LES INQUIÉTUDES DE SILVERSTEIN
Il lui saisit la main et la pressa longuement; ses yeux noirs s'illuiuinaieiil; sa voix avait d'étranges sonorités. — Que tu es belle! dit-il... Quel est donc le pays où les sorcières
Pélagie avait failli être surprise écoulaut aux portes. (Page 'H.)
donnent un tel charme aux filles... Tu me fais perdre la tête... Elle répliqua, ne voulant pas qu'il s'égarât trop loin :
— Cette fois, je ne suspecte pas votre sincérité, car il faut être fou, en effet, pour prononcer des mots que votre fomme ou mon mari peuvent entendre.
— Que m'importe !
— Il m'importe beaucoup, à moi... Je me tuerais si l'on découvrait la vérité.
— C'est bon ! Je redeviens raisonnable, articula Silverstein, se passant la main sur le front pour calmer son délire.
Mariana affectait d'être très inquiète bien que le danger auquel elle faisait allusion ne pût être imminent.
Elle reprit :
— Si réellement vous avez recouvré votre sang-froid, mon cber ami, vous me permettrez de vous rappeler ce qui est convenu entre nous...
— Je sais... Je sais...
— Je dois avant tout égarer les malveillants qui n'admettent pas qu'une jolie femme respecte la foi conjugale.
— Je reconnais qu'ils sont assez nombreux, prononça le banquier en contractant ses épais sourcils.
— Eh bien ! que l'on suppose tout ce que l'on voudra, pourvu qu'on ne sache pas que vous êtes mon amant.
— D'accoi'd! mais est-il bien nécessaire de rechercher des complications inutiles et dangereuses.
— Pontbriant n'est pas dangereux.
— il est au moins inutile.
— C'est une profession, mon cher.
— Elle est même assez lucrative, par le temps qui court.
— D'autre part, reprit-elle, vous n'exigez pas que je renonce aux privilèges, aux immunités, si vous le voulez, que me donne ma bonne éducation...
— Non, certes.
— ^ Laissez-moi donc répondre aux hommages des gens de la façon que je jugerai la plus digne, et cessez de trembler pour votre bonheur que rien ne menace, cher Othello.
Silverstein soupira longuement, comme un homme qui s'est acquitté d'une tâche pénible.
Toutd'abord, les sarcasmes de Mariana l'irritaient et réveillaient en lui l'atavisme du Levantin, considérant les femmes comme un troupeau, soumis à toutes les fantaisies du maître ; puis l'homme civilisé reparut.
Oui, Silverstein avait eu à sa disposition autant de jolies créatures qu'il en voulait, et les traditions modernes en matière de bétail de luxe — ou de luxure — ressemblaient terriblement au fond aux mœurs du sérail, mais Mariana était la plus belle, elle lui coûtait le plus cher; il y tenait davantage.
11 voulait la garder jusqu'au jour où le besoin de changer, qui formait la dominante de son caractère asiatique, le pousserait vers une créature plus affolante encore, qui lui fera.it éprouver de nouvelles sensations, en admettant toutefois qu'il rencontrât une plus capiteuse maîtresse que la
créole et qu'il lui restât à découvrir du uouveau en science amoureuse.
Mariana l'avait reconquis. Il s'étonnait même d'avoir eu le courage de faire preuve d'un semblant de sévérité, tout à l'heure, au risque de tout gâter.
Il eut un sourire dans sa barbe assyrienne et fut très heureux de n'avoir pas poussé les choses à l'extrême.
Peut-être un jour cesserait-il de désirer Mariana, mais pour le moment il était sous sa domination, et ne cesserait pas de rechercher dans ses bras les délicieux raffinements qui l'affolaient.
Tranquillement impudique, madame Vernier retrouvait tous ses grands airs et paraissait convaincue qu'elle avait infligé à son amant la leçon qu'il méritait.
Silverstein la trouva divinement provocante. Il s'écria:
— Y a-t-il un bijou qui te fasse envie? Veux-tu des dentelles, des chevaux? As-tu quelque fantaisie nouvelle que tu veuilles me voir satisfaire?... Parle... Je ne te refuserai rien.
— Je vous demandais beaucoup moins et vous ne me l'avez pas accordé.
— Et quoi donc?
— La permission de retourner chez moi pour m'habiller... Madame Silverstein va m'écraser de son luxe... On se demandera quelle provinciale elle traîne à sa suite... Je suis horriblement fagotée.
— Tu es éblouissante, au contraire.
— Flatteur!
— Je ne tiens pas d'ailleurs à ce que tu attires tous les regards.
— Il fallait donc le dire tout de suite, Orosmane !
Il répliqua familièrement avec une intonation plaisante:
— Tu es à moi... Je n'admets pas de partage... Puisque je suis seul h payer...
Elle tressauta ; malgré le ton très amical de Silverstein, elle ne s'attendait pas à ces brutalités.
Le banquier continua, toujours gaiment:
— Tu es belle, distinguée... Tu as de l'esprit à revendre, mais puisque je suis riche...
Mariana eut une injure aux lèvres; mais elle savait bien que sa rage était impuissante; cet homme n'avait-il pas tous les droits sur elle.
C'était bien la peine que la mulâtresse Aurore arrivât à épouser un Sainclair pour que Mariana retombât dans le plus honteux des esclavages.
Exaspérée, ne pouvant rien contre Silverstein, sa fureur se retourna contre les deux femmes qui lui valaient ces suprêmes humiliations : Carmen et Hélène.
Elle n'arriverait donc jamais à leur arracher le cœur?
fille les tuerait plutôt que de mourir sans voir sa vengeance assouvie.
Silverstein reprit avec sa malicieuse bonhomie :
— Je suis intraitable quand il s'agit des affaires de ce genre... Je n'admets pas de société anonyme, pas de société en participation... Je suis ton unique commanditaire... ?
Sur cette pente de la vulgarité insupportable, le banquier allait s'engager de nouveau et appuyer sur les plus lourdes plaisanteries, quand Paul Vernier rentra.
L'artiste ne vit pas le regard de colère que lui lança ilariana; avec sa belle équité bien connue de nos lectrices, madame Vernier reprocliait tacitement à son mari de s'être absenté et de l'avoir forcée à subir tous ces afl'ronts.
— Très bien! dit Paul, qui ne pensait qu'à son métier, les travaux ont été intelligemment faits.
— Vous êtes conlent, dit Silverstein, qui avait recouvré tout son calme, c'est le principal.
Madame Silverstein, parée de ses plus riches atours, eflectua sa rentrée.
On partit au théâtre.
Quand les deux couples s'installèrent dans l'avant-scène n° 3, le rideau se levait sur le deuxième acte de Barbe Bleue, que le directeur venait de remonter pour permettre à une charmante artiste de reprendre le rôle créé par Hortense Schneider.
Madame Silverstein et Paul s'amusaient franchement; mais le banquier ne pouvait bannir certaines préoccupations qui étaient revenues l'assaillir.
En effet, la première personne qu'il avait aperçue aux premiers rangs des fauteuils d'orchestre était M. de Pontbriant, dont il avait été fortement question entre Silverstein et Mariana.
Silverstein n'avait pas dit à Pontbriant qu'il amènerait madame Vernier aux Variétés ; il n'avait môme pas dit qu'il irait le soir au théâtre; madame Vernier n'était pas plus renseignée que le personnage, le banquier ne pouvait donc admettre qu'il y eût une entente préalable entre sa maîtresse et l'homme dont il redoutait les assiduités; malgré cela, Silverstein éprouvait de sourdes appréhensions, bien qu'il s'irritât de les concevoir.
Il est vrai que l'attitude de ^lariana n'était pas précisément faite pour apaiser les inquiétudes de son riche protecteur.
Elle avait répondu au salut de Pontbriant, salut trop compassé pour ne pas être étudié, par un sourire presque indiscret.
De plus, pendant l'entr'acte, au lieu de reculerai! fond del'avant-scène, madame Vernier s'était oll'erte complaisammcnt à toutes les lorgnettes qui l'avaient prise pour objectif.
LRS DEUX GOSSES. 709
Elle voyait bien que Siiverstein s'irritait; mais elle voulait lui faire payer ses propos insolents.
Une se doutait pas de l'implacable rancune de celte capiteuse créature.
Quand Mariana jugea qu'elle avait été assez admirée par les spectateurs, elle se mit à les lorgner à son tour.
Dans la baignoire n" 13, elle eut la surprise de reconnaître Gaëtan de Kéralouët, le jeune hobereau avec qui elle avait échangé de si perfides commentaires à Kerlor, le jour du mariage de Georges et d'Hélène.
Gaëtan, après avoir mené à grandes guides la haute vie brestoise, avait jugé que Paris le réclamait et qu'il lui était impossible de ne pas honorer la capitale de sa présence.
Le jeune Breton n'avait pas eu la main très heureuse pour débuter; il était tombé dans un peloton de ces vieilles gardes qui ne meurent jamais et qui se rendent toujours.
Il avait l'air d'avoir été emmené au spectacle par sa grand'mère et sa grand'tante, qui semblaient lui recommander à chaque instant d'être bien sage, s'il tenait à être récompensé par un sucre d'orge.
Depuis que Mariana était arrivée, Gaëtan cherchait à attirer l'attention de la jeune femme, sans doute pour lui démontrer qu'il s'était lancé tout de suite et qu'il était déjà un intrépide fêtard parisien.
Mariana l'aperçut et elle eut un sourire ironique sur le compte duquel le jeune Kéralouët se méprit tout d'abord.
Pendant le second entr'acte, des amis de Siiverstein vinrent lui serrer la main.
Il avait des relations dans tous les mondes, nous le savons. L'aristocratie s'était un peu défendue ; mais à une époque oîi les titres de noblesse se négocient comme les titles de rentes, le faubourg Saint-Germain, luimême, avait capitulé.
Siiverstein, d'ailleurs, quand il se trouvait en présence de gens bien élevés, se montrait d'une correction absolue; il avait au suprême degré le grand art de toujours savoir à qui il avait affaire.
Vaniteux devant ses égaux, orgueilleux devant ses inférieurs, il avait l'esprit souple et délié qui convient à un parvenu, quand il s'adresse à des gens dont la supériorité morale ne peut être contestée et avec qui il ne doit traiter d'égal à égal.
Les hommes politiques, par exemple, ne lui imposaient aucune contrainte. Il s'exprimait avec eux de la plus libre façon.
Belvallet, ancien et futur ministre, se présenta dans l'avant-scène.
Petit avocat famélique avant le 4 Septembre, le gaillard, sans valeur réelle, mais qui était Méridional, avait trouvé la voie qu'il cherchait depuis si longtemps. Le chef du parti, à qui il s'était inféodé, l'avait vite fait arriver à la députation.
Réélu, il avait décroché un demi-portefeuille, au temps où il y avait encore des sous-secrétaires d'État, puis le portefeuille entier était venu. Belvallet fut ministre. La fortune vint par surcroît.
Les garrigues paternelles furent arrondies et un petit château remplaça l'humble petite maison qui avait eu l'honneur devoir naître Belvallet.
Il resta bon enfant, mais devint fastueux. II eut des maîtresses qui lui coûtèrent très cher.
Tout en s'entretenant avec Silverstein, il ne quittait pas des yeux Mariana; celle-ci eut un léger haussement d'épaules, quand elle remarqua cette insistance et s'entretint avec son mari.
Mais quand la sonnette retentit et que Belvallet quitta l'avant-scène, après avoir salué tout le monde, Mariana et lui échangèrent un de ces regards qui en disent plus long qu'un long discours.
Ce jeu de physionomie n'échappa pas au banquier, qui devint très morose.
Il ne put s'empêcher de dire à l'oreille de Mariana:
— Décidément, vous êtes trop coquette, ma chère.
Elle feignit de ne rien avoir entendu et continua à braver son amant.
Silverstein, très tourmenté, rongeait son frein, d'abord parce que, si aveugle que fût Paul, les yeux du mari pouvaient subitement s'ouvrir, ensuite parce que les reproches qu'il avait adressés à Mariana, à la fin du dîner, n'avaient décidément porté aucun fruit.
Bien que ces hommages, rendus à la beauté de ~sa maîtresse, l'aiguillonnassent, il se reprochait maintenant d'avoir tiré Mariana de l'obscure condition où il l'avait trouvée.
Bien à tort, il avait cru qu'il serait fier de posséder une femme qui attirerait l'attention générale et qui rallierait les suffrages des amateurs les plus difficiles.
Ne pouvait-il, tout en arrivant à ses fins, cacher ce trésor à tous les yeux et s'en réserver secrètement la contemplation?
Il avait voulu l'entourer du luxe le plus éblouissant, pour que sa vanité fût une fois de plus flattée; il comprenait sa faute.
A la sortie, Mariana répondit gracieusement au salut de Pontbriant, qui s'était posté dans le couloir, de façon à se trouver sur le passage des deux couples.
Sous le péristyle, ce fut Gai'lan de Kéralouët qui donna un de ces coups de chapeau, comme on n'en a pas idée, même en Bretagne.
Enfin, au moment où madame Vernier montait en voiture, Belvallet surgit, et, sous prétexte d'échanger quelques mots rapidement avec Silverstein, trouva le moyen de revoir, à la lueur des lanternes, la physionomie si troublante et si délicieusement perverse de Mariana.
Les lèvres rouges de la jolie créature se crispèrent avec un dédain ironique, mais elle accorda pourtant à l'audacieux un petit sourire de commisération.
— Quelle délicieuse soirée! s'écria Mariana, lorsqu'elle prit congé de Silverstein... Je ne me suis jamais autant amusée.
Quand Mariana rentra chez elle, un billet de la veuve Crépin l'attendait. Il était ainsi conçu:
« Venez demain, il y a du nouveau. »
Elle eut un frémissement de joie. Tenait-elle sa vengeance ?
Mariana oublia tous les incidents de la journée, et pourtant, ils avaient leur importance; elle ne voulait songer qu'à sa haine.
Le lendemain, elle arrivait à l'hôtel du Parc des Princes et voyait préalablement la femme de charge.
Pélagie apprit à madame Vernier que le départ de M. de Kerlor était décidé.
Bien que Mariana s'attendît à des résultats plus immédiats, elle comprit, en réfléchissant un peu, que l'absence de Georges avait une importance capitale.
Elle eut une petite mine de méprisante pitié pour ce pauvre Kerlor qui ne savait pas à quoi il s'exposait en laissant sa femme livrée à toutes les tentations.
Il fallait que le motif de ce voyage fût bien impérieux 1
Allons ! malgré tout, le coup porté par la débâcle de Ronan Guinée avait porté.
Les Kerlor avaient feint de n'être pas sérieusement touchés et de ne rien changer à leur existence, ils n'avaient réussi qu'à agrandir la brèche, puisque Georges était forcé d'aller chercher au loin les piastres qui revenaient aux Penhoët.
Hélène allait donc se trouver à peu près seule ; elle ne tarderait pas à se distraire ; c'était dans l'ordre fatal des choses. Quand môme la jeune comtesse n'aurait pas eu pour mère une chanteuse, est-ce qu'il y avait au monde une seule femme fidèle à son mari ?
Puisque Mariana trompait le sien, il lui semblait évident que tout le monde devait en faire autant.
Elle questionna rapidement Pélagie. Celle-ci lui faisait part d'une nouvelle importante. C'était bien, mais enfin elle devait avoir autre chose à lui communiquer.
La femme de charge s'était-elle départie de la vigilance de tous les instants que Mariana lui avait recommandée ?
Il n'était pas possible que rien de nouveau ne se fût produit dans li'S deux ménages.
La veuve Crépin répliqua mystérieusement qu'elle croyait être sur une piste sérieuse, mais que, jusqu'à nouvel ordre, et pour éviter l'ombre d'une déception, elle se condamnerait à garder le silence.
Madame Yernier ne pouvait prolonger cet entretien avec sa confidente ef elle se rendit auprès d'Hélène.
Georges était avec sa femme. 11 annonça à sa petite-cousine son départ imminent. Mariana jeta un grand cri de surprise et parut tomber des nues.
Elle accabla Georges des protestations les plus hypocrites et plaignit Hélène, qui devait beaucoup souffrir de cette cruelle séparation.
— Il me serait impossible de la supporter, déclara-t-elle, s'il était question de Paul.
Puisque cette bonne Hélène allait être isolée, elle permettrait à sa petitecousine de lui rendre plus souvent visite. Toutes deux parleraient du cher absent.
Très touchée, la jeune comtesse avait répondu affectueusement qu'elle serait toujours heureuse de voir Mariana.
Désormais celle-ci se faisait forte de facilement découvrir le mystère qu'elle pressentait. Le fragile édifice de ses espérances impies allait reposer sur une base plus solide.
L'amant de Carmen devait s'appeler Robert d'Alboize. Quel était le nom de celui d'Hélène?
Dès que Georges fut parti, Mariana se persuada que madame de Kerlor, n'ayant plus de précautions à prendre, allait promptement se trahir.
La veuve Crépin avait vu avec satisfaction que madame Vernier prenait une part plus directe à l'action.
Le rôle d'espionne, joué par la femme de charge, devenait de plus en plus difficile.
Ou l'on se défiait d'elle, ou ce que l'on avait à se communiquer en secret était bien grave, car ces dames n'agissaient qu'avec la plus extième circonspection.
Deux ou trois fois, Pélagie avait failli être surprise écoutant aux portes, par madame de Saint-Hyrieix ; cela n'avait tenu qu'à très peu de chose.
Le flagrant délit constaté, Carmen aurait congédié sans autre forme de procès Pélagie Crépin; la bonne comtesse douairière n'était plus là pour s'apitoyer sur le sort de la domestique indiscrète.
En attendant que ses renseignements de Bourse eussent fourni à Pélagie une modeste aisance, il était bon qu'elle se tînt sur ses gardes, afin de no pas être surprise, elle qui cherchait à surprendre ses jeunes maîtresses.
Madame Vernier, se mêlant plus étroitement à l'entreprise, constaterait
Les amants saisis se demamiaient si on les avait réellement surpris. (Page 715.)
tout d'abord que le mot de l'éaigme était plus difficile à trouver qu'elle ne l'avait supposé ; puis, en combinant adroitement les efforts communs, on finirait peut-être par réussir.
— Il iaut que nous trouvions ! s'était écriée Mariana d'un ton péremntoire.
Plus elle croyait toucher au but et plus elle multipliait ses louches intrigues.
Cette femme, cette fille plutôt, ne vivait que pour accomplir le mal, depuis qu'elle avait été déçue dans ses plus orgueilleuses ambitions.
LES OtCX CusS[:3
714 LlîS BEVX GOSSES.
Elle s"en prenait à tout et ù tous, jugeant son proclmin comme elle méritait d'être juge'e elle-même, niant tous les sentiments honorables, ou leur attribuant un mobile intéressé ; bref, madame Paul Vernier, née Mariana de Sainclair, était devenue un joli monstre, qui ne paraissait pas devoir s'arrêter de sitôt dans la voie de dépravation où son m."\nque de sens moral l'avait fait entrer si facilement.
Quand sa haine farouche contre Carmen et Hélène ne l'absorbait pas entièrement, elle cherchait déjà qiiel vilain tour elle pourrait jouer à Silverstein, pour le punir de sa trop rude franchise. Elle prendrait d'autres amants ; mais elle ne se laisserait pas dominer par eux, puisque sa souveraine beauté lui donnait droit à toutes les insolences, à toutes les perfidies.
Mais avant tout, il fallait consommer la perte de Carmen et d'Hélène, et cela de la façon la plus implacable.
Madame Vernier était partie de bonne heure de la rue de Chazelles, voulant arriver chez son couturier à un moment où les salons de la rue de la Paix ne seraient pas encore envahis.
Elle irait ensuite chez sa modiste, rue Roj-ale.
Mariana avait prévenu Paul qu'elle ne rentrerait que dans l'après-midi, car elle se proposait de se rendre au Parc-des-Princes pour voir si l'on avait reçu une lettre de M. de Kerlor, et certainement on la retiendrait à déjeuner.
Paul, n'aimait pas beaucoup que sa femme ne fût pas à la maison à l'heure des repas, mais il ne fit entendre que de timides protestations, vile interrompues par Mariana, pressée de sortir.
— Tenez, dit-elle, on vient de me remettre le courrier... Dépouillez-le... Elle ajouta du bout des lèvres :
— H y a sans doute des commandes.
Elle partit.
Vers six heures, madame Vernier rentrait au logis, lorsqu'elle vit le coupé de Silverstein, qui stationnait devant la porte.
— Déjà! fit elle avec un sourire insolent... H ne me donne pas le temps de respirer.
Le banquier l'attendait.
— Comment! fit Mariana, vous êtes là, tout seul... Paul n'est donc pas à son atelier?
H répondit d'une voix contenue, mais où l'irritation se devinait :
— C'est vous que je voulais voir... Pourquoi n'ôtes-vous pas venue rue d'Astorg?
Madame Vernier se frappa le front.
— J'ai confondu, prétendil-elle, je croyais que ce n'était que demain.
— Vous n'aviez pas de ces distractions, jadis.
— Mon Dieu ! n'est-il pas permis de se Iromper? ;
— Je vous ai attendue.
— Tous mes regrets !
— Il m'est passé mille choses par la tète en voyant que vous ne teniez pas votre parole.
— De grâce !...
— J'ai cru d'abord à un accident...
— Que de sollicitude!
— Je ne savais qu'imaginer.
— C'était pourtant bien simple, mon cher ami, une erreur de date... Etes-vous rassuré, maintenant?
Le jour commençait à tomber ; Mariana, dans l'ombre, voyait pourtant le visage de son amant qui rellétait le dépit et la contrariété.
11 n'entrait pas dans les idées de l'astucieuse créature de trop mécontenter Silverstein; elle reprit :
— Demain, je serai exacte.
Le banquier respira; encore une fois ses appréhensions s'évanouissaient.
— Et maintenant, continua-t-elle avec une lassitude mignarde, partez... Je suis harassée par mes courses de toute la journée, j'ai grand besoin de me reposer.
— Je t'obéis, répondit-il... à demain.
Tout à fait rasséréné, il lui tendit la main. Mariana la lui serra avec une certaine précipitation ; mais Silverstein, profilant quand même de l'occasion, attira la jeune femme vers lui et l'embrassa...
La porte s'ouvrit...
Un homme entra et eut un brusque mouvement de recul, pendant que les amants saisis se demandaient si on les avait réellement surpris. La voix de Paul retentit :
— Entre donc, Mariana est là.
Et l'artiste poussa amicalement son père dans le petit salon. Silverstein, qui s'était vivement reculé, au moment oîi la porte s'ouvrait, comprit qu'il fallait payer d'audace sur-le-champ. Il fit quelques pas en avant.
— Tiens ! s'écria Paul, vous êtes là aussi ?... Je vous présente mon père.
Et s'adressant au vieillard :
— Monsieur Silverslcin.
Le sculpteur ajouta :
— Je n"ai pas besoin d'en dire plus long... Mon père sait tout ce que je vous dois.
M. Vernier répondit au salut du banquier.
— Il n'a rien vu, pensèrent Silverstein et Mariana. Paul dit à sa femme :
— Mon père va à fJordeaux; il part dans quelques jours... Dans les lettres que tunas pas voulu lire ce matin, il y en avait une delui !... Si nous avions été moins négligents, tu ne serais pas sortie.
— Tous mes regrets ! fit Mariana, répétant à dessein et dans une intention railleuse, la phrase qu'elle avait adressée tout à l'heure à Silverstein.
— Mon cher ami, fit celui-ci, qui ne demandait qu'à battre en retraite le plus tôt possible, j'étais venu à la hâte pour communiquer un renseignement important à madame Yernier... Il s'agit de...
— C'est bien ! c'est bien, interrompit l'époux, qui ne voulait pas de plus amples explications.
— Et maintenant que ma mission est remplie, je me sauve. Précipitant les adieux, le banquier se retira.
On avait apporté de la lumière.
Mariana, languissante, s'était assise. Elle remarqua la pâleur de son beau-père, qui la regardait fixement. Malgré son impudence, madame Vernier tressaillit.
— Nous allons dîner, lit Paul, tu ne retires pas ton chapeau et ton manteau ?
Elle eut une contraction des lèvres; devait-elle laisser seuls les deux hommes?
Si ce vieillard avait été témoin de l'acte téméraire de Silverstein, n'allait-il pas tout dire à son fils?
A coup sûr, le père. de Paul était entré à un moment scabreux: mais il ne faisait plus très clair: encore une fois, avait-il vu?
Mariana n'était pas femme à hésiter longuement ; elle ne pouvait rester là; il était puéril de supposer qu'elle empêcherait celle terrible confidence en la retardant de quelques minutes.
Elle se dirigea vers son cabinet de toilette.
M. Yernier père eut un hochement de tète navré, pendant que les yeux de son fils suivaient Mariana, qui s'éloignait, la démarche nonchalante, avec de souples ondulations félines.
Le père n'avait pas surpris les amants enlacés, mais il avait eu la vision de quelque chose de très suspect ; de bizarres jeux d'ombre l'avaient frappé par leur rapidité.
Un cri s'était étouffé dans la gorge du vieillard.
Puis, il eut un moment de vertige laissant place au doute.
La certitude eût été trop effroyable. Cet homme ne pouvait pourtant pas Jire à son enfant : « Ta femme est une misérable ! »
Il s'était trompé; il fallait qu'il se fût trompé et ne brisât pas l'existence de son fils unique.
Mais pourtant, si cette malheureuse était coupable, le père se chargeait d'une responsabilité écrasante en gardant le silence. Un violent combat -se livra dans son cœur.
Non! il ne parlerait pas... Il ne chercherait même pas à éclaircir ses affreux soupçons; il ne voulait pas se souvenir des pressentiments vagues, qu'il s'était reproché d'éprouver, le jour oîi son fils lui avait raconté le roman commencé dans une lande bretonne.
11 savait son fils si enthousiaste, si généreux, si facile à duper!
Paul s'était exprimé avec une telle chaleur, touchant mademoiselle de Sainclair, que le père s'était borné à souhaiter que son fils ne se fût pas trompé.
Mais le vieillard, malgré sa bienveillance envers Mariana, n'avait pu hannir ses craintes instinctives, car son œil doux et tranquille avait été plus d'une fois frappé par des détails, que, dans son esprit méticuleux et expérimenté de paisible fonctionnaire, il ne s'expliquait pas.
Son fils le tenait au courant de ses travaux ; comment l'artiste avait-il fait pour quitter la rue Cassini et s'installer aussi luxueusement rue de Chazelles?
Paul, malgré sa franchise, n'avuit pas voulu faire part à son père des fameuses opérations financières, inspirées par Silverstein et dont Mariana se chargeait si délibérément.
— Le papa Vernier, si formalisle, avait dit d'ailleurs Mariana, ne comprendrait pas les exigences de notre époque... Il est bien tranquille, lui, dans son administration des postes et télégraphes... Il aura bientôt une tranquille et modeste retraite... Il ignore la lutte pour la vie... Il ne faut pas le mettre au courant de nos petites Combinaisons... Cela bouleverserait trop ses vieux préjugés.
De son côté, le père, dans sa bonté native, n'avait pas tardé à imposer silence à sa logique, pensant qu'il se montrait trop timoré
Paul était lancé dans un monde que le fonctionnaire ignorait et où l'on gagnait assez d'argent pour excuser un désordre, qui n'était peut-être qu'apparent.
Mais pourtant, quand il vit sa bru couverte de pierreries, dans cet appartement somptueux, quand il apprit que madame Vernier allait avoir «n coupé, le bonhomme recommença à s'effrayer pour de bon, car toute sa lucidité lui revenait.
li espaça ses visites chez son fils, malgré le chagrin qu'il éprouvait à s'isoler, à un âge où l'afTection constante d'un enfant est si précieuse.
Son devoir paternel l'eût poussé à s'entretenir à cœur ouvert avec Paul, au sujet de ces prodigalités; or, pas plus qu'il n'avait voulu entraver autrefois la vocation artistique de son fils, il ne critiquerait aujourd'hui, à moins d"y être réellement obligé, une existence si déconcertante.
Hélas ! il ne s'agissait plus de questions budgétaii'es à l'heure présente, et les perplexités du brave homme se transformaient en véritubles angoisses.
Paul s'écria, dans son exaltation d'amoureux :
— Ae trouves-tu pas que Mariana devient de plus en plus jolie? Le père eut un sourire contraint ; il murmura :
— Toujours heureux?
— Mais c'est la meilleure et la plus noble des créatures... Aussi, je n'ai qu'un but, l'entourer de tout le bien-être pour lequel elle est née... Je gagne beaucoup d'argent...
Le père eut un soupir de découragement; son Paul, son fils qui le chérissait tant, était aveuglé par la passion, au point qu'il lui semblait n'avoir plus qu'un seul être à chérir au monde.
L'aveuglement de Paul n'empêchait pas la clairvoyance de son père.
— Ah! tu gagnes beaucoup d'argent, répéta le vieillard.
— Mais oui... Grâce à Silverstein... Je t'ai mis au courant de mes entreprises...' Seulement, il y a encore quelque chose... Mais ce serait trop long à l'expliquer... Plus tard, tu seras étonné...
— Je le suis déjà, ne put s'empêcher de répliquer le père. Paul eut son rire bon enfant.
Quand madame Vernier reparut, il lui suffit d'un simple coup d'œil pour se rendre compte de la situation. Le vieillard s'était tu.
— C'est égal, pensa-t-elle, j'engagerai vivement Silverstein à modérer ses fougueux transports quand il lui prendra fantaisie de me relancer jusque sous le toit conjugal... J'ai failli avoir peur... Le père Vernier doit avoir la vue légèrement affaiblie à force de compulser ses documents administratifs... Si Paul était entré le premier pourtant!...
Dans la soirée, le vieillard se trouva un moment seul avec Mariana. Elle retrouva toute sa prescience du danger ; elle n'oubliait pas le regard si profond qu'il avait fixé sur elle, au moment critique. Du reste, il redevenait très pâle.
— Madame, commença-t-il, vous aimez mon fils?
— Il m'appelle « madame », se dit-elle, et non plus « ma fille », ceci est très significatif.
— Cette question! répliqua-t-elle en simulant l'ébahissement.
— Il vous aime bien, luil
— Je ne l'en empêche pas.
— Il a mis tout son espoir en vous... toute sa confiance... • — Eli bien !
— S'il se trompait"?...
— Monsieur!... fit-elle avec une hauteur courroucée.
Mais le vieillard ne s'intimidait plus; les grands airs de madame Vernier, née de Sainclair, ne lui imposaient pas ; cette attitude arrogante venait de lui donner la perception nette des faits.
Mariana, malgré toute son audace, ne put dissimuler le trouble subit qui l'envahit.
— Si vous le trompiez !... ajouta nettement le père.
— Mais ce que vous me dites est affreux, balbutia-t-elle... Je me demande ce qui peut motiver des soupçons aussi injurieux, que je ne ^ eux pas supporter, que je...
— Madame, reprit le père, d'un ton glacial, je me refuse à vous juger sur des apparences... Si votre conscience est tranquille, mes paroles peuvent vous paraître trop sévères... Mais alors, je ne comprends pas votre agitation.
— C'est de l'indignation, monsieur!... ,Ie devine maintenant ce ([ui motive vos outrages... Quand vous êtes entré ici, un ami me serrait la main... Croyez-vous qu'il ne le fait pas en présence de mon mari?... de votre fils, qui ne pourra jamais acquitter la dette de reconnaissance contractée envers cet homme?
— Oh! madame! Malgré moi, je cherche encore à me persuader que je commets la plus funeste erreur... Pourquoi faut-il que vous ne me désabusiez pas?...
— Je vais tout dire à mon mari.
— Soit ! pourvu que vous parliez en ma présence.
— Vous ne savez donc pas combien il souffrira? Le père s'étreignit le front.
— Tenez! fit-il... Taisez-vous, comme je me tairai... Mon fiis ' nrir.p Paul!... C'est ma vie! Vous ne voulez pas la briser?
— Est-ce ma faute si vous faites planer ?ur moi l'accusation Ja plu^. atroce pour une honnête femme?
— Oui, c'est vrai, proféra le vieillard d'une voix égarée.
— Allons ! monsieur Vernier, vous avez agi sous un coup de démence paternelle que vous regrettez... Avouez-le donc, si vous ne voulez pas que votre fils lui-même vous maudisse, quand je lui répéterai tout.
— Vous êtes innocente?
— Je le jure devant Dieu qui nous entend... Si vous n'êtes pas ua impie, vous devez comprendre la valeur d'un tel serment.
Le pauvre père, tout bouleversé, sentit chanceler sa conviction. 11 ne pouvait croire que cette femme se parjurât avec une telle effronterie. Il balbutia, éperdu, se demandant s'il n'avait pas été le jouet d'une hallucination :
— Une pareille trahison pourrait déchaîner les plus grands malheurs.
— J'ai juré, monsieur, répliqua Mariana, plus cyniquement encore, depuis qu'elle sentait reconquis à i'oi'ce d'audace tout le terrain perdu.
Le vieillard courba la tète; ses yeux s'emplirent de larmes, il murmura :
— Pardon !
DEUX AMOL'IIS.
Carmen avait embrassé sa fille, la veille, à Viliiers-sur-Marne. La petite Marcelle était très gaie et paraissait admirablement se porter.
La nourrice déclarait qu'elle n'avait jamais vu un enfant aussi facile à élever; elle ne pleurait jamais.
Carmen, le cœur inondé de joie, avait passé quelques heures chez Eugénie Repiquet, qui croyait ou feignait toujours de croire que cette belle dame n'était que la tante du bébé.
Quand elle était auprès de Marcelle, madame de Saint-Hyrieix, par une sorte d'auto-suggestion, arrivait bientôt à se persuader que son existence au Parc-des-Princes n'était qu'un rêve pénible et lointain.
Elle était la femme de Robert d'Alboize: elle habitait Yilliers; la maison de la nourrice était enclavée dans le domaine de l'officier; Carmen n'avait plus qu'à vivre pour Robert et pour Marcelle.
La petite lille n'était plus l'enfant du péché. Dieu n'aurait pas voulu qu'elle fût si mignonne si elle avait eu à souffrir de l,a honte de sa naissance.
Les minutes s'écoulaient pourtant avec une rapidité désolante.
Jusqu'au dernier moment, la jeune mère voulait perdre la notion du temps; mais, malgré elle, à mesure que l'heure avançait, ses baisers à Marcelle devenaient plus précipités, plus fous.
Chaque fois que Carmen la revoyait, elle troiivait que les traits de sa fille, devenant moins indécis, étaient ceux de Robert.
Jamais la jeune femme n'aurait cru que l'on pouvait goûter de semblablesdélices sur (i terre.
Salnt-Hyrieix était deyenu rayonnant, quand il avait vu sa femme reprendre dans la haute société la place qui lui était assignée. (Page "25.)
Hélas ! l'heure implacable arrivait... Carmen redevenait sombre. Il fallait partir.
Elle se raidissait, pressait une dernière fois l'enfant sur son cœur, faisait mille recommandations à Eugénie Repiquet et s'en allait sans regarder derrière elle.
Pendant quelques instants les sanglots l'étouffaient ; puis elle réagissait en faisant appel à toute son énergie et elle retrouvait l'apparence de l'impassibilité.
Madame de Saint-Hyrieix allait rentrer chez elle ; il fallait qu'elle montrât à son mari un visage tranquille et qu'elle écoutât patiemment ses longs discours sur ses sujets favoris.
Depuis qu'elle était coupable, Carmen ne se sentait plus le droit de reprocher à Firmin de ne pas l'avoir comprise.
Elle ne voulait que se rappeler sa conduite de gentilhomme quand il l'avait épousée.
Aussi, à défaut d'amour pour lui, Carmen s'ingéniait à se montrer douce, prévenante, amicale.
Elle n'avait pas pris sans peine cette nouvelle attitude; son caractère ne la prédisposait pas à manifester des sentiments qu'elle était forcée de simuler; puis, dans un grand élan d'équité, elle avait eu la satisfaction de reconnaître qu'elle ne montrait aucune hj'pocrisie.
<} Une femme vulgaire, après avoir trompé son mari, l'eût un peu plus méprisé, pour chercher un semblant de justification de la faute commise ; Carmen avait le cœur trop bien placé pour agir de la sorte.
D'ailleurs, Hélène veillait ; elle avait apaisé les dernières révoltes chez sa belle-sœur, en lui faisant entendre le langage de la raison.
Madame de Saint-Hyrieix avait compris combien ces remontrances étaient justes ; elle avait promis à Hélène de reparer le mal dans la mesure du possible.
Elle ne protestait plus quand Firmin lui imposait d'ennuyeuses réceptions ; elle ne le contrariait plus.
H avait voulu qu'elle se mêlât plus activement à la vie mondaine, telle qu'il la comprenait; elle obéissait passivement.
Depuis que Georges était parti, Carmen éprouvait un peu moins de difficulté à s'imposer le calme.
Autrefois, quand elle revenait de "Villiers et qu'elle se trouvait en présence de son frère, elle éprouvait un immense déchirement.
Elle frémissait quand Georges l'embrassait ; elle était toujours sur le point de lui crier qu'elle était indigne de sa tendresse fraternelle. '>
Devant son mari, elle souffrait moins, pour ainsi dire, puisqu'elle ne pouvait l'aimer réellement.
724 LKS DEUX GOSSFS.
Carmen se demandait avec terreur ce qui serait advenu si sa mère était restée à Paris.
Avec la clairvoyance des vieillards, la comtesse douairière eiît fini par se rendre compte des changements survenus dans l'esprit de sa fille.
Elle avait déjà questionné Carmen, au moment oîi celle-ci se croyait irrémédiablement perdue ; il avait fallu que la malheureuse fît un effort inouï pour ne pas confesser la vérité ; mais il était temps que la maman retournât en Bretagne ; sans cela, la confession eût peut-être jailli des lèvres de Carmen.
Certainement, si Hélène n'avait montré tant de grandeur d'âme. Carmen eiit été incapable de reculer plus longtemps le terrible aveu.
Enfin, le ciel avait eu pilié de madame de Saint-Hyrieix ; il avait fait cesser l'épreuve au moment où elle allait devenir insupportable.
Carmen pouvait garder son douloureux secret ; son déshonneur ne rejaillirait sur personne.
Robert d'Alboize n'avait pas voulu, lui non plus, raviver les tourments de l'adorée. C'était à elle de prendre une décision.
Lui aussi s'était broyé le cœur pour ne pas persister dans ses premières exigences.
Il donnait une preuve héroïque de son amour, puisqu'il consentait à un pareil sacrifice.
Madame de Saint-Hyrieix resterait avec son mari tant que la comtesse douairière vivrail; à aucun prix, Robert n'eût voulu se reprocher les terribles complications dont la pauvre mère pouvait être viclime; mais, il restait entendu que la petite Marcelle ne soufl'rirait pas non plus de cette situation lamentable.
U était convenu en outre que Carmen ne cesserait de voir Robert, quand les circonstances leur permettraient de se répéter qu'ils s'aimeraient éternellement.
Ce pacte était consenti par les deux amants ; si l'un des deux l'oubliait, l'autre reprendrait tous ses droits et ne reculerait devant aucune considération.
On comprend bien que les entrevues de Carmen et de Robert étaient rares ; l'officier était à Tours et ne venait guère à Paris que sur l'ordre de ses chefs ; mais il écrivait à Carmen une fois par semaine et celle-ci lui répondait très exactement.
Les lettres du capitaine étaient adressées poste restante au bureau de la Bourse.
Robert d'.Vlboize savait maintenant qu'Hélène de Kerlor était la confidente de Carmen ; quand il avait appris le départ de Georges, l'officier s'était demandé s'il lui serait impossible d'écrire sous double 4
enveloppe à la jeune comtesse ; mais Carmen l'avait supplié de ne pas employer ce moyen, que madame de Kerlor n'accepterait jamais d'ailleurs.
Cependant, sans insister, Robert avait dit à sa bien-aimée qu'il s'affolait en pensant que des choses imprévues et urgentes pouvaient se présenter et qu'il leur était défendu à tous deux de se prévenir sans retard.
C'était vrai; Carmen en gémissait, sans trouver une solution pratique.
Puisqu'il fallait vivre avec une menace perpétuelle sur la tète, il ne restait qu'à prier pour éloigner le danger et à se résigner.
Carmen, qui n'était redevenue mondaine que pour complaire à son ■mari, éprouvait une sorte de soulagement en s'abandonnant au courant de ces mille et une petites obligations sociales, qui remplissent une journée d'une façon si élonnante.
Ses lancinantes préoccupations étaient forcées de faire trêve quand elle remplissait sa tâche de grande dame.
Elle s'étourdissait, elle oubliait presque, au milieu de ces multiples occupations.
Tout d'abord, elle avait éprouvé une nouvelle désillusion en reprenant cette existence, ne comprenant pas-qu'on attachât une importance quelconque à ces délicieuses puérilités ; puis, elle en e.vait goûté le charme tout spécial et s'était laissé ressaisir par l'engrenage, sans rien faire pour y échapper.
Saint-Hyrieix était devenu rayonnant quand il avait vu sa femme reprendre dans la haute société la place qui lui était assignée et qu'elle occupait si bien.
— J'avais tort, se disait Firmin, de chercher à quelles influences je devais la soustraire... J'aurais dû, depuis longtemps, lui faire une douce violence pour l'engager dans sa véritable voie.
Il éprouvait une allégresse indescriptible quand sa femme obtenait les succès les plus flatteurs, et il se serait volontiers écrié:
— C'est mon ouvrage!... Ai-je le droit de m'en montrer assez fier?... Trouvez-moi beaucoup de maris qui sachent faire ainsi l'éducation de leur femme !
Carmen, dont l'éclatante beauté avait acquis un charme mélancolique inexprimable, depuis qu'elle était mère, produisait toujours la plus vive sensation dans une fête ou dans un salon.
Sa distinction native, son élégance aristocratique, que les caprices de la mode ne parvenaient jamais à amoindrir, son esprit de décision et de répartie, au milieu des vames frivolités parisiennes, lui conciliaient la plupart des sympathies féminines — nous n'osons pas dire toutes.
Du côté masculin, l'admiratioii était générale ; mais Carmen ne faisait rien pour la provoquer, car sa fierté de race glaçait les compliments téméraires sur les lèvres des plus audacieux.
Sa réputation restait inattaquable.
Certainement, quelques hardis propos circulaient ; des suppositions malicieuses étaient échangées, pour que la psychologie ne perdît pas tous ses droits ; les gens qui se piquaient d'observation aiguë déclaraient que madame de Saint-Hyrieix ne pouvait être folle de son diplomate; mais il y a beaucoup de femmes qui n'adorent pas leur seigneur et maître, ou n'éprouvent à leur endroit qu'une calme affection, et à qui pourtant une première expérience légitime de l'amour suffit ; à aucun prix, elles n'en tenteraient une seconde, coupable surtout, estimant que les hommes se ressemblent tous.
Les plus sceptiques gardaient une neutralité bienveillante ; ils se contentaient de sourire d'un air évasif signifiant: « Qui sait? On verra peutêtre plus tard. »
Carmen, en rentrant chez elle, se trouva en présence d'Hélène. ■ — Eh bien ? demanda la comtesse de Kerlor avec un sourire tristement ému.
— Marcelle se porte comme un charme, répondit la jeune mère à mivoix.
Hélène, dont les larmes ne tarissaient guère depuis le départ de son mari, ne voulut pourtant pas être insensible à la joie de sa sœur ; mais il fallait cacher ce bonheur illicite et ne pas dire un mot de trop devant ces serviteurs qui allaient et venaient.
Pélagie Crépin, surtout, continuait à surgir au moment où on l'attendait le moins, ce qui faisait froncer les sourcils à Carmen, qui supportait de moins en moins la femme de charge.
— Mon mari n'est pas de retour? demanda madame de Saint-Hyrieix.
— Non... Il est parti très affairé, quelques instants après toi. Et le front de madame de Kerlor refléta une grande inquiétude. Quelles que fussent ses ^préoccupations attristantes, Carmen ne put
s'empêcher de sourire.
— Tu aurais bien tort de te met're martel en tête, dit-elle à Hélène.
— Je tremble toujours en pensant que Firmin peut soupçonner la vérité.
— Qui le renseignerait?
— Le hasard peut-être... S'il avait pris à Saint-Hyrieix la fantaisie de te suivre?...
Carmen, malgré la quiétude qu'elle atfectait, eut un frisson.
— Tais-toi, murmura-t-elle.
— Sois prudente^ ajouta Hélène... Dis- toi bien que la moindre étourderie de ta part aurait des conséquences effroyables.
— Oui, oui... '^
— Pourquoi te le dissimuler! Il y a des moments où j'ai peur... Il est vrai que depuis le départ de Georges, l'horizon me semble toujours sombre.
— Tu ne tremblais pas, ma bonne Hélène, s'écria madame de Saint- Hyrieix avec une reconnaissance infinie, quand la catastrophe semblait imminente... C'est qu'alors tu ne songeais qu'à me sauver.
— C'est vrai pourtant, fit madame de Kerlor, comme si elle s'adressait à soi-même... Nos transes étaient mortelles... Puisque la Providence nous a secourues au moment oii nous allions abdiquer tout espoir, pourquoi ne pas continuer à avoir confiance en elle?
Carmen répliqua :
— Je ne veux pas que ma vie soit un perpétuel supplice... Si Dieu m'a pardonnée, je n'ai plus à redouter le sort... Si, au contraire, mon expiation n'est que différée, je ne ferai rien pour m'y soustraire... Tu crois que le malheur plane toujours sur moi... Qu'il me frappe, pourvu que ma petite Marcelle soit épargnée... Quoi qu'il arrive, je suis résignée à tout.
— Pardonne-moi, Carmen, poursuivit Hélène, de n'avoir pu commander à des appréhensions irraisonnées... En effet, tu dois avoir raison... Il est inutile de se forger des chimères... Seulement, je ne saurais trop te le répéter... Prends garde !...
— Tu as raison...
— Ne va pas compromettre, par un acte irréfléchi, je me refuse à dire blâmable, le semblant de sécurité qui rend encore ce mystère impénétrable.
Madame de Saint-Hyrieix courba la tète. Elle devinait bien la pensée d'Hélène.
Celle-ci ne voulait pas que l'allusion fût plus claire; sa pureté d'épouse irréprochable lui défendait de prononcer le nom de Robert d'Alboize; mais elle lisait dans les yeux enfiévrés de Carmen, que le danger restait permanent du côté de l'officier.
Madame de Saint-Hyrieix ne fit entendre aucune protestation; elle était incapable de renier son plus cher sentiment devant Hélène ; un mensonge de ce genre lui semblait sacrilège ; toutefois, elle ne troublerait pas la conscience de sa belle-sœur en répondant que rien au monde n'arracherait de son cœur l'amour de Robert.
Carmen voulut dissiper ces pénibles impressions ; elle s'écria :
— Ce pauvre Firmin ! à l'heure où tu le crois occupé de sa femme, il
remanie la caite de l'Europe en compagnie de quelques hommes d'État de son envergure et aussi absorbds que lui...
Je suis trop modeste en me bornant à l'Europe; c'est du bouleversement de l'Univers qu'il s'agit... Tu lui prôtes bien gratuitement des intentions machiavéliques...
— Je le souhaite, dit Hélène, très pensive.
— Après tout, reconnut Carmen, affectant une inquiétude subite, Machiavel aussi était un diplomate...
Saint-Hyrieix parut.
— Vous parliez de moi ! s'écria-t-il, complètement épanoui. Hélène sentit disparaître toutes ses sourdes angoisses.
Si maître de soi que doive être un homme de la carrière, il était difficile de supposer que Firmin, avec cette apparence, nourrissait de ténébreux projets à l'endroit de Carmen.
Madame de Saint-Hyrieix répliqua :
— Pas précisément.
— Ma chère amie, annonça-t-il avec une emphase extraordinaire, je n'ai pas perdu mon temps aujourd'hui.
— Vous ne le perdez jamais, fit indulgemment Hélène
— J'ai organisé un garden-party dont vous me direz des nouvelles.
— Et où cela? questionna Carmen.
— Chez moi.
— Comment...
— Voici... Je vous ai appris que le corps diplomatique comptait en ce moment à Paris un nombre inusité de représentants.
— Oui, je crois que...
— Eh bien ! le sous-secrétaire d'Etat aux colonies, voulant profiter de cette coïncidence, a décidé de donner un dîner officiel, auxquel assisteront les mandataires des différents pays.
— Et nous sommes invités? demanda Carmen, qui ne comprenait pas encore.
— Évidemment, répondit Saint-Hyrieix avec un sourire condescendant pour une demande aussi ingénue, d'abord parce que l'idée a été suggérée par moi au sous-secrétaire, ensuite parce que ma place est toute marquée dans une cérémonie de ce genre.
— Voyons ! reprit Carmen, maîtrisant son impatience nerveuse, s'agit-i! d'un dîner ou d'un garden-party ?
— Des deux.
— Chez le sous-ministre?
— Mais non !... Le garden-party aura lieu chez nous, dans l'après-midi naturellement, et le soir on dînera au ministère.
C'est dans ce hameau tranquille, enfoui sous les fleurs, que les amants se réunissaient. (Page 731.1
Et se tournant vers Hélène :
— Vous permettez, madame de Kerlor, que, par exception, je dispose de nos hôtels comme si j'en étais le seul locataire?
Hélène répondit :
— Mais certainement... Carmen voudra bien que je la seconde dans les préparatifs de cette réunion.
— Oh ! oui ! riposta madame de Saint-Uyrieix, j'aurai certainement besoin de toi, car nous aurons de la besogne.
— C'est que, reprit Firmin, on parlera beaucoup de cette fête... Il fallait
'-'-■ LES DEUX GOSSI:^. 92
ma situation exceptionnelle pour que je me permisse d'inviter tout ce monde... Je m'empresse d'ajouter que je n'agis pas par pure ostentation et pour servir mes intérêts privés... Non! Il ne s'agit au fond que d'un acte de courtoisie de ma part envers des personnalités de l'élite plénipotentiaire, dont je fais partie... Seulement, le président du Conseil verra une fois de plus comment j'entends ne négliger aucune occasion de rehausser notre prestige vis-à-vis de l'étranger.
— Et quelle est la date fixée pour la solennité ? interrogea Carmen.
— D'aujourd'hui en huit, répondit Saint-Uyrieix.
Sa femme ne put dissimuler un mouvement de contrariété ; c'était précisément le jour où elle comptait retourner à Villiers-sur-Marne. Firmin se hâta d'ajouler :
— Je comprends que le délai est un peu bref; mais il faut tenir compte du court séjour de mes collègues à Paris ! Allons ! vous ferez des merveilles, ma chère Carmen; j'en suis persuadé, surtout avec la collaboration de madame de Kerlor.
— Nous nous y eiforcerons, dit Hélène.
— Je choisirai dans la presse le meilleur compte rendu de notre fête et je l'enverrai à Georges, au Mexique.
Hélène soupira longuement et ses longs cils se rapprochèrent. Georges avait télégraphié son arrivée à la Vera-Cruz, mais une lettre de lui n'arriverait pas avant quelques jours.
— Cela lui fera un vrai plaisir, continua Saint-Hyrieix. Dame ! je me mets à sa place... Plus tard... c'est-à-dire bientôt, quand moi aussi, je serai loin, les nouvelles mondaines me rappelleront les jours fortunés.
Les yeux de madame de Kerlor redevinrent humides.
— H est vrai, reprit Firmin, que je ne serai pas aussi isolé que ce pauvre ami, puisque Carmen m'accompagnera.
Madame de Saint-Hyrieix pâlit, le cœur atrocement serré; une désolation si affreuse passa dans son regard, que madame de Kerlor, maîtrisant sa propre émotion, supplia silencieusement Carmen de ne pas perdre la tête.
— n ne me reste plus maintenant, conclut Saint-Hyrieix, qu"à procéder à la nomenclature de nos invités...
Il cita des noms bizarres et des titres mirobolants.
Les deux femmes ne l'écoutaient plus.
La comtesse de Kerlor pensait à son mari; madame de Saint-IIyricix pensait à Robert d'Alboize.
Toutes deux étaient séparées de l'être adoré, qui avait emporté la meilleure partie d'elles-mêmes.
Et encore une fois la femme légitime, dans sa charité évangélique, au
plus profond de son âme miséricordieuse, plaignit la malheureuse qui souffrait, elle aussi, de l'absence de l'homme qu'elle n'avait pas le droit d'aimer !
jour. DE FÊTE !.
La semaine était à peu près écoulée. On mettait la dernière main aux préparatifs de la fête.
Saint-IIyrieix, très minutieux, surveillait les moindres détails. Pendant deux jours, il s'était abstenu d'aller au ministère'
Hélène et Carmen avaient rempli leur tâche ; Firmin, très satisfait, s'était confondu en félicitations et avait dit que le reste le regardait jusqu'à l'heure où mesdames de Saint-Hyrieixet deKerlor voudraient bien l'aider à recevoir les invités.
Hélène se récusa pour cette mission.
Elle le fit en termes aimables, mais clairs; en l'absence de son mari, elle ne prenait part à aucune fête. Firmin daigna comprendre.
Carmen avait pu aller jusqu'à la Bourse, sous le prétexte de faire une visite indispensable ; une lettre de Robert d'Alboize l'y attendait.
Le capitaine, qui comptait la voir très prochainement, n'était plus aussi affirmatif touchant la date de sa venue. »
Il serait peut-être retenu à son poste plus longtemps qu'il ne le croyait, par de nouvelles études imprévues.
Sachant qu'elle allait le jeudi à Villiers-sur-Marne, il priait Carmen de ne pas manquer de s'y trouver ce jour-là ; si les obligations du service ne permettaient pas à Robert de la rencontrer chez la nourrice, il écrirait ou télégraphierait à cette femme pour qu'elle communiquât à la prétendue sœur de l'officier la date exacte de son arrivée.
Alors Carmen se rendrait à Ormesson, dans la petite maison où était née Marcelle et que d'xilboize avait achetée.
C'est dans ce hameau tranquille, enfoui sous les fleurs, que les amants se réunissaient, quand les rares circonstances le leur permettaient.
La lettre de Robert était extrêmement passionnée ; Carmen y lisait à chaque ligne qu'elle était aimée de plus en plus, elle, qui ne croyait pas que l'amour, comme tous les sentiments, pût dépasser certaines extrêmes limites.
Elle avait lutté avec la plus grande énergie, quand Robert l'avait suppliée de se laisser aimer.
732 LKS DEUX GOSSES.
Carmen, éperdue, s'était tout d'abord refusée, rappelant les engagements convenus.
En oubliant de nouveau ses devoirs, et cela sans l'excuse d'une démence passagère, elle mériterait le cbtîtiment que la miséricorde céleste lui avait épargné.
Cela porterait malheur à Marcelle.
D'Alboize avait su trouver les accents auxquels une femme qui aime profondément ne résiste pas.
Le capitaine voulait bien que madame de Sainl-Hyrieix évitât le déshonneur public, mais il fallait qu'il ne lût pas seul à se sacrifier
Carmen n'aurait tenu aucun compte de ces arguments, si elle n'avait senti, dans un anéantissement subit de sa volonté, que toute résistance lui était impossible.
Elle aimait ardemment cet homme qui lui avait fait connaître l'extase suprême.
Était-ce leur faute, à tous deux, si le sort, qui les avait séparés prématurément, poussait l'ironie jusqu'à les réunir au moment où il leur était défendu de s'abandonner à leurs premières impressions?
Carmen n'était pas de ces femmes à qui la sécheresse de cccur et une certaine dose d'astuce permet de recouvrer la tranquillité, après un écart d'imagination ; elle ne voulait pas calculer; tout son être lui criait qu'elle ne pouvait vivre sans amour.
Hélène et Georges, si étroitement unis, se témoignaient constamment leur tendresse; les fibres les plus intimes de Carmen vibraient à l'écho de leurs chaleureux baisers.
Ses protestations désespérées expirèrent sur ses lèvres, quand Robert lui soupira les mois magiques qui paralysent toutes les forces, qui endorment toutes les énergies.
Robert avait reconquis Carmen.
Madame de Kerlor l'ignorait encore; madame de Saint-Hyricix espérait que sa sœur Tignorerail toujours ; mais si Hélène venait à découvrir la vérité, Carmen lui mettrait la main sur les lèvres et lui dirait :
— Tu aimes! Tu es aimée !... Tu en as le droit... Ton enfant n a pas à rougir de sa naissance... Ehbien ! au nom de tout cebonheur,je te défends de me condamner.
Hélène et Carmen laissèrent Saint-Hyricix au milieu de ses gens et vinrent se réfugier avec un doux plaisir dans une chambre qui navait pas été bouleversée; c'était la nursery, c'est-à-dire les appartements particuliers de M. Jean de Kerlor, qui était en train, sous l'œil attendri de sa
nourrice, de faire une joyeuse partie avec le grand lévTier suédois que nos lecteurs connaissent.
L'arrivée de sa maman el de sa tante ne parut pas extraordinairement le déranger, mais il les gratifia chacune d'un sourire et leur envoya de sa petite main deux baisers.
Jean de Kerlor marchait; il commençait à bégayer les mots si doux qui vont droit au cœur des mères.
11 jouissait d'une santé très robuste ; le lait d'Annelte Kerjean n'était pas fait pour diminuer la vigueur que l'enfant tenait de son père.
La maman et la tante embrassèrent Fanfan.
— Que tu es heureuse ! soupira Carmen.
— Pauvre sœur 1 répondit Hélène, si l'on pouvait partager le bonheur, je te donnerais la moitié du mien, bien que tu saches si j'y tiens
Carmen reprit avec une surexcitation pleine d'amertume :
— Moi aussi je suis mère, moi aussi j'aime et je suis aimée, et pourtant, il faut que je me cache pour embrasser ma fille.
— C'est affreux ! reconnut Hélène.
Madame de Saint-Hyricix poursuivit :
— Certainement, quand je tiens ma petite Marcelle sur mes genoux, j'oublie tout le reste : mais quand je suis revenue de cette fièvre maternelle, je pense que le pauvre petit être ne connaîtra jamais l'alTection des autres membres de sa iamille, qu'il n'aura que son père et moi...
— Hélas !
Carmen continua d'une voix sombre :
— Son père! H est soldat... D'un jour à l'autre, il peut manquer à sa fille... Moi je m'appelle madame de Saint-Hyrieix... Que mon mari soit nommé à ces fonctions dont il rêve la nuit et le jour, il voudra m'emmener. .. Mon devoir serait de le suivre ; mais que deviendrait MarcoUc ?
Carmen se prit la tête à deux mains et murmura :
— Et si ma mère savait... Si mon frère apprenait la vérité...
— Georges est si bon !
— Il se montrerait intraitable... Tu ne te doutes pas de ce que serait sa colère s'il découvrait que je suis une femme perdue !
Madame de Kerlor ne put répondre.
Carmen continua : *
— Aussi, jamais il ne saura ce qui s'est passé... Tu comprends bien, puisque tu restes muette, que Georges garderait l'inflexibilité d'un justicier.
Le caractère des Kerlor reparut tout entier chez Carmen, qui s'écria :
— Il aurait raison d'ailleurs... „C suis une misérable... Si nous eu ■étions encore aux époques primitives où le chef de la famille avait le ■droit de vie ou de mort sur les siens, mon frère me tuerait... Je l'aurais mérité.
— De grâce! implora Hélène, n'évoque pas de si terribles choses... Calme- toi... Tu ne saurais à quel point mon cœur se serre quand je t'entends t'exprimer avec cette exaltalion.
— Oui... parce que dans mes accès de violence, tu retrouves le caractère de Georges.
Hélène protesta :
— Je ne veux pas que tu le calomnies... Il ne s'emporte pas en ma présence.
— Tu as réussi à le dompter, répliqua Carmen, et j'ai la conviction que Ion iniluence bienfaisante durera toute la vie. Pourquoi ne puis-je pas opérer le môme miracle sur moi-même?
Soudain l'exaltation de Carmen tomba ; son visage refléta furtivement une émotion des plus tendres ; elle murmura comme si elle ne se parlait plus qu'à elle-même :
— Robert ferait pourtant de moi ce qu'il voudrait.
— Toujours M. d'Alboize ! répondit Hélène d'un ton peiné.
— Toujours ! répliqua Carmen, les yeux pleins de flammes. Madame de Kerlor garda encore une fois le silence, Carmen lui causait
un ]iiofond chagrin et elle espérait que la conversation allait dévier du cours dangereux où elle avait glissé.
Madame de Korlor se trompait. Carmen reprit bientôt:
— Kcoute-moi, Hélène, et ne crois pas que j'aie pris d'avance une décision Irrévocable ; dans le cas où Saint-Hyrieix serait forcé de quitter la France et me contraindrait aie suivre... je cherche éperdument ce que je ferais... Je n'en sais rien... J'ai besoin de ton appui, de tes conseils.
Hélène eut un hochement de tôte désabusé, pendant que madame de Saint-Hyrieix poursuivait :
— J'ai confiance en l'élévation de tes sentiments... Ce n'est pas avec de désespérantes banalités que l'on tranche une situation aussi alTreuse que la mienne.
— Je t'ai déjà tout dit sur ce sujet, ma pauvre chérie...
-— Oui! ta conscience naturellement te commande de me rappeler à l'obéissance, aux serments que j'ai prêtés devant Dieu et devant les hommes.
— Certainement.
— Mais, pour cela, je n'ai pas besoin de compter sur une sœur chérie, ^ar celle qui m'a aidée à gravir mon calvaire, qui sait ce que je souffre, ce que je suis encore appelée à soufl'rir !... La première venue me tiendrait le même langage...
— Enfin, ma chère Carmen, il ne m'appartient pas de changer les lois divines et humaines.
— Aussi, je me demande si la seule sol ii lion qui s'impose n'est pas de... Elle s'arrêta.
— Achève! fit Hélène.
— De me tuer et d'entraîner Marcelle avec moi dans la tombe !
— Malheureuse!
— Oui, malheureuse ! c'est convenu. Tu ne le répe'teras jamais assez.
— Mais, reprit Hélène frémissante, s'il est des degrés dans un crime semblable, tu aurais mieux fait de mourir avant de donner le jour à ton enfant.
— A la bonne heure! répliqua Carmen avec vme ironie déchiranlo. lu consens à discuter... Je retrouve enfin la vaillante fille des Penhof't, mon Hélène, dont je connais la grandeur d'âme et l'intelligence supérieure... Mes idées sont criminelles, soit!... Comment les combattras-tu, autrement que par la morale facile et le tranquille égoïsme de celles qui sont heureuses et qui veulent, pour ne pas se créer l'ombre d'un souci, que foules les passions sommeillent autour d'elles ?
— Carmen, répliqua madame de Kerlor, d'une voix grave, je prends la part la plus vive à tes soufl'rances morales ; mais comme je n'ai rien fait pour les causer, je te déclare que je renonce à te convaincre... Je suis lasse de ces vains combats, oîi, jnalgré tes promesses, tu remets tout en question... Tu es encore maîtresse de ta destinée... Il dépend de toi seule de te sauver ou de te perdre sans retour.
— C'estcela, reov.'t madamede Saint-Hyrieix avec véhémence, toi aussi, tu m'abandonnes !
— Comme tu es injuste !
Carmen, sans l'écouter, continua :
— Tu me forces à me souvenir qu'il ne me reste au monde qu'une amitié à toute épreuve, celle de Robert d'.41boize.
Hélène fit un pas vers Fanfan.
Carmen eut un geste d'imploration pour la retenir.
— Pardonne-moi, dit-elle, je suis folle !
Madame de Kerlor répondit avec une autorité sereine :
— Tu sais pourtant que tu ne dois pas prononcer ce nom devant moi.
— Oui, balbutia madame de Saint-Hyrieix... C'est vrai, mais songo que c'est mon enfant qui est en jeu...
— Ta petite fille est innocente, elle a droit à toute ma compassion... Crois-tu que je ne la lui accorde pas ?
— Pourquoi ne m'as-lu jamais olTert de m'accompagner à Villiers-sur- Marne ?
— Etait-ce à moi de te faire une telle proposition?... Marcelle a sa mère,, elle a... son père, c'est à eux de veiller sur elle.
— Et si elle ne les avait plus .'
— J'essayerais de remplacer sa mère.
Carmen regarda Hélène, se demandant si elle avait bien entendu ; puis elle se reprocha de douter encore : ces paroles, prononcées par une femme (jui ne se prononçait jamais à la légère, comportaient l'engagement le plus solennel.
— Tu ferais cela ?
Elle ne put en dire davantage et tomba dans les bras d'Hélène.
— Crois-tu donc, reprit madame de Kcrlor, que je n'aie pas pensé à ces redoutables éventualités ?. . .
— ïu ne m'en as jamais parié.
— Parce que tu as gardé une altitude de révoltée que ma dignité ne me permettait plus de combattre... Cela ne m'empêchait pas de songer au devoir qui m'incomberait si tu t'expatriais avec ton mari. . . Libre à loi maintenant de ne pas te résigner et de rendre la faute publique en ne suivant pas Saint-Hyrieix... Le scandale nous atteindra tous, mais j'aurai fait tout au monde pour éviter le déshonneur au nom de Kerlor, que je porte grâce à toi.
— Ma bonne Hélène! 3e te connais bien pourtant... Aucune générosité de ta part ne devrait m'étonner, mais ce que tu me promets aujourd'hui dépasse toutes mes espérances...
— Tu avoues donc que tu avais pensé que je pourrais être utile à Marcelle ?
— Certainement, mais je n'osais pas millusionner... Ainsi, tu aimerais bien ma fille.
— Je l'aime déjà, la pauvre enfant !
— Viens avec moi à Villiers.
— Ne me demandiî pas une chose impossible.
— C'est vrai! reprit Carmen d'un ton amer, je m'imaginais que je cessais de me heurter à la réprobation générale.
Hélène répondit de sa douce voix persuasive :
— Pourquoi tou repentir manque-t-il de sincérité ? pourquoi, dans ta cervelle enfiévrée, continues-tu à nourrir tes projets les plus insensés?... Si tu veux obtenir le pardon de ta faute, reviens franchement à tes devoirs... Dieu ne se montre jamais implacable pour une minute d'égarement.
— Je t' obéirai. Hélène.
— Songe bien, ma chérie, que si tu trompais de nouveau ma confiance,, tu me désespérerais.
— Rassure-toi 1
— Tu suivras Sainl-Hyiùeix ?
Carm..* baissa la tète sans parler.
— Réponds.
Madame de Kerlor, après avoir assisti- au coucher de Fanlau, embrassa uoe deruiére fois le bébé. (Page 73t).)
— Eh bien!... oui.
— Quoi qu'il arrive '.'
— Oui!
— En retour de ta promesse je te jure, moi, que je veillerai sur ta fille et qu'elle ne souffrira en rien de ton absence... Quand tu reviendras, tu reprendras tes droits.
— Merci, Hélène !... On ne saura jamais tout ce que Ion cœur contient de générosité.
— Et pourtant, souvent tu affectes de me méconnaître.
— Quand on souffre, tiélène, on est souvent injuste... Parfois j'en arrive à me demander qui m'aime ou qui me méprise ?... C'est affreux !... Pardonne-moi le chagrin que je t'ai causé.
— De grand cœur, si lu ne doutes plus de moi.
— Je n'ai pas toujours toute ma raison.
— Je vais te donner la preuve que je pensais à ta fille.
— La preuve ?
— Tiens !
Madame de Kerlor ouvrit un petit meuble et en relira une délicieuse robe d'enfant en cachemire blanc, garnie de petits nœuds de salin rose éclatants de fraîcheur.
— Voilà, dit-elle, le petit cadeau que je veux faire à ma nièce... 11 est là depuis quelques jours... J'attendais, pour te le remettre, ton proclrain voyage.
Les yeux de Carmen s'emplirent de larmes reconnaissantes.
— Dame ! fit madame de Kerlor avec son bon sourire, je n'ai pas eu l'occasion de prendre mesure ; mais mademoiselle Marcelle n'est pas encore à l'àge oiiron se serre la taille...
— Cette robe est ravissante, dit Carmen, dont le front était redevenu rayonnant.
Elle allait prendre le vêtement, quand madame de Kerlor, très vivement, fit un pas en, arrière et replaça la robe dans le tiroir.
L'étonnement de Carmen n'eut que la durée d'un éclair, car elle avait vu la porte s'ouvrir et une femme entrer à l'improviste.
C'était Mariana.
Malgré la promplitude de madame de Kerlor, madame Vernier avait tout vu.
— Je vous gêne ! s"écria-t-elle ; excusez-moi. Elle eequissa un mouvement de retraite.
Carmen, qui n'avait pas perdu son sang-froid, répliqua :
— En voilà une idée; tu ne nous déranges pas le moins du monde. Mariana prit l'air d'une personne qui est heureuse de ne pas sembler
importune.
Elle accabla ses petites-cousines des démonstrations amicales qui lui étaient familières.
— Saint-Hyrieix m'a invitée pour demain, dit-elle, je venais le remercier.
— Vous viendrez? demanda Hélène.
— Avec le plus grand plaisir.
Elle changea de ton :
— Et toujours pas de lettre? inferrogea-t-elle.
— Non ! soupira Hélène.
— Ah ! c'est loin, le Mexique, reprit madame Vernier... Enfin, ilnefaut pas vous tourmenter.
Mariana resta plus d'une heure à l'hôtel du Parc des Princes.
Malgré le calme de Carmen et d'Hélène, madame Yernier se rendait parfaitement compte d'avoir surgi à un moment où l'on ne l'attendait pas.
Sous les phrases les plus insignifiantes, elle parvenait à glisser de venimeux sous-entendus, se leurrant du vain espoir que l'une de ses interlocutrices laisserait en l'écoutant échapper un mouvement significatif.
Cependant, elle semblait ne pas vouloir s'écarter delà conversation touchant Georges, jusqu'à la minute où elle feignit de se rappeler subitement que le marquis de Penhoët, le père d'Hélène, avait succombé à la Vera- Cruz.
— Ma pauvre cousine! dit-elle en prenant dans ses mains celles d'Hélène, je partage vos alarmes... je compatis bien sincèrement à votre sort... je n'ai pu retenir mes sanglots quand j'ai pensé aux déchirements des adieux.
Carmen interrompit madame Vernier, sentant qu'elle allait attrister davantage Hélène.
— Mon frère n'est pas parti pour une éternité !
— Heureusement, prononça Mariana... j'ai même idée que s'il tarde à vous donner de ses nouvelles, c'est parce qu'il compte vous annoncer son retour.
— Le ciel vous entende! fit madame de Kerlor.
Mariana s'éloigna enfin, renonçant à une plus longue inquisition; mais, cette fois, elle pressentait qu'elle était sur une piste sérieuse. Elle se disait :
— Pourquoi Hélène a-t-elle caché cette robe à mon arrivée?... C'est au moins singulier... Ce vêtement est tout neuf... Il est trop pe!it pour Jean... Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
M. de Saint-Hyrieix fit bientôt mander sa femme. Tout en pensant bien qu'aucun détail de la fête du lendemain ne laisserait à désirer, il avait besoin de lui faire encore ses dernières recommandations.
La journée s'écoula au milieu des discours de Firmin ; au dîner, il discourait encore sur la façon dont seraient placés les invités et il recommandait à sa femme de ne pas se tromper lorsqu'elle devrait donner de l'Excellence à l'un et du Monseigneur à l'autre. Carmen promit à son mari tout ce qu'il voulut, pourvu qu'il lui permît de rentrer dans sa chambre de bonne heure, car elle avait la tête brisée.
Saint-Hyrieix se montra bon prince sous ce rapport.
Madame de Kerlor, après avoir assisté au coucher de Fanfan, embrassa
une dernière fois le bébé, qui s'endormait déjà, et se disposa à se mettre au lit
Uélène récapitulait dans son esprit tout ce que lui avait dit Carmen.
C'était vrai pourtant, madame de Kerlor, sans mériter le nom de complice, se trouvait mêlée à une intrigue coupable et sa responsabilité lui semblait bien lourde.
Mais pouvait-elle laisser la sœur de Georges livrée au plus cruel désespoir?
Hélène avait entrepris l'œuvre de rédemption ; elle no devait pas retirer la main secourable. tendue à la malheureuse à la minute suprême où celle-ci allait être perdue.
Malgré son égarement, Carmen avait prononcé des paroles justes touchant l'égoïsme des gens heureux envers ceux qui se débattent dans les affres du désespoir.
Le dévouement ne coniporte-t-il pas toujours le sacrifice?
Hélène ne favorisait pas l'adultère, mais il ne lui était pas défendu de s'intéresser au sort de l'enfant.
Pour se justifier, si jamais quelqu'un l'accusait plus tard, elle n'avait qu'à répondre :
— Moi aussi, je suis mèrel
Hélène s'était déshabillée, lorsque la femme de chambre, dont elle reconnut la manière de frapper, heurta à la porte.
— C'est inutile, dit madame de Kerlor, je n'ai pas besoin de vous.
— Mais, madame, fit la voix, c'est une dépêche que l'on vient d'apporter pour vous.
— Une dépêche! dit Hélène, très impressionnée.
Elle ouvrit et prit le rectangle bleu que lui tendait sa camériste.
— Est-ce de Georges? se demanda tout de suite madame de Kerlor, décachetant le télégramme d'une main tremblante.
Elle lut ces mots :
« Marcelle très malade, prévenez sa mère. »
La dépêche était signée Robert ; elle avait été expédiée du bureau de Tours.
Lxvm