L HOTEL DE LA RUE DE CHAZELLES
Madame Paul Vernicr venait de sortir de son bain; sa femme de chambre l'avait enveloppée d'un peignoir spongieux, qui dessinait admiiablemeat
les contours de ce corps si bien modelé, que le sculpteur n'avait pas voulu d'autre modèle pour la Bacchante exposée avec succès au Salon, puisqu'elle avait obtenu une médaille.
Mariana, avec sa grâce toute languissante, s'était assise sur un sopha ; avant de procédera sa toilette, elle éprouvait le besoin de se recueillir.
Annie, la camériste anglaise, attendait le bon plaisir de sa maîtresse.
Paul Yernier entra.
La camériste sortit discrètement.
— Ah ! c'est vous, s'écria Mariana, avec un petit geste de lassitude. Elle daigna tendre la main à son époux.
— Je ne suis pas trop indiscret? demanda Paul avec son bon sourire.
— Pas trop, répondit-elle.
— Je t'ai à peine vue ce matin... Tu dormais quand je me suis levé, et je n'ai pas voulu troubler ton sommeil.
— Vous avez quelque chose à me dire?
— Oui, ma chère Mariana.
Paul hésita un peu ; puis enfin, il parut prendre courageusement son parti et s'écria :
— Ma chère amie, vous allez encore m'accuser de pusillanimité, mais il faut que je vous avoue mes inquiétudes.
— Avouez, mon ami.
— Nous dépensons beaucoup d'argent.
Elle le regarda avec son expression hautaine, qui exerçait toujours sur lui une influence irrésistible et repartit :
— Est-ce que nous n'en gagnons pas beaucoup?
— C'est vrai... Mais je suis toujours un peu effrayé. Mariana haussa ses jolies épaules.
— Depuis que nous avons quitté le quartier de l'Observatoire pour habiter ce coquet hôtel de la rue de Chazelles, je me sens toujours uu peu sous le coup du vertige.
— La prospérité vous effraie.
— Je le reconnais.
— Eh bien, moi, mon ami, c'était la médiocrité qui me produisait cet effet dissolvant.
— Aussi, je suis heureux, ma chère lemme, de te voir entourée de tout ce bien-être...
— Que désirez-vous de plus ?
— Mais, malgré moi, je crains que nous n'allions trop vite.
— Enfin, parlez, qu'est-ce qui vous piéoccupo?
— C'est le terme dans quelques jours.
— Je l'ai mis de coté.
— Vraiment?
Son étonnement devint un véritable ahurissement. (Page 694.)
— Fouillez dans ma table, à droite...
— Tu m'autorises...
— Une femme n'a pas de secrets pour son mari.
Il ouvrit le tiroir et vit une liasse de billets de banque épingles.
— Comptez, lit Mariana, il y a quinze cents francs. La figure de Paul s'épanouit.
— Je croyais vous avoir dit, reprit-elle avec une petite moue de compassion, que je me chargerais désormais de tous les détails du ménage...
690 LES DEUX GOSSKS.
11 a bien i'allu que je prisse cette détermination, puisque mon mari, en sa qualité de grand artiste, descend difficilement de son nuape... Je reconnais franchement que j'ai éprouvé tout d'abord certaines répugnances à exercer ce métier de petite bourgeoise, pour lequel ma naissance et mon éducation ne m'avaient pas faite... Puis, j'ai trouvé cela amusant, et je me suis posé celte question : Si mon mari n'arrive que très péniblement à tenir ses engagements vis-à-vis de moi, ne puis-je, moi, qui n'ai rien promis, lui faire atteindre le but qu'il a rêvé?... Les femmes sont plus expéditives que les hommes, mon cher.
— C'est vrai.
— Avant tout, il fallait quitter notre Thébaïde de la rue Cassini... On ne vivait pas dans ce trou... Je me demande encore comment vous pouviez y travailler.
— Je t'assure que je m'y trouvais fort bien...
— Ce qui prouve une fois de plus votre égoïsme.
— Oh !... Moi qui ne pense qu'à toi... Moi qui n'ai d'autrp volonté que la tienne... Moi qui ne travaille que pour toi !
— Egoïsme tout relatif, mon cher... Faites-moi donc l'amitié de me comprendre et de ne pas m'attribuer des intentions que je n"ai jamais eues. . .
— Nous étions très bien là-bas... Nous nous adorions...
— Une chaumière et soncanir!
— Évidemment, mon devoir était de ne pas m'endormir dans cette douce quiétude.
— Vous le reconnaissez.
— Mais, je me demandais souvent si nous ne regretterions pas plus tard ce nid charmant.
— Et moi, monsieur, javais d'autres ambitions un peu plus en rapport avec voire talent, avec les traditions de ma famille.
— Je m'incline.
— l^a maison rustique de Kernéis, bien que nous y ayons passé de doux moments, ne constituait pas mon idéal en matière de propriété.
— Mon oncle le recteur a été si heureux de nous l'offrir !
— Ce bon abbé Victorien ! Il croyait évidemment vous donner un château... Celui des Sainclair était un peu plus vaste.
— Je n'en doute pas.
— Il était plus grand i{ue celui de Kerlor.
— Il devait être magnifique.
— Rien ne prouve que nous ne le reconstruirons pas.
Paul Yernier eut de grands yeux élonnés.
— Mais certainement, appuya sa femme, mon idée n'est pas aussi déraisonnable que vous vous l'imaginez.
— Un château !
— Et pourquoi pas?
— Je m'y résignerais, fit-il avec une plaisante humilité', pourvu toutefois qu'il ne soit pas en Espagne.
Elle eut un haussement d'épaules.
— Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas admettre que nous sommes sur la route de la fortune?
— Au contraire, je le veux bien.
— Vous ne comptez donc pas ?
— Je suis incapable de faire une addition.
— Ah ! parbleu ! reprit-elle avec une nuance de dédain, ce ne sont pas uniquement vos œuvres qui nous ont; enrichis.
— Ce sont les combinaisons de Silverslein.
Elle le regarda dans les yeux; mais le brave garçon, en prononçant ces mots, n'y mettait aucune intention malicieuse.
— Parfaitement, répondit-elle.., Cet homme est extraordinaire.
— Il a le génie de la spéculation... Tiens ! c'est une idée, ajouta-t-il gaîment. .. Ne trouvez-vous pas qu'il y a là un sujet de statue... On n'a pas encore sculpté ce génie-là.
— Notez, poursuivit Mariana, que j'ai toujours agi avec la plus grande discrétion, quand il s'est agi de ces affaires où M. Silverstein a voulu nous réserver notre part.
— Je le sais bien.
— Si j'avais voulu l'importuner, nos bénéfices eussent été dix fois plus grands.
— Ils sont déjà fort coquets.
— C'est prodigieux, vous dis-je.
— Chacun a ses outils, murmura Paul Vernier avec un peu de mélancolie... Tout le monde ne peut pas manier l'ébauchoir.
— Et comme il est délicat, cet homme ! renchérit Mariana. Jamais la moindre allusion à ses bienfaits...
— Mon maître, Anlonin Gervais, a été bien inspiré en m'adressant à lui... Maintenant, il faut aussi le reconnaître, ma chère Mariana, Silverslein nous a piis en amitié.
— 11 est certain qu'il ne s'occuperait pas ainsi du premier venu.
— Sa femme est pour vous une véritable amie.
— Nous dînons chez eux ce soir.
Paul Vernier ne put dissimuler une légère contrariété.
— Encore !
— Comment, encore! Vous avez souvent des mots singulièrement déplacés, mon cher iimi.
— C'est que je suis un peu gêné... On ne voit que nous au Parc Monceau.
— Je vous conseille de vous en plaindre.
— A Dieu ne plaise 1
— Silverstein passe sa vie à nous être agréabJe... Si vous incriminiez sa générosité de grand seigneur, vous donneriez une piètre idée de votre caractère.
Mariana sonna sa femme de chambre.
— Vous me permettez de m'habiller? dit-elle à son mari.
— Je retourne à l'atelier.
— Vous êtes rassuré ?
— Tout à fait...
— Notre terme sera payé.
Il répliqua avec entrain :
— Ce souci ne me préoccupera plus quand nous aurons le castel
— Il faut pour cela redoubler d'efforts.
— En effet !
— Ne croyez pas, mon cher, qu'il faille des sommes énormes.
— Cependant...
— Je reconnais que le prix du terrain n'est plus ce qu'il était autrefois.
— Mais, comme je me chargerai de la sculpture.
Mariana eut un mouvement d'humeur cn-entendant son mari s'exprimer sur un ton qu'elle qualifiait d'ironique.
Elle eut un geste nerveux en ajustant son collier, si nerveux même que le fil de soie se rompit et que les perles s'éparpillèrent sur le tapis.
Mariana jeta un cri et lança un regard furieux à Paul, qu'elle rendait responsable de cet accident.
Il voulut se baisser pour ramasser les perles; mais, plus prompte que son mari, Madame Vernier, accroupie, en avait déjà retrouvé quatre.
Elle mettait une si grande précipitation, un tel acharnement à cette recherche, elle se lamentait si plaintivement, que Paul s'écria :
— Laisse donc !... Il ne s'agit pas de joyaux rares...
Mariana continuait anxieusement à ramasser les petites boules nacrées. Elle en cherchait deux encore qui avaient dû rouler sous un meuble.
— Voyons! voyons! fit Paul, im collier de cent dix francs. Elle ne l'écoutait pas, allongeant la main fébrilement.
— Une de plus, une de moins... dit encore le sculpteur, ce n'est pas une affaire... Ta femme de chambre les retrouvera... S'il en manque, tu retourneras chez le fabricant... Ses prétentions ne sont pas exagérées, car il n'a pas besoin d'explorer les côtes de Ceylan... Je ne comprends pas que tu sois émue à ce point.
Il voulut encore l'aider: elle le repoussa, comme si elle craignait qu'il ne lui dérobât quelques-unes de ces précieuses noisettes.
Kos lecteurs comprennent bien qu'il ne s'agissait pas du collier en simili, que Mariana avait . acheté, après une assez vive discussion avec son mari.
Paul la dissuadait de se parer de ces verroteries et il lui promettait de lui faire cadeau plus tard de bijoux qui n'auraient rien de commun avec la pacotille.
Ce collier, Mariana l'avait fait disparaître depuis longtemps ; celui qu'elle portait lui avait été offert par Silverstein.
Il coûtait une soixantaine de mille francs.
On comprend le saisissement de la femme du sculpteur en voyant s'égrener ces perles vraies.
Enfin, Mariana respira; le collier était reconstitué.
— Je le pensais bien, dit Paul, pour ce prix-là, cela ne pouvait pas être solide... Tu as eu bien tort de te mettre dans tous tes états.
Elle répondit avec son aplomb impudent:
— J'y tiens beaucoup... N'est-ce pas vous qui me l'avez donné?
— Je proteste!... C'est toi qui en as fait l'acquisition... Il est vrai que j'ai mis à ta disposition mes modestes économies... Je suis honteux de n'avoir pas encore pu remplacer ces fausses perles.
Mariana les enfilait avec précaution, ne semblant pas entendre ce que Paul lui disait.
La descendante de la mulâtresse Aurore était littéralement fascinée.
Ses yeux jetaient des feux comme les diamants que Silverstein lui avait promis. •
Hélène et Carmen, si orgueilleuses de leurs parures, ne pourraient plus rivaliser avec leur petite-cousine.
Paul Vernier s'épongea le front; l'incident du collier lui avait donné chrud.
— Nous en sommes quittes pour la peur, dit-il... Comment peux-tu attacher tant d'importance à ces brimborions ?... J'entends que, à l'avenir, ces alarmes ne se renouvellent pas... Je vais t'offrir un collier en vrai... J'espère qu'il sera plus solidement attaché.
Mariana avait ajusté le joyau ; elle se regardait dans sa psyché, trouvant que ces perles s'harmonisaient admirablement avec son teint ambré.
— - Oui, continua Paul, je vais demander à Silverstein l'adresse de son bijoutier... Puisque nous gagnons tant d'argent, je veux me montrer magnifique.
Mariana eut un imperceptible tressaillement ; comme tout à l'heure, elle regarda son mari, qui calculait mentalement l'importance de ses gains futurs.
— Seulement, reprit Paul, je suis un garçon méthodique. Par ordre de
date, je t'ai promis une montre garnie de brillants; ce sera ma première offrande.
— Trop tard, répliqua madame Yernier, de sa voix sifllante... Ouvrez mon secrétaire.
L'artiste obéit avec la plus vive stupéfaction.
Son étonnement devint un véritable ahurissement, quand il vit une chaîne et une montre sur la tablette du meuble. Le chiffre de Mariana était gravé sur le boîtier.
— Je rêve, balbutia l'artiste.
— Vous comprenez bien, mon cher ami, s*écria-t-elle, que je me suis mis en tête de vous obliger à tenir vos promesses.
— Mais je ne demande qu'à...
— De celte façon, je n'ai aucun reproche à vous faire... et naturellement vous devez ôtre satisfait.
— C'est égal, j'aurais mieux aimé...
— De quoi vous plaindriez-vous!... Il ne s'agit plus d'imitation cette fois... Vous pouvez voir le contrôle de la Monnaie.
— C'est prodigieux!... 11 faut tout de même que tu aies fait énormément d'économies.
— Mon Dieu, vous savez, en pareille matière, il n"y a que le premier pas qui coûte.
— Il faut croire...
— Comme je vous l'apprenais tout à l'heure, je suis devenue une excellente ménagère... J'ai la conviction que je ferai mieux encore.
— Je ne m'étonne plus que tu entrevoies la possibilité de réédifier le c;istel des Sainclair.
— Cependant, monsieur, je ne veux pas que vous conserviez d'arrièrepensées... Si je suis en possession de cette montre et de celte chaîne, ce n'est que grâce au hasard.
— Comment?
— C'est une occasion.
— Ah!... oui... une occasion! répéta Paul, qui ne s'expliquait pas du tout les faits, mais qui, vaguement déjà, s'habituait à ces mots magiques dont les femmes se servent si bien pour tout justifier.
Ah! c'est une occasion, fit-il pour la troisième fois. Parfaitement... Oui... Oui... Aussi je me disais : Il n'est pas possible que... Quand on n'est pas au courant, n'est-ce pas?on s'imagine... Eh bien ! je le félicite, tu as eu raison d'en profiter...
— C est de l'argent bien placé, repartit ^lariana, employant une locution favorite de Silverstoin.
• — Mais alors, lit Paul un j)eu inquiet, si tu le charges de réaliser
aussi vite les désirs que je forme pour loi, je n'aurai plus la joie de les combler.
— C'est-à-dire que cela vous obligera à faire des frais d'imaginatiou... Yous n'en n'êtes pas totalement dépourvu...
La lemme de chambre était entrée ; madame Vernier eut une petite mine signifiant que sou mari pouvait se retirer.
Le pauvre Paul, de plus en plus ébahi, avait encore bien des choses à demander à sa femme; mais rien ne se précisait dans son esprit désorienté.
Ce fut elle pourtant qui le rappela, au moment oii il allait franchir le seuil du gynécée.
Croyant à un revirement amical de la part de sa femme et se reprochant déjà de s'être affecté du ton un peu ironique et très protecteur de Mariana, Paul se retourna avec empressement, et revint, le sourire aux lèvres, auprès de la séduisante créature, qu'il n'avait jamais trouvée plus belle.
— Vous ne m'en voulez pas, s'écria-t-elle, d'avoir fait doucement violence à votre nature légèrement paresseuse... Désormais, il faudra aller plus vite en besogne, si vous tenez à ce que je n'attende pas indéiiniment la réalisation de vos promesses.
Il sourit, et, bien que Mariana cherchât coquettement à se défendre, il l'embrassa sur la nuque.
— Eh bien ! fit-il, ne la tutoyant plus, pour se moquer gentiment d'elle, trouvez-vous qu'il faille gagner beaucoup d'argent à Paris ?
— C'est vrai, reconnut-elle.
— Et me reprochez-vous encore de ne pas vous avoir prévenue, à un moment où je me refusais à vous effrayer?
Elle garda le silence.
— Je savais bien, moi. continua-t-il, que nous y arriverions, à force de travail.
— Ne vous ai-je pa^ secondé ? s'écria-t-elle, redevenant subitement agressive.
11 n'eut pas le temps de répondre.
— JN'est-ce pas grâce au mariage que vous avez fait que tous les amis de ma famille vous ont tendu la main?... Ne vous ai-je pas ouvert les portes de la société mondaine?.. N'est-ce pas en stimulant votre apathie que je vous ai rendu le goût du travail ?
Mariana s'animait de plus en plus, Paul l'interrompit à son tour.
— Que tu es belle ainsi, s'écria-t-il, sous un coup de fascination d'artiste qui entrevoit quelçue chose de réellement original.
Elle poursuivit :
— (juest-ce que vous étiez quand je vous ai rencontré?.. Un bohème, mon cher, ni plus ni moins... Il a fallu que je retisse complètement votre éducation... La tâche a été assez rude... Cependant, je ne doutais pas de la réussite de mes efforls... Mais, voyons ! croyez-vous que tout le monde les aurait tentés?
— Tu es adorable! fit-il, ne voyant toujours que la beauté troublante de Mariana, si singulièrement expressive en ce moment.
Par un revirement bien féminin, elle s'adoucit subitement.
— Vous trouvez? fit-elle avec son sourire ensorcelant.
Annie entrait, Mariana retint son époux qui voulait se montrer trop expansif.
Paul répliqua d'une voix contenue :
— Oui, c'est toi qui m'as fait ce que je suis... Je n'ai jamais cherché à méconnaître ton influence... Gest grâce à toi que j'ai déjà de la ré[iutafion et que j'obtiendrai les plus grands succès... C'est ton charme indicible que je subis sans cesse, depuis que tu m'as adressé ton premier sourire... Es-tu contente ? M'accuseras-tu encore de ne pas te rendre justice?
— C'est bien 1 Je vous pardonne, dit-elle avec une sorte de lassitude. Elle lui tendit la main.
— Ali ! fit Mariana, comme si Paul lui avait fait oublier quelque chose, vous savez que nous avons une voiture.
— Un carrosse ! fit-il, littéralement stupéfié.
— Oui, répliqua- t-elle avec une intonation condescendante, j'ai jugé que cela nous était indispensable.
— Vraiment ?
— J'ai calculé que c'était plus économique.
— Alors...
— Bien entendu, c'est en location.
— Location iait le larron, murmura Paul, qui ne savait quoi répondre et qui s'en tirait par un à peu près.
L'occasion, location, ces mots lui bourdonnaient dans la tète.
— Ce soir, quand nous irons chez M. Silversteio, nous n'aurons pas besoin d'appeler un cocher, le nôtre nous attendra devant la porte.
— Ah ça ! mais tu es une fée ! Où as-tu pris ta baguette ?
— De sorte que personne ne nous humiliera plus, poursuivit l'orgueilleuse et vindicative Mariana, on ne nous offrira plus de nous reconduire.
— Allons! s'écria Paulen souriant, je suis décidément un mortel fortuné.
— Dans quelque temps, prononça Mariana, nous aurons réellement notre équipage... Mais il ne faut pas aller trop vile...
— Combien par mois? demanda Vernier.
Elle haussa les épaules.
— Le prix ordinaire, mon cher... Ne vous occupez donc pas de ces
Allons, reprends ta place, là, eu fac de moi. (Page 704.)
détails... Ils ne regardent que votre pauvre femme, puisque vous lui avez donné carte blanche... Allons, retournez à l'atelier, mon cher ami, les chefs-d'œuvre vous réclament.
Paul Vernier obéit à l'injonction. Il alla se remettre joyeusement au
travail.
Il se sentait plein d'aspirations nouvelles et son beau talent ne demandait qu'à s'affirmer de plus en plus.
— Quel grand magicien est l'amour! s'écria-t-il, radieux; j'ai pour femme une délicieuse enchanteresse.
l'illusion de la fortune.
Quand Mariana et Paul arrivèrent chez Silverstein, celui-ci n'était pas encore rentré chez lui.
Madame Vernier fronça le sourcil. Le banquier était généralement très exact. Elle abusait même de cette qualité de son amant pour le laisser un peu se morfondre, quand il l'attendait dans le pavillon de la rue d'Astorg.
Mariana avait la véritable vocation des courtisanes; c'était déjà avec une science consommée qu'elle faisait accepter ses exigences.
Silverstein ayant débuté par le collier de perles de 60 000 francs ne pouvait que continuer dans ces fastueuses proportions.
Il s'exécutait galamment, mais il présentait souvent quelques objections, dans l'intérêt de la chère enfant, ajoutait-il, d'un ton tout paternel et avec un fin sourire sur ses lèvres épaisses, autant que sensuelles.
Il paraissait très épris de Mariana, et c'était bien sincèrement qu'il Ini avait juré qu'aucun sacrifice d'argent ne lui coûterait, à la condition que la jolie fille ne se montrât jamais ingrate.
Ils étaient mariés, chacun de son côté, et cela leur imposait de constantes précautions ; mais le doux mystère n'en pouvait pas muins rester impénétrable.
En effet, grâce aux circonstances habilement exploitées, l'amant et la maîtresse avaient le privilège de se voir librement à l'hôtel princier du parc Monceau.
Il avait été convenu que la moindre imprudence serait évitée, tant que l'on serait sous le toit conjugal ; cela n'empêchait pas Silverstein et Mariana de jouir de cette sécurité préventive que tant d'amants recherchent en vain.
Paul travaillait pour le banquier; celui-ci jouait ostensiblement un rôle de mécène ; il n'y avait rien de surprenant à ce que Silverstein reçût souvent chez lui le jeune artiste dont il avait commencé la fortune.
Madame Silverstein, que son mari tenait pour une quantité négligeable, ne se plaignait jamais d'être négligée par lui ; mais elle avait été heureuse de voir que, grâce à la présence du couple Vernier chez elle, son mari la délaissait moins.
Linlimité était vite venue; on dînait ensemble, on sortait en voiture, onaHait au théâtre. Il avait été convenu que, l'été suivant, on irait à la mer tous les quali'e.
Madame Silverstein, qui supportait placidement l'isolement, préférait
pourtant ce l'etour à la vie parisienne, sans chercher les causes de ce revirement ; tout effort d'imagination lui semblait pénible ; elle ne voulait rien voir, elle ne voulait rien entendre qui alle'ràt sa parfaite sérénité de Gretchen, à l'âge oîi l'on a cessé de cueillir les poétiques vergiss mein nicht.
D'ailleurs, au temps où sa beauté blonde rayonnait dans l'éclat de ses printemps épanouis, elle aurait pu s'appeler Charlotte, aucun Werther ne se serait tué pour elle.
Il faut ajouter que madame Silverstein, dont l'extraction était aussi modeste que celle de son mari, n'était pas fâchée de pouvoir opposer à ses amies au nom plébéien, celui de madame Paul Vernier, née de Sainclair.
11 avait été convenu entre Mariana et Silverstein qu'il se chargerait habilement de faire accepter à Paul les largesses dont il voulait combler la jeune femme.
Il y avait consenti, jugeant du premier coup d'œil le sculpteur, dont la robuste bonne foi égalait l'honnêteté.
Jamais ce garçon-là ne serait un mari complaisant ; mais il montrait une telle candeur qu'il tiendrait pour vraies les histoires les plus invraisemblables. Or, celles que lui raconterait Silverstein ne rentreraient pas du tout dans cette catégorie.
Paul Vernier travaillait pour le banquier; après avoir décoré l'hôtel du parc Monceau suivant les conventions premières, il restait à exécuter autant de commandes que le Mécène le demanderait, largement payées.
En outre, Silverstein, voulant donner plus de prix à sa générosité, avait persuadé à Paul qu'il lui trouverait un placement rémunérateur de ses économies.
Bientôt, il fit davantage ; toujours avec le désintéressement des grands manieurs d'argent, il voulut intéresser le sculpteur à certaines opérations dont le résultat ne pouvait être escompté sûrement que par de rares initiés.
Paul s'était récrié, ne voulant pas d'abord dans sa probité native courir des chances de gains aléatoires, puisqu'il était incapable de supporter des perles.
Le financier avait expliqué avec un gros rire :
— Vous n'y entendez rien.
— Je l'avoue.
— Je suis bien sûr que madame Vernier comprendrait.
Mariana, sans trop heurler les scrupules de son mari, avait essayé de lui démontrer que les offres très honorables de Silverstein ne pouvaient être déclinées (jue par des naïfs.
En ail mettant que k's opérations dont il avait parlé pussent se terminer par une déce[ilion, ce que la jeune femme commençait par déclarer im-
possible, il n'y avait qu'à s'engager dans la mesure de ses moyens, à limiter sa parlicipalion.
Paul, malgré son aveugle confiance en sa femme, n'avait pas paru convaincu du tout;, mais elle était revenue à la charge; de guerre lasse, il avait cédé, à la condition cependant qu'il ne s'occuperait en rien de la marche de la combinaison.
Quelques semaines après le consentement de Paul, Silverstein lui disait négligemment :
— Vous gagnez six mille... Prenez-les... Dans quelque temps, si le cœur vous en dit, nous recommencerons dans des proportions un peu plus éleve'es.
— Cela regarde uniquement ma femme, avait répliqué Paul. ■ — Je puis m'entendre avec elle?
— Certainement.
Les deux hommes s'étaient serré la main. Cependant, Silverstein s'était écrié :
— Je tiens à vous remettre ce petit bénéfice à vous, personnellement ; pour les opérations ultérieures, on se passera de vous, mon cher.
Et Paul avait signé un reçu, sans autre forme de procès. De temps en temps, au milieu d'une conversation quelconque, Mariana prenait un journal, regardait le tableau de bourse et prononçait:
— Les Tramways Catalans montent toujours... C'est encore une bonne affaire que Silverstein nous a conseillée.
Insensiblement, Paul Vernier avait vu la médiocrité du ménage faire place au confortable.
Le mobilier avait été changé. L'artiste s'était rencontré av-ec un tapissier qui venait pour causer avec lui ; Mariana s'était empressée d'intervenir et de s'entendre avec ce commerçant.
Paul ne demandait aucune explication, convaincu que sa femme se rendait compte de leurs ressources.
Cependant un jour elle lui dit:
— Il faut quitter cette maison.
11 eut tout de suite un geste de protestation : mais elle s'exprima avec une hauteur courroucée qui le contrista. Elle lui démontra, chiffres à l'appui, qu'ils devaient changer leur existence. Elle termina en le menaçant de ne plus s'occuper de rien, si elle devait se heurter à des résistances aussi imprévues que déraisonnables.
On avait donné congé et on s'était installé rue de Chazelles.
Quand Paul Vernier se vit dans cette nouvelle demeure, il n'eut pas l'intuition de la vérité, il ne pouvait l'avoir, mais il fut très étonné de se sentir envahi par d'instinctifs pressentiments.
Si peu au courant qu'il fût de la valeur des objels luxueux qui l'entouraient, il jugeait bien que cela représentait une petite fortune.
Mariana, avec les meilleures intentions du monde, était peut-être victime d'une sorte de fascination, bien qu'elle affirmât avoir tout calculé.
Paul avait remarqué que sa femme était soucieuse par moments. Il ne savait pas que Mariana, lorsque son visage s'altéi'ait, ne pensait qu'à sa vengeance contre Hélène et Carmen, vengeance qu'elle poursuivait avec d'autant plus d'opiniâtreté et de haine que les événements ne s'y prêtaient pas encore.
Le sculpteur n'était plus aussi rassuré; sa belle insouciance des premiers temps disparaissait ; toutefois, il n'osait pas entamer ce chapitre avec sa femme.
Ce n'était qu'à l'approche du terme qu'il s'était décidé à parler ; nous savons comment Mariana avait répliqué.
Paul s'était bien juré que ce serait la dernière fois qu'il aurait le ridicule d'entrer dans ces puérils détails, puisque sa chère femme poussait l'abnégation jusqu'à s'en charger.
Paul avait encore montré quelques velléités de résistance quand les fréquentations avec Silverstein menaçaient de devenir trop assidues.
— En somme, disait-il, je lui suis très reconnaissant de tout ce qu'il a fait pour moi, mais je suis un peu embarrassé chez lui, quand il ne s'agit pas de causer de sculpture.
— Naturellement, fit Mariana, avec sa plus belle impertinence, vous vous imaginez que votre art emplit le monde et qu'il n'est pas d'autres sujets de conversation entre gens bien élevés.
Silverstein, mis au courant de ces inoffensives protestations, s'était évertué à les rendre sans objet.
Il avait choisi le mode sentimental pour agir sur l'esprit de Paul.
— Mon cher ami, si vous saviez comme madame Silverstein est heureuse quand madame V^ernier veut bien venir la voir, vous autoriseriez plus souvent votre femme à nous rendre visite... Mon épouse ne prodigue pas ses amitiés, et je l'en félicite, tout en me reprochant parfois de ne pas lui donner les distractions dont elle a besoin... Considérez donc notre maison comme la vôtre et ne me faites pas la peine d'effleurer la différence de nos conditions... Vous savez bien que, au fond, j'ai le plus parfait mépris de l'argent, quand il n'est pas destiné à soutenir une grande idée ou à permettre à des gens de talent de se produire.
Comme toujours Vernier céda.
Madame Silversteinaccueillit Paul et Mariana avec son affabilité ordinaire. Elle excusa son mari, qui avait dû être retenu rue Laffitte plus longuement qu'il ne le pensait.
La femme du banquier n'eut pas à se mettre en frais d'éloquence, la voilure enli-ant dans la cour; Silverstein arriva bientôt tout essoufflé et s'épongeant le front dénudé.
Il tendit les mains à Paul et à Mariana,
— J'ai cru que je n'en sortirais jamais, commença-t-il de sa voix rauque... Je vous demande bien pardon... Ah! ce n'est pas toujours drôle, la haute banque... Vernier, mon cher ami, j'envie voire sort.
— Changeons! fit plaisamment l'artiste.
— Vous en seriez le mauvais marchand, repartit le banquier, car vous êtes l'homme le plus heureux de la terre.
Il ajouta avec son sans façon de boursier:
— Vous êtes jeune, vous êtes adoré, que demandez-vous de plus? Il changea de ton :
— Nous allons aux Variétés.
Madame Silverstein battit des mains avec joie ; cette blonde, autrefois éthérée, avait toujours eu de la prédilection pour les pièces comiques. Mariana s'écria :
— Mai? je ne suis pas habillée... Ai-je le temps de retourner chez moi?...
— Non! par exemple, répliqua vivement Silverstein. Vous êtes fort bien ainsi... J'en appelle à votre mari.
Paul acquiesça énergiquement; madame Silverstein déclara également que Mariana portait une toilette très convenable.
Elle-même se mettrait simplement, les Variétés n'étant pas nn théâtre où l'on a riiabitude de se gêner.
— Ne pouviez-vous nous prévenir plus tôt? reprit Mariana d'un doux ton de reproche.
— J'aime à surprendre mon monde! repartit le banquier, de son ton le plus enjoué.
On se mit à table. Silverstein avait retrouvé la gravité du Crésus qui paraît accablé sous le poids de ses millions.
Bien qu'il causât agréablement, il s'interrompait parfois au cours d'une conversation et reprenait l'impassibilité orientale qui seyait à sa ligure basanée.
Mariana l'observait du coin de l'œil, légèrement inquiète, comme une femme très forte qui a devant elle un homme avec lequel il faut compter.
Il vit que sa maîtresse l'observait et il s'cfl'orça de retrouver son entrain, engageant avec Paul une discussion jirlistique. Madame Silverstein se leva de table la première et alla s'habiller proniptemenl.
Paul voulut voir comment les ouvriers avaient exécuté un travail assez délicat, indiqué par lui, pour le soubassement de la fontaine, dont la sculpture élait achevée.
Il s'excusa de son scrupule d'artiste et demanda la permission de s'absenter pendant quelques minutes ; il l'obtint facilement.
Silverstein et Mariana restèrent seuls.
Les lourdes paupières du banquier cessèrent de voiler ses yeux ; il releva la tète et regarda la jeune femme bien en face.
— Vous connaissez Pontbriant? demanda-t-il.
Elle soutint le regard et répondit avec une dédaigneuse hauteur :
— Oui, je le connais... N'est-ce pas un homme très répandu?
— Il me parlait de vous tout à l'heure.
— C'était son droit.
— C'est même avec lui que je me suis attardé.
— Alors, la rue Laffitte?...
— Etait un prétexte pour motiver mon retard.
— Il faut croire que Pontbriant vous disait des choses fort intéressantes.
— Il vous trouve jolie.
— C'est tout?
— Il m'a posé quelques questions qui m'ont étonné.
— Et vous lui avez répondu ?
— Comme je devais le faire.
Mariana reprit d'un ton persifleur :
— Vous lui avez dit que la vertu de madame Vernier était inattaquable.
— A peu près.
— Eh bien ! je vous remercie, mon cher... Mais il suffisait d'échanger quelques mots; or, la conversation a été assez soutenue... Vous l'avez avoué.
— C'est vrai... L'attitude de ce garçon m'a surpris... J'ai tenu à vous prévenir.
— Et pourquoi?
— Pour que vous ne vous montriez pas imprudente vis-à-vis de lui. Mariana eut un pincement de lèvres.
— Ah çà ! vous êtes donc jaloux? s'écria-t-elle.
— Cela m'est permis, répliqua-t-il avec un geste significatif.
— Mon mari ne lest pas.
— Ma femme non plus... Ce n'est pas une raison.
— Vos soupçons seraient d'un ridicule achevé, et je ne les supporterais pas.
— Je n'ai pas dit que je vous soupçonnais.
— Je ne l'eusse pas toléré.
Elle se leva.
— Je vous en prie, poursuivit Silverstein, tout désappointé, ne vous livrez à aucun enlaulillase et écoutez-moi.
Elle voulut protester de nouveau, mais il ne lui en donna pas le temps.
— Deux mots, dit-il d'une voix plus ferme... Vous ferez de moi ce que vous voudrez, Mariana, mais à la condition de ne jamais oublier que vous me devez tout.
Elle devint très pâle ; la contrainte qu'elle était forcée de s'imposer mettait à une rude épreuve son orgueil insensé.
C'était la première fois que Silverstein lui parlait en maître et il fallait qu'elle courbât la tête.
Elle répondit la rage au cœur :
— Vous me tenez un langage singulier... J'expie durement la faute que j'ai commise.
— Un peu de calme, ma chère Mariana... Votre trouble me laisserait penser que vous n'êtes pas à l'abri du reproche.
— Je ne comprends pas...
Elle simula l'émotion :
— Ah ! c'est mal, ce que vous faites là... Vous aviez juré de vous conduire en gentilhomme... J'ai eu la faiblesse de vous croire. J'expie cruellement une minute d'erreur... Eh bien! puisque vous le voulez...
Ce fut lui qui pâlit à son tour.
— Mariana! fit-il d'une voix tremblante de passion, tu sais bien que tu m'as ensorcelé et que jamais je n'ai tenu à une femme comme à toi... A quoirbonme désoler?... Qu'est-ce que tuy gagnerais ?... Allons, reprends ta place, là, en face de moi... Je veux revoir ton sourire... Je veux que tes yeux me ravissent encore. . . toujours... toute la vie !
Elle soupira :
— Je ne devrais pas vous pardonner.
— Si... il le faut... Tu m'infligeras une pénitence... celle que tu voudras... mais tu me promets que tu resteras fidèle à ton vieil ami... Voj-ons ! il ne discute pas le prix de les caprices... Il ne recule devant aucune folie... Que te demande- t-il en retour?... Un peu d'affection.
— Je vous en accorde trop, puisque vous ne le méritez pas.