai pas. Mais je suffirai à cette tâche, et je n'en inquiéterai pas ma bienaimée.
Paul Vernier et Mariana voulurent conduire leur ami à la gare d'Orléans, bien que Robert eût préféré être seul ; mais, devant l'insistance de Paul, il ne pouvait refuser d'être accompagné.
En route l'artiste dit à Robert :
— C'est dommage que tu ne sois plus à Stockholm; nous aurions été t'y voir avec plaisir... Comptes-tu rester longtemps à Bourges?
M. d'Alboize, arraché à ses préoccupations absorbantes, répondit nerveusement : .Non ; car je veux reprendre du service actif... Je vais demander à aller aux colonies.
— Et pourquoi? interrogea Mariana.
— Parce que j'ai besoin de changer d'existence, fît-il avec âpreté... J'étais entré dans l'Etat-major avec le secret espoir de prendre part à une campagne prochaine... J'ai été déçu... Aujourd'hui, il me faut des aventures, de grands voyages, des coups de fusil.
— Ah çà ! reprit Paul Vernier, d'un ton de reproche amical, je ne te comprends pas... Ily a un an tun'avaisque ta solde, et j'aurais compris ton désir de rechercher des missions périlleuses; mais tu viens d'hériter d'une fortune rondelette...
L'officier répliqua d'un ton bref :
— Si tu savais comme cela m'est indifférent.
En effet, Robert d'Alboize, qui ne s'attendait pas du tout à cette aubaine, avait été inscrit sur le testament d'un vieil oncle, du côté de sa mère, qui l'avait fait son légataire universel.
Le capitaine héritait de neuf cent mille francs. Dans sa droiture un peu inquiète, il s'était informé pour savoir si d'autres ayants dioit n'avaient pas été sacrifiés.
L'oncle n'avait pas d'autre parent que Robert.
Celui-ci avait donc accepté la succession en faisant laréilexion suivante :
— Si cette fortune m'était arrivée l'année dernière, j'aurais pu épouser Caimen.
— Mais voyons, insista Mariana, vous avez donc un chagrin caché?
— Vous vous trompez, madame, répondit Robert; seulement, j'aime beaucoup mon métier et je veux l'exercer d'une façon que je crois plus utile à mon pays.
La voiture était arrivée au quai d'Austerlitz.
— Nous sommes à l'heure militaire, fit observer Vernier... C'est même un peu juste, mais comme lu n'as pas de bagages...
Robert et Paul échangèrent encore quelques protestations chaleureuses, pendant que Mariana ne quittait pas des yeux le jeune officier, surveillant avec une joie mauvaise l'altération de sa physionomie.
Madame Vernier ne parvenait pas encore à fixer ses impressions, mais elle avait la certitude d'avoir fait souffrir Robert.
D'Alboize devait aimer Carmen. Carmen répondait-elle à cet amour?
Le mari et la femme reprirent la voiture qui avait amené Robert à la gare d'Orléans.
— Irons-nous au bal de M. Silverstein? demanda Mariana, interrompant son mari, qui lui parlait avec émotion de la tristesse subite de Robert, au moment du départ.
Bouml fit l'enfant en renversant une rangée de grenadiers. (Page 510.)
Paul, très peiné, regarda sa femme, qui oubliait si vite leur ami. Elle poursuivit avec une pitié dédaigneuse :
— M. d'Alboize est certainement fort intéressant; mais il parait souffrir d'un mal que ni vous ni moi ne pouvons guérir... S'il s'était montré plus communicatif, il vous aurait tout avoué, puisque vous êtes son ami intime... Soupçonnez-vous la cause de son mal?
— Pas du tout.
— Alors, vous voyez bien, mon bon Paul, qu'il ne faut pas nous
LES DEUX Q0S3BS.
creuser la tète au sujet de M. d'Alboize... 11 perdra lui-mùme son vague à l'âme en se retrouvant dans sa garnison... La vie de caserne ne doit pas être très mélancholieuse.
— J'aime tant Robert...
— Vous aimez aussi votre femme.
— Ma ciière Mariana!...
— Alors, revenons à nos affaires... Vous ne m'avez pas répondu au sujet de Silverstein.
— Cela vous regarde complètement.
— Vous savez pourtant bien que je ne puis me passer de votre concours.
— Tu veux être belle! s'écria-t-il avec expansion, et je le veux aussi... Quand nous allons rentrer à la maison, tu passeras l'inspection de ma caisse et tu la dévaliseras impitoyablement... Je n'ai pas de cachette.
— J'aurai la toilette que je désire...
— Eh bien!
— Ce n'est pas tout!
— Que te faut-il encore?... Parle! je ne t'empêche nullement de te montrer insatiable... Tu sais parfaitement que ma plus grande joie est de te faire plaisir...
— Nous sommes forcés de revenir à la question des bijoux.
— Diable! fit Paul Vernier.
— Si j'avais au moins un collier!
— Cela viendra plus tard.
• — Quand je n'en aurai plus besoin.
— Veux-tu que je t'en achète un à crédit?
— Rien ne prouve qu'on vous le fournisse. ■ — Permettez, chère amie...
— Vous vous imaginez toujours que votre réputation est déjà universelle... Vous êtes connu de très peu de gens, mon bon!
Paul ne se fâcha pas de cette réflexion blessante ; il la prit pour un accès de franchise.
— On viendra aux renseignements, répliqua-t-il plaisamment... Dans la liste de mes références, je mettrai le richissime banquier en tête... Cela suffira.
Mariana haussa ses jolies épaules.
• — Vous ne savez donc pas qu'il s'agit d'un objet d'une cinquantaine de mille francs.
Paul eut un soubresaut, suivi d'un éclat de rire.
— Cette fois, ma chérie, dit-il, vous ne m'accuserez plus d'être seul à rêver des choses impossibles.
— J'ai une idée.
— Je doute qu'elle soit pratique.
Elle poursuivit avec une intonation impérieuse :
— Voulez-vous me faire l'honneur de m'écoutcr et de ne pas continuer ces facéties montmartroises?
— Je redeviens grave, répondit Paul... Tenez, je vais prendre l'attitude d'il Pensiero, un des chefs-d'œuvre de mon confrère Michel-Ange.
Madame Vernier reprit :
— On est arrivé à fabriquer des merveilles en joaillerie d'imilalion.
— Tu veux du faux?
— Il faut être très connaisseur pour apprécier les vrais diamants.
— C'est égal ! Je n'aime pas beaucoup ces compromis-la
— C'est un collier de perles que je veux... Il est encore plus difficile de deviner si elles sont vraies ou fausses, dans le mouvement d'une fête, où l'on n'a pas le temps d'examiner de près les parures.
— C'est une idée, peut-être, dit Paul, mais elle est au moins singulière. Les époux rentrèrent chez eux et ne parlèrent plus du collier.
Mais, le lendemain, au déjeuner, Mariana revint à la charge; Paul ne put que répéter ses justes observations de la veille ; il ajouta néanmoins :
— Je t'assure que tu es assez jolie pour te passer de bijoux... Tu ne seras pas la seule femme qui dédaignera ce luxe... Cela ne t'empêchera pas de rester la plus belle et la plus élégante.
— Ainsi vous refusez de me donner satisfaction, malgré toutes vos mirifiques promesses ?
— C'est-à-dire que je te prie d'attendre un peu... Tu n'y perdras rien... Je te donnerai toutes les pierres précieuses que tu voudras... Si tu y tiens, tu seras parée comme une châsse.
Les yeux de Mariana devinrent très durs et ses sourcils se froncèrent. Paul Vernier eut un geste découragé. A tout prix il voulait éviter des paroles acerbes qui l'eussent désolé.
Il s'écria :
— Après tout, ceci te regarde... Tu m'as consulté, je t'ai répondu... Je ne prétends pas du tout t'imposer mes volontés... Admettons que je n'aie fait entendre aucune critique... Souris-moi et viens membrasser.
Le lendemain, madame Vernier allait acheter son collier de perles en imitation dans une rue voisine de l'Opéra.
Quand elle revint chez elle, tout de suite, elle appela Paul qui accourut le maillet à la main.
Mariana lui montra son acquisition. L'artiste déclara que, en effet, pour lui, profane, il était incapable de dire si ces perles étaient vraies ou fausses.
Il s'abstint d'autres commentaires et fut satisfait en somme de voir sa femme si contente.
Muriana était fascinée par ces verroteries, comme avait dû l'être la
mulâtresse Aurore, quand le Sainclair de jadis lui avait donné sa première parure.
— Et sais-tu combien cela coûte? demanda-t-elle triomphante.
— Je ne veux pas le savoir, répliqua Paul.
— Cent dix francs !
Le sculpteur fut surpris.
— Ce n'est pas cher! reconnut-il.
C'était un collier exécuté très habilement sur un modèle du dix-huitième siècle. Il était composé d'une quarantaine de perles ayant la grosseur de petites noisettes.
Si les perles avaient été vraies, ce collier aurait coûté au moins soixante mille francs.
Les gens qui verraient Mariana croiraient difficilement que Vernier lui eût fait un tel cadeau ; mais, sachant l'origine noble de la jeune femme, ils penseraient que ce joyau royal provenait sans doute de ses bijoux de famille.
Kerlor et Saint-Hyrieix, Hélène et Carmen n'assisteraient pas au bal de Silverstein; eux seuls auraient pu manifester quelque étonnement.
Mariana ne voulait pas s'arrêter à l'hypothèse malveillante que le faux collier pourrait être examiné de près par les femmes curieuses et jalouses. Elle se persuadait que son front pur et ses attitudes aristocratiques la plaçaient au-dessus de tout soupçon.
Madame Paul Vernier obtint en effet un très grand succès au bal de Silverstein.
Sonaltière beauté, rehaussée par ses somptueux atours, fut généralement acclamée et elle vit bientôt papillonner autour d'elle les dilettanti les plus cultivés en science amoureuse.
Son visage, dont les fameuses perles faisaient ressortir la matité, avait l'expression souveraine du triomphe.
Subitement, elle sentit disparaître ces petites hésitations qui l'avaient tant affectée à ses débuts dans les salons parisiens.
Un flot d'orgueil lui submergeait le cœur, jamais elle n'avait éprouvé une telle satisfaction de se voir jeune, belle et adulée de tous.
Au fond d'elle-même, elle méprisait un peu plus ses contemporains qui tombaient si facilement dans un piège, pourvu qu'une jolie femme se donnât la peine de le tendre et ne dédaignât pas d'appeler la pacotille à son aide pour rehausser ses charmes naturels.
Madame Silverstein avait accueilli avec de grandes démonstrations amicales la femme de l'artiste.
L'épouse du banquier avait trente-cinq ans ; c'était une blonde, d'origine germanique probablement; on ignorait autant sa nationalité que celle de son mari.
Ses yeux un peu gros donnaient à la physionomie aux traits assez réguliers, bien qu'ils commençassent à s'empâter, un caractère de placidité et de douceur, qui semblait prouver que madame Silverstein ne prenait rien de la vie au tragique.
Elle complimenta Mariana en faisant l'éloge de Paul Vernier.
La femme du banquier avait des prétentions artistiques.
Mariana dut subir une petite conversation roulant sur les cheminées monumentales, les dessus de porte, les médaillons, les caissons et autres agréments décoratifs.
Silverstein avait salué Mariana et serré la main de Paul, mais avec un sourire de commande ; il n'avait pas cherché à se rapprocher de la jeune femme, au début de la soirée.
Il allait de groupe en groupe, ayant un mot aimable pour chacun de ses invités.
Il avait donné des fêtes plus brillantes où l'assistance était plus nombreuse; celle-ci, pourtant, réunissait encore une certaine élite de la société parisienne.
Le banquier dressa soudainement l'oreille.
Dans un groupe, il avait entendu prononcer le nom de Stella Villiers.
Il avait voulu disputer jadis la délicieuse ballerine à Ronan-Guinec ; il s'était vu éconduire de la plus leste façon par Stella; il en avait gardé beaucoup de rancune contre le directeur du Crédit général de l'Ouest et il avait fait partie de la bande qui avait terrassé Ronan-Guinec.
A son grand regret il ne put entendre tout ce que l'on disait de la danseuse ; ses yeux se reportèrent sur Mariana.
Celle-ci, comme si elle eût deviné ce muet appel, manœuvra de façon à se trouver dans un salon en rotonde oîi Silverstein était seul.
Comme un homme qui s'était peut-être occupé de bijouterie jadis et ne pouvait être trompé, il toucha de ses doigts assez gros le collier de Mariana, puis il dit simplement :
— Voulez-vous qu'il soit en vrai ?
Madame Paul Vernier sentit un frisson lui parcourir tout le corps. Elle eut une sensation de vertige, et comme la prescience d'un prochain écroulement.
Elle garda le silence.
Silverstein ajouta :
— Venez après-demain, à quatre heures, rue d'Astorg au rez-dechaussée.... Vous le remporterez..
Le financier retourna au milieu de ses invités; Mariana rejoignit Paul Vernier. L'orchestre jouait le prélude d'une valse célèbre.
PREMIÈKE ADSINTHE.
Rose Fouilloux regarda la pendule.
— Six heures! murmura-t-elle, ils devraient êti'e là.
Les yeux de la tireuse de cartes étaient moins abattus ; elle se sentait moins brisée.
C'est que sa fièvre restait latente, quand la nuit commençait à venir.
Les maladies de ce genre sont extrêmement capricieuses; après avoir toussé la plus grande partie de la journée, Rose éprouvait un bien-ôtre relatif lorsque le dîner approchait.
Claudinet, assis sur une petite chaise, devant une table à sa hauteur, jouait avec des soldats de plomb, que le brave Poulot lui avait apportés la veille.
— Boum ! fit l'enfant en renversant une rangée de grenadiers. Puis il se tourna vers sa mère :
— Maman! ils sont tous tués.
Rose Fouilloux répondit par un geste distrait.
Le petit garçon mobilisa un nouveau régiment et s'apprêta à recommencer la bataille ; mais ce deuxième carnage parut moins l'amuser. Il se leva et vint auprès de sa mère.
— Ma tante Fifine va venir? demanda- t-il.
— Elle me l'avait promis, répondit Rose... Elle devait môme amener... Un vigoureux coup de poing dans la porte coupa la parole à la tireuse
de cartes.
— Enfin! dit-elle en allant ouvrir.
Zéphyrine apparut.
— Nous v'ià! dit-elle de sa voix de rogomme... Je t'amène Eusèbe. Elle démasqua La Limace, qui disparaissait derrière la monstrueuse
corpulence de sa maîtresse.
— Entrez donc ! fit Rose avec beaucoup d'amabilité.
Eusèbe salua avec la distinction dont il avait le secret. D'un premier regard, ses yeux canailles inventorièrent la salle à manger, oia Rose les avait reçus.
Zéphyrine embrassa sa sœur et son neveu.
— Mon Dieu! madame, commença La Limace, il y avait longtemps que je désirais faire voire connaissance... Seulement, je suis un peu timide...
II a fallu que mademoiselle Zéphyrine me dise que j'étais trop capon... Elle m'a emmené... Elle m'a pris sous son bras, quoi !
— Ma sœur a eu raison, répliqua Rose, puisque vous allez entrer dans notre famille.
Eusèbe Rouillard affecta d'être très confus de cet honneur. Il feignit seulement d'apercevoir Claudinet et s'écria :
— Voilà le neveu!... Il est rien girond... C'est tout votre portrait, madame.
La tireuse de cartes répliqua d'une voix aux sonorités voilées par une soudaine émotion :
— Il a les yeux et le front de son père.
Elle désigna la photographie de François Champagne.
— Pauvre diable! fit La Limace... Oui, Zéphyrine m'a raconté ça... J'ai pleuré comme une Madeleine... C'est pas de veine, quoi?... Ce que c'est que de nous, hein!... Nous aurions été si camarades avec votre mari... 11 devait avoir un caractère comme moi!
Tout d'abord, la physionomie repoussante du drôle avait produit un singulier effet sur Rose; mais son impression changea bien vite, grâce à l'astuce d'Eusèbe, qui, malgré sa vulgarité et son langage grossier, faisait vibrer les plus chers sentiments de la pauvre femme.
— Tiens! reprit Zéphyrine, regarde ça!
Elle montra la croix de François Champagne. La Limace esquissa un salut militaire.
— Vrai! murmura-t-il, vous ne sauriez croire comme ça me remue... C'est-il pas malheureux qu'un garçon aussi courageux ait été enlevé à sa femme et à son moutard... Quand y a tant de faignants qui restent sur la terre.
Rose leur avança des chaises.
La Limace, décidément, lui paraissait moins laid, moins bizarre.
Après tout, Zéphyrine n'aurait eu qu'une chance relative dans un concours de beauté et d'élégance; c'était bien le compagnon qu'il lui fallait. Il avait l'air intelligent et débrouillard... Et puis, il avait peut-être du cœur.
Rose se disait pourtant qu'elle ne pouvait encore se prononcer et se promettait d'étudier à fond le personnage, avant d'émettre une opinion sérieuse sur son compte, mais elle ne nourrissait plus aucune prévention contre lui.
La tireuse de cartes subissait surtout, sans se l'expliquer, une sorte de satisfaction en voyant qu'elle n'était plus isolée dans l'existence.
Aussi, depuis qu'elle avait engagé Zéphyrine à lui présenter Eusèbe, Rose attendait avec une certaine curiosité, plutôt sympathique, la visite de cet homme.
— Pour lors, madame, reprit La Limace, votre sœur vous a appris de quoi il retournait... Nous sommes fiancés... J'ai écrit à mes parents pour obtenir leur consentement... J'attends une réponse ces jours-ci... Je suis content de voir que ce mariage vous va... Parce que, moi, voyez-vous, je n'aurais jamais voulu épouser une femme contre le gré des siens... Je respecte trop la famille pour ça !
— J'espère que Zéphyrine sera heureuse avec vous, répondit simplement Rose.
— Tu vois, Fifi! s'écria La Limace.
Puis, il se mordit les lèvres.
Rose Fouilloux l'avait regardé avec un certain étonnement.
— Excusez-nous, reprit vivement Eusèbe... On se tutoyé déjà, de temps en temps... histoire de s'habituer, quoi... En somme, ça ne tire pas à conséquence.
— Vous allez me faire le plaisir de dîner avec moi, fit Rose. La Limace se récria :
— Oh! je n'oserais jamais... Vrai, c'est trop de bonté... Non... une autre fois.
La tireuse de cartes insista.
— Je ne vous le cache pas, s'écria le drôle, je ne me serais jamais attendu à être si bien reçu.
— Vous acceptez... sans cérémonie?
— Dame!
— Mais oui, mais oui, appuya Zéphyrine... Voyons, Eusèbe, vous n'allez pas faire de manières.
— Ecoutez... ce sera pour le plaisir de rester plus longtemps ensemble et d'avoir l'occasion de se parler à cœur ouvert... Seulement, à la fortune du pot!
— C'est entendu, répondit Rose, qui ne sentait plus du tout ses souffrances, tant elle était heureuse de voir auprès d'elle deux êtres bien portants et dont la gaieté aurait pu être communicative, si la veuve de François Champagne n'avait à jamais désappris le sourire.
— Eh bien ! mon vieux Claudinet, repartit Eusèbe en soulevant l'enfant et en le portant à bout de bras, ça te va-t-il que nous mangions la soupe avec toi?
L'enfant n'avait pas d'avis à émettre, pourtant la gentillesse de son oncle futur ne l'enthousiasma pas et il fit une petite moue.
— Nous sommes déjà camarades, prétendit La Limace. C'est rigolo, les enfants me gobent tout de suite.
Il reposa délicatement à terre Claudinet, qui s'empressa de retournera sa table et à ses soldats de plomb.
— Ce n'est pas tout ça, poursuivit jovialement Eusèbe Rouillard..,
La chaleur du fourneau colora davantage la figure des deux femmes. (Page SIS.)
Nous allons casser la croûte ensemble... Seulement, vous me ferez l'amitié d'accepter l'apéritif.
— Ça marche! approuva Zéphyrine en passant la langue sur ses lèvres lippues.
— Il y a tout ce qu'il faut ici, re'pliqua la tireuse de cartes.
— Même de la verte? demanda La Limace.
— Ah ! non, dit Rose.
— T'es pas fol? s'écria la somnambule. Est-ce que tu crois que ma sœur a l'habitude de tordre le cou aux perroquets?
— Ce n'est pas que j'en abuse, prétendit Eusèbe sans sourciller ; mais, de temp-j en temps, ça réchauffe les sentiments, et, mon Dieu! ça chasse les chagrins pour un instant.
— Je ne me rappelle pas en avoir jamais bu, fit sincèrement la tireuse de cartes... François Cliampagne, en sa qualité de Bourguignon, préférait le vin aux liqueurs.
— Mon pauvre papa! murmura Claudine!, qui avait entendu. Mon pauvre papa !
Les yeux de Rose s'emperlèrent tout d'un coup.
Elle voulut retenir les larmes qui allaient jaillir de ses yeux malades; elles retombèrent, corrosives, dans sa gorge à vif, et la malheureuse se mit à tousser.
— T'es rien enrhumée ! constata Zéphyrine.
— Faudra prendre dubourgeon de sapin, conseilla doctoralement Eusèbe. l'ose eut un geste d'impatience contre elle-même.
Est-ce qu'elle allait avoir une quinte maintenant? La Limace fit tinter quelques louis dans sa poche.
— Tenez, Zéphyrine, reprit-il, allez nous chercher le rogomme en question...
Et s'adressant à la tireuse de cartes :
— Ça vous calmera tout de suite.
— Vous croyez ? demanda Rose en se comprimant la poitrine.
— 11 n'y a rien de tel, répliqua insidieusement La Limace... De plus, ça nous mettra en appétit... Allons, houste ! Fifi, demandez une fiole à voire sœur et allez chez le troquet d'en face.
Il jeta vingt francs sur la lable, assez fier de faire remarquer qu'il avait le gousset fort bien garni.
— On aurait pu prendre du quinquina, j'en alla, fit Rose.
— C'est bon pour les malades ! repartit Eusèbe. Nous sommes tous solides au poste.
— Il y a pourtant des moments où ça ne va pas trop fort, déclara mélancoliquement la sœur aînée.
— Pardié ! s'écria le gredin, ça se comprend, après la secousse que vous avez eue... Seulement, quoi ! il n'y a pas à dire, on ne peu! rien y faire...
Rose était déjà dans la cuisine où elle s'était emparée d'une bouteille. La somnambule ouvrit la porte et disparut avec une agilité ([u'onne lui aurait pas soupçonnée.
— Zéphyrine est une bonne fille! déclara La Limace. . Elle a le cœur sur la main... Je l'aime beaucoup.
— Tant mieux I
— Elle a ses défauts, personne n'es! parfait... Seulomout, c'est coura-
geiix, c'est bon, c'est honnête, quoi!... Ah ! elle pjut se vanler de m'avoir empaumé, foi d'Eusèbe Rouillard.
— Elle vous aime bien aussi.
— Je le crois... Entre nous, madame Fouilloux, j'aurais pu trouver une femme plus moyennée... Le daron et la daronne m'avaient choisi au patelin une boulangère qui avait des écus, vu qu'eux-mêmes sont au sac et que je n'ai ni frère ni sœur... Mais je leur ai écrit que je gagnais assez de galette pour me payer la bourgeoise de mes rêves...
— Et vous croyez que votre père et votre mère ne feront pas de diflicultés?
— Plus souvent?... Ils finissent toujours par faire tout ce que veut leur petit Ze'zèbe.
— Alors, c'est bien I
— Voyons! vous pouvez bien le dire aussi: la richesse ne fait pas le bonheur.
— Mais je ne suis pas riche, déclara vivement Rose.
— Vous êtes établie, vous êtes calée; faut pas vous en défendre, puisque ça prouve que vous êtes une travailleuse... Ce n'est pas vos parents qui vous ont laissé les quatre sous que vous avez.
— Bien sûr! répondit Rose, qui ne niait plus la modeste aisance, tar.l les flatteries de La Limace lui faisaient perdre sa circonspection naturelle.,
— On a de l'œil, on sait apprécier tout de suite quelqu'un de convenable. . , Je n'ai pas besoin de vous voir deux l'ois pour savoir à quoi m'en tenir... Entre gens comme il faut, y a pas d'erreur!
Claudinet s'approcha :
— Oii donc qu'elle est. ma tante Fifine ?
— Elle va bientôt revenir, répondit La Limace... Amourd'enfant, va!... Tu l'aimes donc bien, ta tante ?
— Mais oui ! fit le bébé, étonné d'une pareille question.
La vérité est que, au premier contact, l'enfant s'était vivement reculé, ainsi que nous l'avons raconté, mais, petit à petit, la trogne rougeaude de la somnambule avait moins effarouché Claudinet; et, comme elle lui tenait des discours insidieusement caressants, il souriait quand il voyait reparaître le visage enluminé de Zéphyrine, qui lui rappelait, peut-être, un ballon des grands magasins de nouveautés.
— Et moi, reprit La Limace, est-ce que lu m'as à la bonne?
— Sit'es pas trop méchant, répondit 1 entant, tu seras mon ami aussi... mais plus tard.
La rentrée de la somnambule interrompit la scène.
Les yeux de Zéphyrine lui sortaient de la tète. La Limace trouva le moyen de lui dire à l'oreille :
— Tu en as sifflé une sur le zinc, pendant qu'on te servait.
— C'est pas vrai, protesta la somnambule.
— Tu sens le pernod à plein nez.
— C'est la bouteille qui fuit.
Zc^phyrine s'empressa d'aller chercher des verres et de l'eau fraîche pour couper court aux justes reproches de son amant.
— Vous savez, dit Rose, je n'en prendrai pas... J'ai peur que cela me fasse mal.
— Mais ce n'est pas si fort que cela, puisqu'on met de l'eau.
— On dit que c'est du poison.
La jeune mademoiselle Fouilloux éclata de rire.
— Dame ! continua Rose, un peu gênée par cette gaîté intempestive, tous les médecins défendent l'absinthe.
— Si onles écoutait, prononça Eusèbe, on ne s'offrirait jamais la moindre douceur.
Il commença à verser dans les verres.
Rose Fouilloux ne put s'empêcher d'approuver les dernières paroles de son futur beau-frère.
N'avaitelle pas eula preuve que laFaculté n'avait pu l'empêcher de tousser?
C'était grâce aux bischofs, aux grogs et aux punchs qu'elle avait réussi, croyait-elle, à calmer ce feu qui la dévorait.
Avec les médicaments du docteur, elle ne s'endormait pas aussi vite et elle ne rêvait pas; tandis que, maintenant, toutes les nuits François Champagne lui apparaissait.
Il lui parlait iendremeul, il jouait avec son fils, il chantait ses gaudriples ou ses romances.
Est-ce que c'était le traitement du médecin qui aurait produit cela?
Souvent même, avant de se coucher. Rose n'avait qu'à regarder la photographie du défunt et la croix qu'il avait si vaillamment gagnée; au bout de quelques minutes de contemplation. Rose sentait une douceur étonnante s'iniiltrer dans ses veines.
Elle ne soufirait plus, ni moralement ni physiquement; l'extase durait parfois une grande heure.
Quand la tireuse de cartes se mettait au lit, sa tête bourdonnait très fort et sa vue se troublait ; mais ce devait être l'effet des drogues que le médecin lui avait fait absorber quelque temps auparavant, à moins que ce ne fût le mal qui se fît encore un peu sentir.
— C'est égal, convint en elle-même Rose Fouilloux, les médecins savent pourtant quelque chose... Pour qu'ils combattent ainsi l'absinthe, il faut réellement que ce soit une liqueur bien malfaisante.
La Limace et Zéphyrine prenaient leur purée nature; mais le prévoyant Eusèbe avait voulu que celle destinée à Rose lût édulcorée avec un gros morceau de sucre.
— A la vôtre! lit La Limace en levant joyeusement son verre, à celle du petit Claude et à notre prochain mariage.
Rose, pour ne pas se singulariser, se résigna à tremper ses lèvres dans la mixture verte.
Elle fit une grimace en avalant la première gorgée, mais la contraction de ses traits cessa bien vite.
Eusèbe, qui l'observait avec une attention surprenante, s écria :
— Qu'en dites-vous?
— C'est fort!
— Mais quel parfum !
— C'est égal...
— Filî était comme vous à un moment, elle s'ennuyait beaucoup... Elle croyait, cette grosse bête-là, que j'allais la délaisser pour épouser la boulangère, dont je vous ai touché un mot... Oui! oui! elle s'imaginait que j'allais me mettre dans le pétrin, quoi !... Elle dépérissait à vue d'œil.
— ■ Ça, c'est vrai, appuya la somnambule, uniquement pour le plaisir de mentir.
— Et l'absinthe l'a consolée? demanda la tireuse de cartes, très sceptique.
— Non, repartit Zéphyrine, seulement, j'ai retrouvé l'appétit... (Juand je mange bien, moi, je ne sens plus mes peines de cœur.
— C'est son caractère, goguenarda Eusèbe. Machinalement, la mère de Claudinet but une deuxième gorgée.
— Vous comprenez, déclara La Limace avec beaucoup de conviction, que je ne voudrais pas vous taire boire quelque chose qui pourrait vous incommoder... iNaturellement, si on en abusait, ce serait terrible, mais en en prenant une petite goutte de temps en temps, la verte vous fait voir tout en rose.
Claudinet, très intrigué, revint auprès de sa maman ; il regarda ce liquide opalin, qui lui semblait joli à l'œil.
— J'en veux, dit-il.
— Ah! mais non! répliqua Eusèbe, pas encore.
— C'est du coco? demanda Claudinet... J'ai soif.
— Attends, mon mignon, répondit sa mère. Elle alla lui chercher de la tisane.
— Comme ça tu pourras trinquer avec nous, dit facétieusement La Limace.
L'enfant avança sa menotte et choqua son gobelet contre les verres.
Rose Fouilloux s'anima bientôt ; ses yeux brillèrent ; son visage s'empourpra; elle se mêla plus activement à la conversation, et causa avec abandon.
518 ' LKS DEUX GOSSES.
Puis elle demanda la permission de s'occuper de sa cuisine. Zépiiyrine voulut l'aider.
La chaleur du fourneau colora davantage la figure des deux temmes.
— Enfin, dit Zépiiyrine, ta bonne mine est revenue ; ce n'est pas dommage !
— Tu trouves?
Le repas fut bien vite prêt.
Rose avait fait une bonne soupe à l'oignon. Un morceau de veau bien rôti et une salade de céleri complétaient le menu, auquel on ajouterait du fromage et des confitures.
Rose aurait mérité l'ordre du cordon bleu; tout cela était fort appétissant et bien relevé.
— A table ! dit-elle.
La Limace et Zéphyrine eurent le mouvement de mâchoires de gens (jui n'ont pas toujours aussi bien diné et qui se rappellent certains carêmes trop prolongés.
Deux litres de vin à seize permettaient d'arroser copieusement le repas.
Zéphyrine et Eusèbe échangèrent un nouveau regard ; ils trouvaient que comme boisson ce n'était pas vraiment suffisant.
La somnambule glissa ces mots dans l'oreille de son amant :
— Elle est si rapiute !
F'endant qu'on l'appréciait ainsi, Rose se mettait en quatre, comme on dit familièrement, pour que son petit diner plût à ses invités.
Ils y firent amplement honneur, du reste.
La Limace fut étourdissant de bagout; il fallait bien qu'il fit les frais de la conversation, car Rose ne parlait guère et Zéphyrine ne pensait qu'à engloutir d'énormes morceaux de viande.
Claudinet était encore trop jeune pour donner la réplique à son oncle futur ; l'enfant se contentait de rire de bon cœur aux pitreries d'Eusébe Rouillard, qui était un grimacier de premier ordre.
Onattaquaitles confitures, lorsqu'un petit coup discret retentit à la porte.
Claudinet s'écria :
— Ce doit être mon ami Etienne.
La Limace et Zéphyrine échangèrent un coup d'œil cynique et méchant, pendant que leur su'ur allait ouvrir.
— Est-ce que Rose, malgré toutes ses giries, aurait déjà remplacé François? demanda tout bas Eusèbe à sa digne comp;igiie.
— Elle ne peut peut-ôtre pas se passer d'homme.
— Le fait est qu'avec ses airs en dessous...
Etienne Poulot entra, très gêné de voir que son amie Rose Fouilloux avait du monde. Il salua :
— Messieurs, dames... Si j'avais su... je ne vous aurais pas dérangés...
— Bonsoir, Etienne! s'écria l'enfant, d'une voix claire. Approche donc. Mais Etienne Poulet, dans son bel uniforme de sapeur-pompier, restait
gauche et timide. Son sabre l'embarrassait énormément.
— C'est ma sœur et son fiancé, dit Rose, effectuant les présentations avec la simplicité des gens du peuple.
Pour le coup, Etienne perdit encore plus contenance.
Rose ne lui avait pas dit qu'elle avait revu Zéphyrine. Le brave garçon ne se souvenait que des récriminations amères de la sœur aînée contre la cadette.
Comment se faisait-il qu'il trouvât celle-ci installée chez la tireuse de cartes, à table jusqu'au menton, et en compagnie d'un particulier qui marquait assez mal?
La Limace, voulant prouver qu'il avait de l'éducation, s'était levé, mais ce fut la bouche pleine qu'il dit au nouvel arrivant :
— Enchanté de faire votre connaissance, monsieur Etienne.
— C'était un ami de Champagne, expliqua sommairement Rose.
— Je l'ai compris tout de suite, fit La Limace, en voyant l'uniforme des braves.
Celle flagornerie n'eut aucun succès; le Bourbonnais Poulot, qui s'était un peu remis, conservait une attitude assez froide.
— Asseyez-vous, fit la tireuse de cartes... Vous allez prendre un verre avec nous.
Etienne ouvrit la bouche pour refuser et annoncer qu'il partait dans cinq minutes, puis il eut la vague intuition qu'il pourrait rendre service à Rose en ne la laissant pas seule entre cet homme et cette femme dont il se défiait instinclivement.
— Tu sais! reprit Claudinet, tu joueras avec moi tout à l'heure... Ils ne sont pas cassés, les soldats...
— Tum'étonnes! fit Etienne.
— Ils ne sont pas tués pour de bon.
— Heureusement!
— A. la guerre, c'est-y comme ça?
— Pas précisément.
Poulot, mieux à son aise, s'était débarrassé de son sabre et de son ceinturon, que Rose avait pris obligeamment ainsi que le képi, pour les placer sur un fauteuil.
— Vous avez la permission? dit la tireuse de cartes.
— De dix heures.
La pauvre femme soupira. Il était déjà loin le temps où François Champagne prononçait joyeusement celte phrase.
La Limace se mit en frais d'amabilité pour se concilier les bonnes fi:ràces du sapeur-pompier, mais ce fut en pure perte.
Etienne lui r(;pondait poliment, mais en évitant les familiarités que provoquait le « fiancé » de Zépbyrine.
Rose fit du café. Ce breuvage fut fortement arrosé de cognac.
Etienne eut un mouvement d'inquiétude.
Son regard s'arrêta sur la tireuse de cartes, et il fut étonné de la voir encore plus animée qu'à l'ordinaire.
Poulol était un simple, mais il avait remarqué déjà que la mère de Claudinet n'était plus aussi sobre depuis la mort de François.
11 s'en était affligé, car il avait pour elle une bonne et solide amitié, exempte de la moindre arrière-pensée ; ce soir-là, il n'y avait pas à le dissimuler, Rose Fouilloux avait encore dépassé la mesure.
Or, le bon Etienne Poulot voyait bien que la tireuse de cartes était très malade ; cela lui fit donc beaucoup de peine de remarquer combien elle était peu raisonnable.
La Limace lui versait constamment de l'eau-de-vie.
Le pompier ne savait pas ce qui le retenait de protester contre ces libations.
Claudinet, qui avait manifesté l'intention de jouer avec son ami, tombait de sommeil.
Sa petite tête oscillait sur sa poitrine et ses paupières semblaient très lourdes
Etienne souffrait pour cet enfant, qui aurait été beaucoup mieux dans son lit.
Mais, Rose, toute aux histoires que racontait La Limace, ne regardait pas son fils.
Le pompier, n'y tenant plus, s'écria, comme s'il s'adressait à l'enfant :
— Le marchand Je sable a passé 1
Cette fois, Rose revint à son fils; dans son regard, passa le reproche qu'elle s'adressait à elle-même. Tout de suite, elle prit l'enfant et s'apprêta à le coucher; mais, très gentiment, le bébé, malgré son envie de dormir, voulut souhaiter le bonsoir à tout le monde.
Il embrassa sa tante et son oncle futur. Il embrassa surtout Etienne et il lui dit :
— Tu viendras demain.
Poulot reboucla son ceinturon, bien que La Limace lui affirmât qu'il avait encore le temps.
Le sapeur-pompier serra la main de Rose, salua le couple et partit.
— Que diable a-t-il pu se passer? se demanda-t-il. Bien sûr que si François Champagne était encore du monde, il ne voudrait pas faire sa
— Ça ne vous fera pas de mal, disail-il de sa voix doucereuse. (Page 527.)
société de ces deux types-là... Enfin, je me trompe peut-être... Rose me mettra au courant du changement survenu dans ses idées... N'empêciie qu'elle avait l'air pompette, ce soir... Tout ceci pourrait bien finir mal.
La Limace et Zéphyrine respirèrent plus librement quand Rose fut de nouveau seule avec eux.
Après la dernière rincette, Eusèbe proposa de faire un brûlot.
Rose, qui pensait à la salutaire influence que le punch avait sur elle, accepta avec empressement.
Il était plus de minuit, quand Eusèbe et Zéphyrine prirent congé de la tireuse de cartes.
Ce fut elle qui les engagea à revenir le plus tôt possible ; ils promirent qu'elle les reverrait bientôt.
Rose vacillait en refermant sa porte ; il lui semblait que tout tournait dans la maison ; elle n'eut pas assez d'équilibre pour regagner son lit, et elle s'assit à la table, toute maculée de liquides divers.
Elle se prit la tête à deux mains et resta longtemps dans un état d'hébétude qui lui enlevait toute réflexion.
La première absinthe avait fait son œuvre; Rose Fouilloux ne s'était jamais mise dans un état semblable.
Un sommeil de plomb l'accablait; ses coudes s'écartèrent et sa tète chavira sur la table.
Claudinet toussa; il se réveilla et appela :
— Maman! maman! .
Rose Fouilloux dormait toujours.