DEUX LETTRES
Le lendemain, une lettre de Georges arrivait.
'Depuis qu'il était parti, il n'avait envoyé qu'une dépêche annonçant son heureux débarquement à la Yera-Cruz.
Hélas ! le marquis de Penhoët, lui aussi, avait télégraphié de cette ville, cil il devait trouver la mort si prématurément.
Hélène, malgré son âme bien trempée, ne pouvait qu'être frappée par ces coïncidences.
La destinée serait-elle assez cruelle pour lui enlever son mari dans les mêmes circonstances ?
Madame de Kerlor ne voulait pas céder à ses craintes amères, mais «lie attendait cette lettre avec la plus vive des anxiétés.
Elle la décacheta en tremblant. Les premières lignes la rassurèrent.
«« Médelia, 2 juin 1887.
« Ma chère Hélène,
« Tu as reçu mon télégramme t'annonçant mon arrivée à la Vera-Cruz, oiile ^Si<\\iehoiV Armorique m'a amené en douze jours.
« La traversée a été dépourvue d'incidents notables ; mais en arrivant dans le golfe, nous avons été assaillis par une furieuse tempête qui a failli retarder notre débarquement.
« Je suis resté deux jours dans la « Cité des morts », c'est le nom lugubre que les Mexicains donnent à la ville oil sévit si cruellement la fièvre jaune, pendant la saison chaude.
« Si ton pauvre père y élail arrivé comme moi, au moment où les vents du nord emportent au loin les exhalaisons des marécages, il n'aurait pas succombé.
« J'ai pris la voie ferrée, qui m'a conduit de la Vera-Cruz à Mexico. La ligne est extrêmement accidentée.
« Au point le plus élevé la voie se trouve à 2 533 mètres d'altitude. Le viaduc de Metlac, entre Cordoba et Orizaba, est une merveille dont tu ne peux t'imaginer la hardiesse.
« Dix heures sonnaient à la calliédrale de Mexico quand le train a stoppé en gare.
« La ville est très belle, toute blanche se détachant sur un horizon de montagnes bleues.
« Une voilure m'a conduit sur la promenade du Zocalo, où résident les senores Toluca et Chalco, les associés du marquis de Penhoët.
« Ces gens-là occupent une maison superbe, au bout d'une allée d'eucalyptus ; elle n'a qu'un étage, mais c'est pour mieux résister aux secousses des tremblements de terre.
« Tune peux t'imaginer la stupéfaction effarée des deux Mexicains quand on m'a introduit auprès d'eux.
« Ils étaient si loin de s'attendre à ma visite! Je dois ajouter que, le premier moment d'émotion passé, ils m'accueillirent courtoisement.
« Toluca parla le premier en français assez compréhensible. Il m'expliqua que leur maison périclitait de jour en jour et que la ruine les menaçait.
« Je ne pouvais vous écrire cela, dit-il; on ne confie pas ces choses au « papier... Je regrette bien que vous ayez fait la traversée. »
« Tu comprends, ma bonne Hélène, que je n'avais pas franchi l'Océan pour me payer de mots. Je m'efforçai néanmoins de conserver mon sangfroid, mais je sentais la colère qui m'envahissait.
« Je répliquai brièvement à ces messieurs qu'ils avaient montré de tout temps une mauvaise foi insigne et que je ne me laisserais pas duper par eux une dernière fois. Alors, ce fut Chalco qui prit la parole. Dans son baragouin, beaucoup moins intelligible que celui de son associé, il entama une histoire larmoyante.
<( Il me parla de sa mère, de sa femme, de ses enfants pour lesquels il redoutait la misère prochaine.
(( Je ne pouvais répondre brutalement à cet homme, qui me parut sincère.
« L'autre reprit en me parlant du marquis de Penhoët, le plus honnête homme qu'il eût connu, disait-il, et dont la fin prématurée lui avait causé beaucoup de chagrin.
« Le malheur avait voulu que ton père ne restât pas plus longtemps avec eux ; sa grande expérience, son courage et ses relations auraient permis de remettre l'entreprise à flot.
« Le marquis s'était trompé en accusant ses deux associés de nouri'ir de ténébreux desseins; ils lui auraient inouvé leur probité s'il n'avait succombé à la Vera-Cru/,.
« Je m'attendais àtrouvcr deux coquins audacieux, qui me braveraient ; je tombais sur deux êtres qui se liimentaienl et ne cherchaient, prétendaient-ils, qu'à m'être agréables.
« Je me sentis mal à l'aise.
« Avec leur politesse hispano-américaine, ils cherchèrent à me circonvenir.
« Il fallut que j'acceptasse à déjeuner. Ils me firent visiter leur maison.
« De la terrasse, je découvris la ville avec les innombrables dômes de ses églises et de ses monuments.
« Il me fallut admirer la cathédrale, qui remplace l'église édiliée par Fernand Cortès, le Palais national qui contient le sénat, les ministères, la poste, la bibliothèque et le musée.
« Je rappelai à mes hôtes momentanés que la contemplation du panorama de Mexico n'était pas le seul but de mon voyage.
« Après un court échange d'observations en idiome aztèque, Toluca s'écria :
« — Senor de Kerlor, nous ne pouvons vous faire qu'une proposition : reprenez l'établissement de Médélia.
« Tu sais qu'il avait été stipulé que, en cas de non-payement delà part de ces individus, nous redeviendrions propriétaires de la mine.
« Chalco ajouta:
« — Plus tard, vous nous rendrez l'argent que nous vous avons versé... Acceptez ce que nous offrons... N'hésitez pas, car dans quelques jours il pourrait être trop tard... Si l'on vend nos domaines, celui dont il est question sera compris dans la débâcle, et ce serait fort injuste puisqu'il appartient aux héritiers de ce pauvre marquis.
« Pendant que mon interlocuteur recommençait à gémir touchant le sort lamentable de sa famille, et que son acolyte opinait de la tète, je me rappelais les plans de l'immense propriété et le parti qu'on en tirerait en l'exploitant intelligemment.
« Les deux associés exhibèrent d'un carton poudreux le dossier de l'affaire ; ils me remirent les pièces qui nous rendaient tous nos droits.
" C'était une restitution complète.
« Cette droiture me semblait étrange, mais pourtant, il m'était difficile de ne pas m'incliner.
(' Je ne devinais pas encore le plan des senores Toluca et Chalco. Us ne tardèrent pas à me demander un engagement par lequel je leur réservais ultérieurement une indemnité à ajouter à leur premier versement.
« A la veille d'une faillite, ils voulaient se créer des ressources qui échapperaient à leurs créanciers.
c< Dans l'impossibilité absolue d'exploiter la mine, ils préfériiient me la restituer, à la condition que je ne leur marchanderais pas une partie, une faible partie du reste, des bénéfices éventuels.
« Je ne suis pas précisément l'homme des transactions de cette nature
et j'aurais éneigiquemcnt refusé de me compromettre avec ces fripons, si j'avais compris tout cela sur-le-champ.
« — Tenez ! s'écria Toluca, vous arrivez à propos... Un de nos serviteurs part dans une heure pour Médélia... Il vous fera visiter la mine... Si vous consentez à la reprendre, Ruiz vous remettra ces pièces en échange de votre signature au bas de cet acte que vous aurez tout le temps d'étudier.
(( J'acceptai les conditions formulées.
« Tu connais, mon adorée, ma promptitude à prendre une résolution.
« Seulement, je constatai avec peine que je n'avais pas le temps de t'écrire ce jour-là.
(( Il fallut reprendre le train pour Puébla en compagnie de ce Ruiz, qui avait, entre parenthèse, une des plus patibulaires physionomies que j'ai vues au cours de mes voyages.
« Cet homme n'était pourtant pas un gredin. car il se conduisit avec moi très correctement.
« Ce qui lui donnait l'air sinistre, c'était une balafre qui lui partageait le visage en deux. Or, Ruiz avait défendu sa patrie contre nos soldats; c'était en 1862, à l'assaut de Puébla, qu'il avait reçu sa blessure.
« Les Français avaient fait leur devoir, les Mexicains avaient fait le leur; mon compagnon de route m'assura qu'il ne pouvait nous garder rancune.
« Nous ne séjournâmes que quelques heures à Puébla de los Angeles, c'est-à-dire le Bourg-des-Anges.
« La ville est moins riche que Mexico, dont elle n'est pas très éloignée d'ailleurs, mais elle compte encore plus de cinquante églises.
« Pour nous rendre à Médélia, nous montâmes à cheval. Il s'agissait de gravir au nord-est le cerro de Guadalupe; de l'autre côté du col nous verrions la localité dont il s'agit.
« Nous y arrivâmes à la nuit. II ne fallait pas songer à gagner ce soirlà l'établissement, qui est à dix kilomètres de la petite ville, en pleine montagne.
« Le lendemain, à l'aube, nous nous remettions en selle sur nos petits chevaux qui ont une fougue, une force et une endurance vraiment extraordinaires.
« On peut les lancer à fond de train à travers les rochers et les fondrières, ils ne bronchent jamais.
ic En route, nous croisâmes de nombreux vaqueros qui surveillaient des troupeaux de bétail, tout en fumant leur cigarellc.
(( Nous chevauchions au milieu de buissons de mezquites décorés de fleurs d'un jaune pâle et de clochettes blanches; les corolles rouges desmamillaires donnent un ton éclatant à cette végétation toulTue; puis nous
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Il franchit une barranque, rivière assez étroite, mais qui a des profondeurs d'abitue. (Page 795.)
traversions des fourrés de chènes-rouvres ; c'est le chaparral, terme qui correspond à garrigue, dans notre Languedoc.
« Au loin s'étendait la savane infinie.
« Dans les palmiers, croissant les ims dans les autres, voltigeaient des colibris, comme autant de mobiles rayons de soleil.
« C'est au pied d'un des plus grands volcans du monde, le Popo Catepetl, ou mont Fumée, que se trouve l'établissement qui nous appartient. « Tu ne peux t'imaginer la sauvage grandeur du paysage enfermé dans
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un cirque Je montagnes vertigineuses, dont les pics, la plupart éteints aujourd'hui, escaladent le ciel.
(I C'est au milieu des roches et des laves refroidies que gisent les ricliesses que je veux extraire de la mine, exploitée trop primitivement jusqu'ici.
« L'outillage est en mauvais état ; des galeries sont obstruées par la lente infiltration des eaux ; les baraquements sont en ruines ; tout est à refaire.
« Il existe au Mexique des milliers de gisements que l'on renonce à exploiter à cause des difficultés matérielles.
« Les quatre cinquièmes du territoire mexicain sont métallifères.
« C'est la contrée, à ce point de vue, la plus riche du monde. Après l'or, l'argent et d'autres métaux précieux, on trouve de l'onyx, du jaspe et jusqu'à des émeraudes.
Il Ce sont les moyens de communication qui manquent généralement, et l'eau.
« Or, mon compagnon m'a fait retrouver la trace d'un chemin que les ronces ont envahi et qu'il serait facile de remettre en état.
'I Quant à l'eau, nous ayons une cascade bondissant du haut d'une brèche ouverte à travers des piliers de basalte.
« Il ne s'agit que de rétablir la canalisation de cette force pour l'utiliser comme force motrice d'abord et s'en servir pour nettoyer les minerais.
« Je te demande pardon, ma chère Hélène, de m'étendre sur ces détails techniques, mais tu ne saurais croire à quel point j'ai été enthousiasmé en voyant ce domaine qui va nous rendre dix fois plus que nous n'avons perdu.
Il II faudra du temps, des sacrifices, un travail acharné; cela n'est pas fait pour me rebuter.
Il Ruiz, après m'avoir guidé consciencieusement et s'être borné à me fournir de laconiques explications, me demanda ce que je décidais.
(I Je lui répondis que j'étais prêt à signer l'acte que les gens de Mexico avaient préparé.
(I Un trait de plume et ce fut fait.
(I En échange, l'employé me remit les titres de propriété, suivant nos conventions verbales.
Il "Vous avez raison, me dit-il ; il y a une fortune dans les entrailles de la terre que nous foulons, mais il faut l'en faire sortir.
« La langue de Ruiz commençait à se délier. Après avoir fait honneur au repas piéparé par deux serviteurs, gardiens de la raine, l'ancien combattant de Puébla me disait qu'il allait repartir sur-le-champ.
« Je voulus l'accompagner jusqu'à la l'oute.
« Ce lut alors qu'il m'apjirit (jue les seûor^'s , Toluta et Clialco, en
accusant la chance de leur avoir été hostile, n'avouaient pas que leui's vices étaient les seules causes de leur ruine.
« Le premier était un joueur effréné, qui avait laissé plus de deux millions dans les tripots officiels ou clandestins.
« Le deuxième, celui qui me parlait constamment de sa mère, de sa femme et de ses enfants, était le plus grand libertin de la capitale.
« Ses prodigalités avec les filles plus ou moins cotées de Mexico l'avaient mis à peu près sur la paille.
« Enfin, Ruiz, ajoutant à ma stupéfaction, m'expliqua les calculs de ces deux individus en me rendant une concession dont ils ne pouvaient plus tirer aucun parti et dont je leur ferais des rentes si je réussissais.
« Un flot de colère me monta au visage.
« — Ma bonne foi a été surprise, m'écriai-je... Je veux annuler le traité.
« Mais Ruiz, éperonnant son mustang, était loin déjà. Il me cria :
« — Vous n'êtes pas responsable des agissements des mes patrons. La mine vous appartenait... Il ne tient qu'à vous d'en tirer les ressources qu'elle renferme... Toluca et Chalco sont des coquins... Vous êtes un honnête homme... Le bon Dieu saura faire la différence... Adios. senor!
« Il franchit une barranque, rivière assez étroite, mais qui a des profondeurs d'abîme, et se perdit bientôt dans la brume crépusculaire.
« Voilà, ma chère Hélène, comment nous sommes rentrés en possession de notre bien. 11 suffit maintenant pour moi de continuer l'œuvre que j'ai entreprise et de la mener à bonne fin.
« J'ai la conviction que j'y réussirai ; mais je ne rentrerai pas en France aussi vite que je le croyais.
« Je vois d'ici les larmes jaillir de tes chers yeux en lisant ces lignes que je t'écris le cœur étroitement serré.
« Haut les cœurs ! Il faut faire appel à toute notre énergie commune, toi pour m'attendre, moi pour multiplier les efforts qui réduiront mon séjour ici à sa plus stricte durée.
« Les résultats que j'ai obtenus déjà doivent nous être un encouragement.
« Il est impossible, je te le répète, que j'échoue dans la tâche que j'entreprends, car c'est pour toi, c'est pour notre petit Jean que je vais mettre en œuvre tout ce que Dieu m'a donné de facultés.
« Si j'étais seul, je douterais peut-être de mes forces... Grâce à toi, grâce à Fanfan, je réaliserai des prodiges. Je ne veux pas savoir si j'aurai à lutter contre l'hostilité des hommes et des choses.
« On m'a dit déjà (jue les habitants de la contrée détestaient les étrangers et ne professaient pas pour les Français les sentiments que Ruiz m'a exprimés.
« A défaut de Mexicains, je prendrai des travailleurs indiens.
« Ce sont d'intrépides ouvriers, infaligables, très sobres, insensibles à la douleur physique, et qui s'attachent à leur maître quand celui-ci ne les traite pas en conquistador,
(• Ne t' alarme pas en pensant aux convulsions de la nature.
« Je suis dans un pays dont le sol tremble, c'est vrai ; mais on y voit des volcans se reposer pendant plus d'un siècle.
« Entre Orizaba et Tuxtla, plus près de la Vera-Cruz, les monts se M parlent », suivant l'expression locale, par des roulements sourds, comme celui d'un tonnerre lointain ; ici les vibrations du sol sont moins continues.
« Le climat est salubre ; les épidémies du littoral n'atteignent pas cette vallée: je me sens très bien portant ; ce n'est pas la vie active que je vais mener qui altérera ma santé.
« Le sol est d'une fertilité extrême, permettant de nourrir d'innombrables troupeaux. Je n'en suis donc pas réduit aux galettes de maïs, qui sont le régal des indigènes.
« Il n'est pas de marchés pourtant comparables à ceux-ci ; aux produits de nos climats tempérés se joignent ceux de la zone tropicale; c'est une véritable terre promise.
« Seul, le vin est rare, bien que la vigne s'acclimate parfaitement ; les Mexicains boivent le pulquero, qu'ils tirent d'une plante appelée le maguey.
« Ne t'exagère donc pas les dangers : l'ours gris, les pumas, les jaguars et les loups s'attaquent aux malheureuses antilopes et s'aventurent rarement dans les lieux habités.
« Les boas se confinent dans les forêts.
« Les insectes nuisibles ne le sont pas plus que dans nos pays et ils ont au moins le mérite de l'originalité.
« Je te citerai les élatérides lumineux, qui, la nuit, tourbillonnent comme des étincelles.
« Je crois, ma bonne et chère femme, t'avoir fourni tous les renseignements que tu étais en droit d'exiger.
« Ainsi, me voilà dans les Indes occidentales pendant que tu es en France, avec mon fils.
» Qui aurait cru que nous serions forcés de nous séparer si tôt?
« Non ! nous ne sommes pas si loin l'un de l'autre ; à travers l'océan, j'entends les battements de ton cœur.
H L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
<( Il faut que je t'adore, Hélène, pour que ma résignation reste intacte. « Pendant que je suis ici, perdu dans la brousse, tu es toujours dans ce
Paris, où tout le monde peut admirer ta beauté sereine, s'imprégner de ton charme pénétrant, et envier l'honneur que tu m'as fait en me prenant pour mari.
« Tu te souviens de ce que je te disais, à Kerlor, touchant la jalousie effroyable qui me dévorerait si je n'avais pour femme une créature aussi accomplie que toi.
« Et encore, à cette époque, je ne prévoyais pas un tel éloignement.
« Si je ne te vénérais, j'éprouverais d'indicibles tortures.
« Pardonne-moi, mon àme, d'avoir effleuré un tel sujet.
« Je n'ai voulu que te répéter, ma fidèle compagne, combien je te bénis d'avoir fait de moi le plus fier des époux, le plus fortuné des pères.
« Notre bonheur, vois-tu, était trop grand ; je n'en méritais pas ma part; la destinée veut que je conquière une félicité dont je n'étais pas fout à fait digne.
« Quand nous nous reverrons, ton premier baiser effacera le souvcnir\ de ces épreuves.
« Nous ne nous séparerons plus jamais...
'( Nous vivrons dans une atmosphère de chaude tendresse que les années ne parviendront pas à diminuer.
« Personne, sur la terre, ne se sera plus aimé que nous.
« Je suis forcé de terminer ma lettre. Les vapeurs du cratère, noires et épaisses, se déroulent en énormes volutes dans la direction du nord, cela annonce la pluie prochaine ; or, il faut que cette lettre soit portée à Médélia et mon serviteur attend, la main sur le gari'ot de son cheval.
« Embrasse notre Fanfan comme si nous étions encore tous les deux à le couvrir de baisers.
« Sous ce rapport, il ne doit pas souffrir de l'exil de son père.
« Et quand Jean de Kerlor t'aura rendu tes caresses, dis-lui que tu veux aussi celles qu'il me prodiguait chaque jour. La brise m'en apportera les échos.
« Entre vos baisers vous percevrez les miens et vous les partagerez.
« Embrasse chaleureusement Carmen et son mari.
<( Ma sœur recevra une lettre par le prochain courrier, ainsi que notre mère, à qui tu voudras bien télégraphier, avant de lui écrire longuement, pour calmer ses inquiétudes.
« Tu devines avec quelle fièvre je vais attendre ta réponse, qui m'apportera la nouvelle provision de courage dont on a toujours besoin quand on est loin de sa femme et de son fils, si résolu et si intrépide que l'on se croie.
« Au revoir, chère adorée! à bientôt malgré tout !
« Georges de Kerlor. >>
On devine la poignante émotion avec laquelle la comtesse de Kerlor lut cette lettre, écrite sous un ciel de feu, au milieu d'effroyables dangers, par un homme qui cherchait avant tout à rassurer sa compagne chérie.
Elle se doutait bien que Georges serait forcé de prolonger son séjour au Mexique.
Elle n'avait pas voulu lui faire part de ses prévisions à ce sujet, quand, enfiévré par ses préparulifs, il ne songeait qu'à s'embarqu -r.
Combien resterait-il de temps là-bas? Il l'ignorait et sa femme l'ignorait aussi.
Hélène se sentait incapable de vivre dans des alarmes continuelles. Elle se proposait de répondre à Georges qu'elle voulait aller le rejoindre avec Fanfan.
Elle ne pouvait se lasser de relire cette lettre, dont l'accent de rêverie lointaine l'impressionnait profondément.
Après avoir envoyé un télégramme en Bretagne, Hélène communiqua la lettre de Georges à Carmen et à Saint-Hyrieix, puis elle répondit :
« Mon cher Georges,
« Ta lettre, si attendue, est arrivée au moment où je me demandais si, malgré ma résignation, JT n'allais pas me laisser accabler par la plus noire tristesse.
« Dieu soit loué ! ton voyage a été moins accidenté que je ne le redoutais; mais tu ne sais plus maintenant quand tu reviendras.
« Si j'ai accepté une séparation, c'est qu'elle devait être de courte durée ; les complications dont tu m'entretiens créent une nouvelle situation ; je veux que tu m'autorises à aller te retrouver.
« Fanfan est très bien portant ; je veillerai sur lui avec tant de vigilance que j'écarterai de sa tête la moindre menace.
« D'ailleurs, je me suis renseignée : il n'a pas encore l'âge où l'on puisse craindre pour lui les épidémies qui sévissent contre les Européens.
« Si, contrairement aux probabilités, tu peux nous fixer la date de ton retour dans un délai rationnel, je ferai une nouvelle provision de patience et je t'attendrai; mais, je t'en conjure, au nom de notre amour, ne me refuse pas la part que je veux prendre de ta destinée.
« Je m'inclinerai toujours devant ta volonté, sachant bien que ta responsabilité est plus grande que la mienne, dans ces circonstances; toutefois, je me demande jiouiquoi je n'aurais pas le droit de souffrir avec toi, puisque tes espérances sont les miennes.
(( J'ai compris, quand tu me les as signalées, les éventualités fâcheuses
auxquelles nous nous exposerions en partant tous les trois sans but déterminé ; aujourd'hui, ces obstacles sont aplanis, puisque tu es rentré en possession du domaine qui appartient à notre fils.
« Encore une fois, je partage ta confiance et je ne doute pas de la réalisation de tes projets; c'est une question de volonté; la tienne est indomptable ; mais les efforts peuvent dépasser la durée de tes prévisions et ma place est auprès de toi.
« Tu jugeras, et ta prochaine lettre me fera connaître ta décision.
« Il n'y a rien de changé ici, depuis que tu es parti.
« J'ai reçu, il y a trois jours, une lettre de notre mère. Elle assure que sa santé est complètement revenue, grâce aux soins du bon docteurLa Roche.
« Ton départ, après l'avoir beaucoup affectée, a été considéré par elle comme une nécessité.
« La chère femme ne veut pas me montrer ses tourments, elle m'exhorte très éloquemment à prendre courage.
« Elle souhaite naturellement ton prochain retour, mais à la condition que tu aies complètement réussi.
« x\h ! cet orgueil des Kerlor! J'en subis la noblesse, je le trouve admirable, mais je ne puis le partager; c'est peut-être parce que je n'ai pas votre grandeur d'âme.
« Si ma voix avait été prépondérante, je n'aurais cessé de te répéter : «Reste avec ndus... Ne songe plus à cette fortune dont nous pouvons « nous passer, à la condition de retourner en Bretagne et d'y vivre à l'abri « de tous les orages...
« N'est-ce pas là que nous avons échangé nos premiers serments?
« N'est-ce pas là que nous nous sommes mariés?
« N'est-ce pas là que notre Jean est né ?
« Il faut redouter de lasser le ciel, qui nous a comblés, quand tant de « malheureux l'implorent en vain... »
« Tu en as décidé autrement, sans craindre les retours amers de la fatalité; je ne récriminerai jamais. Toutefois, je n'ai pas l'héroïsme de ta race, et j'exhale ma douleur de mère et d'épouse.
« Tu m'écris, mon cher ami, que, pendant ton exil, je continue à recevoir les hommages de nos amis. Tu te trompes.
« Depuis que tu es parti, je vis dans la l'etraite avec mon fils.
« Je ne vois, je ne reçois personne. Tout récemment, Saint-Hyrieix a donné une fête splendide, il m'avait priée d'y assister à côté de Carmen ; j'ai refusé.
« Je me consacre uniquement à l'éducation de Fanfan.
« Il commence à épeler; sa maîtresse de lecture assure qu'elle n'a jamais vu un enfant aussi intelligent.
« Cette nouvelle science le captive d'ailleurs particulièrement !
« Je lui ai acheté les Contes de Perrault et les Fables de la Fontaine.
« Il passe des heures entières à regarder les splendides illustrations de ces volumes.
« Le soir, à la douce clarté de la lampe, Fanfan me tient société. Pendant que je brode, il feuillette ses livres. "^
i< Parfois, il va un peu trop vite, je dois en convenir. Hier il a eu le grand chagriti de déchirer une page en la tournant avec trop de précipitation.
« Il a eu les larmes aux yeux et m'a regardée comme si j'allais le gronder bien fort à la suite de ce malheur irréparable selon lui.
« Je l'ai vite rassuré.
« Si tu entendais les réflexions qu'il me fait en commentant.;! sa manière ces beaux dessins. Tu aurais le sourire aux lèvres et parfois les larmes aux yeux.
« Il s'élève avec indignation contre l'égoïsme de la Fourmi qui refuse à la Cigale quelques grains pour subsister jusqu'à la saison nouvelle.
" Quand, dans le jardin, il trouve une fourmi, il veut l'écraser, lui reprochant avec une farouche indignation de s'être montré sans pitié pour la cigale, aussi pauvre qu'imprévoyante.
« Les contes ne sont pas encore à la portée de son intelligence qui s'éveille; mais, grâce aux images, il entrevoit déjà l'histoire, et il redouble d'attention quand il prend sa leçon, pour arriver le plus vite possible à lire ces adorables récits, au sujet desquels j'ai dû lui fournir de très amples explications.
« En voyant le portrait du Prince Charmant, il s'est écrié :
« — Ça, c'est papa Georges!... Mais il n'a pas le même habit. »
« Chaque fois qu'il fait beau, après déjeuner, nous sortons tous les deux.
" Naturellement, notre promenade favorite est le bois de Boulogne, que nous ne nous lassons pas d'explorer ; Fanfan, d'ailleurs, est infatigable.
» Il fait l'admiration des mamans; l'envie se joint un peu à ce sentiment ; aussi, je ne saurais l'exprimer l'ardente satisfaction qui emplit mon cœur, quand j'entends célébrer la gentillesse et l'entraiu de notre fils.
« Quand nous rentrons, je lui fais répéter ses leçons ; et il passe du plaisir à l'étude avec la plus grande facilité. .
« J'obtiens tout de lui, quand je lui dis que tu dois le trouver très savant à ton retour.
" Tu comprends, mon ami, que je me garde bien de le fatiguer et que je ne lui demande rien qui soit au-dessus de ses moyens, mais je désire le familiariser tout doucement avec l'idée du travail.
« Quand sa tâche est finie, nous nous mettons à table.
Le triomphe de La Limace fut dépourvu de la moindre modestie. (Page 806.)
101. PIERRE DECOURCELLE. — LES DEUX GOSSES. — J. ROUFF ET C'", ÉDIT. 101.
« II est li'i, en face de moi, comme un petit homme, gazouillant des mots adorables, qui me plon^^ont dans le ravissement.
« Ah ! si tu étais là, toi aussi ! si tu assistais comme moi à Féclosion de cette petite àme, si tu voyais chaque jour grandir ton fils, notre félicité serait suprême.
« Si tu l'entendais faire sa prière, à genoux au pied de son petit lit blanc, tu éprouverais la plus exquise émotion qui puisse transporter une créature humaine.
« Quand il a appelé la bénédiction céleste sur tous les siens, il termine en demandant au bon Dieu d'écarter de toi le danger.
« Sa ferveur est si touchante que je ne puis retenir mes pleurs.
« Les prières d'un enfant, les larmes d'une épouse ne sont-elles pas ce qui touche le plus notre Souverain Maître I
« Quel encens plus pur monterait au Paradis?
« Je t'en supplie, mon Georges, prends vite une détermination pour que nous soyons promptement réunis.
« Une plus longue existence, dans ces conditions douloureuses, deviendrait insupportable aussi bien pour toi que pour moi.
« Si tu ne peux revenir dans un bref délai, c'est à nous d'aller te rejoindre.
« Bien que je compte sur la Providence, je ne puis bannir mes angoisses ; un pressentiment m'avertit que notre séparation, en se prolongeant, pourrait causer des malheurs imprévus.
« C'est irraisonné, je le sais bien. Je ne chercherai pas à analyser ce que je ressens; je suis incapable d'expliquer les violentes appréhensions qui m'assaill'^nt à de certaines heures ; mais je les subis et j'en souffre.
« Il me semble que j'ai quelque chose à me reprocher en songeant que tu n'as personne auprès de toi pour seconder tes efforts, ou te consoler s'ils doivent rester infructueux.
« Pendant que je vis à Paris, je te vois dans ce pays perdu, dont la terrifiante grandeur m'épouvante, je te vois aux prises avec des difficultés inouïes, qui paraîtraient insurmontables, si ton énergie ne reculait sans cesse les limites du possible.
« Mais ce sont les plus braves qui sont les plus meurtris, dans une pareille bataille.
« C'est à moi de panser tes blessures... «>
Hélène répétait à Georges qu'elle avait une confiance inébranlable en son jugement; c'était avec la plus entière sérénité qu'elle attendait sa réponse.
Elle l'entretenait ensuite des détails qui touchaient à leur fortune, dans le cas où il serait nécessaire de la réaliser promptement.
Puis, Mme de Kerlor parlait de Saint-Uyrieix et de Carmen, tenant Georges au courant des espérances diplomatiques de Firmin, lesquelles étaient toujours aussi vives, sans que pourtant rien ne parût encore devoir les réaliser dans un bref délai.
Hélène souffrait en écrivant le nom de Carmen ; lépouse était forcée de cacher quelque chose à son mari; c'était la première fois qu'elle avait un secret pour lui ; toute la délicatesse d'Hélène se révoltait douloureusement en présence d'une situation aussi triste ; cependant, lui était-il possible de causera Georges un chagrin aussi profond, et pouvait-elle trahir l'infortunée, qui expiait si courageusement sa faute?
Hélène se résignait à cacher la vérité, puisque l'honneur des deux familles élait en question.
Mme de Kerlor ne put réprimer un frémissement, en pensant que si le terrible secret était un jour dévoilé, la colère de Georges le porterait à toutes les extrémités.
La bonne comtesse douairière recevrait le coup de la mort. A tout prix, il appartenait à Hélène de prévoir ces redoutables éventualités.
H fallait donc qu'elle eût ce secret pour Georges.
Elle ne parvenait pas à se faire à cette idée.
Jusqu'alors, celui-ci n'avait rien ignoré, même les plus fugitives impressions d'Hélène, et alors qu'un fait aussi grave troublait le cours de sa vie, voici qu'elle était obli;^ée de le lui taire...
Inflexible, Georges avait maintes fois exprimé son mépris et son horreur pour la femme qui manque à ses devoirs.
S'il pouvait seulement avoir la pensée que sa sœur chérie, sa Carmen bien-aimée, était de celles qu'il flagellait si impitoyablement, qu'il haïssait si rigoureusement, quel coup terrible, quelle atroce douleur pour son orgueil et pour sa tendresse!
Hélène se taisait donc, quoi qu'il lui en coûtât.
Après avoir parlé des amis qui s'intéressaient toujours très vivement à l'exilé, elle consacrait un paragraphe spécial à monsieur et à madame Paul Vernier :
« Notre cousine Mariana, écrivait-elle, nous rend de fréquentes visites.
« Elle parle toujours de toi avec la plus touchante émotion et montre beaucoup d'affection pour notre fils.
:< Aussi m'a-t-elle chargée de toutes ses amitiés. »
La jeune comtesse signa.
Puis, elle prit son fils sur ses genoux, lui mit la plume à la main et lui fit tracer tant bien que mal, en dirigeant sa menotte, ces six lettres : « Fanfan ».
Le bébé appuya un peu trop et il en résulta un dernier zig-zag qui ressemblait vaguement aux paraphes dont maître Nerville enjolivait jadis ses actes notariés.