‹ Les deux gossesChapitre 38 sur 56 · LES TUTEURS · texte numérisé non relu

LES TUTEURS

Claudinet avait été reconnu par sa mère; il en était donc l'héritier.

Le mobilier de la tireuse de cartes, vendu par autorité de justice, avait désintéressé le propriétaire et les entrepreneurs; il restait même un reliquat à ajouter aux quinze mille francs du petit. Il s'agissait maintenant de nommer un tuteur à l'enfant.

En attendant l'accomplissement de cette formalité, l'orphelin resterait aux Enfants Assistés.

L'administi ation devant récupérer ses dépenses ne marchandait plus son hospitalité. Claude Fouilloux devenait un excellent pensionnaire.

Il était temps que sœur Simplice fit ses adieux à ses petits protégés, car dans les premiers jours de janvier elle était rappelée à la maison mère oii elle devait séjourner quelque temps avant de partir pour un hôpital de province.

Quand elle avait embrassé Claudinet pour la dernière fois, tous deux pleuraient.

— Je ne t'oublierai jamais! lui avait dit sœur Simplice...

Elle était partie.

CIa.udinet avait pleuré toute la journée et refusé de prendre le moindre aliment.

Le docteur craignait une nouvelle rechute. Il était parvenu pourtant à remonter le moral de l'enfant.

Col LES DEUX GOSSES.

Claudinet avait essuyc ses larmes. Il n'était plus le môme, d'ailleurs, depuis que sœur Simplice avec fait descendre en cette petite àme une lueur d'aurore.

Quand il souffrait, Une se lamentait plus; il priait le bon Dieu d'abréger ses souffrances, et sa ferveur était déjà si grande qu'il sentait moins son mal.

Sœur Simplice ne leur avait-elle pas dit, le jour de la fôte, qu'il fallait gagner le paradis?

En outre l'intelligence de Claudinet était précocement affinée par la douleur.

11 resta bien triste, mais sa santé ne périclita point.

Le bon docteur respira. 11 considérait avoir, non changé la constitution de l'enfant, ce qui lui paraissait impossible, mais opposé à l'œuvre de destruction une digue qui suspendait les effets néfastes de cette œuvre.

Avec un enfant comme Claudinet, un médecin peut toujours lutter contre la douleur. Le jeune malade obéit: il subit le traitement dans toute sa rigueur ; il ne commit pas de ces terribles imprudences qui détruisent en quelques instants, chez les adultes, les longs effets de la science en vue d'un soulagement, d'une amélioration notable, de la guérison totale même.

En principe, il n'y a pas de maladies incurables; la grande difficulté pour le médecin est d'empêcher les mêmes causes de reproduire les mêmes efTets, quand il a une première fois conjuré la catastrophe.

Beautreillis avait la conviction que tout danger immédiat était écarté, à la condition que le sujet ne subit pas de privations et fût élevé dans les condilions hygiéniques qui s'imposaient. Aussi, c'était bien sincèrement qu'il avait promis à sœur Simplice de ne pas perdre de vue Claudinet, autant que cela serait au pouvoir du médecin, dont l'autorité s'effacerait devant celle du tuteur.

La tâche de Beautreillis avait été des plus difficiles.

Claudinet était dans un état désespéré, quand on l'avait amené aux Enfants Assistés. Jamais le docteur n'avait constaté chez un petit être une misère physiologique aussi intense ; tous les organes semblaient attaqués; c'était à se demander si les affections morbides n'en arrivaient pas à se neutraliser et si les bronches enflammées n'entravaient pas la destruction des poumons.

Aussi, c'était avec une véritable passion que le médecin avait entrepris de soigner le malade, car il n'avait jamais vu un ensemble pathologique de ce caractère aigu.

Le docteur avait réussi dans les limites humaines. Sa conscience était en repos.

Il ne fallait par pourtant que les résultats si péniblement obtenus l'eussent été en pure perte.

Un jour, en arrivant à l'hospice, le secrétaire avisa le médecin que le jeune Claude Fouilloux allait quitter les Enfants-Assistés.

Son oncle et sa tante, les conjoints Rouillard, s'étaient présentés à l'Assistance publique et ils avaient revendiqué leurs droits à la tutelle légale.

Les conjoints Rouillard s'étaient engagés à payer les débours que leur réclamait l'administration, et celle-ci n'avait plus qu'à rendre l'enfant dont la préfecture de police l'avait chargée.

— C'est bien! avait répondu le docteur. Je demande à voir les conjoints Rouillard.

L'enquête recommencée par le commissaire du quartier n'avait nullement abouti.

Le concierge avait bien déclaré que Rose Fouilloux avait une sœur et que cette personne était venue souvent avec son fiancé rue des Trois- Couronnes ; mais les recherches, assez sommaires d'ailleurs, étaient restées infructueuses.

Le commissaire se proposait d'attendre quelques semaines, puis ce serait le juge de paix qui serait chargé de régler la situation de l'orphelin; on lui nommerait un tuteur d'office, choisi dans le personnel administratif.

Le titre de rente avait été déposé chez maître Beaufumet, le notaire de la rue Saint-Maur, qui avait commencé par établir les pièces préliminaires.

La concierge, madame Duriveau, n'avait parlé que pour mémoire de madame Midoux et d'Etienne Poulot.

Le commissaire, homme très affairé, n'avait pas jugé ulilede convoquer à son bureau la cuisinière du boulevard Richard-Lenoir et le sapeurpompier de la caserne Château-Landon. C'était pourtant de ce dernier côté que des éclaircissements devaient venir.

La mort de Rose Fouilloux avait bouleversé à un tel point le bon Poulot qu'il fut quelque temps sans avoir conscience de ce qui s'était passé.

11 faisait son service par habitude et n'encourait comme toujours aucune punition; mais ses camarades, en dehors de la caserne, ne pouvaient lui tirer un mot.

Comme il était de la classe, les copains se disaient qu'il ne songeait qu'à sa prochaine libération.

Enfin, Etienne avait poussé un gros soupir et s'était résigné.

Le premier dimanche où il avait été libre, il avait fouillé dans sa bourse un peu mince et réuni néanmoins quelques sous pour acheter un humble bouquet qu'il était allé porter sur la tombe de son amie défunte.

Du cimetière, il reviendrait rue des Trois-Couronnes pour embrasser Claudinet qu'il croyait toujours, dans son àme naïve, chez le concierge de la maison.

Tout en marchant, il secouait la tête d'un air navré. Il se rappelait maintenant les propos qu'il avait été forcé d'entendre le jour de l'enterrement.

Ces propos, hélas ! ne devaient être que trop justifiés par ce qu'il avait observé lui-même : Rose s'enivrait.

Pi simple d'esprit qu'il fût, Etienne ne s'égara pas en conjectures sur l'origine de ce vice et il lui attribua sa véritable cause : la mort de François Champagne.

Rose Fouilloux avait bu pour se consoler, pour oublier.

Par un scrupule excessif, il sembla au pauvre garçon qu'il n'était pas exempt de reproches.

Il aurait dû prévoir cette affreuse détresse morale et faire tous ses efforts pour la conjurer.

Mais, voilà, au moment où il aurait pu agir efficacement, la sœur de Rose avait surgi avec son amoureux.

Le couple avait même motivé la brouille survenue entre le pompier et la tireuse de cartes; c'était pendant qu'il avait cessé de venir que Rose s'était abandonnée à son fatal penchant.

N'importe, Etienne aurait dii ne pas attribuer tant d'importance à l'algarade ; en évoquant le souvenir de François, Rose se serait calmée et aurait peut-être ouvert les yeux.

Pour la première fois, Etienne pensa qu'il aurait pu remplacer Champagne et épouser Rose, quand leur chagrin à tous deux aurait été émoussô par le temps.

Il rougit ingénument de cette idée. Il était bien temps de l'avoir.

Il est vrai qu'il croyait la cartomancienne à son aise et que la différence de leurs conditions ne lui aurait jamais permis d'entrevoir un tel projet.

— Mais voyons ! reprit Poulot en réfléchissant un peu, Rose était pourtant une femme « qu'avait de quoi »... François n'était pas un menteur... Quelques jours avant son accident, il me racontait ce que gagnait sa connaissance, et il ajoutait qu'elle était très économe... Moi-même, quand elle m'a invité à dîner, j'ai bien vu quelle était à son afl'aire... Elle a donc mangé tout son argent... mangé ou bu?... En si peu de temps! Cela me semble louche... Est-ce que, par hasard, la sœur et le beau-frère l'auraient dévalisée... C'est qu'ils avaient tous deux la tète pas trop catholique... Est-ce qu'ils auraient fait un coup ?

On voit qu'Etienne Poulot n'était pas dépourvu d'une certaine clairvoyance.

Si la Limace et Zéphyrine n'avaient pas fait le coup, c'est que les circonstances s'y étaient opposées. En somme, Eusôbe Rouillard n'en avait pas moins atteint son but, qui était de pousser Rose à s'enivrer de plus en plus, pour que le dénouement fatal se précipitât.

La conversation fut interrompue ; un liomme venait d'eutrer dans la loge (Page 658.)

Le gredin ignorait encore sa réussite; toutefois, en garçon prévoyant, il avait pris certaines mesures dont nous avons vu l'efTet presque immédiatement.

Etienne arriva rue des Trois-Couronnes ; son cœur affectueux se serra ; il revoyait la scène lugubre de l'enterrement.

Il n'y avait pas de draperies à la porte ; Rose avait eu le convoi des indigents.

11 surmonta son émotion et entra dans la loge de la concierge. Madame

Duriveau coupait du mou pour sa cliatte, qui miaulait et se dressait pour happer plus vite les succulents morceaux. L'œil d'Etienne chercha Claudinet.

— Bonjour, madame, dit-il, le petit est là?

La concierge répondit au salut, fout en continuant à faire fonctionner ses ciseaux.

— Pas mal, merci, répondit-elle, un peu distraite... Vous aussi... Allons, tant mieux!...

Et s'adressant à sa chatte :

— Voyons, Mauviette, pas tant de gourmandise, hein! ou je supprime le reste de la portion.

La menace n'eut aucun elTet ; Mauviette miaula de plus belle.

— Le petit est là ? demanda de nouveau Etienne.

— Quel petit ?

— Le tils de madame Fouilloux.

La pitance du félin était entièrement distribuée, madame Duriveau daigna écouter plus attentivement le visiteur.

Elle vit tout de suite qu'il n'était pas au courant des faits.

— Mais non, répondit-elle... Le garçon de la tireuse de cartes est parti. • — Où ça ?

— Là-bas... àla maison de la rue Denfert... aux Enfants-Assistés, quoi!

— Pauvre gamin! s'écria Etienne altéré.

— Vous comprenez bien que je ne pouvais le garder ici... C'est la police qui a manœuvre... On m'a indemnisée, et voilà.

— Mais je puis voir Claudinet, reprit Poulot.

— Oh! ça... Vous m'en demandez trop... Une fois à l'hospice, je ne sais pas si on a des permissions.

— Et dire que je n'ai pas pu l'embrasser avant qu'il parte! gémit Etienne.

— Vous l'aimiez bien!... Gela ne m'étonne pas, tout le monde le trouvait si mignon!... Enfin, que voulez- vous?... On n'y peut rien, n'est-ce pas?...

La conversation fut interrompue; un homme venait d'entrer dans la loge.

Proprement couvert, il n'avait pas mauvaise tournure ; mais un diable d'œil regardait le Sacré-Cœur, pendant que 1 autre visait la IJastille.

— Mademoiselle Fouilloux? demanda le nouveau venu.

La concierge leva les bras en l'air en prenant une mine de circonstance.

— Je voudrais la consulter, fit l'inconnu.

— Ah! vous n'êtes pas un de ses parents?

— Je n'ai pas cet honneur... On m'a dit qu'elle était très habile dans sou métier et je viens pour qu'elle me tire les cartes.

— 11 est Irop lard, Monsieur.

— Elle n'est pas là le dimanche?

Ce fut Etienne qui répliqua :

— Mademoiselle Fouilloux est morte.

L'inconnu tressaillit, son œil bigle sembla redevenir dioit, et il eut un pincement de lèvres pour dissimuler une odieuse satisfaction. Cependant, il feignit d'être ému.

— Morte ! répéta-t-il, c'est bien malheureux. Et saluant :

— Je vous demande pardon, Madame, de vous avoir dérangée. Il sortit.

Etienne Poulot n'avait plus rien à faire chez la concierge; il dit encore pourtant :

— On ne peut pas me refuser l'autorisation de voir mon petit ami.

— Si on vous l'accorde, répondit madame Duiùveau, promettez-moi que vous me tiendrez au courant de l'enfant.

— Je vous le promets.

Etienne partit à son tour.

Il n'avait pas fait vingt pas dans la rue qu'il était accosté par l'homme qui était entré tout à l'heure dans la loge et qui le guettait.

— Monsieur, dit l'inconnu, vous étiez l'ami de Rose Fouilloux?

— Comment le savez-vous? demande Etienne, très étonné et déjà sur ses gardes.

— La façon dont vous m'avez annoncé la fin prématurée de cette pauvre femme m'a paru significative.

— Eh bien! oui, Monsieur, j'étais l'ami de cette malheureuse.

— Permettez-moi de vous confier que le motif énoncé par moi chez la concierge n'est pas celui qui m'amenait dans celte maison.

— Je ne comprends pas... Pourquoi cette défaite?

— Parce que je devais m'adresser directement à la tireuse de cartes.

— Dans quel but?

— Si vous étiez l'ami de Rose Fouilloux, je suis, moi, celui de sa sœur Zéphyrine.

Etienne tressauta et murmura:

— J'avais bien raison de me douter de quelque manigance.

— Comment se fait-il, reprit l'homme, que Zéphyrine n'ait pas été prévenue?

— On ne savail pas ovi elle était, répondit le pompier avec vivacité.

— C'est vrai, reconnut l'individu... Vous savez qu'elle est somnambule et qu'elle se déplace souvent.

— Où voulez-vous en venir? questionna l-Jlienne, disposé à s'expliquer carrément.

— Dame! vous le com|ii-enez aussi bien que moi... 11 faut prévenir la sœur de la défunte.

— Chargez-vous-en.

— C'est plutôt à vous de le iaire.

— Pourquoi ?

— Vous lui expliquerez mieux que moi ce qui s'est passé... En outre, je suis dans le commerce, moi, Monsieur, je sais comment les choses doivent être régulièrement traitées... .Mademoiselle Zéphyrine Fouiiloux hérite de sa sœur...

— Rose n'a rien laissé.

Ce fut l'inconnu, à son tour, qui eut un soubresaut.

— Pas possible !

— Rien.

L'individu loucha d'une façon extraordinaire.

— Permettez, reprit-il, je crois que vous vous méprenez sur mes intentions en tout ceci... Je n'agis que par pure obligeance...

— Je l'admets.

— Eh bien! on pourrait dire que si la sœur n'a pas été prévenue, c'est qu'on avait intérêt à lui cacher la vérité...

Etienne Poulot eut un geste de vigoureuse protestation.

— C'est pour cela, continua l'homme, qu'il serait convenable de lui apprendre la nouvelle... Vous ne connaissez pas l'adresse de Zéphyrine, c'est entendu... je vous l'apporte.

— Renseignez-la... Moi, il n'y a qu'une chose qui m'intéresse, c'est le sort de mon ami Claudinet, le fils de madame Fouilloux.

— Par conséquent, Monsieur, vous devez admettre le respect de la famille... C'est une chose sacrée.

Ces mots impressionnèrent le pompier.

— Mon Dieu! reprit l'homme, je n'ignore pas que les deux sœurs ont été en froid, à un certain moment ; mais je sais aussi qu'elles s'étaient réconciliées... Zéphyrine est une très bonne fille, très travailleuse; elle a de nombreuses qualités... Elle ne mériterait certainement pas qu'on lui fît du tort.

— Mais puisque je vous répète que Rose n'a rien laissé.

— En êtes-vous bien sûr?

— 11 n'y avait pas de quoi la faire enterrer.

Cette fois, l'homme ne put réprimer une grimace. Poulot n'avait pas l'air d'un voleur, qui aurait fait main basse sur l'argent de Rose ; mais, pourtant, la détresse de la cartomancienne paraissait au moins exagérée.

— Croyez-moi, conclut l'ami de la somnambule, agissez comme je vous le conseille... C'est votre devoir.

Il tira de sa poche une carte assez noire et la tendit au pompier. Etienne lut :

Auguste Bidonneau

BIJOUTIER HOKLOGER

Se charge des n'paralions en tous genres, Rhabillages, nettoyages, grands ressortx, etc.

Rue Verniquet, 11.

C'était le receleur, le « fringot », pour parler la langue de La Limace.

La fameuse opération de Saint-Pierre-du-Regard que Mulot prétendait de tout repos avait piteusement échoué.

Le paysan, que les deux complices avaient voulu dépouiller de ses soixante mille francs, avait démontré une fois de plus que les gars normands ne dorment jamais que d'un œil.

Surpris au beau milieu de leur travail nocturne, La Limace et Mulot avaient assayé de battre en retraite.

La Limace, plus fluet que son compagnon, avait dû son salut à une palissade dont deux planches étaient un peu écartées ; quant à l'hercule, moins leste que son compagnon et surtout beaucoup plus corpulent, il n'avait jamais pu passer par ce trou de furet, et il était resté entre les mains des gendarmes de Condé-sur-Noireau.

Eusèbe Rouillard, né décidément sous une meilleure étoile que l'Alcide, s'était défilé tout d'une traite jusqu'à Fiers, oùZéphyrine l'attendait.

Le couple avait passé quelques mauvaises heures en attendant les événements.

Le produit des bijoux arrachés aux naufragés du Prins Hendrik n'existait déjà plus qu'à l'état de fugitif souvenir.

Les frais du voyage avaient dévoré la somme que les bouges des Ternes et autres lieux circonvoisins laissaient disponible.

La Limace avait une énorme confiance en Mulot, puis il était de la race de ces joueurs qui sont sûrs de gagner au moment où la guigne persistante les plongerait dans le plus cruel embarras.

Il faut qu'ils gagnent, dussent les cartes être un peu biseautées.

La Limace avait perdu. Il restait à la tête do quatre francs. C'était insuffisant pour entreprendre de nouvelles pérégrinations dans le but de dépister la police sagace.

Il n'y avait plus qu'une chance à courir : admettre que Mulot ne mangerait pas le morceau.

Zéphyrine déclarait que l'hercule était un gentilhomme, qui ne dénoncerait pas ses complices pour atténuer problématiquement son triste

d62 les deux gosses.

sort; Eusèbe était un peu de cet avis; mais il n'avait pas le sens de l'héroïsme; à la place de son copain, il ne savait pas trop ce qu'il aurait fait.

Ce fut Zéphyrine qui eut raison de ne pas retirer sa confiance au chevalier Mulot, car il resta muet comme une carpe touchant son associé.

11 déclara crânement qu il avait seul préparé et tenté d'exécuter le plan; lui seul et c'était assez.

La Limace s'était remis à travailler de son métier de rémouleur; mais il se sentait trop peu en possession de ses moyens pour faire tout ce qui concernait son état, dans les temps ordinaires, à son point de vue spécial. Il n'osait plus se remettre à cambrioler d'une façon sérieuse, et c'était bien timidement qu'il enlevait à la volée quelques bibelots sans valeur, dans les maisons oii il entrait pour repasser les couteaux, canils. ciseaux, rasoirs et autres instruments tranchants.

Zéphyrine n'avait donné que trois consultations depuis qu'elle était dans le département de l'Orne.

— Nous étions mieux en Bretagne, déclara Eusèbe.

— Retournons-y ! fit la somnambule.

— Avec quoi? espèce de couenne?

Zéphyrine se rebiffa.

— Est-ce que c'est de ma faute à moi, si vous avez agi comme des pantes, toi et Casimir?.. Vous n'aviez pas voulu que je mette la main à la pâte... Les hommes! ça veut toujours être trop marioUes... Je suis bien sûre que, si je m'en étais mêlée, Mulot ne se serait pas fait ceinturer.

— Mulot ! dit La Limace, d'un ton sentencieux, c'est un mecqueton qui n'est plus à la redresse... Je m'en étais aperçu tout de suite... Je n'aurais pas dû repiquer au truc avec lui... Un lascar qui s'abaisse jusqu'à faire le pavé devant le tre|ipe n'entend plus rien à notre métier.

Et La Limace, sous l'influence d'un amer désenchantement, laissa sa douce compagne piailler à son aise ; cependant, il ne put retenir cette plainte mélancolique :

— Ah 1 la Bretagne !

— On y crevait de faim, de soif et de troid, dans ce sale patelin, prétendit Zéphyrine.

— On ne le dirait pas à voir ton nez culotté et tes appas de plus en plus envahissants, repartit peu galamment Eusèbe Uouiilurd.

Fi fi protesta:

— Va donc, hé, ventre d'osier!... C'était à Paris que nous étions le plus chouette... Avec ça qu'on n'existait pas aux petits oignons chez ma sœur.

— Ta sœur!... Elle est propre, ta sœur!... Elle a bouclé sa bourse... Elle a trouvé qu'elle nous avait assez vus.

— Si on essayait de se remcllre bien dans ses petits papiers?

— Pas moyen, puisque j'ai annoncé que j'allais chercher ceux qu'il fallait pour notre conjungo.

— On peut toujours lui écrire...

La Limace s'absorba dans ses môtlitations.

Zéphyrine profita de ce répit pour passer en revue les bouteilles vides ; il lui semblait que, dans le nombre, il pouvait s'en trouver une que l'on aurait oublié de sécher jusqu'au bout.

Elle constata avec désappointement qu'il n'y avait plus rien à boire.

Elleégoutta pourtant quelques litres, en présentant le goulot en bas à la hauteur de sa bouche, et en frappant sur le fond de la main vacante. Elle faillit se casser deux dents.

— J'ai trouvé le joint ! s'écria tout à coup La Limace.

— Alors, tu nés pas comme moi, répliqua Zéphyrine, je n'ai rien trouvé du tout, moi.

Eusèbe Rouillard écrivit à Bidonneau et lui exposa la situation avec celte franchise légendaire des malfaiteurs entre eux.

Il priait le receleur de se tenir au courant des événements et de le prévenir s'il y avait du nouveau, du côté de la rue des Trois-Gouronnes.

Voilà pourquoi le pseudo horloger de la rue Verniquet, comprenant l'importance de sa mission, s'était dirigé vers le domicile de la tireuse de cartes ; le sort avait voulu que Bidonneau se trouvât en face du pompier au moment précis où cette rencontre devait être féconde en résultats.

— Allons ! c'estdit, reprit le receleur... Écrivez... Voulez-vous l'adresse ?

— Non ! dit Etienne, qui refusait encore.

— Eh bien! envoyez-moi celte lettre et je la ferai parvenir. Le pompier resta silencieux.

— Au revoir, dit Bidonneau... C'est convenu. .. Pensez à moi plus tard, si vous avez besoin d'une montre... Si vos camarades ont des bijoux à acheter, envoyez-les-moi... Ils auront de bonnes conditions et je vous récompenserai... Au revoir.

Le receleur partit, laissant Poulot beaucoup plus perplexe qu'il n'avait voulu le paraître.

Ce grand mot de famille l'avait touché, malgré tout.

Est-ce que c'était réellement son devoir d'écrire àZéphyrine ?

— Mais, se dit-il, je ne veux pas rester dans l'incertitude de... Il n'arrivera que ce qui doit arriver.

Rentré à la caserne, il profita du temps qui lui restait avant l'appel du soir et il écrivit :

(< Mademoiselle,

« Je ne voulais pas vous faire part de la mort de votre sœur, parce que vous ne vous êtes pas très bien conduite envers elle, vu que tout cela était louche.

« Seulement, par rapport à la famille dont vous êtes la seule, je vous marque ces mots :

» Votre sœur n'a pas laissé d'argent ; on l'a enterrée par charité. Ses meubles ont été saisis.

(< Votre petit neveu est aux Enfants-Trouvés.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

« Etienne Pollot. »

Il envoya k lettre à Bidonneau, qui la transmit fidèlement à La Limace.

— Ça y est!

— Quoi? demanda Zéphyrine.

— Rose.

— Tu lui as écrit?

— Il n'y a pas de bureau de poste au Champ des Navets.

— Hein !

Mais la pose atroce du gredin lut de courte durée et ce fut par une bordée de jurons qu'il accueillit une nouvelle interrogation de sa maîtresse. Elle lut à son tour.

Ils se regardèrent abasourdis.

— Ah! malheur! hurla Eusèbe, c'était bien la peine quelle fasse la crâneuse.

— Celte soularde-là, elle a tout bu! clama Fifi.

Ce fut l'oraison funèbre de la pauvre Rose Fouilloux.

— Pourtant, Zéphyrine crut devoir ajouter;

— Au moins nous, si nous buvons un coup, nous ne faisons pas de tort à notre famille, puisque c'est avec le pognon des autres que nous nous rinçons la dalle.

— Nempêche que c'est un rude coup dur. conclut La Limace.

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