‹ Les deux gossesChapitre 34 sur 56 · L. ' ,, ,/.,/JL/,//J//JdL. f^\T& i · texte numérisé non relu

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Pélagje uavait rien pu surpreudre encore. Mariana l'admonesta amicalement. (Page 579.)

Insensiblement le regard de 'la pauvre femme se ranima ; ses mains amaigries e'treignirent son front et elle eut plusieurs hochements de tête, semblant approuver de plus en plus ce qu'elle avait résolu.

Carmen et Hélène ne voulurent pas la questionner, puisqu'elle avait déclaré que c'était à Georges qu'elle voulait se confier.

La douairière, au bout de quelques minutes, s'écria d'une voix plus ferme :

— Cela va beaucoup mieux aujourd'Jiui.

LES DEUX OOSSES.

Les alarmes de Carmen et d'Hélène ne se dissipèrent pas, mais elles n'en conçurent pas de i)lus vives.

La maman sonna sa femme de chambre pour se faire habiller.

Elle ne voulait point passer la journée au lit comme la veille.

Vers onze heures du matin, madame Paul Vernier se présenta. Mariana portait une toilette charmante ; elle paraissait rayonnante; sa physionomie était empreinte de la plus grande satisfaction.

Mais quand on lui apprit que la douairière était indisposée, Mariana prit vite l'air attristé et simula lémotion obligée en pareille circonstance.

Elle alla vers sa bienfaitrice et l'accabla de protestations attendries ; la bonne comtesse fut très sensible à cette comédie et elle rassura de son mieux la bonne âme qui lui prodiguait de telles marques de sympathie.

Mariana se plaignit qu'on ne l'eût pas prévenue; elle se serait rendue immédiatement à Boulogne, car la comtesse savait bien que sa fille d'adoption continuait à la chérir comme une véritable mère.

Madame Vernier retourna auprès de ses cousines.

— M. de Saint-Hyrieix est revenu? demanda- t-elle.

— Non, répondit Carmen.

— Il sait que notre bonne mère a été souffrante?

Carmen était au supplice ; son trouble ne pouvait échapper à l'œil inquisiteur de Mariana, et cette conviction le rendait plus grand encore.

Heureusement, Hélène était là, qui gardait tout son sang-froid et qui répondit que le diplomate était attendu à Paris dans la journée du lendemain.

Mariana, avec sa science innée du mal, pressentit qu'elle pouvait inquiéter Carmen.

D'ailleurs, Pélagie Crépin lui avait répété les phrases entendues lorsque la femme de charge avait épié les deux belles-sœurs.

Malheureusement, ces mots gardaient un caractère énigmalique qui intriguait fort madame Vernier.

Nous devons ajouter que Mariana avait en ce moment des préoccupations qui l'absorbaient, ou du moins qui l'empêchaient dese consacrer à son œuvre de haine.

Cependant, elle était restée quelque temps sans aller au Parc-des- Princeset elle avait besoin de savoir si de nouveaux incidents ne s'étaient pas produits :

Mariana s'écria :

— Eh bien! ma chère Carmen, tu vas éprouver un grand bonheur.

— Oui! fit madame de Saint-Uyrieix.

— Tu vas pouvoir embrasser Ion mari.

— C'est vrai !

— Oh! moi, je ne sais pas si je pourrais supporter la moindre séparation.

— Eii pourtant, reprit Hélène, quand il le faut.

— Je ne vous dis pas, chère madame, mais cela me paraîtrait bien dur... Voyons, vous-même, ma cousine, que diriez-vous si M. de Kerlor restait absent pendant un mois...

Mariana ajouta :

— J'aime tant mon mari!

Puis elle se ravisa.

— Mais, que dis-je? Vous aimez autant que moi...

Madame Vernier ne prolongea pas sa visite ; elle avait besoin de s'entretenir avec la femme de charge.

L'entretien fut très court; Pélagie n'avait rien pu surprendre encore.

Mariana l'admonesta amicalement et l'engagea à redoubler de sagacité, dans r intérêt de la morale et de la bienséance.

Madame Vernier quitta Boulogne pour se rendre auprès de Silverstein, mettant singulièrement en pratique la vertu qu'elle prônait si fort.

Carmen respira :

— Tu ne saurais croire combien Mariana m'a irritée, dit-elle à Hélène.

— Elle ne savait pas ce qui se passait au plus profond de toi-même. Carmen eût un rapide retour vers le passé.

Il n'était pas si éloigné le jour où elle avait dit à Mariana des choses que celle-ci n'avait peut-être pas autant oubliées qu'elle voulait le faire croire.

Que signifiaient les effusions conjugales qu'elle avait cru devoir manifester tout à l'heure?

Si elle avait aimé Georges autant qu'elle le prétendait, l'aurait-elle remplacé aussi vite dans son cœur et conçu cette autre passion qui motivait de pareils épanchements?

Carmen s'indignait à la pensée que le véritable amour pouvait être confondu avec les affections, très vives assurément, mais qui n'ont leur source que dans le cerveau et non dans le cœur.

— On n'aime qu'une fois ! pensait la sœur de Georges.

L'heure du repos était arrivée ; Carmen embrassa Hélène et lui dit tout bas :

— Demain mon déshonneur sera public.

La femme de Georges aussi troublée que sa belle-sœur, répondit :

— Prions encore !

La foi était trop vive dans ces âmes bretonnes pour que, jusqu'au dernier moment, elles eussent l'impiété d'accuser le ciel; mais Carmen anéantie se courbait devant le châtiment, qu'Hélène, dans son équité, trouvait disproportionné en face de la faute.

Elles se regardèrent encore une fois avec une affreuse angoisse. Au moment où elles allaient se séparer, Alain, le valet de chambre, entra avec précipitation, craignant que ses maîtres ne fussent couchés ; il apportait une dépêche sur un plateau de vermeil.

Georges lut, après les indications de service :

« Retour différé. Lettre suit. Amitiés.

« Saint-IIyrieis. »

Carmen jeta un cri étouffé et se sentit renaître.

Hélène respira longuement. Le malheur faisait trêve. Dans une situation qui paraît sans issue, le moindre répit n'autorise-t-il pas un retour à l'espérance?

Catholiques ferventes, Carmen et Hélène l'étaient ; mais nous avons rappelé aussi qu'elles étaient du pays où l'on ne se défend des superstitions qu'en les subissant sous leur forme philosophique la plus haute.

Puisque Dieu suspendait l'œuvre terrible, c'est qu'il entendait exaucer les prières si ferventes qui lui avaient été adressées ; sans cela, la volonté divine ne fût pas intervenue pour arrêter une catastrophe fatale.

Le lendemain la lettre anuoncée arrivait.

Elle avait six pages.

La conférence était sur le point de clore ses travaux quand Saint- Hyrieix avait trouvé une lacune dans le compte rendu de la dernière séance.

Une vive discussion s'était engagée. 11 avait fallu que le représentant de la France lit appela toute son éloquence pour convaincre les dissidents.

Finalement il les avait pulvérisés à l'aide de sa dialectique savante autant qu'irrésistible.

A une imposante majorité on avait déclaré nuls et non avenus presque tous les travaux accomplis depuis trois semaines ; on allait donc recommencer purement et simplement sur d'autres bases.

Georges, qui avait lu la lettre, s'écria :

— C'est beau la science économique ! Mais je crois qu'elle ne me tentera jamais.

M. de Kerlor alla chez sa mère, non pour lui infliger la lecture de la missive, mais pour l'expliquer en substance.

Quand il revint auprès de sa femme et de sa sœur, son visage exprimait une surprise un peu soucieuse.

11 s'écria :

— Notre mère veut retourner à Kerlor !

— Dans l'état où elle est ! fit Hélène avec une inquiète sollicitude

— Précisément, répliqua Georges ; elle est convaincue que, seul, le docteur La Roche lui rendra la santé.

Carmen restait haletante, n'osant pas choisir entre son amour filial et ses etYroyables appréhensions.

La douairière apparut :

— Oui, mes enfants, dit-elle, je n'ai jamais eu vraiment confiance qu'en mon vieux médecin de Kerlor... 11 me traite depuis longtemps; il sait comment me soulager... Enfin, l'air natal a toujours exercé sur moi l'influence la plus bienfaisante.

— Si nous écrivions au docteur La Roche? hasarda Georges.

— Il est bien âgé, répondit la comtesse ; quel que soit son dévouement je ne puis lui infliger la fatigue d'un si long voyage.

— C'est juste, reconnut Georges.

— En outre, il ne m'apporterait pas les brises salines de l'Océan.

— Évidemment.

— Enfin, mon vieil ami La Roche n'est pas exclusivement le médecin delà famille de Kerlor... Il a d'autres malades... Faut-il ajouter, mes enfants, que malgré mes dispositions prises pour que mes pauvres du bourg ne souffrent pas, je crains que mon absence ne leur soit préjudiciable?... Vous le voyez, je suis fournie de bonnes raisons et ne cède pas uniquement à un caprice de malade.

Elle ajouta doucement, mais avec une mélancolie navrante, qui impressionna péniblement ses enfants :

— Qui sait si, dans quelques jours, je serai encore transportable?

— Mère ! répliqua Hélène en saisissant les mains de la douaiinère, vous nous affligeriez si nous n'avions la certitude que votre indisposition ne durera que quelques jours.

La douairière remercia sa bru avec effusion; on est si reconnaissant envers ceux qui essaient de vous rendre l'illusion de la santé ! La maman répondit :

— Eh bien! je me rétablirai plus vite encore à Kerlor.

Il n'y avait guère d'objections à faire. La bonne comtesse éprouverait une satisfaction en se retrouvant dans son château, qui, peut-être, pourrait lui rendre très vite la santé.

Carmen songeait.

En Bretagne,pourrait-elle mieux dissimuler sa faute?Elle penchait timidement pour l'affirmative, sans aller jusqu'à une illusion insensée ; mais là-bas, il lui serait possible de compter sur des serviteurs d'une discrétion absolue.

Puis sa pensée se reporta sur Robert.

Comment M. d'Alboize apprécierait-il ce déplacement?

Il avait pris toutes les mesures pour que la jeune mère mit au monde son enfant dans une maison à peu près isolée, qu'il lui avait décrite dans sa dernière lettre.

Il engageait Carmen à se rendre à Orraesson le plus tôt possible, pour y visiter l'asile où elle ferait ses couches, et elle y serait déjà allée, si la nouvelle terrifiante du retour de M. de Saint-IIyrieix n'était venue enlever à la malheureuse femme les derniers vestiges de sa volonté.

Si elle accouchait à Kerlor, Robert ne serait pas là pour la soutenir et pour embrasser le nouveau-né.

Carmen n'osait pas entrevoir une lueur plus rassurante dans ces ténèbres si profondes ; elle voulait chasser de son esprit tout nouvel espoir qui confinerait à la démence.

Mais, il est bien difficile à quelqu'un qu'on cherche à arracher à la mort, de ne pas exagérer les moindres résultats obtenus dans la voie du salut.

Carmen, qui retenait sa respiration, entendit sa mère prononcer :

— Georges me conduira... A aucun prix je ne consentirais à vous faire partager ma retraite en ce moment... Vous resterez à Paris jusqu'à la date que vous vous étiez assignée... Le temps me semblera un peu long, mais je ferai provision de patience.

Hélène allait parler; la douairière ne lui en laissa pas le temps.

— Quant à vous, ma petite Hélène, poursuivit-elle, je ne vous permettrais pas d'accompagner Georges, attendu que Fanfan devrait être du voyage et que cela ne serait pas prudent... Songez donc que mon fils ne restera auprès de moi que les quelques jours nécessaires à mon installation... Allons, madame de Kerlor, reportez-vous, par la pensée, aux temps héroïques où vos aïeules disaient adieu à leurs maris qui partaient pour de longs mois.

— Je vous obéirai, mère, répondit Hélène.

— Vous ne serez pas seule, ajouta la douairière, puisque Carmen restera auprès de vous...

Carmen ne put s'empêcher de joindre les mains.

Des profondeurs de son enfer, son àme s'élançait vers l'azur céleste. Cette fois, elle était sauvée, à moins d'un incroyable revirement du sort.

— Pauvres fillettes, reprit la maman avec un faible sourire de compassion, vous allez être veuves pendant quelques jours...

Elle réfléchit pendant quelques instants et s'écria :

— Après tout, je me montre bien exigeante en forçant Georges à m'accompagner... Je peux bien partir toute seule.

Le mari d'Hélène répliqua :

— Non, mère, je tiens à vous accompagner.

— Ai-je donc si grand besoin de toi ? Ce fut Hélène qui appuya son mari :

— Chère maman, il ne faut rien changer à vos premières dispositions... Carmen et moi, nous ne pourrions commander à nos inquiétudes, si

votre fils au moins n'était pas auprès de vous... 11 ne s'agit pas de votre santé ébranlée, qui va se rafTermir très rapidement, mais Georges doit vous éviter tous les soucis de votre réinstallation.

— C'est mon tour d'obéir, murmura la maman résignée. Quand donc nous retrouverons-nous tous sous les charmilles de Kerlor?

— Mais au mois de juillet, dit Carmen.

Les mains de la douairière furent agitées par un léger tremblement.

— Georges, dit-elle, pouvons-nous partir aujourd'hui?

— Oui, mère.

— Eh bien! occupe-toi de tout... Hélène, ma chérie, vous et Carmen vous préparerez ce qui m'est indispensable... Je vous écrirai ensuite ce qu'il faudra m'envoyer.

Cette fois, il n'y avait plus l'ombre d'une appréhension à conserver. Carmen ressentait une joie si violente qu'elle fut sur le point de s'évanouir, comme ce jour où elle était tombée sans connaissance ; mais alors, toutes les fibres de son cœur saignaient; aujourd'hui, c'était une sorte de résurrection.

Les pensées les plus généreuses s'agitèrent dans son esprit.

Elle entrevit la rédemption.

Oui, elle rachèterait sa faute, faute inconsciente s'il en fut jamais, puisque Robert et elle avaient été entraînés par l'irrésistible courant de passion, qui les avait emportés, sans qu'ils eussent la possibilité de se reconnaître.

Quand ils étaient revenus à la raison, il était trop tard.

En élevant saintement son enfant, Carmen mériterait l'indulgence de ■ce Dieu qu'elle avait prié jusqu'au dernier moment, alors que son âme éperdue luttait déjà contre le doute impie, qui aurait ajouté à ses tortures.

Tout était prêt pour le départ. La douairière pressa longuement sur son cœur Carmen et Hélène, ses deux enfants, entre lesquelles elle ne voulait établir aucune différence.

Si elle avait porté la première dans son sein, la deuxième était la femme de Georges, et la vénération dont l'orpheline avait constamment Kintouré la sainte femme lui avait acquis tous les droits à sa tendresse vraiment maternelle.

— Voyez, dit la grand'mère, ce que c'est que l'espoir... Je me sens très bien... Si je m'étais trouvée ainsi il y a quelques jours, je n'aurais certainement pas pensé à retourner à Kerlor.

En effet, l'aïeule avait retrouvé sa physionomie tranquille, son visage frais et ses yeux reposés faisaient mieux augurer de l'avenir.

Georges embrassa sa femme ; il vit une larme dans les yeux d'Hélène et ■devint pâle.

Ils se regardèrent avec une soudaine anxiété, lui, surpris de ressentir une telle commotion au cœur, alors qu'il ne s'agissait que d'une courte absence ; elle, se reprochant son manque de force devant cette séparation, la première.

Mais, les yeux dans les yeux, ils s'encouragèrent et se sourirent ; fallait-il qu'ils s'aimassent pour que tous deux, avec des tempéraments si différents, mais avec une égale force de caractère, ils fussent émus à ce point en pensant qu'ils resteraient une semaine, peut-être quinze jours sans se voir !

Georges se raidit ; son regard redevint tranquille et fort. 11 releva la tête.

Les nouvelles du Mexique n'étaient pas très rassurantes. Les associés de feu le marquis de Penhoët avaient demandé un court délai pour le premier versement qu'ils avaient promis; c'était un fâcheux présage.

Le jour où M. de Kerlor verrait clairement que ces malhonnêtes gens refuseraient de faire honneur à leur signature, il n'hésiterait pas, il partirait pour le Mexique, et, fort des droits que lui conférerait sa femme, il poursuivrait par tous les moyens légaux l'exécution des engagements formels, dont nous avons fait connaître la nature.

M. de Kerlor prit son fils que lui tendit Annette Kerjean, la nourrice, et il couvrit l'enfant de baisers. Puis ce fut l'aïeule qui prodigua les caresses les plus passionnées au petit Jean.

Il fallut enfin s'étreindre pour la dernière fois.

La comtesse et son fils partirent.

Alors Carmen et Hélène tombèrent dans les bras l'une de l'autre; le péril était définitivement conjuré.

Dès le lendemain, madame de Saint-Hyrieix se rendrait à Ormesson, car la date assignée par le médecin était à peu près arrivée.

Quand Pélagie Crépin vit qu'on s'occupait d'un nouveau départ, elle fut extrêmement intriguée.

Elle n'avait pas eu le temps de prévenir madame Vernier que la douairière retournait à Kerlor.

Mariana se montrerait mécontente de n'avoir pas été avertie. Or, Pélagie Crépin devait tout faire pour que madame Vernier fût satisfaite de ses services, car la situation de la femme de charge devenait extrêmement précaire, depuis que madame de Kerlor mère n'était plus là pour la défendre.

Pélagie prenait la résolution de montrer la plus angélique patience et d'endurer le martyre, s'il le fallait, pour ne pas quitter ses lucratives fonctions avant d'avoir retrouvé la place magnifique promise par madame Vernier.

Il y avait un quart d'heure à peine qu'elle était à son poste d'observation. {Page 587.)

Mariana avait des relations de plus en plus brillantes; Pélagie était ■éblouie quand la femme de l'artiste lui nommait les gens qu'elle fréquentait.

C'était bien de ce côté que la veuve du greffier devait s'orienter, si elle ^voulait continuer à faire du bien à son cher neveu Prosper.

Le » tuyau » sur l'Emprunt Valaque avait été plus que satisfaisant. Pélagie avait gagné 253 francs à l'heure présente, et M. Silverstein con- Iseillait de ne pas encore réaliser. Malheureusement, la femme de charge

trouvait que de pareils renseignements étaient trop rares ; il en aurait fallu un comme cela par jour.

Elle avait demandé conseil touchant les « Sud Brésilien ». madame Vernier ne lui avait pas encore répondu à ce sujet.

On comprend que Carmen et Hélène n'avaient voulu être aidées de personne.

Pélagie plissa ses lèvres exsangues et une petite lueur, telle une lampe au fond d'une crypte, brilla dans ses yeux gris, invraisemblablement renfoncés.

Elle devinait, — quoique la charité chrétienne lui eût interdit tout d'abord d'interpréter dans un sens malicieux les préparatifs de ces dames.

Les maris étaient partis tous les deux. Les femmes n'étaient pas précisément disposées à garder la demeure conjugale. A leur tour, elles allaient profiter de leur liberté.

On a beau aimer son prochain comme soi-même et se souvenir que la médisance est un péché, Pélagie Crépin ne pouvait pourtant pas ne pas voir une chose qui était de la dernière évidence.

Ce qu'il faudrait maintenant, c'était de savoir où ces dames allaient prendre leurs joyeux ébats.

Etait-ce impossible ?

Brusquement le menton pointu de Pélagie se rapprocha de son bec de corbin; rien ne prouvait que ses conjectures fussent sensées : Madame de Saint-Hyrieix allait peut-être rejoindre son époux.

Pour être fixée, il suffisait de voir à quelle gare s'embarquait la femme du diplomate ; si elle se rendait à la gare du IVord, c'est qu'elle partait pour l'Angleterre; si elle prenait ime autre ligne, les soupçons de Pélagie se vérifieraient.

D'ailleurs, madame de Saint-Hyrieix ne partirait pas seule, puisque madame de Kerlor semblait se préparer à la suivre.

Pélagie conjectura de nouveau ; décidément, elle se fourvoyait ; si madame de Kerlor s'absentait, elle aurait besoin de s'entretenir avec sa femme de charge pour assurer le service.

A tout hasard, la veuve Crépin se tint prête.

Elle trouva le moyen de se présenter devant madame de Kerlor.

— Madame a-t-elle besoin de moi ? demanda Pélagie, très rampante.

— Non, répondit Hélène.

— C'est que j'ai des comptes à vérifier.

— Eh bien ! madame Crépin, vous pouvez vous livrer à ce travail.

— Alors, je me rends dans mon bureau... J'ai besoin de tranquillité pour repasser les additions... Il me faut à peu près deux heures.

— C'est entendu.

Pélagie s'empressa de jeter une mante sur ses épaules et de mettre un chapeau; elle sortit par la porte du jardin ; courut jusqu'au viaduc d'Auteuil où elle prit une voiture fermée.

Elle commanda au cocher de stationner entre l'entrée de l'hippodrome d'Auteuil et la grille du Parc-des-Princes.

Si mesdames de Kerlor et de Saint-Hyrieix s'éloignaient dans la direction de Boulogne, Pélagie en serait pour ses frais d'espionnage ; mais, vraisemblablement, elles passeraient par Passy.

Le calcul de la femme de charge était exact.

Il y avait un quart d'heure à peine qu'elle était à son poste d'observation, quand la voiture qui contenait Hélène et Carmen passa.

Pélagie eut une nouvelle grimace ; c'était la Victoria ordinaire ; il fallait que ces créatures fussent bien éhontéespour ne pas prendre plus de précautions.

La veuve Crépin donna la consigne à son cocher. Les deux voitures arrivèrent l'une derrière l'autre à la gare du Nord; Pélagie était complètement déconfite.

Il ne fallait pas maintenant qu'elle se fît surprendre en flagrant délit d'espionnage ; elle n'avait qu'à rebrousser chemin au plus vite.

Mais elle avait le temps peut-être de courir jusque chez madame Vernier.

Pourquoi faire?

Pour lui apprendre que M. de Kerlor venait de partir avec sa mère.

Après une courte réflexion, elle dit à son cocher de la conduire rue Cassini.

Par hasard, Mariana se trouvait chez elle.

Nous disons par hasard, car depuis que madame Paul Vernier avait accepté les propositions du riche banquier Silverstein, on la trouvait rarement à son domicile.

Mariana haïssait de plus en plus Carmen et Hélène ; mais elle ne s'attendait pas à trouver si vite l'occasion qu'elle rêvait.

Elle avait de nouveau stylé la femme de charge pour quelle épiât sans cesse ses maîtresses.

Pélagie Crépin s'y employait de son mieux, sans pourtant découvrir le secret que les deux complices pressentaient, mais sur la nature duquel leur imagination vagabondait.

Enfin, madame Vernier ne pouvait plus venir aussi souvent à l'hôtel du Parc-des-Princes; et, dans le tourbillon effréné où elle commençait à se lancer à corps perdu, elle était forcée de surseoir à ses noirs projets, se promettant bien, quand l'heure aurait sonné, de tenir compte de ces retards pour rendre sa vengeance plus éclatante encore.

Quand elle vit arriver madame Crépin, Mariana crut que la femme de charge allait lui demander des renseignements de Bourse : elle s'apprêtait

même à reconduire assez rapidement, tout en l'accueillant comme à l'ordinaire avec une politesse empressée. Mais, dès les premiers mots, madame Vernier tressaillit et ses yeux reflétèrent une satisfaction diabolique.

Le départ de Georges et de sa mère, pour inattendu qu'il fût, n'avait rien d'anormal ; mais la précipitation des deux jeunes femmes à faire à leur tour des préparatifs de voyage était au moins singulière.

Madame Grépin ne s'était-elle pas trompée? Était-ce bien mesdames de Kerlor et de Saint-IIyrieix qu'elle avait vues descendre de voiture à la gare du Nord?

Ne se pouvait-il que, au milieu du mouvement des voyageurs, Pélagie eût fait confusion?

La femme de charge affirma qu'elle ne commettait aucune erreur ; certainement, il aurait mieux valu qu'elle suivît au guichet Garmen et Hélène, mais elle eût joué trop gros jeu; en outre, Pélagie était persuadée que madame de Saint-IIyrieix allait rejoindre son époux.

Si madame de Kerlor avait dû s'absenter, ne fût-ce qu'une journée, elle ne l'aurait pas fait sans prévenir sa femme de charge et sans lui donner les instructions nécessaires.

— En somme, reprit la veuve du greffier, je me suis rendue chez vous pour vous apprendre que M. de Kerlor et la comtesse douairière retournaient en Bretagne.

— Je vous en remercie bien vivement.

— Quant à mesdames de Kerlor et de Saint-Hyrieix, j'avoue que j'avais cru qu'elles parlaient toutes deux aussi, profitant de l'absence de leurs maris.

— Une fois de plus, je vous suis reconnaissante de ces renseignements... Ils ont peut-être plus d'importance que vous ne le croyez.

Pélagie voulut profiter de la visite pour aborder les « tuyaux » que nous savons ; Madame Vernier lui conseilla de garder ses positions chez son coulissier et la congédia d'autant plus facilement que la femme de charge devait être rentrée à Boulogne avant l'heure qu'elle avait fixée pour la vérification de ses comptes.

Il ne fallait pas oublier que Pélagie Grépin, dans l'esprit de sa maîtresse, était en train de pâlir sur des additions.

Elle rentrerait dans sa chambre par un passage désert, qu'elle s'était ménagé pour évoluer à sa convenance.

Si, par le plus grand des hasards, on la rencontrait, elle affirmerait qu'elle avait dû se rendre chez un fournisseur pour des éclaircissements de comptabilité.

— Vous me jetterez un mot à la poste, dit Mariana, pour me tenir au courant... Naturellement, en cas d'urgence, télégraphiez-moi.

Pélagie se fit reconduire à Boulogne. Nous devons môme ajouter que son cocher grogna de la belle façon quand il vit qu'il devait retourner à

son point de départ, dans un quartier où l'on ne charge pas facilement et où les clients ne prennent généralement de voitures que pour de longues courses.

Mariana se plongea dans ses méditations.

Carmen était-elle partie pour Londres ?

Madame Vernier ne pouvait-elle supposer que sa cousine, en partant par la gare du Nord, prenait la plus élémentaire précaution pour écarter les premiers soupçons?

C'était d'autant plus supposable que madame Georges de Kerlor accompagnait sa belle-sœur.

A moins qu'elles ne fussent toutes deux d'accord, ce qui n'avait rien non plus d'invraisemblable, puisque Pélagie avait remarqué leurs entretiens secrets.

Il restait une manière d'apprécier ce fait, et madame Vernier avec son esprit pervers n'hésitait pas : Hélène et Carmen avaient chacune une intrigue ; et elles s'assistaient mutuellement.

Le plan de Mariana fut vite conçu. Elle allait se présenter à l'hôtel du Parc-des- Princes ; elle y rencontrerait Hélène ; tout naturellement, madame Vernier demanderait à celle-ci où était Carmen; il était impossible que madame de Kerlor ne répondît pas à cette question.

Si Hélène prétendait que Carmen était allée rejoindre son mari, Mariana écrirait à Saint-Hyrieix et s'empresserait de faire allusion à la présence de l'épouse auprès de l'époux.

Les relations de famille autorisaient madame Vernier à correspondre avec le diplomate, dont elle avait su d'ailleurs se ménager les bonnes grâces.

Il était trop tard pour qu'elle se rendît à Boulogne dans la journée, attendu qu'elle devait voir Silverstein, dans la garçonnière qui abritait leurs amours ; elle irait au Parc-des-Princes le lendemain vers dix heures du matin.

A l'heure dite, madame Vernier se mettait en route. Elle n'avait pas reçu de lettre de Pélagie ; cela prouvait qu'aucun incident n'était survenu.

La conviction de Mariana ne s'atténuait pas; elle était sur la trace d'une aventure g-alante, d'une double aventure vraisemblablement.

Madame Paul Vernier allait donc voir cesser l'état d'infériorité morale où elle se trouvait, si l'on apprenait, malgré tous ses efforts pour le cacher, qu'elle avait un amant.

Hélène et Carmen ne l'écraseraient plus du haut de leur orgueil d'honnêtes femmes; elles seraient à son niveau; ce premier réèuïtat semblait inappréciable pour la descendante de la mulâtresse Aurore, qui se sentait moins vile en n'étant plus seule coupable.

C'étaitdans un bel accfis d'impudence quelle s'était livrée à Silverstein, et certainement, elle avait eu peu de remords ; mais son amour-propre, à défaut de sa conscience, la poussait à chercher à son inconduite une sorte de justification.

Carmen et Hélène étaient riches ; elles prétendaient aimer Firmin et Georges; Mariana n'avait épousé Paul que par dépit et, depuis son mariage, il ne s'était pas passé de jour sans qu'elle fût obligée de lutter avec le dernier acharnement contre la médiocrité de vie qui lui pesait tant.

Est-ce que les Sainclair ne valaient pas les Kerlor ou les Penhoet ?

Est-ce que mademoiselle Hélène, quand elle avait connu Georges, était plus fortunée que mademoiselle Mariana?

Si mademoiselle de Sainclair avait eu l'honneur de porter le nom de M. de Kerlor, elle n'aurait pas traîné sa couronne de comtesse dans la fange.

Quand Mariana arriva aux fortifications de la porte d'Auteuil, une voiture croisa la sienne.

Mariana poussa une exclamation ; elle venait de voir Hélène, qui réûéchissait d'un air attristé et n'avait pas aperçu sa parente.

Avec la rapidité de conception qui caractérisait madame Vernier, elle fit ce qu'avait fait la veille Pélagie Crépin.

— Suivez cette voiture, dit-elle à son automédon.

Les cochers sont trop habitués à ces manœuvres pour présenter la moindre objection ; toutefois, celui-ci fit remarquer à sa cliente qu'il serait forcé de fouetter sa bête pour suivre, à distance respectueuse, l'équipage en question; cela signifiait que le pourboire devrait être augmenté.

Mariana ne marchanda pas ; son porte-monnaie était bourré d'or.

La course commença.

Le cocher de Mariana dut s'employer sérieusement pour ne pas perdre de vue celui de madame de Kerlor.

Pélagie, par pur hasard, avait été mieux favorisée la veille ; mais le cheval du fiacre qui avait l'insigne honneur de transporter madame Vernier ne paraissait pas du tout à la hauteur de sa mission.

Mariana avait vu que madame de Kerlor n'emportait pas de bagages.

Il était donc peu probable que la jeune comtesse se rendît dans une gare. ' .'

La femme de Paul Vernier ne tarda pas à voir qu'elle se trompait : madame de Kerlor descendit à la gare Saint-Lazare.

Mariana, qui n'avait pas à redouter les mômes inconvénients que Pélagie Crépin, résolut de pousser plus avant sa reconnaissance.

Elle gravit l'escalier; mais madame de Kerlor était déjà dans la salle des Pas- Perdus.

11 était onze heures au cadran extérieur. Quand Mariana revit Hélène,

celle-ci, qui avait pris rapidement son billet, disparaissait dans une salle dattente.

Madame Vernier voulut au moins lire les noms des localités inscrites audessus de la porte ; elle n'y parvint pas, car elle n'avait pas remarqué exactement la salle d'attente ovi la comtesse était entrée ; or si chacune des portes donne accès sur le quai, leurs affectations n'en sont pas moins spéciales.

Mariana se rendit bien compte que la comtesse avait pris un train de banlieue ; mais ce fut tout le résultat qu'elle obtint.

Elle refit en sens inverse ce qu'avait fait Pélagie, c'est-à-dire qu'elle se rendit au Parc-des-Princes, où elle trouva la femme de charge, qui ne put lui fournir aucun indice.

Madame de Kerlor était rentrée la veille à six heures du soir et elle n'avait pas pris Pélagie pour confidente, pas plus qu'elle ne lui avait dit aujourd'hui où elle allait en villégiature.

— C'est bien, répondit Mariana, je reviendrai demain... Surtout, ne parlez pas de ma visite à la comtesse.

Cette fois, madame Vernier voulut arriver un quart d'heure plus tôt.

Il n'était pas admissible que madame de Kerlor recommençât sa promenade de la veille ; cependant quand on prend des précautions, on n'en saurait trop prendre.

Mariana se demanda si elle rêvait, elle croisa encore le coupé d'Hélène.

— Par exemple! se dit madame Vernier, la coïncidence est au moins bizarre.

Elle fit suivre, comme vingt-quatre heures auparavant, le coupé.

Cette fois il n'alla pas à la gare Saint-Lazare, mais à celle du Nord.

Mais la femme du sculpteur remarqua le bureau où Hélène avait pris son ticket.

Elle s'approcha : le train indiqué sur la plaque mobile placée au-dessus du guichet des billets partait de la gare du Nord et son point terminus était à la gare Saint-Lazare; il desservait une bonne douzaine de localités.

On comprend que Mariana ne fut pas encore fixée. Cependant elle avait fait un pas dans la voie du mystère : la jeune comtesse de Kerlor cherchait à dérouter les curieux.

— Se douterait-elle qu'elle est surveillée? se demandamadame Vernier... Voudrait-elle me conduire successivement à l'Est, à l'Orléans, à Lyon et à Montparnasse?... Dans ce dernier cas, je serais au moins près de chez moi... Non! elle ne se doute de rien, et tout ceci ne m'empêche pas d'écrire à Saint-Hyrieix.

Pourtant, en réfléchissant un peu, Mariana hocha la tête avec un certain dépit: si Carmen ne s'était pas rendue à Londres, Saint-Hyrieix avait fort bien pu autoriser sa femme à s'absenter de Paris.

Allons! il fallait procéder à un supplément d'enquête. Mariana était trop peu parisianisée encore pour savoir que des agences louches fournissent des individus pour ces besognes malpropres.

Elle ne se doutait pas que, pour une somme modique, il lui était loisible défaire filer madame de Kerlor par un inconnu, qui se trouverait derrière la comtesse, au guichet du chemin de fer, et qui prendrait un billet pour le pays où elle se rendait.

Le reste des investigations serait poussé rondement.

Mariana, qui ignorait tout cela, très perplexe, voulut étudier un nouveau mode d'espionnage; pour cela il fallait qu'elle mîirit son plan, d'accord avec Pélagie Crépin.

Hélène et Carmen, malgré la précipitation avec laquelle celle-ci avait dû s'éloigner de Paris, n'en avaient pas moins hâtivement décidé d'agir avec la plus extrême circonspection.

Madame de Saint-IIyrieix partirait par le chemin de fer du Nord; c'était la plus courte route pour aller à Ormesson.

Hélène irait la voir tous les jours; madame de Kerlor alternerait; tantôt elle prendrait le Nord, tantôt Saint-Lazare.

Par cette dernière voie, le trajet est plus long ; mais le train s'arrête également à la halte de La Barre-Ormesson, entre Enghien et Epinay.

Carmen arriva sans encombre dans la petite maison louée par Robert d'Alboize et y trouva la servante qui l'attendait depuis une huitaine de jours.

La jeune femme, le cœur inondé d'une gratitude infinie, respira librement, se jugeant en parfaite sécurité. Elle ne se trompait pas, au moins pour le moment.

Hélène trouva sa belle-sœur confortablement installée.

La villa, suffisamment tien meublée, était décorée avec goût. Les fleurs printanières s'épanouissaient dans un riant jardinet, pendant que les premiers bourgeons des arbres étaient sur le point de s'entr'ouvrir.

Les bois, peuplés de nids, étaient pleins de chansons.

Robert d'Alboize avait fait venir un piano de Paris, ainsi qu'un chevalet, des toiles et des couleurs.

Une bibliothèque improvisée contenait les dernières publications parues en librairie, et les livres favoris de Carmen.

Hélène apporta une layette.

Carmen était depuis quatre jours dans cette retraite, quand elle ressentit les premières douleurs de l'enlanlement.

Robert avait trouvé la femme qu'il cherchait à ViHiers-sur-Marne. (Page 594.).

Madame de Kerlor, dès qu'elle reçut le télégramme rédigé en style convenu lui apprenant cette nouvelle, partit pour Ormesson.

Elle y arriva au moment oîi Carmen souirrait beaucoup ; mais le médecin rassura Hélène : il ne prévoyait pas de fâcheuses complications.

Quatre heures plus tard, madame de Saint- Hyrieix mettait au monde .une fille.

Epuisée, anéantie, ayant à peine la force de respirer, la jeune mère n'en jroulut pas moins presser son enfant sur son sein.

Elle crut que son âme allait s'exhaler lorsqu'elle donna le premier baiser

LES DEUX aOSSES.

au petit être, qui lui avait causé déjà tant de peines et dont la destinée paraissait si lamentable.

En ce moment, Carmen ne voulait pas savoir si l'enfant était légitime ou non, si son père s'appelait Robert d'Alboize au lieu de Saint-llyrieix. Tout ce qui n'était pas la délirante joie de la maternité s'effaçait à ses yeux.

Hélène aurait voulu rester plus longtemps auprès de Carmen, qui l'avait si bien soignée lorsque le petit Jean était venu au monde ; mais l'officier allait venir, Carmen en avait prévenu sa belle-sœur ; Madame de Kerlor ne pouvait voir M. d'Alboize.

Elle s'éloigna, les yeux humides de larmes, assurant que le lendemain matin, elle arriverait à la première heure.

Robert d'Alboize put embrasser dans la soirée la mère et l'enfant.

Le cœur de l'officier battait à tout rompre. Lui aussi ne voulait envisager que ses devoirs de père; il fallait qu'il commençât aies remplir dans quelques heures, car la petite fille allait être confiée à une nourrice, qui ne devait pas connaître sa maman.

Carmen, lorsqu'elle irait voir sa fille, serait forcée de se contraindre et de ne pas goûter le bonlieur idéal des mères en prodiguant à l'enfant d'imprudentes caresses.

Ce sacrifice serait probablement au-dessus de ses forces; elle se trahirait peut-être, mais de toutes façons la nourrice ignorerait le nom de la visiteuse.

Robert avait trouvé la femme qu'il cherchait à Villiers-sur-Marne.

Il s'était renseigné; cette nourrice offrait toutes les garanties au double point de vue physique et moral.

Inutile d'ajouter que l'officier la paya comme si elle devait allaiter une altesse royale.

Quand Carmen dut se séparer de sa fille, il y eut une scène déchirante ; la jeune femme voulait tout braver pourvu qu'on lui laissât cette enfant à qui elle tendait son sein plein de lait.

Robert d'Alboize effroyablement bouleversé par les larmes de sa maîtresse, fut sur le point de perdre le sang-froid qu'il s'était imposé et dut faire appel à toute sa force de caractère.

C'était Carmen maintenant qui le suppliait de ne pas la quitter etsurtout de ne pas lui enlever son enfant.

Éperdus, ils se regardaient en silence, elle, se demandant s'il aurait le courage de lui faire cette peine horrible; lui, s'interrogeant pour savoir s'il aurait la faiblesse de ne pas maintenir les résolutions qu'il avait arrêtées.

Oui, c'était Carmen qui voulait tout abandonner pour vivre avec Robert et sa fille.

Elle se lamentait, s'accusait d'avoir cédé à des considérations dont l'inanité lui apparaissait aujourd'hui.

Jamais elle n'avait aimé son mari; désormais il lui terait horreur, elle se tuerait plutôt que de le revoir.

Elle saurait bien se procurer deux granules de belladone pour en finir avec une existence odieuse.

Robert l'emmènerait où il voudrait; jamais elle ne ferait entendre la moindre récrimination; il resterait soldat, s'il le désirait; à aucun prix Carmen n'entraverait la carrière de l'officier.

Elle ne serait pas un obstacle dans sa vie. Elle se ferait si petite et si humble, si dévouée que rien ne paraîtrait changé pour lui.

Robert d'Alboize recouvra enfin son sang-froid.

C'était à lui, l'homme de cœur, l'homme d'honneur, de combattre cette exaltation, motivée par l'accouchement et qui pouvait devenir un danger mortel si elle se prolongeait.

— Ma pauvre Carmen, dit-il, votre sacrifice serait déjà accompli, si Dieu vous avait permis de me donner un tel témoignage d'amour.

— Je n'étais pas mère... Je redoutais un scandale qui ne m'effraye plus aujourd'hui... Nem'avez-vous pas ditcent fois que je devais partager votre destinée?

— Je vous le dis encore, Carmen.

Le front pâle de la jeune femme rayonna d'un bonheur inouï. L'officier poursuivit d'une voix saccadée :

— Mais je ne veux pas que vous agissiez sous le coup de la fièvre.

— J'ai toute ma raison.

— Vous rentrerez chez vous.

— Non!. ..Non!

— Ecoulez-moi.

— ^'ous ne m'aimez donc plus? \os protestations passionnées étaient donc autant de mensonges?

— - Carmen! vous me broyez le cœur.

La jeune mère pleura abondamment; sa surexcitation se calma enfin; Robert put s'expliquer.

— Retournez au milieu des vôtres... Achevez de vous rétablir... Rélléchissez bien aux suites de l'action que vous me proposez à votre tour... Quand vous aurez pris une décision irrévocable, je m'inclinerai devant elle, quelle qu'elle soit... Mais encore une fois, je ne veux pas profiter des circonstances pour vous enlever à l'homme dont vous portez le nom.

— Je ne puis admettre ces scrupules, alors que c'est vous qui m'avez demandé de l'abandonner.

— Parce que je craignais que le malheur ne s'appesantît sur ce pclit

être au moment où il viendrait au monde... Parce que je redoutais pour vous la colère de votre mari.

— Croyez-vous donc que je ne me serais pas fait tuer pour défendre mon enfant?

— Pauvre Carmen! vous ne comprenez pas que vous êtes à bout de forces.

— J'en aurais retrouvé de nouvelles pour veiller sur ma fille.

— C'est au nom de cette enfant que je vous supplie à mon tour...

— Je lagai'derai!

Il reprit d'une voix grave :

— Vous oubliez en ce moment qu'il y a une autre mère de par le monde dont les droits sont sacrés... Vous oubliez la sainte femme qui vous a donné le jour... Ne m'avez-vous pas écrit que votre fuite la tuerait?

Madame de Saint-Hyrieix se prit la tête à deux mains et ses yeux eurent un reflet de démence.

Les larmes y revinrent plus abondantes.

Robert enlaça doucement la jeune femme et attira à lui cette tête adorée; ce doux Visage, qui portait encore la trace des souffrances récentes auxquelles venaient s'ajouter les tortures morales, était empreint du plus morne désespoir.

Il parla tendrement à son amante, lui faisant entendre des paroles qui lui allaient à l'âme ; il trouva des accents si éloquemment pathétiques que Carmen sentit revenir en elle la vie et la raison qui menaçaient de l'abandonner.

Comme la première fois qu'elle s'était entretenue avec Robert, après avoir deviné qu'il l'adorait, elle ne voulut pas que l'officier fût seul à montrer tant de courage.

Elle murmura dans un souffle :

^- Jet'obéirai, puisque je t'aime!

On vint prendre l'enfant. Carmen, qui avait payé son tribut à la faiblesse féminine, était devenue résignée.

Elle embrassa une dernière fois sa fille, mettant tout son cœur, toute son âme dans cet ardent baiser ; puis elle ferma les yeux pour ne pas voir Robert emporter l'enfant dans la pièce voisine, pour confier le cher petit être à une femme qui le conduirait à Villiors chez la nourrice.

Quand M. d'AIboize revint auprès de Carmen, il tremblait comme une feuille, lui si vaillant; il redoutait un malheur irréparable.

— Repose-foi sur moi, lui dit Carmen de sa voix éteinte... Il faut que je vive pour notre enfant... Je vivrai.

Il fat convenu entre eux que la petite fille recevrait le prénom de Marcelle.

Quinze jours après ces événements, madame de Saint-Hyi'ieix rentrait à Ihôtel du Parc-des-Princes.

Madame Vernier et Pélagie Crépin n'avaient pu rien apprendre.

Cependant, Mariana, quand elle revit Carmen, eut aux lèvres un sourire de sphmx.

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