DER.MERES SURPRISES
Carmen continuait à souffrir le martyre, bien que sa grossesse ne fùl pas très pénible, malgré les précautions qu'elle prenait pour la dissimuler.
La pauvre femme était arrivée aux semaines critiques.
Chaque jour elle prenait la farouche résolution ifen finir avec cette existence atroce, mais Hélène lui imposait un nouveau délai.
Madame de Saint-Hyrieix sentait sa volonté paralysée.
Elle ne voulait pas en se tuant donner la mort au petit être quelle portait dans son sein.
Elle ne voulait pas davantage fuir le domicile conjugal.
Chaque fois qu'elle le pouvait, elle écrivait à Robert d'Alboize, à Bourges; il lui répondait poste restante à Paris.
L'officier ne voyait qu'une issue possible et dans chacune de ses lettres insistait avec la plus éloquente véhémence : il fallait que Carmen vînt le rejoindre.
Il donnerait sa démission; ils partiraient à l'étranger; tous deux ils recommenceraient la vie.
Seraient-ils les premiers qui demanderaient à une passion partagée l'oubli des misères passées?
Toutes les considérations sociales devaient s'effacer devant la procJiaine maternité de Carmen.
La jeune femme n'aurait pas recours à un ignominieux mensonge, qui d'ailleurs n'abuserait peut-être pas son mari.
Devait-elle partager la destinée de Robert d'Alboize et ne pas attendre un éclat dont les suites seraient incalculables?
Oui, c'était vrai, ils avaient voulu s'immoler, écrivait l'officier; au prix d'un héroïque déchirement, ils avaient résolu qu'ils ne commettraient pas une deuxième faute; certainement, ils auraient eu le courage de s'arracher le cœur.
Mais Dieu n'avait pas voulu que ce sacrifice s'accomplit et cette volonté s'était nettement manifestée aux amants, puisque Carmen allait avoir un enfant.
Robert ajoutait que, dans ce fatal déplacement des responsabilités, le devoir n'était plus oii le croyait Carmen.
Il fallait que la jeune mère confiât sa vie et celle de son enfant à l'homme qu'elle aimait et qui seul pouvait revendiquer des droits imprescriptibles.
D'Alboize n'y faillirait pas; si Carmen l'y forçait, il ne reculerait devant aucune éventualité.
Carmen ne répondait plus que par de courts billets. Elle n'infligeait pas à Robert ses remords d'épouse coupable, se bornant à le renseigner Ijrièvement et à lui dire qu'elle l'aimerait toujours. Elle ne lui faisait part d'aucune décision; elle tremblait trop en pensant que ce qu'elle aurait résolu serait irrévocable, quand l'heure sonnerait.
Madame de Saint-Hyrieix n'avait pas d.it à Hélène qu'elle correspondait avec M. d'Alboize.
Les deux belles-sœurs ne s'entretenaient que de la catastrophe prochaine, sans revenir sur la cause initiale.
Madame de Saint-Hyrieix ne pouvait demander à Hélène, dont elle admirait les vertus, d'entendre les confidences de cet amour malheureux.
Carmen ne s'expliquait pas encore comment elle avait eu le courage de confesser son déshonneur et de troubler ainsi la sereine conscience d'Hélène.
Mais la sœur de Georges avait des crises alTreuses de désespoir, quand elle se retrouvait seule, après avoir échangé quelques mots avec Hélène; les deux femmes constataient avec terreur que l'effroyable situation s'aggravait de jour en jour, et que le miracle qu'elles avaient rêvé ne s'annonçait pas.
Carmen se tordait les mains et pleurait. L'enfant qu'elle allait mettre au monde porterait le stigmate du péché, tandis que la naissance de JeandeKerlor avait été accueillie parla plus pure et la plus sainte des joies.
La coupable était prête à subir le plus cruel châtiment, pourvu que son enfant ne supportât pas injustement les colères d'un mari outragé, d'une mère folle de douleur, d'un frère qui maudirait sa sœur.
Carmen avait l'âme trop haute pour jalouser le bonheur de son petit neveu; au contraire, elle l'embrassait maintenant avec une véritable frénésie, et il fallait que Madame de Kerlor, de son regard indulgent et profond, la rappelât au sang-froid.
Mais pourquoi les destinées du petit être attendu seraient-elles aussi tristes alors que celles de Fanfan paraissaient enchantées?
Est-ce que Jean de Kerlor n'avait pas été conçu à la lueur de l'étincelle divine?
Quelle différence y avait-il entre l'amour de Georges et d'Hélène et celui de Carmen et de Robert?
Georges et Hélène étaient mariés, c'est vrai! Est-ce que la condition des parents était écrite sur le front des nouveau-nés?
Quand ces accès de révolte étaient terminés chez madame de Saint- Hyrieix, la pauvre femme redevenait folle d'angoisse. Ces récriminations contre la société injuste ne valaient pas une idée pratique qui permettrait à Carmen de sortir de cette effroyable passe.
Toutes les alternatives qui se présentaient à son esprit étaient épouvantables.
Si Carmen obéissait à Robert, si elle fuyait le domicile conjugal, les reproches de sa conscience ne la poursuivraient-ils pas éternellement?
Avait-elle le droit de se tuer et de tuer son enfant?
En arriverait-elle à tout avouer à Saint-Uyrieix dans un irrésistible élan de franchise éperdue?
Elle ne mendierait aucun pardon ; elle réclamerait au contraire le châtiment qu'il voudrait lui infliger.
Pourtant, comprendrait-il, cet homme, que s'il avait su se faire aimer, s'il n'avait pas emmené sa femme à Stockholm, s'il lui avait donné Tespoir d'être mère, jamais elle n'aurait succombé?
(Juant à s'en tirer par le mensonge infâme, qui sauve infailliblement et sans la moindre peine les épouses criminelles reportant sur le mari bénévole les œuvres de l'amant, Carmen avait repoussé ce moyen odieux, nous l'avons dit; d'ailleurs, à l'heure présente, il serait trop tard.
De quelque côté que l'infortunée se tournât, l'horizon était afi'reusement noir.
Si l'atonie n'avait par moments paralysé le cerveau de madame de Saint- Hyrieix, elle eût perdu la raison, car les forces humaines ont des limites.
Hélène assistait impuissante à toutes ces tortures, ne pouvant cr.iire cependant que Dieu, dans sa miséricorde infinie, lui refuserait le salut de Carmen.
Madame de Saint-Hyrieix, par un prodige de volonté, retrouvait pourtant son énergie morale devant le monde, mais ses forces physiques n'allaient-elles pas bientôt la trahir?
Il était surprenant que sa honte n'eût pas encore publiquement éclaté.
Carmen disait à Hélène :
— Je suis irrémédiablement perdue... Mais je n'aurais jamais cru que mon agonie pourrait être aussi longue.
Madame de Kerlor répliqua :
— Je ne veux pas que tu te désespères... La Providence fera cesser l'épreuve quand tu ne pourras plus la supporter.
Le lendemain de cet entretien, Firmin de Saint-Hyrieix, plus plastronnant que jamais, entrait chez sa femme, dans la matiuée.
— Ma chère enfant, dit-il, tout marche à merveille.
— M. de Birague est installé au quai d'Orsay ? demanda Carmen avec son ironie coutumière.
— Pas encore répliqua Firmin, mais au fond, cela nous est égal... Le ministre actuel est tellement convaincu de sa culbute prochaine qu'il fait déjà tout ce que lui demande son successeur.
— Alors, vos vœux seront bientôt comblés ?
— Cela ne tient qu'à moi.
— Et vous hésitez ?
— C'est-à-dire que je balance entre deux fonctions.
— Vous n'avez plus que l'embarras du choix ';
— Parfaitement... Et je suis venu vous demander votre avis.
— A titre purement consultatif, car je ne suppose pas que l'opinion de votre femme, en admettant qu'elle eût l'ombre d'une préférence, pourrait modifier vos intentions bien arrêtées.
— Voici: voulez-vous que je sois gouverneur, ou trouvez-vous plus digne la qualité d'ambassadeur ?
Carmen se croisa les bras et regarda Saint-Hyrieix, qui parlait le plus sérieusement du monde.
Cependant, malgré ses lancinantes préoccupations, elle ne put réprimer un sourire devant cette monumentale suffisance.
Firmin crut que sa femme était enchantée, et il voulut bien condescendre à faire un peu d'esprit, pour se mettre à l'unisson du caractère de sa compagne, qu'il persistait à trouver enjoué, tant les illusions sont tenaces chez certains privilégiés de la nature.
Il reprit :
— Vous comprenez bien, ma bonne Carmen, que je vous associe toujours à mes grands projets... Si le titre de gouverneur est séduisant pour moi, ou ne pourrait pourtant pas vous appeler madame la gouvernante... Tandis que si je suis ambassadeur,vousdevenez naturellement ambassadrice.
Et Saint-Uyrieix, qui était décidément pour l'ancien répertoire, fredonna un passage de l'opéra-comique d'Auber.
Carmen était retombée dans ses amères réflexions ; Firmin pensa qu'elle méditait sur ces hautes destinées, et il ajouta :
— Réfléchissez !... Dans quelques jours, vous me répondrez... tJirague ne tient qu'à une chose en ce qui me concerne, c'est que la réparation qui m'est due soit éclatante.
Et M. de Saint-Hyrieix se retira lentement, comme un haut dignitaire qui va bientôt occuper le rang que la préséance lui attribuera dans les plus brillants cortèges officiels.
Il était temps qu'il disparût.
Carmen, qui s'était imposé une contrainte violente pourgarder un calme apparent, pendant que le diplomate cai'essait ses vaniteuses chimères, Carmen était au bout de son effort.
Elle eut subitement une douleur aiguë ; ses nerfs se détendirent brusquement ; elle éprouva une sensation d'effondrement; un voile passa devant ses yeux ; elle perdit connaissance.
Saint-llyi'ieix, qui n'avait fait que quelques pas, s'arrêta. Il se frappa le front et murmura :
— J'ai oublié de prévenir Carmen que M. Des Trumeaux dînait avec nous demain... Réparons cet oubli.
11 se dirigea de nouveau vers la chambre de sa femme. Heureusement, la majestueuse lenteur dont il était coutumier dans ses moindres actes, emjiùcha le futur gouverneur ou l'ambassadeur du lendemain d'être témoin de l'évanouissement de sa femme.
S'il l'avait trouvée sans mouvement, pâle comme une morte, le cœur ne battant plus qu'imperceptiblement, le diplomate, dépouillant le vieil homme, eût été fort bouleversé, car en dépit de ses allures solennelles, il aimait beaucoup Carmen.
Il aurait fait venir en toute hâte un médecin, qui aurait certainement assigné une cause très naturelle à cette syncope ; Firniin eût appris inopinément la prochaine arrivée d'un petit être qu'il n'attendait vraisemblablement pas.
Mais, au moment où il allait entrer, un froufrou soyeux le fit se retourner et il vit la femme de Georges, qui se rendait chez Carmen.
Hélène s'arrêta discrètement ; Firmin, en homme bien élevé, s'écria :
— Je sors de chez madame de Saint-Uyrieix ; vous allez la trouver rayonnante... Je viens de lui annoncer une nouvelle d'une imuorlancc capitale.
Et, sur un geste mélancoliquement étonné de la jeune femme, il ajouta :
— Ne me félicitez pas encore... Attendez une semaine.
Très béat, avec un sourire initié et un petit mouvement protecteur, il salua Hélène, et partit, se réservant de faire part le soir à sa compagne de l'invitation acceptée par M. Des Trumeaux, et ne voulant pas faire preuve d'une cui'iosilé de mauvais goût, en assistant à la conversation des deux belles-sœurs, qui avaient à échanger, selon lui, d'ingénieuses idées sur quelques nouvelles modes préconisées par un journal du matin.
Il retourna au ministère.
Hélène, qui ne parvenait pas encore à s'expliquer cette satisfaction de Carmen, annoncée par Saint-Hyrieix, ouvrit la porte et entra chez sa belle-sœur.
Madame de Kerlor jeta un cri, en proie à un violent saisissement; Carmen était étendue sur le parquet.
Le premier mouvement d'Hélène fut d'appeler ; mais elle se contraignit, se disant que la moindre fausse manœuvre en ce moment critique pouvait être funeste.
Ce qui passa à ce moment dans le cerveau de madame de Kerlor défie toute analyse.
Au milieu de ces sensations tumultueuses, les plus extraordinaires suppositions se heurtèrent.
Carmen s'était-elle donné la mort? Saint-Hyrieix, malgré ?on calme affecté, avait-il découvert la vérité et s'était-il abominablement vengé?
Ou bien, madame de Saint-Hyrieix éprouvait-elle la première crise de la maternité?
Tout en conjecturant, Hélène avait ouvert la fenêtre et s'était empressée d'ouvrir le corsage de Carmen ; puis elle lui avait fait des lotions d'eau fraîche.
Ensuite, elle lui fit respirer des sels anglais.
Madame de Saint-Hyrieix rouvrit les yeux. H y eut dans son regard un tel égarement que madan^e de Kerlor ne put réprimer un frémissement ; mais Hélène ne tarda pas à maîtriser cette légère défaillance. Ce n'était pas le moment de perdre la tète.
Carmen poussa un long, un déchirant soupir.
— Qu'as-tu? demanda Hélène.
La respiration de la malade était encore très oppressée ; cependant, le sang, qu'on aurait cru figé au cœur, recommençait à circuler ; l'adorable et touchant visage de Carmen reprit quelques couleurs ; ses lèvres mortes ne tardèrent pas à s'empourprer de nouveau et les yeux retrouvèrent la vie.
Elle fit un effort pour se relever ; Hélène l'y aida et parvint à la rasseoir.
Madame de Saint-Hyrieix se passa les mains sur le front pour dissiper les restes de son vertige.
— Etait-il encore là? balbutia-t-elle.
— Non... Je suis arrivée au moment oîi il sortait,
— H ne sait rien?
— Rien.
Carmen hocha la tête.
— Eh bien ! fit-elle, retrouvant une intonation d'ironie navrée, je crois que nous ne devons plus compter sur le miracle espéré... Dieu m'a abandonnée.
— Non, puisque M. de Saint-Hyrieix n'a pas été témoin de ton évanouissement.
— Il ne s'agit que d'un court répit... un sursis, si tu veux, puisque je suis impitoyablement condamnée à mort.
— Tais-toi !
— Il est impossible de cacher plus longtemps mon état ; les malaises vont se succéder... Je suis perdue.
Accablée, madame de Saint-Hyrieix s'abîma dans un morne désespoir.
La situation paraissait en effet désespérée; madame de Kerlor, malgré son indomptable vaillance, se demandait si elle allait être forcée de s'avouer vaincue.
— Seigneur ! gémit Carmen, j'ai cru tout à l'heure que mon supplice était terminé, pourquoi avez-vous permis à Hélène de me rappeler à la vie?
Elle poursuivit, dans un accès effroyable de désespoir :
— J'aurais dû garder le flacon que j'avais trouvé dans ta chambre de la rue Saint-Donalien et qui contenait le poison que tu voulais prendre... Je me souviens des belles paroles que je t'ai fait entendre alors... Comme il est facile de prêcher la patience et la résignation aux désespérés quaml on ne souffre pas soi-même.
— Dis-moi ce que tu éprouves physiquement.
— Je me sens brisée.
— Ressens-tu des douleurs aiguës? ,
— Non, je suis anéantie.
— Quand tu as perdu connaissance, est-ce à la suite d'une commotion intérieure?
— Non... M. de Saint-Hyrieix m'obsédait de ses réflexions; je l'écoutais avec un énervement que je ne puis décrire ; vingt fois, j'ai été sur le point de lui crier: « Allez-vous-en!... » 11 ne comprenait pas ; il continuait à m'entretenir de ses puériles histoires!... Enfin, il est parti au moment où les forces m'abandonnaient.
Madame de Saint-Hyrieix enlaça sa belle-sœur avec force.
— Sauve-moi, ma petite Hélène ! Sauve-moi, fit-elle avec une expression déchirante.
— Comment ? pensa madame de Kerlor.
— Si tu ne le peux pas, reprit Carmen, plus plaintivement encore, laisse-moi libre de mes actes.
— Voyons ! ne t'exalte pas ainsi, s'écria Hélène avec son autorité, si douce et pourtant si persuasive... Il faut que nous nous rendions chez un médecin... Rassure-toi, nous irons dans un quartier éloigné et nous resterons inconnues.
— Si tu le veux I
— Il nous donnera une date...
— Je frissonne en pensant que cet homme pourra m'annoncer que les jours ou même les heures me sont comptés.
— Ta délivrance n'est peut-être pas aussi rapprochée que tu le crois?...
— Ma délivrance ! répéta madame de Sainl-Hyrieix, le cœur ulcéré pendant que ses larmes coulaient à flots.
— Es-tu toujours aussi faible?
Carmen se leva et fit quelques pas.
— Je me sens un peu mieux, déclara-t-elle.
— Pourras-tu sortir après le déjeuner?
— Certainement.
[1 lui avait donné rendez-vous au Parc Monceau, à onze heures du matin, près de l'antique colonnade. (Page 568.)
Madame de Sainl-Hyrieix parut moins désolée ; quelle que fût la solution prochaine, elle avait hâte d'y arriver.
Ce jour-là, par exception, on déjeunait en famille ; ordinairement, ce n'était que le repas du soir que l'on prenait en commun. Saint-Hyrieix, qui était pourtant un homme ponctuel, n'était pas encore rentré à l'heure où l'on se mit à table.
La comtesse douairière fit servir.
Carmen n'eut pas à s'imposer de trop grands efforts pour dissimuler ses appréhensions.
La grand-maman était fatiguée; elle parlait peu; ses gestes étaient dolents ; elle mangeait distraitement et sans appétit.
Quant à Georges, il était absorbé, comme s'il poursuivait l'étude d'un plan nouvellement élaboré dans sa cervelle, mais qui se rapportait certainement à l'ensemble d'idées touchant ses projets d'avenir
Quotidiennement, il en disait un mot à Hélène, qui l'écoutait silencieusement.
Parfois, il fronçait les sourcils; de nouvelles difficultés se présentaient sans doute dans son esprit ; puis son regard s'éclairait et le sourire apparaissait sur ses lèvres ; les obstacles imaginaires avaient disparu.
Hélène, si préoccupée qu'elle fût pour Carmen, trouvait encore le moyen d'étudier la physionomie de son mari.
Elle savait bien à quoi il pensait; elle n'avait pas besoin de le questionner.
En ce moment, l'esprit de Georges de Kerlor était loin de Paris ; il avait traversé les mers et reconquérait sa fortune dans le nouveau monde.
Enfin, Hélène veillait sur son fils, que la nourrice Annette Kerjeau tenait sur ses genoux.
Le lévrier suédois, bien qu'on lui eût interdit maintes fois l'accès de l;i salle à manger, avait encore bravé la consigne, afin déjouer avec son ami Fanfan, et cela de la façon la plus turbulente du monde.
Saint-Hyrieix arriva ; il était radieux.
A la vue de son mari, Carmen eut un éblouissement el étreignit le rebord de la table d'un geste fébrile, comme si elle allait avoir une nouvelle syncope.
Firmin s'écria :
— Recevez toutes mes excuses... Le ministre ne voulait pas se séparer de moi... Il faut que je parte ce soir.
La douairière, que cette nouvelle fit sortir de son engourdissement d'esprit, demanda avec une certaine appréhension :
— Vous nous enlevez Carmen si vite que cela ?
S64 Li:S DEUX GOSSES.
Madame de Saint-Hyiteix crut avoir rêvé. La réponse de Firmin allait avoir une iniluence décisive sur le sort de la jeune femme.
S'il l'emmenait avec lui, elle perdait sa dernière espérance, si fragile qu'elle fût.
Il avait dit : « Je pars », mais comme il rapportait tout à sa p.ropre personne, il ne s'était pas cru obligé d'ajouter que madame de Saint- Hyrieix le suivrait.
Ne serait-elle pas trop heureuse de partager les destinées glorieuses de son époux?
Elle retint sa respiration pour mieux écouter.
Firmin répondit :
— Rassurez-vous, chère belle-maman, Carmen restera à Pans. La maman hocha la tête avec satisfaction.
Madame de Saint-Hyrieix vit disparaître comme par enchantement le poids qui lui écrasait la poitrine ; et pourtant, le péril n'était pas conjuré, puisque Carmen demeurait auprès de sa mère et de son frère; mais l'absence de Firmin, dans ces conjonctures affreuses, rendait l'horizon moins ténébreux.
— Où allez-vous donc ? questionna Hélène.
— Aux Iles Britanniques!... répondit Saint-Hyrieix, que la simple dénomination d'Angleterre eût gêné dans son emphase universelle.
— Vous avez un poste à l'ambassade ? demanda la douairière avec intérêt.
Il eut le sourire un peu hautain de l'homme dont on rabaisse les apti' tudes ou dont on méconnaît la qualité
— Dieu merci, fit-il, je n'en suis plus à briguer un grade de ce genre... Madame de Saint-Hyrieix ne vous a donc pas appris que j'avais fait capituler mes ennemis et que j'acceptais la compensation qui m'était due.
Il regarda sa femme avec une expression de reproche.
— Je vous félicite, mon cher gendre, répliqua affectueusement la douairière; seulement, je ne suis pas très au courant... et je vous demande de m'expliquer ce que vous allez faire chez la reine Victoria.
Firmin s'exécuta :
— Le ministre m'a supplié de représenter le gouvernement français à Londres dans le Congrès international qui a pour objet d'étudier les évolutions de la Roupie des Indes, depuis qu'elle existe... Comme vous le voyez, cette question monétaire fait partie du domaine colonial... Le ministre savait que j'étais très ferré sur ce sujet, aussi m'a-t-il dit : » Mon cher monsieur de Saint-Hyrieix, il n'y a que vous qui puissiez nous rendre ce service-là... Quand vous reviendrez, vous sei-ez certainement compris dans le nouveau mouvement diplomatique. »... J'ai accepté... Si moi-même j'avais le portefeuille des Affaires étrangères, je serais heureux de ren-
contrer un homme qui voulût bien me prêter le concours de ses lumières et qui ne me laissât pas dans le plus cruel embarras.
— C'est juste, fit Georges en souriant.
M. de Kerlor, qui ne pontifiait jamais, s'amusait parfois de la grandiloquence du diplomate ; la maman, elle aussi, lançait parfois un trait inoffensif, quoique malicieux ; mais ils n'en estimaient pas moins Saint- Hyrieix, qui avait demandé la main de Carmen dans les moments critiques que nous savons.
— Votre absence sera de courte durée ? dit Hélène.
— Trois ou quatre semaines, répondit Firmin.
Hélène et Carmen échangèrent un regard où l'espérance le disputait à l'angoisse.
— Vous comprenez, reprit Saint-Hyrieix, que je ne veux pas infliger à Carmen un déplacement qui lui semblerait peut-être fastidieux... Cependant, si elle y tenait absolument...
La jeune femme eut le courage de répondre :
— Je ferai ce que vous voudrez.
Saint-Hyrieix attendait ces mots ; il les désirait et il trouvait même, dans son amour-propre un peu froissé, que sa femme aurait dû lui parler tout de suite dans ce sens ; mais il fut satisfait de cet acte de soumission et il s'accusa même d'avoir glissé trop tôt sur la pente de la susceptibilité.
Il se hâta de répliquer :
— Restez dans votre famille, ma chère enfant... d'autant plus que, un jour très rapproché, vous serez forcée de vous séparer d'elle, et alors ce sera pour longtemps.
La grand-maman redevint pensive.
Firmin déjeunait, ce qui ne l'empêchait pas de discourir sans trêve. En somme il était arrivé à propos, car sans lui la conversation eût été languissante.
Il s'écria :
— Le ministre n'osait pas me demander de boucler immédiatement ma valise ; il parlait même de quelques jours pour me donner le temps de me préparer... Mais, moi, je suis esclave du service... Quand il s'agit d'aussi graves matières, la plus petite négligence peut être préjudiciable.
Quelques heures plus tard, M. de Saint-Hyrieix prenait le train de Calais.
Carmen n'avait pu, ainsi qu'il avait été convenu avec Hélène, consulter un médecin ; elle avait remis cette démarche au lendemain.
— Tu vois, dit Hélène à la jeune femme, que la désespérance est impie. Carmen répondit :
— Je suis loin d'être sauvée.
— Le danger le plus redoutable est momentanément éloigné.
3fiG LES DEUX GOSSES.
— Momentanément.
— Tu sais bien que M. de Saint-Hyrieix reste toujours plus longtemps absent qu'il ne le croit.
— C'est possible !... mais Georges et ma mère sont toujours là! Et le cœur de Carmen se remit à battre avec violence.
Soudain, madame de Kerlor mit rapidement un doigt sur ses lèvres. Madame Crépin venait de surgir, sans que l'on sût exactement par quelle porte elle était entrée.
Se voyant découverte, la femme de cl arge esquissa sa plus respectueuse révérence et demanda à sa maîtresse des instructions au sujet d'un nouveau fournisseur ; puis elle salua de nouveau et s'éloigna comme une personne à qui ses fonctions multiples laissent très peu de répit.
Ce n'était pas la première fois qu'elle se livrait à ce manège, sans que pourtant on se défiât plus d'elle que des autres domestiques.
Pélagie Bassinot, femme Crépin, avait parfaitement entendu la dernière réplique de Carmen.
Elle avait vu surtout que son apparition avait brusquement interrompu la conversation, et elle avait pensé :
— Il parait que mesdames de Saint-Uyrieix et de Kerlor ont besoin ilc solitude... Cela devient décidément bien étrange... Je suis persuadée que madame Vernier sera de mon avis.
Le médecin consulté par madame de Saint-Hyrieix, dans un quartier du centre, répondit à la jeune femme qu'avant cinq semaines elle serait mère.
Il fit observer que s'il assignait ce terme extrême, il fallait toujours prévoir que la moindre circonstance pouvait hâter le dénouement naturel.
Carmen n'avait plus un instant à perdre ; il fallait qu'elle se résignât à motiver une absence ; elle prétendrait qu'elle se rendait chez une de ses amies, en Normandie, qui l'avait invitée depuis longtemps.
Rien qu'à la pensée de ce mensonge, la jeune femme s'affolait; il lui semblait que sa mère et son frère devineraient tout de suite la honte qu'elle voulait cacher.
Elle s'accablait des reproches les plus véhéments, ne voulant plus admettre que sa faute avait été commise dans un moment où la malheureuse avait perdu la raison.
Elle ! Carmen de Kerlor ! madame de Saint-IIyricix allait accoucher clandestinement 1
Elle se serrait la taille ; elle portait des robes qui dissimulaient sa grossesse ; elle était forcée de comprimer le petit être qui dormait en ses flancs, en dépit de toutes les prescriptions physiologiques.
Il ne lui était pas permis de s'enorgueillir d'être mère. Ce qui était sublime chez les autres femmes devenait pour elle un acte ignominieux.
En se rendant chez le docteur, elle avait vu, dans les rues populeuses, des créatures qui portaient un enfant; souvent même, la maman donnait la main à un autre petit, plus âgé d'un an que celui qu'elle tenait sur son bras.
Dans une petite voiture, traînée par la mère, un petit garçon et une petite tille, deux jumeaux snns doute, reposaient pendant qu'une fillette un peu plus grande suivait en s'accrochant à la robe maternelle.
Carmen n'oublierait jamais le visage épanoui de la femme qui était si heureuse et si fière de sa progéniture.
Plus loin, des groupes de bambins turbulents sortaient de l'école.
Tous ces gamins allaient retrouver leur papa et leur maman, qui les embrasseraient bien fort, avec une bonne figure attendrie.
Carmen se cachait comme une de ces filles coupables, dont la raison se détraque et qui ne reculent pas toujours devant l'infanticide.
Elle se faisait horreur, ne se disant même pas, pour s'accorder des circonstances atténuantes, que son enfant, malgré les larmes qu'il lui coûtait, serait élevé avec les plus grands soins.
Non! elle n'avait pas assez de mots flétrissants pour sa faute. Elle se condamnait à l'éternelle réprobation.
La pitié d'Hélène ne faisait pourtant pas défaut à Carmen.
La femme de Georges, qui n'aurait jamais soupçonné autrefois ces drames d'amour, songeait avec douleur que l'humanité, qu'elle commençait à connaître, semblait décidément vouée à la soufl"rance.
Aussi, elle qui était privilégiée, elle qui avait épousé l'élu de son cœur, elle qui était la plus heureuse des mères, avec quels transports de ferveur elle remerciait le ciel de lui avoir donné un bonheur presque unique au monde.
Mais sa sérénité d'âme et son absolue tranquillité de conscience ne lui donnaient pas la sécheresse d'esprit des femmes qui n'ont jamais failli, peut-être parce qu'elles sont incapables d'éprouver les sensations délirantes de la passion.
Hélène les avait devinées, ces joies suprêmes; aujourd'hui, elle les goûtait dans la sainteté du mariage, amante légitime d'un homme qui lui faisait éprouver les plus chères ivresses.
Elle comprenait à quel point les fibres du cœur saignaient, quand cette félicité si ardente ne pouvait être avouée à la face de tous.
Le Christ n'avail-il pas absous la femme adultère? Ne l'avait-il pas sauvée, quand on voulait la lapider ?
Et c'était Carmen, sa sœur. Carmen, qui lui avait permis d'épouser Georges, qu'elle abandonnerait dans le malheur?
Cette lâcheté, Hélène ne la commettrait jamais, quelles que fussent les responsabilités que l'épouse honorée encourrait en protégeant la pécheresse éperdue, dont l'expiation était d'ailleurs assez complète.
Jusqu'au bout madame de Kerlor prendrait sa part des tourments de madame de Saint- Hyrieix.
A deux, la croix est moins lourde à porter.
Et c'était une angoisse poignante de voir l'héroïsme de ces deux temmes pour garder leur terrible secret, l'une devant sa mère et son frère, l'autre devant son mari adoré.
Carmen avait écrit à Robert d'Alboize, aussitôt après le départ de M. de Saint-Hyrieix.
Elle avait raconté à l'officier sa visite chez le médecin et le diagnostic de celui-ci. Elle l'avait mis également au courant du prétexte qu'elle se proposait d'invoquer.
Le capitaine était depuis quelques jours à la poudrerie du Ripault, où il surveillait de nouvelles expériences de pyrotechnie.
Quand Brisquet, son ordonnance, lui apporta son courrier, Robert reconnut tout de suite au milieu de quelques lettres l'écriture de Carmen.
Il lut sa lettre avec la plus profonde émotion. Ne s'attendait-il pas chaque jour à quelque grave décision?
Il eut un mouvement de découragement en constatant que madame de Saint-Hyrieix reculait encore devant le seul parti qui lui restât à prendre, selon l'avis de Robert ; puis il voulut s'imposer le calme et ne pas manquer d'équité : Carmen, en ne se décidant pas à s'expatrier avec lui. craignait peut-être que plus tard, il ne lui reprochât le sacrifice de sa carrière.
Elle ne savait pas qu'elle et son enfant tiendraient lieu de tout à l'amant et au père, et qu'il ne voudrait plus vivre que pour eux.
Il se la représenta isolée au milieu des siens, car il ignorait que madame Georges de Kerlor fût au courant des faits; il la voyait s'observant à chaque instant pour ne pas laisser pénétrer le terrible secret ; l'existence de l'adorée était un supplice incessant.
Il souffrait des souffrances de Carmen, lui qui aurait voulu que personne d'autre que lui ne la protégeât.
Il ne pouvait plus commander à son impatience, à ses angoisses; il demanda une courte permission, prévint madame de Saint-Hyrieix par un billet adressé comme toujours poste restante, et arriva à Paris.
Il lui avait donné rendez-vous au Parc Monceau, à onze heures du matin, près de l'antique colonnade.