AUX ENFANTS-ASSISTÉS
11 était quatre heures du soir quand Rose mourut.
Madame Midoux demanda à Etienne s'il voulait se charger des formalités d'usage.
Le pompier, qui avait obtenu une permission de son capitaine, répondit affirmativement. Il allait déclarer le décès à la mairie.
— Vous vous entendrez avec les pompes funèbres, poursuivit la cuisinière.
— Quelle classe faut-il prendre?
Ils se regardèrent tous deux. Dans leur émoi, ils n'avaient pas pensé à ces tristes détails.
— Elle n'a pas de parents ici, dit la femme.
■ — Non, répondit Etienne... Sa sœur est partie je ne sais où.
— Alors ?
— Alors... A-t-elle de l'argent?
— Cherchons.
— Est-ce que c'est permis ?
— Dame ! nous ne pouvons pas la laisser enterrer comme un chien... Nous ne prendrons que la somme nécessaire.
— C'est vrai, reconnut le pompier.
Tous deux cherchèrent. Ils trouvèrent le porte-monnaie de la défunte; il ne contenait qu'une vingtaine de francs.
— Elle a autre chose, dit la cuisinière ; maintes fois, elle m'a laissé entrevoir qu'elle était à son aise.
Ils poursuivirent leurs investigations, sans rien découvrir.
— Que faire? se demandèrent-ils avec découragement.
La concierge monta. Elle déclara qu'on ne pourrait rien vendre du mobilier, attendu que le terme allait échoir dans huit jours et que Rose n'avait pas payé d'avance.
Il fallut demander le convoi des indigents.
Etienne et madame Midoux avaient juste de quoi acheter une couronne.
Trois ou quatre voisines suivirent riiumble corbillard.
La concierge s'cilait chargée de garder Claudinet pendant l'atroce cérémonie.
En revenant du cimetière, Etienne et la cuisinière trouvèrent le commissaire de police, qui avait été prévenu par le juge de paix, chargé d'apposer les scellés.
Il fallait avant tout s'occuper de l'orphelin.
Le commissaire questionna les deux amis de Rose. Ils ne pouvaient rien lui apprendre touchant la famille de la morte.
Provisoirement, la concierge accepta de nourrir Claudinet et de le coucher.
On leva les scellés en abrégeant les délais.
Le commissaire de police perquisitionna en pure perte.
Rose Fouilloux n'avait pour toute fortune que les quelques francs trouvés dans son porte-monnaie par madame Midoux etPoulot.
Le commissaire, très dépilé, prit un air très rogue :
— Mais enfin, s'écria-t-il, que voulez-vous que je fasse de l'enfant?
La permission accordée au pompier finissait ; la cuisinière avait besoin de retourner chez ses patrons; ils ne purent prolonger l'entretien.
Ni l'un ni l'autre ne pouvait se charger de Claudinet, bien que ce ne fût pas l'envie qui leur en manquât.
Le commissaire fit un rapport; il signa également les paperasses administratives préparées par son secrétaire et Claudinet fut conduit aux Enfants-Assistés.
Rue Denfert-Rochereau, au numéro 74 ; la bâtisse est noire, triste, et éveille les idées les plus lugubres.
Enfants trouvés, enfants abandonnés, entants orphelins, tous sont envoyés là par l'administration de l'Assistance publique.
Claudinet fut inscrit sur les contrôles et immatriculé. On lui passa au cou un collier que l'on ferma avec un morceau d'étain, au moyen d'une jiince. Son nom et la date de son entrée furent tracés sur le léger métal.
Le pauvre enfant tremblait comme une feuille. Que lui voulaient ces hommes et pourquoi était-il en prison?
Il avait peur d'être battu.
Dans sa jeune intelligence, il se demandait pourquoi les petits enfants qui ont eu le malheur de perdre leur mère étaient emmenés si loin.
Ces formalités préliminaires étaient à peine terminées, lorsque le docteur Beautreillis, chargé d'examiner les nouveaux arrivants, fit son entrée.
Il avait six enfants à visiter ; sauf Claudinet, leur santé n'exigeait pas de
soins immédiats. Ils pouvaient être dirigés sur la province dans les délais ordinaires ; les uns iraient en nourrice, d'autres seraient confiés à des travailleurs agricoles qui, moyennant une faible indemnité, se chargeraient d'élever le pensionnaire qui leur était confié.
Mais, quand le docteur eut regardé Claudinet, et qu'il se l'ut renseigné sur les motifs de l'admission, il s'écria :
— Quel est l'imbécile qui nous envoie un enfant dans ces conditions? Le fils de Rose Fouilloux se mit à tousser.
— C'est à l'hôpital de l'Enfant Jésus qu'il aurait fallu transporter ce bébé, continua le médecin.
L'employé, qui assistait à la visite, répondit :
— Il est temps encore.
— Mais non ! protesta le docteur... Le petit malheureux n'a plus que le souffle... 11 n'arriverait certainement pas en vie au faubourg Saint-Antoine.
— Alors...
— Installez-le à l'infirmerie et envoyez-moi sœur Simplice. Claudinet, bien sage sur la banquette oii on l'avait assis, leva les yeux
sur le docteur.
— On va le soigner, mon petit homme, lui dit celui-ci... JNous allons essayer de te remettre d'aplomb avant de t'envoyer au loin.
Et il ajouta en lui-même.
— Ce pauvre bambin, en fait de voyage, me parait bien près du grand. Le docteur Beautreillis était d'une taille moyenne, mais très trapu. Ses yeux perçants et sa barbe noire embroussaillée effarouchèrent
Claudinet; cependant, quand le docteur lui eut parlé, l'enfant se rassura un peu ; la voix était bienveillante et bien timbrée.
Un garçon de saUe prit très doucement Claudinet dans ses bras et s'apprêta à l'emporter.
Sœur Simplice entra.
Claudinet joignit les mains; il crut voir la sainte Vierge.
La religieuse avait vingt-cinq ans. Pâle et mélancolique, son regard reflétait des peines intimes, que le temps et la profession n'avaient pu faire oublier.
Très belle, même sous l'humble costume de fille du Seigneur, sœur Simplice appartenait à l'ordre hospitalier des Dames de la Consolation.
Personne ne savait le secret enfoui au plus profond de son cœur. Quel que fût le douloureux mystère de sa vie, la jeune fille en entrant en religion n'avait pas voulu demander au cloître une tranquillité d'âme qu'on n'y trouve jamais complètenient, malgré sa discipline austère et l'assujettissement de ses exercices pieux.
Elle avait considéré que cette retraite du monde dissimulait en général
un orgueil et un égoïsme spéciaux, et que Dieu ou même l'Église, dans leurs commandements, n'avaient jamais exigé qu'une créature descendît par anticipation dans la tombe.
L'absence de tout souci en ce qui concernait les êtres chers, la sécurité du lendemain et l'abandon de toute responsabilité constituaient pour la religieuse un sort qui ne ressemblait aucunement au martyrologe.
Elle n'avait pas voulu s'ensevelir inutilement dans la cellule d'un couvent, n'admettant, dans l'ordre philosophique, rien qui ressemblât au suicide ou à la désertion.
Elle se disait dans son ardente foi de vraie chrétienne que Jésus avait porté sa croix devant tout le monde, en marchant au supplice.
Sœur Simplice avait souffert ; elle ne se contenterait pas de prier avec plus ou moins de ferveur pour son prochain ; elle le soulagerait matériellement, tout en suppliant le ciel de bénir ses efforts.
Elle avait choisi un ordre qui s'occupait de l'enfance, donnant satisfaction sans doute aux instinctives aspirations maternelles que toute femme de cœur conserve, quelle que soit sa condition sociale.
Sœur Simplice regarda Claudinet avec une grande compassion.
Le docteur s'écria :
— Vous voudriez bien que je vous le confie, n'est-ce pas, ma sœur?
— Pauvre chérubin ! murmura la religieuse.
— Les règlements s'y opposent un peu.
— Comment ! docteur, répliqua sœur Simplice, d'une voix angélique, n'y a-t-il pas ici une infirmerie ?
— Oui, mais l'effectif est au complet.
— Ce n'est pas cet entant qui tiendra beaucoup de place.
— Voilà ce que vous me dites chaque fois, sœur Simplice, et j'ai la faiblesse de vous écouter.
— Vous êtes tout-puissant en pareil cas.
— Vous allez un peu prétendre que je remplace le bon Dieu... Votre bon Dieu.
La religieuse baissa la tète ; il comprit qu'il l'avait affligée. Beautreillis. tout libre-penseur qu'il fût, était un galant homme.
— Allons! reprit-il, je cède encore.
Le regard de sœur Simplice le remercia.
— Seulement... hum!... Vous vous engagez à bien le soigner... Il lui faut autre chose que de l'eau bénite à cet enfant-là... Prenez-le... Je vais vous indiquer tout de suite comment il faut le traiter.
'ilaudinet fut transporté au fond d'uae grande cour dans un bâtiment qui donnait sur le jardin.
En se voyant dans un dortoir d'une propreté méticuleuse, l'enfant se sentit tout de suite moins malheureux.
Quand il se réveilla, sœur Simplice lui préseutait une tasse. (Page 635.)
Sœur Simplice le déshabilla et le coucha dans un lit où les rideaux immaculés ressemblaient à de grandes ailes blanches.
Claudinet demanda candidement :
— Est-ce que je suis dans le paradis?
— Non, mon enfant, répondit la religieuse, émue jusqu'aux larmes.. Vous irez plus tard.
— Est-ce encore plus beau quici?
— Oui, mon mignon... Pour y aller, il faudra bien faire votre prière.
fc.0. LES BSUa Ui'SSM.
— Je ne sais pas, dit Ciaudinet avec contusion.
Et i) eut un geste comme pour retenir sœur Simpiice qu'il redoutait de voir s'éloigner après un tel aveu.
— Eh bien ! reprit-elle, je vous apprendrai. Ciaudinet lui posa encore une question :
— Est-ce que c'est vous qui remplacerez ma pauvre maman?
Sœur Simpiice n'était pas aussi bien renseignée que le docteur Beautreillis; elle n'avait pas demandé si son nouveau petit protégé avait été trouvé, abandonné ou recueilli ; son admirable charité ne connaissait pas ces classifications ; son dévouement n'avait pas besoin d'être éclairé.
Elle interrogea l'enfant.
— Oîi est-elle donc, votre maman ?
— Dans le cimetière.
Sœur Simpiice soupira, hocha douloureusement la tête et répliqua :
— Vous prierez aussi pour elle afin de la retrouver dans le ciel.
— Ma pauvre maman! reprit Ciaudinet, elle se mettait enribolte, mais je l'aimais bien tout de même.
Sœur Simpiice entrevit un nouveau coin de l'enter parisien et elle regarda avec plus de commisération encore le petit malheureux qui y avait été plongé, à l'âge où tout est joie et espérance pour les enfants fortunés.
Le docteur Beautreillis arriva. Il ausculta Ciaudinet et lui demanda les renseignements que le petit pouvait lui fournir; bien qu'ils fussent sommaires, on le comprend, le médecin savait à quoi s'en tenir.
D'ailleurs, en praticien consciencieux, il s'était fait communiquer les rapports du commissaire de police, et il n'ignorait pas que Rose Fouilloux était morte de la poitrine.
Sœur Simpiice consultait le médecin du regard. Il lui dit tout bas :
— Si nous le lirons de là, il aura de la chance.
— Son état n'est pas désespéré? interrogea-t-elle sur le même ton.
— A cet àge-là, on ne sait jamais.
— Nous le sauverons, docteur.
— Ce qu'il y a d'indubitable, c'est que ce petit serait mort très prochainement, si on ne l'avait pas soigné.
— Allons ! Monsieur Beautreillis, répliqua la sœur, vous aurez une bonne action de plus sur la conscience...
— Pour avoir fait mon devoir?
— Vous aurez, ce qui vous touche davantage, une nouvelle cure qui vous fera honneur.
— Ah! comme vous savez me prendre par mon faible, répondit le médecin, qui gritTonnait déjà son ordonnance.
Ensuite, il fit les plus minutieuses recommandations à la rcligieuio. qui les srava dans sa mémoire.
- Claudinet, du fond de son lit, regardait avec beaucoup d'étonnement ces deux êtres qui lui montraient tant d'intérêt.
Il était encore quelque peu disposé à trembler devant l'homme qui avait une barbe si terrifiante, mais il adorait déjà la bonne sœur, qui lui avait dit de si jolies choses.
Le gros chagrin qu'il avait éprouvé en voyant sa pauvre maman mourir était moins aigu.
A cet âge les impressions tendent à s'effacer si vite.
Le fils de Rose Fouilloux n'avait jamais couché dans un lit aussi doux. Il se sentit envahi par une invincible envie de dormir ; ses yeux se fermèrent ; il s'assoupit.
Quand il se réveilla, sœur Simplice lui présentait une tasse contenant delà tisane chaude, dans laquelle une cuillerée de la potion prescrite avait été versée.
Claudinet fit une légère moue ; il redoutait quelque boisson mauvaise à prendre ! mais celle-là était sucrée et il l'avala sans se faire prier.
Le lendemain, sœur Simplice l'habilla et le présenta à ses petits compagnons de l'infirmerie.
Ils étaient une douzaine couchés dans le dortoir ; chacun avait un beau lit blanc comme Claudinet.
La connaissance fut vite faite.
Il n'y avait pas là d'enfant en danger de mort; ils avaient été amenés dans un état pitoyable à la maison de la rue Denfert-Rochereau, mais c'était la misère et la faim qui les avaient affaiblis.
Claudinet n'avait pas connu ces soutfrances, et c'était lui pourtant qui inquiétait le plus le docteur.
Quelques jours s'écoulèrent. L'enfant devint moins faible. L'appétit lui revint.
La sœur communiquait au docteur tout ce qu'ill'avait priée d'observer; M. Beautreillis écoutait avec attention et restait silencieux.
Sœur Simplice aurait voulu qu'il prononçât une bonne parole ; mais il ne s'illusionnait guère.
Certainement, le changement d'habitudes, les soins hygiéniques et surtout l'intelligente médication ordonnée produisaient certains effets immédiats.
Restait à savoir si le mal vigoureusement enrayé ne tenterait pas, dans un avenir plus ou moins rapproché, un retour offensif.
Deux petits du dortoir étaient complètement rétablis; ils ne pouvaient rester à l'infirmerie ; ils quittèrent donc la salle Saint-Nicolas pour être expédiés dans le département du Nord oii ils allaient recommencer une existence peut-être aussi pénible que celle qu'ils menaient avant d'être recueillis, épaves vivantes, par l'Assistance publique.
Ils firent insouciamraent leurs adieux à leurs camarades.
Ils avaient déjà oublié les tourments d'autrefois et s'imaginaient qu'une administration aussi paternelle que celles qu'ils quittaient continuerait à remplacer auprès d'eux leur famille inconnue ou disparue.
Quand Claudinet les vit partir, son cœur se serra.
Il dit à la sœur Simplice :
— Vous ne me renverrez pas moi, dites"?...
— Hélas! mon pauvre enfant...
— Je veux toujours rester avec vous.
La religieuse, tout en soignant avec une égale sollicitude les autres petits malades, affectionnait de plus en plus Claudinet.
Elle lui donnait des tartines de confitures supplémentaires, restait plus longtemps auprès de son lit, quand elle le couchait, lui prodiguait plus de tendres paroles. C'est qu'elle avait vu que l'âme de cet enfant était toute blanche comme les rideaux de son petit lit. Les autres malheureux, si jeunes qu'ils fussent, trahissaient leur origine. Il y avait déjà dans ces cerveaux de l'entêtement, de la dissimulation ou de l'esprit de révolte. Sœur Simplice les réprimait avec la plus grande mansuétude, quand ils le méritaient. Elle avait beaucoup d'influence sur eux et elle arrivait toujours à dompter ces natures ingrates, tout en pensant qu'elle ne serait pas sans cesse auprès d'eux pour les guider, les conseiller, leur faire prier Dieu.
Avec Claudinet, sœur Simplice n'éprouvait aucune difficulté; jamais elle n'avait vu d'enfant aussi docile, aussi charmant.
Il avait vite appris sa prière et il s'agenouillait tous les soirs au pied de son lit pour la réciter avec ime véritable ferveur.
D'ailleurs, ses compagnons, un peu jaloux de lui lorsqu'il était entré dans la salle Saint-Nicolas, avaient fini par subir son ascendant et l'aimaient beaucoup.
Quand le temps était beau, ils jouaient tous dans une étroite cour où ils étaient isolés des autres petits pensionnaires qui ne faisaient que passer à l'hospice.
Des parties de barres s'engageaient; le docteur ne s'y était nullement opposé, à la condition que les enfants ne se fatigueraient pas trop.
Ils jouaient au ballon, au chasseur, se divertissaient en un mol comme s'ils étaient en récréation.
Sœur Simplice présidait à ces amusements. Quand une discussion s'élevait, la religieuse intervenait et s'elTorçait de faire entrer dans ces têtes brouillonnes un peu d'équité.
Ces exercices avaient été des plus salutaires pour Claudinet; ses muscles se formaient; il grandissait sans avoir de ces accès de fièvre qui inquiétaient tant Rose Fouilloux.
Déjà le personnel de la salle avait été renouvelé trois ou quatre fois ; «eul Claudinet demeurait.
Un jour, le docteur Beautreillis dit à la sœur :
— Dans une huitaine, il faudra qu'il parte à son tour.
L'enfant entendit ces mots; il tomba dans une morne tristesse qui eut cour effet une recliute.
Sœur Simplice en fut très affectée. Le médecin recommença le traitement qu'il avait abandonné; mais Claudinet resta un grand mois au lit.
Enfin, ses forces revinrent progressivement; il se leva et entra en convalescence.
— Une autre fois, se dit le docteur, je parlerai moins haut... Je ne puis pourtant pas garder éternellement ce pauvre petit.
L'hiver était arrivé; on approchait de la Noël. Sœur Simplice devint triste à son tour. La maison mère l'avait avertie qu'elle avait à se tenir prête à partir au début de l'année suivante.
Elle obéirait dès que l'ordre formel lui parviendrait. Elle irait ailleurs porter ses consolations et faire entendre la divine parole.
Sœur Simplice soupirait en pensant que si elle devait toujours trouver (les infortunes à soulager, elle allait être forcée de se séparer de Claudinet.
Le devoir parlait ; la religieuse se résigna ; mais avant de quitter ses ohers petits protégés, elle eut une idée évangélique, prouvant à quel point -elle pratiquait les maximes du Christ.
Les enfants étaient au réfectoire, où ils se rassasiaient joyeusement, car on leur donnait tout ce qui était nécessaire pour leur faire perdre le souvenir de leurs privations antérieures.
Sœur Simplice leur dit :
— Voulez-vous me faire un grand plaisir?
— Oui, ma sœur, répondirent tous les petits.
— Et me causer une réelle joie?
— Pour sûr!...
— Eh bien! Ecoutez-moi... Vous êtes très pauvres, mes enfants; plus d'un d'entre vous a connu la misère avant d'entrer ici... Vous êtes-vous dit quelquefois qu'il y avait de petits êtres plus malheureux que vous?
Attentifs, les bambins écoutaient. Les uns ne comprenaient pas encore, mais d'autres, à l'intelligence plus ouverte, sentaient passer en eux un léger frémissement.
Sœur Simplice poursuivit :
— Avez-vous pensé que, vous aussi, vous pourriez faire la charité? Ils se regardèrent, de plus en plus impressionnés.
— L'hospice vous a habillés quand on vous a recueillis... Vous avez de belles blouses bleues, du linge neuf, des chaussures en bon état.
— C'est vrai ! reconnut le plus âgé des eni'ants... Je n'ai jamais été aussi bien mis.
Et il ajouta avec l'accent inimitable de Gavroche :
— Je ressemble maintenant à un fils de propriétaire... Quand je suis arrivé, j'étais en guenilles.
— Moi, dit un second, j'avais encore un bon pantalon.
— Moi, fit un troisième, j'avais un tricot de laine qui n'était pas encore usé.
Sœur Simplice les laissa dire, puis elle leur répondit :
— Vous voyez bien, mes chers petits, qu'il vous est possible de faire l'aumône.
— Et comment?
— En offrant les effets que vous ne mettez pîus à quelques petits déshérités du quartier.
— Bien sûr ! approuva Claudinet.
Les gamins ne demandaient pas mieux. Désormais, ils ne porteraient plus que les objets qui leur seraient délivrés par l'administrateur; en outre les effets ou les chaussures qui restaient leur propriété deviendraient vite trop étroits.
Sœur Simplice s'écria :
— Songez avec quelle reconnaissance vos humbles cadeaux seront acceptés.
Claudinet battit des mains :
— Sœur Simplice, s'écria-t-il, j'avais un beau paletot et une belle culotte, sans compter le reste, quand on m'a amené ici... J'offrirai tout de bon cœur.
— Nous aussi, firent ses petits compagnons enthousiasmés.
— Oui, mais, objecta le plus grand, est-ce que le directeur nous le permettra?
— J'y compte, répondit la bonne religieuse... Vous savez, mes enfants, que celui qui donne aux pauvres prèle à Dieu.
Les petits malheureux approuvèrent de la tête ; ils se sentaient fiers de pouvoir donner une preuve de générosité, et taire la charité à leur tour, si déshérités qu'ils fussent.
Tous eurent le cœur plein d'une douce et saine joie ; ceux qui luttaient contre de fâcheux instincts se sentirent aussi bien transformés que les autres.
Sœur Simplice, radieuse, se rendait compte de ce qui se passait dans l'esprit de ses pensionnaires; elle se disait une fois de plus que l'on obtient de l'enfance tout ce qu'on veut en la prenant par le cœur.
— Mes amis, ajouta-t-elle, pour vous prouver qu'une bonne action est
toujours récompensée, je vous annonce que, le jour de Noël, choisi par vous pour la distribution de vos vêtements, nous organiserons une petite fête, à laquelle nous convierons les enfants du quartier qui bénéficieront de vos largesses.
— Yaura-t-il des gâteaux, sœur Simplice?
— Certainement.
— Y aura-t-il des confitures?
— Bien sûr
— Est-ce qu'on nous donnera du vin? demanda un gringalet, q\ii annonçait déjà son goût pour le jus de la vigne.
— ^ Il y en aura.
Le gringalet se passa la langue sur les lèvres, comme s'il savourait déjà un Reginglard de l'avenir.
— On chantera? questionna ua futur ami des arts. Sœur Simplice répondit encore affirmativement.
Pendant quelques instants, ce fut du délire. Les infortunés ne savaient plus ce que c'était que de se réjouir aussi complètement.
. Le programme leur parut magnifique. Ils voulaient tous embrasser la sœur qui leur ménageait une aussi heureuse surprise.
Cependant, le plus grand, qui avait déjà parlé tout à l'heure posa de nouveau une question :
— Le directeur voudra-t-il que nous nous amusions?
— Je crois pouvoir répondre de son consentement, répliqua la sœur, à la satisfaction générale.
Elle se proposait de choisir pour intermédiaire le bon docteur Beautreillis, qui obtenait tout ce qu'il voulait des administrateurs de l'hospice.
Avec sa barbe farouche, ses propos de libre-penseur et sa prétendue rigidité, il ne savait rien refuser à la sœur, car il trouvait instamment en elle la plus dévouée collaboration.
C'était en suivant ponctuellement les instructions du médecin que la religieuse avait arraché à la mort plus d'un jeune hospitalisé.
Beautreillis déclarait que c'était à elle seule que l'enfant était redevable de la vie; sœur Simplice attribuait tout le mérite au savant docteur; de guerre lasse et pour clore la discussion, la religieuse affirmait que la volonté céleste avait tout fait. •
Le médecin ne répliquait rien; il s'en allait, exhalant sa mauvaise humeur dans l'escalier.
,, Claudinet n'avait-il pas été sauvé dans des circonstances analogues?
La sainte fille ne se trompait pas. Le docteur Beautreillis approuva très fort l'idée et il l'exposa au directeur.
Celui-ci ne s'opposa pas du tout à l'exécution du programme, mais en
fonctionnaire économe et avisé, il prévint le médecin que le budget de la maison ne prévoyait pas une pareille liesse et qu'il ne s'engageait pas à fournir les suppléments obligés.
Beautreillis se mit à rire de boa cœur. La douzaine de gamins dont il s'agissait, en admettant qu'elle reçût un nombre égal d'invités, n'exigeait pas une orgie sardanapalesque.
On tirerait intelligemment parti des ressources fournies par l'infirmerie; si le besoin probable d'ajouter quelques pièces blanches se faisait sentir, le docteur, bien qu'il ne nageât pas dans l'opulence, fouillerait au plus profond de ses poches et tout marcherait à souhait.
Pendant une semaine, tous les commensaux de la salle Saint-Nicolas s'entretinrent des réjouissances projetées.
Du matin au soir, c'était l'unique sujet de conversation. Aussi n'y eut-il aucune velléité d'insubordination et la sagesse la plus exemplaire régna-t-elle parmi ce petit royaume.
Le docteur avait dû se charger des invitations. Il s'était rendu à la mairie de l'arrondissement et il avait raconté sa mission au premier adjoint qui était son client.
Celui-ci n'avait que l'embarras du choix pour fournir les douze petits misérables ; c'était précisément ce choix auquel tenait Beautreillis.
Il était entendu que l'on choisirait les plus besoigneux, mais encore fallait-il qu'ils ne fussent pas les plus horribles voyous du quartier.
— Qu'ils soient dépenaillés et marchent nu-pieds, cela m'est égal, dit le docteur ; au contraire, ce ne sera que plus pittoresque; mais tâchez de me trouver des gamins qui ne suent pas trop le vice et la honte.
— Soyez tranquille, avait répondu l'adjoint avec la belle suffisance d'un monsieur calé, sous-officier de l'état civil qui veut à toute force que ses indigents soient encore moins malheureux qu'ailleurs, tous nos pauvres sont d'honnêtes gens... Leurs parents sont électeurs.
— Alors, je n'en demande pas davantage, repartit le docteur avec ironie.