DÉPART
Le calme semblait revenu à l'hôtel du Parc-des-Princes. Il n'était qu'apparent.
Si Carmen, après avoir échappé à un effroyable danger, employait toute sa force de caractère à retrouver sa quiétude d'autrefois, si elle remplissait avec plus d'assiduité ses devoirs mondains, si enfin, elle cherchait à s'étourdir en se créant une existence nouvelle. Carmen souffrait.
La naissance de Marcelle avait causé chez la jeune mère un redoublement de passion pour Robert d'Alboize.
Elle aimait éperdument le père de son enfant, et la présence de Saint- Hyrieix était pour elle un perpétuel supplice.
Autrefois, les prétentions du diplomate n'excitaient chez elle qu'une commisération railleuse.
En somme, Carmen ne pouvait oublier que Firmin l'avait épousée dans un grand élan de désintéressement.
Après avoir commis l'unique faute de sa vie, dans des circonstances où il aurait fallu être une sainte pour ne pas succomber, l'épouse coupable, nous l'avons dit, fut assaillie par les plus violents remords ; mais tout cela s'effaçait; toutes les pensées de Carmen étaient pour Marcelle et pour Robert.
Elle ne vivait que pour eux.
Aussi, souffrait-elle chaque lois qu'un empêchement l'obligeait de rester à la maison, quand elle avait résolu d'aller voir sa fille à Yilliers-sur- Marne.
Quand elle se présentait chez la nourrice, il fallait encore quelle se contraignît.
D'accord avec Robert, elle prétendait être la sœur de M. d'Alboize; Marcelle n'était donc que sa nièce.
Il fallait donc que la mère s'observât sans cesse et ne prodiguât pas à son enfant les ardents baisers, dont elle le dévorait, quand la nourrice s'éloignait pour quelques instants du berceau.
Cette femme, une Beauceronne, qui avait gardé la simplicité de son village, n'avait pas pénétré le secret.
On la payait bien ; elle ne s'occupait pas du reste. Il y avait le mari pourtant, dont l'intelligence paraissait plus ouverte que celle de sa femme.
11 se nommait Repiquet ; il était employé à la Compagnie du chemin de fer de l'Est, à la petite vitesse.
Son service le retenait généralement à la Villette ; cependant, il avait de temps en temps un jour de congé.
Carmen le rencontrait quelquefois.
]1 fallait donc que madame de Saint-Hyrieix s'observât constamment.
Nos lectrices, qui connaissent le caractère de Carmen, comprennent à quel point la jeune femme souffrait de cette fausse situation ; toutefois, la mère, quand elle tenait sa fille dans ses bras, éprouvait une telle joie que les ennuis disparaissaient.
Mais il arrivait souvent que, au moment de partir, Saint-Hyrieix la retenait pour toute la journée.
Carmen était forcée d'obéir.
Elle avait voulu protester en plusieurs circonstances; son mari s'était étonné ; Carmen avait été incapable de motiver sa résistance; il avait fait entendre quelques paroles ti'ès mesurées, prononcées d'une voix très calme, mais qui n'en avaient pas moins bouleversé la pauvre femme.
Hélène s'était bien aperçue des changements qui s'opéraient dans l'esprit de son beau-frère.
M. de Saint-Hyrieix n'en était encore qu'à la période des vagues appréhensions, mais si infatué de sa personne qu'il fût, il avait l'air d'un homme qui cherche le mot d'une énigme irritante.
Madame de Kerlor avait fait des remontrances à Carmen ; celle-ci s'était prise la tête à deux mains, incapable de répondre, pressentant elle aussi que les périls, qu'elle croyait conjurés, allaient bientôt revenir la menacer.
C'était alors qu'elle cherchait un dérivatif dans les mille et un riens qui accaparent pourtant une jeune femme du monde et finissent par l'absorber pendant des journées entières.
Visites chez la couturière, devoirs de piété, réceptions, fêtes, tout cela composait cette tyrannie que recherchent, avec délices d'ailleurs, les créatures qui ostensiblement se plaignent le plus de ces sujétions.
Sous ce rapport, Saint-Hyrieix était satisfait. H avait maintes fois reproché à sa femme de ne pas assez étudier le rôle d'ambassadrice qu'elle serait appelée à remplir d'un jour à l'autre ; car, suivant Firmin, les événements allaient se précipiter ; les engagements qu'on avait
pris en haut lieu vis-à-vis de lui devenaient de plus en plus formels.
Il n'y avait plus qu'une vacance à attendre; elle pouvait se produ'.re dans les vingt-quatre heures.
Saint-Hyrieix avait donc félicité sa femme en la voyant se jeter à corps perdu dans le tourbillon de la vie parisienne; mais il avait bientôt remarqué que cette fièvre de mondanité coïncidait avec une modificatioa du caractère de sa femme.
Elle devenait soucieuse, irritable, fantasque même; elle lui parlait souvent comme s'il n'était qu'un étranger pour elle.
La vanité de Firmin ne lui permettait pas d'accepter cette nouvelle situation. Carmen ne semblait plus le considérer comme un grand homme. Il en fut mortellement froissé.
Est-ce que, par hasard, Carmen perdait patience, douterait des insignes honneurs réservés au diplomate?
S'imaginerait-elle qu'il perdait son temps en comptant sur les légitimes compensations qui lui étaient dues?
Il ne resterait pas sous le coup de ce scepticisme humiliant ; il provoquerait une explication catégorique avec madame de Saint-Hyrieix et il lui dirait à quel point elle l'avait blessé.
Puis, pi'udemment, diplomatiquement, il différa la scène qu'il méditait. Il valait beaucoup mieux qu'il attendit que sa nomination eût paru à \ Officiel, pour dire triomphalement à Carmen :
— Eh bien ! madame, doutez-vous encore?
Il soulignerait la phrase d'un beau geste ; Carmen ferait amende honorable; il se montrerait bon prince; il pardonnerait.
Cependant, tant que Saint-Hyrieix resta sur le terrain de l'amourpropre, il garda une contenance un peu hautaine, qui ne produisit aucun effet sur sa femme.
De temps en temps, il redevenait expansif; son ton était encore plus protecteur qu'autrefois; Carmen n'apercevait pas la nuance ; il ne réussissait qu'à ramener le sourire sur les lèvres de sa jeune femme.
Saint-Hyrieix devint fort perplexe.
Mariana, avec la patience féline d'un animal guettant sa proie, se rendit compte de ce qui se passait dans l'esprit de son petit-cousin.
Tout d'abord, madame Vernier avait voulu se venger, se venger vite, faire payer les affronts que Carmen et Hélène lui avaient prodigués. Elle s'était aperçue qu'elle n'arriverait pas à un résultat appréciable en brusquant les choses.
Mariana avait daigné raisonner et mettre un frein à sa fureur. Le problème était plus compliqué qu'elle ne se l'était imaginé. Georges et Firmin adoraient Hélène et Carmen. Tant qu'ils seraient aveuglément épris, les
manœuvres de Mariana n'auraient qu'une chance hypothétique, à moins, bien entendu, qu'elle n'eût en sa possession une preuve accablante.
Cette preuve, elle la cherchait ; souvent elle avait cru la tenir ; le hasard s'y était opposé.
Et pourtant, madame Vernier, avec son cynisme de femme perdue, qui ne veut voir partout que trahison et lâcheté, ne doutait pas de l'infortune des deux maris.
Hélène était trop bien la fille de la marquise de Penhoët pour rester fidèle à Georges, qui était certainement un élégant cavalier, — Mariana le reconnaissait toujours, — mais dont la brusquerie et le tempérament autoritaire ne convenaient pas à une langoureuse beauté, comme celle de l'intrigante.
Quant à Carmen, il était certain qu'elle n'avait jamais aimé Firmin.
Mariana savait, comme tout le monde de la famille, que mademoiselle de Kerlor n'avait épousé Saint-Hyrieix que pour conjurer la ruine, qui la menaçait, elle et les siens.
En outre, il y avait Robert d'Alboize.
L'officier avait beau se montrer réservé, ne jamais prononcer une parole compromettante, Mariana n'oubliait pas la façon enthousiaste dont il avait parlé de Carmen, avant le mariage de la jeune fille.
Si Carmen et Robert ne s'étaient pas revus, madame Vernier n'eût attaché aucune importance à des relations qui n'avaient pas dépassé les limites du flirt; mais les jeunes gens s'étaient rencontrés à Stockholm; ils étaient sur ce navire où ils avaient failli périr. Saint-Hyrieix racontait tout cela à qui voulait l'entendre ; soit qu'il parlât de son séjour enchanté en Suède, soit qu'il retraçât les heures de terribles angoisses, il ne laissait aucun détail dans l'ombre.
Mariana, de son œil inquisiteur, avait remarqué souvent que Carmen se montrait bien nerveuse quand son mari parlait de ces taits.
Mariana avait été élevée avec elle, comme si elle était sa sœur; elle la connaissait admirablement, sa petite-cousine; elle savait ce que signifiait un froncement de sourcil, un pli ironique aux lèvres. Souvent, au fond d'une charmille de Kerlor, elles avaient rêvé toutes deux à quoi rêvent les jeunes filles; ou, du moins, Carmen, beaucoup moins contemplative que Mariana, avait dit nettement ce qu'elle préférerait, quand le temps des fiançailles serait arrivé.
Carmen avait des expansions de franchise qui ne laissaient pas subsister l'ombre de la moindre équivoque.
H est vrai que, à cette époque, Carmen et Mariana étaient encore bien jeunes et qu'elles envisageaient l'avenir avec l'adorable niaiserie des innocentes vierges, mais la ténacité de mademoiselle de Kerlor, sans dépasser
celle son frère, rentèlcment borné de Carmen, disait Mariana aimablement, avait toujours été proverbiale, môme dans un pays où Ion est foncièrement têtu.
Il était impossible, sous quelque prétexte que ce fût, que Carmen eût changé aussi radicalement 'de caractère. 11 n'y avait que l'amour susceptible d'opérer une telle métamorphose; or, Carmen n'aimait pas, n'avait pas aimé et n'aimerait jamais Firmin de Saint-Hyrieix.
C'était sur cette base que madame Yernier échafaudait toutes ses petites combinaisons.
C'était décidément de ce côté du Parc-des-Princes qu'elle devait commencer àtattre en brèche ce fameux bonheur conjugal à double évolution.
D'ailleurs, pourquoi haïssait-elle Hélène plus mortellement que Carmen?
N'était-ce pas cette dernière qui l'avait démasquée, au moment où elle allait capter l'amour de Georges? Oui, c'était Carmen qui avait brisé l'existence de Mariana de Sainclair.
L'autre, l'orpheline, l'aventurière, la fille de la chanteuse, ne serait jamais venue si Carmen n'avait pas chassé Mariana du château de Kerlor.
Madame Vernier s'était écriée :
— A quoi bon, d'ailleurs, délimiter les responsabilités?... Je les exècre, je les maudis toutes les deux, ces femmes... Elles m'ont fait autant de mal l'une que l'autre... Elles méritent le môme châtiment.
Dès que Mariana était sortie de son afOigeante médiocrité, grâce à la munificence du banquier Silverstein, elle était venue aussi souvent au Parc-des-Princes que ses obligations galantes le lui avaient permis.
Hélène et Carmen étaient trop absorbées, tout d'abord, pour remarquer la mise de plus en plus élégante de madame Vernier; cependant, un jour que celle-ci avait arboré une toilette extrêmement voyante, pour ne pas dire tapageuse, madame de Saint-Hvrieix lui avait dit :
— Si tu continues, je vais te demander l'adresse de ta couturière. Mariana avait répliqué :
— Mais, c'est la tienne, ma chère.
Et elle avait nommé une grande faiseuse, qui habillait, en effet, toute l'aristocratie parisienne.
Madame Vernier avait ajouté :
— Nous gagnons beaucoup d'argent... Paul est accablé de commandes... Carmen avait complimenté sincèrement sa cousine. Naturellement,
Mariana avait cru voir autant d'épigrammes sous des mots de ure sympathie.
Elle venait à Boulogne à l'heure où elle comptait rencontrer Saint- Hyrieix.
Firmin passait la matinée dans les ministères; l'après-midi, il lui arrivait souvent de laisser Carmen sortir seule, sous le prétexte qu'il avait beaucoup à travailler.
Saint-Hyrieix était de bonne foi ; il s'imaginait qu'il était forcé de compulser les plus arides traités diplomatiques, de relire les manuels de science économique les plus rébarbatifs, les textes les plus hérissés d'interminables et insipides documents.
Il disait :
— Je suis capable d'occuper n'importe quel poste d'ambassadeur, en Europe ou dans le reste du monde; rien de ce qui touche à la diplomatie ne m'est étranger; mais enfin, moi aussi, je serai un jour ministre des affaires étrangères !
Mariana arrivait, s'excusait de troubler l'homme d'Etat et ne tardait pas à engager avec lui une conversation qui franchissait bientôt les bornes du protocole.
Elle flattait les manies de Firmin, lui répétait qu'il parviendrait aux plus hautes dignités, puis, graduellement, av.ec une science infinie des transitions, elle parlait de Carmen.
Elle excellait à rappeler les souvenirs auxquels nous avons fait allusion.
Carmen disait ceci, disait cela; elle prétendait telle chose; elle jurait que jamais elle ne voudrait vivre dans certaines conditions; Firmin souriait d'un air entendu, mais il ne pouvait s'empêcher de froncer les sourcils, quand Mariana, avec sa plus belle impudence, parlait de la disproportion d'âge qui existait entre le mari et la femme.
Tout de suite, elle s'expliquait: les qualités de Saint-Hyrieix suppléaient à cette insouciante jeunesse, que mademoiselle de Kerlor estimait tant autrefois; et puis, Firmin n'était pas de ces époux aveugles qui laissent une jeune et jolie femme exposée aux multiples séductions du monde.
Sa paternelle vigilance, tout en comblant les moindres désirs de Carmen, savait arrêter à temps des velléités d'indépendance, bien admissibles chez une enfant gâtée.
Elle poussait plus loin l'audace, puisque son bénévole auditeur ne l'interrompait pas au milieu de ses insinuations.
— Je vous avoue franchement, disait-elle, queje n'étais pas très rassurée, quand j'ai appris votre mariage.
— Vraiment?
— Surtout, mon bon Firmin, n'allez pas répéter mes libres propos à Carmen... Si je les tiens, c'est parce que je sais heureuse de voir que je m'étais trompée.
— Rassurez-vous, ma chère Mariana, je suis, par profession et par goût, l'homme le plus discret de la terre.
— De plus, continuait madame Vernicr, vous n'exagérez pas la portée de mes petites confidences...
— Nullement.
— Il ne saurait être question de la droiture et de l'honnêteté de ma cousine... Je ne permettrais à personne, pas même à vous, monsieur, de les discuter.
— Soyez tranquille.
— Mais j'appréhendais l'incompatibilité d'humeur ; je redoutais ces mille et un froissements que rendent l'existence à deux si pénible ; je craignais enfin que votre ménage ne ressemblât à la plupart des enfers mondains, aujourd'hui que l'on s'épouse par cupidité ou par dépit.
Firmin souriait toujours, mais il pâlissait légèrement.
Il s'écriait, affectant toujours la même gaieté éminemment spirituelle :
— Vous, au moins, madame, on ne vous accuserait pas de n'avoir consulté que vos intérêts... C'est un pur roman d'amour que le vôtre... Il est vrai que vous avez épousé Praxitèle, Michel-Ange, Puget... Je m'en tiens à cette illustre trinité qui s'incarne en notre jeune ami Paul Verùier.
Elle minaudait perfidement :
— Il faut bien que j'aime mon mari, puisque je ne lui dois rien.
Et, entre ses lèvres pourpres, l'émail de ses dents de jeune tigresse étincelait.
— Suis-je assez ingénue, mon bon Firmin? Faut-il que j'aie pour vous une assez vive amitié pour m'exprimer ainsi à cœur ouvert?... C'est si bon, la franchise Allons ! Je me sauve.
— Déjà!
— Mais oui, un plus longtète-à-tôte serait compromettant.
— Par exemple !
— Et puis, mon mari m'attend.
— Heureuse femme !
— J'aurais voulu embrasser Carmen et Hélène, mais je ne les rencontre pas une fois sur trois... Cependant, tout à l'heure...
— Elles sont allées je ne sais oii, avec Georges.
— Tiens!... Précisément, j'allais vous dire que j'avais entrevu la Victoria dans l'avenue des Champs-Elysées... J'ai fait signe de la main au comte et à la comtesse, mais cela a été en vain.
— Et... et Carmen?
— Je n'ai pas remarqué qu'elle fût avec eux.
— Cependant...
— Oh ! j'étais si loin !
Le soir, M. de Saint-Hyrieix demandait à sa femme si elle n'avait pas quitté Georges et Hélène.
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Elle daigna leudre la maiu à sou époux. (Page G88.)
Un peu surprise de la question, Carmen répondait qu'elle s'était fait conduire chez la marquise de Mandas et qu'elle avait laissé le couple poursuivre ses pérégrinations.
En revenant, Georges et Hélène l'avaient reprise avenue Hoche, à la porte de la duchesse de Belfontaine. Firmin s'était bien gardé d'insister, s'excusant même de sa fantaisiste curiosité.
Une autre fois, Mariana avait dit :
— Vous n'étiez pas à l'Hippique, hier?
— Non... j'avais à compulser des pièces très importantes... H s'agissait du traité intervenu en 1304...
Il s'interrompit.
— Cela ne vous intéresserait pas suffisamment. Mariana poursuivit :
— Carmen y était.
— Oui... oui... un caprice... Elle m'a dit que... Du reste, c'est encore bien vu, l'Hippique...
— Vous allez ce soir à la Comédie française ?
— Peut-être... bien que je ne prise guère que la tragédie.
— Cai'meny sera... Elle me l'a dit.
— Parfaitement... C'est convenu avec Kerlor... On joue une machine où il est question de l'Angleterre... Il se peut que je me dérange.. Je n'en suis pas encore bien sûr, parce que je veux mener ma tâche à bonne fin... Mais Carmen ne serait pas seule...
Enfin, Mariana, profitant un soir de la présence des deux couples au salon, s'était écriée :
— Que devient donc M. d'Alboize !
— Il doit toujours être à Bourges, avait répondu Kerlor.
— Vous n'en avez donc pas de nouvelles non plus? avait interrogé Saint-Hyrieix... C'est pourtant un ami intime de Vernier.
— Il faut croire, avait reparti Mariana, qu'il oublie un peu les Parisiens et les Parisiennes... N'est-ce pas ton avis, Carmen?
Madame de Saint-Hyrieix ne répondit pas.
Entre Georges et Hélène, c'était toujours la même effusion ardente, et pourtant le cœur de madame de Kerlor était en proie aux angoisses les plus vives.
Les gens du Mexique n'avaient versé qu'un acompte insignifiant sur la première échéance.
A la deuxième, ils avaient complètement oublié leurs engagements.
Georges s'était renseigné, il avait appris que ces individus étaient riches et qu'en les poursuivant devant la justice de leur pays, on les obligerait certainement à s'exécuter. Mais il fallait aller au Mexique,
défendre sur place les questions litigieuses, si l'on ne voulait pas que les frais du procès à recommencer n'engloutissent les cinq cent mille francs qui pouvaient être réalisés.
Le différend portait sur une mine de plombagine, que les associés de feu le marquis de Penhoët rendaient à la succession.
Ils avaient offert d'exploiter cette mine ou d'en redevenir propriétaires en payant un demi-million en quatre fois.
Puisqu'ils ne faisaient pas honneur à leur signature, il était évident que les héritiers de M. de Penhoët devaient rentrer en possession pure et simple de la mine.
Hélène était bien jeune quand son père avait parlé de cette affaire, mais certains détails étaient pourtant restés dans son esprit.
Elle se souvenait que le marquis détaillait l'outillage de cette exploitation ; il y avait notamment une très puissante force hydraulique, amenée par le voisinage d'une rivière, qui avait frappé l'imagination de la fillette.
Georges avait reçu dans la matinée les derniers renseignements qu'il attendait avec une fébrile impatience.
Il s'absorba dans une méditation qui dura une demi-heure ; puis son regard resta fixe ; soudain, il se leva, le visage empreint de la plus mâle énergie. *
Il s'écria :
— J'irai là-bas!
C'était résolu ; rien ne le ferait changer d'avis. Il alla embrasser sa femme et son fils.
— Ma chère Hélène, commença-t-il, c'est décidé... Je pars. Madame de Kerlor devint très pâle et la respiration lui manqua.
— Nous partons, rectifia-t-elle.
■ — ^ Non, Hélène... Je pars seul.
— Georges !
— Mon absence sera de courte dunîe.
— Qu'importe !
— Je ne veux pas t'infliger à toi, et à notre fils, des fatigues extraordinaires.
— Mais toi, pourtant...
— Moi, je remplis mon devoir.
— Le mien est de te suivre partout.
— Le tien est de ne pas compromettre la santé de Jean de Iverlor. Elle le regarda haletante, éperdue, comprenant l'inutilité de ses efforts,
mais voulant lutter jusqu'à la fin.
— Reste ! supplia-t-elle.
— Je ne le puis... Il faut que je rende à notre enfant la somme que je me suis laissé voler.
— Ne peux-tu donc regagner cet argent en France?
— Celui dont il s'agit nous est acquis... Il est très bien... Tu me l'as apporté... Il appartient à Jean... Je veux le réaliser.
— Georges, mon ami, tu ne penses pas au chagrin que tu vas me causer.
— Tu as l'âme trop bien trempée, Hélène, pour ne pas t'incliner devant une impérieuse nécessité.
— Georges ! reprit Hélène, ne pouvant encore admettre qu'il s'agît d'une décision irrévocable, tu ne comprends donc pas à quel point je vais souffrir?
— Je le comprends, ma chère femme !
Il la prit dans ses bras et répondit d'une voix altérée :
— Oui, nous serons malheureux tous deux, mais il le faut... J'ai trop tardé déjà... Si je ne m'étais laissé amollir par la crainte de tes larmes, ce voyage serait accompli... A l'heure présente, je reviendrais... J'aurais réussi... Notre enfant aurait recouvré sa fortune... Nous n'aurions plus qu'à chercher les moyens de la faire fructifier.
— Ne plus te voir !
— Je t'en supplie, Hélène ! montre-toi vaillante... Laisse-moi toute la plénitude de mes facultés... Il le faut!
— Que vais-je devenir?
— Fanfan ne te reste-t-il pas?... Lequel de nous deux sera le plus isolé?
— C'est vrai pourtant ! '
— Quand je serai là-bas, perdu dans je ne sais encore quelles sauvages contrées, tu seras ici, toi... Tu auras ton fils pour te consoler... En l'embrassant, tu auras encore une part de moi-même... Je n'aurai rien, moi!
— C'est pour cela que tu ne devrais pas partir...
— Je pars dans deux jours.
— Emmène-nous.
— Non... Tu ne sais pas, pauvre femme, à quels dangers je vous exposerais tous les deux... Le climat du Mexique est meurtrier...
— Tu vas pourtant dans ce pays.
— Ce n'est pas mon premier voyage... Je suis aguerri.
— Auprès de toi, il me semble que je n'aurais rien à redouter.
— Je ne veux pas que l'ombre d'un danger plane sur vous... Tu ne sais donc pas que la fièvre jaune est effroyable et qu'en quelques heures elle enlève les Européens... En admettant que tu considères comme un devoir de braver ces périls, ce serait un crime de ne pas les éviter à Jean de Kerlor.
— Mon Dieu !
— En outre, d'après ce que je suppose, je serai forcé de faire de grands déplacements... Je vous laisserais donc dans une ville étrangère où vous seriez complètement isolés... Kon, il n'y faut pas penser... D'ailleurs, je ne saurais trop le répéter, mon absence ne durera que quelques semaines.
— Oh ! Georges ! Je suis désespérée !
— Il faut pourtant que tu reprennes tout ton courage... Tu ne veux pas que je m'éloigne la mort dans l'âme... Non seulement, je compte que tu vas retrouver toute ton intrépidité, mais il faut que tu m'approuves, que tu me réconfortes, que tu me dises de ces mots dont le souvenir me reviendra, sfu milieu des épreuves, si je dois en subir.
— Georges !
Haletante, la jeune femme regardait son mari, comme si elle avait le pressentiment que tout leur bonheur allait s'écrouler, à la suite de cet éloignement.
Elle ne pouvait exprimer ce qu'elle ressentait, car elle essayait de lutter contre ses appréhensions, mais, au plus profond d'elle-même, un immense déchirement se produisait.
Elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot ; sa main crispée étreignit son front ; mais elle ne voulut pas que ses larmes coulassent.
— Ma chère Hélène! s'écria Georges, d'une voix ardente, je savais que j'étais tout pour toi, et pourtant ton amour est plus grand encore que je ne me l'étais imaginé... Jloi aussi, je t'adore cent fois plus... Quand je serai revenu, nous serons unis d'une façon indissoluble... Nous ne nous séparerons plus jamais... jamais.
Cette fois, Hélène était vaincue. Elle eut encore une sensation d'écroulement en constatant qu'elle n'avait plus la force de lutter. Il reprit, d'une voix persuasive :
— Fanfan te reste... De plus, Carmen et son mari ne seront-ils pas là?
— Oui, murmura-t-elle, il n'y aura que toi d'exilé 1
— Maintenant, poursuivit Kerlor, il est possible que Saint-Hyrieix soit forcé de partir... Bien que sa mission tarde bien... Ce n'est peut-être pas très charitable pour lui le souhait que je vais exprimer, mais tant pis... Je souhaite qu'il ne soit nommé ambassaJeur qu'à mon retour... Ne va pas lui dire cela, au moins, à ce bon Firmin.
— S'il quittait la France, répondit Hélène, j'irais l'attendre au château de Kerlor.
Georges soupira.
— Ah ! je voudrais bien que ma mère fût encore à Paris... Tu pourrais compter sur une tendresse de plus... Mais, la chère femme se porte mieux eu Bretagne... D'autre part, elle croirait que tu ferais un grand sacrifice
en allant, avec ton fils, t'installer auprès d'elle... Reste à Paris... C'est de tous points préférable...
— Je t'obéirai, mon ami.
Carmen et Saint-Hyrieix furent douloureusement surpris quand Georges leur annonça son très prochain départ.
Saint-Hyrieix voulut présenter quelques objections ; elles ne pouvaient obtenir aucun succès.
— C'est bizarre, dit Firmin en se résignant, je n'aurais jamais cru que ce serait vous qui vous expatrieriez le premier.
— Je vous confie Hélène, je vous confie mon enfant, répondit Kerlor.
— Vous pouvez partir tranquille, mon cher Georges, je me montrerai à la hauteur de la tâche... J'ai épousé votre sœur... Vous m'avez sauvé la vie... Je suis de ceux qui n'oublient jamais.
L'heure des adieux était arrivée. Hélène avait fait appel à tout son courage pour ne pas défaillir.
La pauvre femme, le cœur brisé, se souvenait du jour où son père, le marquis de Penhoët, avait quitté la Bretagne pour la dernière fois.
Lui aussi, il assurait à sa compagne qu'il reviendrait bientôt. Il partait plein de confiance, ne doutant pas de sa réussite. H avait embrassé la marquise avec l'ardente effusion que Georges venait de montrer.
Il avait pressé longuement sa fille sur son cœur comme Georges le faisait poui- Fanfan.
Le Mexique qui avait enlevé à Hélène son père lui rendrait-il son mari?
Dans son âme désemparée, la jeune mère éprouvait de cruelles tortures, d'autant plus affolantes qu'elle était forcée de les dissimuler, car Georges avait eu raison de le lui dire : il ne fallait pas qu'elle cherchât à le décourager.
C'était pour elle, c'était pour Jean qu'il partait. La comtesse de Kerlor devait subir sa destinée et répondre à la force de caractère de son mari par la plus courageuse fermeté.
Une scène déchirante eût été indigne d'eux.
Georges étreignit une dernière fois sa femme et son enfant et partit.