ADIEUX TOUCHANTS
Mulot et La Limace avaient retrouvé leur belle intimité d'autrefois.
Il avait été convenu qu'ils partiraient vingt-quatre heures plus tard pour la Normandie.
Le coup étudié par l'hercule devait être exécuté à Saint-Pierre-du- Regard, localité du Calvados, séparée de Condé-sur-Noireau par ce dernier ruisselet.
Les deux copains prendraient le chemin de fer; naturellement, ils emmèneraient Zéphyrine.
L'entresort et Troppmann seraient expédiés par petite vitesse à Fiers. Jamais le vieux cheval ne se serait trouvé à pareille fête ; après avoir tant trimbalé les autres, on le trimbalerait à son tour.
Ce détail faisait la joie de La Limace. Il s'écriait :
— Ce que mon gaye va se gondoler, c'est rien de le dire. Cependant avec ses principes d'homme ordonné, Eusèbe avait posé
quelques questions supplémentaires à Mulot.
L'affaire du Calvados était-elle réellement chenue? C'est que les frais seraient assez gros.
Mulot rassura son complice. Naturellement, il fallait réussir; mais ils avaient toutes les chances, le chopin était de premier ordre.
— Eh bien! fit Eusèbe, je marche.
Ils s'étaient tapé dans la main pour sceller le pacte, suivant la vieille habitude des gens qui n'ont pas besoin de tabellion pour conclure un marché.
Mulot avait voulu néanmoins fournir quelques détails. En résumé, il s'attendait à trouver au moins 60 000 francs chez le vieux paysan qu'il s'agissait de dévaliser.
En entendant énoncer cette somme, Eusèbe battit un enlreciiat. Il était de moins en moins disposé à regretter ses frais de premier établissement.
— Mais, dis donc, s'écria-t-il, très excité, sais-tu bien qu'après une pareille aubaine nous pourrons nous reposer ?
— Nous sommes tropjeunespournous retirer des affaires, répliqua Mulot.
— Toi, c'est possible, mais moi!
— Tu plaisantes.
— Mais non, mon vieux... Je n'ai plus précisément l'entliousiasme de la jeunesse.
— Allons donc!
— C'est comme ça... Toi, tu as encore beaucoup d'illusions... Tu ne t'endors pas sur le rôti... Tu ne demandes qu'à aller de l'avant.
Mulot se rengorgea.
— Je vois, dit-il, que tu n'as plus mauvaise opinion de moi.
— Je voulais te sonder, riposta La Limace... Ça me faisait trop de peine de te voir avachi à ce point.... Je pensais bien que ce ne serait que momentané... Jlais vrai, à un moment, j'ai cru que ta brillante carrière était brisée... C'eût été dommage, avec l'avenir que tu as devant toi.
L'hercule sourit de son air le plus avantageux.
— On a des hauts et des bas, dans notre métier, répliqua-t-il; mais il' suffit de retrouver un véritable aminche pour qu'on redevienne solide au poste.
La Limace, ses yeux canailles perdus dans le vide, semblait faire un rêve captivant.
Il murmura :
— Soixante mille balles !
— Trente mille chacun.
Eusèbe s'arracha à sa méditation enivrante.
— Que vas-tu faire de ta part? questionna-t-il avec une sollicitude vraiment touchante.
— Je la claquerai, répondit simplement Mulot.
Les instincts bourgeois de La Limace se réveillèrent. Il poursuivit sévèrement :
— Je te le défends... Je te surveillerai... Je ne veux pas que tu gaspilles ton carme... L'argent est trop dur à gagner.
Mulot s'esclaffa.
— Après ce coup-là on en tera un autre, prononça-t-il... Je reconnais pourtant qu'on aura de quoi se reposer et la mener joyeuse pendant quelques années.
— Malheureux! fit Eusèbe toujours très indigné, tu ne penses pas à tes vieux jours.
— Ma foi non ! déclara l'alcide avec une superbe insouciance.
— Je mettrai bon ordre à cela... Je ne travaille qu'avec des gens qui ont de la conduite.
— Eh bien, voyons, Eusèbe, reprit Mulot, qui ricanait toujours, et toi, que comptes-tu faire de ta bonne galette?
— Mon vieux, répondit La Limace, j'ai l'intention de devenir propio.
— Bah !
— Je sens que cela devient une nécessité cliez moi.
— Tu me réserveras ime chambre d'ami dans ta turne?
— Bien sûr! fit magnifiquement l'amant de Zéphyrine Fouilloux... Mais ce ne sera pas une turne.
— Dame! lu auras assez de braise po-n- te faire construire un château.
— Je me contenterai d'une maison de campagne.
— Tu ne t'épates pas.
— ■ Tiens! j'ai une idée... u'est toi, Mulot, qui poseras la première pierre.
— Comment (^a?
— Ça sera ton pavé.
Ce fut Eusèbe Rouillard qui se livra à son tour à un accès d'hilarité, jouissant de la confusion de Mulot, à qui il venait de rappeler son triste métier de banquiste.
Tout penaud, l'hercule murmura :
— Je sais bien que je n'ai été qu'un fainéant en m'abaissant à travailler pour vivre.... Qiiéqu'tu veux, des fois, on est réduit à des extrémités humiliantes dans la vie.
La Limace poursuivit, caressant plus amoureusement encore sa chimère :
— Oui, mon vieux lapin, j'aurai une villa... La villa Rouillard ! Ce que ça dégotera bien !
— A ta place, objecta Mulot timidement, je l'appellerais la villa Fifine, parce que, avec les dames, faut toujours être galant.
— Avec les demoiselles aussi, compléta Eusèbe, qui n'était jamais en retard, quand i! s'agissait de rendre hommage au sexe enchanteur... Ce sera à voir.
— Dans quel patelin iras-tu?
— Loin de Poissy, de Melun, de Clairvaux et autres lieux qui nous rappelleraient trop les mistouffes d'autrefois.
— C'est une bonne idée.
— Et puis, dans ces cambrouses-là, on est trop exposé. . . Il y a un tas de rôdeurs, de propre-à-rien, de pégriots, puisqu'il faut dire le mot .. Ces crapules-ià n'y regardent pas de si près...
— Ça, c'est vrai, reconnut Mulot.
— Non... je choisirai un endroit bien fréquenté.
— Pour sûr !
— Que dis-tu d'Aulnay-les-Bondy?
— C'est assez rupin.
— On a des jardinets avec une belle boule pour y mirer sa binette... On peut récolter ses choux et ses carottes.
— Oui, mais, tu ne penses pas à la forôt. Elle a une fichue réputation.
— Oh! c'était bon dans le temps... Aujourd'hui, il y a des gendarmes.
— Tant mieux !
— On peut se faire protéger par la police.
— Alors, tout va bien.
— Me vois-tu dans ma propriété ! ... Je commencerai à engraisser un peu.
— Ça ne te fera pas de mal.
— J'aurai des frusques un peu soignées... une toquante et une grosse chaîne qui me battra sur la bedaine... L'été, je me paierai un Yoko.
— Et moi? demanda Mulot.
— Toi, tu peux m'imiter; mais pour cela, il ne faut pas manger ton pognon avec mes poupées.
— Tu me donnes à réfléchir.
— Plus tard, quoi! on pourra être quelque chose dans les légumes.
— Conseiller municipal.
— Si je deviens maire, tu seras mon adjoint.
— Riche coup pour la fanfare, dit l'hercule... Seulement, mon vieux poteau, tu n'y vas pas avec le dos de la cuillère.
— Je reconnais qu'il ne faut pas se montrer trop ambitieux. Député, à la rigueur, mais pas sénateur.
Les deux bandits continuèrent de vendre la peau de l'ours avant qu'il fût tué.
La construction de leurs châteaux en Espagne dura une demi-heure; elle fut arrosée par de nouvelles libations; mais l'hercule n'était pas aussi beau buveur que La Limace ; Eusèbe Rouillard leva le siège.
■ — Allons voir Fifi, dit-il.
Mulot accepta avec le plus vif empressement.
— Et puis, ajouta Eusèbe, il faut se patiner... J'en ai des affaires à régler, avant de partir.
Ils revinrent rue Gide.
Zéphyrine, après le départ de La Limace, s'était monté la tête.
Elle ne permettrait pas à son homme de la mécaniser ; il l'avait menacée, quelques instants avant de battre en retraite ; quand il rentrerait elle se chargeait de lui demander ce que signifiaient ces manières-là.
Pour se donner du ton, mademoiselle Fouilloux, la jeune, absorba ce qui restait de cognac dans un flacon.
A chaque lampée, ses dispositions belliqueuses augmentaient et elle s'excitait aux hostilités prochaines.
Plusieurs fois elle crut entendre le pas de La Limace dans l'escalier et
La Limace avait l'air d'uu gringalet auprès de ce couple robuste. (Page 604.)
s'apprêta à commencer le feu ; mais elle en était quitte pour reposer les armes.
— Mais où est-il allé, ce chenapan-là? vociféra-t-elle. . . Je vous demande un peu si c'est permis de laisser une pauvre femme comme moi se morfondre.
Elle regarda par la fenêtre et ne vit encore rien venir.
— Est-ce que, par hasard, se demanda-t-elle, il se serait fait la paire?. . Est-ce que, si je le revoyais, ce ne serait que dans un songe?
Elle chantonna, d' une voix atrocement évaillée, tout en cherchant des modulations de tourterelle :
Marguerite, fermez les yeux.
Elle égoutta sa fiole, mais il n'y restait plus rien.
— Alors, reprit la somnambule, Eusèbe se serait cavale sans tambour ni trompette?... Qu'est-ce que je deviendrais, moi?
Cette perspective la rendit soucieuse pendant quelques minutes, puis, avec la belle philosophie qui formait le fond de son très heureux caractère, elle cessa de se tourmenter.
— Eh bien! fit-elle, est-ce que je n'ai pas ma frangine, chez qui je puis becqueter et lamper jusqu'à perpète?... Et puis, quoi! Eusèbe n'a pas emmené l'entresort... Qu'il aille au diable, si ça lui fait plaisir... Les hommes, c'est des muffes.
Zéphyrine, bien qu'elle essayât de prendre son parti d'un abandon possible, n'en restait pas moins effroyablement vexée.
En outre, son pauvre cœur saignait à l'idée de l'abandon. Deux larmes roulèrent sur ses joues rebondies; l'ivresse la rendit très tendre, très sentimentale, telle Ariane, fille de Minos, quand Thésée lui brûla la politesse, après être sorti du labyrinthe, grâce à elle.
Zéphyrine, après avoir ainsi sacrifié aux sentiments, redevint très rageuse.
Elle glapit :
— Si jamais Eusèbe m'a plaquée... je lui prouverai le contraire.
Ce qui n'avait aucune signification suivant la syntaxe, mais prouvait à quel point la boisson rendait incohérents les discours de la somnambule.
Elle redevint très animée, roulant d'atroces projets de vengeance dans sa cervelle enflammée par l'alcool.
Elle alla plus loin; elle saisit un manche à balai et s'embusqua derrière la porte.
Cette fois, elle ne croyait plus s'abuser; c'était bien le pas léger et élégant d'Eusèbe qu'elle entendait retentir dans l'escalier.
Sans la moindre déclaration de guerre, elle allait foncer sur l'ennemi; on s'expliquerait après la première raclée.
Soudain, la mégère eut une courte hésitation. La porte s'ouvrait et
Eusèbe murmura :
— Passe devant !
Zéphyrine, qui brandissait son manche à balai, laissa retomber le bras.
— Casimir ! s'écria-t-elle au comble de l'ébahissement.
— Bonjour, Fifi ! dit joyeusement Mulot.
— Tu peux lui donner un becquot, susurra La Limace avec l'esprit bénévole des époux, qui sont décidément tous les mêmes.
Zéphyrine ouvrit les bras, Casimir Mulot s'y précipita avec la fougue de l'amitié.
Enlacés, la somnambule et l'hercule formaient un groupe qui aurait pu tenter un sculpteur, amateur de monstres.
Ces deux masses de chair momentanément accouplées ne manquaient pas d'harmonie, au point de vue de la structure, du poids et de la matière.
La Limace avait l'air d'un gringalet auprès de ce couple robuste.
— Laisse-m'en un peu ! clama-t-il, pour arrêter les effusions de l'hercule.
Les deux hommes mirent Zéphyrine au courant de l'expédition projetée.
Du moment où Mulot était de l'affaire, la somnambule en répondait.
Il fut convenu que Mulot et Zéphyrine s'occuperaient d'expédier l'entresort et le cheval parla petite vitesse; il n'y avait qu'à se rendre à la gare des BatignoUes; ce n'était pas très loin de Levallois.
Pendant ce temps-là, La Limace alla voir Bidonneau, le receleur de la rue Verniquet.
Le fourjat, en honorable commerçant qui n'a qu'une parole, versa es mains d'Eusèbe Rouillard la somme redue.
En quittant les Ternes, Eusèbe prit l'omnibus et se dirigea vers la rue des Trois-Couronnes, où il allait faire ses adieux à Rose Fouilloux et tâcher d'expliquer son départ précipité.
Quand il entra chez la cartomancienne, il fut reçu froidement; il s'y attendait et ne se démonta pas.
— Rose, commença- t-il, je viens vous dire au revoir.
— Vous partez donc ? fit la mère de Claudinet en éprouvant une grande satisfaction intime.
— Oui... j'ai vu que vous n'étiez pas contente, parce que mon mariage avec Zéphyrine tardait trop... Je vous ai expliqué pourtant que c'était la faute du maire de mon pays, qui ne m'envoyait pas mes pièces... Je ne veux plus attendre davantage... Je vais chercher les fafiots.
Rose se dérida un peu ; il lui semblait que le danger qu'elle prcssen-
tait et que les cartes lui avaient signalé n'était plus aussi imminent.
— Vous faites bien, dit- elle.
— Vous ne m'en voulez plus ?
— Vous vous êtes trompé... Je n'ai aucun sujet de mécontentement contre vous... Mais je souffre et ne puis toujours être de bonne humeur.
— Quoi! Ça ne va donc pas mieux?
— Ça ne va pas fort.
La Limace la regarda en simulant la compassion. Il la vit très changée ; les yeux n'avaient plus d'expression; les lèvres étaient brûlées de fièvre; le teint se marbrait de taches étranges.
Eusèbe eut une idée qu'il traduisit ainsi :
— Voulez-vous que Zéphyrine reste pour vous aider?
— Non! fit Rose, s'animant subitement... Non! je vous remercie.
— Il n'y a pas de quoi... C'est tout naturel.
— Je vais aller mieux, reprit la cartomancienne avec une sorte d'énervement, comme si elle se reprochait de ne pas réagir assez vigoureusement contre son mal... Je ne puis rester ainsi.
— Dame! ça vous gênerait pour votre travail... Et puis, si vous tombiez malade, ce serait bien ennuyeux pour votre fils.
Rose tressaillit profondément : La Limace ne faisait que répéter ce «lu'elle se disait si souvent, depuis quelques jours.
— Allons! s'écria Eusèbe en se levant, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter meilleure santé.
— Merci !
— On vous écrira de là-bas... Vous nous direz ce qui se passe... Nous allons être inquiets... Non, mais là, sincèrement, vous ne voulez pas que votre sœur reste auprès de vous?
— Non!
— Eh bien! je l'emmène avec moi... Quand mes parents la verront si gentille, si douce, ils seront heureux pour moi.
Il embrassa Rose, tout en jetant un dernier coup d'œil fureteur à droite et à gauche, pour tâcher de découvrir l'endroit où la tireuse de cartes renfermait sa recette.
— A la revoyure ! fit-il sur le seuil de la porte.
Il partit sans demander à voir son tutur neveu. Il avait oublié ce détail, dans la précipitation des adieux.
Rose remarqua cet oubli ; elle en fut très froissée.
Elle murmura, quand elle entendit La Limace descendre l'escalier :
— Bon vent !
Deux jours s'écoulèrent. Rose s'aperçut avec dépit que La Limace et Zépliyrinc lui manquaient.
Elle se fit des reproches, ne comprenant pas pourquoi elle regrettait ce couple, après ce qu'elle avait lu dans les cartes ; tous ses raisonnements lurent en pure perte; l'isolement l'épouvantait de nouveau.
Cette sensation devenait d'autant plus intense que les clientes venaient de moins en moins.
Madame Midoux, la cuisinière du boulevard Richard-Lenoir, n'apparaissait plus que rarement.
Un jour elle avait vu que Rose Fouilloux était ivre.
La cuisinière éprouva une sorte de remords d'avoir conseillé à la cartomancienne de boire un peu pour oublier ses chagrins.
Celle-ci dépassait la mesure. Madame Midoux ne se disait pas que l'infortunée était minée par la plus cruelle des maladies et qu'elle n'était pas une robuste buveuse, capable de faire ronfler ses fourneaux, m^algré une petite pointe, ce qui était quelquefois le cas du cordon-bleu.
— Seule ! murmurait Rose en jetant un regard navré sur la photographie de François Champagne... Est-ce que je vais rester ainsi toute la vie"?
Elle voulut jouer avec son fils; mais la gaîté forcée de la mère impressionnait instinctivement l'enfant, qui ne se livrait plus aussi tendrement qu'autrefois.
Le silence régnait entre ces deux êtres, il y avait des heures particulièrement navrantes.
Rose absorbait de plus en plus d'alcool; elle ne se sentait soulagée que lorsque sa raison s'envolait, mais, le lendemain, elle avait la poitrine en feu et ses quintes étaient interminables.
Et toujours cette solitude qui l'épouvantait, qui lui enlevait ce qui lui restait d'énergie !
— Il faut que cela change ! s'écria Rose exapérée. Tous les autres ont une famille, des amis; moi, je suis abandonnée de tous... Je n'ai pourtant jamais rien fait à personne.
Elle s'arrêta, se souvenant. Elle s'était montrée injuste envers Etienne Poulot, le compagnon de François. Subitement, elle comprit ses torts. Le brave garçon lui avait parlé bien doucement; il lui avait tenu le langage d'un ami sincère et désintéressé.
Elle s'était emportée et lui avait répondu de telle façon qu'Etienne était parti et n'était plus revenu.
Rose s'accusa d'avoir oublié le dévouement discret et la complaisance à toute épreuve du pompier.
Celui-là aimait Claudinet ; il lui apportait des jouets; il amusait l'enfant, qui demandait souvent avec tristesse quand il reverrait son ami Etienne.
Ce n'était pas Poulot qui, à la veille de partir en voyage, aurait oublié d'embrasser le chérubin.
Mais il avait raison, cet honnête homme, de prévenir Rose. Est-ce que les cartes n'avaient pas confirmé la défiance qu'Etienne avait eu le courage d'exprimer le premier?
Pourquoi la mère de Claudinet s'était-elle obstinée à ne rien vouloir entendre ?
Que signifiait son aveuglement? Eusèbe et Zéphyrine ne pensaient qu'à vivre aux dépens de la cartomancienne ; qui savait s'ils ne nourrissaient pas à son égard de ténébreux projets?
Les tarots avaient clairement parlé. Il y avait des hommes de justice dans la fin d'Eusèbe; elle avait vu la mort violente.
Rose Fouilloux frissonna en se rappelant le degré d'intimité qu'elle avait autorisé sans la moindre clairvoyance.
Elle regrettait maintenant de ne pas avoir fait les cartes à Zéphyrine ; pourquoi n'y avait-elle pas pensé?
En vertu du proverbe sur ceux qui se ressemblent et s'assemblent, l'oracle se serait prononcé aussi catégoriquement en ce qui concernait Zéphyrine.
— Rien sûr! se dit Rose, c'est allreux de n'avoir qu'une sœur, et de concevoir de telles appréhensions... Mais, est-ce ma faute ? Je me souviens maintenant de leur attitude louche à tous deux, quand ils croyaient que je ne les observais pas.
En effet, plus d'une fois, elle avait remarqué qu'ils chuchotaient ; elle leur en avait même fait le reproche.
Eusèbe avait répliqué tout contrit qu'il ne pouvait pas empêcher Zéphyrine de lui prodiguer tout bas de nouvelles paroles d'amour.
Et puis, ils se tutoyaient à tout propos ; cela offusquait Rose, qui n'aurait trouvé rien à redire si Eusèbe et Zéphyrine avaient avoué franchement qu'ils voulaient légitimer leur liaison.
Mais puisqu'ils prétendaient n'être que fiancés, ils se moquaient d'elle, et il fallait qu'elle eût perdu toute espèce de bon sens pour être leur dupe.
En outre, Eusèbe se tenait très mal; il se débraillait sans comprendre que les clientes pouvaient être gênées en venant consulter la cartomancienne, qui gardait toujours l'attitude correcte imposée par sa situation.
On s'était dit qu'elle fréquentait de drôles de gens et on l'avait délaissée pour des concurrentes qui n'étaient pas dignes de lui dénouer les cordons de ses souliers, des farceuses sans savoir, sans conviction, qui vivaient aux dépens des imbéciles.
D'ailleurs, est-ce que la première impression de Rose n'avait pas été défavorable au couple ?
Zéphyrine l'avait obsédée en lui quémandant sans cesse des pièces de cent sous ; Rose s'était pourtant promis de ne plus se laisser exploiter.
D'oîi venait qu'elle avait aussi facilement changé d'idées?
Était-ce parce que le fiancé de Zéphyrine parlait toujours doucereusement à sa future belle-sœur?
Rose n'aimait pourtant pas à être flattée ; François Champagne l'avait habituée au franc-parler. Pourquoi avait-elle malmené aussi sottement ca pauvre Etienne Poulot?
Elle ne voulait pas s'avouer que La Limace en lui faisant contracter la pernicieuse habitude de boire de l'absinthe, lui avait fait subir une influence d'un genre tout particulier et que sa domination augmentait sans cessé, jusqu'à la soirée où les cartes avaient prononcé leur efl"rayanl arrêt.
Maintenant que le drôle était loin, et bien que Rose, hélas ! continuât à s'intoxiquer avec la verte liqueur, elle avait honte d'avoir subi Tascendanl de cet individu.
Qu'il épousât ou qu'il n'épousât pas Zéphyrine, qu'est-ce que cela pouvait faire à Rose? Est-ce qu'elle n'avait pas d'autres soucis !
Le premier et le plus impérieux était de se soigner.
Décidément, elle avait eu tort de se priver du médecin ; elle retournerait chez lui ; c'était un brave homme qui ne lui garderait pas rancune.
Cependant, il n'y avait pas à le nier ; quand elle avait cessé de prendre ces médicaments répugnants, qui lui laissaient dans la bouche une saveur détestable, un mieux s'était manifesté, Rose le croyait du moins.
Le bischof, le punch, le grog lui avaient fait beaucoup de bien ; quel dommage que cette amélioration n'eût pas continué!
Certainement, les premiers jours, quand Eusèbe et sa chaste fiancée étaient là, leur présence distrayait Rose ; elle oubliait un peu ses amers chagrins; elle le reconnaissait; seulement, elle n'avait pas encore consulté le destin touchant ses nouveaux amis.
En fait d'ami, elle n'en avait qu'un de véritable, de franc et de respectable, c'était Etienne; elle avait eu des torts envers lui, elle se faisait un point d'honneur non seulement de les reconnaître, mais de les réparer.
Malheureusement, Rose prit un verre d'absinthe et noya bientôt ses bonnes dispositions dans l'ivresse.
Elle eut beaucoup de mal à regagner son lit ; elle roula deux fois sur le sol avant d'y arriver.
Avant de commencer ses libations, l'instinct maternel lui suggérait toujours l'idée de coucher son fils. Elle croyait que le petiot s'endormait tout de suite;
elle ne se doutait pas que le pauvre petit, avec une intelligence au-dessus de son âge, observait ce qui se passait dans la salle à manger et qu'il éprouvait beaucoup de chagrin en voyant que sa maman avait changé à ce point ses habitudes.
Dans cette cervelle d'enfant, de tristes pensées s'agitaient, et sa santé si fragile devenait encore plus précaire.
D'ailleurs, eût-il voulu dormir qu'il ne le pouvait pas : Rose Fouilloux, dès qu'elle commençail à boire dans la soirée, avait des» mouvements brusques ; elle bousculait tout, renversait les
chaises, heurtait le buffet, brisait quelque verre ou quelque bouteille.
Dans la journée, elle s'observait encore, pour cacher son intempérance aux clients ; elle y réussissait assez mal du reste ; mais, après le dîner, alors qu'elle était certaine de ne plus recevoir aucune visite, elle ne prenait plus aucune précaution.
Glaudinet pleurait silencieusement, craignant toujours que sa pauvre maman tombât et ne pût se relever.
Le petit malheureux s'étiolait de plus en plus; pâli, décharné, ne semblant plus avoir que le souffle, il eût terrifié Rose Fouilioux, si elle avait conserve sa lucidité d'autrefois.
Les voisins s'apitoyaient sur le sort de l'enfant ; quant à la mère, ils l'accusaient avec la sévérité des gens qui jugent superficiellement leur prochain, et qui, d'ailleurs, n'ont pas l'intelligence assez ouverte pour comprendre ces drames effroyables du sort.
Les moins acharnés contre Rose hochaient pourtant la tête avec une stupéfaction navrée :
— Comment, la tireuse de cartes qui était jadis si « comme il faut », si sobre si rangée, en était-elle arrivée là?
Et les simples concluaient que l'ivrognerie était un horrible défaut. Ils répétaient la naïve locution populaire :
— Pour un homme, c'est déjà affreux, mais pour une femme!...
Les autres n'y allaient pas par quatre chemins. Ils méprisaient l'ivrognesse, tout prêts à l'injurier quand elJe passait dans la rue.
C'était ignoble de se pocharder ainsi, surtout quand on avait un garçon aussi gentil que Claudinet.
Rose avait fait quelques dépenses en agrandissant son cabinet de consultation ; le maçon, le menuisier, le peintre et les autres entrepreneurs avaient apporté leur mémoire respectif.
Elle devait quelques centaines de francs à ces gens du bâtiment; elle ne se pressait pas de les régler ; cependant le vérificateur avait procédé aux réductions traditionnelles ; la cartomancienne aurait dû payer.
Elle éconduisait les entrepreneurs qui ne se fâchaient pas encore, car ils savaient que la tireuse de cartes gagnait de l'argent et en avait de côté; mais pourtant, ils revenaient de plus en plus à la charge, depuis quelque temps; ils habitaient le quartier, et les rumeurs du voisinage leur arrivaient comme autant de fâcheux échos.
Rose Fouilioux ne faisait plus d'affaires ; Rose Fouilioux se grisait abominablement ; Rose Fouilioux était sérieusement malade.
Le maçon et le peintre, tout en s'inquiétanl, ne perdirent pas patience, mais le menuisier, un petit homme rougeaud et rageur, se présenta de nouveau, demandant à être payé.
— Nous verrons ça le mois prochain, avait répondu Rose. Le commerçant, se dressant sur ses ergots, avait l'épliqué :
— J'en ai assez de vos manigances, je veux des écus.
Rose s'était emballée, le traitant de « pot à colle ». Le menuisier, exaspéré, était parti en déclarant qu'il allait assigner sa débitrice devant le tribunal de commerce.
La scène avait été très violente ; on avait failli se battre.
L'histoire s'était ébruitée.
Les concurrentes de Rose Fouilloux, profitant des circonstances qui leur étaient singulièrement favorables, s'étaient empressées de répandre les légendes les plus hostiles.
Suivant elles. Rose Fouilloux n'était qu'une intrigante, qui avait fait tous ces frais sans savoir comment elle les paierait.
Ces charitables personnes se trompaient. Rose Fouilloux possédait toujours le titre de renie qui avait tant ébahi ce pauvre François Champagne, quand il avait appris que sa maîtresse était capitaliste.
La vérité, nous la connaissons; la mère de Claudinet ne gagnait plus assez d'argent pour faire face aux dépenses courantes ; de plus, les notes de médecin et de pharmacien avaient absorbé une somme respectable ; ■la fréquenlation de Zéphyrine et de La Limace s'était traduite par des dépenses exagérées ; enfin les liqueurs fortes s'étaient chargées de mettre a sec la tirelire de Rose.
Elle ne voulait pas néanmoins toucher à ses économies; pour rien au monde, elle n'eût consenti à vendre le précieux papier qu'elle avait eu tant de mal à acquérir.
— On mangera des briques, s'il le faut, disait-elle, mais je garderai mon titre de rente.
Cependant, cette insouciance était plus apparente que réelle; Rose avait trop de probité pour ne pas s'affecter par moments de cette situation.
C'était une commerçante patentée, qui n'avait jamais été poursuivie et qui avait joui d'un sérieux crédit.
Elle s'irritait contre les événements hostiles, et, naturellement, s'enivrait pour que ces nouveaux tracas fussent supportables; mais, le matin, quand elle se réveillait, la tête lourde, les membres courbaturés, elle avait repris toute sa raison.
Elle se désolait et gémissait.
Ah ! si François Champagne n'était pas mort, s'il l'avait épousée, quel changement dans leur existence à tous deux; aujourd'hui, ils travailleraient avec acharnement, arrondissant le pécule de Rose; ils seraient déjà sur la route de la fortune.
Découragée, malade, anéantie, la pauvre femme sentait que tout allait s'écrouler autour d'elle.
Un froid glacial s'infiltrait dans ses veines et lui remontait au cœur.
Éperdue, elle prenait Claudinct dans ses bras et le couvrait de baisers; parfois, l'étreinte était si violente que l'enfant laissait échapper une plainte.
Rose se décida enfin à écrire à Etienne Poulot. Elle le fit avec une brusquerie amicale, excluant toute recherche de style. Elle s'accusait nettement, mais reprochait à son ami de l'avoir boudée.
Il aurait dû se montrer plus raisonnable qu'elle, puisqu'il était uu homme.
Elle alla jeter la lettre à la poste.
En revenant, elle s'aperçut que des gamins la regardaient d'un airnarquois. C'était la |)remièrc fois qu'elle s'apercevait que l'on s'occupait d'elle.
Pourquoi ces enfants semblaient -ils si moqueurs?
En passant auprès d'eux, elle entendit le plus grand qiii s'écriait avec l'accent de Gavroche :
— Elle n'a pas son petit jeune homme ce matin.
— Ça viendra, répliqua l'autre moutard, la queue du chat est bien venue.
Les deux petits drôles s'esquivèrent rapidement, car Rose Fouilloux s'était retournée, le visage enflammé, et ils craignirent une pluie de taloches.
La tireuse de cartes, le front empourpré de honte, rentra chez elle en courbant la tète.
C'était donc vrai! On savait qu'elle buvait '.'Est-ce qu'on allait se mettre à l'insulter maintenant?
Elle tourna sa colère contre elle-même ; le penchant auquel elle cédait (■•lait indigne; elle ne voulait plus se mettre dans cet état dégradant, elle Je jurait.
Hélas! on sait trop ce que valent les serments de ce genre !
Elle accusait Eusèbe et Zéphyrine de lui avoir fait contracter ces habitudes odieuses; ce n'était pas exact; l'imparlialité nous oblige à le
déclarer ; mais La Limace s'était chargé de donner plus d'extension au vice qui naissait alors, et il y avait diaboliquement réussi.
Rose se tint parole pendant toute la journée, mais la malheureuse fut très sombre; il lui semblait qu'elle souffrait davantage en s'abstenant de boire.
Ses idées suivirent un autre cours. Elle se demanda anxieusement si Poulot voudrait se réconcilier avec elle; il avait peut-être de la rancune; elle lui avait dit des choses bien dures.
Elle fut inquiète jusqu'au dîner.
Aussi, quand, vers sept heures, elle entendit frapper à la porte, elle courut ouvrir.
C'était bien Etienne Poulot. Le Bourbonnais était désolé, lui aussi, d'avoir perdu l'amitié de Rose ; mais il n'aurait pas fait im pas pour se réconcilier avec elle, car il avait été blessé au plus profond de son cœur affectif et bon; mais puisqu'elle s'excusait, il lui pardonnait.
Rose Fouilloux serra bien fort la main, que le pompier lui tendait.
Etienne s'empressa de courir à Claudinet, qui était radieux en revoyant son ami.
— Vrai ! fit Rose, avons-nous été bêtes.
— Il y a de ça, répondit Poulot, ne voulant pas rappeler à la tireuse de cartes qu'elle avait eu tous les torts.
— C'est fini, hein?
— Rien sûr 1
— Vous ne m'en voulez pas, Etienne ?
— Je ne vous en ai jamais voulu... Cela m'a fait peaucoup de peine de penser que vous étiez mal conseillée, voilà tout.
Rose eut une dernière velléité d'amour-propre.
— 11 s'agissait de ma sœur, dit-elle doucement.
— Vous ne l'aviez pourtant pas en odeur de sainteté.
— C'est vrai!
— Mademoiselle Zéphyrine, je n'en dis encore trop rien ; mais le particulier qui était avec elle marquait mal, entre nous.
— Vous trouvez ! fit-elle en riant.
— En plein.
Etienne Poulot n'était pas l'homme des circonlocutions et des euphémismes ; c'était un bon et brave soldat, qui avait le langage concis du troupier.
Il reprit :
— Je n'aurais pas voulu le rencontrer au coin d'un bois, ce lascar-là.
— En tout cas, mon ami Etienne, vous ne le rencontrerez plus ici...
— Tant mieux.
— Avant qu'il soit longtemps.
— Ah ! fit Foulot moins satisfait, il reviendra ?
— Dame ! quand il aura épousé Zéphyrine.
— Entre nous, répliqua le pompier, je crois qu'ils sont déjà mariés au vingt-et-unième arrondissement.
— Ma foi, vous avez peut-être raison.
— Pensez-vous?
— Mais il ne faut pas se montrer trop sévère.
— Oh ! ils sont libres en ce qui les concerne ; ce qui ne leur était pas permis, par exemple, c'était de vous gruger.
Rose ne parut pas avoir entendu la fin de la répli([ue; elle continua :
— Dans le temps, on aurait Lien pu jaser sur mon compte et sur celui de François.
En prononçant le nom de son amant, les yeu.x de la tireuse de cartes devinrent humides.
— Ah ! ce pauvre vieux Champagne ! soupira Etienne, très ému, lui aussi, il aurait eu vile fait de balancer cet escogrilTe-là.
— Etienne ! reprit Rose, s'efforçant de chasser son accès de tristesse, je suis sûr que c'est la jalousie qui vous fait parler ainsi.
Le pompier fronça le sourcil ; quand il s'était chamaillé avec Rose, ne lui avait-elle pas dit qu'il était jaloux? Si cette fois, elle le lui répétait, ce n'était plus du tout dans la même acception, et Rose le dérida bien vite.
— Certainement, fit-elle avec une conviction plaisante, vous en teniez pour ma sœur.
Etienne se mit à rire. Rose était si heureuse de l'avoir revu qu'elle se montrait presque joyeuse. Le pompier repartit :
■ — Sauf votre respect, niame Fouilloux, je ne suis pas porté sur les phénomènes.
La réconciliation était complète entre la cartomancienne et Etienne.
Chose inouïe : Etienne, qui n'avait jamais rien voulu accepter chez Rose, depuis la mort de Fi-ançois Champagne, Etienne ne refusa pas de manger un biscuit et de boire un verre de vin.
Claudinet participa aux agapes, mais il ne but que de l'eau rougie.
— Maintenant, dit l'enfant, lu vas venir tous les jours.
— Certainement, appuya Rose de son ton le plus encourageant.
— Tu mangeras ici, ajouta Claudinet... Tu coucheras ici... Je n'aurai plus peur.
— Comment! fit le pompier, un grand garçon comme toi, tuas peur? La cartomancienne regarda son fils avec un étonnement contristé.
Jamais Claudinet ne lui avait dit cela ! L'enfant parut regretter d'avoir laissé échapper ces mots, et il reprit :
— C'est pour rire.
Au moment où Rose portait le verre à ses lèvres, elle eut une terrible quinte. Le sang lui al'lluait au visage et des larmes jaillissaient de ses yeux.
Etienne tressaillit en entendant cette toux déchirante, qui semblait résonner dans un tonneau.
Quand l'accès fut à peu près terminé, Rose était redevenue lucide ; elle portait les mains à sa poitrine, comme si elle voulait éteindre le l'eu inextinguible qui la dévorait; il y eut dans son regard une telle expression passagère d'angoisse et de désespoir, que le pompier, bouleversé, s'écria :
— Bon Dieu ! mame Fouilloux, vous ne vous soignez donc pas !
— Je ne fais que ça, répliqua-t-elle, navrée.
La joie qu'elle avait éprouvée en revoyant l'ami de Champagne n'existait déjà plus; à la minute d'animation résultant du retour de l'ami, succédait le même accablement ; les paupières de Rose retombaient lourdement et sa tête s'inclinait sur l'épaule droite.
Poulot était bien bon garçon, mais il avait l'âme simple et fruste; sous le coup de l'émotion, il s'écria imprudemment :
— Est-ce que vous auriez la place d'armes attaquée?
Il se mordit aussitôt les lèvres, comprenant qu'on ne parle pas à une femme aussi virilement qu'à un copain de chambrée, mais il était Irop tard; Rose répondit d'une voix sombre :
— Je finirai par le croire.
Elle eut un geste farouche et des imprécations se pressèrent sur ses lèvres.
Elle n'avait rien fait pour souffrir ainsi; elle était prête à accuser la destinée avec véhémence ; mais son accablement redoubla.
Elle garda le silence.
Claudinet murmura :
— C'est-y fini, maman?
Rose Fouilloux ne parut pas entendre son fils.
De plus en plus impressionné, Etienne reprit :
— Voyons! il ne faut pas vous faire tant de mauvais sang... Vous n'avez qu'un gros rhume.
Elle eut une nouvelle contraction de la gorge ; une écume rouge vint à ses lèvres décolorées; elle tira vivement son mouchoir; Etienne vit qu'il était maculé de sang.
— Voulez-vous que j'aille chercher le médecin? demanda le pompier effrayé.
— Non, répondit Rose, c est fini.
Elle essaya de sourire. Au bout de quelques minutes, elle parut réellement soulagée.
— Faut pas faire attention à ce que je vous ai dit tout à l'iieuro, reprit Poulot.
Elle chercha à le rassurer; mais elle n'y mit aucune conviction, car elle se frappait.
Etienne, en voulant détruire le mauvais effet de ses paroles, se monira de rechef très maladroit.
— Voyez-vous, dit-il, on ne joue pas avec la santé.
— Je le sais bien.
— La femme du marchand de vin, au coin de la rue Philippe-de-Girard, toussait comme vous...
— Et puis?
— Elle a négligé son rhume.
— (jue lui est-il arrivé?
Il se troubla, disant juste le contraire de ce qu'il aurait voulu dire.
— Dame! balbutia-t-il, elle a fini par faire une maladie.
— Elle s'est guérie ?
— Elle est... ou du moins, quoi! elle ne souffre plus.
— On l'a enterrée?
— Hue voulez- vous? elle avait toujours refusé de se soigner. Rose eut un frémissement et se leva hagarde.
Claudinet crut que sa maman allait encore se disputer avec son ami Etienne et il se mit à pleurer.
— Vous, prononça le pompier, c'est une autre affaire. Il ne s'agit que d'irritation... Vous ne vous rappelez pas avoir attrapé un chaud et froid?
— Non...
— Parce que ce serait plus dangereux... Notre cantinière en a pincé un l'autre jour et...
Cette fois il s'arrêta à temps et termina :
— Le major a fini par la remettre sur pieds... Vous le connaissez bien, le major, c'est le même qui a...
— Laissé mourir mon pauvre François.
— Champagne avait quelque chose de cassé dans la tète ; il aurait fallu un miracle, vous le savez bien...
— Oui ! un miracle, répéta-t-elle avec une amertume profonde. Et elle se dit :
— Comme pour moi, peut-èlre.
C'était la première fois qu'elle se rendait compte de son état. Elle s'avouait que, jusqu'à cette minute tragique, où il lui avait semblé lire son arrêt sur le livre du destin, elle s'était illusionnée, voulant fermer les yeux à la lumière.
Il était dit que Poulot irait jusqu'au bout dans la voie de la
L'eau-de-vie lui brûla la goi-ge. (Page 620.)
franchise ; mais, dans son idée, il tenait à réhabiliter le médecin.
— Ah! non! vous savez, Rose, c'est un homme capable.
— Qui?
— Le docteur.
— Avec ce qu'ils savent, répondit la cartomancienne, on ferait un gros livre, mais avec ce qu'ils ne savent pas on en ferait dix.
Le Bourbonnais s'entêta, parla de cas très graves que le médecin avait tr::ités. Il n'avait pas réussi chaque fois, mais il était très fort.
— Ainsi, conclut-il, il ne se trompe jamais quand les soins sont inutiles.
— Il le dit iui malade ?
— Non! Ça ne se dit pas... Seulemenl, il prévient le capitaine.
Rose ferma los yeux. Elle revoyait la courte entrevue qui avait eu lieu entre elle et le docteur dans la maison de la rue Gay-Lussac.
11 avait cru qu'elle venait pour elle-même : il avait prononcé des mots auxquels Rose n'avait pas allaché suffisamment d'importance tout d'abord ; aujourd'hui, elle se souvenait bien qu'il s'était repris, cherchant à lui donner le change. Il avait jirocédé plus habilement que Poulol, parce que c'était un chef, lui, et qu'Etienne n'avait pas autant que lui l'habitude de peser ses expressions.
Le pauvre diable ne savait plus à quel saint se vouer. 11 avait été content de venir, maintenant il aurait voulu s'en aller, à la condition, pourtant, de ne pas laisser son amie dans cet état lamentable.
Elle vit la bonne figure d'Etienne tout attristée, et, autant pour se donner du courage à elle-même que pour le rassurer, elle s'écria ;
— Vous en faites une tète !
.— Ça m'ennuie de vous voir soullVante. ■ — C'est passé.
— Vrai?
— Mais oui... Les tenimes, voyez-vous, Poulot, ça a toujours quelque chose.
— Il y a du vrai là-dedans.
— Ne vous mariez pas.
— Oh si! tout de môme.
Elle reprit le litre et remplit le verre du pompier, bien que celui-ci s'en défendit un peu.
— Qa'est-ce qu'on vous donne comme médicaments? demanda Poulot. Rose rougit.
Elle ne pouvait répondre à cette question pourtant bien simple; comment s'aviser de raconter au Bourbonnais qu'elle se traitait par l'alcool.
Elle eut de nouveau honte de son avilissement. 11 fallait qu'elle eût perdu la tète pour s'enivrer ainsi. A quel vertige était-elle donc en proie ?
C'était fini; elle retrouverait sa sobriété d'autrefois; elle ne voulait plus éprouver ce dégoût d'elle-même.
D'ailleurs, le lendemain, elle retournerait voir son médecin, et certainement, il lui défendrait tous ses rogommes.
— Y en a-t-il beaucoup? insista Etienne.
— Oui, oui, balbutia-l-elle ; c'est un tas de drogues qui sont amères comme chicotin...
— Et ça coûte cher ?
— Très cher.
— Un bon verre de vin vous ferait peut-être plws de bien.
— Vous croyez? ■
— On le dit... Il y a des camarades, au régiment, qui ne se soignent que comme ça, quand ils ne sont pas dans leur assiette.
— Mais vous n'êtes pas de ceux-là, vous, Etienne?
— Je n'ai jamais été malade... François était comme moi. Il regarda la photographie de son camarade.
— Ah! il était d'attaque, mon vieux copain!... Il ne refusait pas de trinquer avec les camarades et il n'était certainement pas le dernier à olTrir ?a tournée ; mais lui et moi, nous n'avons jamais pris de cuites.
Pauvre Rose! ces mots la cinglaient en plein visage. Qu'aurait dit Champagne, s'il l'avait trouvée ivre comme elle l'élait si souvent? Elle se dit, le cœur ulcéré :
— C'est stupide, ce que je pense là... Si François n'était pas mort, est-ce que j'aurais cherché à oublier ma peine en buvant?
A son tour, elle contempla l'image de la victime du devoir, comme si elle voulait que le défunt lui donnât raison sur ce point.
— Ce n'est pas tout ça! s'écria Poulot, il faut que je rentre au quartier.
— Tu reviendras demain, dit Claudinot.
Piose ajouta :
— Nous y comptons.
— Je ferai mon possible, répondit Etienne.
Il avait bouclé son ceinturon; il prit Claudinel dans ses bras et l'embrassa.
— Tu commences à être lourd, dit le pompier à l'enfant.
— N'est-ce pas, répliqua Rose, qu'il grandit à vue d'œil?
— Ce sera bientôt un petit homme.
— Je serai soldat aussi, déclara le gamin... Pompier!
— Non! s'écria Rose, toute frémissante... Dans ce mélier-là, vois-tu, mon mignon, on risque trop d'être tué et de faire le malheur de ceux qui vous aiment.
Elle le reprit des bras de Poulot, comme si celui-ci avait l'intention d'emporter l'enfant à la caserne.
— Nous avons le temps d'y réfléchir, répondit Etienne... On en reparlera.
11 serra la main de Rose et partit.
Claudinet murmura :
— Il est gentil, Etienne, moi, je l'aime bien.
— Tu aimes bien ton lit aussi, dit Rose, et il est l'heure de te coucher.
L'enfant la regarda; sa petite physionomie était rayonnante ; sa maman ne toussait plus et elle n'était pas en ribotte.
— Et puis loi? demanda-t-il.
— Moi I je vais en faire autant.
Elle d(^sliabilla ("laiidinet el le eouciia. bordant le lit avec la plus grande sollicitude.
L'enfant, après quelques mots, s'endormit.
Le visage de Rose Fouilloux changea d'expression ; elle retomba dans le plus affreux désespoir.
— C'est iini ! dit-elle, je sens que jl suis perdue! Elle tomba assise sur une chaise et sanglota.
De nouveau quelque chose de glacial lui montait lentement au cu-ur; elle avait, comme disent les gens du peuple, froid en dedans, comme si fout son sang se congelait dans ses veines.
— Mon Dieu! pria-t-elle, est-ce vrai que vous ne m'accorderez pas assez d'années pour élever mon petit Claudinet?
Ses tortures devinrent indicibles; elle se révolta; elle ne voulait pas continuer à souffrir ainsi.
Ses bonnes résolutions s'évanouirent. Là. dans le placard, se trouvait la liqueur de feu qui la réchaufferait.
Encore une fois, ce serait l'engourdissement du mal, ce serait l'oubli.
Elle saisit avidement la bouteille de cognac et la porta à ses lèvres, sans perdre de temps à chercher un verre.
L'eau-de-vie lui brûla la gorge ; mais cette sensation ne dura pas ; Rose but encore quelques gorgées.
— Ah ! fit-elle, je savais bien que cela irait mieux.
La malheureuse créature attendait avec délices le moment on sa deinière lueur de raison s'envolerait; mais, ce soir-là. l'alcool n'agissait plus avec la même rapidité.
Rose Foviilloux constata avec une sorte de terreur que l'ivresse ne venait pas. Elle regarda la bouteille, accusant le débitant de ne lui avoir donii" que de la mauvaise marchandise; mais pourtant, la veille, elle avait lui de cette horrible mixture, étiquetée comme un produit de la Charente ; la fiole n'était qu'à moitié pleine quand elle y avait puisé à même. Que se passait-il donc en elle? Est-ce que sa maladie devenait plus lorte que ce liquide souverain?
— Je comprends, dit-elle soudainement; j'aurais dû commencer par l'absinthe.
Elle prit le litre qui contenait la verte liqueur et fut sur le point d'approcher le goulot de ses lèvres, comme tout à l'heure, quand elle avait bu de l'eau-de-vie ; mais elle s'arrêta.
■ — Non! bégaya-t-elle, pas comme ca... Ce serait peut-être moins bon.
Elle eut une dernière lueur de bon sens.
— C'est atroce! fit-elle, j'abrège encore mes jours... Je suis folle... C'est
immonde... Si les gamins me voyaient dans la rue, ils lépcteraient ce qu'ils ont dit hier... Je ne veux plus être pocharde... Je vais me coucher.
Elle fît quelques pas vers son lit et passa devant le meuble où ses jeux de cartes étaient enfermés.
Elle s'arrêta, haletante.
— Là, dit-elle, en touchant du doigt le tiroir d'une sorte de secrétaire, là est le livre de mon destin... Après tout, je me trompe peut-être en croyant que je suis mortellement atteinte... Etienne, avec ses histoires funèbres, a pu me détraquer le cerveau..."
Est-il bien vrai que le major m'ait jugée aussi malade que cela?... Il me l'aurait dit... C'était son devoir... Est-ce qu'il ne faut pas que je me guérisse pour soigner Claudinet?... Il ne peut pas se passer de moi, le cher bébé.
Elle ressentit un violent élancement au poumon gauche et laissa échapper une plainte.
— Pourquoi ne consulterais-je pas les cartes? se demanda Rose... Parce que depuis qu'elles m'ont annoncé la mort de François Champagne, elles me font horreur, quand il s'agit de moi ou de Claudinet...
Elle fit quelques pas en arrière, puis revint vers le meuble, comme fascinée.
— Cependant, reprit-elle, je ne dois pas rester dans cette incertitude qui aggrave mon mal... Est-ce que j'aurais peur?... Oui, c'est cela... Je ne veux pas savoir... Je ne veux pas.
Elle s'éloigna de nouveau, mais l'attraction hypnotique revint avec çlus de force.
Sa main fébrile tourna la clef du tiroir.
Elle se défendit encore pourtant; ce fut en vain.
— Les cartes, murmura-t-elle, ne mentent jamais... Elles m'avaient annoncL ma maladie, pourquoi ne me prédiraient-elles pas ma guérison prochaine?... Elles ne m'ont pas dit que je mourrais des suites de mon rhume... Alors, quoi !... Pourquoi m'effrayer? En quelques minutes, je serai fixée.
Elle prit le jeu et l'étala sur la table. Désormais aucune puissance humaine ne l'empêcherait de consulter l'oracle.
Elle ne lutta plus; ses noirs pressentiments firent trêve. Cette infortunée, qui avait déjà un pied dans la tombe, eut cependant cette lueur suprême d'espoir et de confiance, qui apparaît aux moribonds quelques instants avant leur fin.
— Après moi, dit Rose, je referai le jeu pour Claudinet... Je m'en veux maintenant d'avoir tant hésité...
Je ne me croyais pas aussi lâche...
La devineresse eut un frémissement indicible en battant ses cartes; on
aurait dit que c'était la première fois quelle voulait leur arracher un secrel.
D'ailleurs, clic se demandti si elle n'oubliait pas toute sa science.
Elle se sentait un grand vide au cerveau; elle regardait avec égarement ces images caba-listiques.
Puis, une terreur sacrée s'empreignait sur son visage émacié; une flamme singulière passa dans , ses yeux; elle eut réellement le tremblement des pythonies qui croient aux phénomènes surnaturels.
Puis, l'apaisement se fit, Rose redevint impénétrable. Soudain, elle jeta un cri d'agonie...
L'oracle avait parlé... Il lui avait annoncé sa mort très prochaine.
La malheureuse se leva, livide, en proie à la plus profonde stupeur; elle fit quelques pas en chancelant; puis elle revint vers le jeu de caries étalé, comme si elle avait pu se tromper en l'interprétant.
L'arrêt fut confirmé une seconde fois...
Rose eut la sensation d'un cataclysme qui l'écrasait.
Elle roula sans connaissance sur le parquet.
Claiidinet dormait toujours; depuis longtemps son sommeil n'avait été aussi paisible; le cher mignon rêvait que sa mère était très riche et qu'elle l'habillait avec des rayons de soleil.
Rose ne sortit de son évanouissement qu'au milieu de la nuit.
Elle avait tellement froid qu'elle se demanda si elle était déjà couchée dans le sépulcre.
Un râle étouffé sortit de sa gorge. Elle voulait appeler à son secours, mais les paroles expiraient sur ses lèvres.
Ce (jue souffrit la pauvre martyre fut indescriptible.
Enfin, ses tortures diminuèrent; il y eut une sorte d'accalmie dans l'œuvre de la njort; Rose parvint à se soulever sur un genou; ses mains convulsées élreignirent le fauteuil; après des elTorts inouïs, elle parvint à s'asseoir.
La circulation du sang redevint aussi normale qu'elle pouvait l'être dans ce corps dévoré par le mal.
Rose [iiitse lever et faire (juelques pas dans les ténèbres.
Elle prêta l'oreille : elle perçut le souffle léger et régulier de son enfant.
— Il dort, lui! murmura-t-elle.
Elle atteignit la cheminée où étaient les allumettes; elle en enflamma ime et alluma la lampe.
Elle fut moins terrifiée quand l'obscurité eut cessé. .
Ses yeux se reportèrent vers les cartes, comme le regard du condamné à mort ne peut se détacher du couteau de la guillotine.
Rose se retrouvait tics lucide; il ne lui semblait plus avoir fait cet iiorrible cauchemar.
Elle s'accouda et tomba dans une médilation douloureuse.
Sa consternalion augmentait do minute en minute; elle semblait ne pouvoir jamais plus sortir de son atonie; et c'était pitié de voir ce grand corps dctliarné ployé en deux, la poitrine soulevée en spasmes convulsifs par la toux et parles sanglots.
Rose Fouilloux avait été élevée en fille de Bohème ; ce n'était que plus tard qu'elle avait pris, avec sa nouvelle condition sociale, ce maintien décent, qui faisait dire d'elle, dans le quartier, avant qu'elle se livrât à la boisson :
— Elle est rien distinguée, la tireuse de cartes de la rue des Trois-Couronnes.
Elle n'avait pratiqué aucune religion; elle ne savait même pas si elle avait été baptisée.
Elle ne pouvait donc faire sa prière suivant les textes usuels; mais, pourtant, de l'âme de cette malheureuse s'exhalait une plainte déchirante qu'elle adressait au ciel :
— Pourquoi mourrais-je? Qu'ai -je fait?... Je suis une honnête femme... J'ai eu un enfant avec François, mais nous allions nous marier... Autremont, je n'ai rien à me reprocher.
Elle regarda son fils, qui continuait ses doux rêves. Jamais elle n'avait vu meilleure mine à Claudinet. Puis elle eut un rictus d'une ironie navrante.
Elle aussi avait des couleurs; beaucoup de personnes lui affirmaient qu'elles auraient bien voulu lui acheter sa santé ; Rose la leur donnerait pour rien maintenant.
Et, pourtant, elle se le rappelait bien ; elle n'avait pas été difficile à élever, tandis que le petit lui avait donné des transes chaque jour, jusqu'en ces derniers tcmjis.
Le pauvre mignon avait encore bien besoin de sa mère; si elle devait mourir si rapidement, elle l'entraînerait dans la tombe.
Etait-ce juste cela?
Est-ce que la Mort n'avait pas d'autres vieilles femmes inutiles, s.in-, enfants, à enlever?
Pourquoi Rose et non ime autre!
Elle recouvra un semblant de volonté et cccoua un peu sa torpeur. Elle s'écria :
— Je veux maintenant connaître le sort de Claudinet... Puisque, malgré la promesse que je m'étais faite, j'ai recommencé à consulter les cartes pour moi, j'exige qu'elles me dévoilent la destinée de mon fils.
Elle eut un geste farouche :
— (Ju'esl-ce que je risque?... Puisque je suis perdue sans rémission, ce serait pour moi une suprême consolation de savoir que mon fils me rejoindra bientôt... Que ferait-il sur la terre, le chéri?...
Sa physionomie devint moins sombre.
— S'il doit vivre, ajouta-t-elle, je le saurai... Dans les deux cas. je ne dois pas craindre de faire parler une dernière fois le destin... Je ne puis rien changer à ce qui est écrit... Je me résignerai.
Elle refit le jeu pour Claudinet.
Cependant elle n'avait plus le môme genre d'agitation que lorsqu'elle avait opéré pour elle.
L'incantation fut d'une douceur infinie, Rose pleurait encore, mais ses larmes ne la brûlaient plus.
Elle souffrait moins ; sa personnalité se dédoublait ; en ce moment, c'était une mère qui n'avait jamais désespéré; l'autre Rose Fouilloux, la malheureuse, la condamnée à mort, était déjà partie pour im monde meilleur.
Elle n'éprouva plus cette terreur sacrée qui la secouait comme une feuille, quand elle préludait à ses consultations, et ce fut sans grand effroi qu'elle lut dans les cartes préparées pour son fils.
La première séquence n'était pas mauvaise, mais les funèbres piques ne tardaient pas à revenir assombrir le jeu; cependant, les autres cartes entraient en lutte contre les funèbres présages, mais la mère de Claudinet conserva sa froide résolution.
Rose constata avec un grand étonnement que, pour la première fois, depuis qu'elle exerçait son métier, il lui était impossible de traduire l'oracle d'une façon intelligible.
Les cartes ne cessaient de se contredire; le destin ne voulait-il plus parler?
Mais l'oracle, en restant aussi énigmatiquc, se montrait encore cruel. Rose ne pourrait plus le consulter' bientôt ; pourquoi ne voulait-il pas parler une dernière fois?
La mère de Claudinet fit d'autres tentatives en employant tour à tour les méthodes les plus diverses; ce fut en vain; elle ne put rien apprendre.
Soudain elle sentit de nouveau l'âpre morsure du froid; la fièvre qui. soutenue, allait l'anéantir de nouveau.
La pauvre fille grelottait.
Un rayon blafard entrait dans la pièce; c'était le jour qui revenait.
Rose joignit les mains. Était-il possible qu'elle eût ainsi passé la nuit blanche! Elle était donc restée bien longtemps évanouie!
Toutes ses terreurs revinrent brusquement l'assaillir. Avait-elle oublié que ses minutes étaient comptées?
Trois ou quatre voisiues suivirent l'humble corbillard. (Page 630.)
Elle se tordit les bras en gémissant. Elle voulait supplier les cartes de ne pas rester inexorables.
Elle eut froid encore; elle n'y tenait plus. Si elle se couchait, les draps lui sembleraient un suaire.
iNon, elle voulait rester éveillée jusqu'à ce qu'elle eût trouvé ce qu'elle cherchait éperdue : le moyen d'éviter à Claudinet le malheur qui le menaçait.
— Si je me couche, murmura Rose Fouilloux, je ne me relèverai peutêtre pas.
Ses dents claquaient : ses mains étaient violettes avec des taches grises à la base des ongles. Aurait-elle la force de faire du feu? 1! le fallait bien: elle n'allait pas mourir de froid.
Elle se traîna jusqu'à sa cuisine ; ses doigts aux trois quarts paralysés saisirent pourtant un fagot qu'elle mit dans le poêle.
Elle alluma ce petit bois, qui pétilla bientôt ; mais pour cette opération, Rose s'était accroupie ; quand elle voulut se relever, ses jambes ankylosées ne le lui permirent pas tout de suite ; le poêle ronflait, mais ce feu serait vite éteint si elle n'y mettait pas du charbon.
Elle saisit le pied de la table pour se relever ; sa main droite s'accrocha au tapis et les cartes roulèrent sur le sol ; Rose les prit à poignées et les jeta dans les flammes.
— Comme ça dit-elle, elles ne prédiront plus rien !
Cet efl"ort ne l'épuisa pas ; elle parvint à se retrouver debout ; elle prit deux autres fagots et de menus morceaux de charbon qu'elle mit pùlemêle dans le foyer.
Les ronflements continuèrent.
"La chaleur qui montait, jointe à la surexcitation fébrile causée à Rose par ses mouvements désordonnés, ranimèrent un peu la pauvre fille.
Comme ce feu qui flambait et ne devait durer que quelques instants, comme une lampe qui va s'éteindre et projette une lueur plus haute que de coutume. Rose Fouilloux sentit monter en elle une poussée d'énergie vitale où elle retrouva un moment la plénitude de sa raison.
Pendant quelques minutes, elle aurait retrouvé l'illusion de sa santé, si les cartes n'avaient pas parlé.
Le sang lui afflua au cerveau, déferlant contre les tempes, à grands coups précipités.
La tireuse de cartes qui avait passé une grande partie de sa vie à révéler l'avenir eut une suprême intuition.
Elle marcha vers le lit où son fils continuait à paisiblement reposer.
Elle regarda l'enfant avec une indicible tendresse ; tout son cœur, toute toute son âme étaient concentrés dans ce regard.
Puis elle prit le veston propret que Claudinet portait depuis quelques semaines comme un petit homme ; et saisissant la boîte où étaient renfermés les instruments de couture. Rose prit ses ciseaux et se mit à découdre la doublure du vêtement, dans le dos, en commençant depuis l'épaule gauche.
Ceci fait, la tireuse de caries alla à son lit : elle eut un mouvement d'hésitalion, et ces mots s'échappaient de ses lèvres :
— Je n'aurai jamais la force d'enlever les matelas.
Elle l'eut pourtant, surprise de se sentir encore aussi nerveuse. Fouillant dans le sommier elle en relira un cofl'ret à broderie qu'elle ouvrit.
Elle en tira le titre de rente de quinze mille francs.
La mère de Claudinet contempla ce papier qui représentait toute sa fortune et qui allait devenir l'héritage de son fils.
Les réflexions de François Champagne lui revenaient à l'esprit.
Le sapeur-pompier avait montré un grand étonnement en apprenant que sa maîtresse, ou plutôt sa fiancée, était capitaliste.
11 avait lancé un propos jovial pour exprimer son ahurissement et il avait insinué que cet argent avait été gagne honnêtement, il est vrai, mais d'une façon bien bizarre.
Si Rose Fouilloux n'avait pas été convaincue en exerçant son métier, elle aurait pu, elle aussi, éprouver une sorte de gêne en réfléchissant à la manière dont elle avait amassé ces économies ; mais ces scrupules ne l'effleurèrent même pas.
Elle se rappella comment, après chaque consultation, elle avait mis de côté une somme infime, prélevée sur sa recette, avec une régularité prodigieuse. Elle ne voulut pas s'attendrir, comprenant que si les larmes lui remontaient aux yeux, ce serait une nouvelle défaillance, dont elle ne sortirait peut-être plus.
Hâtivement, elle inséra le titre de rente entre la doublure et l'étoffe ; puis elle se mit à recoudre le tout.
Quand Rose tira l'aiguille pour la dernière fois, ce fut avec un immense soulagement.
Elle replaça le veston sur la chaise oîi elle l'avait pris.
Le poêle s'éteignait déjà ; la malheureuse fut secouée par un frisson qui lui parcourait tout le corps.
Vite, elle replaça les matelas sur son lit ; elle sentait que la fièvre allait bientôt la terrasser et la réduire à l'inaction complète. L'amélioration factice disparaissait peu à peu.
Rose eut un court vertige et empoigna la bouteille de rhum; mais, au moment de la porter à ses lèvres, elle eut un geste de répulsion.
— Non ! non ! balbutia-t-elle... Je ne boirai plus... Je ne veux plus m'enivrer... Je le jure encore une fois... Je le jure... sur la tête de Claudinet.
Cette fois, la pauvre Rose Fouilloux devait tenir son serment.
Elle se coucha à grand'peine, n'ayant plus conscience de son état ; cette nuit terrible avait précipité le dénouement.
La malheureuse, qui avait fermé sa porte, resta plusieurs heures sans soins.
Les voisins entendirent enfin les cris de Claudinet, qui assistait affolé à l'agonie de sa [mère.
On fit sauter la serrure.
La phtisie galopante était déclarée. Le médecin du quartier, mandé en toute hâte, prononça son arrêt.
La cuisinière du boulevard Richard-Lenoir et Etienne Poulot assistèrent
la moribonde jusqu'à ses derniers moments.
Rose ne reprit pas complètement connaissance ; cependant, le troisième jour, quelques minutes avant de mourir, une angoisse plus impressionnante encore que les affres de l'agonie passa sur son visage que les ombres funèbres envahissaient rapidement.
Rose murmura distinctement :
— Claudinet !
— Mon Dieu ! s'écria Etienne, elle parle...
Il courut à l'enfant, le prit dans ses bras et le tendit à la mère.
— Claudinet, répéta Rose Fouillou.x... L'épaule... L'épaule...
— C'est le délire ! fit tristement madame Midoux.
— Mais non, répliqua Poulot... Elle va s'expliquer... Et se penchant vers l'infortunée, il dit:
— Rose... parlez... Vous avez demandé Claudinet... Il est là... Vous le reconnaissez bien?
La tireuse de cartes se souleva suruncoude; ses lèvres s'agitèrent dans le vide ; aucun son ne sortait.
— Rose, reprit le pompier, nous vous écoutons... Dites-nous ce que vous voulez.
Elle fit un nouvel effort ; mais le souffle devenait de plus en plus faible ; cependant elle murmura :
— L'épaule...
— Vous voyez bien qu'elle bat la campagne, fit la cuisinière. Etienne Poulot, désolé, s'arrachait les cheveux.
— Je suis sûr, dit-il, qu'elle a un secret à nous communiquer.
— Mais non, protesta madame Midoux... La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit.
A la troisième tentative. Rose soupira encore.
— Epaule... Epau...
Elle n'acheva pas. Le râle sinistre emplit la chambre.
Consternés, Etienne et madame Midoux hochèrent la tète avec la plus ardente pitié.
Claudinet joignait ses mains mignonnes, et si l'on avait pu lire dans la pensée de l'enfant, on y aurait vu cette prière naïve et navrante, mais sincère :
— Mon Dieu! ne m'enlevez pas ma pauvre maman... J'aime encore mieux qu'elle roule par terre la bouteille à la main que de la voir soulïrir ainsi.
Les yeux de Rose s'agrandirent démesurément. Ils se portèrent sur son fils, puis sur le portrait de François Cham(iagne.
On eût juré que l'intelligence était revenue à la moribonde dans un dernier éclair.
Enfin, le regard de Rose se fixa sur son enfant et deux grosses larmes s'échappèrent.
Son corps maigre fut secoué par une légère convulsion, puis elle leva le bras, comme si la vaillante fille voulait encore protéger le petit être...
C'était fini.
— Mon pauvre enfant ! sanglota Etienne Poulot, te voilà orphelin !