‹ Les deux gossesChapitre 4 sur 56 · AMIES DE PENSION · texte numérisé non relu

AMIES DE PENSION

La voiture de M. de Kerlor arriva bientôt rue Saint-Donatien. Elle s'arrêta devant le n° 10.

Il avait été convenu que madame Nerville et Carmen pénétreraient seules chez mademoiselle de Penboët.

Si l'entrevue se prolongeait, Carmen demanderait à l'orpheline la permission de lui présenter son frère, qui attendrait dans la Victoria.

Au moment où les deux femmes s'engageaient dans l'allée, Georges regarda le ciel.

Toussaint, lecocher, en faisait autant ; le gcnlilhomme et son serviteur échangèrent le coup d'œil desPonantais qui sentent venir un grain.

En effet, bien que le soleil fût déjà bas à l'horizon, la chaleur restait accablante ; quelques nuages suspects s'amassaient dans la direction de l'île d'Ouessant ; la clarté du jour n'était déjà plus aussi limpide.

Carmen et sa compagne avaient gravi le deuxième étage.

Madame Nerville frappa à la porte; mademoiselle de Penhoët vint ouvrir.

La petite pièce d'entrée était un peu sombre. Uélène ne reconnut tout d'abord que la femme du notaire qui d'ailleurs parla immédiatement:

— Bonjour, ma chère demoiselle; comment vous portez- vous?... Ne vous étonnez pas trop si je viens à cette heure... J'accompagne une personne qui désirait vivement vous embrasser.

Hélène, tout en introduisant les visiteuses dans sa chambre, eut un geste étonné.

La pauvre enfant avait passé une journée lamentable, cherchant sans trouver le moyen de sortir de son affreuse situation.

Elle avait rempli ses deux devoirs quotidiens.

L'orpheline s'était rendue au cimetière et elle était allée prier à l'église.

Elle se demandait comment elle ferait dans quelques jours pour porter des fleurs sur la tombe de son père et de sa mère.

Les vingt francs de M. Paterne étaient déjà entamés.

Cependant, la jeune fille, dans sa foi inébranlable de Bretonne et de chrétienne, ne pouvait croire que Dieu ne mettrait pas un terme à ses épreuves. Elle voulait espérer contre toute espérance.

L'arrivée inattendue de madame Nerville annonçait-elle un revirement du sort?

En reconnaissant Carmen, qui la contemplait les yeux pleins de larmes, mademoiselle de Penhoët eut un cri étouffé.

Les deux jeunes filles se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre, en mêlant leurs pleurs.

Devant cet émouvant tableau, la bonne et sensible madame Nerville ne pouvait conserver son sang-froid ; elle tira son mouchoir et essuya ses joues ruisselantes.

— Ma chère Carmen ! murmura l'orpheline entre deux soupirs, je ne t'avais pas oubliée, va!

Mademoiselle de Kerlor répondit :

— Et pourtant il faut que ce soit le hasard qui nous rassemble

— Dites la Providence, rectifia la notairesse. Carmen ajouta :

— L'un ou l'autre a pris les traits de l'excellente madame Nerville, voilà ce qui est certain.

Mademoiselle de Penhoët regarda longuement la femme de son tuteur, semblant lui reprocher, et lui pardonner en même temps, d'avoir fait une démarche inconsidérée auprès de la riche héritière.

Carmen, qui se souvenait du caractère de son amie, comprit ce qui se passait dans l'esprit de l'orpheline, et elle se hâta de poursuivre :

— Madame Nerville ignorait, il y a une heure encore, que nous avions été élevées toutes deux chez les Dames de Saint-Joseph, de même que j'ignorais, moi, les affreux malheurs qui t'ont frappée... Le nom de Penhoët, prononcé au cours de la conversation, m'a surprise... j'ai interrogé ton tuteur ; il m'a raconté ta navrante histoire... Tout de suite

j'ai voulu accourir auprès de toi, pour te ilirc que désormais lu ne serais plus seule au monde.

Hélène fixa ses beaux yeux reconnaissants sur mademoiselle de Kerlor, et répondit du fond de l'âme :

— Si tu savais, Carmen, comme tes paroles me l'ont du bien... je ne puis t'exprimer ce que j'éprouve... Tu arrives au moment oîi je voyais s'écrouler autour de moi les plus saintes choses... Sans la bonté de M. et madame Nerville, je ne sais pas si mon intelligence aurait résisté à de tels coups... Mais je te revois, toi, la charmante compagne des temps heureux, qui me parles aujourd'hui, comme jadis, en amie fidèle et dévouée... 11 me semble que mon cœur recommence à battre.

— Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue? demanda Carmen... Pourquoi d'abord as-tu cessé de m'écrire?

— Je mérite tes blâmes, murmura l'orpheline... Oui, quand les jours d'infortune sont venus, j'ai gardé le silence... Mes parents avaient résolu de cacher à tous leur détresse... Nous acceptions la pauvreté; mais nous voulions que personne ne pût rougir de nous.

— Je reconnais les Penhoët, fit Carmen en soupirant... Ton père et la mère, je les vois encore au parloir... Comme ils t'aimaient!... Ah ! ma pauvre Hélène!... Je sais bien que je ravive ton aOliction ; mais j"y prends une telle part que tu me pardonneras.

— Merci! merci 1 balbutia l'orpheline, d'une voix entrecoupée par les sanglots.

Mademoiselle de Kerlor poursuivit :

— Je comprends la fierté de tes parents; ils ont agi comme auraient fait les miens dans des circonstances analogues; mais je t'assure que moi, je me serais souvenue de mon amie, et que, sans crainte de bassesse, j'aurais fait appel à ses consolations.

— Je craignais...

— Achève !

— Je n'ose.

— Tu craignais que Carmen ne te répondît pas?

— Les heureux de ce monde n'aiment pas le plus souvent à voir troubler leur quiétude.

— Pauvre chère amie ! comme lu as dû souffrir pour montrer autant d'amertume... Tu as douté de moi !

— J'ai eu tort... Pardonne-moi...

— Je le veux bien; mais je veux aussi que lu le confies entièrement à mon afTeclion.

— Je te le promets, dit mademoiselle de Penhoët.

Mademoiselle de Kerlor enlaça Hélène du collier de ses bras et lui dit de sa voix la plus caressante :

— Tu vas venir l'installer avec nous à Kerlor...

L'orpheline allait répondre, quand madame Nervillelui coupa la parole.

— Ah! mon Dieu ! ht brusquement celle-ci, voilà qu'il pleut. Il ne faut pas laisser M. de Kerlor exposé à l'orage... C'est drôle! le ciel s'est couvert tout d'un coup.

Hélène interrogea Carmen du regard.

— Oui, dit mademoiselle de Kerlor, mon frère est venu avec moi ; il m'attend en bas... Tu sais bien, Georges? Je t'en ai parlé souvent.

— J'avais oublié son nom, répliqua Hélène.

— Tu me permets de te demander un abri pour lui ?... Tu vois! c'est toi qui nous donnes l'hospitalité la première.

— Mais certainement, répondit mademoiselle de Penhoët; tu aurais dû me prévenir plus tôt.

— Je me charge de vous l'envoyer, ajouta madame Nerville précipitamment; au revoir, mes chères demoiselles, je vais rentrer vivement à l'étude avant le déluge... En passant, j'inviterai M. le comte à montei ici.

La notairesse avait déjà disparu.

— Le ciel était magnifique quand nous avons quitté Kerlor, reprit Carmen.

Et s'approchant de la fenêtre...

— Voilà Toussaint qui baisse la capote... Madame Nerville parle à Georges... H la prie de monter dans la voiture... Elle hésite... Mais la pluie tombe à torrents... Ah! enfin, elle s'est décidée... Toussaint va la reconduire et viendra nous reprendre... Tu permets que j'aille ouvrir la porte à mon frère ?

Hélène répondit sans la moindre contrainte :

— Bien que le logis soit modeste, c'est à moi d'en faire les honneurs. Carmen accompagna l'orpheline à la rencontre de Georges.

— Mademoiselle, fit celui-ci, après s'être incliné profondément, veuillez m'excuser si je trouble votre entretien... Madame Nerville m'a fait le plaisir de m'apprendre que vous m'autorisiez à vous saluer.

Hélène répondit en lui désignant un siège :

— Soyez le bienvenu chez moi, monsieur. Notre conversation ne comporte aucun mystère... Je remerciais mademoiselle de Kerlor du précieux témoignage d'affection qu'elle m'apporte à l'heure où j'en avais le plus besoin.

Pendant que l'orpheline parlait, Georges, se sentait envahir par un trouble délicieux.

Le son de cette voix si douce, si pénétrante, lui causait un ravissement infini.

Il lui semblait que ce visage d'une beauté idéale, si touchant dans sa mélancolie résignée, s'illuminait doucement.

11 crut voir autour de ce front auréolé de cheveux blonds le nimbe des saintes et des martyres.

C'est qu'un rayon de soleil venait de reparaître et que l'orage était emporté loin de Brest. La foudre ne grondait plus; tout s'apaisait; mais on entendait encore l'Océan, que la tourmente avait agité et dont les vagues déferlaient sur la grève couverte d'écume.

Carmen constata tout de suite que sa jeune amie produisait une très vive impression sur l'esprit de Georges.

Elle reprit :

— Tu ne peux imaginer, mon ami, la joie que nous avons ressentie, quand nous nous sommes embrassées toutes les deux, après une aussi longue séparation.

Le jeune homme cherchait à se ressaisir; mais le charme opérait de plus en plus. Il murmura :

— Pourquoi faut-il que tu aies trouvé mademoiselle en deuil ?

— Hélène serait une sœur que je ne pourrais pas l'aimer davantage Il reprit :

— L'affirmation de Carmen a de quoi vous plaire, car elle ne prodigue pas ses amitiés...

— Je le sais, monsieur, répliqua Hélène.

Le cœur de Georges battait avec une violence inaccoutumée.

Si jeune, si malheureuse, si jolie, la jeune orpheline avait besoin de la plus ardente affection. Il fallait qu'elle fût défendue, jirolégée et adorée.

Dans son âme, où revivait la simplicité des preux d'autrefois, il maudissait le terre-à-tcrre de nos usages d'aujourd'hui, usages qui le forçaient à se contraindre, à contenir son admiration et ne lui permettaient pas de tomber aux genoux de cette ravissante fille pour lui offrir son aide.

Carmen reprit :

— Je disais à Hélène que nous serions heujjsn'ix de la voir au château.

— Les portes de Kerlor vous sont ouvertes, mademoiselle. L'orpheline regarda alternativement le frère et la sœur; Georges était

redevenu plus maître de lui.

— Hélas! répondit mademoiselle de PcnhoCt, je comprends toute votre pitié ; je devine la compassion que je vous inspire ; je sens mon cœur moins meurtri en vous écoutant; mais je ne puis accepter votre offre généreuse.

— Et pourquoi? interrogea Carmen.

Georges insista avec chaleur :

— Ma mère, vous tendrait si volontiers les bras.

— Elit ne me connaît pas.

— Je lui dirai qui tu es, reprit Carmen ; elle me croira; il suffit de te regarder pour voir que tu es digne de toutes les affections.

Le jeune homme acquiesçait du geste; dans son regard passait comme une prière.

— Plus tard... Nous verrons! prononça mademoiselle de Penhoët.

— Pourquoi attendre, pourquoi te ddsoler encore? demanda la sœur de Georges, Dieu ne veut pas que l'on prolonge volontairement ses tortures.

A son tour il reprit :

— Permettez-moi de vous poser une question, mademoiselle.

— Parlez, monsieur.

— Si c'était Carmen qui fût plongée dans une telle affliction, hésiteriez-vous à lui tendre la main?

— Non certes, répondit Hélène, que cette interrogation émut profondément.

— Et moi, répliqua mademoiselle de Kerlor, j'accepterais ton offre, je te le promets.

— Votre bonté me confond, murmura Hélène... Mais, je vous en supplie, ne me demandez pas aujourd'hui une chose qui est au-dessus de mes forces... Je ne puis que vous répéter: Plus tard... Et j'ajoute : Peut-être!

— Nous serons toujours prêts à vous accueillir, s'écria Georges... vous nous désoleriez si vous n'acceptiez pas.

— Nous nous reverrons bientôt, assura Carmen, et je jure bien que je vaincrai tes dernières hésitations... Autrefois, tu m'obéissais toujours... j'étais la plus grande.

— Autrefois ! répéta mademoiselle de Penhoët.

Elle mit dans ce seul mot, une douleur si intense que, spontanément, Georges et Carmen lui tendirent leurs mains.

Cette étreinte était l'expression d'une gratitude profonde ; elle signifiait aussi que l'heure de la séparation était arrivée.

Tous trois ne pouvaient plus rien se dire. Hs n'avaient qu'à se soumettre d'avance aux arrêts de la destinée, qui règle tout en ce monde.

La voiture était revenue du cours d'Ajot.

Toussaint, sur son siège, attendait ses maîtres.

On pense bien que l'arrivée de la Victoria avait produit une certaine sensation dans la rue Saint-Donatien.

La blanchisseuse, madame Rozen, n'avait pas été la moins intriguée en voyant sa cliente, madame Nerville, en telle compagnie.

Les petites ouvrières avaient dit leur mot.

Marik s'était écriée :

— C'est encore pour mademoiselle de Penhoët!... Il n'y en a que pour elle, quoi !. .. Il ne lui manquait plus que ce carrosse pour éclabousser les gens.

Yvonne avait répliqud :

— Si tu roulais dedans, tu t'intéresserais moins au pauvre monde. Carmen et Georges remontèrent en voiture et reprirent la route du château de Kerlor.

Madame Ncrville était revenue de Recouvrance très agitée. Elle voulait tout de suite s'entretenir avec son mari, car elle avait à lui communiquer des nouvelles qui devaient vivement l'intéresser.

Mariana, qui était restée plongée dans ses rêves enivrants, eut un brusque réveil en voyant la notairesse reparaître à l'improviste.

— Maître Nerville n'est pas là? demanda cette dernière.

— Papa est à l'étude, répondit Jeanne.

— .le veux le voir loiit de suite, répli(iua la maman. Et se tournant vers Mariana.

— Mademoiselle de.Sainclair, voulez-vous avoir l'extrême amabilité de prévenir mon mari par le tuyau acoustique?

L'orgueilleuse fille ^se nlordit les lèvres jusqu'au snng;

Non seulement, madame Nerville ne lui expliquait pas pourquoi elle était partie en voiture avec. Georges et Carmen; mais, avec un manque d'éducation évident, la notairesse prenait l'institutrice pour une domestique.

Mariana dut pourtant s'exécuter, la. rage au c($ur.

Maître Nerville accourut aussitôt. Les deux époux restèrent seuls en présence.

— Eh bien ! ma bonne ! interrogea le notaire, tu as donc du nouveau? Monsieur et Madame Nerville se disaient vous devant le monde, parce

que c'était plus distingué; mais, dans l'intimité, ils reprenaient un tendre et familier tutoiement, car, malgré leur maturité, ils s'aimaient encore comme deux tourtereaux.

Madame Nerville, avec une étonnante fidélité de mémoire, servie par la plus extraordinaire volubilité, mit son mari au courant des faits qui venaient de se passer.

Elle termina par ces mots :

— Qu'en dis-tu, Sylvestre?

11 répondit :

— .le dis, Elvire, que mademoiselle de PenhoCt est sauvée.

— Je voudrais être de ton avis, répondit la notairesse; mais tu sais que la chère enfant garde toute sa fierté et ne veut accepter aucun service.

— C'est vrai... Je lui avais proposé, aussi délicatement que possible, de lui venir en aide; elle a refusé en des termes reconnaissants, mais si formels, que je n'ai pas osé insister.

La Limace etZephyiine tuaant 11 \ci eu ab-.oibant une lorte ration d eau-de-Tie de tidre ^Page 58 )

— Pourtant, reprit Elvire, je crois qu'elle finira par céder aux instances de mademoiselle de Kerlor.

— Tu as cet espoir?

— Oui, mais ce ne sera pas sans avoir longuement combattu contre elle-même, et mûrement réfléchi.

— Alors?

— Alors, dans mon idée, nous devons faire l'impossible pour que la pauvre jeune fille soit à l'abri du besoin pendant quelque temps.

— Tu as raison, Elvire.

— Tu retourneras la voir demain.

— Quel prétexte iavoquerai-je?

— Nous le trouverons.

— Clierchons!

— Si mademoiselle de Penhoët t'apprend qu'elle a accepté les offres de mademoiselle de Kcrlor, ta mission est à peu près terminée... Quoi qu'il en soit, elle te parlera du comte et de sa sœur puisque c'est moi qui les ai conduits auprès d'elle.

— C'est juste.

— Si mademoiselle Hélène te paraît indécise, n'hésite pas, loi, agis tout de suite.

— Mais comment? Puisqu'elle refuse tout secours matériel...

— Voilà ce que nous allons examiner... C'est grave! très grave! Espérons que la nuit nous portera conseil.

Le notaire et sa femme commencèrent à étudier une série de plans plus compliqués les uns que les autres. Ils se creusèrent la cervelle. Quand ils se couchèrent, ils cherchaient encore vainement. Soudain dans le lit conjugal, le mari se frappa le front.

— J'ai trouvé! s'écria-t-il.

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