‹ Les deux gossesChapitre 45 sur 56 · DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE

Mariana, de son œil inquisiteur, ne perdait pas un tressaillomenl du visage de Carmen.

Si violente que fût la haine de madame Vernier, sa raison ne s'égarait pas. Longtemps elle s'était demandé si réellement Carmen lui cachait un secret.

Aujourd'hui, elle n'en était plus à se poser cette question; l'agitation de sa cousine, sa voix que l'émotion rendait rauque ; le frémissement de tout son être fournissaient enfin à Mariana des indices qui la mettraient promptement sur la voie.

Madame de Kerlor était certainement la complice de madame de Saint- Hyrieix ; cette constatation ne pouvait surprendre Mariana, puisque la femme de charge lui avait signalé les conversations animées tenues à voix basse, dans quelque coin du salon, et qui cessaient comme par enchantement dès que Pélagie apparaissait.

Que pouvait bien signifier l'absence d'Hélène, et pourquoi Carmen paraissait-elle si inquiète lorsque Mariana avait émis la prétention, très simple pourtant, de présenter ses amitiés à la jeune comtesse ? ' Pendant que madame Vernier se livrait à ces conjectures, ayant l'intuition que désormais il suffirait d'un rien pour pénétrer ce mystère, Carmen, dont le cœur bondissait dans la poitrine, jetait des regards anxieux vers la grille.

Si Hélène était revenue, madame de Saint-Hyrieix, malgré le mouvement tumultueux de la fête, l'aurait en effet aperçue.

En outre, la comtesse, ne pouvant se présenter en toilette de ville au milieu de cette brillante assemblée, aurait fait prévenir tout de suite Carmen par un domestique.

Non ! elle était encore là-bas, là-bas, au chevet de Marcelle, qui était peut-être morte à l'heure où sa mère subissait l'affreuse contrainte de garder un visage impassible devant ces gens qui ne songeaient qu'à se divertir.

Carmen jeta de nouveau vers la fenêtre le regard d'un prisonnier qui veut s'évader.

Elle ne le pouvait pas, hélas! Elle était condamnée à attendre au milieu de toute cette joie le retour d'Hélène!

— Madame de Kerlor est-elle sortie avec son fils? demanda Mariana. Carmen bulbutia :

— Non... je ne sais...

— Allons ! je vais me renseigner.

La sœur de Georges eut encore un mouvement automatique, comme pour la retenir.

— Tu veux que je resteauprès de toi, ditMariana... Tu as besoin d'une amie sincère, avoue-le donc... Quel service faut-il te rendre?... Comment puis-jet'obliger?. .. Voyons, Carmen, sois plus confiante... Ne me laisse pas dans cette inquiétude... Epanche-toi dans mon cœur, cela te soulagera.

Madame de Saint-Hyrieix eut la force de répondre:

— Tu te trompes... J'ai éprouvé un malaise passager, un énervement

sans cause définie... Est-ce que nous ne sommes pas toujours menacées par ces crises inexplicables, nous autres, pauvres femmes?

— C'est bien vrai, prononça madame Vernier... Il ne faut en accuser que notre extrême sensibilité... Cependant, je t'assure que si j'offrais une garden-party, je m'arrangerais de manière à avoir l'esprit moins soucieux... Ce ne sont généralement pas ces distractions mondaines qui prédisposent il la noire mélancolie.

— La musique m'a impressionnée.

— C'est fini?

— Oui.

— Je puis t'abandonner sans remords?

— Sans doute.

— Ah! je respire... Ente voyant si triste, j'avais sur le cœur quelque chose qui m'étouffait.

Saint-Hyrieix revenait; madame Vernier s'éloigna dans la direction du pavillon habité par madame de Kerlor.

— Mon Dieu! que je souffre! murmura Carmen... Ces tourments ne vont donc pas finir?

Mariana demanda si la comtesse de Kerlor était rentrée ; on lui répondit négativement.

Mais la veuve Crépin était là; Mai'iana se rendit aujirès d'elle. i

Pélagie crut de bonne politique de commencer par s'extasier en déclarant que madame Vernier était étincelante dans sa toilette Louis XV. L'encens grossier ne déplaisait jamais à la descendante de la mulâtresse Aurore ; mais, en ce moment, la flatterie n'obtenait qu'un succès d'estime.

Mariana savait bien qu'elle était belle ; les regards avides des hommes venaient de le lui prouver une fois de plus ; elle savait aussi qu'elle était élégante et que ses bijoux étaient enviés par la plupart des femmes.

Elle ne se rendait pas auprès de Pélagie pour s'entendre répéter qu'elle était jolie; ce soin incombait à ses admirateurs.

— A quelle heure est sortie la comtesse? demanda-t-elle.

— Dans la matinée.

— Si tôt!

— Vous voyez qu'il y a du nouveau, ajouta Pélagie de sa voix papelarde de dévote qui craint de réveiller les échos des sacrés parvis.

— Elle est rentrée pour déjeuner ?

— Pas du tout.

— Oh ! mais cela devient de plus en plus intéressant, se dit Mariana. Elle reprit .tout haut :

— Que vous a-t-elle dit avant de partir?

— Rien.

— Vous ne l'avez pas vue ?

— La comtesse était partie quaarl je me suis présentée pour prendre ses ordres.

— Où est-elle allée?

— Je l'ignore.

— Enfin, elle a bien donné des instructions à quelqu'un?

— xA-ucune.

— Yoilà qui est singulier, par exemple !

— On attendait madame pour déjeuner, comme d'habitude, la table est restée servie... Voyez.

Pélagie entr'ouvrit la porte de la salle à manger. En elTct, le couvert était intact.

— J'espère bien, dit Mariana, que vous avez procédé habilement à une petite enquête.

— J'ai fait mon possible, dans la mesure de mes moyens, répliqua la femme Crépin avec sa componction ordinaire... Jean, le cocher, qui a conduit madame de Kerlor, m'a appris que sa maîtresse, après avoir pris à Passy le docteur Vilfeu, avait commandé de se rendre à la gare de l'Est. Madame a dit à Jean de retourner au Parc-des-Princes, sans autre explication.

— Le cocher a dû lui demander à quelle heure elle aurait besoin de la voiture.

— Il est trop bien stylé pour cela... Il attendait que sa maîtresse parlât... Elle n'a rien dit.

— Par conséquent, fit Mariana, madame de Kerlor et le docteur Vilfeu ont pris un train à la gare de l'Est.

• — Cela me paraît sagement déduit.

— Est-ce que pareille excursion a déjà eu lieu souvent?

— Jean prétend que c'est la première fois.

— Réfléchissons, pensa Mariana, et ne tablons pas sur un faux point de départ... Vilfeu soigne Fanfan; c'est un monsieur grave, d'un certain âge, qui n'a rien d'un séducteur... D'ailleurs un médecin, surtout en l'absence d'un mari, a toutes les facilités de s'entretenir avec sa cliente... Le docteur n'est pas l'amant de la belle Hélène... Mais que signifient toutes ces ténébreuses pérégrinations?... Il est singulier que mes petilescousines aient pris subitement ce goût extraordinaire pour les voyages en banlieue...

Elle demanda à Pélagie :

— Naturellement, madame de Kerlor n'a emporté aucun bagage? ■ — Elle est partie trop précipitamment pour cela.

— Serait-ce une fuite?

— Je l'ignore.

Mariana croyait déjà entrevoir un horizon nouveau.

— Voilà ce qui s'est passé, reprit doucement Pélagie Crépin, en femme qui a une série de nouvelles à apprendre, mais qui ménageait ses effets, sans doute pour démontrer à son interlocutrice qu'elle n'avait pas oublié certaines objurgations touchant sa vigilance.

^ Vous êtes donc au courant? s'écria madame Yernier, n'osant pas croire encore que sa trame odieuse n'avait pas été ourdie inutilement. Pélagie riposta :

— J\* m'avez-vous pas recommandé de redoubler d'attention?

— Entre nous, il le fallait, madame Crépin.

— Vous vous êtes rendu compte de la situation ; vous avez déclaré que l'énigme paraissait indéchiffrable...

— Eh bien?...

— J'ai eu le bonheur d'obtenir pourtant des résultats.

— Parlez donc !

— Hier soir, au moment oii madame de Kerlor allait se coucher, la femme de chambre lui a remis une dépêche.

— D'oii provenait-elle?

— Mes investigations ne vont pas jusqu'à me permettre de vous répondre sur ce point précis...

— Continuez.

— Madame de Kerlor ne s'est pas coucliée

— Elle est sortie?

— Elle est restée dans sa chambre... J'ai vu de la lumière toute la nuit et je l'ai entendue marcher.

— Très bien! approuva Mariana.

— Vous reconnaissez que j'ai pris à cœur la sainte mission que vous avez bien voulu me confier... Je dis sainte, car en tout ceci, je suis l'humble instrument de la divine Providence... De quoi s'agit-il, en effet?... De combattre le péché... et quel péché?... Le plus affreux... celui de l'adultère!

Pélagie Bassinot, veuve Crépin, se signa, pendant que madame Vcrnier avait sur lèvres un étrange sourire.

La femme de charge continua, clignotant ses yeux gris et avançant son menton pointu :

— Ce matin, madame de Kerlor s'est rendue chez madame de Saint- Hyrieix... Il y a eu entre elles une violente altercation.

— Vraiment "^

— Malheureusement, quand je suis arrivée, malgré toute la diligence que j'avais montrée, je n'ai pu entendre que ces mots : « Je ne veux pas !... Je ne veux pas!... C'est moi qui dois y aller. »

— Ensuite? fit Mariana haletante.

— Ensuite, madame de Kerlor est rentrée en coup de vent dans sa cliambre; elle en est ressortie quelques minutes plus tard, pour monter dans la voiture qu'elle avait commandé d'atteler... C'est tout ce que j'ai pu apprendre.

Ainsi, Hélène et Carmen s'étaient vues avant le départ de la comtesse; or, Carmen avait la plus profonde désespérance dans les yeux, quand Mariana, qui l'épiait constamment, comprit que madame de Saint- Hyrieix se croyait à l'abri des regards indiscrets.

Carmen avait failli parler quand Mariana l'enveloppait de ses protestations éperdues ; puis, elle s'était raidie, crispant les lèvres au moment où un aveu allait en jaillir.

La belle ardeur de madame Vernier tomba subitement; quelles que fussent ses prétentions à l'art divinatoire, elle ne s'expliquait pas ce que l'austère figure du docteur Vilfeu venait faire dans le tableau.

Elle chercha, dans son génie malfaisant, à rassembler eu un seul faisceau les éléments cpars qui se heurtaient dans son cerveau ; il suffisait d'une lueur de clairvoyance pour que l'obscurité cessât.

Soudain, elle se rappela l'épisode de la robe.

N'avait-elle pas vu Hélène cacher ce vêtement et constaté la surprise de Carmen, placée de façon à ne pas remarquer l'arrivée de Mariana survenue à l'improviste ?

Mais tout cela restait bien incohérent, malgré les efforts inouïs de madame Vernier pour réunir toutes ces présomptions.

Elle frappa du pied avec rage, s'accusant de manquer d'intelligence.

Le secret semblait être à sa merci ; elle le tenait presque ; mais elle ne parvenait pas à en dévoiler le sens exact.

C'était comme si elle avait sous les yeux le télégramme qui jouait un si grand rôle dans la fugue d'Hélène et qu'il fût chiffré. Mariana se repliait sur elle-même, essayant toujours de faire jaillir la lueur indicatrice, mettant en œuvre toutes les ressources de son imagination.

Soudain, ses sourcils contractés par l'effort se détendirent. Dans l'association d'idées qu'elle s'efforçait de provoquer, il venait de surgir une pensée plus diabolique que les autres.

— Conduisez-moi chez madame de Kerlor, dit-elle d'un ton péremptoire à Pélagie Crépin.

— Mais...

— Sur-le-champ.

La femme de charge n'entendait pas se compromettre à ce point. Si la comtesse revenait et qu'elle surprît chez elle Pélagie et Mariana, ce serait la veuve Crépin qui endosserait toutes les responsabilités.

— Permettez! fit Pélagie, vous n'avez pas besoin de moi pour vous guider... Il vaut mieux que je veille afin que vous ne soyez pas dérangée.

— Soit ! dit Mariana, qui pénétra dans Tappartement d"Hélène.

Elle ne jeta qu'un coup dœil dans la chambre à coucher et entra dans le boudoir, séparé du cabinet de toilette par une tapisserie.

Ses regards fureteurs se portèrent sur un bonheur du jour dont un des tiroirs lui parut mal fermé, sans doute dans la hâte d'un départ précipité.

En effet. Hélèae, malgré ses habitudes d'ordre, était partie trop vivement pour songer à tout. Les minutes étaient comptées et son émotion était extrême.

Elle ne pouvait prévoir d'ailleurs la perquisition de madame Vernier.

Au bout de cinq minutes de recherches, Mariana jeta un cri de triomphe.

Elle avait trouvé la dépêche et la lettre de Robert d'Alboife!

Mariana, après avoir lu rapidement, crut qu'elle allait devenir folle de joie.

Cette fois, la victoire était complète; Mariana avait eu raison de lutter jusqu'au bout avec cette opiniâtreté; quelque chose lui disait qu'elle finirait par réussir.

Elle enfouit les papiers dans son corsage et se hâta de quitter la petite pièce, car une frayeur instinctive l'envahit.

Elle ne respirait plus, tant elle avait peur de se trouver inopinément face à face avec Hélène, qui devinerait aisément le vol et pourrait s'opposer à l'œuvre de vengeance.

l\lais personne ne troubla la misérable femme, qui retrouva bientôt Pélagie Crépin.

Madame Vernier avait eu le temps de se ressaisir et jugeait absolument inutile de mettre sa complice au courant des faits.

Pélagie avait souvent pensé à des investigations de ce genre, devinant bien qu'elles ne resteraient pas inutiles, mais elle manquait de courage et redoutait d'être prise en tlagrant délit.

Et puis, il lui faudrait peut-être de fausses clefs, si les tiroirs étaient fermés. C'était plus délicat encore !

— Je n'ai rien découvert, déclara Mariana.

Les lèvres minces de Pélagie se crispèrent; madame Vernier n'avait en effet pas eu le temps de procéder à de bien minutieuses recherches.

— C'est regrettable, murmura la femme de charge.

— Cependant, reprit Mariana, après avoir réfléchi à tout ce qui s'est passé, je suis convaincue que nos efforts ne resteront pas stériles.

— Le Seigneur est avec nous.

— Il s'agit maintenant de savoir où madame de Kerlor s'est rendue.

— Comment faire?

Ils se serraient la main d'uue étreinte éloquente. (Page "84.)

— Il dépend uniquement de vous, ma chère madame Crépin, d'obtenir •ce renseignement.

— Je ne vois pas de quelle façon.

— Parce que vous passez votre vie à trembler, répliqua Mariana, d'un ton agressif.

— Je vous assure, madame...

— On supposerait vraiment que vous craignez de me servir.

— Je vous suis dévouée corps et àme...

— 11 s'est passé ici des choses que vous auriez dû voir.

— Je vous jure, madame, que mes facultés d'observation se sont exerce'es aussi souvent que cela m'a été permis parles circonstances... Il n'y a rien à me reprocher.

Mariana ne répliqua pas.

Elle était bien forcée de s'avouer intérieurement que Carmen l'avait trompée comme tout le monde.

Ainsi, madame de Saint-Hyrieix avait pu dissimuler sa grossesse et mettre au monde un bâtard sans que son secret fût trahi! Mariana s'expliquait maintenant la pâleur de Carmen, ses mouvements nerveux, l'expression désespérée de sa physionomie à certaines heures.

— Après tout, reconnut madame Vernier, ce n'est pas la première femme qui réussit à cacher une faute... On voit souvent de jeunes personnes atteindre ce comble de la discrétion... Mais elles sont filles, elles n'ont pas un mari qui endosserait sans sourciller une paternité, dont l'équivoque ne les frapperait nullement d'ailleurs... Cette Carmen! elle a poussé l'orgueil jusqu'à refuser d'employer l'expédient qui réussit toujours... Ce sera sa perte.

— Madame, reprit Pélagie Grépin, la (jomtesse peut rentrer d'un moment à l'autre, dites-moi ce que vous exigez.

— Et bien ! répliqua Mariana, madame de Saint-Hyrieix sortira demain.

— Vous croyez?

— J'ensuis sûre... La fête d'aujourd'hui l'a condamnée à rester ici... Madame de Kerlor s'est chargée de la remplacer... Mais demain, et probablement dans la matinée, madame de Saint-Hyrieix se rendra elle aussi à la gare de l'Est... Je veux que vous sachiez pour quelle localité elle prend son billet... Le reste me regarde.

Mariana pensait qu'elle aurait vite fait de découvrir la nourrice, quand elle saurait le nom du pays.

A la rigueur même, ces renseignements n'étaient que secondaires; mais il était bon qu'elle les obtînt.

La veuve Crépin répondit :

— Comptez sur moi.

— Je veux que vous m'obéissiez aveuglément.

— Je n'ai cessé de le faire jusqu'ici.

— A la moindre défaillance de votre part, je vous retirerais ma protection.

— Que deviendrais-je?

— Je vous abandonnerais à votre malheureux sort.

— Que deviendrait mon neveu Prosper, dont le bonheur est le seul but de mon.existence? ,

— Ceci vous regarde.

— Je vous en conjure, madame Vernier , ne suspectez pas mon dévouement.

Mariana reprit avec condescendance :

— Allons! c'est bien, je crois à la sincérité de vos protestations. Pélagie riposta, se redressant soudain :

— Comme je crois à la réalisation des promesses que vous m'avez faites, dès que notre but sera atteint.

— Je n'ai qu'une parole, dit Mariana avec hauteur.

— Cela me suffit, madame.

— Il se peut que vous soyez forcée de quitter cette maison.

— Ce sera avec joie, madame, si vous me l'ordonnez... Je ne tiens pas à rester dans ce milieu impur où ma vertu est mal à l'aise.

— Je reviendrai demain, dans l'après-midi, conclut Mariana, vous m'apprendrez ce que je veux savoir.

— Je m'y engage.

Madame Vernier sortit du pavillon et se dirigea vers le jardin où la fête se terminait.

— Je tiens Carmen! se dit Mariana en portant la main à sa poitrine où elle avait caché les papiers... S'il ne s'agissait que d'elle, je remettrais immédiatement ces preuves à Saint-Hyrieix... Ce serait l'apothéose de ce garden-party... Les reporters mondains pourraient corser d'une façon originale leurs comptes rendus... Mais je ne dois pas aller si vite en besogne... J'ai trop attendu, je me suis trop désespérée pour agir avec cette précipitation... La honte de madame de Saint-Hyrieix est entre mes mains; il me faut maintenant le déshonneur de madame de Kerlor... Il me faut ma double vengeance... Je l'aurai!

Mariana eut l'audace de revenir auprès de Carmen et de la regarder d'un air afl'ectueux.

— Je n'ai pas vu Hélène, dit madame Vernier, sachant qu'elle retournait le poignard dans la plaie de l'infortunée mère.

Les invités prenaient congé de Saint-Hyrieix et de sa femme.

On se retrouverait au dîner officiel ; on s'y amuserait beaucoup moins, déclaraient les jeunes femmes pour qui la fête champêtre avait passé trop vite.

Mariana embrassa Carmen avec la plus tendre effusion :

— Quel dommage, murmura-t-elle à l'oreille de sa petite-cousine, que tu m'aies un peu effrayée... Sans cela l'enchantement eût été complet... Je viendrai demain pour voir si tu es tout à fait remise...

— Ma chère enfant, dit Firmin à sa femme, quand ils se retrouvèrent seuls, nous allons nous habiller pour la soirée.

Carmen courut chez Hélène ; la comtesse était toujours absente. Cette fois, madame de Saint-Hyrieix fut incapable de prolonger plus longtemps l'effort cruel qu'elle s'était imposé pendant toute la journée.

— Ma fille est morte, gémit-elle, dans une crise de désespoir.

La mallieureuse mère tomba sur un fauteuil.

La tîgure chafouine de Pélagie Crépin apparut à la porte.

— Mon Dieu, madame ! s'écria la femme de charge, qu'avez-vous?... je vais appeler.

— Je vous le défends, répondit Carmen.

Madame de Saint-Hyrieix congédia Pélagie du geste.

La femme Crépin ne se tint pas pour battue. Elle alla prévenir Firmin, qui mettait son habit de gala.

Carmen constata avec terreur qu'elle n'avait plus la force de réagir.

Toute son énergie morale restait intacte, mais une torpeur physique la paralysait. Ses jambes refusaient delà porter.

Elle murmurait, les dents entrechoquées par une fièvre intense :

— Je ne veux pas défaillir... Puisque ma sœur nest pas revenue, j'irai là-bas... Ah ! pourquoi ai-je consenti à rester ici toute la journée?... Pendant cette tête, ma fille m'appelait... Seule, j'aurais pu l'arracher au danger... Après avoir été une épouse infâme, je suis devenue une misérable mère !

Saint-Hyrieix entra précipitamment :

— Que me dit-on, ma chère enfant... Vous êtes malade? Carmen, de plus en plus abattue, inclina la tète sur sa poitrine. Firmin, tout bouleversé, ne songeait plus aux grands projets caressés

avec tant de volupté, surtout en présence de ses collègues en diplomatie; il abdiquait ses prétentions ; ses airs majestueusement olympiens avaient disparu subitement ; il n'était plus en représentation ; il ne restait de lui qu'un brave homme, très tourmenté de voir sa femme malade.

— Ydus vous êtes surmenée, prononça-t-il... J'aurais dû vous éviter tant de fatigue.

Il sonna.

Carmen n'avait pas entièrement perdu connaissance ; elle put répondre :

— Je suis brisée.

— Vous ne pourrez jamais assister à ce dîner! fit Saint-llyrieix d'un ton désespéré.

Carmen essaya de se lever, cela lui fut impossible. On la mit au lit.

Les anxiétés de Firmin devinrent plus vives.

Madame de Saint-Hyrieix se sentit mieux une fois couchée; elle n'était plus en proie à ces étourdissemenls qui la menaçaient d'une syncope.

— Mon ami, dit-elle, ne vous désolez pas... Je n'ai besoin que de repos... je vais dormir.

Un peu rassuré, Firmin se retrouva : le diplomate, un instant voilé par le mari, reparut en lui. Il retomba dans la sphère d'idées qui lui était chère. Il balbutia :

— Le ministre assiste au dîner!

— Eh bien ! fit Carmen, d'une voix qu'elle s'efforçait de renore moins altérée, allez-y.

— Vous laisser en cet état !

— Vous me désobligeriez en restant ici.

— Alors... je puis faire acte de présence au banquet?

— Oui.

— Vous m'assurez que...

— Partez !... Encore une fois, laissez-moi, dit-elle, la poitrine palpitante. Saint-Hyrieix avait envoyé chercher le médecin ; il calcula que, avant

de quitter le Parc-des-Princes, il saurait à quoi s'en tenir

Le docteur qui vint fut précisément Vilfeu.

Il ne pouvait se douter qu'il avait à soigner la mère de l'enfant opérée le matin, à Villiers-sur-Marne.

Il constata des désordres cérébraux qu'il se mit en devoir d'enrayer. Saint-Hyrieix lui demanda s'il y avait du danger; le docteur calma les inquiétudes du diplomate, qui se rendit au festin. "

Madame de Saint-Hyrieix, grâce à une potion calmante, s'endormit; mais quand elle s'éveilla le lendemain, elle retrouva toutes ses transes.

La comtesse de Kerlorn'était pas revenue.

Hélène avait passé une nuit loin de son fils! Rien que cette pensée affola Carmen.

Elle commença à délirer.

Saint-Hyrieix perdait littéralement la tête ; sans cela, l'étrangeté des mots qui s'échappaient des lèvres de sa femme l'eût singulièrement frappé.

La malheureuse mère luttait contre la folie.

Elle était arrivée à cette minute critique où le mal va se développer dans des proportions inouïes, si rien ne s'oppose à son envahissement.

C'est là que le médecin, s'il intervient au moment psychologique, peut faire triompher la science.

Mais le docteur Vilfeu était à Villiers-sur-Marne ; c'était l'enfant que son devoir lui commandait de visiter avant la mère.

Tout à coup, ces mots sortirent distinctement de la gorge de Carmen :

— Ma fille !... je veux ma fille!

Saint-Hyrieix flageola.

— Elle a perdu la raison, s'écria-t-il...

Carmen sembla pourtant avoir conscience de lavcu quelle avait laissé échapper.

Elle combattit encore la démence qui obscurcissait soc cerveau.

Elle porta ses n)ains à son front, comme pour empêcher sa dernière lueur de raison de sombrer.

La porte de la chambre s'ouvrit timidement ; une servante parut.

— Que voulez-vous? demanda Firmin... Est-ce le médecin?

— Non, monsieur.

Elle tendit une carte à M. de Saint-Hyrieix, qui lut •

» Robert d'Alboize ».

— Ah ! fit le diplomate avec un grand geste désolé, notre ami Robert choisit mal son temps.

Carmen s'était redressée sur sa couche, comme si une commotion électrique venait de la secouer.

Elle se demanda si elle avait bien entendu, ou si elle n'était pas sous l'empire de la lièvre.

Un revirement incroyable se produisit en elle, une sorte de résurrection, sous l'afflux de sang qui lui envahit le cœur.

— 11 faut recevoir M. d'Alboize, prononça-t-elle.

Firmin regarda sa femme,, saisi de ce changement subit; mais parmi ses sensations contradictoires, il comprit que Carmen ne déraisonnait plus et un soupir de soulagement s'échappa de sa poitrine.

— Vous revenez à vous, dit-il.

— Oui, balbutia- t-elle... je ne sais ce que j'ai éprouvé... Je perdais la mémoire... Je me sens mieux, beaucoup mieux.

— Ah! soupira de nouveau Saint-Hyrieix... mais à quoi attribuer cette indisposition?

— Un trouble nerveux.

— Est-ce que cela vous est déjà arrivé, étant jeune fille? • — Je ne me souviens pas...

— Le docteur nous expliquera ce phénomène. . .

— Sans doute.

— Souffrez- vous encore?

— Je me sens tout endolorie, mais je ne veux pas que vous continuiez àêtre inquiet... Allez voir M. d'Alboize.

Elle prononça ces mots d'une voix saccadée, presque impérieusement.

— Je ne dois pas vous contrarier, dit Firmin, mais...

— Je vous en supplie ! interrompit-elle avec àpreté.

— Il faut toujours faire ce que veulent les malades, pensa Saint- Hyrieix... Aussi bien, le péril me paraît conjuré.

Il sortit.

Dès qu'il eut disparu, Carmen, par un prodige de volonté et d'énergie, descendit du lit.

— Robert est là ! murmura-t-elle ; il m'apporte des nouvelles de Villiers... Il faut qu'elles soient bien graves, pour qu'il soit venu ici... Je veux le voir.

Galvanisée par l'amour maternel, Carmen, toute chancelante, parvint à mettre un peignoir; elle chaussa des mules de velours.

Ces mouvements l'étourdirent; il lui sembla de nouveau que tout tournait autour d'elle; mais, après un éblouissement, sa tête fut moins vacillante.

Elle fit quelques pas en s'appuyant aux meubles.

Saint-Hyrieix était allé recevoir Robert, qu'on avait fait entrer au salon.

— Cher monsieur d'Alboize, fit le diplomate, trop troublé pour remarquer l'émotion de l'officier, je suis heureux de vous voir.

Et il tendit la main à Robert, qui répondit à l'étreinte d'une main frémissante.

Le capitaine se maîtrisa promptement ; il s'écria :

— On m'a mandé à Paris ; lors de mon dernier passage, je n'ai pu à mon grand regret vous rendre visite... Aujourd'hui, je commence par vous.

— Vous me faites un plaisir extrême.

Robert ajouta sans qu'un muscle de son visage tressaillit :

— Madame de Saint-Hyrieix se porte bien?

— Malheureusement non, répondit Firmin.

Cette fois le capitaine ne put réprimer un mouvement.

— J'ai été très bouleversé, continua le diplomate.

En s'exprimant au passé, Saint-Hyrieix atténuait un peu les alarmes de Robert; mais celui-ci n'en tremblait pas moins intérieurement.

— Heureusement, poursuivit Firmin, une amélioration notable vient de se produire... Pourvu qu'elle dure... Au moment où je me désolais le plus, on vous a annoncé... C'est ma femme qui a tenu à ce que je vinsse vous recevoir.

Les angoisses du capitaine n'étaient pas entièrement dissipées, on le comprend; cependant, il souffrait moins.

— Je ne sais à quoi attribuer ce malaise, dit Saint-Hyrieix. Robert d'Alboize savait, lui !

Il reprit :

— Madame de Saint-Hyrieix a pourtant donné une fête hier.

— Ah ! vous avez lu les journaux.

. — Je les ai parcourus.

— Tous constatent notre succès, hein!

— Oui... oui.

— C'était splendide !... Quel dommage, mon cher monsieur d'Alboize. que le hasard ne vous ait pas amené hier au Parc-des-Princes... Vous auriez assisté à ce garden-party, qui a été réussi de tous points... Le sous-secrétaire d'Etat, chez qui j'ai dîné dans la soirée, comme vous avez dû le voir également dans la presse, en était encore extasié... Jamais il n'aurait imaginé de pareilles splendeurs... On commence décidément à reconnaître, en haut lieu, que l'aristocratie, en ne boudant plus la République, lui rend un service énorme...

Le diplomate, qui n'avait pu dépouiller complètement le vieil homme et qui avait retrouvé toute sa délicieuse infatuation, s'arrêta pourtant sur cette pente hyperbolique.

— Ah ! quel dommage, conclut-il, navré très sincèrement, que la fête ait si mal fini...

Robert, très pâle, n'avait pas entendu les louanges que son interlocuteur se décernait avec cette libéralité prodigieuse ; il songeait :

— Je ne pourrai pas la voir!

— Enfin, reprit le; diplomate, je suis un peu remis de ma chaude alarme; mais vous m'excuserez, capitaine, si j'ai hâte de retourner auprès de ma chère malade.

— Je ne la verrai pas, se répétait Robert, dans un accès de morne désespoir.

— Vous comprenez mes tourments, expliqua Firmin... J'ai craint un transport au cerveau.

La porte du salon s'ouvrit ; Carmen apparut.

Saint-Hyrieix jeta un cri de stupeur

Robert, impressionné comme il ne l'avait peut-être jamais été de sa vie, fit un pas vers la jeune femme.

Avant que Firmin, cloué au parquet par le saisissement, eût i-ecouvré son esprit, Robert avait franchi la distance qui le séparait de son adorée.

Ils se serraient la main d'une étreinte éloquente.

— Marcelle? interrogea Carmen dans un souffle.

— Sauvée! répondit Robert en s'inclinant très bas.

— Hélène ?

— Elle va venir... Elle n'a pas voulu quitter notre enfant avant le retour du médecin... J'ai l'absolue conviction que Marcelle n'est plus en danger.

Le lendemain à l'aube, nous nous remettions en selle. (Page 792.)

Puis l'officier poursuivit à voix haute :

— Comment ! chère madame, vous avez quitté votre appartement!

— Quelle imprudence ! bégaya Firmin, pouvant enfin émettre des sons intelligibles.

Madame de Saint-Hyrieix se laissa tomber sur un fauteuil.

— Je ne souffre plus, dit-elle... Cette étrange indisposition s'est terminée aussi rapidement qu'elle m'avait prise.

Elle eut un sourire. Elle ne frémissait plus.

Elle renaissait, relevée dans sa propre estime. Son martyre de mère la sanctifiait.

— Je vous demande pardon, reprit Carmen d'une voix encore un peu tremblante, de vous recevoir ainsi, monsieur d'Alboize... J"ai voulu rassurer mon mari et en même temps calmer les inquiétudes d'un ami.

— Comme tout cela est singulier, dit Firmin... Vraiment, vous êtes revenue dans votre état normal ?

— A part le souvenir de la violente commotion dont les elfets disparaissent un à un, je n'éprouve plus qu'un peu de lassitude.

— N'importe, répliqua Firmin, il ne faut commettre aucune imprudence... Nous demanderons au médecin de vous faire suivre un régime... N'est-il pas vrai, monsieur d'Alboize?

L'opération faite par le docteur Vilfeu, au moment suprême où Marcelle allait entrer en agonie, avait réussi.

Hélène s'était acquittée à merveille de ses fonctions de sœur de charité, pansant aux heures prescrites la gorge enflammée de la petite malade.

Le reste de la journée s'était écoulé sans que l'état de .Marcelle parût modifié; cependant, à la nuit tombante, il fut impossible de ne pas constater une amélioration.

C'était Je salut.

Le sommeil de la mignonne cessa d'être agité et troublé par des mouvements convulsifs; elle reposa paisiblement.

Le lendemain matin, Robert d'Alboize arrivait, en proie aux plus funèbres pensées.

Il n'avait pu partir qu'à une heure cinq du matin de Tours. 11 était arrivé à Paris à cinq heures vingt-six. En descendant du train, à Villiers, à sept heures, le pauvre père se demandait si la maisonnette de la route de Manelou n'était pas déjà tendue de noir.

Quand il entra, ses yeux se rivèrent tout de suite sur sa fille.

11 courut à elle et l'embrassa longuement.

— Elle est sauvée, dit doucement Hélène.

Alors seulement, Robert, qui s'attendait à trouver Carmen, vit la comtesse de Kerlor.

La nourrice passa dans une pièce contiguë, comprenant, malgré sa simplicité de paysanne, que ces deux êtres avaient besoin de s'entretenir sans témoin.

En quelques mots, la femme de Georges mit le capitaine au courant des faits.

LES DEUX GOSSES. m

Elle lui parla sans reproche, sans acrimonie, évitant les mots qui auraient pu faire croire à Robert qu'elle jugeait sa liaison.

Seule, Marcelle fut en question.

Cependant, il fallait bien que la comtesse expliquât pourquoi Carmen n'était pas auprès de ce berceau.

Robert d'Alboize comprit. 11 excusa même madame de Saint-Hyrieix de n'avoir pas tout sacrifié pour voler auprès de sa fiUe.

Est-ce que lui-même n'avait pas été forcé de rester à Tours pendant de mortelles heures, pour obéir aux plus impérieux devoirs *>

Bien qu'il vît son enfant arrachée miraculeusement à la mort, il avait pourtant le cœur brisé.

Ainsi, il avait fallu le dévouement et la grandeur d'âme de la comtesse de Kerlor pour que cette petite innocente pût être secourue à temps.

Ni le père, ni la mère de Marcelle n'avaient pu rompre assez tôt les liens sociaux qui les garrottaient !

C'était affreux ! Ce lamentable événement était un avertissement de la destinée. Était-il possible de continuer à vivre dans de semblables conditions?

Hélène s'était levée, semblant faire comprendre à l'officier qu'elle ne pouvait rester là en même temps que lui ; et pourtant, Marcelle avait toujours besoin de soins éclairés,

Robert s'inclina, malgré toute sa peine ; c'était à lui de sortir.

Il prit la résolution de se rendre chez Saint-Hyrieix.

Puisqu'il fallait céder la place à madame de Kerlor au chevet de l'enfant qui revenait à la vie, grâce à elle, il s'agissait maintenant de rassurer Carmen; le reste s'effaçait devant cette obligation. Robert voulait bien se courber devant la sainte femme qui avait eu pitié de ses larmes, mais il entendait relever la tète devant Saint-Hyrieix, si celui-ci l'y forçait.

L'officier était énergiquement décidé à briser toutes les entraves, si son sort et celui de Carmen exigeaient des sacrifices au-dessus des forces humaines.

Le stoïcisme du père et de la mère de Marcelle s'arrêtait devant le berceau de leur enfant.

D'Alboize mit un long baiser sur le front pâle de sa fille, salua Hélène avec une reconnaissance indicible et quitta la maison d'Eugénie Repiquet, après avoir donné quelques pièces d'or à la nourrice.

Une heure après le départ du capitaine, le docteur Yilfeu arrivait. Un bon sourire illumina sa physionomie quand il vit sa petite malade.

— Je n'étais pas rassuré du tout, vous savez! dit-il à la comtesse... Je me reprochais même d'infliger à cette enfant des tortures inutiles...

J'avais tort... Il ne faut jamais abandonner la partie, tant qu'il reste un souffle de vie... Votre protégée est complètement tirée d'affaire.

On devine la joie dllélcne en entendant le médecin, qui pouvait, d'un mot, anéantir les prévisions optimistes de la jeune femme, après cette nuit réparatrice.

Le docteur styla la nourrice et lui fit clairement ses recommandations.

Il ne s'agissait plus que d'administrer quatre fois par jour à l'enfant une cuillerée d'un médicament que le pharmacien allait fournir.

Eugénie, les larmes aux yeux, jura quelle se chargerait de tout et que l'on pouvait avoir en elle la confiance la plus absolue.

Le docteur Yilfeu et la comtesse de Kerlor prirent le train à huit heures et demie à Villiers- sur-Marne.

En débarquant à la gare de l'Est, le docteur dit à Hélène :

— J'ai été chez vous hier.

— Chez moi! fit la comtesse subitement en proie à la plus violente appréhension.

— Madame de Saint-Hyrieix avait besoin de mes soins.

— Carmen!

• — Rassurez- vous... J'ai constaté quelques symptômes inquiétants... Sans cela on ne m'eût pas appelé, n'est-ce pas... Mais je ne crois pas à la durée de cette indisposition.

Hélène, toute tremblante, voulut questionner de nouveau le médecin.

— Rentrez chez vous, madame la comtesse ; vous jugerez beaucoup mieux ce qui s'est passé.

— Vous avez raison, mais...

— Quant à moi, je me présenterai au Parc-des-Princcs vers onze heures du matin... Nous ne nous sommes pas vus... Nous n'avons pas été ensemble à Villiers... Tout cela est parfaitement entendu.

Et saluant la comtesse de Kerlor, le docteur Villeu se dirigea vers son coupé, qui l'attendait sur le boulevard de Strasbourg. Hélène prit une voiture de place.

— Mon Dieu! fit la jeune femme, pourvu que Carmen ne soit pas gravement malade?...

Elle voulut calmer ses inquiétudes.

— Le docteur qui a sauvé l'enfant sauverait la mère... Il ne faut pas douter à tout propos de la Providence...

Ce médecin est loin de se douter qu'il a rendu la vie à la fille de madame de Saint-Hyrieix... Mais je veux que Carmen sache à qui elle doit le salut de sa petite Marcelle.

Quand la comtesse de Kerlor arriva au Parc-des-Princes, elle y trouva

Carmen, transfigurée par la nouvelle que Robert d'Alboize lui avait apportée.

Hélène put alors, après de longues heures d'absence, embrasser frénétiquement son fils.

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