ZÉPHYRINE FOUILLOUX. SUCCESSEUR
La Limace rentrait ; il fit claquer la porte très fort. Ze'phyrine, qui l'attendait, fronça les sourcils.
— Combien que tu rapportes ? demanda-t-elle.
— La peau!
— Il t'a refusé ?
— Il m'a dit de repasser... Il s'est moqué de ma fiole, quoi ! parce qu'il a appris que j'étais rémouleur avant de m'établir ici.
Il s'agissait du notaire de la rue Saint-Maur. M' Beaufumet avait versé plus de cinq mille francs déjà aux époux Rouillard, chargés de la tutelle de Claude Fouilloux.
Le tabellion trouvait que cette somme n'avait pas fait long feu, et, malgré les explications de La Limace, il venait de reconduire.
Eusèbe et Zéphyrine, quand ils avaient eu en possession le premier argent de Rose, s'étaient offert des divertissements aussi nombreux que variés.
Pendant plus de quinze jours, le couple s'était vautré dans la plus crapuleuse débauche, et le tenancier du débit de la rue Gide avait vu monter ses recettes d'une façon inespérée.
La femme de Courgibet s'était occupée de Claudinet, quand elle avait eu du temps de reste. Ce pauvre enfant, dont l'oncle et la tante ne se souciaient pas plus que s'il avait rejoint sa mère, dut à la marchande de vins de manger à peu près tous les jours.
La Limace, en se réveillant un beau matin, la tête très lourde, daigna se livrer à quelques réflexions.
Si la vie qu'il menait avec Zéphyrine continuait, l'héritage n'irait pas loin ; aussi, Eusèbe Rouillard, en garçon qui avaitla prétention de savoir s'arrêter à temps, combina-t-il un projet, dont l'exécution n'aurait eu rien de particulièrement repréhensible si les époux, par un miracle impossible d'ailleurs, avaient pu changer radicalement leur manière de vivre.
La Limace s'étonna de ne pas avoir eu plutôt l'idée qui venait de germer dans sa cervelle, quelque peu obscurcie par les copieuses libations de la veille.
Cette veille était un dimanche; on était allé à la campagne, dans l'île Saint-Denis.
Les prés. fleuris qu'arrose la Seine et les rives embaumées du Petit-
80r. LES DEUX GOSSES.
Croult exerçaient toujours une puissante attraction sur l'esprit poétique des époux restés deux amants.
La Limace et Zéphyrine n'éprouvaient pas le besoin de contempler des horizons nouveaux ; ils montraient de la constance en matière de panorama et retournaient volontiers dans les endroits témoins de leurs premiers aveux, de leurs premiers balbutiements d'amour.
Quand Zéphyrine se rappelait ces blancheurs d'aube, elle devenait très sentimentale et encore plus altérée.
Eusèbe, lui aussi, subissait la douce contagion; comme il était un homme, il estimait qu'il devait toujours dépasser les prouesses bachiques de sa faible moitié ; il n'y réussissait pas absolument. Après le repas de midi, on s'était rendu à la butte Pinson, où les ébats chorégraphiques avaient dépassé en échevclement tout ce que l'imagination pouvait rêver.
L'assistance grouillante, aux remous de houle, — tant il est vrai que les locutions maritimes s'imposent en certaines circonstances — avait fait à Zéphyrine un succès qui eût certainement comblé de joie la muse Terpsichore elle-même.
Nous ne voudrions pas manquer d'équité en insinuant que la clientèle dansante ne se composait que de gigolettes du plus bas étage ou de gentlemen arborant fièrement la casquette à trois ponts ; non ! auprès des « costos » reluisants, on pouvait voir des plâtriers d'Argenteuil, des carriers de Montmorency, des maraîchers de Villetaneuse et autres très braves gens qui prennent leur plaisir où ils le trouvent.
Tous ces mondes, réunis par le régime qui divise le moins, la danse, avaient acclamé Zéphyrine et La Limace.
La première, incomparable dans la chaîne des dames, malgré sa forte corpulence qui ne l'empêchait pas de convoiter les lauriers de La Goulue, n'avait été égalée comme fantaisie inénarrable que par le second, absolumentépique dans la périlleuse épreuve du cavalier seul, devant de joyeux drilles, qui, en matière d'ailes de pigeons, croyaient avoir vu tout ce qui s'était fait de mieux jusqu'alors.
Le triomphe de La Limace fut dépourvu de la moindre modestie ; celui de Zéphyrine, en apparence aussi complet, garda pourtant unepointe de mélancolie.
Madame Rouillard, qui avait, décidément, plus de cœur que son mari, se souvenait d'une autre apothéose à laquelle Mulot participait.
— Où est-il maintenant, ce pauvre Casimir? se demandait Fifi avec un soupir agitant tumultueusement sa gorge, qui n'avait rien d'aride.
La Limace, bon prince, régala ses sujets ; il en résulta pour lui et sa moitié une de ces ivresses mémorables dans les fastes de leurs franches lippées, si bien fournies pourtant.
Ils ne parvenaient pas à se rappeler comment ils avaient pu rouler
de la butte Pinson jusqu'à Levallois, où ils s'étaient retrouvés chez Courgibet, au petit jour.
JVous avons dit que La Limace, saturé par cette nuit d'orgie, avait éprouvé le besoin de varier ses exercices, grâce à une combinaison dont il attendait les plus heureux efl'ets.
Laissant ronfler Zéphyrine, il se rendit rue des Trois-Couronnes. Il avait été bien inspiré; l'écriteau « à louer » se balançait encore aux fenêtres du petit appartement que Rose Fouilloux avait occupé.
L'idée d'Eusèbe se corsait; elle consistait tout simplement à reprendre la suite des affaires de la défunte.
Sur la plaque portant le nom de Rose, on ajouterait : <i Zéphyrine Fouilloux, successeur ».
Il valait mieux garder ce nom de demoiselle, bien que celui de Rouillard ne fût pas totalement dépourvu délégancc, puisqu'il s'agissait avant tout de rattraper la clientèle de la tireuse de cartes.
Zéphyrine travaillerait dans la cartomancie, sans pour cela abandonner sa carrière de somnambule exlra-lucidc ; on pourrait ainsi réaliser des recettes doubles.
Eusèbe s'entretint avec la concierge, qui ne souleva aucune objection en principe ; toutefois, le propriétaire exigerait peut-être un terme d'avance.
La Limace eut un geste magnifique, signifiant que ces questions secondaires ne l'embarrassaient nullement; il donna un denier à Dieu et demanda qu'on lui préparât sur-le-champ un acte de location en bonne et due forme.
De la rue des Trois-Couronnes à la rue Saint-Maur, il n'y a qu'un pas.
Eusèbe se rendit chez maître Benufumet, le notaire, et lui expliqua la situation.
Le notaire consentit à verser les fonds nécessaires, estimant que l'opération commerciale profiterait au mineur Claude Fouilloux.
La Limace et Zéphyrine quittèrent donc la rue Gide, où ils laissèrent leur entresort et Troppmann aux bons soins de Gourgibet, et ils vinrent s'installer rue des Trois-Couronnes.
Ils ramenaient leur neveu avec eux.
Quand Claudinet se retrouva dans sa chambrette, il eut un grand serrement de cœur.
Sa pauvre maman n'était plus là pour le border dans son petit lit et pour le câliner jusqu'au moment oîi il s'endormait.
Puisqu'il était orphelin, il aurait voulu ne jamais revenir rue des Trois- Couronnes et passer sa vie aux Enfants-Assistés, auprès de sœui' Simplice, dont il rêvait toutes les nuits.
Le pauvre petit n'avait pas été molesté, à Levallois ; son existence y était à peu près ignorée de ses tuteurs légaux, puisque la femme de Courgibet était seule à s'en occuper; mais, à peine rentré au domicile, autrefois maternel, il commença à être rudoyé.
Et pourtant, le cher enfant n'avait jamais été plus doux et plus tranquille ; mais quand le couple était ivre, Claudinet, bien qu'il cherchât à se tenir craintivement à l'écart, était régulièrement brutalisé par son oncle ou par sa tante, quand tous deux ne s'y mettaient pas à la fois.
Zéphyrine, en véritable harpie, trouvait toujours un prétexte pour maltraiter son neveu; La Limace n'en cherchait pas; il cognait parce que l'alcool déchaînait sa fureur.
— Ce sale gosse-là ! clamait Zéphyrine, nous coûte les yeux de la tête... Il n'a pas un cheveu qui ne nous revienne à plus de cent francs... Je vous demande un peu à quoi c'est bon, cette graine-là !
La Limace ne se donnait pas la peine de faire de discours ; mais son regard sinistre avait encore plus de signification que les diatribes de sa moitié.
Claudinet, terrifié, esquivait les coups autant que possible et allait se réfugier dans un coin.
Eusèbe et Zéphyrine finissaient par se battre tous les deux ; cela créait une diversion au profit du petit martyr, qui se couchait en claquant des dents.
Il fermait tout de suite les yeux et feignait de dormir; mais il récitait en lui-même la prière que sœur Simplice lui avait apprise autrefois.
Peu à peu, son effarement diminuait, bien que la scène conjugale, dans la pièce voisine, se prolongeât souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Dans l'obscurité, l'enfant se dressait sur son séant, parce qu'il avait peur, en toussant, de ramener l'attention sur lui.
Depuis quelques jours, il s'était senti des picotements à la gorge et à la poitrine.
Il lui semblait que l'irritation était plus grande, quand il était allongé dans son lit.
De guerre lasse, le couple finissait par n'avoir plus la force de continuer les hostilités.
Dans les ténèbres, on entendait retentir leurs dernières grossièretés, qui tournaient bientôt à l'état de hoquets incompréhensibles; quelques coups sourds étaient encore assénés de part et d'autre, puis c'était le silence.
Zéphyrine et La Limace se mettaient à ronfler.
Claudinet poussait un soupir de délivrance, et s'endormait épuisé; jusqu'au lendemain malin, il n'avait rien à redouter.
Son congé terminé, il s'était embauché à Charoime, chez un serrurier. (Page 810.)
Mais l'enfant ne s'endormait pas aussi vite qu'il l'aurait désiré ; sa petite imagination travaillait, activée par la fièvre lente qui recommençait à le miner.
Le fils de RoseFouilloux s'assoupissait, puis il se réveillait en sursaut, croyant voir la chambre éclairée...
Sa mère et François Champagne se penchaient vers lui et l'embrassaient doucement pour ne pas troubler son repos.
Cette vision lui semblait délicieuse.
Il se demandait si ce n'était tout le reste qui était un songe aiïreux.
Il tendait ses petits bras pour retenir la fugitive vision...
Alors, il lui semblait qu'il n'était plus dans son lit.
Il se retrouvait dans sa chaise, à table, entre les deux êtres qui le chérissaient tant.
Mais bientôt, la tristesse lui revenait : si le pompier était là, pourquoi Claudinet apercevait-il, au-dessus de la cheminée, cette croix d'honneur sur laquelle ses yeux se portaient toujours?
Hélas ! il était bien petit, mais il se souvenait de la douleur de sa mère ; François Champagne était mort.
Le pompier que Claudinet distinguait, au moment où le sommeil revenait, c'était Poulot, l'ami Etienne, qui apportait des joujoux et qui faisait de bonnes parties avec son jeune camarade.
Soudain, l'enfant frissonnait encore ; le sentiment de la réalité le ressaisissait ; ses consolantes illusions s'envolaient brusquement; il craignait que son oncle ou sa tante ne se relevassent et vinssent le battre, au milieu des ténèbres.
Son père et sa mère n'étaient plus ; personne ne viendrait le défendre.
Il retenait sa respiration et se renfonçait sous sa couverture.
Le sommeil réparateur arrivait enlin...
Claudinet pouvait rêver du paradis, jusqu'au moment oîi la voix éraillée de La Limace expectorait les jurons que le misérable crachait régulièrement au réveil.
Le petit retrouvait toutes ses angoisses en pensant aux mortelles heures qui allaient s'écouler.
— Ah ! murmurait-il, le cœur serré et les yeux gonflés de larmes, si au moins Etienne venait !
Claudinet ne pouvait pas savoir que Poulot n'avait aucun droit de s'immiscer dans le ménage Rouillard.
Etienne, d'ailleurs, croyait toujours que le fils de François et de Rose était aux Enfants-Assistés.
Avant de quitter le service militaire, il s'était renseigné auprès de son lieutenant, qui lui avait expliqué que les enfants dont l'Assistance publique se chargeait parlaient en province et qu'on n'entendait plus parler d'eux.
Etienne n'avait pas voulu rengager. Son congé terminé, il s'était^ embauché à Charonne, chez un serrurier où il avait repris son état.
Etienne Poulot ne se serait jamais douté que le logis de Rose était occupé par Zéphyrine et Eusèbe et qu'ils avaient repris Claudinet.
— Je ne re verrai peut-être plus jamais Etienne, se disait l'enfant découragé.
Il s'habillait et venait, en cherchant à ne plus trembler, dire bonjour à ses tuteurs.
— Bonjour, mon oncle ! balbutiait Claudinet.
— Bonjour ! vilain lardon ! répondait La Limace, quand il était à jeun et qu'il voulait faire preuve de la jovialité dont il se glorifiait.
— Bonjour, ma tante !
— Le diable t'emporte ! grognait Zépbyrine avec un mouvement brusque. Le petit garçon frissonnait et se répétait que sa pauvre maman, bien
qu'elle s'enivrât aussi, ne le rabrouait jamais de cette façon désolante.
Zépbyrine l'envoyait faire des commissions ; il s'en acquittait intelligemment.
La matinée s'écoulait parfois assez paisiblement; puis La Limace et sa femme recommençaient à boire...
Claudinet, tout pâle, regardait désespérément la porte, comme si un sauveur devait surgir.
Que faisait donc l'ange gardien dont la bonne religieuse l'avait si souvent entretenu ?
Où étaient donc son pauvre papa et sa pauvre maman, pour qu'il les invoquât en vain?
Qu'avait-il donc fait au bon Dieu pour être abandonné aussi cruellement?
Il chercbait dans sa mémoire d'innocent quel péché il avait bien pu commettre, le cher mignon!
[1 ne trouvait rien. Alors, malgré sa tristesse, il ne voulait plus se désespérer.
Sœur Simplice était incapable de ne pas lui avoir dit la vérité.
Il s'armait de courage, de patience et de résignation.
Un jour, il finirait par être heureux, puisqu'il ne cesserait pas d'être bien sage.
Nous savons déjà que la clientèle de Rose Fouilloux s'était éparpillée à droite et à gauche, quand la malheureuse femme noyait son chagrin de la façon que nos lecteurs n'ont pas oubliée.
La Limace était persuadé que la maison retrouverait petit à petit son ancienne splendeur, à la condition que Zépbyrine se montrât à la hauteur de sa nouvelle condition sociale.
— Vois-tu, lui avait dit Eusèbe, quand on est dans le commerce, tout vous est permis... Le quart d'œil, qui fourrerait au bloc le premier vagabond venu, montre toujours des égards aux patentés... Et puis, on se crée des relations... Regarde Courgibet et Bidonneau, ils crânent maintenant... Ils font les gros... N'est-ce pas notre tour d'être rupins?
— Bien sûr! opinait Zépbyrine; nous ne sommes pas plus gnioUes qu'eux.
Malgré la bonne opinion que les deux époux conservaient d'eux-mêmes, les affaires ne reprenaient pas.
Or, ils vivaient largement et dépensaient sans compter. Les menus frais d'installation et le courant absorbèrent bientôt le ve4'sement du notaire. '
— Eh bien, quoi! dit La Limace, après avoir vérifié sa comptabilité, il n'y a qu'à le relaper, ce mec-là... Nous sommes loin de compte... Tant qu'il n'aura pas donné tout le pognon de Rose, nous avons le droit de le faire casquer.
— Bien sûr !
— Il ne faut pas qu'if fasse le malin !... Il y en a assez de ses copains qui lèvent le pied.
— Vois-tu ! dit Zéphyrine un peu effrayée, s'il se sauvait avec notre argent.
Eusèbe la rassura :
— Ces choses-là n'arrivent jamais à des gens comme nous, répliqua-t-il... Nous autres, nous sommes des veinards.
— Nous le méritons bien.
— On fait ce qu'on peut... On n'est pas des voitures à bras.
— Qu'est-ce que ça peut lui coûter, à ce gonse-là, reprit Zépliyrine, de nous donner tout ce qu'il nous redoit ?
— A.h ! voilà ! dit La Limace, rageusement, il prétend qu'il n'est pas seul le maître et qu'il y a le subrogé-tuteur.
— Encore un lascar qui nous mange notre galette.
Quand le titre de venté avait été retrouvé dans le veston de Claudine!, ce jour de Noiil, au milieu des péripéties que nous avons racontées, les formalités ordinaires s'étaient accomplies.
L'Assistance publique avait récupéré ses avances. L'administration de l'enregislrement et des domaines avait touché ses droits.
La Limace, nommé tuteur légal, puisqu'il était le mari de la sœur de la défunte et qu'il jouissait encore de ses droits civils, s'était vu adjoindre un subrogé-tuteur.
Maître Beaufumet avait fait nommer un de ses clercs, M. Pascal.
Il fallait compter avec ce subrogé-tuteur, bien qu'il ne défendit l'argent de Claudinet que par habitude professionnelle.
Pascal et son patron avaient à s'occuper d'affaires autrement absorbantes.
Cependant, quand le notaire et son clerc virent que des sommes importantes avaient été confiées à Eusèbe Rouillard, sous le prétexte que celui-ci reprenait l'établissement de la défunte, ils se dirent qu'ils avaient manqué de vigilance.
Mais La Limace ne se lassait pas ; il |)assait des heures entières à l'étude de la rue Sainl-Maur, eflàrouchant par son débraillé et ses propos plus
que lestes, les clienls ordinaires ; le notaire, malgré son désir de rester correct, aurait voulu être débarrassé de cet individu ; il ne pouvait le faire qu'en lui signifiant qu'il ne lui donnerait plus un sou, jusqu'à nouvel ordre.
La Limace avait donc été éconduit par le notaire et son clerc, une heure auparavant.
— Enfin, ce n'est pas tout ça, s'écria Eiisèbe, il s'agit de becqueter.
— Avec quoi ?
La Limace eut une grimace d'effarement.
— Ne fais pas de chiqué avec les choses sérieuses, répliqua-t-il... Il est l'heure de boulotter.
S'adressant à Claudinet :
— Toi, momignard, mets le couvert... Ça devrait déjà y être.
— Voyons! fit madame Rouillard, il s'agit de s'entendre... Apportes-tu de la braise?
— Non !
— As-tu acheté de quoi bouffer?
— Non!
— Eh bien ! mon vieux Eusèbe, il faudra se serrer d'un cran.
La Limace ne crut pas encore que Zéphyrine parlait sérieusement. 11 répliqua :
— Pour toi, c'est probable... Tu es assez ronde pour t'offrir ce genre d'exercice... Mais moi, au bout de deux crans, il n'en resterait plus... Ah! malheur ! il y a des gens qui prétendent que tu es ma moitié ! Tu en ferais dix comme moi.
Claudiaet avait apporté les assiettes et les verres.
La Limace et Zéphyrine se regardèrent, se berçant une dernière fois de la douce illusion de croire qu'ils n'étaient pas sur le radeau de la Méduse.
Brusquement, l'affreuse réalité leur apparut, et la mùme fureur les gagna.
Les injures les plus ordurières furent échangées, les yeux étincelèrent de rage, les mains se levèrent.
— Quand on prend une femme, glapit la somnambule, qui prétendait quand môme mettre le bon droit de son côté, c'est pour la nourrir.
— Ça serait le monde renversé ! protesta La Limace, qui ne pouvait que professer les théories spéciales à son milieu.
— Ah! là là ! ricana Zéphyrine, il faudrait avoir une autre tronche que la tienne pour manger de ce pain-là.
— J'en veux pourtant, du pain et du fricot, vilain museau !
— Est-ce ma faute si tu as tout bu?
— Mince de toupet! Il restait encore du pognon ce matin, tu as été le porter au mastroquet.
— T'en as menti. .
— Gueuse !
— Espèce de sale...
Madame Rouillard n'eut pas le temps d'achever ; le mari venait de faire enlrer la discussion dans une phase nouvelle en assénant à sa femme un coup de poing au milieu du visage.
— Canaille ! hurla Zéphyrine, tu m'as prise en traître.
— C'est pas fini ! vociféra Eusèbe en imitant un chanteur de caféconcert... Puisque tu veux me faire danser devant le buffet, c'est toi qui vas la recevoir, la danse.
— Tiens! ramasse! riposta la somnambule, qui avait saisi une assiette et la lançait à toute volée dans la direction de son époux.
La Limace s'était rapidement baissé.
Le coup porta néanmoins, mais ce fut un visiteur entrant à l'improviste, qui le reçut en pleine poitrine.