‹ Les deux gossesChapitre 44 sur 56 · MARCELLE · texte numérisé non relu

MARCELLE

Le docteur allait sortir quand madame de Kerlor arriva ; il prenait le chapeau que lui tendait son valet de chambre.

— Dieu soit loué ! s'écria Hélène, je vous trouve.

Il avait salué la visiteuse avec une respectueuse cordialité.

— J'ai besoin de vous, docteur.

— Pour votre fils?

— Non.

— C'est que, dit le médecin avec un peu d'embarras, ma journée doit être bien employée.

— U faut que vous me suiviez pourtant, mon cher docteur.

— Où cela ?

— Aux environs de Paris.

Il tressauta.

— 11 n'y a que vous, continua Hélène, qui puissiez sauver une petite fille à laquelle je m'intéresse plus que je ne pourrais vous l'exprimer en ce moment... Le temps presse.

Vilfeu avait bien remarqué que la comtesse portait sur sa physionomie la trace de récents combats, mais un médecin n'est digne de ce nom que s'il a la discrétion du confesseur.

Madame de Kerlor savait bien à qui elle s'adressait, en venant frappera la porte de "Vilfeu; c'était le plus habile médecin de Paris, bien qu'il ne dépassât pas encore la cinquantaine; c'était surtout un des plus probes, un des plus droits. Faut-il ajouter qu'il n'était pas l'un des plus riches, tout en soignant la clientèle la plus aristocratique du Faubourg?

Ce serait superllu quanti nous. aurons dit qu'il ne devait aucunement sa réputation au charlatanisme.

— Je vous en supplie, docteur, reprit Hélène, les minutes sont comptées... Ma voiture est en bas.

— La mienne aussi.

— Venez.

Il regarda ces grands yeux pleins d'angoisse.

Il avait pour la comtesse de Kerlor la plus profonde vénération; i! eût été désolé de ne pas lui donner satisfaction ; jnais il se devait à ses malades. Mentalement il calcula si ceux-ci pouvaient l'attendre. Il y avait doute dans son esprit, tant sa conscience était difficile.

— Cher docteur! Vous ne voulez pas me désespérer.

— Je suis à vos ordres, répondit-il, ne voulant pas que madame de Kerlor le supposât capable d'un marchandage odieux.

— Parlons !

— Où allons-nous?

— A Villiers-sur-Marne.

— Je connais le pays... J'y étais à la fin de 1870... J'ai soigné les blessés le jour de la bataille de Champigny.

— Il faut que nous y arrivions à dix heures et demie.

— Nous y arriverons, dit le médecin en jetant un coup d'oeil sur son cartel.

— Il s'agit, je vous l'ai dit, d'une petile fille.

— De quoi souflre-t-elle?

— Je n'en sais rien... Mais elle se meurt

— Quel âge a-t-elle?

— A peu près celui de mon fils.

Le docteur Vilfeu s'assura qu'il avait bien sa trousse; il prit en outre des instruments que la comtesse ne vit pas.

Us arrivèrent juste pour le train.

Un peu avant onze heures, ils entraient chez Eugénie Repiquet. L'humble demeure était toute bouleversée ; la nourrice était au chevet de Marcelle.

La pauvre enfant était si pâle que madame de Kerlor crut que tout était fini.

Marcelle n'avait plus que le souffle. Ses yeux vitreux étaient aux troisquarts clos. Un râle effroyable emplissait la chambre.

Le docteur jeta un coup d'œil sur les fioles ; il comprit tout de suite.

L'enfant de Carmen avait une attaque de croup.

Eugénie Repiquet, d'une voix lamentable, commença le récit de la maladie ; elle expliqua que tout de suite elle avait envoyé chercher le médecin du pays, qui avait montré le plus grand empressement; mais il venait de partir, déclarant qu'il ne restait plus une lueur d'espoir et qu'il considérait sa tâche comme terminée.

Hélène retenait sa respiration en écoutant ces mots eft'rayants.

752 Li:S DEUX GOSSES.

Le docteur Vilfeu ne répondait que par monosyllabes, tout en fixant sur la petite moribonde un regard aussi acéré que son scalpel.

Une hésitation, rapide comme un éclair, passa dans les yeux du savant.

Elle signifiait : « Faut-il éviter à cette petite malheureuse des raffinements de souffrance inutiles, ou reste-t-il une étincelle d'espoir? »

Brusquement le docteur se décida.

11 tira de sa trousse une sonde au modèle terrifiant et bizarre.

En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, il introduisait l'instrument dans la gorge de l'enfant.

En môme temps il avait un geste énergique, signifiant qu'on ne le troublât pas par une question quelconque, et semblant vouloir écarter Hélène et la nourrice.

Instinctivement, toutes deux se retirèrent dans l'angle de la pièce.

Eugénie, tout en larmes, voulut se justifier, comme ?i on avait eu l'idée de l'accuser, au moins de négligence.

L'enfant avait été très gaie toute la journée; elle avait bien mangé.

Repiquet, qui jouait avec elle, s'extasiait sur les progrès de sa croissance qu'il constatait chaque jour; jamais la petite fille n'avait été plus fraîche, plus rose...

Tout à coup, au milieu de la nuit, une plainte de Marcelle frappant l'oreille d'Eugénie. Tout de suite, la nourrice sautait à bas du lit, réveillant son mari en train de rêver qu'il était nommé chef de gare à Emerain-

ville.

Rallumant la petite lampe, Eugénie avait vu avec saisissement que la petite Marcelle était très abattue.

L'enfant se plaignait, portant la main à sa gorge ; en lui prenant le pouls, la brave femme avait vu que la mignonne était fiévreuse.

Elle avait sans doute pris froid dans la journée, au moment où l'on s'en doutait le moins.

Repiquet s'était levé à son tour, tout de suite très inquiet.

Après s'être concertés, les époux pensèrent qu'une infusion de tilleul ferait disparaître le malaise; Marcelle rejeta le liquide.

On avait frictionné l'enfant avec de l'eau de Cologne sans produire aucun effet.

A force de chercher le mow'U de soulager la pauvre chérie, le jour était venu; Repiquel s'était ('■crié :

— Il n'y a qu'une chose à faire, j-'évenir le médecin... Je vais y aller avant de prendre le train pour retourner à la Villette.

Le médecin ne s'était pas prononcé; il avait fait une ordonnance que le pharmacien avait délivrée sans tarder.

Marcelle n'en parut aucunement soulagée.

J'ai fait liumaiuemeut tout ce qu'il était possible. (Page 'ib'i.)

Dans la soirée, le docteur élait revenu et avait pu fournir son diagnostic, terrible en sa concision : c'était une attaque de croup.

Eugénie, « aux cent coups », ajoutait-elle, s'était décidée à envoyer une dépêche à M. d'Alboize, à Tours.

Si elle avait connu l'adresse de la sœur du capitaine, elle se serait adresséeà cette dame, vuqu'elle habitait Paris etqu'elleseraitcertainement accourue auprès de la malade, car elle chérissait sa nièce; mais Eugénie avait dû télégraphier à M. d'Alboize, à l'École de pyrotechnie, à Tours, suivant les indications qu'il lui avait fournies en cas d'urgence.

Eugénie Repiquet continuait son récit d'une voix sourde, avec la crainte de troubler le médecin dans l'accomplissement de son œuvre.

Elle était bien étonnée que, ayant prévenu le père de l'enfant, co lût une étrangère qui se présentât avec un nouveau médecin. Mais la femme de l'employé se serait bien gardée de faire la moindre réflexion.

Il y avait autour de sa nourrissonne quelque chose dont elle ne se rendait pas compte, elle ne cherchait pas à l'approfondir, d'abord parce que cela pouvait être au-dessus de son intelligence un peu primitive, ensuite parce que le sort de Marcelle l'intéressait par-dessus tout; cependant elle n'avait pu résister au désir bien légitime de déclarer qu'il n'y » avait rien de sa faute » si la mignonne était dans cet état depuis trois mortelles journées.

Eugénie Repiquet aurait pu continuer longtemps sur ce mode plaintif; Hélène ne prêtait aucune attention aux paroles de la nourrice, qui ne lui arrivaient à l'oreille qu'à l'élat de psalmodies lointaines.

C'est qu'un mot, un seul avait frappé la comtesse de Kerlor de la plus lugubre façon : le mot croup !

A cette époque, les découvertes des pastoriens n'étaient pas encore sorties de l'ombre des laboratoires ; le Codeur Roux n'avait pas trouvé le remède contre la diphtérie!

Les mères continuaient à trembler devant l'implacable fléau.

Tout enfant atteint de l'épouvantable maladie était considéré comme perdu.

Dans les grands centres, il restait la ressource de transporter le malade à l'hôpital, où, suivant l'énergique expression populaire, onle« charcutait ».

L'opération de la trachéotomie réussissait une fois sur mille, et encore fallait-il qu'elle fût pratiquée avec une merveilleuse dextérité et surtout à un moment propice.

Le docteur Vilfeu, qui était un chercheur infatigable constamment en relations avec les plus hardis novateurs en cette matière, ne faisait qu'entrevoir l'événement de la sérumthérapie, mais il s'était fait fabriquer de nouveaux instruments et avait à sa disposition les pansements les plus énergiques en fait d'antisepsie.

Hélène regardait le médecin, qu'elle ne reconnaissait pluf^.

Le docteur, si doux, si aH"able, à l'air plutôt timide, qu'elle voyait ordinairement, s'était transformé en un homme à l'allure bizarre, dont tous les mouvements glaçaient d'épouvante.

Quand il avait desserré les dents de Marcelle et plongé celte tige d'acier dans la gorge de la patiente, l'enfant, si épuisée pourtant, s'était tordue dans une convulsion ; son râle, effroyablement douloureux, avait acquis une intensité aflolanle; puis le silence funèbre s'était fait.

Le docleui' Vill'eu ressemblait à un bourreau, qui procédait à un supplice indescriptible et innomé.

Le sang s'était figé dans les veines de la comtesse de Kerlor ; ses yeux agrandis parla stupeur ne voyaient pourtant plus; elle crut sentir dans sa propre chair le contact de l'outil.

Puis elle perçut un bruit indéfinissable; le docteur Vilfeu rejetait dans, la cheminée, où brillait un feu de bois, des mucosités sanguinolentes qu'il avait aspirées.

Cela ne dura que quelques minutes, mais ce fut épouvantable. Marcelle, plus livide que jamais, laissa retomber la tête sur sa poitrine.

Le médecin avait enlevé l'appareil.

— Là, dit-il avec ce sang-froid des héros qui dépassent les bornes du plus sublime dévouement, c'est fait.

Le docteur Vilfeu venait de perforer les fausses membranes de la trachée-artère qui asphyxiaient l'enfant et de les enlever par la succion, au risque de contracter lui-même le mal mortel.

Avant de répondre aux questions d'Hélène et de lanourrice, il demanda un verre d'eau.

Il versa dans le verre le contenu d'une petite fiole et il se gargarisa. Ensuite, il lava son instrument.

Puis il releva les mèches de ses cheveux en désordre, passa les doigts dans sa barbe, et se retourna vers la comtesse de Kerlor, qui retrouvait enfin la physionomie habituelle du bon docteur.

— Marcelle est sauvée? demanda Hélène.

— Je n'en sais rien, répondit Yilfeu ; tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai agi comme on doit le faire dans les cas désespérés.

Eugénie Repiquet, dont les dents claquaient et dont les jambes flageolaient, s'approcha du berceau.

— Seigneur! fit-elle d'une voix lamentable, l'enfant ne respire plus.

— Vous vous trompez, répliqua le docteur, elle recommence à respirer, au contraire.

A son tour, Hélène se pencha sur l'enfant.

Le râle avait cessé. Marcelle semblait privée de mouvement et ses pauvres petits yeux étaient complètement fermés; cependant, son visage n'était plus tordu par l'indicible agonie.

Hélène, en approchant sa joue des lèvres violettes de Tenfant, eut la perception d'un souffle très li'ger et très chaud qui s'échappait de cette petite poitrine.

— Du papier? réclama laconiquement Vilfeu.

La nourrice lui apporta ce qu'il demandait et il se mit à rédiger une ordonnance.

— Madame, dit-il à la comtesse, il faudra badigeonner la gorge de l'enfant toutes les heures avec la mixture que je prescris... Vous en chargez-vous?

— Certainement, répondit Hélène.

Le docteur tendit l'ordonnance à Eugénie Repiquct.

— Allez vite! dit-il.

La nourrice s'empressa d'obéir.

Le médecin se remit à examiner l'enfant, pendant que la comtesse, dont l'émotion devenait inexprimable attendait que l'oracle eût parlé.

— Pauvre chérubin! s'écria Vilfeu, ce serait dommage.

— Docteur! murmura Hélène, dites-moi que vous avez arraché cette enfant à la mort.

— J'ai essayé, madame.

— Et vous doutez du succès?

— Je ne me prononcerai que demain...

Il ajouta avec un hochement de tète ■

— A moins que, dans cette course à la mort, nous ayons été battus de quelques minutes.

Hélène eut un frémissement.

— Ne vous désolez pas, continua le praticien, j'ai déjà réussi dans des conjonctures aussi terribles... je ne dirai pas plus désespérées, ce serait impossible... Il est vrai que, par contre, mes efforts sont quelquefois restés impuissants alors que je croyais la guérison presque facile... Ah ! madame, nous sommes loin d'être infaillibles!... Les ressources scientifiques sont trop limitées !

Il prit son chapeau.

— Vous partez ! dit Hélène avec appréhension.

— Je n'ai plus rien à faire ici, répondit-il, jusqu'à demain... C'est à vous qu'il appartient maintenant de montrer la plus grande vigilance... Vons ne quitterez pas cette enfant d'une minute.

— Je vous le promets.

— Vous la panserez ponctuellement ainsi que je vous l'ai indiqué.

— Oui... La petite Marcelle soutfrira-t-elle encore?

— La pauvre enfant n'a guère la force de ressentir la douleur... Toutefois, ne vous laissez pas arrêter par ses gémissements... Armez-vous de courage.

— J'en aurai.

— Voyez, madame la comtesse, comme notre dur métier exclut tout sentimentalisme; je voudrais que votre petite protégée pleurât..

— Je comprends.

— Si elle pousse un cri, elle est sauvée... A demain.

— Docteur, s'écria Hélène... quoi qu'il arrive, je me souviendrai éternellement de ce que vous avez fait aujourd'hui.

— Mon devoir, madame, rien que mon devoir.

• — Vous avez pratiqué une opération qui pouvait vous coûter la vie.

— Il s'agissait avant tout de celle de la malade.

— Il n'est pas rare de voir un médecin victime de son dévouement dans des cas analogues.

— Question d'habitude, madame la comtesse, fit-il avec une naïveté comique et sublime; cela ne m'est jamais arrivé... Il est vrai que cela n'arrive qu'une fois.

11 continua avec une émotion subite :

— Oui, vous me rappelez un de mes élèves, un pauvre garçon du plus grand avenir : il a tenté la même chose que moi... Il a contracté la diphtérie, et il a succombé en deux jours...

Il ajouta avec une bonhomie stoïque :

— Les vieilles carcasses sont plus résistantes que les jeunes. Hélène reprit :

— Un dernier mot... Je vais vous demander le secret absolu...

— C'était inutile... J'ai compris que je devais me taire.

— Cependant, docteur, je tiens à vous jurer...

— Que la mère de cette petite fille n'a pu se rendre auprès de son enfant et que vous avez voulu la remplacer ?

— Vous avez deviné?...

— Tout de suite... La comtesse de Kerlor est pour moi la plus respectée des épouses... L'événement d'aujourd'hui me force à l'admirer davantage.

— Je voudrais proclamer devant tous votre héroïsme...

— Et moi, je suis bien heureux que les circonstances vous obligent à ne pas parler... Je n'éprouve aucun besoin à ce que mes confrères épiloguent sur ma conduite;... d'autre part, je me reprocherais de les initier à ma méthode... Je suis célibataire, moi... je ne laisserai ni femme ni enfant derrière moi... Enfin, madame la comtesse, je suis obligé de vous rappeler que la petite fille est loin d'être sauvée... Je ne mérite donc aucun compliment... Je n'en accepte aucun.

11 jeta un dernier coup d'ceil sur Marcelle et son visage ne refléta aucune satisfaction. 11 était redevenu impassible en saluant la comtesse de Kerlor.

La nourrice revenait avec les médicaments ; le docteur, pour la dernière fois, fit ses recommandations et partit.

Une fois dehors, son visage se rembrunit. Il ne craignait plus de montrer ses soucis.

Il murmurait :

— J'ai fait humainement tout ce qu'il était possible... J'éprouverais

beaucoup de chagrin si les espérances de celte admirable femme étaient déçues.

On le voit, le docteur Vilfeu oubliait de se rendre justice à soi-même. Il ne pensait qu'au dévouement de la comtesse de Kerlor.

Heureusement pour l'humanité, il y a encore de par le monde quelques médecins comme lui.

Une heure plus tard, Hélène commençait son métier d'infirmière. Avec un pinceau trempé dans la solution, elle toucha les parties enflammées de la gorge.

Le docteur avait eu raison de la prévenir ; la tâche était affreusement pénible; mais Hélène n'eut aucune défaillance.

Marcelle poussa quelques gémissements.

— Mon Dieu ! fit la nourrice, pourvu qu'elle ne nous passe pas entre les mains.

La petite fille s'assoupit.

— Se réveillera-t-elle? se demanda Hélène en proie à la dernière anxiété. Madame de Kerlor s'essuya le front couvert de sueur.

— Je me demande, fit-elle, si mes forces ne me trahiraient pas, dans le cas oii je verrais Fanfan, là, à la place de Marcelle...

Sa pensée se reporta vers madame de Saint-Hyrieix.

— Carmen doit souffrir le martyre, murmura Hélène, les yeux pleins de larmes... 1\ m'est pourtant impossible de lui faire savoir en quel état j'ai trouvé sa fille et l'opération qu'elle vient de subir... La journée va être pour elle un interminable supplice... A chaque instant, elle croira me voir revenir... Il est vrai que mon absence se prolongeant, elle comprendra que le malheur n'est pas accompli... Mais alors, elle sera incapable de se maîtriser plus longtemps... Elle viendra... Se trouvera-t-elle en face de l'irréparable?

Quelques minutes après le départ d'Hélène pour Villiers, Carmen eut une crise d'égarement.

Elle s'étreignit le front à deux mains comme pour empêcher sa raison de senvoler tout à fait.

Elle resta plongée dans la stupeur, jusqu'au moment où la voix de son mari retentit.

Alors, il se passa dans l'âme delà malheureuse quelque chose d'atroce; tout sentiment de révolte s'éteignit en elle.

Les paroles d'Hélène lui retentissaient aux oreilles. Si Carmen ne reçu-

lait pas devant un éclat, Dieu l'abandonnerait et lui enlèverait sa fille. Hélène devait avoir reçu un avertissement d'en haut pour s'exprimer avec cet air inspiré; n'étàit-elle pas une sainte?

— Allons! murmura Carmen, je veux bien me résigner puisqu'il le faut... Mais si ma petite Marcelle n'est pas sauvée, je me tuerai... Je m'accorde un sursis jusqu'à ce soir.

Et farouche dans ce désespoir que nul ne devait soupçonner, avec un effort suprême de volonté elle s'imposa le calme.

Ainsi qu'il en avait émis la prétention, M. de Saint-Hyrieix vint donner un coup d'œil à la toilette de sa femme.

Il proclama que jamais il n'avait vu réunies tant de beauté, tant de grâce, tant d'élégance.

Carmen, le cœur ulcéré, dut écouter ces galants propos et même répondre quelques mots insignifiants.

— Maintenant, ma chère enfant, s'écria Firmin de son ton le plus protecteur, permettez-moi de vous adresser quand même une recommandation superflue.

M. de Saint-Hyrieix s'expliqua :

— Soyez extrêmement aimable pour mes... pour nos invités... Je le répète, la journée a une importance capitale. .. Les effets peuvent en être immédiats ... Il n'y aurait rien de surprenant à ce que ce soir, au dîner chez le soussecrétaire d'Etat, le ministre fît placer ma nomination sous mon couvert.

— Vous croyez? dit Carmen, qui revoyait toute la profondeur de labîme où elle se sentait rouler.

— En ce cas, nous partirions...

■ — Nous partirions ! fit-elle accablée.

— A la fin du mois, au plus tard.

Carmen eut un éclair de folie dans les yeux.

— Allons ! je ne veux pas être plus longtemps indiscret, dit Firmin... Pardonnez à un mari, qui a voulu goûter le charme de son adorable femme avant tout le monde... A bientôt!

Il esquissa son salut le plus raffiné et sortit.

La visite de Saint-Hyrieix, qui semblait devoir pousser Carmen aux dernières limites de la surexcitation, eut pour effet, au contraire, de lui apporter un sang-froid relatif.

— Non! dit-elle, cet homme ne saura rien... Est-ce que, réellement, il compte... ?

Et la sœur de Georges, continuant à réagir de plus en plus vigoureusement, redevint maîtresse d'elle-même.

Carmen portait une robe de batiste rose toute garnie d'admirables dentelles de Jlalines.

Elle regarda avec une tristesse navrante la toilette que son mari avait

appréciée en termes si flatteurs; et jetant un dernier coup d'œil sur l'immense glace qui la reflétait de la tète aux pieds, madame de Saint-Hyrieix s'apprêta à jouer son rôle.

La décoration de l'hôtel était réellement féerique. Les orchidées, les fleurs les plus rares avaient été prodiguées.

Les fougères, les cyclamens de Perse et les broméliacées ornaient toutes les allées du jardin, dont les parterres étaient semés de verveine, d'héliotrope et de roses thé.

Les invités arrivèrent bientôt.

Carmen et Hélène avaient préparé soigneusement les listes, respectant en entier le feuillet diplomatique fourni par Firmin, mais elles avaient envoyé des cartes à toutes les personnes qui comptent à Paris, lorsqu'on veut donner une fête réellement mondaine.

Ce fut bientôt un délicieux chatoiement de fleurs animées au milieu de ces plantes précieuses.

Toutes les nuances claires des satins, des soies, des dentelles, des foulards se fondaient, sous une clarté radieuse, dans un ravissant désordre, que ne parvenaient pas à assombrir les redingotes des hommes.

Il fallait que l'assemblée féminine fût bien séduisante pour que les « personnages de marque » présents n'enlevassent pas à la g;irdenparty son cachet de suprême élégance.

Songez donc que la carrière était représentée par le président de la chambre bolivienne, un chancelier du Honduras, un ministre brésilien, un envoyé plénipotentiaire de la république de l'Equateur. Nous en passons et des plus exotiques.

Heureusement, la diplomatie française était représentée par quelques jeunes attachés d'ambassade, qui n'avaient pas encore abdiqué la gaieté et l'esprit de notre race.

Saint-Hyrieix, dans sa sulTisance triomphante, n'avait jamais été plus heureux de sa vie.

Il était loin de se douter que sa femme soi.'ITrait le martyre- Carmen était forcée de dire un mot aimable, de faire un geste a.nical, de sourire même à toutes ses amies qui la complimentaient et la félicitaient sur la parfaite organisation de celte fête.

La malheureuse mère ne parvenait pas à s'étourdir au milieu de tout ce bruit; à chaque instant, elle était sur le point di défaillir.

Personne ne devinait à quel point elle était torturée.

Dans ce brillant d ''Cor, pendant que la musique emplissait le jardin, versant ses amollissantes langueurs au milieu de cet éclat, de ce luxe, do ces splendeurs, parmi cette société où la tenue n'excluait pas une joie très vive, l'infortunée agonisait.

Morne et désespérée, Madame de Saint-Hyrieix se demandait si sou cœur n'allait pas cesser dj batlre. (Page ÎUi.)

Comme elle eûl renoncé pour toujours à cette richesse fastueuse, si on lui avait dit qu'en écliange elle n'aurait plus jamais à trembler pour sa fille.

La mère désespérée, clouée dans cette demeure par le plus âpre devoir, à un moment oîi tout le monde se réjouissait autour d'elle, ne pouvait s'en évader que par la pensée.

Elle revoyait avec une cruelle intensité de détails l'humble maison de Villiers-sur-Marne, riante sous ses guirlandes de lierre.

Elle entrait; sur ce petit lit, à droite. Marcelle agonisait peut-être.

Ah! si Carmen ne s'était pas dit qu'une autre elle-même prodiguait en ce moment les soins les plus tendres à l'enfant, ses tortures auraient été au-dessus des forces humaines.

Mais elle calculait le temps écoulé : Hélène n'allait pas tarder à rentrer; d'un mot, elle calmerait ses angoisses.

Madame de Saint-IIyrieix avait commis une faute; bien que la complicité du sort eût tout fait et que la jeune femme ne s'expliquât pas encore comment sa chute initiale s'était produite, elle se reconnaissait coupable.

L'épouse infidèle ne cherchait aucunement à se justifier et à combattre les remords qui bourrelaient sa conscience.

Elle méritait un châtiment; elle le subirait résignée; mais la petite Marcelle était innocente; elle n'avait trompé personne; pourquoi expieraitelle la folie de sa mère?

Le garden-party continuait avec ime animation croissante. Sous un kiosque enguirlandé avec une véritable science du pittoresque, sur les indications de madame de Kerlor, des artistes réputés chantaient.

La Nuit de Mai, d'Alfred de Musset, qu'un jeune compositeur avait discrètement accompagnée d'une mélodie de rêve, venait d'être interprêtée par la plus exquise diseuse de Paris.

Une autre allait réciter des stances de Verlaine.

Des jeux avaient été organisés dans les bosquets : une laiterie agreste rappelait les doux enchantements de Trianon.

Au butlet, établi en plein air, les jeunes gens et les jeunes femmes, celles-ci servies galamment par ceux-là, buvaient des vins d'Espagne, de Grèce et d'Italie dans des verres de cristal irisé.

Les coupes de Champagne circulaient de mains en mains, tandis que les femmes, de leurs jolies quenottes, grignotaient par surcroît des gâteaux, des bonbons, des fruits confits et toute la gamme des succulentes friandises.

Les gais propos s'échangeaient librement, soulignés par des rires perlés.

Des idylles s'ébauchaient et des romans qu'on croyait terminés recommençaient avec de nouvelles péripéties en perspective.

Tout ce monde éprouvait l'ardent bonheur de vivre, de faire partie d'une société d'élite, de s'abandonner à celte griserie exquise et un peu

[irovocunte que le bon goiil n'interdit pas, pourvu que l'on reste dans les limites, beaucoup moins étroites, mais aussi beaucoup plus malicieuses qu'on ne le suppose, du parisianisme aigu.

Et pendant que l'on s'amusait avec ce merveilleux entrain, Carmen de Saint-IIyrieix, la femme de l'amphitryon, continuait à gravir son douloureux calvaire.

Le sous-secrétaire d'Etat aux colonies arriva; c'était un gros garçon, qui se serait senti un |)eu dépaysé dans un monde aussi aristocratique, si le prestige du pouvoir ne lui avait tenu lieu de distinction native.

Son entrée produisit une sensation de curiosité; mais, bon prince, il voulut bien prononcer quelques paroles courtoises, signifiant qu'il n'entendait nullement interrompre la fête; le groupe des diplomates étrangers l'entoura, pendant que l'élément mondain retrouvait toute son allégresse'.

Du reste, le haut fonctionnaire, qu'une commission parlementaire attendait au Palais-Bourbon, se retira bientôt, rappelant aux personnalités politiques le dîner officiel, qui aurait lieu dans la soirée.

L'après-midi s'avançait; les invités de Saint-Ilyrieix se pressaient aux derniers numéros du programme ; le diapason des voix s'élevait plus familièrement, l'expansion générale redoublait, l'ardeur du plaisir gagnait les plus gourmés qui oubliaient l'étiquette, tant la joie est contagieuse.

Morne et désespérée, madame de Saint-Hyrieix se demandait si son cœur n'allait pas cesser de battre.

Et personne ne soupçonnait ce drame poignant, puisque la victime retenait les sanglots qui l'étoulTaient et s'imposait les plus incroyables efforts pour que son visage conservât son masque souriant de gaîté mondaine.

Nous avons tort d'écrire que personne n'entrevoyait l'agitation de madame de Saint-Hyrieix.

Il y avait une exception.

Carmen tressaillit; un bras se posait sur le sien; une voix disait à son oreille :

— Mais qu'as-tu donc?

Madame de Saint-Hyrieix se retourna ; madame \ernier était devant elle.

— Rien, répliqua vivement Carmen.

Mariana prit un air affligé.

— Tu as tort, fit-elle à mi-voix, de ne pas me faire part de tes ennuis Et comme madame de Saint-Hyrieix voulait pofester du geste. Mariana

poursuivit :

— Je te connais trop bien, nui pauvre Carmen, pour ne pas voir que lu t'etl'orces de rester calme, mais que tu es sous l'empire d'une émotion violente... Il faut réellement que ton mari soit absorbé par ses amis pour no pas reniar(juer ton trouble.

— Tais-toi I murmura involontairement Carmen.

Madame Paul Vernier avait été invitée au garJen-party, nous le savons.

Elle avait une robe Louis XVI en mousseline de soie avec louifes de roses et faveurs bleues. Elle était constellée de pierreries comme une divinité hindoue.

Silverstein, en dépit ou peut-être à cause de sa jalousie naissante, redoublait d* générosité.

Parmi l'assistance, très riche et très élégante pourtant, il n'y avait pas deux femmes qui portassent ce jour-là plus de diamants que la belle madame Vernier.

Aussi, relevait-elle orgueilleusement sa jolie tête avec un air de défi, quand une grande dame avait à sa vue ce sourire un peu étonné et un peu médisant des personnes qui savent le prix de ces parures, et combien peu de gens ont les moyens de les offrir à Hdole, dans notre fin de siècle où l'argent disponible et mobilisable devient si fugace.

Cependant, on admettait encore que le sculpteur se ruinait pour sa femme.

Silverstein, très prudent, et Mariana, qui avait le génie de la dissimulation, avaient réussi jusque-là à cacher leur liaison.

Mariana était enchantée d'assister à ce garden-party pour toutes les raisons du monde.

D'abord sa vanité invraisemblable lui faisait rechercher les hommages <jue l'on rendait à sa capiteuse beauté ; la petite fille de la mulâtresse avait tant d'humiliations à faire expier à cette société qui l'avait dédaignée lorsqu'elle n'était pas parée de ses joyaux étincelants!

Ensuite, il ne lui déplaisait pas de rencontrer chez Saint-Uyrieix Pontbriand et Belvallet, qui avaient posé sérieusement auprès d'elle leur candidature en faisant une déclaration, que la loi n'exigeait pourtant pas encore à cette époque.

Sile petit Keralouët s'empressait également, le monocle à l'œil, le gardénia à la boutonnière, affectant l'air vanné, Mariana ne s'en montrerait pas autrement fâchée.

La domination de Silverstein lui pesait décidément trop; elle avait résolu de s'en affranchir, surtout depuis que le banquier s'était permis les reproches que nous avons fidèlement notés. Et puis elle sentait s'éveiller en elle des désirs qu'elle n'eût jamais soupçonnés; son tempérament de fille s'affirmait. Elle en avait déjà toutes les audaces, elle en aurait toutes les perversités.

Enfin, elle avait pensé que, au milieu de la liberté relative qui règne dans une fête où tant de gens sont conviés, elle découvrirait les hommes qui se montreraient plus particulièrement empressés auprès de mesdames de Saint-Hyrieix et de Kerlor.

Tout de suite, elle avait observé Carmen et s'était dit :

,— Elle attend quelqu'un.

L'clonnenien telle dépit de Mari ana fuient grands rn ne voyant pas Hélène.

Elle se promit de s'enquérir proniptemcnt de la cause de celle absence ; mais l'altitude de Carmen intriguait trop madame Vernier pour qu'elle allât questionner Pélagie Crépin avant de savoir à quoi s'en tenir du côté de madame de Saint-Hyrieix.

Chaque fois qu'un nouveau personnage entrait, Mariana épiait Carmen, s'attendant à voir le visage de sa petite-cousine exprimer Témolion qu'elle attendait.

De guerre lasse, madame Vernier s'était décidée à interroger la femme de Fiiniin.

— Oui, reprit la maîtresse de Silverstein, lu as quelque chose... Tu souffres, et tu ne me crois pas digne de ta confiance.

— Laisse-moi, Mariana... Je t'en supplie !

— Voyons ! ma chérie, reprit madame Yernier, de sa voix insinuante, il ne faut pas rester dans cet état... Tu nie fais trop de peine.

Saint-Hyrieix s'approcha:

— Ma chère Carmen, dit- il, vous paraissez contrariée. Madame de Saint-Hyrieix fut secouée par un long frisson. Firmin allait-il l'interroger à son tour?

Celte fois, elle n'aurait plus l'énergie de feindre. Elle avouerait tout. Le diplomate continua avec un sourire entendu :

— Je me suis longuement entretenu avec madame de Yalencey, c'est vrai, mais elle a une influence énorme sur son mari, et vous savez qu'il a beaucoup de crédit au ministère.

Ciarmen, par un vigoureux ressaut de volonté, se reprocha ses alarmes. Elle avait pourtant décidé de ne prêter aucune attention sérieuse à ce que penserait ou dirait son mari.

Il ne comptait pas.

— Vous me pardonnez ? fit Saint-Hyrieix... Vous n'ôtcs pas jalouse?

— Oh non ! riposta <^armen avec un bel accent de franchise. Le sourire de Firmin devint plus large.

— Imaginez-vous, dit-il encore, que je ne vous croyais pas satisfaite de l'organisation de notre garden-party... A plusieurs reprises, je vous ai vue froncer les sourcils... Le succès n'est-il pas complet?

— Il l'est absolument, répondit Mariana, et nous le constations avec un très grand plaisir, Carmen et moi.

Madame de Saint-Hyrieix eut un geste d'acquiescement pour en linir.

— Allons! puisque vous ne vous y opposez pas, conclut gaiement Firmin, je vais courir à de nouvelles bonnes fortunes, dussiez- vous dire que je n arriverai que par les femmes, comme au grand siècle.

11 pirouetta et alla se mêler aux groupes de ses invités.

— Ce bon Firmia ! s'écria madame Vernier avec une pointe de commisération railleuse, on ne peut affirmer qu'il soit complètement aveugle, mais sa clairvoyance laisse à désirer.

Elle prit le bras de Carmen et désigna un bosquet, tout enrubanné.

— • Viens là! continua-t-elle... On ne nous écoutera pas, et tu pourras me raconter tes petits chngrins comme autrefois... Méchante! dans ce temps-là, nous n'avions pas de secret l'une pour l'autre.

Machinalement, Carmen se laissait conduire.

Quand sa cousine évoqua le passé, madame de Saint-Hyrieix poussa un profond soupir.

Mariana continuait à parler d'une voix hypocritement persuasive ; elle s'apercevait bien de l'état d'esprit de Carmen. C'était en revenant sur Texislcnce de jadis que mademoiselle de Sainclair pourrait exciter la franchise de mademoiselle de Kerlor.

Elle savait bien, la perfide créature, que Carmen, après des fins de non recevoir très catégoriques, quand elle la pressait de vives questions, ne résistait pas toujours à une insistance mielleuse.

De guerre lasse, Carmen disait alors ce qu'elle aurait voulu taire.

Il est vrai que, dans ce temps-là, ce n'était jamais bien grave.

Les deux cousines s'assirent sur des sièges rustiques. La fête battait son plein un peu plus loin.

L'orchestre jouait adorablement le délicieux menuet de Don Juan.

Des couples passaient devant le bosquet, mais nul ne pouvait s'élonner de voir deux parentes échanger leurs petites confidences.

Mariana commença hardiment:

— Tu n'est pas heureuse !

Carmen courba la tète. Sa volonté l'abandonnait.

Elle avait fait tant d'efforts depuis le matin, que li!s ressorts de son énergie étaient tout à fait détendus.

Si tout à l'heure son mari, plus perspicace, avait prononcé des mots qui eussent semblé menaçants à Carmen, elle eût retrouvé toute son indomptable intrépidité devant le danger ; mais Mariana s'exprimait avec des intonations émues; (die paraissait désolée que sa petite-coup.ine eût des peines cachées; Carmen ne savait pas résister à cette mielleuse tendresse.

— Si tu savais!... murmura-t-elle ; mais elle s'arrêta. Mariana ne demandait qu'à savoir.

— ïu comprends bien, reprit madame Vernier, plus enveloppante que jamais, que ma sollicitude s'tat éveillée depuis longtemps... Ce n'est pas d'aujourd'hui que je remarque ton visage attristé...

— Eh bien! fit Carmen, j'ai éprouvé une contrariété, c'est vrai... Ne m'en demande pas davanltige.

— Je ne veux pus t'arracher ton secret... Mais j'aurais été si heureuse de te savoir bien marioe...

— Ne le suis-je pas? dit mad ime de Sainl-llyrieix avec une amertume navrante, qui ne pouvait échapper à sa perfide cousine.

— Saint-Hyrieix est riche... Sa fortune n'a pas été menacée comme celle de ce pauvre Kerlor... Son cœur raffole de toi... Je me demande ce qui peut bien vous séparer ?

— Oh! si je pouvais... balbutia la malheureuse mère.

Mariana eut un geste si équivoque, son regard devint si étrange, qu'elle compromit les avantages acquis.

Elle ne se doutait pas, dans son inconscience absolue, qu'il suffisait d'avoir été suspecte à Carmen autrefois, pour que celle-ci ne s'abandonnât jamais plus, quelle que fût l'astuce de sa petite-cousine.

Devant l'attitude de celle-ci Carmen eut un brusque retour sur ellemême; sa défiance instinctive se réveilla enfin dans son esprit; Mariana voulut réparer sa faute de stratégie.

— J'y suis! dit-elle en simulant la plus tendre compassion... Tu te désoles de ne pas avoir d'enfant.

Carmen se leva brusquement. Son regard franc se fixa dans les yeux de madame Yernier.

— Quel bizarre caractère tu as, poursuivit Mariana, sans sourciller, tu es fâchée contre moi parce que j'essaye, en amie sincère et dévouée, de te consoler un peu.

Ce fut madame Vernier qui soupira à son tour.

— Si j'avais été aussi nerveuse que toi, ajoula-t-elle, nous serions ^►brouillées depuis la scène que tu m'as faite au château de Kerlor... Mais

je ne suis pas vindicative... J'ai d'autant moins de rancune que ton extrême vivacité a fait cesser un rêve insensé de ma part, et que j'en ai été récompensée par la plus parfaite félicité.

Carmen, devant cette humilité, regretta sa défiance.

— Tu m'as pardonné? dit-elle avec une subite expansion.

— D'autant plus, je te le répète, que tu as causé mon bonheur.

— C'est vrai pourtant^ je me suis montrée dure envers toi !

• — J'en aL4*^^"coup souffer* sur le moment... j'ai versé bien des larmes; mais la réilexion est venue, et j'ai reconnu très sincèrement que tu avais raison... Ton frère ne m'aimait pas.

— Mais toi?

— Moi... mon Dieu I j'étais nnpeu victime d'une imagination trop vive... j'en conviens aujourd'hui, sans le moindre dépit... Est-ce que nous savions quelque chose i:î la vie, toutes deux, au fond de notre vieux manoir breton. . . A cet te époque, Carmen, supposais-tu que tu épouserais Firmin de Saint-Hyrieix?

Le eculpteur, comme s'il avait deviné que l'on prononçait sou nom, passa dans une allée voisine du bosquet. (Page 769.)

— Non certes.

— Je ne devais aimer réellement que Paul Vernier.

— II le mérite bien.

— N'est-ce pas?

Le sculpteur, comme s'il avait deviné que l'on prononçait son nom, passa dans une allée voisine du bosquet.

Mariana le regarda avec des yeux empreints de la plus ardente passion et elle eut un geste comme si elle allait esquisser un baiser.

Paul eut un signe de tête tendrement éloquent et passa.

LES DEUÏ GOSSES.

Carmen avait vu ces jeux de physionomie; le spectacle de cet amour partagé rimpressionna beaucoup; cène fut qu'un éclair; ses noirs soucis revinrent l'assaillir.

— Alors, s'écria madame Vernier,- tu ne veux rien me dire ?

— Ne me questionne pas, ma bonne Mariana...

— Soit !

— Je te sais un gré infini de tes paroles amicales ; elles m'ont fait du bien ; c'était le but que tu te proposais ?

— Assurément.

— Retournons au milieu de nos amis.

Mariana se garda d'insister. Carmen n'avouerait pas.

Il fallait que ce qu'elle avait à cacher fût bien extraordinaire.

Madame Vernier lit quelques pas en s'entretenant avec sa cousine de choses que tout le monde pouvait entendre sans le moindre inconvénient, puis elle dit :

— Tu me permets d'aller embrasser Hélène ? Madame de Saint-Hyrieix s'arrêta chancelante.

— Je comprends, ajouta Mariana, que madame de Kerlor, en rab?ence de son mari, n'ait pas cru devoir assister à cette cérémonie mondaine... Si Paul était loia, je n'aurais pas le courage de me divertir... D'ailleurs, c'est Sainl-IIyrieix qui offre la fête et c'est toi qui la présides.

Puis, changeant de ton :

— Voyons, Carmen! je te conjure de ne plus te lamenter ainsi... Tu m'inquiètes trop... Je crains que ton attitude ne soulève des réflexions désobligeantes.

Madame de Saint-Hyrieix, dont la crise d'accablement était passée, releva la tète; un feu sombre brillait dans ses yeux; mais on y lisait la résolution farouche d'être forte jusqu'au bout.

— Tu redeviens raisonnable... Je me rassure... Je vais voir Hiflène et Jean.

Carmen répliqua :

— Ma belle-sœur a dû sortir.

— Elle est peut-être rentrée... Elle ne reste jamais longtemps dehors... Et puis, tous nos amis sont ici... Elle n"a pu rendre de visite...

— Si Hélène était revenue, pensa Carmen, je le saurais!

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