SÉRIE A LA NOIRE
— Aïe ! fit le personnage suffoqué.
La colère de Zéphyrine et de La Limace subit un temps d'arrêt ; la bataille fut suspendue.
— Demande pardon ! balbutia le nouvel arrivant... Je me suis peut-être trompé.
Il se frotta l'estomac.
— Qu'est-ce que vous voulez? interrogea La Limace, dout le coup d'oeil avisé venait de juger la condition sociale de l'intrus.
— C'est pour me faire faire les cartes... La pipelette m'avait pourtant bien indiqué...
Zéphyrine se hâta de répondre de lair le plus aimable qu'elle était sus' ceptible de prendre après une algarade aussi chaude :
— Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur... Eusèbe, offre donc une chaise.
Un client! c'était l'aubaine inespérée ; La Limace se mit tout de suite à l'unisson ; ses traits convulsés par la fureur se contractèrent de nouveau, mais ce fut pour esquisser un engageant sourire.
Il se retourna vers Cluudinct, qui, au début des hostilités, s'était réfugié dans un coin et qui tremblait encore de terreur.
— Tu vois, petit gredin! fit l'oncle, un peu plus tu éborgnais monsieur.
— Imaginez-vous, renchérit Zéphyrine, que ce moutard-là jonglait avec les assiettes.
Claudinet n'avait guère envie de protester ; il n'en aurait pas eu le temps d'ailleurs, car, d'une bourrade, La Limace le fit sortir de la pièce.
— Va voir à la cuisine si j'y suis ! dit le drôle.
— Et tâche de ne pas laisser brûler l'entrecôte, ajouta la tante astucieusement.
Revenant au client, elle demanda avec la plus touchante sollicitude :
— Yous n'êtes pas blesse', monsieur?
— Non, répondit celui-ci... seulement, un peu plus, j'étais amoché. L'individu était un gaillard de vingt-cinq ans environ, pâle et maigre,
aux -yeux sournois, aux cheveux aplatis sur les tempes. Son nez portait une cicatrice.
Entre le paletot étriqué et le pantalon de velours apparaissait une ceinture de flanelle rouge.
La Limace, avec son flair particulier, avait eu cette pensée : « C'est un pégriot! »
Zéphyrine, qui n'avait pas l'observation aussi aiguë, s'était dit :
« Il n'a pas l'air rupin... J'ai envie de le faire casquer d'avance.
Si peu qu'apporterait le client, il y aurait toujours de quoi casser une croûte. Telle était en somme la réflexion commune aux époux, qui avaient retrouvé la dignité convenant à des gens établis.
Le jeune homme, qui n'avait pourtant pas l'air timide, restait impressionné par le décor, les accessoires, en proie à la superstition faubourienne subsistant malgré la blague, malgré le scepticisme, superstition que l'on subit, parce qu'on ne peut pas se l'expliquer. On voyait qu'il était sous le coup d'une préoccupation assez vive et qu'il prenait au sérieux la consultation qu'il venait demander.
Il s'écria :
— J'ai un copain qui est venu voir Rose Fouilloux...
— Ma sœur, interrompit Zépliyrine en s'essuyant les yeux. ■ — Elle lui a parfaitement annoncé ce qui lui arriverait.
— Madame Rouillard, dit La Limace, en succédant à sa sœur, a hérité de tous les secrets du métier... Qu'est-il devenu, votre ami ?
— Il a eu des malheurs ! répondit le client.
— C'est bien fâcheux!
— La tireuse de cartes l'avait pourtant prévenu.
— Il a eu tort de ne pas l'écouter.
— Ah! voilà!... C'est que... on est un gars ou on ne l'est pas... Quand il faut marcher, il n'y a pas de bon Dieu ! On y va... Et dame I... lorsqu'on a affaire aux cognes...
— Permettez ! s'écria La Limace avec un geste de discrétion, mais enchanté de voir qu'il ne s'était pas trompé, nous ne vous demandons pas vos secrets...
Le jeune homme, qui avait parlé sous le coup d'une surexcitation très irraisonnée, sembla se reprocher son intempérance de langage, puis il haussa les épaules avec insouciance.
— Bah ! fit-il, ce n'est pas la peine de battre comtois, puisque les brèmes vous disent tout de suite de quoi il retourne.
— Çà, c'est vrai! reconnut La Limace.
— Seulement, je n'ai que quarante ronds... Faudra vous en contenter. Il tira deux francs de la poche de son gilet et les mit sur la table.
— Plus tard, je vous enverrai des clients, continua-t-il, foi de Bastien de Montparnasse.
Eusèbe Rouillard tressauta. Il regarda Bastien et se rappela une histoire qui lui avait été racontée l'année précédente. 11 reprit :
— Si vous médites tout, mon vieux, on n'aura plus rien à vous apprendre. • — Ce n'est pas de moi qu'il s'agit.
— C'est de votre connaissance, fit Zéphyrine, qui préparait les cartes.
— Non ! prononça Bastien... Il s'agit d'un aminche que je veux retrouver et qui a disparu tout d'un coup de la circulation.
Eusèbe glissa à l'oreille de Zéphyrine :
— Vas-y sur Mulot... Et à fond.
La cartomancienne, qui se souvenait parfaitement de tout ce qui concernait l'hercule, apprit à Bastien que la personne dont il s'agissait était en prison.
— Je m'en doutais bien, s'exclama le client. Zéphyrine cita des dates, qu'il reconnut exactes.
— Vous n'avez pas toujours été bien avec cet ami, hasarda la pythonisse.
— Je l'avoue... Nous nous sommes battus...
— Et vous avez écopé.
Bastien eut un geste d'amour-propre froissé.
— Comment le savez-vous? tit-il.
— Je le lis dans les cartes.
— C'est épatant!... C'est vrai !... Un jour, on n'était pas d'accord... On a eu des raisons... J'ai trinqué, je le reconnais... Mais c'était un lascar qui, en aurait gratté de plus mariolles que moi.
— Bien sûr, poursuivit Zéphyrine, examinant toujours le jeu... C'est un hercule.
Baslien la regarda, ahuri ; bien qu'il eût la foi, il ne s'attendait pas à une telle précision.
La Limace, à qui elle avait cru devoir s'adresser, de préférence à Zéphyrine, lui cria : — Hé 1 va donc ! vieux trumeau I (Page 823.)
Mais bientôt, un sourire sinistre se plaqua sur ses lèvres minces.
— Décidément, poursuivit-il, je ne regrette pas mes quarante sous.
— Vous auriez tort, déclara sentencieusement La Limace...
— Vous allez m'apprendre quand je reverrai le frère!... Je ne peux plus me passer de lui... En voilà un qui était à la hauteur!... Depuis que nous sommes séparés, je me reproche toujours les torts que j'ai eus envers lui... Vous savez ce que c'est... On est jeune... On fait des bêtises.
— Oui, mon garçon ! reconnut indulgemment La Limace.
— Je voudrais recommencer avec lui... Alors il est au plan?
— Hélas !
— Pour combien de temps?
— Ah ! dame !
Zéphyrine reprit d'un air inspiré :
— Il sévadera.
— Vrai! il se fera la paire! s'éci'ia Bastien redevenant très joyeux.
— Prochainement, ajouta la cartomancienne.
Elle commençait à en avoir assez; grâce aux circonstances, elle aurait pu dévoiler bien d'autres oracles à Bastien, mais elle avait une faim atroce.
Aussi la consultation se termina-t-elle assez promplement.
Le naturel de Montparnasse ne se montra pas autrement exigeant. Cependant, avant de partir, il dit :
— Tout ça, c'est entre nous.
— Soyez tranquille, répondit Eusi^be, on ne jaspine pas dans notre truc.
— C'est rigolo! Vous me bottez! répliqua Bastien... On se reverra. Et il partit en renouvelant sa promesse d'envoyer des pratiques.
Eusèbe et Zéphyrine n'avaient pas de rancune : leur beau courroux Je tout à l'heure n'existait plus ; ils redevenaient d'accord jusqu'à la prochaine occasion; et puis, rien ne met en joie comme im succès inespéré.
— Va vite chercher deux côtelettes, dit La Limace.
Puis, se ravisant, en pensant à la difficulté que sa femme éprouvait à se déplacer, il reprit :
— Je vais y aller moi-même.
— C'est ça, mon chéri, pendant ce temps-là, j'allumerai le rif. La Limace prit la pièce de deux francs et la fit sonner.
— Si elle était fausse... C'est pour le coup que Bastien de Montparnasse nous aurait bien payés, goguenarda Eusèbe... Pour ce que nous avons eu de mal à lui raconter sa petite allaire...
— Allons, bon! s'écria Zéphyrine, il n'y a plus de charbon.
— Je vais acheter du petit salé, répliqua son époux...
Il sortit, pendant que la cartomancienne, réfléchissant sur les nécessités de l'existence, s'écriait :
— C'est égal; en voilà une position pour des gens dans le commerce. La Limace revint avec la charcuterie et du pain. Il n'avait que deux
morceaux de petit salé; mais on pourrait l'arroser.
En garçon méthodique, il fournit ainsi l'emploi de ses fonds :
— Huit sous de cochonnerie, six sous de pain, seize sous de vin et dix sous d'eau-de-vie, ça fait les larantequé... Tu vois Zézé.je ne pratique pas l'anse du panier, moi!
— 11 n'y a pas gras! déclara Zéphyrine, mais ça vaudra encore mieux
que de l'aire ballon... Je commençais à m'cnlever, tant il y a de creux làdedans.
Elle s'octroya un magistral coup de poing entre les seins.
Ils dévorèrent la maigre pilance et séchèrent leur litre en un clin d'œil.
Claudinet, qui avait des tiraillements d'estomac, montra sa petite face blême.
— J'ai faim ! murmura-t-il.
— Il ne faut pas l'oublier, dit la tante.
Elle lui envoya, au vol, comme à un chien, l'os qu'elle venait de complètement décharner.
La Limace, plus généreux, lui lança un croûton de pain.
Silencieusement, le petit malheureux retourna dans son coin et mangea son pain sec.
— Entre nous, Eusèbe ! s'écria Zéphyrine, quelle crapule que ton notaire.
— Dis plutôt celui de Claudinet.
— Ça, c'est vrai !
Et la mégère jeta vers l'enfant un regard chargé de menaces.
— Enfin, déclara La Limace, nous le repigerons, mais pour le moment, il s'agit de se débrouiller.
— Si on avait su, on s'y serait pris à l'avance.
— On rattrapera le temps perdu.
— Joli cadeau que Rose nous a fait! On claque du bec tout le temps... Sans reproche, Eusèbe, c'est un peu ta fauie... Tu t'es monté le bourrichon.
— Je croyais, moi, qu'elle gagnait des mille et des cents... Avec quoi quelle a amassé son magot?
— Dans le temps, les affaires marchaient peut-être mieux.
— Faut croire.
— Si nous attendons les pratiques de Bastien... nous courons le risque déjeuner à perpète... Alors, ce ne serait plus La Limace qu'on m'appellerait, mais l'escargot.
— Moi, si tu veux, je vais commencer à bazarder ce qu'il y a ici.
— La mère Duriveau pourrait y trouver un cheveu, à cause du terme.
— Si la portière fait de la rouspétance, j'y tape dans le nez! clama belliqueusement la grosse commère.
— Ah ! voilà ! dit La Limace avec une nuance de désenchantement, si nous étions proprios, ça irait mieux.
— JNous l'étions quand nous n'avions que notre roulotte.
— C'était pas une position.
— On avait moins de cassement de tête.
— Tu ne penses pas à nos vieux jours.
— Nous n'en sommes pas là.
— Voilà bien la folle imprévoyance de la jeunesse ! répliqua sentencieusement La Limace.
— Après tout, c'est toi qui a voulu t'encroûter ici. Monsieur a voulu faire le zigotot... passer pour un bourgeois rangé des voitures... C'estt-honteux!
— Tes reproches ne manquent pas de justesse, déclara Eusèbe : c'est vrai, je me suis fourré le doigt dans l'œil... Quéqu'tu veux, je croyais que nous étions mûrs pour l'état de rentier..
Il ajouta, d'un ton chagrin :
— Ah ! si le coup de Saint-Pierre-du-Regard n'avait pas raté...
Ce fut Zéphyrine qui, à son tour, exhala l'amertume de ses regrets:
— iNous n'en aurions pas été réduits à manger deux morceaux de petit salé...
Elle saisit son verre d'eau-de-vie et le lampa incontinent. La Limace l'imita.
— Oui, c'est une nourriture altérante, dit-il. Sa femme compléta sa pensée :
— Et Mulot serait encore avec nous.
— Ah! Mulot! soupira La Limace.
— Ah ! Mulot ! répéta Zéphyrine, mais avec une intonation langoureuse et plaintive, qui ne frappa pas La Limace, car il était retombé dans ses méditations.
Il tira son brûle-gueule de sa poche et le bourra avec le tabac qui restait dans un cornet de papier.
Il se leva, prit une allumette, la frotta sur sa cuisse en levant la janiiie et alluma sa pipe, tout en marchant de long en large.
— Ya pas! dit-il, comme s'il se parlait à lui-même, faut rebiffer au truc.
— Moi, reprit Zéphyrine, voilà ce que je te conseillerais.,,
— Quoi?
— Tu devrais retourner chez Courgibct.
— Et puis ?
— Tu reprendrais ta meule, qui est dans l'entresort, et tu <c ferais » les becs-dans-l'huile de la localité.
— Pendant ce temps-là, riposta La Limace, madame continuerait à se pavaner ici.
— Je n'y tiens pas... Si tu veux qu'on se remette tous les deux sur le Irimard, tu n'as qu'un mot à dire.
— Et le crosse .'
— On le laissera en gage à la mère Duriveau.
— C'est pour le coup que le notaire ne voudrait plus cracher au bassinet.
— Le gosse ! on l'emmènera, s'il le faut... On y apprendra le métier de mendigo... Quand il ne rapportera pas sajourne'e, on lui tannera le cuir... On aura vite fait de le dresser.
— Pour une buse, reconnut La Limace peu galamment, ton idée n'est pas trop mauvaise.
— Je ne suis qu'une couenne, c'est possible, avoua Zéphyrine, mais tu sais, personne ne me fera passer pour une feignante. Y en a jamais eu dans notre famille... Il faudra que mon neveu gagne sa pitance.
— S'il ne veut pas être nourri avec des marrons, répartit Eusèbe, en faisant le geste de frapper... Dis donc, Fifi, si en même temps que son avoine il nous rapportait la nôtre.
— Tu en demandes trop, répondit équitablement la tante de Claudinet... Mettons seulement qu'il nous rapportera de quoi nous rincer la dalle de temps en temps... Ça sera bien le moins, après tout le mal qu'il nous aura donné.
— C'est à voir, fit La Limace, redevenant songeur. Nous ne serons pas toujours rupins.
— Si tu trouves que nous le sommes en ce moment, tu n'es pas difficile.
— Un peu de patience !... Dans le commerce, il y a des hauts et des bas... C'est ce salopiot de notaire qui nous met dedans... Mais, vois-tu, ça me crève de penser que nous pourrions être forcés de reprendre les voyages... Troppmann est de mon avis.
— Je te l'ai toujours dit, que tu n'étais qu'un flèmard, s'écria Zéphyrine, se montant de nouveau.
Eusèbe Rouillard se redressa irrité.
Sa femme, qui tenait à digérer tranquillement son petit salé, se contraignit et voulut même atténuer la sévérité de son jugement.
— Voyons! Zézèbe! un garçon capable comme toi, tu accepterais de retomber dans la mistoufle'?
— Bien sûr que non, répondit-il ens'amadouant à son tour. Seulement, il ne faut pas aller plus vite que le violon... Laisse-moi tirer des plans.
— S'ils nous procurent le moyea de dîner ce soir, ça m'est encore égal.
— Tu te rappelles bien, à Brest...
— Au Vrai Malhurin.
— Les toiles se touchaient... L'aubergiste voulait nous semer.
— Tu as fait un chopin chez la petite en deuil.
— Et jHiis, lu sais, cétait de l'ouvrage propre... On recommencera, voilà tout... J'ai des vues dans le quartier.
— Eusèbe! assura Zéphyrine, je t'idolâtre.
Les épanchements conjugaux furent interrompus par l'arrivée dune cliente.
Cela faisait deux séances dans la journée; décidément, une reprise des affaires se dessinait. Un bonheur ne vient jamais seul.
C'était la marchande de café de la rue des Trois-Bornes.
On lui avait volé quarante-trois francs sur sa cheminée ; elle venait, en l'absence de tout soupçon raisonnable, demander à la tireuse de cartes de lui indiquer le coupable.
La cliente accepta le grand jeu et versa sans rechigner quatre francs.
Les époux Rouillard échangèrent un coup d'œil radieux.
Ils avaient de quoi se restaurer et ils entrevoyaient de copieuses libations pour se remettre de leurs déceptions.
Zéphyrine raconta une histoire quelconque à la marchande de café, bientôt persuadée que la voleuse était une voisine qu'elle n'aurait jamais accusée, sans l'oracle rendu par Zéphyrine Fouilloux, successeur.
La Limace reconduisit la cliente avec force saiutations; puis, lorsqu'elle fut à la porte, il plongea délicatement sa main dans la poche de la dame et lui enleva prestement son porte-monnaie.
La cliente remercia M. Rouillard de sa civilité et s'en retourna chez elle, roulant mille projets de vengeance à l'endroit de la coupable.
Zéphyrine, dont nos lectrices n'ont peut-être pas oublié la propension à la jalousie, s'était un peu étonnée de voir son mari se montrer si empressé.
Défiante, elle se disposait à aller voir ce que La Limace pouvait bien raconter à la marchande de café, (juand Eusèbe revint, le sourire aux lèvres, esquissant un entrechat, comme s'il était encore à la butte Pinson.
11 montra le porte-monnaie qu'il venait de subtiliser.
Zéphyrine sentit s'évanouir toutes ses mauvaises pensées, et le couple signa définitivement la paix, dans une tendre caresse.
— Si la typesse revient, dit Kusèbe, ce sera probablement pour nous demander où elle a perdu son morlingue... Tu y diras que c'est toujours la même personne qui lui a chopé.
— Oui, mais, objecta Zéphyrine, elle se souviendra bien qu'elle avait son porte-monnaie ici, puisqu'elle en a tiré le jirix de la consultation.
— Est-ce que tu crois, par exemple, quelle se doutera que c'est moi qui l'ai grinchi '?... Jamais de la vie.
En edet, la marchande de café ne revint pas. Elle trouvait peut-être, mais im [leu lard, que la cartomancie coûtait passablement cher à Paris.
Elle crut avoir perdu son argent.
Le porte-monnaie contenait une cinquantaine de francs.
Eusèbe et son épouse recommencèrent leurs bombances.
Mis en goût' par celte rentrée brillante, La Limace réussit quelques coups dans le voisinage.
Il les pratiqua avec cette science que nous connaissons, dans l'art du parfait cambriolage.
Les victimes se rendirent chez le commissaire de police qui procéda à l'enquête traditionnelle, sans découvrir la moindre piste.
Le produit de ces expéditions permit à la maison Rouillard d'attendre de nouveaux clients.
11 en vint quelques-uns, mais ils n'eurent guère à se louer deZéphyrine, qu'ils trouvaient presque toujours dans une sorte d'hébétement pouvant être attribué ou à l'extase divinatoire ou à la boisson.
On se dit bientôt dans le quartier que la sœur de Rose Fouilloux avait repris le fonds et les habitudes de son aînée; la réputation de madame Rouillard fut vite établie.
Elle eut beau donner des séances de somnambulisme pour varier ses plaisirs et ceux de ses clientes ; La Limace, qui endormait sa femme et jouait le rôle de magnétiseur, ne prenait pas une physionomie assez sérieuse pour duper complètement les gens qui s'aventuraient dans l'antre sibyllin.
Zéphyrine essaya aussi de la chiromancie ; elle n'y obtint pas plus de succès.
Décidément, l'établissement de la rue des Trois-Couronnes était destiné à fermer prochainement.
La Limace vit s'envoler ses dernières illusions, pourtant si robustes.
Le ménage recommença à marcher mal ; du matin au soir et même la nuit, toute Ja maison entendait les vociférations du couple, ponctuées par des coups sourds ou d'éclatants bris de vaisselle.
Des locataires parlèrent déjà de déménager.
Madame Duriveau essaya de prendre les époux Rouillard par les sentiments; elle chercha à leur démontrer que, généralement, des personnes dans le commerce ne se comportaient pas de cette façon tapageuse.
La brave concierge ne put aller loin dans ses remontrances amicales ; La Limace, à qui elle avait cru devoir s'adresser, de préférence à Zéphyrine, lui cria :
— lié ! va donc! vieux trumeau!
Scandalisée, la portière rentra dans sa loge et jura de ne plus s'occuper des tireurs de cartes que pour leur faire donner congé en bonne et due forme par le propriétaire ou l'huissier.
Quand de rares amateurs se présentaient, des gens dun quartier un peu lointain, qui passaient par là, ils trouvaient le plus souvent porte close.
Eusèbe et Zéphyrine honoraient de leur clientèle un assommoir de la rue Ménilmontant, où, des heures entières, ils faisaient des parties de Zanzibar, sur le zinc, en compagnie de rôdeurs descendus de Belleville ou de Charonne.
Quand le couple ne pouvait plus se tenir debout, il prenait place à une étroite table, et continuait d'absorber des consommations aussi nombreuses que variées, dont la nomenclature causerait une eflroyable nausée.
Pendant ce temps, que devenait Claudinet?
11 passait ses journées tout seul, dans l'appartement qui était devenu un repoussant taudis, depuis que son oncle et sa tante l'avaient repris.
Dans les premiers temps, La Limace, dont nous connaissons les idées, à jeun, s'écriait en regardant le pauvre gamin:
— 11 faudra faire son éducation, afin qu'il soitprésentable dans le monde.
La raclée était passée à l'état de moyen éducateur ; à tout propos, l'en» fant était battu.
Quand La Limace et Zéphyrine avaient la boisson inoffensive, cela dépendait de la mixture ingurgitée, Claudinet se voyait octroyer un grand verre de vin pur ou un petit verre d'eau-de-vie.
— J'espère qu'on te soigne bien ! s'écriait Zéphyrine, et que tu ne te plaindras pas quand on te demandera si nous sommes bons pour toi.
L'enfant s'efforçait de sourire.
La Limace, à la suite d'une entreprise trop hasardeuse, faillit être pris en flagrant délit au moment où il dévalisait une chambre de bonne.
11 réussit à s'esquiver, mais on l'avait entrevu ; le commissaire de police du quartier le manda à son bureau.
Le drôle se défendit comme un beau diable, prétendant que c'était un coup monté par les concurrentes de sa femme; grâce à sa présence d'esprit et à son bagout infernal, il réussit à confondre les témoins, qui n'osèrent plus se montrer aussi affirmatifs ; l'affaire n'eut pas de suites.
Mais, La Limace, qui était un garçon judicieux, considéra l'avertissement comme sérieux !
II ne fallait plus opérer aux alentours, jusqu'à ce que la probité d'Eusèbe ne fût plus suspectée, ce qui comportait un assez grand laps de temps.
Quant à travailler dans les autres arrondissements, c'était beaucoup plus difficultueux.
La Limace était un artiste dans sa partie ; il étudiait consciencieusement son sujet avant d'opérer ; ses observations préliminaires, basées sur les habitudes des gens, avaient exploré vite tout le périmètre de la rue des Trois-Couronnes ; en étendant le champ de ses exploits, il était indispen-
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Le soir on compta la recette; bieû eotenJu, les louis n'abondaient pas. (Page 820 )
sable de compter avec des démarches plus longues et beaucoup moins faciles.
Eusèbe avait dit refréner l'ardeur de Zéphyrine, qui voulait prendre part aux expéditions.-
A aucun prix, le prudent époux n'eût voulu se faire accompagner par son épouse, dont le signalement était trop facile à remarquer et qui d'ailleurs n'aurait pu manquer de faire sottises sur sottises.
Il lui avait recommandé de mettre en œuvre tous les faibles ressorts de son intelligence pour alimenter la maison.
A défaut de génie, Zéphyrine ne manquait |)as d'aplomb.
Elle s'implantait chez les commerçants et réussissait à s'y faire ouvrir un crédit.
Quand la bouchère trouvait que la note montait un peu, Zéphyrine offrait une séance de cartes en guise d'acompte.
Chez la fruitière, tout en escamotant quelques œufs, Zéphyrine faisait miroiter ses talents de somnambule.
L'épicière, elle-même, navait pas su se défendre contre l'épreuve du marc de café.
Ces expédients rudimentaires ne pouvaient pourtant avoir une durée illimitée ; soit que les fournisseurs se fussent entendus, soit qu'ils eussent compris en même temps qu'ils étaient floués, les vivres furent coupés avec un ensemble presque parfait.
En outre, le propriétaire avait fait saisir le mobilier, dont la vente était imminente.
La Limace s'avoua vaincu.
— Y a pas ! dit Zéphyrine, faut chasser !
Pour cela, Eusèbe objecta que des munitions étaient nécessaires.
Malgré ses principes d'esthétique, il fut obligé, la mort dans l'âme, de se résigner au vol à la tire ; mais il n'y consentit qu'à la condition formelle de n'y consacrer qu'une journée.
Cette fois, il lui était impossible de décliner la collaboration de sa femme ; il spécifia pourtant qu'ils ne travailleraient pas au même endroit.
11 choisit le bureau de tramways de la place de la République et désigna celui du boulevard Voltaire à Zéphyrine.
Claudinet était encore trop jeune pour qu'on lui confiât un troisième poste d'honneur; on verrait plus tard.
Les gredins firent une ample récolte de porte-monnaie, les inspecteurs de police étant — par hasard — occupés ailleurs.
Le soir on compta la recette ; bien entendu, les louis n'abondaient pas, mais les pièces de cent sous liguraient avantageusement au milieu de la menue monnaie.
Le total s'élevait à 240 francs.
En présence de ce retour de la veine, fallait-il rester encore rue des Trois-Couronnes ou s'envoler vers d'autres cieux ?
La Limace n'osait pas trop se prononcer, tant il avait l'illusion tenace; mais Zéphyrine s'écria quelle avait soupe du quartier, que les plaintes allaient afiluer chez le quart d'œil et qu'enfin on avait barboté les pantes dans l'intention bien déterminée de reprendre les voyages,
Eusèbe Rouillard s'inclina.
Ils firent un paquet des objets transportables sans trop attirer l'allention de la concierge et tilèrent en tenant Claudinet par la main.
L'entresort et le cheval étaient toujours chez Courgibet.
En donnant quelques maravédis à ce vieux camarade, on rentrerait en possession du véhicule et de Troppmann.
Depuis deux jours, La Limace et Zéphyrine venaient de quitter la rue des Trois-Couronnes sans tambour ni trompette, lorsqu'un visiteur se présenta chez la concierge.
C'était le docteur Beautreillis, l'homme qui avait soigné Claudinet aux Enfants-Assistés.
Très absorbé par son service, le docteur n'oubliait pas qu'il avait promis à sœur Simplice de veiller sur Claudinet ; mais, il y a loin de la rue Denfert à la rue des Trois-Gouronnes, et le médecin avait dû attendre une occasion propice.
Le docteur Beautreillis arrivait trop tard. Les époux Rouillard étaient partis, emmenant leur victime.
La mère Duriveau ne vit aucun inconvénient à mettre le visiteur au courant des faits.
Le docteur eut un geste navré.
— Pauvre enfant ! se dit-il, je lui ai peut-être rendu un mauvais service en l'arrachant à la mort... Aujourd'hui il ne souffrirait plus.