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Madame de Sainl-Hyrieiï retira à la poste la deruière lettre de Robert. (Page 5"2.)
Caimen fut exacte.
Quand il la vit pâle, défaite, se soutenant à peine, il lui sembla que son cœur se retournait dans sa poitrine.
Elle oubliait pourtant ses soullrances et ses angoisses en le retrouvant, et ce fut avec un grand élan du cœur qu'elle l'accueillit.
Leurs mains s'étreignirent fiévreusement.
— Ma pauvre Carmen, commença- t-il, vous ne me maudissez donc pas! Elle eut un mélancolique sourire et répondit :
— Vous savez bien que cela m'est impossible.
LES DEIX GOSSES.
— Ma chère âme, reprit l'officier, les moments sont comptés.
— Je vous écoute, Robert.
— Avez-vous annoncé votre départ à vos parents?
— Pas encore... J'allais le faire, mais j'attendais une lettre de vous... Je lai eue... Alors, j'ai voulu m'entretenir avec vous avant...
Elle hésita, la voix pleine de larmes.
— Avant... de mentir... pour la première fois de ma vie.
Lui, si loyal, si droit, sentit la rougeur lui monter au front.
Hé quoi! ce divin poème se résolvait en ceci: Un officier plein de cœur, plein d'honneur, obligé de voir en secret la femme qu'il adorait ; une femme qui aurait eu toutes les vertus de l'épouse, si son mari avait su la comprendre, forcée de se cacher pour s'entretenir avec son amant du bâtard qui allait naître.
— Eh bien ! reprit M. d'Alboize, c'est à moi d'agir !
— Comment ?
— Je vais trouver aux environs de Paris une maison oîi vous pourrez venir en toute sécurité... quand il ne vous sera plus possible de rester chez vous.
Elle écoutait, oppressée, n'ayant pas la force de présenter une objection.
— Carmen, dit-il, d'un ton qui la fit tressaillir dans les fibres les plus intimes de son être, je ne veux pas répéter ce que je vous ai écrit vingt ibis... Je n'exige pas en ce moment que vous désertiez le fover conjugal...
Elle respira un peu plus librement.
— Vous avez réfléchi... Vous avez cru qu'il vous était possible de rester avec votre mari... Cela m'a douloureusement surpris, mais encore une fois, je ne veux pas agiter cette question.
Elle répliqua d'une voix sourde :
— Ma fuite causerait la mort de ma mère.
— Aussi, je m'incline, bien que vous me broyiez le cœur...
— Robert !
— Mais, prenez garde...
Il s'arrêta à son tour; il n'avait pu contenir les sentiments tumultueux qui s'agitaient dans son âme ; il se ressaisit, décidé à rester calme. Il reprit, plus maître de lui :
— Je ne discute pas; j'accepte votre arrêt... Seulement, écoutez-moi bien! Carmen; il n'est question que de vous et de moi en ce moment... A aucun prix, je n'accepterai que notre enfant soit en péril.
— Doutez-vous de mes sentiments de mère ?...
— Non... ce serait trop aS"reux.
— Rassurez- vous... Quoiqu'il advienne, notre enfant ne supportera pas la responsabilité de notre faute.
— C'est un serment que vous faites ?
— Oui, je le jure. '
— Eh bien ! Carmen, admettez que votre mari revienne plus tôt que vous ne le supposez.
Elle frissonna.
— Vous voyez, poursuivit-il, vous tremblez déjà.
— Non! fit-elle.
— Quel parti prendrez-vous ?
— Je fuirai.
— En admettant qu'il en soit temps encore.
■ — Robert ! je vous en supplie, ne croyez pas que je manque de courage; mais j'ai besoin d'être soutenue, réconfortée, encouragée... Ne le comprenez-vous pas ?
— Si, je le comprends, mon amour ; mais les circonstances sont effroyablement tristes et je voudrais que, à votre tour, vous ne vissiez le salut qu'auprès de moi... Une dernière fois, si vous êtes surprise par le retour de l'homme qui vous a épousée...
— Je partirai.... Et désormais personne au monde ne nous séparera.
— C'est bien !
Ils se serrèrent la main, les yeux dans les yeux, leurs cœurs n'en faisant qu'un.
— Rentrez chez vous, s'écria Robert; demain passez à la poste, je vous dirai le résultat de mes démarches.
Ils se séparèrent.
Robert d'Alboize se rendit à la gare du Nord et prit un billet pour Ormesson.
Son ordonnance, Brisquet, un naturel d'Épinay-sur-Seine, qui venait de passer huit jours dans sa famille, avait indiqué à l'officier plusieurs maisons vacantes à quelque distance de la gare.
M. d'Alboize trouva facilement ce qu'il cherchait.
La maison était confortablement meublée ; au coin de la rue un médecin habitait un confortable pavillon. L'officier alla trouver le docteur et lui demanda s'il voudrait bien donner des soins à une personne qu'il lui décrivit. Ce fut entendu. Les dépenses et les détails matériels furent également réglés sans discussions.
M. d'Alboize rentra à Paris, écrivit à Carmen ce qu'il avait fait et repartit pour Tours.
Madame de Saint-Iiyrieix était rentrée chez elle l'esprit un peu moins tourmenté.
Son amour pour Robert avait repris une intensité nouvelle depuis qu'elle avait revu l'officier.
Jamais il ne lui avait paru plus noble, plus beau, plus grand.
Si sombre que fût l'avenir, la jeune femme sentait que l'appui de cet homme ne lui ferait jamais défaut et qu'elle pourrait tout lui demander.
Elle fut sur le point de révéler à Hélène ce que celle-ci ignorait encore; mais Carmen s'arrôta : sa sœur, si dévouée et si tendre pourtant, ne devait pas savoir que sa liaison continuait.
Le lendemain, madame de Saint-IIyrieix retira à la poste la dernière lettre de Robert.
Carmen n'avait plus à tergiverser; elle allait annoncer son départ.
Elle avait choisi pour parler l'heure du dîner. Elle ne tremblait plus; le mensonge qu'elle allait faire était indispensable.
Cependant, quand elle aperçut sa mère, la jeune femme fut en proie à un grand saisissement.
Ce n'était pas l'appiéhension au sujet du prétexte dont Carmen allait se servir, qui la troublait ainsi, c'était la physionomie abattue de la vieille comtesse.
Carmen fut douloureusement frappée en voyant l'altération des traits de sa mère, et elle se demanda comment il se faisait que, juste à ce moment précis, elle avait une perception ausi nette de l'état de la douairière, alors que depuis plusieurs jours déjà celle-ci n'était plus du tout la même.
Ce fut un reproche de plus que Carmen s'adressa; elle s'imagina, dans son cerveau enclin à exagérer ses remords, qu'elle avait une part de responsabilités dans ces inquiétantes complications.
Elle se reprocha surtout de ne pas s'être rendu compte plus tôt de l'affaiblissement progressif de sa bonne mère. Mais enfin, elle n'était pas seule à l'hôtel du Parc des Princes ; il y avait Georges, il y avait surtout Hélène.
Georges avait l'esprit captivé par ses mirages transatlantiques, et sa sœur comprenait qu'il ne se fût pas rendu compte des menaces d'un avenir, très prochain, peut-être; et puis, les hommes n'ont pas cet instinct de véritable divination, dont les femmes font preuve quand elles tremblent pour un être aimé.
Donc, Georges, bien qu'il adorât sa mère et déplorât souvent de ne la plus trouver aussi bien portante qu'autrefois, pouvait supposer que le poids des ans était seul cause de sa faiblesse ; mais comment Hélène, qui avait la compréhension si vive, ne partageait-elle pas les alarmes de Carmen?
Cela, madame de Saint-Hyrieix ne se l'expliquait pas. Carmen courut à sa mère et l'embrassa avec la plus ardente effusion.
Lajeune femme était toute tremblanic.
Ce fut la pauvre comtesse, avec son admirable passion maternelle, qui oublia son malaise, pour dire à sa fille :
— ■ Tu souffres, mon enfant?
Les larmes jp>«llirent des yeux de Carmen devant cette héroïque abnégation.
— Mais non, chère maman, répondit-elle vivement.
La mère ajouta, du ton câlin qu'elle prenait autrefois pour consoler ses «nfants en proie aux gros chagrins que les bébés s'évertuent à éprouver :
— Alors, pourquoi pleures-tu ?
Carmen s'essuya les yeux et retrouva un sourire pour que la maman ne se doutât pas de ce qui se passait dans le cœur de sa fille ; puis elle répliqua :
— C'est fini !
— Tu avais donc une raison ?
Et la mère pressa son enfant sur son sein.
Carmen sentait approcher le moment redoutable ; la comtesse allait l'interroger. Comment répondrait- e Je à sa mère?
Georges arriva avec Hélène.
Cette dernière, en regardant la comtesse, fut en proie à une émotion des plus vives.
Carmen se trompait quand elle doutait de la clairvoyance de sa bellesœur.
Il y avait une raison pour que la femme de Georges ne vît pas que la douairière était indisposée : c'est que ce malaise n'existait pas dans la matinée et que c'était subitement que la grand'maman en avait ressenti les effets.
Hélène venait de passer deux heures auprès de Fanfan, retenue par une légère indisposition de l'enfant.
Georges vit sa femme et sa sœur échanger un coup d'œil, et, à son tour, il regarda sa mère.
Il fut frappé de l'altération de ses traits.
Mais les deux enfants et Hélène se comprirent tout de suite ; il ne fallait pas qu'aucun d'eux laissât supposer à la malade" les appréhensions qu'ils concevaient à cause d'elle.
Cette pitié filiale fut inutile; la comtesse douairière devint tout à coup très triste et elle refusa de toucher au moindre aliment
Puis sa figure se contracta ; des douleurs sourdes la poignaient au cœur; progressivement, elles augmentèrent d'intensité.
Georges, Carmen et Hélène s'empressèrent autour de leur mère, pendant qu'on allait chercher le médecin.
La comtesse gardait son sang-froid, faisant preuve de son affabilité ordinaire ; elle voulait, comme toujours, refuser les soins ; mais il était évident que ses efforis la fatiguaient beaucoup.
La crise continuait. A un moment, la comtesse devint d'une pâleur mortelle et ses yeux se fermèrent sous la violence d'une commotion intérieure.
Ce ne fut qu'un éclair ; les douleurs, qui étaient arrivées à leur point aigu, commencèrent à diminuer de violence et s'espacer davantage.
Les enfants devaient-ils se rassurer ? Ils ne l'osèrent pas.
Ce n'était pas la première fois, nous le savons, que la pauvre comtesse avait à subir une attaque delà cruelle maladie de cœur, que les soins les plus éclairés du docteur La Roche n'avaient pas réussi à guérir.
Le médecin breton ne se faisait guère d'illusions, mais avec sa consolante philosophie de vieux praticien, il se disait que les affections les plus dangereuses ne sont pas toujours celles qui enlèvent prématurément les malades.
Malheureusement, il faut compter avec l'accident.
Carmen se souvenait des recommandations du médecin, qu'il résumait ainsi :
— Surtout pas de contrariétés.
Madame de Saint-Hyrieix eut un long frémissement.
La fille ne tuerait-elle pas sûrement la mère si le scandale effroj'able se produisait?
Les sanglots montaient à la gorge de Carmen.
11 lui sembla que toutes les malédictions planaient sur sa tête.
Hélène la regarda avec une grande compassion, mais elle faisait en même temps appel à la fermeté de la jeune femme.
Madame de Saint-Hyrieix ne céda pas au désespoir.
Elle souffrait pourtant au delà de toute expression.
Non seulement sa mère était en danger, mais il ne pouvait plus être question du voyage sauveur.
La iatalité étendait sur Carmen un réseau de plus en plus inextricable.
Madame de Saint-Hyrieix se demanda comment elle pouvait encore conserver sa raison dans ces conjonctures inouïes.
Le médecin vint ; il ordonna une potion calmante, confirma le traitement prescrit par son confrère breton, et montra beaucoup de réserve quand M. de Kerlor le questionna.
Quelques jours s'écoulèrent; les transes de Carmen devinrent indescriptibles.
Georges crut que sa sœur était affectée par la maladie de leur mère et il n'entrevit pas le douloureux mystère.
La douairière, malgré sa vaillance, fut saisie d'un grand découragement ; pour la première fois, elle entrevit la gravité de son état; elle eut la sensation de la défaite; elle était vaincue; son énergie tomba presque subitement.
Cependant, la médication continuait à agir, et les crises ne reparaissaient plus qu'à intervalles irréguliers; en outre, la violence du mal était beau-
coup atténuée; mais cette fois, c'était le moral qui était atteint, après être resté indemne si longtemps.
Carmen se trompait quand elle croyait que ses perplexités ne pouvaient pas devenir plus affreuses encore.
Une lettre de Saint-Hyrieix arriva.
II annonçait son retour pour le surlendemain.
Madame de Saint-Hyrieix ne vit que ce fait dans la longue épître rédigée par le diplomate avec un soin jaloux de la forme, comme si la prose de Firmin devait être reproduite dans les revues les plus graves et les plus ennuyeuses.
C'était un véritable rapport qu'il avait écrit. Il contenait dix lignes intimes, pas plus, à la dernière page.
Georges, qui était sur le point de prévenir son beau-frère de la maladie de sa mère, se ravisa.
Puisque Saint-Hyrieix revenait dans un si bref délai, il était inutile de l'inquiéter prématurément, d'autant plus qu'une amélioration paraissait se dessiner.
Carmen eut une terrible contraction nsrveuse. Elle avait promis à Robert de fuir avec lui, c'est vrai. Mais elle ne pouvait se résoudre à une extrémité qui tuerait infailliblement sa mère.
Il ne lui restait plus qu'une solution: tout révéler à son mari
Ainsi, malgré toute l'énergie déployée par elle et Hélène ; malgré le dévouement sans limites de Robert d'Alboize, l'épouse coupable était impitoyablement rejetée sur cet écueil où son honneur et peut-être sa vie allaient définitivement sombrer.
Elle eut un grand vide dans le cerveau et resta quelques instants frappée de stupeur, n'ayant plus ni force ni volonté ; tout s'effondrait autour d'elle.
Hélène vit cette effroyable expression d'angoisse; elle saisit les mains de Carmen, dès qu'elle fut seule avec elle, et lui dit :
— Je te demande un dernier effort!... Il est impossible que Dieu nous inflige un tel malheur... Je ne veux pas douter de la Providence... Les miracles ne se produisent que dans des circonstances désespérées...
Carmen ne répondit que par un geste navré, mais elle était résolue à lutter au moins jusqu'à l'arrivée de M. de Saint-Hyrieix.
C'était la résistance suprême et le plus souvent inutile.
Carmen ne voulut pas que Robert d'Alboize partageât ses tortures.
Elle ne le préviendrait pas de la catastrophe prochaine. Si l'officier savait ce qui se préparait, il accourrait et un choc inévitable aurait lieu entre lui et Firmin.
Le secret serait dévoilé ; la mère recevrait un coup de poignard au cœur.
Madame de Saint-Hyrieix ferait sa confession à son mari ; mais elle ne nommerait pas d'Alboize.
Rien ne pourrait faire jaillir ce nom de ses lèvres; elle redressait la tête d'une façon farouche en pensant aux menaces possibles de son mari pour arriver à découvrir le nom de l'amant ; elle ne redoutait pas Saint- Ilyrieix à ce point de vue.
En outre, elle estimait qui! reculerait, lui aussi, devant le scandale; son caractère, son ambition lui défendraient toute violence publique.
Un pacte interviendrait entre les deux époux; la femme dirait à son mari :
— Vous ne voulez pas tuer ma mère et vous n'avez aucun intérêt à divulguer une honte, qui est la vôtre... Tout est fini entre nous... Dans quelque temps nous nous séparerons sans éclat... Nous trouverons le prétexte... On ne saura pas que je vous ai déshonoré.
Carmen eut de nouveau la poitrine serrée comme dans un étau ; elle cherchait à se figurer que la situation pouvait se dénouer ainsi ; mais pour cela, il fallait admettre que Saint-Hyrieix n'eût pas une goutte de sang dans les veines et qu'il renonçât à se venger.
Sa vanité et son orgueil, à défaut d'autres sentiments, l'empêcheraient de dévorer en silence cet outrage mortel.
Il flagellerait sa femme en lui rappelant dans quelles conditions il l'avait épousée; il la traiterait en épouse misérable ; il voudrait la châtier.
Carmen était fatalement perdue ; elle se débattait en vain. Dans quelques heures tout serait consommé.
Le lendemain, la comtesse douairière était encore plus abattue.
Elle avait passé une triste nuit, au cours de laquelle la pauvre femme avait été assaillie par les plus funèbres pressentiments.
Quand Hélène et Carmen entrèrent dans la chambre de la malade, elles furent épouvantées; le visage de leur mère avait une couleur terreuse et ses yeux alanguis, ses yeux autrefois si expressifs, qui reflétaient tour à tour les divers aspects de l'Océan, semblaient déjà voilés par l'ombre de la fin.
La douairière vit à quel point ses enfants étaient affectés.
Elle murmura :
— J'ai une idée; je vais la communiquer à Georges; il l'approuvera.