‹ Les deux gossesChapitre 5 sur 56 · LES PETITS TALENTS DE LA LIMACE · texte numérisé non relu

LES PETITS TALENTS DE LA LIMACE

On entendit deux verres se choquer.

— A la tienne, Zéphyriue.

— A la tienne, Eusèbe... Ah! ça fait du bien par où ça passe. Et la compagne de la Limace se frotta l'estomac

Il était dix heures du matin; le couple venait de se lever; il faisait la grasse matinée; ses loisirs le lui permettaient.

La Limace et Zéphyrine tuaient le ver en absorbant une forte ration d'eau-de-vie de cidre.

— .\h ! tu es gaie, toi ! lit Eusèbe, affectant un air soucieux.

— Y a pourtant pas de quoi, reconnut la somnambule.

■ — Ta cartomancienne de frangine est rien rapiate... Pas un rond dans sa lettre.

— C'est vrai! elle m'a boulée avec perte et fracas... Mais enfin, elle donne des raisons^ cette fille.

La Limace relut la lettre reçue le matin et qui avait été écrite par sa future belle-sœur, Rose Fouilloux, à Zéphyrine, poste restante à Brest.

Deux passages surtout l'intéressaient :

« Tu vois, disait Rose, si tu étais meriée, tu n'aurais plus besoin de me demander de services. Tu devrais pourtant gagner ta vie, grâce au métier que je t'ai appris.

« Tant qu'à moi, je viens de faire de nombreux frais dans mon établissement de la rue des Trois-Couronnes. Tu ne le reconnaîtras plus quand tu le reverras. J'ai dépensé tellement d'argent pour ces embellissements que je suis très serrée.... »

Zéphyrine s'écria :

— Et nous donc! On en a la respiration coupée... La Limace lut encore :

« Sans compter que Claudinet ne va pas toujours bien. Sa coqueluche a tourné à la bronchite. Moi je tousse de plus en plus. Tu penses si le médecin et le pharmacien me coûtent cher... »

La lecture fut interrompue.

— Peut-on entrer? demanda une voix avec le plus pur accent basbreton.

— Faut croire, répondit Zéphyrine d'un ton rogue, puisque vous avez oublié de frapper.

Maître Plabennec, le patron de l'auberge du Vrai Mathurin, un homme râblé, aux sourcils plus embroussaillés que les buissons de Plougastel, s'avança et répondit :

— La clef était sur la porte.

— Nous n'avons pas peur des voleurs, nous, répondit la Limace ; et devenant tout de suite très familier, il ajouta :

— Quéqu'tu veux, mon vieux ?

Plabennec tira un papier de sa poche et répliqua :

— C'est pour la petite note.

Zéphyrine fit la grimace. Eusèbe, lui, ne se démonta pas. Il s'écria :

— Chez nous, mon bonhomme, on ne paye qu'en sortant.

— C'est que, reprit Plabennec, ça fait déjà pas mal de dépense, parce qu'il y a le cheval et vous.

— C'est-à-dire que tu nous prends pour d'autres, reprit la Limace... Tu crois que nous n'avons pas d'argent.

L'aubergiste protesta et fournit des explications assez embarrassées ; Eusèbe l'interrompit.

— Bref! tes affaires ne vont pas... Si tu crois que ça nous étonne de la façon dont tu traites les clients sérieux... Qu'est-ce que je te dois?

La Limace regarda la note.

— Trente-huit francs... Je vais te régler... Seulement, nous allons déguerpir de ta cassine.

Et il ajouta avec un geste superbe

— As-tu la monnaie de cinq cents balles ?

Le rusé coquin tira de sa poche» un portefeuille graisseux et fit mine de l'ouvrir.

Plabennec ébloui répondit :

— Ma foi non ! je n'ai point ce qu'il faut pour vous rendre.

— Eh bien ! dit Zéphyrine, attendez que mon homme ait changé. L'aubergiste balbutia des excuses.

— C'est bon! c'est bon ! poursuivit La Limace, ferme ça!... Préparenous à déjeuner et n'oublie pas de donner la botte à Troppmann.

Plabennec se retira, la figure beaucoup moins renfrognée qu'en entrant.

La Limace et Zéphyrine, après l'aventure du bois de Kernéis, étaient venus s'installer à Recouvrance. Leur cheval boitait; ils étaient sans le sou et avaient été forcés de reculer devant les menus frais d'une installation de l'entresort sur une place publique.

Le couple s'était échoué rue Saint-Donatien, dont toutes les maisons étaient propres, coquettes même, à l'exception d'une seule, qui portait le n° 9, celle que, naturellement, Zéphyrine et Eusèbe honoraient de leur présence. Ils y occupaient une chambre garnie au troisième étage.

C'était un bouge qui portait sur son enseigne de tôle, grinçant à tous les vents, un matelot peint de la façon la plus primitive, tenant sa pipe d'une main et un grand gobelet de l'autre. Cette auberge avait été très achalandée autrefois. Son propriétaire actuel, un lourdaud, s'y ruinait.

— Alors quoi 1 il va falloir calter, reprit Zéphyrine.

— A moins de trouver un bon chopin d'ici ce soir, répondit La Limace.

— Quand je pense au coup que nous avons raté avec la particulière dans le bois de Kernéis !

— Moi, j'aime mieux ne plus y penser, j'en ai toujours l'abatis sans connaissance.

Le gredin se frotta l'épaule.

— C'est égal, poursuivit-il, je la retiens, ta sœur ! Elle nous aurait seulement envoyé deux thunes, on aurait pu se débrouiller.

La somnambule riposta :

— Faut dire aussi que tu es trop flémard! Tu te la coules douce ici, comme si nous étions déjà rentiers.

— Je tire des plans, ma fille.

— Tu aurais bien pu sortir avec ton bazar de repasseur et travailler aux environs.

Eusèbe Rouillard, connu plus avantageusement sous le nom de La Limace, avait inventé un excellent procédé pour s'introduire dans les maisons qu'il voulait dévaliser, le cas échéant.

Sous prétexte de rendre le fil aux instruments tranchants, il examinait

la disposition des logements et prenait les empreintes des serrures, sans avoir l'air d'y toucher.

Quand les gens étaient volés, ils ne soupçonnaient pas le rémouleur. Il ne « marquait » pas très bien ; il n'avait pas l'air riche ; mais en somme il exerçait une profession de gagne-petit, et il avait toujours un mot pour rire quand il s'adressait aux clientes.

La Limace avait acheté une petite meule à gros grain, une autre à grain fin, une machine pour soutenir l'une ou l'autre suivant le cas, et sur la traverse de laquelle était attaché le sabot renfermant l'eau destinée à humecter la meule.

Une manivelle mue par une corde, au moyen d'une pédale, faisait rapidement tourner la pierre, d'oîi jaillissaient des bouquets d'étincelles, à l'admiration des gamins, groupés autour du rémouleur ambulant, dans chaque village où il s'arrêtait. Depuis plusieurs semaines La Limace faisait grève.

Eusèbe devenait ambitieux, depuis qu'il entrevoyait dans un avenir qu'il jugeait assez rapproché les écus de Rose Fouilloux, la sœur de Zéphyrine, et cela ne l'amusait plus de trimballer sur les grandes routes son humble établissement de rémouleur. Il voulait devenir un monsieur.

Il répliqua en étouffant un bâillement :

— Je n'ai pas de courage quand je n'ai pas le sou.

— C'est quand il faut turbiner que tu te couches, toi !

— Kn voilà assez ! fit Eusèbe menaçant.

Zéphyrine ne parut pas du tout intimidée ; elle se mit même en garde, comme si elle voulait porter le premier horion. La Limace se radoucit. Il dit avec amertume:

— Ah ! les bergères ! ça ne veut jamais comprendre.

— Comprendre quoi? Est-ce que tu crois que je n'y vois pas clair?.. Tu passes ton temps à la fenêtre pour faire de l'œil aux petites blanchisseuses d'en face.

Il cligna ses yeux canailles et ricana.

— Eh bien ! où serait le mal ? Nous sommes presque de la même partie... Elles repassent le linge, moi je repasse les couteaux, ciseaux, i-asoirs... Elles ont le fer à la main, moi, c'est l'acier... Elles sontgirondes, moi j'ai un physique qui n'est pas si démoucheté que ça !

— Ah ! malheur ! cria la grosse femme, tu ne t'es donc jamais regardé ?

— Zéphyrine, tu vas faire croire que tu as eu mauvais goût en me donnant ton cœur. . .

— En attendant, je ne serai pas fâchée de décaniller du Vrai Mathurin.

— Et moi, je veux y rester jusqu'à nouvel ordre... Est-ce que c'est toi qui t'attelleras dans les brancards à la place de Troppmann ?

— On laissera le gaye chez l'aubergiste ; on ira à pattes... Pour rouler ton fourbi, tu n'as pas besoin de cheval.

— Le patron de la case ne me laisserait pas sortir avec ma meule... Je lui ai fait croire que nous étions des banquistes au sac, je ne peux pas lui montrer mon al II rail de rémouleur.

La Limace donna un coup de pied dans une caisse à claire-voie placée au fond de la chambre.

Puis comme ce discours l'assommait, machinalement il se rapprocha de la fenêtre ; ses yeux erraient dans la rue en face

Tout à coup, il eut un tressaillement.

Zéphyrine s'élança sur lui et lui secoua le bras.

— Tu vas recommencer à reluquer les mômes ! fit-elle furieuse.

Bien loin de molester sa compagne, le bandit se retourna, les ^eux brillants, et dit à Zéphyrine ébahie :

— Je vais régler le proprio et nous allons redevenir rupins.

Elle resta bouche béante ; malgré tout, elle avait confiance en son homme, car c'était un marioUe. *

La Limace souleva une lame de la caisse dont nous avons parlé et en tira un morceau de cire enveloppé dans un fragment de journal.

Il marcha vers la porte.

— Tu t'esbignes ? demanda Zéphyrine.

Il répliqua :

— Je radine à la piaule dans cinq minutes... En descendant, je vais secouer l'aubergiste pour qu'il nous monte labecquetance... Nous pouvons nous offrir un Balthazar avec du picolo... J'en ai assez de leur cidre.

Et Eusèbe Rouillard sortit majestueusement.

Après la visite de M. et de mademoiselle de Kerlor, Hélène de Penhoët avait soupiré longuement.

La bonne et franche amitié de Carmen était un rayon de soleil dans le ciel désolé de la jeune fille.

La physionomie si loyale de Georges avait favorablement impressionné l'orpheline.

— Comme ils sont bons tous les deux ! avait-elle murmuré.

Malheureusement, Hélène se jugeait forcée de décliner leurs offres généreuses.

A quel titre mademoiselle de Penhoët serait-elle allée s'installer au château de Kerlor?

Le père et la mère de la jeune fille n'avaient voulu faire appel à pcr-

sonne ; Hélène pour rester cligne d'eux, ne pouvait pas accepter la main secourable qui se tendait vers elle.

La marquise de Penhoët avait appris à son enfant comment on supporte dignement la pauvreté. Hélène voulait gagner sa vie ; il lui semblait que l'ombre vénérée de sa chère maman lui disait que le salut n'existait que dans le travail.

Pourtant mademoiselle de Penhoët dormit mieux cette nuit-là ; c'était la première fois qu'elle goûtait un sommeil tranquille depuis qu'elle était seule au monde.

Le lendemain matin, l'orpheline se réveilla presque joyeuse.

L'apaisement continuait.

La journée qui allait s'écouler apporterait-elle une nouvelle consolation à la désespérée de la veille?

Elle n'osait y croire.

Quel dommage que M. Paterne n'ait pu confier d'autres images à la diligente ouvrière!

Hélène se serait absorbée en parant les saints et les saintes de ses plus fraîches couleurs.

Une larme lui monta aux yeux en regardant sa boite et ses pinceaux.

Vers onze heures, mademoiselle de Penhoët voulut aller chercher son frugal repas.

En ouvrant sa porte, elle vit maître Nerville, qui se préparait à y frapper.

Hélène s'empressa de faire entrer le digne notaire.

— Je vous demande pardon de me présenter si tôt, dit-il après avoir salué, mais j'ai une communication agréable à vous faire.

— Et de quelle part, cher monsieur? demanda Hélène, très doucement.

— Ah! voilà, continua le notaire, vous ne devineriez jamais... Moi même j'ai été très surpris... Aussi surpris que touché.

— Je ne comprends pas.

— Apprenez, mademoiselle de Penhoët, qu'il y a encore de braves gens sur la terre.

— Vous en êtes la preuve, monsieur Nerville.

— H ne s'agit pas de moi, mais de Bernard.

— Bernard?

— Le métayer de la closerie des Tilleuls... Tout de suite en sortant de Quimperlé... Au bout du petit chemin à gauche... Vous vous souvenez ?

— Pas du tout, fit Hélène.

— La métairie était pourtant enclavée dans le domaine de Penhoët.

— Elle a été vendue avec le reste, soupira la jeune fille.

— C'est vrai ; mais Bernard est un honnête homme. Au moment de la vente, il redevait de l'argent à M. le marquis... Il avait trois années de

comptes à lui rendre... Les champs du métayer avaient été hacla-s par la grêle; sonétable avait été décimée par uneépizootie; son hangar s'était écroulé... Bref! Il était en retard de sept cent cinquante francs avec son maître...

— Eh bien! mais...

— 11 me les a apportés ce matin Hélène répondit:

— Pardon! maître Nerville: cet argent appartient...

— A vous, absolument à vous, mademoiselle, répliqua vivement le notaire. Nous ne devons rien, je vous l'ai dit ; c'est bien le moins que nous ne refusions pas des restitutions de ce genre.

Maître Nerville, dont la vue était un peu fatiguée, mit son lorgnon, s'approcha de la fenêtre et tira de sa serviette un dossier qu'il ouvrit.

— Voilà... Bernard, métayer des Tilleuls... sept cent cinquante francs pour solde... Voyez, c'est exact.

Il compta les billets de banque et les remit à mademioiselle de Penhoët, qui était venue auprès de lui.

— Vous aurez l'obligeance, ma chère demoiselle, de signer cette pièce ; c'est un acquit que je vais faire parvenir à celui qui a cessé d'être votre débiteur ..

Hélène prit une plume et de l'encre.

— Cet homme, dit-elle, n'était pas forcé de s'acquitter?

— Non certes, et je l'ai beaucoup loué de sa probité... M. le marquis l'avait laissé tranquille ; vous savez que votre père a toujours refusé de poursuivre leè malheureux.

Hélène signa et mit les billets dans le tiroir de sa commode.

— Vous remercierez ce métayer, dit-elle.

— Je n'y manquerai pas... Bernard vient de faire un petit héritage... Oui, un oncle de sa femme qui est mort sans enfants... Il m'a raconté son histoire... C'est un bien digne garçon, ce Bernard... Comment! vous ne vous rappeliez pas la Closerie des Tilleuls?

— Peut-être... Vaguement...

— N'importe! cela fait du bien, n'est-ce pas, ma chère demoiselle, de voir qu'il y a encore de braves cœurs?

— Certainement, monsieur.

— La somme est modique, mais elle vous permettra d'attendre des jours meilleurs... Ils ne vont pas tarder à luire pour vous, je l'espère... Madame Nerville m'a dit que... m'a appris... m'a laissé entendre...

Le bon notaire était incapable de faire un effort de plus.

On a bien compris que l'histoire de Bernard et de la Closerie des Tilleuls avait été inventée par maître Nerville, pour obliger mademoiselle de Penhoët à accepter cet argent qu'elle se refusait si obstinément à recevoir autrement.

Ses yeux s'écarquillèrent et il jeta un cri d'allégresse. Les billets étaient la. (P;ige 72.)

C'était l'idée annoncée la veille par l'époux à l'épouse. Après avoir cherché longtemps des moyens très compliqués, l'excellent tabellion avait proposé le plus simple et le plus vraisemblable à sa femme, qui s'était «mpressée de l'approuver.

Quand il fut en présence d'Hélène, le notaire se sentit moins d'aplomb. Il se demandait si cette fable, jugée si ingénieuse dans l'alcôve conjugale, serait acceptée par mademoiselle de Penhoët.

Au début de son récit il tremblait un peu ; il n'avait pas l'habitude de mentir, même pour une bonne action.

Heureusement l'orpheline était à cent lieues de soupçonner d'un semblable machiavélisme le digne tabellion qui, enhardi par le succès, alla jusqu'au bout.

Il y avait bien un brave homme dans l'affaire, seulement, il ne s'appelait pas Bernard et il n'était pas métayer ; il avait nom Sylvestre IN'erville et il était notaire à Brest. Cependant le notaire tenait à parler à Hélène de l'intervention probable dans sa vie des Kerlor ; elle avait une importance capitale pour lui et sa femme.

Il se troubla et balbutia, ainsi que nous l'avons indiqué.

Hélène répondit :

— J'ai été heureuse de revoir mademoiselle de Kerlor et très touchée par les cordiales paroles de son frère... C'est à vous et à madame Nerville que je dois cette visite qui m'a si profondément émue... Comment vous récompenserai-je jamais de votre inaltérable bienveillance?

— Mon Dieu, mademoiselle, nous n'avons pas tant de mérite que vous nous en attribuez... C'est le hasard qui a causé cet événement, dont il est peut-être permis d'entrevoir les conséquences.

L'orpheline ne répondit pas.

Le notaire un peu déconcerté reprit pourtant, d'un ton qu'il essaya d'affermir :

— Imaginez-vous que je n'étais pas bien sûr de vous rencontrer.

— Et pourquoi?

— Il me passait un tas d'iilées par la tête... Je me disais : On ne sait pas... Mademoiselle de Penhoët est peut-être à Kerlor.

Hélène eut un pâle sourire; elle rendait justice aux e.Kcellentes intentions de son tuteur ; mais elle ne voulut laisser subsister aucune équivoque. Aussi répliqua-t-elle de sa voix la plus pénétrante :

— Je vous ai fait connaître mes résolutions, monsieur Nerville; vous les avez approuvées... je ne veux être à charge à personne.

Il crut pouvoir hasarder une timide objection :

— Vous comptiez alors sur une réponse favorable de M. de Saint- Gildas...

— C'est vrai ; mais vous voyez, que j'aurais eu tort de me décourager, puisque l'horizon n'a pas tardé à s'éclaircir.

Le tabellion trembla que l'orpheline ne revînt sur l'histoire de Bernard, et il se hâta de répondre :

— Espérons qu'il ne tardera pas à devenir plus clair encore... Demain, peut-être, il peut m'arriver use lettre rassurante du Mexique.

— Auriez-vous conservé quelque espoir de ce côté ? demanda mademoiselle de PeniioiU, qui ne paraissait nullement s'illusionner.

— Mon fils est là-bas.

— Oui, je sais.

— Les premiers résultats de son enquête n'ont pas été négatifs... Vous l'avez autorisé à agir au mieux de vos intérêts... Ses pouvoirs sont en règle... Philippe est très tenace ; soyez persuadée qu'il n'abandonnera la partie que si elle est réellement perdue.

Hélène répliqua :

— Les associés de mon père ont montré trop de mauvaise foi pour ne pas se croire sûrs de l'impunité, dans un pays qui n'est plus le nôtre.

— Permettez, mademoiselle, il y a des juges au Mexique comme ailleurs. Les intérêts des Européens peuvent y être défendus... C'était l'avis de M. le marquis de Penhout, puisqu'il n'avait pas hésité à faire la traversée.

Le notaire, qui n'avait cherché qu'une diversion, fut étonné de se sentir plus convaincu qu'il ne l'aurait cru, au fond de lui-même ; et pourtant, son fils, dans sa première lettre, lui avait nettement fait part des difficultés énormes qui s'opposaient à une solution équitable de l'affaire Penhoët ; mais le jeune homme ne s'avouait pas vaincu.

Quoi qu'il advint, le procès, si l'on était forcé de l'engager, durerait longtemps.

Maître Nerville reprit son chapeau et sa canne.

— Quand je suis arrivé, ma chère demoiselle, vous alliez sortir ; je vous demande pardon de vous avoir retenue si longtemps... Les vieillards, en général, et les notaires en particulier, sont un peu bavards.

Mademoiselle de Penhoët lui tendit la main et le remercia une dernière fois, en fixant sur lui ses grands yeux mélancoliques et affectueux.

Le notaire partit.

L'orpheline descenditbientôt à son tourpourachetersespetites provisions.

Quand elle remonta, elle croisa, presque sur son palier, un individu qui s'effaça assez gauchement pour la laisser passer.

Cet individu n'était autre que La Limace.

On se souvient qu'il avait tourné le dos à Zéphyrine, quand sa digne compagne maugréait si fort.

Les regards fureteurs d'Eusèbe Rouillard s'étaient portés sur le deuxième étage de la maison d'en face.

Par une étrange coïncidence, ce fut au moment précis où le notaire remettait à mademoiselle de Penhoët les sept cent cinquante francs en billets de banque que le gredin colla sa face blême à la vitre.

Tout de suite, avec la promptitude de conception qui caractérise les malfaiteurs de génie, il entrevit le coup à faire.

Très rapidement, il s'était demandé quelle était la meilleure façon de procéder à une reconnaissance immédiate.

Un nouveau coup d'oeil le fixa.

Un écriteau de location avait été accroché au-dessus de la porte du n° 10; cela suffisait à La Limace.

C'était un prétexte en cas de besoin. Il descendit et donna ses ordres à l'aubergiste.

Une fois dans la rue, il vil le notaire sortir de lallée et il s'y engagea à son tour, après avoir eu Fair de ilàner pendant deux minutes.

La Limace arriva au deuxième étage sans rencontrer personne.

Son morceau de cire était dans la paume de sa main droite ; il l'appuya sur la serrure; l'empreinte était prise; il n'avait plus qu'à regagner son taudis.

L'arrivée d'Hélène l'ennuya un peu, mais il détourna la tête pour que l'orpheline ne fît pas attention à lui.

Si, par hasard, on l'avait questionné, il aurait répondu qu'il venait pour louer l'appartement vacant.

Il aurait prétendu qu'il n'avait pas fini de lire l'écriteau qui engageait les amateurs à s'adressera la blanchisseuse pour tous renseignements.

La Limace, en garçon avisé, ne voulut pas traverser la rue immédiatement; il prit à sa droite, flâna un peu et revint à l'auberge du Vrai Malhurin en se dandinant, comme s'il avait déjà le pied marin.

Le patron lui déclara que le déjeuner avait été servi au troisième.

— Tu n'as pas oublié le pive? demanda La Limace. L'aubeVgiste comprit le poivre.

— Non, répondit-il, il y en a avec le sel et la moutarde.

— Nigaud!... C'est du vin que je te demande.

— Ah! bon... j'en ai mis deux bouteilles.

Eusèbe Rouillard retrouva bientôt sa digne compagne, qui s'extasiait en voyant un tel festin.

— A table ! fit La Limace.

Zéphyrine s'installa aussitôt.

— Attends ! reprit le gaillard ; je suis content d'être au monde, et j'aime à y voir clair... Approchons tout ça de la fenêtre.

Zéphyrine obéit sans demander la raison de ce changement. Le couple fit honneur aux victuailles de maître Plabennec.

— C'est la première fois que je me cale si bien les joues depuis que je suis en Bretagne, déclara la somnambule, la bouche pleine.

— Ce ne sera pas la dernière, répliqua Eusèbe, qui montrait également beaucoup d'appétit, tout en ne perdant pas de l'œil la maison d'en face.

— Tu as donc du nouveau?

— Probable !

— 11 est temps.

Et Zéphyrine reprit du fricandeau à l'oseille.

— Raconte-moi ça ! mon petit homme.

— Quand ce sera cuit à point, dit La Limace. Contente-toi de bâfrer, et ne m'interroge pas.

— C'est bon! c'est bon! Quand tu es sorti, je t'ai guigné pour voir si tu allais chez les blanchisseuses. Je m'étais trompée... Eusèbe, je t'adore toujours.

— Avec un peu de sauce, repartit La Limace, très gouailleur. Et galamment, il servit sa moitié.

Le vin de Plabennec n'était pas de première qualité. Bien que le rémouleur n'eût pas le palais gâté par les meilleurs crus, il ne put réprimer une grimace en vidant son verre.

Zéphyrine était moins difficile ; cependant, elle donna son avis :

— C'est un pays où l'on fait la vendange à coups de gaule, comme en Normandie, le jus de la treille ne peut pas être fameux.

Le repas se prolongea quelque peu. De temps en temps, La Limace regardait l'empreinte qu'il avait prise.

Deux ou trois fois, il s'était levé et avait été chercher dans une boîle différentes clefs; il ne trouvait pas de modèle satisfaisant. Tantôt le canon était trop faible, tantôt le paneton était trop fort.

— Allons! murmura-t-il, mon premier voyage était inutile; heureusement que la cire ne s'use pas... Faudra y aller de la pince... Justement, la serrure n'est pas compliquée.

— Hein ? dit Zéphyrine.

11 répliqua, très bourru :

— Bois donc, toi ! et ne t'occupe pas du reste.

La grosse femme se versa le fond de la seconde bouteille.

— Tiens!... dis donc, Eusèbe! Je serai mariée cette année. L'effraction ennuyait La Limace. Il chercha de nouveau dans sa boîte.

— Ah ! fit-il soudain avec satisfaction, ce coup-ci ça pourrait bien aller. Une servante apporta le café et le fil-en-quatre.

Zéphyrine s'administra une copieuse rincette.

Elle était très rouge, ayant bu beaucoup plus que son compagnon, qui se ménageait. Elle éprouva tout à coup le besoin de se montrer extraordinairement tendre.

Elle se leva en chancelant un peu et voulut embrasser Eusèbe ; celui-ci la repoussa rudement et se leva à son tour.-

— Voyons, chéri! susurra la somnambule, froissée dans ses plus délicats sentiments. Sois donc un peu galant avec les dames...

— On recausera de ça une autre fois, dit La Limace. Pour le moment, il s'agit d'ouvrir l'œil et le bon.

Il s'élança vers la porte el disparut, laissant Zéphvi-ine abasourdie.

Le gredin venait de voir sortir mademoiselle de Penhoët.

Depuis qu'il citait à l'auberge, La Limace avait observé ce qui se passait dans les alentours, avec le coup d'œil du filou auquel rien n'échappe des habitudes de ses voisins.

Il avait déjà remarqué que l'orpheline quittait son appartement vers une heure de l'après-midi.

Le costume de deuil, le maintien de la jeune fille, sa distinction, avaient frappé Eusèbe.

Il s'était dit :

— Voilà une petite qui paraît dans la peine... Si je savais ce qu'il y a dans son porte-monnaie, je la « fei-ais »... C'est excellent, le chagrin; les gens sont absorbés... En outre, elle doit habiter seule.

On juge de ce qui se passa dans l'esprit du misérable quand le hasard lui montra M. Nerville remettant des billets de banque à la jeune fille.

Ainsi que nous l'avons expliqué, son plan fut vite conçu.

Tout en paraissant ne s'occuper que de rivaliser de gourmandise avec Zéphyrine, il attendait avec la plus vive impatience le moment oîi la jeune fille ferait sa promenade quotidienne.

En homme prudent, il ne voulut rien brusquer. Il suivit Hélène pendant quelques minutes, puis s'arrêta et la regarda s'éloigner.

Elle se rendait au cimetière.

— Ça marche! murmura-t-il ; cela n'aurait pas été drôle que, justement aujourd'hui, la petite n'eût été que dans le voisinage... J'ai si peu de veine depuis quelque temps.

Il passa devant la boutique de madame Rozen; les blanchisseuses travaillaient ferme, en chantant une ronde du pays.

Avant de pénétrer dans l'allée, il jeta rapidement à droite et à gauche le coup d'œil sournois du malfaiteur, quand la minute de l'action est arrivée.

Il entra.

Instinctivement, sous la porte, il regarda son troisième étage et aperçut la face couperosée de Zéphyrine.

— Elle me guigne, pensa-t-il... Ce qu'elle est allumée!... On dirait un phare... Si je me faisais poisser! Elle serait aux premières loges... Elle pourrait déguerpir; mais elle est si lourde à se grouiller...

Après cette légère hésitation, il retrouva son aplomb. Il n'était pas très crâne; mais il avait du sang-froid quand la partie était engagée. Au premier étage, il fit une réflexion :

— Pourvu que la momignarde n'ait pas emporté son argent pour le placer à la caisse d'épargne!... Les honnêtes gens, c'est quelquefois si canailles.

Au deuxième, il se dit :

— Je voudrais bien savoir si c'est des billets de mille... J'étais trop loin pour distinguer... Si je ne trouve que des billets de cent, il faudra bien que je m'en contente... Ah! par exemple, je ferais une rude musique s'ils n'étaient que de cinquante.

Il se pencha sur la rampe de l'escalier; personne ne moulait, personne ne descendait.

Si la porte d'à côté, sur le palier, s'ouvrait brusquement, il était pris.

Il avait déjà à la main la clef qui devait servir. Il l'introduisit dans la serrure ; il tourna doucement ; le pêne joua.

Les gonds de la porte ne grincèrent pas. Le cambrioleur était dans la place.

Il eut tout de suite un accès de dignité professionnelle auquel la galanterie ne fut pas étrangère.

— Nous sommes chez une jeunesse, tâchons de travailler en artiste et de ne pas faire, comme tous ces sagouins d'aujourd'hui, qui déshonorent le métier.

Il entra dans la pièce que nous connaissons. La fenêtre était encore ouverte.

Il fit la lippe.

— Oh! oh ! il n'y a pas énormément de camelote ici... Bien sûr que si on pouvait tout déménager, ça vaudrait la peine; mais ça manque de bibelots qui tiennent dans la poche... Allons ! en fait de profonde, lâchons de ne pas nous fouiller.

Tout de suite il avait avisé la commode.

— Ça doit être là ! s'était-il dit.

En effet, la pauvre Hélène n'avait pas de cachette, car, la veille encore, elle ne pouvait supposer qu'elle avait quelque chose à craindre des voleurs. Les sept cent cinquante francs étaient restés à l'endroit où mademoiselle de Penhoët les avait placés.

En garçon ordonné, La Limace allait commencer par le premier tiroir, bien qu'il supposât que la monnaie fût plus bas.

Il allongeait la main quand il entendit la porte s'ouvrir.

Ses jambes flageolèrent ; il serait tombé s'il ne s'était retenu à un meuble.

Des voix féminines retentissaient dans l'entrée.

— Je suis paumé! grommela Eusèbe... La petite est revenue... Si encore elle était seule, je la forcerais bien à me livrer passage ; mais elle est avec du monde.

11 eut le regard de la bête traquée qui ne peut plus se défendre et il étouffa un juron.

A tout hasard il se blottit sous le lit, ne s'illusionnant pas sur celte mince chance de salut.

La poiie Je la chambre s'ouvrit.

— L'entrée a'est pas très claire, dit une voix. ■ — Voici la plus grande pièce, madame...

Une dame, qui cherchait un logement, s'était adressée à la blanchisseuse et avait demandé à le visiter.

Madame Rozen, à qui un petit profit était réservé sur la location, s'était empressée d'acquiescer au désir de la visiteuse.

Elle avait pris sa double clef, sachant que mademoiselle de Penhoët était sortie.

— Voyons la cuisine...

La blanchisseuse fit consciencieusement l'article.

La dame ne parut pas trop décidée à louer, elle déclara qu'elle prendrait l'avis de son mari.

La Limace retenait son souffle. Malgré sa position critique, le drôle, tout en grinçant des dents, essayait de plaisanter.

— Non, mais, croyez-vous que ça jabote, les femmes !... Celui qui a coupé le filet à ces deux-là, n'a réellement pas volé ses cinq sous... Est-ce qu'elles ne vont pas s'en aller?... Si jamais un rhume de cerveau me prenait et que j'éternue, je serais flambé !

Au fond, il s'était un peu rassuré en comprenant ce qui se passait.

Les deux femmes s'entretinrent encore pendant cinq minutes. La blanchisseuse vantait la propreté de la maison et la tranquillité de la rue Saint-Donatien.

Elle déclara :

— 11 n'y a que des gens très bien qui l'habitent.

— Allume ta pipe ! pensa La Limace. Et les pratiques s'étonnent que les blanchisseuses soient toujours en retard pour leur rapporter le linge... C'est pas une tapette qu'elle a, la mère Rozen, c'est un battoir I

Pourtant le bandit respira ; il venait de percevoir un mouvement de retraite.

Il ne se trompait pas ; les deux femmes se retiraient.

Il y eut encore un petit discours dans l'entrée, puis quelques phrases échangées par la porte entre-bàillée.

Enfin, le cambrioleur entendit les deux tours de la clet dans la serrure.

— Ouf! dit-il en sortant de sa cachette et en reprenant sa position verticale, j'en suis quitte pour un fort trac... Pourvu que ça ne trouble pas trop ma digestion.

Il ouvrit le premier tiroir de la commode.

Ses yeux s'écarquillèrent et il jeta un cri d'allégresse.

Les billets étaient là.

— Pardonnez-moi, reprit l'artiste, je voulais vous revoir.

— Vous me suiviez donc? (Page "9.)

Il fouilla les autres tiroirs par acquit de conscience ; mais il n'y trouva rien.

— Allons! fit-il, ne nous attardons pas... Le travail a été trop proprement exécuté pour le gâcher... Allez donc demander aux filous d'aujourd'hui d'opérer avec ce chic-là !.. J'ai gardé les traditions, moi! Je représente la bonne école!... Sans effeuiller la reine des fleurs, quoi!

Il sortit de l'appartement avec autant de facilité qu'il y était entré.

— Quand la petite s'apercevra que son magot a disparu, conclut- il avec philosophie, elle courra chez la blanchisseuse... On accusera la typesse qui est venue pour louer.

iO. LES DEUX G0SSÏ3.

Il descendit tranquillement l'escalier et se retrouva dans la rue.

Zéphyrine était toujours là-haut. Elle envoya un baiser à son homme.

Mais le sourire triomphant de La Limace se figea sur ses lèvres.

Mariana de Sainclair, sa victime du bois de Kerleis, que seule l'intervention de Paul Vernier avait arrachée à sa rapacité, était devant lui et faisait mine de s'arrêter.

Il s'empressa de filer, se demandant si la jeune fille l'avait reconnu et craignant qu'elle ne le désignât à un agent de police, qui arrivait précisément dans la rue.

Pour plus de sûreté La Limace résolut de se promener pendant au moins une bonne heure avant de réintégrer le domicile conjugal et c'est ce que, fidèle observateur de ses principes, il lit méthodiquement...

L EGLISE SAI.N'T-LOLIS

Mariana avait en effet vu et reconnu La Limace.

Elle avait été très frappée en retrouvant le gredin, car jamais elle n'oublierait la scène nocturne dont il avait été le principal acteur.

Cependant elle ne nourrissait pas de desseins aussi noirs à l'égard d'Eusèbe que celui-ci l'en accusait; mademoiselle de Sainclair n'avait aucun intérêt à faire arrêter en ce moment le malfaiteur.

On était au jeudi ; mademoiselle Jeanne Nerville n'avait pas de cours ce jour-là.

Sa maman lui avait dit qu'il fallait profiter de ce repos pour montrer un peu la ville à Mariana.

Jeanne avait sauté de joie, préférant de beaucoup la promenade à l'étude, et demandé à celle-ci si cela lui convenait. L'institutrice avait répondu affirmativement.

Mademoiselle de Sainclair ignorait encore les événements qui se préparaient, mais elle sentait qu'il y avait quelque chose dans l'air.

Elle commençait à être très intriguée et à mal dissimuler ses inquiétudes de jolie fille fantasque, peu habituée à ce qu'on lui cachât quelque chose.

Plusieurs fois, Mariana avait entendu prononcer le nom de Kerlor dans les appartements du notaire, et elle avait parfaitement remarqué que l'on changeait de conversation en sa présence ; c'était sans doute par délicatesse, pour qu'elle ne regrettât pas trop le château qu'elle avait dû quitter.

Mariana, au fond d'elle-même, savait gré à ses nouveaux maîtres de cette

sollicitude ; elle le faisait avec l'ironie propre à sa nature, estimant qu'elle ne séjournerait pas longtemps à l'étude de Brest ; toutefois, l'institutrice reconnaissait avec un certain dépit qu'elle s'était trompée en croyant que madame Nerville lui confierait tous ses petits secrets.

Mademoiselle de Sainclair avait besoin de se renseigner ; pour cela, elle résolut de questionner aussi habilement que possible sa jeune élève, sur laquelle elle se flattait déjà d'exercer une influence prépondérante.

Jeanne n'avait que huit ans; c'était la fille d'un notaire, par conséquent une petite personne plutôt discrète pour tout ce qui se rattachait aux affaires de son papa; mais, comme sa maman, elle se dédommageait amplement, quand il s'agissait du reste.

L'institutrice et l'élève partirent gaiement pour leur promenade.

— Si vous le permettez, mademoiselle, dit Jeanne, nous irons voir la place du Champ-de-Bataille, la place de la Tour-d'Auvergne et l'église Saint-Louis?

— Oui, mon enfant, répondit mademoiselle de Sainclair.

— A moins que vous ne préfériez visiter Recouvrance. C'est la vieille ville ; vous verrez des maisons pittoresques qui vous intéresseront beaucoup... Dans mon album, j'ai essayé d'en dessiner une... Je l'ai montrée à M. Paul Vernier.

L'institutrice tressaillit, bien qu'elle fit mine de ne pas connaître ce nom.

— Vous savez bien, poursuivit la fillette, c'est le sculpteur qui assiste quelquefois à notre cours de dessin ; il demeure dans la maison de mon professeur, M. Kéraliès ; c'est un de ses amis, et il vient souvent corriger nos esquisses.

— Ah! oui, fit Mariana, paraissant se souvenir.

— Il est très gentil, très doux, très complaisant, M. Paul Vernier... Nous l'aimons bien.

— Vraiment?

— Il vous a saluée, l'autre jour... Il vous regarde beaucoup.

— Vous avez remarqué cela, mademoiselle Jeaùne ?

— Est-ce mal, mademoiselle? demanda la fillette, comme si elle craignait d'avoir dit une étourderie.

L'institutrice se garda de répondre ; elle n'était pas fâchée pour plusieurs raisons de l'expansion de son élève qui acheminerait doucement celle-ci, pensait-elle, à l'indiscrétion qu'elle espérait.

Oui, Mariana savait que Paul Vernier s'occupait d'elle, bien qu'elle ne lui eût pas encore parlé depuis leur fameuse aventure.

Le jeune homme cherchait à la rencontrer ; et elle devinait aisément ce qu'il voulait lui avouer.

Mariana, un soir, en soulevant le rideau de sa chambre, avait entrevu le sculpteur qui de la rue regardait sa fenêtre, comme un bachelier de Salamanque s'apprêtant à donner une sérénade à sa belle.

Ces manileslalions amoureuses tout en llattant mademoiselle de Sainclair, comme elles eussent flatté toute femme, la laissaient cependant parfaitement indifTcientc.

— Nous sommes sur le chemin de Recouvrance, reprit Jeanne.

— Eh bien! commençons par là, répliqua mademoiselle de Sainclair. L'aspect original du faubourg était tel que lavait décrit la petite Jeanne,

avec des accidents de terrain si curieux qu'une maison de cinq étages sur une rue ne semblait plus en avoir qu'un dans la rue parallèle.

— "Voici la rue Saint-Donatien, dit mademoiselle Nerville... Tenez, là, au n° 10, nous sommes allées avec maman voir une jeune orpheline...

— Quelque mendiante à qui madame Nerville fait l'aumône?... Votre maman a raison de vous initier aux devoirs de la charité.

Jeanne répliqua vivement :

— Mais non, vous vous trompez... Cette personne est de très bonne famille...

• — Elle a donc subi des revers.

— C'est vrai ; mais elle n'est pas du tout du même monde que les malheureuses dont vous parlez... Papa est son tuteur.

Jeanne poursuivit:

— Si vous saviez comme elle est jolie, mademoiselle Hélène, et comme elle est bonne !... Papa et maman voudraient bien lui trouver une situation.

— Vraiment! Elle est si intéressante que cela?...

— Ses parents étaient ruinés quand ils sont morts... Croyez-vous que c'est malheureux, mademoiselle Mariana, de ne plus avoir son père et sa mère !...

Jeanne s'arrêta; elle avait vu un nuage passer dans les yeux de l'institutrice.

— Pardon ! dit la fillette ; vous êtes peut-être orpheline, vous aussi?

— Oui, mon enfant.

— Excusez-moi si...

— Vous avez prouvé que vous étiez compatissante, Jeanne, que vous aviez du cœur, il ne faut pas en rougir.

Mariana, poussée par le démon de la curiosité, ajouta :

— Cette personne dont vous parliez vient-elle chez vous?

— Non, mademoiselle de Penhoët n'est pas encore venue nous voir, répondit Jeanne, mais nous l'attendons d'un jour à l'autre.

Mariana réfléchit. Ce nom n'était certainement pas prononcé devant elle pour la première fois; cependant, elle n'y rattachait aucun souvenir précis.

— Au fait, continua la fillette, n'avez-vous pas été en pension chez les dames de Saint- Joseph?

— Non, répondit mademoiselle de Sainclair; c'est ma cousine Carmen

LES DEUX GOSSES. n

de Kerlor qui a été à Quimper ; moi j'ai fait mes études chez les sœurs de la Miséricorde, à Châteaulin.

— Ah! murmura la fille du notaire, je confondais...

— Pourquoi ?

— Parce que mademoiselle de Penhoët a été au même couvent que mademoiselle de Kerlor.

Mariana eut un mouvement de surprise.

Elle se rappelait maintenant que Carmen lui avait parlé de mademoiselle de Penhoët ; mais il y avait déjà pas mal de temps de cela.

Comment les jeunes filles s'étaient-elles retrouvées?

Dans l'esprit inquiet et ombrageux de Mariana, une anxiété passa comme un éclair.

Elle fut incapable de raisonner et de se demander pourquoi elle pressentait un danger ; mais elle dit à son élève :

— N'est-ce pas chez mademoiselle de Penhoët que madame Nerville a accompagné M. de Kerlor et sa sœur ?...

— Le jour où il y a eu ce terrible orage?

— Oui.

— Justement... maman est revenue dans la voiture de M. le comte. Les regards de Mariana étincelèrent.

Madame Nerville avait conduit Georges auprès de cette jeune fille qui était belle, qui était malheureuse, qui était orpheline !

Etait-elle aussi jolie que le disait Jeanne, cette énigmatique inconnue?

Puis une autre question préoccupa Mariana. Elle se demanda par suite de quelle coïncidence elle avait rencontré La Limace sortant précisément de la maison habitée par mademoiselle de Penhoët.

L'imagination fertile de mademoiselle de Sainclair vagabondait en mille conjectures.

La petite Jeanne Nerville n'avait plus rien à dire au sujet de mademoiselle de Penhoët ; l'institutrice ne voulut pas éveiller chez l'enfant l'ombre d'un sentiment qui ressemblât à la défiance, et se garda de poser la moindre question insidieuse.

Mariana et Jeanne continuèrent leur promenade.

La fillette désignait l'emplacement des monuments ; et l'institutrice, qui connaissait à fond son histoire de Bretagne, entretenait son élève des souvenirs se rattachant à la vieille cité brestoise.

Evidemment, mademoiselle Nerville s'inclinait respectueusement quand elle entendait nommer Simon de Montfort, Beaumanoir,- la reine Anne et d'autres personnages illustres ou poétiques; mais elle écoutait distraitement, un peu ennuyée de voir dégénérer en cours d'histoire cette promenade qui devait être une récréation.

La fillette s'occupait plus volontiers des petits incidents de la rue et ses yeux s'arrêtaient complaisamment sur les étalages des boutiques.

Nous devons ajouter que mademoiselle de Sainclair débitait sa conférence d'une voix un peu monotone. La jolie fille était de plus en plus préoccupée, car décidément Jeanne lui avait fait entrevoir des éventualités qu'elle jugeait menaçantes.

Mariana commençait à se demander si elle n'avait pas commis une lourde faute en quittant Kerlor aussi promptement.

Georges, si affectueux, quand il était arrivé chez le notaire, avait paru froissé quand il avait appris qu'elle ne voulait pas rentrer au château.

Suivant Mariana, cela prouvait qu'elle n'était pas indifférente au jeune homme ; mais elle devait compter avec l'orgueil de M. de Kerlor et ne pas l'exaspérer.

Sans faire preuve d'un maladroit empressement, il était nécessaire d'agir : mademoiselle de Sainclair résolut de se rendre au château pour la visite promise à la comtesse de Kerlor dans les premiers jours de la semaine suivante.

— Voici l'église Saint-Louis, s'écria Jeanne ; voulez-vous que nous entrions, mademoiselle?

— Volontiers, répondit Mariana.

L'institutrice et son élève examinèrent le chemin de la Croix, les tableaux, la chaire, le maître-autel et les vitraux.

La fillette, en enfant pieuse, s'agenouilla pour faire une courte prière ; Mariana s'empressa de l'imiter et prit une attitude édifiante, quoique sa pensée fût bien loin.

Cependant Jeannette n'était pas aussi recueillie qu'elle le paraissait; elle regardait les rares fidèles qui se trouvaient dans l'église, et chaque fois que la porte s'ouvrait, l'enfant tournait la tète.

Soudain, mademoiselle Nerville eut un léger battement de mains, malgré l'austérité du lieu ; le cortège d'un baptême pénétrait dans une chapelle latérale.

Jeanne reconnut la marraine ; c'était la fille d'un avoué avec qui Maître Merville entretenait de fréquentes relations.

L'élève de Mariana gagna la chaise qui était à sa gauche, c'est-à-dire du côté oîi se passait la cérémonie, puis elle continua son mouvement en dépassant successivement tous les sièges ; elle arriva enfin tout près des invités et put échanger un sourire avec la marraine.

Captivée par le spectacle qu'elle avait sous les yeux, mademoiselle Nerville oubliait totalement son institutrice.

Mariana, très absorbée dans ses pensées, ne s'aperçut pas tout d'abord de l'éloignement progressif de sa jeune compagne, mais elle eut un mouvement de surprise quand elle le constata.

Elle ne tarda pas à se rassurer en découvrant Jeanne qui regardait le

baptême et elle allait rejoindre la petite curieuse, quand une voix murmura :

— Je vous en prie, mademoiselle... Donnez-moi une minute!.. Rien qu'une minute!..

Mariana tressaillit. A côté d'elle, derrière un pilier, se tenait Paul Vernier.

Très pâle, le sculpteur la suppliait du geste.

— Vous ici I dit mademoiselle de Sainclair.

— Pardonnez-moi, reprit l'artiste, je voulais vous revoir.

— Vous me suiviez donc?

— Eh bien! oui, depuis plusieurs jours, j'épiais l'occasion de vous rencontrer et de vous parler.

L'institutrice jeta un coup d'œil vers la nef opposée. Jeanne n'avait pas fait un mouvement.

— Monsieur, répondit Mariana, je n'ai pas oublié le service que vous m'avez rendu; mais je vous verrais avec peine en abuser pour jouer un rôle indigne de vous et de moi.

— Pourtant vous ne me haïssez pas ?

— L'étrange question!... Ne vous ai-je pas dit que vous aviez droit k ma reconnaissance... Si j'avais oublié l'aventure de Kernéis, la mémoire me serait revenue tout à l'heure, car j'ai aperçu aujourd'hui le misérable qui voulait me tuer.

— Il vous a menacée de nouveau?

— Non, rassurez-vous... je n'ai eu besoin d'appeler à mon aide aucun autre chevalier errant... Du reste, au prix oîi ils semblent mettre leurs services, laissez-moi vous dire qu'un héros me suffit.

Il eut un mouvement comme si ces paroles l'avaient blessé au plus profond de son être. Cependant il reprit :

— Mademoiselle, vous ne m'aviez pas défendu de vous revoir.

— Non.

— Vous aviez même ajouté que vous me diriez pourquoi vous avez quitté le château de Kerlor, si plus tard je vous le demandais.

Mademoiselle de Sainclair comprit que Paul Vernier allait se montrer beaucoup moins timide qu'à leur première rencontre.

Cela ne déplut pas à la jeune fille, qui ne redoutait nullement une explication et n'était pas troublée le moins du monde.

Elle répliqua assez froidement :

— MaiSj monsieur, quel intérêt pourriez- vous trouver à ces explications?

— Ne devinez-vous pas, mademoiselle, que je serais très heureux de devenir votre ami?

— Je ne puis qu'être flattée de ce désir ; pourtant ne craignez- vous pas que ce titre ne serve de prétexte à la médisance.

— Pourquoi?

— Ah! monsieur, vous êtes libre, vous; personne n'a le droit de s'étonner si vous vivez en artiste; moi je suis institutrice, j'ai à gagner mon pain quotidien, aucune défaillance ne m'est permise.

— Cette situation ne peut constituer votre idéal?

— Pas précisément.

— Eh bien! pourquoi me repousseriez-vous? Elle eut un léger haussement d'épaules et répliqua :

— Voyez si j'aurais été imprudente de vous accorder tout de suite l'amitié que vous sollicitiez ; voici déjà que, sans encouragement de ma part, vous entrez dans un autre ordre d'idées... Je vous en prie, monsieur Vernier, faites appel à votre raison et vous reconnaîtrez bientôt que je ne puis vous écouter davantage.

Mariana fit mine d'aller retrouver son élève. L'artiste n'en poursuivit pas moins :

— Mademoiselle, vous m'affligeriez profondément si vous supposiez que je peux manquer aux égards que je vous dois... C'est vrai, je vais un peu vite ; mais c'est mon cœur qui m'entraîne malgré moi, et puis il nous est si difficile de nous rencontrer.

— A quoi bon?

— Vous le demandez?

— Mais oui, monsieur Vernier, écoutez, vous m'attristez beaucoup

Sans le vouloir, je me suis trouvée sur votre route, ou vous vous êtes trouvé sur la mienne, toujours est-il que vous m'avez sauvée. Vous croyezvous pour cela obligé de troubler la' pensée d'une pauvre jeune fille qui n'a pas le droit de s'écarter de l'humble existence qu'elle a choisie?.. Je crains bien que vous ne le regrettiez un jour.

Il s'écria chaleureusement :

— Vous êtes pauvre, votre condition est obscure; mais moije suis ignoré... Sommes-nous donc condamnésàne pas aspirer vers un meilleur avenir?... Oh! mademoiselle, si vous saviez comme j'adorerais la femme qui me ferait la charité de ses sourires... Grâce à elle, je sentirais se réveiller en moi les plus saintes ambitions..-. Elle m'inspirerait, elle me soutiendrait, elle me permettrait de réaliser mes rêves... Grâce à elle je deviendrais peut-être un grand artiste... Un maître dont on se disputerait les chefsd'œuvre... Je connaîtrais la célébrité, la fortune, dans ce Paris qui consacre toutes les réputations... Et je devrais tout cela à la compagne aimante et dévouée qui m'aurait donné la force d'accomplir des prodiges... J'en ferais la plus enviée des femmes, la plus respectée des épouses... Elle aurait pris part à mes déceptions ; elle m'aurait secondé dans la lutte acharnée de chaque jour ; n'aurait-elle pas bien mérité d'être avec moi à l'honneur quand le triomphe serait arrivé?

Sous le porche, Mariaua aperçut à quelque distance le sculpteur qui voulait encore la contempler à la dérobée. (Page 84.)

Il attendait avec la plus poignante anxiété que Mariana répondît.

Elle garda le silence.

Il reprit d'une voix étouffée :

— Ne me défendez pas d'espérer.

Elle se décida à parler.

— Je ne veux pas vous encourager, dit-elle ; je n'ai pas les qualités que vous me prêtez... Si vous ne réussissiez pas, vous m'accuseriez d'avoir été l'obstacle.

— Mais si vous m'aimez je réussirai.

— Songez donc qu'il s'agit d'abord d'associer nos deux pauvretés.

— Ah ! vous avez peur !

— Pour vous ; votre exaltation n'est pas faite pour me rassurer... Je ne prétends pas que le but de vos efforts soit au-dessus de votre talent ; mais il se peut aussi que vous poursuiviez une dangereuse chimère.

— Pour me parler ainsi est-ce donc que vous vous intéressez à moi ?

— Vos paroles m'ont troublée ! — Pourquoi le nierais-je? Une autre jeune fille, dans ma position, serait fière d'accepter ce que vous me proposez. — Je ne sais pas, moi... Je n'ose pas... Votre conversation est tellement inattendue que je me demande pourquoi vous m'avez choisie...

— Je vous aime, mademoiselle !

Elle eut un geste comme si elle avait voulu empêcher le suprême aveu.

Il y eut un moment de silence dans la paix solennelle de l'église ; Paul Vernier entendit son cœur battre avec plus de violence; il voulut s'approcher.

Mademoiselle de Sainclair, qui était restée assise, se leva, tournant les yeux vers le bas côté, où se faisait le baptême.

L'artiste balbutia :

— Oui, je comprends votre émotion... Vous ne pouviez supposer que je vous tiendrais ce langage... Je me suis peut-être montré trop audacieux... Dites-moi queje ne vous ai pas offensée... Non... ne répondez pas, mademoiselle... Je mérite vos reproches... Je m'en vais... Réfléchissez, je vous en supplie... Songez qu'il s'agit de notre bonheur à tous deux... Ecoutez-moi... Dans huit jours, je reviendrai ici, à cette place... à la même heure... Vous me ferez connaître votre décision, et je vous jure que je m'inclinerai, quelle qu'elle soit...

Il conclut avec une intonation de prière :

— Vous y serez?

Mademoiselle de Sainclair ne répliqua rien. Très calme et très maîtresse d'elle-même, elle passa entre deux rangées de chaises et alla rejoindre son élève.

Paul Vernier sortit de l'église en proie à un bouleversement inexprimable.

8i LES DEUX GOSSES.

Le baptême était terminé. Jeanne jN'erville tourna la tète et vit mademoiselle de Sainclair à côté d'elle. Mariana voulut laisser écouler quelques minutes avant de partir ; elle parut écouter Jeannette qui lui fournissait des détails sur les parents de la jeune marraine.

— Venez, mon enfant, reprit l'institutrice ; il fait un peu froid sous ces voûtes.

Sous le porche, Mariana aperçut à quelque distance le sculpteur qui voulait encore la contempler à la dérobée.

Elle eut un mouvement d'impatience et murmura en fronçant ses noirs sourcils :

— Tant pis pour lui!.. Comment la destinée qu'il m'olfre me tenteraitelle? C'est Georges qu'il me faut!... Je veux devenir comtesse de Kerlor!

Le bras de Jeanne s'appuya sur celui de Mariana.

— Allons-nous-en vite, murmura l'enfant, voilà un enterrement qui arrive. Et maman dit toujours qu'un enterrement rencontré après un baptême, cela porte malheur !..

Page 1