LE CONSEIL DE PÉLAGIE
Mariana, après avoir volé chez madame de Kerlor le télégramme et la lettre de Robert d'Alboize, était rentrée rue de Chazelles triomphante.
Sa physionomie ordinairement si froide et si dédaigneuse, rayonnait d'une joie odieuse.
Paul Vernier, qui l'accompagnait, se méprit comme toujours sur les sentiments qui agitaient sa femme.
Il s'imagina qu'elle avait passé une excellente journée et qu'elle était heureuse de s'être retrouvée au milieu de ce monde élégant, qui ne lui avait pas ménagé les. suffrages les plus flatteurs.
— J'en suis encore ébloui ! s'écria le sculpteur. Je n'avais jusqu'ici rien vu d'aussi magnifique.
— Oui... C'est beau, la fortune! murmura madame Vernier.
— Je le reconnais.
— Ce n'est pas dans vos licencieuses petites fêtes artistiques, où les
honnêtes femmes ne sauraient se risquer, que l'on a idée de tout ce luxe.
— Ah! pardon...
Mariana ne paraissait pas disposée à converser; et pourtant, son regard brillait avec une animation extraordinaire ; le sourire persistait sur ses lèvres pourpres, où couraient encore de courts frémissements de plaisir.
Paul Vernier s'était senti transporté, en voyant que sa jolie statue s'animait d'une façon aussi inattendue; de plus en plus énamouré, il s'imaginait <|ue le cœur de la femme allait vibrer enfin à l'unisson de celui de l'époux.
Toutefois, par un reste de timidité, il modéra ses tendres démonstrations et voulut encore, pendant quelques instants, parler du gardenparty, ne fiit-ce que pour célébrer le succès de Mariana ; mais elle ne ['écoutait pas.
— Et pourtant, continua Paul, j'ai éprouvé tout d'abord une légère appréhension!... Madame de Saint-IIyrieix me paraissait souffrante... J'ai compris bientôt que notre petite-cousine était préoccupée par les multiples détails du programme et qu'elle craignait que ses invités ne fussent déçus, malgré l'organisation impeccable de la fête... Tout a marché * merveille ; parmi ces enchantements, je suis encore incapable de dire lequel m'a le plus ravi... Puissions-nous, ma chère Mariana, réussir aussi brillamment, quand nous convierons, à notre tour, l'élite de la société parisienne.
En entendant prononcer le nom de madame de Saint-Hyrieix, madame Vernier avait daigné prêter l'oreille; elle répliqua avec une nuance de dédain :
— Vous n'avez jamais rien vu, mon ami.
— Permettez!...
— Ce garden-party a été ce qu'il devait être, ni plus ni moins...
— On peut donc faire mieux?
— Incontestablement.
— Cela me paraissait impossible !
— Je vous en prie, ne m'obligez à formuler quelques petites critiques, dont vous n'apprécieriez peut-être pas le bien fondé... Sachez seulement que, en fait de traditions de ce genre, les Sainclair n'ont jamais rien eu à envier aux Saint-lIyrieix ou aux Kerlor... Et maintenant, permettez-moi de me retirer dans mon cabinet de toilette...
II s'inclina docilement.
— Je vais moi-même changer de costume, dit-il, et faire un tour à l'atelier jusqu'au dîner.
Biusqiiement, il la prit dans ses 'bras et l'enlaça; elle semblait n'avoir pas conscience de ce qu'il faisait, subissant ses chaleureux baisers en souriant toujours.
— Que tu es belle! murmura-t-il passionnément, cherchant de nouveau les lèvres de Mariana.
— On vient, prétendit-elle d'une voix blanche, laissez-moi. Paul desserra l'étreinte tout décontenancé ; sa femme s'éciiappa.
— Enfin ! s'écria Mariana, se retrouvant seule dans sa chambre, me voilà tranquille.
Elle sonna Annie, sa femme de chambre anglaise, qui accourut et remit à sa maîtresse quelques cartes de visiteurs.
— C'est tout ? demanda Mariana.
— Oui, madame.
Pendant que la camériste aidait sa maîtresse, celle-ci pensait :
— Silverstein n'est pas venu chez Saint-Hyrieix. Il savait pourtant que j'y étais... N'aurait-il pas été invité? C'est bien invraisemblable... Cependant, en admettant qu'il ne le fût pas, il m'aura encore attendue rue d'Astorg... Il ne va pas tarder à poindre... Je ne le recevrai pas.
Elle dit à Annie :
— Vous pouvez vous retirer.
Quand la femme de chambre fut sortie, Mariana ferma sa porte à clef et relut attentivement la lettre de Robert d'Alboize.
— C'est complet! fit-elle... Je tiens Carmen.
II ne restait plus à Mariana qu'à arrêter sa ligne de conduite. Elle s'absorba dans ses méditations.
Son ivresse passagère disparut et ses sourcils ne tardèrent pas à se contracter.
Certes elle avait obtenu un succès inespéré, après tant de vains efforts et au moment où la lassitude s'emparait d'elle ; mais c'était surtout madame de Kerlor qu'elle visait? or, elle n'atteignait que madame de Saint- Hyrieix.
Mariana se réjouissait d'avance en se disant qu'il suffisait de montrer cette lettre à Firmin pour qu'un scandale inouï éclatât; mais si Carmen était la cause de tout ce qui s'était passé, si, grâce à elle, Mariana de Sainclair avait été dans l'obligation de quitter le château, ce n'était pourtant pas Carmen la plus coupable.
Dès ce jour-là Mariana lui avait voué une haine implacable; mais cette haine devenait encore plus sauvage quand il s'agissait d'Hélène.
L'orpheline avait pris la place de Mariana au château de Kerlor; elle s'était emparée de Georges ; elle portait la couronne de comtesse.
Mariana s'avouait bien qu'elle avait surtout rêvé la richesse et le titre
en cherchant à se faire aimer du jeune homme : cependant, aujourd'liui, au fond d'elle-même, elle ajoutait avec un dc^'pit singulier qu'elle se sentait réellement attirée vers Georges, dont la mâle physionomie, la fière allure et le tempérament fougueux la séduisaient, quoiqu'elle s'en défendît dans son orgueil pervers de fille ruinée, qui ne songe avant tout qu'à retrouver une fortune.
Georges l'aurait prise, il l'aurait domptée, elle aurait éprouvé les ardentes sensations dont elle ne pouvait que soupçonner la nature et qu'elle avait vues se refléter pourtant dans les yeux bleus d'Uélène.
C'était un maître qu'il fallait à Mariana, la descendante de la mulâtresse Aurore.
Elle n'avait trouvé qu'un mari excellent, trop confiant, trop doux, trop, épris d'idéal, alors que cette révoltée se serait délicieusement soumise devant une volonté de fer.
Quelle que soit l'abjection de l'àme, on ne s'enlise pas volontiers dans la honte.
Si Mariana avait épousé Georges, il eût été seul à la posséder ; elle n'aurait eu rien à désirer, puisqu'il n'aurait pas perdu sa fortune, grâce à la visite de Ronan-Guinec.
Non, Paul Vernier n'était pas plus fait pour Mariana que Georges pour Hélène
Seule Mariana pouvait aimer Kerlor et répondre à ses délirants baisers.
Elle eut un geste de rage impuissante en revenant à la réalité des faits.
Elle s'appelait madame Vernier ; elle était la maîtresse de Silversteia, en attendant qu'elle prît d'autres amants !
Et cette Hélène continuerait à jouir de son bonheur usurpé et à se draper dans sa dignité !
Ah ! on la connaissait, mamtenant, l'honnêteté des épouses légitimes ; malgré leur tranquille audace. Mariana se chargerait de les rappeler à la pudeur.
Elle tenait Carmen ; il lui fallait Hélène.
Si, de prime abord, on avait demandé à madame Vernier laquelle de ses deux petites cousines tromperait la première son mari, Mariana eût répondu sans hésiter que ce serait la langoureuse Hélène de Penhoët.
La marquise, cette ancienne chanteuse, n'était-elle pas une créature éhontée qui avait dû -léguer à sa fille toute sa cupidité et tous ses vices?
D'ailleurs, il devait en être ainsi ; ce n'était pas une raison, parce que Mariana avait surpris le secret de madame de Sainl-Hyrieix pour que madame de Kerlor ne précédât pas sa belle-sœur dans la voie des intrigues.
Cependant, une chose déroutait Mariana : Robert d'Alboi^e dans sa
lettre s'adressaità Hélène comme si elle n'était pas parfaitement au courant des événements.
Que signifiait cette anomalie ?
Un point restait hors de contestation : madame de Kerlor connaissait l'existence de la bâtarde; alors, comment admettre que la connivence fût incomplète?
Il y avait là sans doute une nouvelle hypocrisie d'Hélène ; Mariana éclaircirait cela avec le reste ; rien ne prouvait qu'elle fût au bout de ses intéressantes découvertes.
Quoi qu'il en fût, madame de Kerlor se défendait mieux que madame de Saint-Hyrieix ; cela prouvait qu'en matière d'intidélités, Hélène avait plus d'expérience que Carmen, pas autre chose.
— Voyons! se dit madame Vernier, il s'agit de ne pas montrer trop do précipitation et d'atteindre mon double but... Si je vais trouver cet excellent Firmin et que je lui mette sous les yeux la preuve de son infortune conjugale, Carmen est perdue, cela ne fait pas l'ombre d'un doute... Mais mon rôle de justicière est terminé... H me sera impossible de retourner au Parc-des-Princes... Hélène pourrait donc m'échapperl C'est ce qu'il ne faut pas... Madame Crépin est décidément une buse... J'admets que Carmen, à cause de son mari, ait pris un luxe inusité de précautions et qu'elle soit parvenue à dérouter les soupçons de la femme de charge; mais madame de Kerlor qui est seule, qui est libre, qui n'a pas à redouter les indiscrètes questions de son mari, puisque Georges est à la recherche des piastres mexicaines, doit se croire en parfaite sécurité... La naïveté de Pélagie est donc inconcevable... Je vais agii- seule.
Le lendemain, madame Vernier se rendait à l'hôtel du Parc-des-Princes vers cinq heures de l'après-midi.
Elle supposait que Carmen était allée voir sa fille dans la journée ; elle se trompait ; madame de Saint-Hyrieix, malgré son vif désir d'embrasser Marcelle, avait été forcée de rester chez elle.
Firmin n'eût pas admis qu'elle sortît dans l'état de santé où elle se trouvait; le lendemain seulement, Carmen pourrait se rendre à Villierssur- Marne.
Mariana eut la satisfaction de rencontrer d'abord madame Crépin, et elle vit à la figure placide de Pélagie que rien d'anormal ne s'était produit, de fâcheux, touchant la perquisition opérée chez Hélène.
— A quelle heure est rentrée madame de Kerlor? demanda Maiiana.
— Dans la matinée.
— Ah ! elle a passé la nuit dehors.
— Ouil ht Péla2;ie, abominablement scandalisée.
— A quelle heure madame de Sainl-llyrieix est-elle sortie?.. Est-elle revenue?
— Elle n'a pas boug(5.
— Vraiment?
— Madame de Saint-Hyrieix, subitement indisposée, s'est mise au lit hier soir, après la fête.
— Elle n'a pas assisté au dîner chez le sous-secrétaire d'État?
— M. de Saint-Hyrieix y est allé seul.
— Vous êtes-vous arrangée de façon à entendre ce que madame de Kerlor a dit à madame de Saint-Hyrieix après son retour ?
— Gela m'a été impossible.
— Pourquoi?
— Parce que madame de Saint-Hyrieix s'était remise au lit après la visite de M. d'Alboize.
Mariana tressauta.
— M. d'Alboize est venu!
— Oui... Il n'est resté que quelques minutes.
— Il a vu Carmen ?
— En présence de son mari.
— Quelle audace ! se dit madame Vernier... Ah ! mon pauvre Firmin, comme on abuse de votre candeur!
Cependant, Pélagie, mise en éveil par les quelques mots échappés à Mariana, voulait savoir à son tour.
Elle reprit :
— Est-ce que M. d'Alboize serait...
— Mais non, mais non, répliqua madame Vernier avec impatience ; ne cherchez donc pas de complications inutiles quand vous feiùez mieux de découvrir simplement la vérité.
— Simplement ! protesta madame Crépin.
Mariana ne voulait à aucun prix renseigner Pélagie, car elle se disait, dans sa belle âme, que sa complice serait capable de la trahir en prévenant Carmen. Un pareil secret, pensait-elle d'ailleurs, ne doit être divulgué qu'à l'heure choisie pour la vengeance.
Madame Vernier reprit :
— Écoutez, Pélagie, j'ai toujours autant de confiance en vous...
— Et cela ne cesse de m'honorer, madame.
— Mais nous touchons à une période décisive.
— Vous avez donc des indices?
— J'en ai.
— Lesquels ?
— J'estime que vos renseignements doivent les contrôler avant que je vous apprenne tout ce que j'ai découvert.
Enfin, s'écria la diabolique créature exultant, je découvrirai donc l'endroit où Carmen et Robert ont caché leur bâtarde. (Page 836.)
Les yeux gris de la femme de charge eurent un éclair. Elle reprit :
— Mon Dieu, madame, dans mon humble jugement, je crains que nos efforts réunis ne réussissent pas à nous faire aboutir aussi promptement que nous le désirons.
— 11 ne s'agit que de redoubler de vigilance.
— C'est insuffisant.
— Seriez-vous disposée à m'abandonner?
— Ah! madame Yernier, pouvez-vous concevoir une telle pensée... Je suis toujours prête à vous obéir, puisque je suis votre très humble
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servante et que vous avez assuré mon avenir et celui de mon neveu Piosper.
— Alors je ne m'explique pas vos hésitations, vos réticences.
Pélagie Bassinot, femme Crépin, reprit mystérieusement, en avançant son menton anguleux :
— Nous avons affaire à des créatures très rusées.
— Je vous le concède.
— Elles se doutent de quelque chose.
— Vous croyez?
— Voyons, madame Vernier, on n'est jamais tranquille quand on n'a pas la paix du cœui-, le repos de la conscience... Il faut être vertueuse comme nous pour ne rien avoir à redouter.
Le regard de Pélagie se voila chastement, moins par modestie toutefois que pour observer sournoisement les traits de son interlocutrice.
Mariana réprima un geste de stupéfaction; la psychologie de madame Crépin, si primitive qu'elle fût, était-elle entachée d'ironie?
Pélagie poursuivit :
— J'ai la conviction que ces dames sont sur leurs gardes.
— Vous seriez-vous laissé surprendre ?
— Non... Cependant, malgré toute ma résignation, il m'est peut-être arrivé de laisser voir devant elles mon horreur pour le péché.
— Tout ceci est bien subtil, madame Crépin.
— Voici qui l'est moins... J'abandonne si peu la partie que je vais vous proposer un nouvel auxiliaire
— (Comment ! vous admettez que quelqu'un de plus puisse être mêlé à une affaire aussi délicate?...
— Cela me paraît indispensable.
— Mais vous êtes folle.
— Le Seigneur, au contraire, m'a laissé mes plus précieuses facultés... Toutes les deux, madame Vernier, nous risquerions de n'aboutir à
rien.
— Et pourquoi ?
— Parce que, encore une fois, on en arrivera à se méfier de nous, si ce n'est déjà fait.
— Par exemple!
Mariana, tout en affectant d'être surprise de la nouvelle attitude de sa complice, ne pouvait qu'être frappée de ces arguments.
Elle se disait que Pélagie se montrerait encore, plus inquiète si elle savait que des papiers avaient été soustraits à la comtesse de Kerlor.
— Où voulez-vous on venir? reprit-elle impérieusement.
— A ceci d'abord : que nous n'avons plus une faute à commettre.
— Signalez-moi les fausses manœuvres que nous aurions à nous reprocher.
— Cela prendrait trop de temps.
— Plaît-il?
— Ah! c'est que, moi aussi, madame Vernier, j'ai hâte d'arriver à la liquidation de cette ténébreuse affaire... Aussi, qui veut la fin veut les moyens.
— Que de mots superflus!
— Ecoulez-moi bien et terminons cette conversation qu'on pourrait remarquer, ce qui rentrerait dans la catégorie des imprudences que je me suis permis de vous signaler... Que voulez-vous exactement?
— Savoir où se rend madame de Saint-Hyrieix, quand elle prend le train à la gare de l'Est.
— Eh bien! pour cela, il faut que nous fassions appel aux lumières Je de M. Piouffle.
— Décidément, vous perdez la tête, s'écria Mariana... Que fait cet homme dont vous ne m'avez jamais parlé ?
— Il est directeur d'un cabinet d'affaires, et s'occupe de recherches dans l'intérêt des familles ; il demeure 68 bis, rue Tailbout... Je vous engage à aller le voir de ma part.
Madame Vernier bondit et saisit le poignet de Pélagie.
— Malheureuse ! dit-elle, vous n'avez pas raconté à cet individu ce qui se passait ici et ce que nous voulons faire?
La femme de charge se dégagea nerveusement. Elle riposta :
— Ne persistez donc pas, madame Vernier, à me croire dépourvue de la plus vulgaire intelligence.
— Vous n'avez rien dit?...
— Je vous ai laissé toutes les démarches à faire, si vous les approuvez... Vous fournirez à M. Piouffle les explicatioas strictement nécessaires; il vous comprendra à demi-mot.
— Mais quelle consigne voulez-vous que je lui donne?
— Celle de charger un de ses agents de filer madame de Saint-Hyrieix
— Filer...
Pélagie eut un sourire malicieux, accusant sa mâchoire en cassenoisette.
— Je vois, dit-elle, que madame Vernier n'a pas encore eu le temps d'apprendre bien des petits mystères qui n'en sont plus pour les vraies Parisiennes.
Ce reproche de provincialisme offusqua Mariana, bien que sa curiosité fût vivement surexcitée; elle répliqua :
— Si vous croyez que j'ignore l'existence de ces agences louches, vous vous trompez...
— Celle de M. Piouffle est très lionorable et je le connais trop pour douter de sa confortable installation.
— Vous avez eu recours à lui dcîjà?
— Non, madame... Pourquoi aurais-je eu besoin de ses services?...
— Mais vous le connaissez si bien.
— La vérité est que je l'avais un peu oublié, quand le hasard m'a fait passer devant sa porte... J'ai vu son enseigne... Je me suis rappelé bien des choses... etc'était avec un grand plaisir que j'avais pensé à utiliser cet homme, dans les circonstances actuelles... Ce moyen ne vous agrée pas... N'en parlons plus.
— Mais enfin, où avez-vous connu cet énigmatique personnage?
— A Fouesnant, madame... Vous n'ignorez pas que mon mari, Isidore Crépin, y était greffier de la justice de paix... Il s'occupait de petites affaires en dehors de ses travaux officiels... C'est ainsi qu'il a été en rapport avec M. Piouffle, qui est venu le voir pour une succession dans la basse Bourgogne.
— Ah ! fit Mariana, quine trouvait plus du tout l'idée aussi déraisonnable, vous m'en direz tant...
— Vous n'avez pas besoin de vous nommer... Cela ne coûtera pas très cher.
■ — Eh bien! je verrai.
• — Notez, madame Vernier, que je ne me désintéresse pas du tout de ma mission.
— Je l'espère.
— Commandez ! j'obéirai.
— Redoublez de prudence, mais continuezà surveiller aussi étroitement que possible madame de Saint-Hyrieix.
— Je vous le promets... Vous vous chargez du reste ?
— Oui.
■ — Je vous assure que, avant huit jours, vous saurez tout ce qui reste à vous apprendre.
Mariana quitta Pélagie pour se rendre chez la comtesse de Kerlor.
— Enfin, s'écria la diabolique créature exultant, je découvrirai donc l'endroit où Carmen et Robert ont caché leur bâtarde.
Madame Paul Vernier avait eu bien tort de douter de Pélagie !
La vieille était aux premières loges, il est vrai, pour voir et entendre ce qui se passait dans les deux ménages; mais somme toute, elle n'exerçait pas la profession intime de femme de chambre, elle n'était que femme de charge.
En fait d'intelligence dans la place, Mariana aurait acheté très cher le dévouement de la nourrice de Fanfan ; de ce côté, madame Vernier aurait découvert tout ce qu'elle cherchait.
— Malheureusement, avait-elle pensé, ces Bretonnes ont la tète trop dure et s'entêtent ridiculement dans l'amour de leurs maîtres.
Pélagie n'avait pas eu de chance, c'est tout ce que Mariana pouvait lui reprocher.
En somme, n'était-ce pas grâce à madame Crépin que madame Vernier avait été mise sur la piste des documents accusateurs ?
Tout cela méritait considération, surtout au moment où Pélagie venait de suggérer une idée lumineuse à Mariana en lui révélant l'existence de ce M. Piouffle.
— C'est curieux, murmura madame Vernier, je croyais que ces agences ne fonctionnaient que dans les romans... Alors, c'est réellement une industrie?... Elle doit être fructueuse... Pélagie a eu raison de me reprocher mon ignorance et de me rappeler que j'arrivais du Finistère... Ah ! ce Paris ! quelque désir que l'on ait de pénétrer tous ses mystères, il conserve toujours quelque chose à vous apprendre.
Mariana se promettait donc de continuer sa campagne en ne dédaignant aucun concours ; il faudrait grassement rémunérer celui de M. Piouffle ; le nerf de la guerre ne manquait pas, puisque Silverstein s'en chargeait, malgré ses récriminations et ses velléités jalouses.
Mariana, qui avait, au milieu de ses nombreuses illusions, celle de bien connaître les hommes, — déjà ! — se persuadait que le banquier redoublerait de générosité en raison directe de son bonheur menacé.
Malgré la conscience de sa force, Mariana restait soucieuse.
La nouvelle incarnation de Pélagie l'avait décidément surprise.
La veuve Crépin s'était montrée impatiente, amère, presque impertinente, semblant douter de la réussite finale.
Madame Vernier n'était pas habituée à se voir discuter; elle aurait
répliqué de la belle façon si la complicité de cette domestique ne lui avait pas semblé indispensable.
Enfin Mariana voulut bien se raisonner.
Le tout n'est pas de posséder un secret, encore faut-il savoir s'en servir.
Il fallait que madame Vernier fût armée de toutes pièces si elle se décidait à prévenir brutalement Firmin.
Cette intervention directe était grave, nous avons dit pourquoi.
Cette fois, on ne démasquerait pas Mariana, elle se démasquerait ellemême; Hélène de Kerlor saurait à quoi s'en tenir.
. — Et puis, se disait-elle, Saint-Hyrieix a montré tant d'aveuglement jusqu'ici... 11 est comme tous les vieux messieurs amoureux des jeunes femmes; jusqu'au dernier moment ils refusent de croire qu'on leur préfère un Amadis... Un mot de Carmen, dit à propos, battrait l'accusation en brèche... Aujourd'hui, les lettres ne sont plus des preuves... On prétend qu'elles ont été fabriquées... Ce qu'il me faut, c'est l'adresse de la nourrice de l'enfant... Ce n'est plus une preuve écrite... C'est la preuve vivante !
Madame Vernier allait entrer cliez Hélène, quand elle trouva dans l'antichambre une servante qui lui dit :
— Madame la comtesse de Kerlor est souffrante; elle regrette de ne pouvoir recevoir personne aujourd'hui.
Mariana tressauta. Elle était de la maison; que signifiait cette consigne et pourquoi la lui communiquait-on?
Hélène s'était donc aperçue de la disparition de la dépêche et de la lettre?
Evidemment oui ! Mariana n'avait pas la prétention de croire que son vol resterait ignoré.
Mais la soupçonnerait-on?
Malgré sa science de la dissimulation, madame Vernier pâlit et se garda bien d'insister.
Elle traversa la galerie et se rendit chez Carmen, où là, du moins, elle entrerait sans façon.
Elle se heurta à cette nouvelle réponse inattendue :
— Madame de Saint-Hyrieix est auprès de madame de Kerlor.
Cette fois, elle s'exasjiéra; sa nature violente ne s'accommodait pas de ces obstacles imprévus.
Elle répliqua :
— On m'avait dit que madame do Saint-Hyrieix était au lit.
. — Madame va mieux... C'est madame de Kerlor qui est indisposée.
Mariana, très irritée, se demandait si elle ne devait pas exiger des explications immédiates de la part de Carmen ou d'Hélène, quand elle entendit le bruit d'une voiture.
C'était le diplomate qui revenait du ministère.
— C'est bien, reprit madame \ernier, mais voici M. de Saint-Hyrieix, dites-lui que je désire lui parler.
Nous avons relaté la scène émouvante qui s'était passée entre Carmen et Hélène, quand celle-ci rentra de Villiers.
Tout péril semblait conjuré; Marcelle vivait; rien de fâcheux ne s'était produit au Parc-des-Princes en l'absence de madame de Kerlor; il n'y avait plus qu'à remercier Dieu.
Hélène, que la surexcitation nerveuse avait soutenue jusqu'alors, en dépit des fatigues de la nuit passée au chevet de Marcelle et malgré tant d'émotions, ressentit tout à coup une extrême lassitude.
La réaction se produisait.
La jeune femme lutta contre la somnolence qui la gagnait ; elle trouva une dernière provision d'énergie pour assister au déjeuner avec monsieur et madame de Saint-Hyrieix.
Firmin était si vivement préoccupé qu'il ne s'aperçut pas de la pâleur de sa belle-sœur.
La maladie de Carmen l'avait bouleversé et il avait un moment cru sa femme gravement atteinte, mais l'amélioration subite survenue dans la matinée rassurait pleinement le diplomate, dont les alarmes d'ailleurs ne pouvaient subsister, puisque, en dépit des symptômes qui l'avaient effrayé, il ne s'agissait que d'un de ces capricieux malaises auxquels les femmes les mieux portantes sont exposées, surfout lorsque leur sensibilité est aussi vive que l'était celle de Carmen.
Firmin de Saint-Hyrieix pouvait donc développer à son aise tous les grands projets qu'il avait conçus pour assurer l'équilibre européen.
H réglait facilement les deux questions d'Orient, — le simple et l'extrême — en disant son fait à l'Angleterre.
Au dîner de la veille, il avait franchi délibérément les Dardanelles, sans que le ministre des affaires étrangères l'arrêtât dans le détroit.
Il émaillait son discours de métaphores aussi vieilles que la carrière et qui peut-être lui survivront.
Le combat de la Baleine et de l'Eléphant, l'Homme malade, Jonathan et John Bull — nous en passons et des moins banales — revenaient à chaque instant avec des sourires entendus et de petites mines sarcastiques.
Firmin allongeait d'autant plus son discours que ses deux interlocutrices n'y présentaient aucune contradiction.
Carmen ne paraissait pas s'opposer à ce que les hordes barbares campées
sur les rives du Bosphore fussent refoulées en Asie, et madame de Kerlor ne protestait pas au sujet du remaniement des principautés balkaniques.
Cependant, Hélène, malgré toute sa bonne volonté, sentait avec désespoir que le sommeil conjuré jusque-là menaçait de reprendre tous ses droits; les dissertations soporifiques de Firmin. ajoutées à l'insomnie cruelle de la veille, n'allaient plus permettre à la jeune femme de lutter.
— Ah! sapristi ! s'écria familièrement Saint-Hyrieix, frappant la table d'un coup de poing de plénipotentiaire, c'est-à-dire assez atténué, mais qui empêcha pourtant madame de Kerlor de s'assoupir, j'ai oublié !
— Quoi donc ? interrogea Carmen.
— Une chose essentielle.
— Laquelle ? demanda Hélène à son tour.
— Je n'ai pas fait part au ministre de ma rectification de la frontière turco-grecque, telle que je la conçois... telle que le bons sens et la logique del'histoirel'imposeraient le jour des revendications des Hellènes...
Madame de Kerlor se mit à rire, soulignant complaisamment le calembourg que Firmin avait commis innocemment et qui fit tressailUr l'ombre de Talleyrand présidant au déjeuner familial.
Saint-Hyrieix comprit.
— Oh ! ma chère Hélène, pardon de ce jeu d'esprit.
— Vous ne l'avez pas fait exprès, répartit Carmen.
— Pas du tout... Aussi je remplace les Hellènes par les Grecs... Et se tournant vers madame de Kerlor :
— Vous m'excusez ?
— Volontiers.
— Hé! hé! reprit Saint-Hyrieix, retrouvant sa gravité diplomatique, un jour ou l'autre le conflit éclatera.
Effleurant toutes les questions, le bon Firmin, comme tous ses collègues, ne pouvait manquer de tomber juste par hasard.
C'est l'unique secret des diplomaties anciennes, modernes et futures.
Saint-Hyrieix aurait bien voulu se taire apporter une earte et montrer aux deux femmes les points en litige, mais il craignit que la démonstration ne lui prît trop de temps.
Il se leva :
— H faut que je retourne au ministère, dit-il. Carmen n'y voyait aucun inconvénient.
— Où vais-je trouver le ministre?ajoutaFirmin, les sourcils contractés... Enfin, je le chercherai... l\ sera à la Chambre ou au Sénat... Je tiens
Quelqu'un est veau ici, dit-elle... Quelqu'un a fouillé dans ce meuble. (Page 845.)
106. PIERRE lECOURCELLE. — LES DEUX GOSSES. — J. ROUFF ET C^'-. ÉDIT. 106
absolument à lui communiquer le fruit de mes persistantes études.. (Juel dommage que cela me soit sorti de l'idée hier soir... Ah ! ces fêtes officielles ! Quel cauchemar!.. On n'a pa^ la possibilité de s'entretenir des choses sérieuses... Les membres du cabinet sont accaparés par des nullités prétentieuses qui leur racontent des histoires à dormir debout.
Firmin quitta la table sans avoir parlé de la visite de Robert d'Alboize.
Hélène et Carmen respirèrent.
Madame de Saint-Hyrieix s'écria :
— Tu vas te reposer, ma chérie.
— J'en ai besoin.
— Oui !
— ]\Iais il faut que tu me promettes de rester chez toi aujourd'hui... Tu n'iras que demain à Yilliers... On s"étonnerait de te voir sortir si vite après ton indisposition.
— Je te le promets, répondit Carmen en soupirant. Puis un éclair traversa ses yeux.
— Sais-tu bien, Hélène, que j'ai souvent eu une pensée terrible... Supposes-tu que nous soyons épiées ?
— Puisque tu as eu cette idée, répondit la femme de Georges, à quoi bon te le dissimuler, il y a des moments où moi aussi j'ai peur.
Elles se regardèrent oppressées, subissant la contagion du pressentiment, bien qu'elles vinssent d'écarter un effroyable péril; mais, ni l'une ni Tautre ne s'illusionnait, et pour toutes deux l'horizon restait chargé de ténèbres.
— Tu m'as rendu la lettre ? demanda Hélène.
Carmen n'eut pas le temps de répondre, madame Crépin montrait dans la porte entr'ouverte son profil anguleux.
Madame de Saint-Hyrieix dit à la femme de charge :
— N'entrez donc que lorsque vous êtes appelée, Pélagie... Madame Crépin se confondit en humbles excuses et s'éclipsa.
— Tiens! s'écria Hélène, je ne suspecte pas madame Crépin, mais elle aurait pu nous entendre.
— Oui, murmura Carmen, le danger plane toujours. ■ — Tu ne m'as pas répondu...
— Au sujet de la lettre de Robert... je te l'ai rendue.
■ — Eh bien! nous allons la brûler ainsi que le télégramme.
— Tu ne l'as pas fait déjà ?
— Je suis partie immédiatement.
— Et tu as sauvé Marcelle !
— Grâce au docteur Vilfcu.
— Que tu as été chercher pour l'emmener là-bas... 11 ne se doute pas qu'il a soigné la fille et la mère à quelques heures d'intervalle.
— Il le saurait que notre sécurité n'en serait pas autrement menacée.
— Ma bonne Hélène ! poursuivit Carmen fiévreusement, je ne veux pas que tu t'identifies aussi étroitement à moi, alors que tu n'as agi que pour marracher à la honte... i\Ioi seule suis coupable! toi, tu restes une sainte.
— Ah ! ma pauvre Carmen, expliqua madame de Kerlor avec la plus poignante mélancolie, si jamais la vérité était découverte, je ne sais pas laquelle de nous deux souffrirait le plus.
— Voyons ! prononça madame de Saint-Hyrieix, douloureusement impressionnée, il faut bannir ces idées funèbres... Si je te demandais de m'abandonner à mon triste sort, tu refuserais, n'est-ce pas "?... Tu me soutiendras jusqu'à la fin.
— Sans doute.
— Eh bien! réagissons contre nos terreurs injustifiées.
— Tu as raison, Carmen.
— Tu "es harassée; les forces humaines ont des limites; la fatigue exerce une influence dissolvante sur ton moral, bien que tu sois intrépide à l'heure du danger... Tiens! je veux te conduire à ta chambre... Tu dormiras quelques heures et tu retrouveras toute ta vaillance.
— Oui, allons, fit Hélène, réconfortée en remarquant l'attitude pleine de sang-froid de Carmen, contrastant si heureusement avec son abattement de la veille... Allons !
Le premier soin d'Hélène, en entrant dans sa chambre, fut d'ouvrir le tiroir où elle s'attendait à trouver la lettre de Robert.
Quand elle était revenue, quelques heures auparavant, elle avait dû. après avoir embrassé Carmen, changer rapidement de toilette pour être prête à l'heure du déjeuner. D'ailleurs, à ce moment, elle ne pensait guère aux précieux papiers; ce n'était que tout à l'heure, après le départ de Firmin, qu'une appréhension instinctive l'avait assaillie.
Un feu de bois brûlait dans la cheminée.
— Je me tranquilliserai, dit la comtesse, quand les llammes auront dévoré la dépèche et la lettre... Parce que...
Elle s'arrêta brusquement, les pupilles dilatées...
— Quoi donc ? interrogea Carmen redevenant subitement angoissée. On se souvient du jour oii La Limace s'était introduit dans l'humbl"
logis d'Hélène de Penhoët, rue Saint-Donatien, à Brest.
Le drôle, qui se flattait d'avoir volé avec toute la dextérité dont il était capable l'argent remis par le notaire Nerville, s'était complimenté cyniquement de son bel ouvrage.
Selon Eusèbe Rouillard, le cambriolage avait été effectué proprement, et « sans effeuiller la reine des fleurs ».
Malgré la bonne opinion que le filou exprimait, l'orpheline, si méticuleuse, si ordonnée, s'était aperçue immédiatement qu'une main brutale avait dérangé son linge.
Tout de suite, le vol lui apparaissait.
La pauvre enfant, anéantie par ce nouveau malheur, avait voulu mourir..."
Sans l'intervention providentielle de Carmen, Hélène de Penhoët allait rejoindre ses parents dans la tombe...
Non seulement Carmen l'avait sauvée, mais c'était grâce à la sœur de Georges que l'orpheline épousait quelques mois plus tard le comte de Kerlor.
Eh bien, Hélène, en ouvrant le tiroir du meuble où elle avait placé hâtivement les papiers, eut la même sensation qu'à Brest.
La main aristocratique de Mariana n'avait pas laissé d'empreintes aussi visibles que les doigts grossiers de La Limace, mais Hélène constata une trace suspecte.
■ — Quelqu'un est venu ici, dit-elle... Quelqu'un a fouillé dans ce meuble.
Carmen chancela, en proie à une nouvelle anxiété.
Hélène poursuivit ses investigations, ne demandant qu'à s'être trompée, victime d'une absence de mémoire que les événements eussent amplement justifiée ; mais son opinion ne pouvait varier.
— Rien! rien! fit-elle, toute blanche.
Madame de Saint-Hyrieix voulut chercher à son tour ; ce fut en vain.
— ïu t'es trompée ! s'écria-t-elle en désespoir de cause... Tu as renfermé la lettre dans un autre meuble.
— Non! répliqua Hélène... C'était là C'est là qu'on a volé ces
papiers.
— Mais qui? interrogea madame de Saint-Hyrieix en se tordant les mains.
— Qui donc a intérêt à nous perdre ? reprit-madame de Kerlor. Carmen ne renonçait pas à s'accrocher à une dernière branche de salut. ^ Hélène! supplia-t-elle, rappelle-toi bien tout ce que tu as fait.
— Je me souviens
— Ce vol est invraisemblable...
— Hélas !
— En admettant qu'un malfaiteur de profession se fût introduit chez toi, il aurait dérobé des objets de valeur et dédaigné ces écrits... Tu les as emportés avec toi à Villiers... Dans ton trouble, ils se seront échappés de ta poche... Peut-être sont-ils tombés chez Eugénie Repiquet, qui me les remettra demain.
— INon! dit encore Hélène... Quelqu'un s'est introduit ici en mon absence.
— Mais dans quel but?
— JNous ne le saurons que trop tôt.
Carmen s'affola.
— Ainsi, lu avais raison... Je suis surveillée par un espion.
— Ou une espionne.
— Payée par mon mari ?
— Qui sait?
Soudain, le bon sens et la droiture de madame de Kerlor reprirent le dessus, malgré son saisissement.
— Non ! dit-elle, Firmin est incapable de cette làcbeté.
— Je le crois aussi, répliqua Carmen.
— D'autre part, poursuivit Hélène, ton mari, en dépit de la froideur professionnelle qu'il s'impose, a trop de cœur pour dissimuler aussi perfidement de tels soupçons.
— Je suis de ton avis.
— Nous n'en sommes pas moins perdues.
— Ab! fit Carmen, dont l'égarement redoubla, je vais tout révéler à Saint-Hyrieix.
Elle se dirigea vers la porte.
— Firmin est absent, répliqua Hélène.
— Eb bien! poursuivit Carmen avec la dernière véhémence, j'atlemlrai son retour; mais rien ne m'empêchera de m'écrier : Je suis coupable!... Seulement, je ne veux pas que mon Hélène bien-aimée soit englobée dans le complot tramé contre moi.
— Tais-toi, Carmen !
— Cette existence est intolérable... Je veux que mon supplice ait une fin... Je ne saurais échapper au châtiment... après avoir lutté en vain... J'étais maudite et condamnée.
Madame de Saint-Hyrieix eut une crise de larmes.
Hélène, qui se ressaisissait progressivement devant la catastrophe plus imminente que jamais, appela sa femme de chambre et consigua rigoureusement sa porte.
H était temps, car madame Vernier arrivait au Parc-des-Princes.
— Carmen, reprit madame de Kerlor, il est impossible que tu ne conçoives pas quelques soupçons.
Madame de Saint-Hyrieix se prit la tète à deux mains pour rassembler les idées qui s'entrechoquaient dans son cerveau en feu.
— L'auteur du vol, continua Hélène, ne peut cire un inconnu.
— Tes serviteurs ?
— Je réponds d'eux.
— Eh bien! moi, s'éo'ia Carmen, je ne répondrais pas de la veuve Crépin.
LES DEUX GOSSES. 8i7
Hélène tressaillit. C'était un trait de lumière.
— Cette femme nous épie, continua madame de Salnt-Uyrieix. Il me semble maintenant qu'un voile vient de se déchirer. Vingt fois l'attitude de cette créature m'a paru louche... Fais-la venir.
Carmen avança la main pour sonner.
Hélène réfléchissait ; elle retint le bras de sa belle-sœur.
— Attends ! dit-elle.
— Tu partages mes soupçons ?
— Peut-être.
— 11 n'y a ici que cette gueuse capable d'une telle infamie.
— Si Pélagie est coupable, répondit Hélène, elle a agi pour le compte de quelqu'un.
— Cela n'est pas démontré...
— Mieux vaudrait qu'elle eût travaillé pour elle seule.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle s'arrangerait do façon à nous rendre ces documents en échange d'une somme importante... Tu comprends bien que des gens de cette espèce n'agissent pas dans un autre but... Quel bénéfice retireraitelle en s'adressant tout de suite à ton mari ?
— Je veux voir immédiatement Pélagie, s'écria Carmen d'une voix entrecoupée par la colère des Kerlor... Ces papiers sont peut-être encore en sa possession... Je l'étranglerai si elle refuse de les restituer.
— Calme-toi, je t'en supplie... Dans l'état où tu es, tu livreras ton secret à cette femme, rien qu'en l'interrogeant... Et si elle est innocente?
— Que faire, mon Dieu? que faire? dit madame de Saint-Hyrieix éperdue.
Un éclair traversa l'esprit d'Hélène; elle reprit :
— Dis-moi les noms des personnes qui viennent souvent ici et qui assistaient à la fête d'hier.
— Attends donc ! répliqua Carmen subitement frappée. Mariana a demandé à te voir...
Les deux femmes échangèrent un rapide regard, et restèrent sans parler en face l'une de l'autre.
En même temps dans leurs deux esprits le soupçon venait de naître.
MONSIEUR PIOUFFLE
Nous avons laissé Mariana en proie à une rage r-)ncentrée, quand, pour la première fois, depuis qu'elle venait à l'hôtel du Parc-des-Princes, elle s'était vue traitée comme une étrangère dont on craint l'importunité.
Hélène et Carmen avaient-elles des doutes?
Soupçonnaient-elLes leur petite-cousine d'avoir dérobé la lettre et la dépèche?
Si furieuse que fût Mariana, elle était bien forcée de convenir qu'une accusation de ce genre, portée contre elle, ferait éclater la vérité, si Pélagie Crépin témoignait contre sa « bienfaitrice ».
Non! madame Vernier ne pouvait s'arrêter à celte idée.
Que gagnerait la femme déchargea se retourner contre Mariana?
D'abord, Pélagie avouerait ainsi sa complicité ; ensuite, quel bénéfice retirerait-elle de sa trahison?
Tandis que Mariana s'était engagée à la récompenser de la façon la plus généreuse.
Non! encore une fois, madame Crépin ne se montrerait pas aussi inintelligente. Elle ignorait d'ailleurs quelle preuve décisive était tombée entre les mains de sa complice.
Alors, si Mariana était mise en cause, c'est qu'on se doutait de sa duplicité.
Elle avait peut-être poussé un peu trop loin ses investigations en cherchant, la veille, à arrachera Carmen une partie de son secret.
Mais si Mariana devenait l'objet de la défiance de ses parentes, son rôle devenait extrêmement diflicile, pour ne pas dire impossible.
Eh bien! il s'agissait de frapper les premiers coups.
En rendant public le déshonneur de madame de Saint-Hyrieix, il était permis de supposer d'après l'entente des deux femmes que l'enquête à laquelle se livrerait Firmin compromettrait en même tenips madame de Kerlor ; le double but de Mariana serait atteint.
Le diplomate rentrait en voiture, nous l'avons dit.
Prévenu de la présence de madame Vernier, il lui fit attendre un petit quart d'heure l'audience sollicitée.
Mariana continuait à s'exaspérer.
Non seulement Hélène et Carmen prenaient des précautions contre elle, mais Firmin paraissait entrer dans le complot.
Qu'est-ce que tout cela signifiait?
Après s'être mordu les lèvres jusqu'au sang, madame Vernier sentit diminuer sa superbe assurance.
Est-ce que, par hasard, pendant qu'elle espionnait Hélène et Carmen, celles-ci, luttant sur le terrain de l'astuce, auraient fait surveiller Mariana?
Est-ce qu'une accusation portée par madame Vernier contre madame de Saint-Uvrieix pourrait être détournée par une démarche auprès de Paul, à qui l'on révélerait le rôle joué par Silverstein dans la comédie du ménage à trois?
Maître PioufQe s'était levé, de la façon la plus affable. (Page 854.)
L'impudence de Mariana fit place pendant quelques instants à une anxiété sourde.
Jusqu'à ce qu'elle se fût vengée, elle tenait à rester inattaquable.
11 fallait que ce fût une honnête femme qui flétrît les épouses adultères; sans cela le coup pourrait porter à faux.
Quand Mariana aurait brisé l'existence de Carmen et surtout celle d'Hélène, la vindicative descendante de la mulâtresse Aurore accepterait les événements tels qu'ils se présenteraient.
Evidemment, elle croyait plus utile à ses intérêts de ne pas s'afficher
avec son amant; mais, si elle était surprise, tant pis pour Paul Yernier.
Mariana se blàm.i bientôt de ce qu'elle qualifiait de défaillance et son irritation recommença.
Elle ne devait penser qu'à assouvir sa haine; elle avait des preuves; elle allait agir.
Firmin la reçut avec sa correction habituelle ; cependant, Mariana remarqua que le diplomate avait l'air un peu ennuyé.
Ignorant que Saint-Hyrieix avait poursuivi en vain le ministre pour lui communiquer ses dernières idées, ce qui motivait la contrariété de Firmin, Mariana, dont limiigination était toujours prête à vagabonder, examina rapidement deux hypothèses.
Ou Firmin était d'accord avec Carmen et Hélène et avait promis de se tenir sur une prudente réserve touchant madame Yernier, ou il commençait à se douter de ses infortunes conjugales.
Elle se dit :
— Si, pourtant, je te montrais tout de suite mes petits papiers, sans le moindre discours, tu ne garderais pas longtemps ta belle attitude...
Firmin s'écria, après avoir serré la main de madame Vernier :
— Vous avez vu vos cousines.
— Mais non, répondit-elle avec une nuance gaiement dépitée, puisque l'hùtel du Parc-des-Princes est devenu une ambulance...
Saint-llyrieix eut un haut-le-corps : est-ce que Carmen serait retombée malade ?
— Mon Dieu! fit-il, ma femme...
— Prodigue ses soins à sa belle-sœur.
— Comment?
— Il paraît que madame de Kerlorest souffrante.
— ]\Iais non, c'est madame de Saint-Hyrieix.
— Pas du tout, mon cher Firmin, puisque Carmen se trouve en ce moment auprès d'Hélène.
— Vous croyez ?
— On vient de me le dire.
— C'est bizarre.
Elle reprit sur un ton équivoque, dans l'intention de préparerle terrain :
— Ah çà! mon bon Firmin, vous ne me paraissez pas très au courant de ce qui se passe chez vous.
M de Saint-Hyrieix eut uu petit geste d'éfonnemcnt et de susceptibilité blessée.
Ce langage familier froissait sa vanité et peut-être Firmin avait-il une lueur de prescience.
Mariana, décidément, ne possédait plus tous ses moyens d'action, elle
n'avait plus celte incroyable maîtrise de soi-même qui la rendait si dangereuse. Firmin reprit avec une certaine vivacité :
— Madame de Saint-Hyrieix s'est trouvée gravement indisposée après notre fête.
Mariana essaya de montrer un intérêt qu'elle était loin de ressentir.
— Vraiment! dit-elle, si gravement?
— J'ai éprouvé de cruelles transes, je vous l'assure.
Le diplomate mit madame Vernier au courant de ce qui s'était passé.
Mariana l'écoutait avec une impatience mal déguisée; elle constatait une fois de plus à quel point le mari était épris de sa femme.
Dans ces conditions, Mariana ne doutait pas de sa réussite définitive en prouvant à Saint-Hyrieix qu'il était un mari bafoué, mais elle voyait non moins nettement que Firmin, tout en vengeant son honneur, briserait toutes relations avec la femme qui lui ouvrirait les yeux.
Alors, comment atteindre Hélène? l'atteindre sûrement?
Madame Vernier repiùt :
— Heureusement, vous aviez tort de vous alarmer. Saint-Hyrieix hocha la tête.
— Votre mari eût éprouvé les mêmes craintes, le cas échéant.
— Enfin, c'est assez singulier que ce malaise, qui n'avait rien d'inquictant, soit ainsi devenu contagieux.
— Le médecin est venu immédiatement; il a enrayé le mal.
— Sans pourtant empêcher madame de Kcrlor d'être atteinte à son tour.
— J'ignorais que la comtesse fût indisposée... et vous me permettrez, ma chère Mariana, d'aller prendre de ses nouvelles.
— Rassurez-vous!
H s'était levé et marchait avec inquiétude.
— Quelle sensitive vous faites, ajouta madame Vernier...
— Ah! c'est que, s'il arrivait quelque chose à Hélène...
— Rassurez- vous !
— Georges me l'a confiée!
— H- avait raison, ce cher cousin... Mais vous allez finir par m'inquiéter à mon tour... Je comprends que Carmen, après avoir rempli ses devoirs de maîtresse de maison, pendant une journée aussi écrasante que celle d'hier, ait succombé à la fatigue... Je m'explique moins que madame de Kerlor se soit surmenée au cours de sa promenade.
— J'ignorais que la comtesse fût sortie...
— File ne vous l'avait pas dit...
— Non... Mais elle n'en aura pas eu le temps... Excusez-moi, chère madame Vernier, je vais m'informer.
Saint-Hyrieix était devenu très nerveux et ne paraissait pas du tout disposé à prolonger la conversation.
— Je me relire, dit Mariana... Voulez-vous me permettre de vous charger de toutes mes amitiés pour la malade et la convalescente?
— Certainement.
— Je ne sais pas au juste, ajouta-t-elle avec une intention venimeuse, laquelle mérite le plus de sollicitude... Vous discernerez cela, mon bon Saint-Hyrieix.
Firmin fronça les sourcils ; les intentions sarcastiques de Mariana devenaient trop accentuées pour qu'il ne s'en aperçût pas.
— Venez avec moi, fit-il.
— Oh! non! se récria madame Vernier perfidement... On ne m'a pas laissée entrer tout à l'heure... Rien ne prouve que vous aurez plus de chance que moi.
— Que me dites-vous là ?
— La discrétion est la première vertu d'un diplomate... Ne troublez pas les confidences de Carmen et d'Hélène.
— Les confidences!... Mais voyons, ma chère Mariana, reprit Saint- Uyrieix, piqué, vous me semblez bien amère aujourd'hui...
— Vous trouvez?
— Est-ce que Paul vous aurait contrariée?
— Quelle idée!
- — Vous êtes toujours très heureuse?
— Pourquoi ne le serais-je plus ? Je n'ai démérité en rien de son affection, de son estime, de sa confiance...
— C'est que vous me paraissez montrer... comment m'expliquerai-je?... une certaine nervosité que je ne vous connaissais pas...
Mariana, craignant de ne plus arriver à se contenir, lança son dernier trait.
— Que voulez-vous? moi aussi je suis peut-être atteinte de la maladie de Carmen et d'Hélène.
Elle serra la main que Saint-Hyrieix lui tendait et se retira.
— Maintenant, se dit-elle, en remontant en voiture, allons voir M. Piouffle.
Elle donna l'adresse au cocher...
Ceux de nos lecteurs, qui nous font l'honneur de nous suivre dans les excursions que nous tentons à travers le Paris mystérieux d'aujourd hui, n'ont peut-être pas oublié une de leurs anciennes connaissances, le respectable M. Piouflle.
Ils se rappellent que, de premier clerc d'un huissier bourguignon, il en était arrivé, après avoir risqué le bagne en falsifiant un testament en sa faveur, à fonder une agence de renseignements à Paris, 68 bis rue Tailbout.
Madame Vernier, en pénétrant dans le vestibule de la maison, vit tout
de suite une plaque indicatrice qui ne l'obligea pas à s'adresser au concierge.
Cette plaque portait ces mots : « Le cabinet d'affaires est au premier. » Mariana ouvrit donc une porte vitrée à droite et monta l'escalier.
Au premier étage, elle lut, sur une plaque de cuivre ovale ornant un des vantaux : <.<. Divorces, faillites. »
Enfin, une autre inscription, au-dessus du gros bouton de porte, prévenait que l'on pouvait entrer sans frapper.
Mariana entra dans l'antichambre, oîi deux employés, à l'air famélique, paraissaient fort occupés à noircir du papier.
Ils ne semblèrent pas tout d'abord remarquer l'arrivée de la visiteuse ; cependant, le frou-frou soyeux de la robe et le parfum distingué qui émanait de la jeune femme eurent bientôt pour eiïet d'arracher les deux hommes à leurs absorbantes occupations.
Le plus âgé se leva.
— Madame désire...
— Je veux voir M. Piouffle, répondit Mariana.
— Madame a un rendez-vous avec lui ?
La provinciale, mal dégrossie, se réveilla une fois de plus chez madame Vernier.
De toute sa hauteur, elle toisa le pauvre diable.
— Madame a reçu une lettre ? rectifia celui-ci qui entrevit la méprise et dont les lèvres eurent un. vague sourire.
— Non! répliqua sèchement Mariana... M. Piouffle ne méconnaît pas; j'ai un renseignement à lui demander.
L'employé s'inclina et murmura :
— Si madame veut bien attendre quelques minutes...
11 approcha une chaise de la visiteuse, ouvrit une petite porte matelassée à droite et disparut.
L'autre employé se replongea dans ses écritures, n'osant môme plus risquer un regard sournois vers cette belle créature, qui lui avait pourtant causé une sensation aussi téméraire que spontanée.
Mariana eut une moue méprisante : l'odeur du papier et de l'encre, l'air vicié de l'appartement insuffisamment aéré, les relents qui s'échappaient du bureau et trahissaient le passage furtif d'un hareng saur, lequel avait été mangé au déjeuner, tout cela impressionnait delà plus désagréable façon les nerfs olfactifs de l'aristocratique madame Vernier, née de Sainclair.
Elle murmura :
— Cet endroit n'est guère fait pour moi. Dire que c'est madame de Saint-Dyrieix qui m'oblige à y venir!
Le scribe, qui était allé prévenir le patron, revint bientôt.
— Si madame veut bien me suivre... M. Piouffle est très occupé. . Plusieurs clients attendent leur tour, mais il est prêt à vous recevoir immédiatement.
11 guida madame Vernier, qui entrevit en effet dans la pièce qu'elle traversa plusieurs personnes semblant attendre.
L'employé l'introduisit dans le cabinet du patron par une entrée particulière ; il s'effaça pour laisser passer la jeune femme et retourna à son poste.
Maître Piouffle s'était levé, de la façon la plus affable. Cet homme, tout directeur d'agence qu'il fût devenu, avait gardé la distinction d'un premier •clerc d'huissier d'une étude de province.
Il était certainement moins efflanqué qu'autrefois et son visage, s'il avait conservé les taches de rousseur qui le marbraient, était devenu plus plein, plus coloré ; son nez restait pointu et retroussé, avec les narines dilatées par l'abus du tabac à priser.
Les yeux, d'un bleu faïence, laissaient volontairement le regard sans expression.
La bouche, aux lèvres rentrées, était de celles qui ne s'ouvrent qu'à bon escient.
Il commença, après avoir invité la visiteuse à s'asseoir sur un fauteuil garni de cuir marron :
— Voulez-vous me faire l'honneur, madame, de m'apprendre le motif de votre visite?
Il jeta un coup d'oeil vers la pendule, comme un homme très affairé qui sait le prix du temps
Puis il arrangea sa cravate blanche, mit en évidence son pantalon noir et ses bottines vernies .et prit l'attitude grave d'un robin qui est attendu au tribunal.
— Monsieur, répliqua Mariana, entrant tout de suite en matière, il s'agit de me renseigner au sujet d'une personne qui m'intéresse beaucoup.
— Un homme'
— Non, monsieur.
Piouffle, qui s'était dit tout d'abord : « Elle va me parler de son amant », rectifia et pensa : « Elle veut lutter contre une rivale >>.
11 répondit, désireux d'imiter le laconisme de sa future cliente :
— Ce que vous me demandez es; un peu en dehors de mes affaires; pourtant nous pourrions nous entendre.
Madame Vernier expliqua ce qu'elle désirait.
Piouffle écouta avec l'attention professionnelle dont il était coutumier et répondit :
— Rien de plus facile, madame... je vais mettre à voire disposition un de mes meilleurs agents.
— Et vous êtes sûr qu'il saura se procurer le renseignement dont j'ai besoin?
— • J'en suis persuadé.
— Cet homme suivra la personne que je lui désignerai ?
— Parfaitement.
— Il prendra le même train qu'elle, si elle va de nouveau hors de Paris?
- — Sans inconvénient.
— 11 ne la perdra pas de vue sans qu'elle remarque qu'elle est surveillée?
— Je vous le garantis.
— Et il me dira chez qui l'enfant dont je vous ai parlé est en nourrice?
— Très exactement.
— Combien de temps lui faudra-t-il pour cela ?
— Cela dépend des agissements de la persoune en question.
— C'est juste.
— Elle doit prendre certaines précautions. — ^Jene le crois pas.
— Cependant, Madame, vous n'auriez pas recours à mon ministère si vous pouviez vous en passer.
— Naturellement... Qu'est-ce que cela me coûtera?
— Cinquante francs par jour. Cent francs pour une nuit.
— Soit!
— L'habitude chez moi est de consigner une quinzaine d'avance.
— • Mais, se récria madame Vernier, ces recherches ne nécessiteront pas quinze jours.
— Tant mieux pour vous, madame.
— Ce n'est pas que je veuille marchander, reprit Mariana dédaigneusement.
— Vous auriez tort, madame.
— Mais je ne veux pas que votre agent croie de son intérêt de prolonger ses services.
— Rassurez-vous, madame... Nous désirons vivement obtenir une prompte solution, attendu que le versement opéré me reste acquis, quelle que soit la durée des opérations... et pourvu qu'elles n'excèdent pas la quinzaine prévue... Le seizième jour, un nouveau versement serait exigible.
— Eh bien ! monsieur Piouflle, s'écria Mariana, je tiens à simplifier les clioses... Si votre agent me renseigne avant huit jours, je lui donnerai une gratification.
— J'en suis heureux pour lui... C'est un garçon qui mérite d'être encouragé... Il a de la famille...
— Et à vous, j'offrirai une prime de mille francs.
— Voilà qui est entendu, madame... Je vais vous faire un reçu des quinze cents francs réglementaires... Nous compterons les nuits à part s'il y a lieu.
— Je n'ai pas cette somme sur moi.
— Qu'à cela ne tienne, puisque vous êtes pressée, vous allez avoir l'obligeance de me signer un petit engagement...
— Non !
' — Mais pour commencer immédiatement...
— Je reviendrai demain matin. Je vous apporterai l'argent... J'entends ne vous donner ni mon nom ni celui de la personne à surveiller.
— Ah ! madame, reprit Piouffle avec la contrariété d'un avocat qui a fourni une savante consultation sur un point litigieux et qui a commis une erreur imputable à un faux point de départ fourni par le client, vous auriez dû me prévenir avant de me demander mes conditions.
Et, en rusé compère, il esquissa un geste de regret, se leva, allongeant e bras pour reprendre l'examen du dossier auquel il se livrait à l'entrée de la visiteuse.
Madame Vernier frappa du pied. Elle crut que Pioufile refusait la besogne.
— Vous compreriez, madame, ajouta-t-il en faisant mine de clore la discussion, ma maison est honorable et ce doit être avec la plus entière confiance que l'on s'adresse à moi... L'affaire liquidée, personne ne sait pour qui j'ai travaillé... Mais vous admettrez bien que, préalablement...
Mariana avait eu le temps de mieux apprécier la situation; elle comprit qu'il ne s'agissait que d'un marchandage. Elle reprit sèchement :
-^ Vous me préparerez un reçu de trois mille francs.
Piouffle s'humanisa subitement, en affectant de' céder à des considérations de pure chevalerie française en face d'une jolie femme.
— Allons! dit-il rondement, par exception, je consens.
— Je serai chez vous demain dans la matinée...
— Immédiatement, M. Graleloup se meltra à vos ordres...
— Je me réserve de lui désigner les circonstances dans lesquelles il devra opérer de préférence...
— Je vous laisse libre.
— Aucun nom ne sera prononcé.
— Puisque vous y tenez.
— C'est entendu.
— Tout au plus me permeltrez-vous de décliner la responsabilité d'une fausse manœuvre.
— Voyons, monsieur, oui ou non, trouvez-vous qu'il y ait dans celte mission des difficultés insurmontables?
Immédiatemeii';, Grateloup apparut. — Je suis à votre disposition, madame, dit l'agent. (Page 8G.3.)
— Pas du tout.
— Eh bien! le reste me regarde... Je viendrai demain à neuf heures du
matin.
Piouffle salua.
— Ma petite, pensa-t-il, si tu t'imagines que Grateloup ne me fournira pas ton nom, ton adresse et ceux de la personne filée, tu es plus candide que tes jolis yeux ne le laissent supposer...' En tout cas, tu paies le prix fort et au comptant sans escompte. Tout va bien... pour le moment!...