LES PROJETS D EUSEBE RODILLARD
La Limace et Zéphyrine titubaient en sortant de chez la tireuse de cartes.
Le grand air augmenta leur ivresse et leur soit.
Sans trop savoir oîi ils dirigeaient leurs pas, ils échouèrent sur le quai Yalmy ; un marchand de vins fermait son établissement ; le couple réussit encore à s'abreuver.
La Limace gardait un semblant de lucidité. Il se rappelait que la rue Gide étaitloin et il se disaitque jamais il ne pourrait traîner Zéphyrinejusque-là.
11 eut une pensée d'ivrogne, qui veut faire une farce. Il avait envie de laisser sa maîtresse chez le marchand de vins ; il viendrait la reprendre le
lendemain; elle n'aurait pas bougé, tellement elle était difficile à déplacer dans ces cas- là.
Mais la somnambule, malgré son abrutissement bestial, se cramponna au bras de La Limace, quand le débitant les mit dehors.
Un cocher passait, un maraudeur, il arrêta sa voiture et eut un léger sifflement.
Eusèbe Rouillard avait si peu l'habitude de rouler carrosse — en dehors de sa caravane — qu'il n'avait pas encore songé à se faire véhiculer à Levallois
C'était pourtant bien simple, d'autant plus que La Limace nageait dans l'opulence depuis son opération avec le receleur Bidonneau.
Il poussa Zéphyrine vers la banquette ; le cocher, obligeant, donna un fort coup de main au client, pour hisser cette masse à peu près inerte sur les coussins.
Eu'ièbe, d'une voix pâteuse, crut devoir fournir des explications à l'automédon :
— Ma bourgeoise a été contrariée, prétendit-il... Elle a les sangs tournés.
— Oîi allons-nous? demanda le cocher.
— A Levallois.
— Ah! non, protesta le maraudeur.
Mais La Limace s'était installé à côté de sa moitié, et il lui disait tendrement :
— Rassure-toi, Fifi. le cocher est un bon zig; il va nous trimbaler chez nous.
— Jamais de la vie ! protesta l'automédon; pas à cette heure-ci.
— Je te donnerai une thune, répliqua La Limace.
Cette magnificence aurait pu rester sans effet ; mais le cocher réfléchit que jamais il ne pourrait redescendre de son véhicule le colis humain qu'il y avait logé, sans l'assistance du voyageur.
Il partit donc au petit trot en maugréant très fort. Quand il eut franchi les fortifications, le maraudeur, qui n'en était pas à son coup d'essai, se demanda s'il lui serait difficile de dévaliser ses deux clients.
Il se retourna sur son siège et regarda ; mais il vit briller l'œil de La Limace, qui devinait un peu ces noirs projets, et qui se tenait sur ses gardes, malgré son état d'ébriété.
Le cocher eut peur; ce fut au point qu'il trembla pour lui-même, connaissant les habitudes des malfaiteurs, puisqu'il était, lui aussi, sujet à caution.
Enfin, cahin, caha, on atteignit la rue Gide, et La Limace donna royalement la pièce de cent sous promise.
Le lendemain matin, quand le couple se réveilla, les vapeurs alcooliques étaient dissipées.
Zépbyrine et La Limace se sentaient relativement frais et dispos.
— Eh bien ! commença la somnambule, quéqu't'en dis de ma sœur'.'
— Je dis qu'il y a quelque chose à faire.
— Si on savait où elle met sa galette !
— Attends un peu, on y arrivera.
— Tu sais, il y en a.
— Je l'espère bien.
— Seulement, faudra être sondeurs
— On le sera.
— La prochaine fois, on sera mieux dans la maison, toi, qui as l'œil américain, tu surprendras quelque chose...
— N'aie pas peur !
— En attendant, nous voilà remis dans ses petits papiers.
— Il s'agit d'y rester... J'ai mon idée, conclut Eusèbe Rouillard. Zépbyrine, curieuse comme toutes les personnes de son sexe, voulut que
son amant lui expliquât cette fameuse idée ; La Limace la rudoya et lui défendit d'insister.
La somnambule grogna; mais, ayant une confiance illimitée en son homme, elle lui obéit.
Eusèbe Rouillard se leva et alla humer l'air des fortifs. Cela lui fit du bien ; il trouvait cette atmosphère autrement douce que celle de la Bretagne.
Quand il revint, il s'entretint pendant quelques instants avec Courgibet.
Courgibet était le patron de l'hôtel meublé oii le couple était descendu.
Nous avons dit que ce commerçant n'avait pas toujours été irréprochable ; il avait tressé des chaussons de lisière à Poissy ; nous devons ajouter qu'il était revenu des vanités de ce monde ; il avait la prétention de vivre désormais en paisible patenté, en règle avec la police, devant laquelle il se présentait encore à jour et à heure fixes, mais ce n'était plus qu'une simple formalité, et cette surveillance, tout en constituant une mesure vexatoire, ne l'empêchait pas de se livrer à son petit commerce.
Naturellement Courgibet n'allait pas raconter à tous ses clients qu'il avait eu des malheurs; toutefois, quand un compagnon d'infortune se présentait inopinément, au hasard d'une grâce ou d'une évasion, ou simplement d'une condamnation purgée suivant les règles, l'aubergiste ne montrait pas la morgue ou la sécheresse de cœur d'un parvenu, il accueillait le copain, le nourrissait et l'hébergeait pendant vingt-quatre heures et le priait ensuite de déguerpir.
Courgibet n'avait pas voulu être receleur; il avait abandonné la carrière du vol; par dilettantisme quelquefois, ses petits talents reparaissaient et s'exerçaient au préjudice des clients; mais cela restait dans la sphère commerciale.
La Limace ayant déclaré qu'il paierait rubis sur l'ongle, Courgibet
n'avait pris aucune précaution vis-à-vis de ce frère, qui avait dû hériter.
Eusèbe, profitant d'un moment où l'établissement ne regorgeait pas précisément de clients, s'entretint avec le patron des amis d'autrefois.
Courgibet fournit à leur sujet les renseignements les plus navrants ; tous, ils avaient fini par se faire pincer et accomplissaient leurs peines dans les villégiatures les plus tropicales.
— Cane m'étonne pas, murmura Eusèbe, avec une magistrature aussi gangrenée !
La Limace s'estimait heureux de ne pas être resté à Paris ; il aurait été pris comme les autres.
Courgibet, avec l'ardeur d'un néophyte, déclara sentencieusement :
— Yois-tu, La Limace, c'est fini de rire, dans cette partie-là... Vaut mieux en changer.
— T'es bon, toi ! Il faut pouvoir.
— Dans le temps, ça marchait... Aujourd'hui, il y en a plus que pour les gros... Quand un garçon essaye un petit flambeau, il est vu d'avance... Tandis que les banquiers, les industriels, les hommes politiques, toute la haute pègre, quoi! peuvent se permettre tout... Voilà ce qu'ils sont arrivés à faire avec leur centralisation à outrance.
Eusèbe Rouillard n'écoutait que vaguement les considérations politicophilosophiques de son hôte; une seule chose l'avait frappé : il ne retrouverait plus les copains de jadis.
Cela lui faisait de la peine ; en outre cela le contrariait, parce qu'il se voyait condamné à l'inaction ; or, il était d'une activité dévorante ; en suivant l'interminable route de Brest à Paris, il s'était remonté le moral en pensant aux bons coups en perspective.
La Limace se résignait difficilement à opérer en solitaire.
C'était bon dans les cambrouses bretonnes, où il faisait un chopin de temps en temps, histoire de s'entretenir la main.
A Paris, on pouvait travailler dans des conditions plus larges et sans redouter la fâcheuse morte saison; mais, pour cela, il était bon de pratiquer l'association, dans laquelle chacun apportait ses connaissances spéciales.
La Limace était pour l'ouvrage soigné; on ne lui aurait pas fait entreprendre une affaire qui choquât son sens artistique du vol.
Il comptait donc s'adjoindre des camarades partageant sa manière de voir; son espérance était déçue, cela le mettait d'assez mauvaise humeur.
En somme rien ne pressait ; en attendant mieux, on pouvait soigner la tireuse de cartes de la rue des Trois- Couronnes ; La Limace s'y résigna.
Le surlendemain, Eusèbe et Zéphyrine retournèrent chez Rose Fouilloux.
Ils la trouvèrent très pâle, très défaite, se plaignant beaucoup.
Rose avait un commencement de laryngite ; sa voix était rauque, affaiblie.
— T'es donc encore enrhumée! fit la somnambule.
Eusèbe prodigua à sa future belle-sœur les plus grandes marques d'affection. Il réussit à la consoler un peu.
Il voulut amuser Claudinet. Il embrassa l'enfant. Quand ce faciès ignoble se rappi'ocha de cette petite tête d'ange, le contraste fut horrible.
Finalement, La Limace réussit encore à faire boire une absinthe à Rose.
Eusèbe et Zéphyrine ne voulurent pas accepter à dîner ce soir-là et ils se retirèrent de bonne heure.
La tireuse de cartes regretta qu'ils fussent partis.
Elle redoutait l'isolement, maintenant qu'il avait été interrompu.
La gaîté de La Limace lui manquait. Elle se sentait enveloppée d'un vide affreux.
Elle but encore pour s'étourdir ; et Rose ne fut plus seule.
Le fantôme ordinaire qu'elle évoquait dans l'ivresse lui apparut. François Champagne revint la consoler.
Le plan de La Limace était conçu avec une habileté infernale, bien que l'exécution n'en fût pas compliquée le moins du monde.
Au premier aspect, il avait vu que Rose était poitrinaire ; malgré les réserves de la tireuse de cartes, La Limace, de son œil fureteur, avait découvert dans l'appartement le cognac et le rhum ; la façon dont sa future belle-sœur avait additionné son café lui avait prouvé que la malheureuse cherchait déjà dans l'alcool une excitation passagère, destinée à engourdir ses souffrances.
Pour que le travail de désagrégation fût plus rapide, La Limace avait appelé l'absinthe à son aide.
Depuis qu'elle avait goûté à cette liqueur, Rose ne pouvait plus s'en passer.
Elle en prenait un verre avant de déjeuner, un dans l'après-midi et un avant de dîner.
Progressivement, elle augmentait la dose; quand La Limace et Zéphyrine étaient là, ils se chargeaient de la ration.
— Cane vous fera pas de mal, disait-il de sa voix doucereuse... Vous y êtes habituée... Chacun a ses petits chagrins... Avec ça on oublie.
La malheureuse Rose ne comprenait pas qu'elle s'intoxiquait chaque jour, tant l'absorption du poison lui semblait douce.
Il en résulta bientôt des troubles digestifs, suivis d'une faiblesse inouïe; le moindre effort était interdit à la tireuse de cartes; sa nervosité devenait incroyable.
Quelques jours avant l'arrivée du couple hideux, un mieux relatif s'était
produit clans l'état de Rose ; puis, avec les caprices de celte effroyable afTection, le mal était resté latent.
Dès que La Limace était venu, apportant son atroce médication, la rechute ne faisait plus l'ombre d'un doute.
Le corps de Rose s'émaciait à un tel point que les voisines disaient :
— Il n'y en a plus, quoi!
Elle ne dormait plus, des sueurs d'angoisse la baignaient constamment.
Les clientes, même les plus fidèles, désertaient l'établissement ; Rose restait une journée, deux journées, sans donner de consultation.
La porteuse de pain s'écriait partout :
— C'est une femme qui s'enivre k la boisson.
Pendant que sa mère s'acheminait ainsi vers la tombe, le petit Claudinet, privé de soins, languissait.
Lui qui était si propre autrefois, si coquettement habillé, ne recevait même plus les soins hygiéniques qui lui étaient indispensables.
Etienne Poulot, très attristé, n'avait pas voulu garder plus longtemps le silence ; il devait à la mémoire de François d'intervenir en faveur de l'enfant.
Amicalement, il avait cherché à parler raisonnablement à Rose, à lui démontrer qu'elle achevait de"se ruiner la santé, à lui faire entendre que La Limace et Zéphyrine venaient trop souvent chez elle.
Elle l'écouta en dodelinant la tête, ne se doutant pas du tout de ce qu'il allait lui dire.
Quand elle comprit, elle eut un véritable accès de fureur et elle invectiva le pompier avec la dernière véhémence.
Il osait s'exprimer ainsi sur le compte de Zéphyrine et de La Limace, il fallait qu'il eût un fier aplomb ; monsieur éta,it jaloux que Rose aimât sa sœur et l'homme que Zéphyrine allait épouser.
Rose avait bien remarqué la figure à l'envers d'Etienne la première fois qu'il avait vu le couple.
Eh bien! il pouvait tourner les talons; elle ne souffrirait pas qu'on attaquât sa famille. Elle avait été trop bonne pour lui ; elle eh était joliment récompensée aujourd'hui.
Claudinet, qui avait assisté à la scène, avait pleuré.
Rose Fouilloux, hors d'elle-même, avait menacé le bébé, chose qui ne lui était jamais arrivée
Etienne Poulot avait été si abasourdi qu'il avait subi cette avalanche d'invectives sans répondre.
Il lui était impossible de reconnaître en cette mégère furibonde la femme si douce et si bonne que François Champagne adorait.
Rose avait ouvert la porte, montrant i'escaiier à Etienne.
Je ne suis pas aussi forte que toi ; il faut me laisser le temps de m'y remettre. (Page 535.)
La physionomie navrée du brave garçon avait eu une expression si intense de douleur que la colère de Rose Fouilloux était subitement tombée ; mais le pompier était parti.
La tireuse de cartes, ne voulant pas s'avouer ses torts, commença par s'écrier :
— Bon voyage !
Puis, son regard rencontra le portrait de François et elle pâlit affreusement.
La raison lui revenait; elle reconnaissait maintenant qu'elle avait tenu
des propos iiicligtios ;ui lUrle compagnon de Cliani|i;iuiir, à Tliomme qui avait relevé le blessé el reçu ses dernières confidences.
Rose regretta amèrement ce moment de surexcitation dont elle ne s'expliquait pas la cause.
Elle pleura de honte.
Tout à coup, elle se souvint que, dans son emportement inexplicable, elle s'en était prise à Claudinet. Elle courut à l'enfant, qui s'était léf'ugié dans un coin; elle le dévora de baisers, balbutiant des phrases entrecoupées, des mots d'une tendresse inefTable.
Le petit garçon, qui avait le cœur bien gros, finit par retrouver sa gaîté; il embrassa sa mère.
Rose se promit d'écrire à Poulot pour s'excuser.
Elle ne le fit cependant pas. Quand elle avait bu, elle cherchait à se persuader que c'était le pompier qui lui avait cherché quei'elle; quand elle était à jeun, elle n'avait pas le courage de prendre une plume et du papier.
Quoi qu'il en fût, les reproches d'Etienne l'avaient frappée; l'intelligence de Rose Fouilloux n'avait pas encore complètement sombré.
Par moments elle s'étonnait d'avoir accordé si vite sa confiance a Zéphyrine et à son fiancé.
Mais, quand ils arrivaient, le sourire aux lèvres, la figure réjouie, Rose retombait sous leur domination, reti'ouvant bientôt tous ses ressentiments contre l'homme qui avait calomnié ce couple si alfectueux et si désintéressé.
— Ce n'est pas tout ça ! dit la somnambule à Eusèbe, une nuit qu'ils rentraient à Levallois et qu'ils s'étaient montrés relativement sobres, nous n'avons pas l'air d'avancer beaucoup... Qu'est-ce que tu mitonnes?
— Tu le sauras bientôt.
— Je ne veux plus de tes cachotteries... Tu ne penses pas à estourbir ma frangine?
— Non!
— A la bonne heure!... Je n'irais pas jusque-là.
— Toi, d'abord, tu feras ce que je voudrai, gronda La Limace. Zéphyrine, au risque de s'attirer quelques taloches qui lui seraient
distribuées dans l'alcôve conjugale, exigea des explications.
— Voyons, reprit-elle, dis-moi si tu y as pensé? Il répondit :
— Tu ne vois donc pas qu'elle est en train de claquer et qu'il est inutile de donner le coup de pouce.
— Vrai?
— Si tu n'avais pas tout le temps de la moutarde dans les yeux, tu serais aussi bien renseignée que moi.
Zéphyrine répondit avec une belle indépendance de cœur :
— Tant pis!... J'y peux rien, moi!... Seulement, j'aurais pas voulu que
tu lui fasses passer le goût du pain... Quant au reste, ni vu ni connu, je t'embrouille !
— Avec tout ça, reprit La Limace, je n'ai pas encore dégolé l'endroit où elle carre son magot.
— Oh! elle est roublarde!
— Dis donc, Fifi! si elle nous roulait?
— Comment?
— Eh bien! quoi, si elle était en train de manger ses quatre sous et qu'elle ne nous laisse que la peau?
Zéphyrine haussa ses opulentes épaules, ce qui fit trépider formidablement son estomac.
— Je te répète, dit-elle, qu'elle a beaucoup de poignon.
— Tu l'as vu?
— Je le sais.
— Enfin! dit Eusèbe, voulant chasser une pointe de scepticisme, voir ne signifie rien, il vaut mieux toucher.
— Je t'écoute.
— Le fait est qu'elle ne se prive pas beaucoup.
— Seulement, reprit la somnambule, faudra que tu m'épouses si tu veux ta part du gâteau.
— Plutôt deux fois qu'une, Fifi ! Un honnête homme n'a que sa parole...
— Tu comprends que je ne veux pas qu'on dise de moi : « V'ià encore une pauvre jeunesse abandonnée par son séducteur. »
— Sois tranquille, on se mariera... Je veux avoir de quoi faire la noce, voilà tout.
— Eusèbe, minauda Zéphyrine, tu n'auras pas à t'en repentir.
— Allume ta pipe! repartit La Limace, pour arrêter sa compagne sur la voie du tendre.
En elTet, la somnambule revint tout de suite à un ordre d'idées plus pratique.
— El le môme? interrogea-t-elle.
— Celui-là est amoché comme sa mère.
— Pour lors....
— Cependant, ce n'est pas la même chose... A cet âge-là, on ne suit jamais.
— C'est à nous qu'on le confiera.
— Il ne pourra pas être en meilleures mains.
Les deux misérables échangèrent un coup d'œil significatif. Pourtant, Zéphyrine éprouva le besoin de montrer une fois de pluj son exquise sensibilité. EWa s'écria :
— On ne peut pas lui tordre le cou.
— Paraîtrait!... 111 La Limace avec une nuance de regret.
532 LES DEUX GOSSKS.
— Et puis, quoi ! il ne s'obstinera pas quand sa more aura été manger des pissenlits par la racine... Il ira la retrouver en douceur.
— Probable !
— Qu'est-ce que nous demandons, nous autres, que ça ne soit pas trop long... C'est dans son intérêt, à ce pauvre chéri!
— Il souffrira moins longtemps.
— Naturellement.
— C'est dommage qu'on ne puisse pas lui faire étrangler des perroquets. . . Sa daronne lui donne pourtant l'exemple.
Ils eurent tous deux un rire sinistre.
Quelques jours plus tard, ils trouvèrent Rose Fouilloux beaucoup moins abattue que ne le souhaitaient leurs criminelles espérances.
Le temps était beau; les variations subites de la température n'avaient pas exercé leur influence néfaste sur la malade ; enfin, par une nouvelle singularité pathologique, les souffrances faisaient trêve depuis la veille.
La Limace s'écria :
— J'ai reçu une lettre de mes parents ; ils vont m'envoyer mes papiers. . . Le greffier était malade... Ça nous a fait perdre du temps... Enfia, on lo rattrapera, pas vrai, ma petite sœur?
— Certainement, répondit Rose, ne s'ofïusquant pas de l'appellation familiale.
La tireuse de cartes avait fait le pot-au-feu; on le mangerait en famille. A table, Rose Fouilloux s'écria :
— Une fois que tu seras mariée, Zéphyrine, est-ce que tu continueras ton métier de somnambule?
— Ça dépendra d'Eusèbe... La femme doit obéissance à son mari.
— Moi, reprit La Limace, mis directement en cause, je n'en pince pas extraordinairement pour la banque... Mes intentions sont de monter un établissement de coutellerie.
— Il me semble que cela vaudrait mieux, prononça Rose.
— Cependant, objecta Euscbe Rouillard, je crois que Fifi devra continuer pendant un an ou deux encore à rester extra-lucide.
Rose eut un geste évasif.
— Ah! bien sûr, poursuivit La Limace, votre truc vaut mieux. L'amour-propre professionnel de Rose Fouilloux reparut tout entier.
— Certainement, dit-elle, il n'y a pas de comparaison.
— C'est rigolo ! fit Eusèbe, il n'y a que des femmes qui exercent ce flambeau-là... Il me semble que les hommes ne pourraient pas être somnambules ou tireurs de cartes.
Il ajouta avec son esprit faubourien :
— Vous me direz que, en fait de tireurs de cartes, il y a les bonnefeurs ; mais ce n'est pas le même blot.
— Moi, s'écria Rose, je ne vous le cache pas, j'aimerais mieux que Zéphyrine soit dans ma partie.
— Rien ne vous empêche de lui céder votre fonds, répliqua La Limace, cachant ses intentions sous le côté facétieux qui lui paraissait plus naturel.
— Rien ne dit que je n'y pense pas, répondit Rose.
— Alors notre fortune serait faite, poursuivit Eusôbe affectant d'être ébloui.
— Voyons, continua la mère de Claudinet, ma sœur sait bien que le somnambulisme n'est qu'un truc.
— Permettez, rétorqua La Limace, c'est que j'en connais pas mal de trucs dans l'existence et qui réussissent fort bien.
— C'est possible, dit Rose, mais je préfère une profession honorable. La Limace garda son sérieux, bien qu'il eût une forte envie de rire. Rose Fouilloux croyait sérieusement que c'était arrivé ; cela paraissait
bien amusant au drôle, qui venait d'ailleurs de donner son avis sur les conditions sociales.
La tireuse de cartes reprit :
— Je le demande à Zéphyrine, cela ne vaut-il pas mieux ?
— Dame ! répondit la maîtresse de La Limace, tu es plus intelligente que moi.
— Il ne s'agit pas de cela.
— Je ferai ce que tu voudras ; au passé, au présent, à l'avenir, je pourrais ajouter les cartes, les lignes de la main, les horoscopes, tout le diable et son train, si cela te fait plaisir.
— Non, répliqua Rose, je ne te demande pas tant d'affaires.
— Pour être une vraie voyante pourtant... Eusèbe Rouillard eut un geste d'adliésion bouffon.
— Je voudrais simplement, dit l'aînée, que tu te contentes de tirer les caries.
— Ça me va !
— Pour cela, il faut que tu fasses un apprentissage.
— Oh! protesta Zéphyrine, j'ai déjà essayé et ça n'a pas trop mal réussi.
— Vraiment?
— Comme jeté le dis... Demande à Eusèbe.
— C'est vrai, reconnut celui-ci...
— Celame fait plaisir, s'écria Rose, très satisfaite... Mais pourquoi n'astu pas continué ?
Ce fut La Limace qui répondit :
■ — Je lui ai donné le conseil de rester somnambule.
— Et pourquoi?
— Parce qu'elle m'avait appris que vous tiriez les cartes... Je me suis dit : Il ne faut pas que Zéphyrine fasse concurrence à sa sœur.
— Nous étions si loin l'une de l'aulre 1
— Vous voyez bien qu'aujourd'hui vous êtes réunies... Je pensais que chacune de vous pouvait devenir célèbre dans sa spécialité.
— Je n'ai pas de ces ambitions-là, répliqua Rose... Je n'ai jamais cherché qu'à gagner ma vie, mais d'une façon honnùle.
LU
LES TAUOTS
La Limace cligna de l'œil en regardant sa compagne ; cela signifiait :
— Elle veut nous faire croire qu'elle est de bonne foi; cela nous est parfaitement égal.
Rose avait placé les jeux sur sa table d'opération.
— Vous allez commencer, ditEusèbe.
— Non ! fit énergiqucment Rose.
— Et pourquoi?
— Parce que depuis que les cartes m'ont annoncé la mort prochaine de François Champagne, je me suis promis de ne plus jamais les consulter, quand il s'agirait de quelqu'un qui me touche de près.
— Vraiment, reprit Eusèbe, plus impressionné que sa nature de brute ne l'eût fait supposer, les cartes vous avaient prédit cela?
— Hélas !
Rose poursuivit avec amertume :
— Si j'étais riche, comme les commères se plaisent à le répéter, j'aurais brûlé tous ces jeux, après l'enterrement de mon pauvre ami, et j'aurais été habiter la campagne avec mon petit Claudinet.
L'enfant crut que sa mère l'appelait ; il vint réclamer une caresse.
— Mais, conclut la mère, il ne fallait pas songer à se retirer, car notre avenir est loin d'être assuré... Alors, j'ai continué mon métier...
— Ça ne vous fait rien quand vous annoncez une mauvaise nouvelle à une cliente ? questionna La Limace.
— Les douleurs des autres ne me touchent plus... D'ailleurs les cartes ne sont.pas toujours tristes... J'y vois aussi l'amour, la joie, la fortune...
— Eh bien! Mademoiselle Zéphyrine, poursuivit La Limace avec un rire lri\ial, vous allez me dire si je deviendrai millionnaire.
— Ça va 1 répliqua mademoiselle Fouilloux jeune.
— Vous n'avez jamais interrogé l'avenir? demanda Rose.
— Ma foi non... Jamais on ne m'a tiré les cartes. Il ajouta avec une volubilité de camelot :
— Je n'ai jamais fait appel non plus à la divination par le marc de
café, le blanc d'œuf, le plomb fondu, la chiromancie, la physiognomonic, la phrénologie, lamétoposcopie, et tous les etcœtera et cœtera...
— Il y a commencement à tout, déclara Zéphyrine, qui préparait la Roue de Fortune, plaçant de chaque côté, en commençant par le bas, deux colonnes de quatre cartes, pour le passé et pour l'avenir.
Au centre, douze cartes disposées en cercle formaientla roue; au milieu était la carte qui personnifiait Eusèbe Rouillard.
Au-dessus, elle rangea deux cartes dans le sens horizontal et sur un même plan.
Rose, qui connaissait admirablement son métier, attendit avec une certaine curiosité, mêlée d'impatience, que sa sœur donnât un échantillon de son nouveau talent.
Zéphyrine disposa assez bien la Roue de Fortune, mais ce fut plutôt grâce au hasard.
Quand il s'agit de rendre l'oracle, elle ànonna de la facmi la plus pénible.
L'homme de la campagne, le facteur, la femme blonde, le petit retard, la réunion de deux amies se mêlèrent dans une confusion incohérente aux changements de position, aux routes avantageuses, aux empêchements, aux mauvais propos, et autres clichés qui forment le plus clair du bagage des chiromanciennes d'occasion.
Rose souffrait en entendant ce bafouillage.
Le langage sibyllin doit rester dans une vague obscurité, mais avec Zéphyrine il devenait un pathos complètement inintelligible.
— Ce n'est pas cela, dit la mère de Claudinet. Zéphyrine répliqua avec dépit :
— Je ne suis pas aussi forte que toi ; il faut me laisser le temps de m'y remettre.
La maîtresse de La Limace voulut essayer le tirage par vingt et une, puis par vingt-sept cartes, elle n'aboutit à rien.
Nos lecteurs savent qu'elle avait une intelligence des plus bornées, malgré certaines prétentions professionnelles.
Eusèbe riait à gorge déployée en voyant l'ange de ses rêves suer ainsi à grosses gouttes pour ne débiter que des sottises.
11 se réservait de la plaisanter plus tard en catimini.
— Sans vous offenser, mademoiselle Zéphyrine, dit-il, je crois que vous avez encore besoin de quelques leçons.
La somnambule repoussa les cartes avec un mouvement de colère mal déguisée.
— Avec tout ça, repartit La Limace, d'un ton aussi hypocrite que caressant, je ne suis toujours pas fixé.
11 ajouta on se tournant vers sa future belle-sœur :
— Si vous le vouliez, Rose, je ne resterais pas dans cette cruelle incertitude... Pour une fois, laissez-vous faire.
La tireuse de caries se défendit :
— Non... Je vous ai expliqué que cela me coûterait trop.
Sa résistance faiblissait un peu; elle venait d'être assaillie par l'ombre d'un pressentiment.
— Si on essayait du marc de café? reprit Eusèbe... D'abord, on boirait le moka et on l'arroserait de fil-en-qualre.
11 se mit à rire de nouveau, découvrant d'horribles dents noires. Rose secoua la tête en signe de dénégation.
— Voyons ! poursuivit le drôle, imaginez-vous que je suis un client et que je demande le grand jeu.
Cette insistance contraria Rose; cependant elle voulait faire plaisir au fiancé de Zéphyrine; en outre le démon de la divination la poussait; enfin, elle aussi voulait savoir la destinée de La Limace.
11 vit qu'elle hésitait et que son refus n'était plus aussi déterminé ; il redoubla d'effçats tant et si bien que Rose finit par s'écrier :
— Si vous y tenez absolument, je puis vous faire les tarots.
Les tarots sont des cartes plus longues que les autres et marquées de figures symboliques toutes spéciales.
Les Egyptiens les employaient sous la forme de tablettes en bois, en métal, en ivoire, en papyrus, couvertes de signes hiéroglyphiques, grâce auxquels on tirait la bonne aventure.
Rose Fouilloux, sans mettre encore en doute la sincérité des démonstrations amicales d'Eusèbe Rouillard, se souvenait, malgré elle en quelque sorte, de ce que lui avait dit Etienne Poulot.
Elle s'était fâchée tout rouge; cela n'avait rien prouvé.
En somme, dans un éclair de bon sens, elle s'avouait que son engouement pour La Limace n'était pas justifié.
Elle le connaissait depuis bien peu de temps, ce garçon; elle n'était pas forcée de croire tout ce qu'il racontait.
Les papiers matrimoniaux n'arrivaient pas très vite ; Rose avait surpris des gestes un peu osés entre les deux amoureux, quand ils ne se croyaient pas observés; ils se tutoyaient trop souvent, sous prétexte de s'y habituer.
Après tout. Rose serait bien naïve si elle ne profilait pas de sa science pour connaître le caractère d'Eusèbe; elle n'emploierait pas les cartes, puisqu'elle l'avait déclaré ; mais elle se servirait des tarots, qui se composent de 78 cartons.
Elle battit le jeu, pria La Limace de couper de la main gauche, puis
Grand et fort, il l'était ; bête, il avait oublié de l'être. (Page 544.)
compta quarante-deux cartes, dont elle fit six tas de sept, en allant de droite à gauche ; elle les releva dans le même ordre en les étalant.
A mesure qu'elle les relevait, elle remettait les cartes en pile et refaisait sept nouveaux tas.
Elle leva la première carte de chaque tas^ battit ces sept cartes et les aligna en les retournant de droite à gauche.
Ensuite, elle retourna deux cartes de chaque tas et forma deux autres lignes horizontales, au-dessous de la première.
Elle forma un parallélogramme de six cartes verticales et sept horizontales, ce qui donnait un total de quarante-deux.
Elle commença à lire ces cartes une par une, puis elle battit les trentesix qui restaient, toujours suivant le rite ; l'oracle interrogé répondit.
Rose était trop maîtresse d'elle-mùme pour laisser deviner ses impressions ; elle eut pourtant une imperceptible contraction des sourcils en voyant réunis les plus fâcheux présages.
Elle vit les « astres » renversés; cela annonçait des intrigues ténébreuses.
Le « diable », carte néfaste s'il en fut, signifiait que Satan agissait.
Le « capucin » dénotait la ruse et l'hypocrisie .
Le « sommeil » avait à peu près le même sens inquiétant.
Le « surintendant du Palais de Memphis » trahissait la friponnerie.
« Cléobule », bien qu'il fût l'un des sept sages de la Grèce, voulait dire : mauvais entourage.
« David, roi des Juifs » personnifiait un homme méchant.
La « discorde » conseillait la juste défiance.
La « fatigue » révélait un départ précipité.
« Nemrod », qui aurait dû être un homme de bien, devenait, parce qu'il avait la tète en bas, un homme vicieux .
« Javan ou Jon, fils de Japhet, père des Grecs », était renversé tout comme Nemrod. Dans ces conditions, il présageait clairement l'emprisonnL'ment.
« Chus, fils de Cham, père des Arabes », était un agent.
L'« amour » — qui l'eût dit, qui l'eût cru? — confirmait une chute ou une catastrophe.
Le « Temple foudroyé » était sinistre au suprême degré.
il annonçait la mort violente.
Le jeu était complet.
La Limace s'était levé; il s'imposait le calme; mais ses petits yeux reflétaient l'inquiétude superstitieuse ; la physionomie de Rose était si grave qu'il se sentait très mal à Taise. En dépit de son cynisme et de son scepticisme, il se sentait vaguement rassuré.
Il fit quelques pas, imitantla panthère, comme les malandrins des boulevards extérieurs; puis il mit les mains dans ses poches et siffla, tenant à rester crâne et à bien démontrer d'avance que tout cela ne l'influencerait pas; pourtant, il devenait livide.
Rose Fouilloux se garda bien de dévoiler le sens des tarots; elle improvisa un oracle quelcoa(iue à l'aide des banalités traditionnelles qu'une tireuse de cartes tient toujours en réserve, quand elle ne veut pas dire ce .qu'elle a lu.
Seulement, Rose donna à ses symboles une signification acceptable, ce que Ze'pbyrine avait été incapable de faire.
La Limace s'en contenta, car il avait la gorge très serrée, ce qui, entre parenthèse, lui donnait une soif inextinguible ; il désirait que la consultation se terminât le plus tôt possible, se jurant bien de ne plus jamais recommencer.
L'air très béat, Zéphyrine dodelinait de la tête.
— Je ne sais pas si vous êtes comme moi, reprit Eusèbe, mais je boirais bien un coup.
Ce fut lui qui versa la rasade. 11 recommença souvent au cours de la îoirée.
Il aurait voulu délier la langue de Rose, qui parlait peu et ne buvait pas somme d'habitude.
La Limace n'attribuait pas cette taciturnité aux tarots, et il ne supposait nullement que sa future belle-sœur lui cachait la vérité, mais il remarqua que l'attitude de Rose n'était plus la même, et pendant que la cartomancienne s'occupait de Claudinet, Eusèbe avait glissé dans l'oreille de Zéphyrine :
— Nous ne la blinderons pas ce soir.
Rose réfléchissait profondément; elle regrettait d'ignorer la métoposcopie, qui est l'art de prédire en examinant les traits du visage.
Elle s'était attachée passionnément à la cartomancie, ne se trouvant pas assez forte pour entreprendre d'autres études divinatoires.
Les bosses de la tête ne l'avaient jamais tentée.
D'ailleurs, pour cette inspection, il faut toucher le sujet, et Rose avait de singulières répugnances.
Cependant, la poignée de main habituelle lui eût enlevé cette sorte de dégoût en ce qui concernait la chiromancie ; mais, bien qu'elle lût suffisamment dans les lignes de la main, sa conscience de pythonisse lui créait des scrupules à ce sujet.
Elle fut pourtant obligée de faire de nouvelles constatations : La Limace pérorait; pour appuyer ses arguments, il frappait sur la table, les paumes en dehors.
Les yeux de Rose se portèrent involontairement sur la ligne de longévité ; cette ligne était coupée; elle bifurquait à la hauteur de la base du pouce.
La tireuse de cartes voulut réagir contre ce faisceau de présomptions ; elle s'accusa de ne plus voir juste ; depuis la mort de François Champagne, elle ne se sentait plus infaillible; plus d'une fois elle avait balbutié en face d'une cliente.
Il semblait à Rose que la source de ses mystérieuses facultés se tarissait par moments ; elle n'avait plus en elle-même cette orgueilleuse confiance qui donnait tant de poids jadis à ses paroles inspirées.
En ce qui touchait Eusèbe, était-il possible que cet homme eût tant de mauvaises cartes dans son jeu?
C'était la première fois que Rose voyait réunis autant de funèbres présages.
Elle en frissonnait encore.
Elle avait dû se tromper ; l'oracle choquait toute vraisemblance.
Ce garçon-là avait une bonne nature; il était incapable de dissimuler, sa laideur physique ne préjugeait pas la noirceur de son âme.
Il rendrait Zéphyrinc très heureuse.
Rose Fouilloux était folle lorsqu'elle s'imaginait qu"Eusèbe Rouillard si gai, si exubérant, était susceptible de nourrir de criminels projets.
Et pourtant, elle avait vu la prison; elle avait vu la mort violente!
Quoiqu'elle tentât pour se rassurer, l'implacabilité du destin ne lui permettait pas de se faire illusion.
Tout cela était vrai! Elle ne voulut plus douter; son ardente foi de devineresse ne le lui permettait pas. Si elle ne lisait plus dans le livre de l'avenir, elle ne continuerait pas à donner de consultations. Sa probité commerciale, à défaut de ses sentiments intérieurs, lui interdirait de continuer un métier qu'elle aurait désappris.
— Voyons! Rose, s'écria la Limace, vous voilà encore plongée dans vos idées noires.
Elle voulut se donner une contenance et elle vida machinalement son verre.
Zéphyrine reprit avec sa belle outrecuidance de drôlesse qui ne doute de rien :
— En te voyant opérer, ça m'est revenu.
— Quoi?
— Eh bien! le truc!
Rose eut l'air fâché que l'on persistât à traiter aussi légèrement des choses sérieuses.
— Tu t'imagines cela, dit-elle en haussant les épaules.
— Oh ! mon Dieu ! riposta Zéphyrine, ce n'est pas si malin que tu le crois, après tout.
— Quand on le sait.
— Veux-tu parier, poursuivit la somnambule, qui se piquait au jeu, que, cette fois, je réussis?
La Limace avait rempli les verres.
Rose Fouilloux but encore. Elle ne voulait pas rester sous le coup des préoccupations qui l'avaient trop absorbée. Les paroles de sa sœur lui suggérèrent une idée, qu'elle repoussa men-
talement tout d'abord, mais qui s'implanta finalement dans sa cervelle déjà vacillante.
Elle ne se ferait pas les cartes, mais Zéphyrine pouvait les lui faire; Rose n'aurait qu'à rectifier les maladresses de sa cadette.
— Vous en avez une santé, Zéphyrine! prononça La Limace... Voilà maintenant que vous voulez en remontrer à votre sœur.
— C'est pas vrai ! répliqua la somnambule, dans son ignorance du langage vraiment parlementaire; Rose connaît comme pas une son affaire; mais je dis qu'elle m'a remise sur la voie.
Zéphyrine reprit les cartes.
— Puisque c'est comme ça, reprit Rose très animée et avec une sorte de défi, nous allons voir... Tu vas me dire ce qui va m'arriver.
— Allons-y.
Zéphyrine se montra assez maladroite dans les détails préliminaires; Rose rectifiait ; tant bien que mal le jeu fut étalé.
Zéphyrine reprit son sourire de buse et allait recommencer ses premières divagations, quand, brusquement, sa sœur se leva frémissante ; Rose Fouilloux avait vu dans un paquet : la dame de carreau, le roi de pique, l'as de cœur et le sept de pique; cela lui annonçait que, dans sa maison, une femme et un homme perfides se concertaient pour la tromper.
Un autre paquet avait annoncé à Rose qu'un décès était imminent chez elle.
Elle brouilla les cartes avec violence.
— Décidément, tu n'y entends rien, cria-t-elle, exaspérée... En voilà assez.
Zéphyrine fut si vexée qu'elle eut une injure aux lèvres. La Limace craignit une altercation. Il intervint :
— Il est tard ; il faut que chacun aille faire dodo.
— Je ne vous renvoie pas, dit Rose d'un ton signifiant qu'elle était loin de les retenir.
Il y eut un froid.
Le couple partit. Rose Fouilloux resta seule.
L'ivresse suspendit son œuvre ; la tireuse de cartes se sentit le cerveau très dégagé; épei'due, elle aurait pourtant voulu que sa raison l'eût abandonnée.
— Qui donc va mourir ici? se demanda-t-elle d'une voix de cauchemar... Est-ce Claudinet? Est-ce moi ?
Zéphyrine et La Limace rentrèrent chez eux en donnant les signes d'une effroyable mauvaise humeur.
Chacun accusait l'autre d'avoir provoqué l'irascibilité Je Rose.
Au fond, ils se demandaient, très inquiets, ce qui avait pu se passer dans l'esprit de la tireuse de cartes pour qu'elle eût fait preuve d'une telle brusquerie.
— Tu sais ! dit Zépliyrine, il n'aurait pas fallu qu'elle continue —
— Qu'est-ce que tu aurais fait ?
— Quoi !... On ne sait pas... M'est avis que ton plan est mauvais.
— Ça ne va pas assez vite, reconnut Eusèbe.
— Il faut essayer d'autre chose.
— C'est bon !... On va voir.
— Après tout, dit Zéphyrine, il y aurait un moyen de s'arranger, sans qu'il y ait trop de vilain.
— Je ne pense pas, fit La Limace d'un ton sinistre.
— Nous n'avons qu'à lui clioper son magot.
— Vraiment !
— Après, elle fei'a sa crevaison quand elle voudra... Nous nous en battrons l'œil.
La Limace répliqua :
— Tu n'oublies qu'une chose, c'est que nous ignorons toujours oii elle carre son pognon... si elle en a.
Zéphyrine voulut s'égarer dans le vaste champ des hypothèses ; Eusèbe lui imposa silence avec son peu de galanterie traditionnel, lorsqu'il était tourmenté.
11 s'écria :
— Contente-toi de savoir que, d'une façon ou de l'autre, je veux en finir.
— Avec elle et avec le môme ?
— Avec les deux.
C'était facile à dire ; La Limace, tout effronté coquin qu'il fût, reculait devant l'assassinat.
C'est pour cela qu'il déplorait plus que jamais la disparition des amis qu'il aurait guidés et qui auraient fait la grosse besogne sans qu'il fût obligé de manier lui-même le couteau.
Il l'aiguiserait, il l'affûterait, surtout en sa qualité de rémouleur; mais ce serait un de ses complices qui planterait ce couteau dans le cœur de la victime.
Zéphyrine voulut revenir à la charge; elle fut repoussée encore plus rudement que la première fois.
— Si tu m'embêtes trop, vociféra La Limace, je vais te tanner le cuir. La somnambule grogna à son tour et montra les plus belliqueuses dispositions.
Une bataille en règle allait s'engager quand Eusèbe Houillard, qui
levait déjà la main, se ravisait, haussait les épaules, et sortait brusquement.
— C'est curieux! pensa-t-il, je me faisais une joie de revoir Paris, et voilà déjà que je m'y ennuie... Faut pourtant se décider à se remettre au turbin... Quand nos quatre sous seront bus, et Zéphyrine se charge de sa part, nous retomberons dans la dèche ; ça m'altère d'avance et ça me dégoûte de là société.
Pour ne pas rester sous cette impression de noire misanthropie, La Limace entra dans un assommoir et s'y fit servir un verre d'eau-de-vie de marc ; il ruminait ses projets sans trouver d'idée bien pratique.
Il reprit sa promenade et rentra dans Paris par la porte de Champerrct, maugréant toujours.
En flânant, il arriva boulevard des Batignoiles, où il vit un groupe de badauds rassemblés autour d'un baladin.
— Qu'est-ce qu'il peut vendre, celui-là ? se demanda Eusèbe. En voilà un tas de poires!... Espèce de fainéants, va! Ça ne ferait-il pas mieux de travailler !
Malgré cette apostrophe, d'autant plus méprisante que La Limace était vraiment le gaillard laborieux qu'il conseillait d'être aux autres, il ne dédaigna pas de grossir d'une unité le nombre des cui'ieux.
Eusèbe avait besoin de distraction: son pauvre cœur meurtri ne cherchait qu'à oublier.
A ce moment, il y avait un entr'acte, que l'orchestre, synthétisé par un orgue de Barbarie, égayait aux sons du Petit Bleu et de la Valse des Chopines.
La Limace, qui n'était guère mélomane, fut pourtant touché du choix de ces morceaux bachiques.
Il se sentit moins triste.. Il retrouvait l'exercice de ses précieuses facultés ; il le constata avec satisfaction, en voyant que par la force de l'instinct, ses mains se rapprochaient des poches des spectateurs.
Il se morigéna assez sévèrement.
— De quoi? Tu n'y penses pas?... Ces lascars-là n'ont presque rien dans leurs profondes... Tu ne vomirais pas te faire poisser pour la peau?... Ça serait un jour de paye encore, ça pourrait passer!.. Tu ne vas pas te mettre à barboter le pauvre peuple, maintenant?,.. C'est bon pour les tourtes qui ne savent pas trouver de l'ouvrage chouette... Je n'en suis pas encore arrivé à faire les blavins.
Et pour réprimer ses velléités de vol à la tire, il poussa un peu les gens du dernier rang et parvint à se placer au premier. Il poussa une exclamation joyeuse.
— Mulot! fit-il à mi-voix, reconnaissant l'opérateur.
— Tenez, mesdames et messieurs, s'écria l'artiste en plein vent, la représentation va continuer par un exercice que je suis seul à exécuter sur
la place de Paris... Mais l'aimable société qui m'entoure comprendra qu'elle doit m'encourager. Allons, messieurs, allons mesdames, la main à la poche.