LE VESTON
Le grawl jour arriva, Sœur Simplice, qui avait entraîné dans la bienfaisante conjuration quelques garçons de service, sût organiser une collation qui devait être certainement approuvée par les inviteurs et les invités.
Un taudis où toute une nichée d'enfants grouillait au milieu de la plus malpropre et i la plus dangereuse promiscuité. (Page 645.
Le bon docteur, suivant la promesse qu'il s'était faite à lui-même, avait offert sa quote-part, sous forme de marrons glacés et de caramels; il y avait joint des éclairs, des meringues et des choux à la crème.
Des œufs à la neige, des compotes et des confitures diverses ornaient également la table du festin.
— Quant au vin, s'était écrié Beautreillis, il sera sucré et en << abondance ».
Ce qui signifiait que ce vin serait additionné d'eau ; pourtant, quand on mangerait les deiniiers gâteaux, les plus succulents, chaque enfant pourrait boire un doigt de bourgogne pur. Le garçon chargé de préparer la boisson ne la dosa pas dans les proportions indiquées par la plus élémentaire sagesse ; croyant être agréable aux gamins, il avait mis moins d'eau qu'on ne le lui avait commandé.
Ce garçon, qu'on appelait Gustave, était un Roger-Bontemps, qui buvait sec et prétendait, comme bonnombre deses congénères, que le vin ne faisait jamais de mal.
Quand tout le monde fut réuni, sœur Simplice prit la parole :
— Mes amis, dit-elle, nous allons pratiquer la vraie fraternité, et j'ai voulu que cette petite fête coïncidât avec l'anniversaire de la naissance de Jésus... Lui aussi, le divin Sauveur, il a eu pitié de ceux qui avaient faim, qui avaient froid... Aujourd'hui, personne ne grelottera et personne ne sera affamé... Remercions Jésus.
Elle fit une courte prière, que les enfants répétèrent ensemble.
Le visage de sœur Simplice, encadré par la céleste cornette blanche, n'avait jamais rayonné avec autant de pieuse extase.
Claudinet se disait que certainement la sainte Vierge ne pouvait pas être plus belle.
Il dit même à son voisin.,:
■ — Elle ne peut pas être « plus bonne » non plus
Les gamins étaient à table jusqu'au menton, chacun avait une belle serviette qui cachait l'uniforme ou qui dissimulait les haillons.
Ce fut un peu timidement d'abord que les enfants commencèrent à manger.
Ils s'observaient mutuellement pour que la sœur n'eût pas mauvaise opinion d'eux.
Leurs gestes étaient embarrassés, plus d'un se barbouillait le nez de crème ou n'essuyait pas les « moustaches » qu'il se faisait en buvant.
La contrainte ne fut pas longue. Les langues se délièrent; les visages pâles, émaciés, dont quelques-uns portaient déjà le stigmate originel, se colorèrent, les yeux craintifs redevinrent hardis, brillants, pétillants de malice. Le vin produisait son eflet.
Ces enfants avaient Tillusion du bien-être, de la vie tranquille, de la sécurité du lendemain.
Us se considéraient comme aussi fortunés que ces gamins bourgeois, qu'ils avaient entrevus, à travers des rideaux somptueux en hiver, par la ienôtre ouverte en été, installés à une table copieusement servie, au milieu de leurs parents affectueux.
La nappe de fine loile, les verres de cristal, les assiettes de porcelaine, les couverts d'argent, tout cela ruisselait de lumière.
Le petit miséreux, qui avait le ventre creux, dilatait ses narines pour avoir nu moins l'odeur de ces excellentes choses, qui devaient coûter bien cher, et dont il se serait contenté des restes que l'on jetait peut-être aux chiens.
Ce jour-là, il faisait très froid au dehors. La bise glacée emplissait les grands corridors de l'hospice.
Les enfants étaient à l'abri, dans une salle où le thermomètre adminis- Iratif était un peu au-dessus du degré fixé.
Robichon demanda la permission de chanter ; elle lui tut accordée; il commença une lamentable romance d'une voix de fausset qui choqua surtout un mélomane de l'assistance, Baptiste Gorju.
Celui-ci se mit à riposter par une chansonnette, qui aurait été très gaie, sans l'ironie navrante du litre en pareilles circonstances.
Baptiste Gorju chanta Mon habit des dimandies.
En grimpant sur les branches, Ali! c'est l)en fait, bandit!
T'as crevé ton habit.
Ton habit des dimanclies...
Eugène Maubut voulut continuer par F^-asyi^Va, ma fière Espagnole ; mais le boléro était au-dessus de ses forces vocales ; il s'arrêta piteux, au milieu du premier couplet.
Gustave, le garçon de salle, versa une nouvelle rasade, s'applaudissant, dans son esprit de rustre, de ne pas avoir trop mouillé le vin.
11 se disait :
— Quoi! il faut bien qu'ils rigolent, tous ces gosses-là ! C'est bien leur tour... Quand ils seront chez les paysans, ils ne feront plus la noce... Ah! pour sûr, ils ne savent pas ce qui les attend !
Gustave avait raison en ce qui concernait l'avenir de ces parias; mais nous ne voulons pas nous attarder dans des considérations sociales qui rous entraîneraient trop loin.
Cependant, jtarmi les douze enfant? que l'adjoint, sur la prière du docteur, avait choisis pour participer à la fête, il y en avait un que l'honorable fonctionnaire, s'il l'eût mieux connu, se fût peut-être dispensé d'envoyer à l'hospice.
Celui-ci gardait une physionomie sournoise, au milieu de l'allégresse générale.
C'était un gringalet qui avait environ six ans, mais qui en paraissait à peine cinq, tant sa taille élait invraisemblablement exiguë.
Il s'appelait Fadart. Son père était chiffonnier et occupait dans l'avenue de Châtillon un taudis où toute une nichée d'enfants grouillait au milieu de la plus malpropre et de la plus dangereuse promiscuité.
Le petit Fadart, qui ne s'était pourtant jamais trouvé à pareille fête, restait de méchante humeur.
C'était en rechignant qu'il avait répondu à Gustave, qui lui avait demandé s'il s'amusait :
— Mince de gondolage !
Fadart, qui avait les yeux plus grands que le ventre, trouvait qu'il n'y avait pas assez à manger et à boire.
Il s'attendait probablement à une ripaille crapuleuse, dans le genre des excès auxquels se livraient le père, la mère et toute la famille Fadart, quand on avait trouvé dans les loques un objet de valeur qu'on se gardait bien de porter chez le commissaire de police. "^
L'aubaine est beaucoup plus fréquente qu'on ne se l'imagine dans ce métier, qui compte certainement de braves gens, mais aussi bon nombre de repris de justice, maintenant que la médaille n'est plus exigible.
Une ménagère distraite, une bonne qui pense à son amoureux ont bien vite fait, en brossant les vêtements, de laisser tomber quelque chose qu'on n'a pas pris la précaution de retirer de la poche. Tout cela est balayé.
Le chiffonnier, en fouillant les ordures, est le premier explorateur de la voie publique; ses trouvailles ne sont pas rares.
Donc, le jeune Fadart estimait qu'on n'avait pas assez d'égards pour sa malingre personne. Il s'imaginait que, sous prétexte qu'il était plus petit que les autres, on lui donnait des gâteaux moins gros et que son verre était moins rempli.
Dans un élan de franchise, en admettant toutefois qu'on eût réussi à le provoquer, ce galopin eût avoué qu'il aurait voulu être seul au festin.
S'il l'avait osé, il aurait pris à droite et à gauche les parts de ses voisins captivés par les chanteurs.
Gustave, qui examinait le jeune vaurien avec beaucoup de curiosité, s'approcha de lui.
— Ça ne va donc pas mieux? demanda le garçon d'une voix joviale. Fadart vida son verre et répondit :
— Ça commence.
— Alors, sois plus gai... Regarde tes copains.
— Je ne vous dis pas... Seulement, je trouve qu'on est de trop.
— Bah!
— On se la coule douce tout de même.
— Tu le reconnais.
— C'est chouette ! mais ça le serait plus encore si on n'avait pas invité tous ces pouilleux.
— Sacré gringalet, va !
Et Gustave riait de bon cœur.
— Bien sûr ! poursuivit Fadart, développant son idée ; si encore on avait fait venir des demoiselles à la place de ces galvaudeux-là, on aurait pu pousser son petit pas de hareng saur.
— Veux-tu te taire, Tom Pouce! répliqua Gustave; si ta sœur t'entendait...
Il avait été convenu que la distribution des vùtements n'aurait lieu qu'à la fin de la collation.
On mangea les derniers gâteaux en les arrosant du généreux bourgogne.
Les convives étaient devenus si gais, si exubérants, que l'on ne s'entendait plus. Sœur Simplice fut forcée de frapper dans ses mains pour que le silence se rétablît.
Gustave apporta les effets, qui avaient été nettoyés et reprisés, dans la mesure du possible.
Les enfants du quartier retirèrent leurs serviettes; ils reparurent déguenillés. Tous ces Jean Valjean ou Jean Hirouxen herbe se regardèrent avec un certain étonnemont; ils avaient oublié leurs nippes sordides et se croyaient réellement habillés comme les autres moutards.
Chaque hospitalisé offrit son cadeau en tenant compte de la taille et de la mesure de l'enfant qu'il choisissait.
Claudinet donna son veston à Baptiste Gorju, qui avait chanté si gentiment sa chansonnette.
— Tu sais, lui dit le fils de Rose Fouilloux, ne fais pas comme avec ton habit des dimanches, ne le déchire pas.
— Sois tranquille, répondit Baptiste en commençant à endosser le vêtement presque neuf et doublé de molleton, je le porterai jusqu'à mon mariage.
■^ Mais non, bêta, repartit Claudinet, tu seras devenu trop grand. ■ — Tu crois? interrogea Gorju, indécis.
Soudain Fadart intervint et arrêta Baptiste au moment où il allait enfiler la seconde manche.
— Ce n'est pas tout ça! dit le fils du chiffonnier, passe-moi ta pelure.
Fadart était à moitié ivre ; non seulement il avait vidé son verre jusqu'à la dernière goutte, mais s'apercevant qu'il restait du liquide au fond de la bouteille, il l'avait goulûment absorbé, profitant de l'instant où
Gustave avait été chercher les vêtements et le linge. Claudinet répondit doucement au jeune vauriea :
— J'ai donné mon veston à ce petit camarade; il le gardera.
— Je le veux, répéta Fadart avec une obstination de brute.
Sa bouche convulsée, ses yeux luisants, son attitude de jeune panthère prête à bondir, n'effrayèrent pourtant pas Gorju, qui repoussa l'intrus.
— On te donnera quelque chose aussi, dit Baptiste... Fiche-moi la paix.
Cette altercation avait été très rapide; le bruit des exclamations des autres petits l'avait en quelque sorte étouffée; mais il y eut soudain un grand cri de stupeur.
Fadart, en proie à un accès de tureur, avait saisi sur la table un couteau et il s'était rué sur Gorju.
Avant qu'on eût pu intervenir, le petit gredin avait frappé l'autre enfant.
Heureusement, Fadart, dont la main tremblait de rage, n'avait pu enfoncer le couteau, qui avait déchiré le veston à la hauteur de l'épaule.
Le jeune scélérat s'apprêtait à frapper de nouveau ; et, cette fois, sa main aurait été peut-être plus assurée, quand un poignet robuste s'abattit sur lui et l'envoya rouler à quelques pas.
C'était le docteur Beautreillis, qui était arrivé à point, et n'avait pas voulu intimider les enfants en assistant à leurs ébats pantagruéliques, mais qui s'était promis de leur rendre visite quand il jugerait que la petite fête toucherait à sa fin.
— Eh bien! s'écria le docteur, mon ami l'adjoint n'a pas eu la main très heureuse en choisissant nos invités.
Fadart s'était relevé, tout piteux; la correction l'avait dégrisé. Très émue, sœur Simplice expliqua ce qui s'était passé, pendant que le médecin s'apprêtait à panser le blessé.
— Ah ! par exemple ! s'écria Beautreillis, ce gamin-là a de la chance ; la doublure de son veston l'a protégé.
Le docteur s'arrêta net, donnant les marques de la plus vive stupéfaction.
— Ah ça! reprit-il, qu'y a-t-il donc dans cette doublure?
Un papier apparaissait par l'ouverture produite pas le coup de couteau ; c'était le titre de rente que Bose Fouilloux avait cousu dans le vêtement.
Beautreillis tira le précieux papier, que l'arme avait à peine froissé.
— Quinze mille francs ! s'écria-t-il.
El s'adressant à Baptiste Gorju, abasourdi:
— C'est à toi cette fortune ?
Il examina le titre. II était nominatif.
— Ta mère s'appelait donc madame Fouilloux? fit-il.
— Non, répondit Claudinet, c'était ma maman à moi.
— Alors...
— En effet, dit sœur Simplice, qui se souvenait de l'état civil de son petit protégé ; cet enfant s'appelle Claude Fouilloux.
— Eh bien! Claudinet, prononça le docteur, ta maman pouvait être une excellente femme, mais elle avait choisi un singulier coffre-fort.
Les enfants faisaient cercle, émerveillés, se demandant vraisemblable ment s'il ne s'agissait pas d'un tour d'escamotage destiné à les amuser.
Baptiste était le plus ahuri. Il ne voyait qu'une chose, lui, c'est que son beau vêtement avait été lacéré par le misérable Fadart.
Celui-ci s'était réfugié dans un coin, levant le coude pour se proléger, comme s'il craignait des coups; le geste lui était familier, d'ailleurs; quand monsieur ou madame Fadart étaient de mauvaise humeur, ils cognaient ferme sur l'avorton.
Le méchant drôle regardait en dessous, très vindicatif, regrettant que ses forces ne lui permissent pas de rendre au docteur la bourrade qui l'avait envoyé sur le parquet.
Il nourrissait les mêmes ressentiments à l'endroit de Baptiste Gorju et il murmurait, les dents serrées :
— Toi! si jamais te rechope!...
Beautreillis voulut en finir avec Fadart.
Il alla le quérir par l'oreille et l'amena devant tout le petit monde.
— Tu vas te mettre à genoux et demander pardon, commanda le docteur. ^
— Et si je ne veux pas? grommela l'inculpé.
— Je te ferai conduire au poste.
Fadart étouffa un juron. Gustave, le garçon de salle, qui venait de rentrer et qui ne riait plus, s'apprêtait à exécuter les ordres de son chef.
— On te mettra en correction jusqu'à ta majorité, expliqua Beautreillis ; quand tu sortiras de la prison, tu vaudras un peu moins cher que lorsque tu y seras entré, c'est-à-dire quû tu ne vaudras plus rien du tout; mais tu seras mûr pour l'échafaud.
Les bambins s'écartèrent instinctivement du scélérat. Ils voyaient déjà la tête de Fadart rouler dans l'immonde panier. Les impressions sont très vives à cet âge ; plus d'un gamin pâlit et trembla.
— Aillons ! à genoux, lit plus impérieusement le docteur. Et il leva la main pour forcer le coupable à obéir.
Fadart eut un regard circulaire, comme un louveteau qui voudrait échapper aux chasseurs; il était bien pris; il se résigna et s'agenouilla.
UO
— Pour acheter un humble bouquet qu'il était allé porter sur la tombe de son amie défunte. (Page 655.)
— Dis maintenant ces mots : « Je vous demande pardon de ra'être conduit comme un petit gredin. »
Fadart redit la phrase sans trop se faire prier.
— Et maintenant, dit le docteur, expulsez-moi ce microbe.
— Microbe ! répéta le fils du chiffonnier abasourdi, sans comprendre, mais estimant que l'épithète devait être terrible.
Les enfants ne comprirent pas davantage, mais- ils n'en éclatèrent pas moins de rire, tant la mine du docteur était drôle et celle du meurtrier piteuse.
Gustave empoigna Fadart, qui ne demandait (|u'à s'en aller au plu» vile. Sur le seuil de la porte, le jeune bandit se sentit plus fort. Il eut un geste obscène qu'il avait appris de son père, et il cria, d'une voix troublée par sa rage impuissante :
— Tas de poires, va !
Beautreillis haussa les épaules.
Revenant aux enfants du quartier qui avaient été habillés par ceux de l'hospice, il les passa en revue et complimenta sœur Simplice de son idée. Puis, la religieuse et lui s'occupèrent de nouveau de Claudinet.
— Te voilà riche, mon petit ami, lui dit Beautreillis.
— Non, protesta l'enfant, puisque je n'ai pas de sous.
— Mais ce papier-là en représente beaucoup. C'était donc vrai?
Les marmots, sans encore bien s'expliquer le rapport qu'il pouvait y avoir entre cette paperasse, où il n'y avait même pas dïmages, — et des pièces blanches ou jaunes, voyaient néanmoins que le docteur parlait sérieusement.
Ce n'était plus un jeu, ce n'était pas une attrape; il ne se moquait nullement du blondin si gentil, si doux, si bon camarade.
Leur admiration n'était pas exempte d'envie, mais ils savaient déjà dissimuler ce dernier sentiment.
Alors, Claudinet pourrait se payer des éclairs, des meringues, des babas, des confitures tant qu'il en voudrait?
Il aurait du vin à chaque repas, du vin sucré, du vin de Bourgogne.
Les gamins, qui buvaient si souvent de l'eau de Seine, appréciaient surtout cette facilité de s'abreuver plus agréablement.
Ils regardèrent le petit privilégié avec l'expression flatteuse et un peu lâche des hommes qui voient subitement quelqu'un de leur condition pré. caire, s'élever tout à coup au-dessus d'eux par un caprice de la fortune.
Ces regards disaient clairement : Tu ne nous oublieras pas, hein? Tu nous feras partager tes gâteaux?
— Dis donc, fit Baptiste Gorju, le cœur très gros, il faut que je rende ton pane tôt.
— Non, puisque je te l'ai donné, répliqua tout de suite le fils de Rose Fouilloux.
— Je vous recoudrai la doublure avant que vous partiez, reprit la religieuse, et vous pourrez rentrer chez vous vêtu chaudement.
Baptiste écarquilla plaisamment les yeux et parut tout prêt à chanter une nouvelle chansonnette.
Roblchou, le galopin aux romances échevelées, commencjait déjà son métier de courtisan.
Il disait à mi-voix, mais de façon à être parfaitement entendu de celui qu'on n'élait pas loin de prendre pour un millionnaire :
— C'est mon ami!... Il est bien gentil, Claudinct!... Celui qui voudrait lui faire du mal aurait alTaire à moi.
Maubert riposta avec son effronterie de moineau franc :
— Espèce de blagueur... Tu le cachais tout à l'heure, quand il fallait le montrer... Tu dis ça parce qu'il a des pipettes.
Claudinel, le premier élourdissement passé, devint beaucoup moins gai que ses compagnons.
Il rénéchissait et s'attristait.
Il ne se demandait pas pourquoi sa pauvre maman avait caché ce papier de cette façon, c'était au-dessus de son intellect, mais il entrevoyait confusément un changement radical dans son existence; or, il était si tranquille dans cette maison, qu'il n'eût rien souhaité de plus.
Il n'y tenait plus et traduisit ainsi ses inquiétudes :
— Sœur Siniplice, vous me garderez tout de môme? Ce fut le docteur qui répliqua :
— Sœur Simplice ne le peut pas pour trois raisons. Claudinel eut un frémissement de douleur.
— La première est que lu occuperais la place d'un enfant qui méritera à son tour toute notre sollicitude, la deuxième est que sœur Simplice va quitter très prochainement les Enfants-Assistés, la troisième est que, grâce à tes quinze mille francs, lu pourras être élevé autrement qu'en miséreux... As-tu compris?
Claudinel baissa la tête et des larmes s'échappèrent de ses yeux.
Les autres petits se regardaient consternés. Sœur Simplice n'allait plus être avec eux ; ils se sentaient éperdus. Ils en oubliaient la fortune de leur camarade.
Très émue, la sainte fille dit au docteur :
— Je ne saurai pas ce que ces pauvres enfants seront devenus. Beautreillis eut un mouvement de paupières signifiant que la destinée
de ces petits misérables n'était malheureusement pas une énigme.
Toute leur vie, plus ou moins longue, ils traîneraient le boulet de l'adversité.
Ils élaient sans famille ! La société injuste ou la fatalité inique les rendraient responsables d'une faute qu'ils n'avaient pas commise ou d'un malheur dont ils étaient les premières victimes.
Beaulnnllis ne voulut pas attrister la sœur et désoler ces enfants en répondant dans ce sens ; il eut un geste vague. La religieuse savait bien qu'elle ne pouvait demander au médecin de la remplacer auprès de ces innocents.
Ils ne tarderaient pas à être dispersés au hasard des nécessités administratives.
Elle s'écria :
— Mes amis, je prierai Dieu pour vous, et mes nouveaux protégés ne me feront jamais oublier les anciens... Mais il faut que vous me promettiez, vous aussi, de toujours vous souvenir de sœur Simplice, qui aurait donné sa vie pour vous, si Dieu l'avait demandé... Priez, ne vous désespérez jamais!... Comptez sur la Providence dans les heures les plus sombres de votre existence... Quand vous vous sentirez très malheureux, rappelezvous cette fête de Noël, et votre cœur sera moins ulcéré... Vous reprendrez des forces nouvelles ; vous ferez le suprême effort qui permet souvent de triompher des plus dures épreuves.
Claudinet ne fut plus seul à pleurer.
— Et surtout, mes enfants, ayez toujours présente à la mémoire la sublime maxime du Christ : « Aimez-vous les uns les autres »... Vous avez vu tout à l'heure par l'acte irréfléchi du petit insensé que le docteur a chassé combien le péché de colère est aflreux... Ne vous révoltez jamais, pauvres petits, ni contre les choses, ni contre les hommes... Offrez vos chagrins au divin Sauveur... Il vous tendra sa main secourable... Il vous retiendra sur le bord de l'abîme...
Sœur Simplice s'arrêta.
Les enfants tendirent vers elle leurs mains suppliantes.
Ils auraient voulu qu'elle parlât encore, qu'elle parlât toujours, et qu'elle leur- promît à son tour de revenir, en cornette blanche, leur chanter la vieille chanson berceuse qui endormait jadis et endormirait encore leurssouffrances à l'heure où elles leur paraîtraient intolérables.
Le docteur s'entretint avec la religieuse à voix basse.
— Parmi ces gamins, fit Beautreillis, il en est au moins un que je puis n& pas perdre de vue tout à fait... Je ne dirai pas qu'il s'agit de votre préféré... Vos bontés maternelles n'ont pas de préférences... Enfin, il s'agit du plus recommandable... de Claudinet.
— Oui, n'est-ce pas? répliqua sœur Simplice, vous me promettez de vous enquérir de lui, quand il aura quitté l'hospice.
— Je vous le promets formellement.
— Comment va-t-on s'y prendre à son égard?
— Je ne sais pas au juste; mais avec mon vieux scepticisme et mon mépris du genre humain, je suppose que cet enfant, que personne ne s'est présenté pour recueillir quand il a perdu sa mère, va trouver quelque parent éloigné dès qu'on apprendra l'existence de ces quinze mille francs-
— Comme vous êtes dur pour votre prochain, docteur.
— Je ne le serai jamais assez.
— Ainsi vous croyez queClaudinet...
— C'est une pure hypothèse de ma part, après tout... Ce qui est certain, c'est que le petit n'aura plus de privations à redouter.
— Si aucun parent ne survenait...
— Ce serait l'administration qui se chargerait de la tutelle... Ces choses-là se font très proprement.
— Claudinet continuera à être soigné?
Le front du docteur s'assombrit.
— Oui, dit-il, après une hésitation.
— Et sa santé se rétablira ?
— Ah! ma pauvre sœur Simplice, que me demandez-vous là?
— L'infortuné est donc atteint dans les sources mêmes de la vie?
— Interrogez le bon Dieu là-dessus, ma bonne sœur... A moi, il ne répondrait pas, puisque je suis un païen... C'est tout ce que je puis vous dire... Il n'y a que lui qui sache si Claude Fouilloux atteindra sa vingtième année.