LE FILAGE
Mariana rcnlra cliez elle.
Son premier soin fui de fouiller dans son secrétaire pour y prendre les fonds promis à Pioufile.
H élait dit que madame Vernier enirail décidément dans l'ère des difficultés.
Elle s'était trompée en croyant posséder cette somme liquide.
Elle avait tant de mal à gagner son argent, suivant l'expression populaire, qu'elle ne se rendait que vaguement compte de ce qu'elle possédait.
Quand Silverstein lui offrait des billets de banque, elle les jetait dans un tiroir, oii elle fouillait au fur et à mesure de ses besoins, c'est-à-dire très souvent.
Le banquier lui donnait tout ce qu'elle désirait; elle n'avait qu'à exprimer im vœu pour qu'il fût immédiatement exaucé.
Parures étincelantes, bibelots bors de prix, ricbes toilettes, rien ne semblait coûter à Silverstein.
Mariana aurait donc pu se passer de budget extraordinaire pour satisfaire ses caprices de jolie femme ; mais il faudrait mal connaître la descendante de la mulâtresse Aurore pour supposer qu'elle ne se ruinait pas à tort et à travers afin de satisfaire les fantaisies que font naître les innombrables commerçants détaillant à Paris le clinquant et le faux luxe, à un prix aussi élevé que le vrai.
Sans le moindre discernement, dépourvue de ce jugement sûr qui caractérise une femme de goût, Mariana accumulait chez elle la pacotille, au grand désespoir de Paul Vernier, un artiste de valeur, ayant constamment devant les yeux l'idéal de la beauté, qui est une, quels que soient les styles et les époques.
On se souvient combien il avait été navré quand Mariana s'était obstinée à acheter un collier en cailloux du Rhin, rebaptisés d'un nom pompeux par le marchand de verroteries.
Le brave garçon avait donc essayé de réprimer chez sa compagne l'amour des choses criardes, qui menaçaient de transformer en capharnaûm le gynécée ; mais, comme toujours, il avait échoué.
Mariana s'écriait :
— Vous n'y connaissez rien... Est-ce que vous souffririez que je critique vos bonshommes et vos bonnes femmes en plâtre?
— Certainement, ma chère amie... Si tu me donnais un bon conseil, et tu en es fort capable, je m'empresserais de le suivre.
— Allons donc !
— Et puis... Ce n'est pas la môme chose...
— Vous passez votre vie à étudier les vieilleries du passé, vous ne pouvez donc vous rendre compte de l'art moderne.
La discussion se terminait toujours rapidement, car Mariana, pour avoir le dernier mot, demandait à son mari s'il allait se mettre à lui reprocher l'argent qu'elle de'pensait.
Le pauvre Paul souriait et se résignait, cherchant à se consoler en trouvant que Mariana n'était pas la seule à sacrifier aux modes extravagantes et à remplir, grâce à des dépenses folles, la caisse des rusés compères, qui élèvent la réclame à la hauteur d'une institution et font rendre ainsi cent pour cent à leurs capitaux.
Mariana n'avait donc pas les quelques billets de mille francs promis si délibérément à l'agent d'affaires pour le lendemain matin.
Il fallait pourtant qu'elle les lui versât, attendu que madame de Saint- Elyrieix irait à Villiers après le déjeuner, et que Grateloup — Mariana se souvenait déjà du nom — pourrait opérer sans désemparer.
Silverstein, que l'artificieuse créature se flattait de voir accourir rue de Chazelles, n'avait donné aucun signe d'existence.
Pour toute autre que Mariana, ce manque d'empressement eût paru au moins menaçant ; mais elle n'y attacha qu'une importance relative : le banquier, affairé, comme cela lui arrivait quelquefois, n'avait sans doute pas pu quitter son bureau.
Eh bien ! puisqu'il ne venait pas, elle irait le trouver.
Elle se promettait même de le tancer de la belle façon pour n'avoir pas pensé que sa maîtresse avait besoin de lui.
— Nous allons au Parc-Monceau, dit-elle à Paul en dînant. Vernier, qui s'était flatté de rester seul avec sa femme ce soir-là, répliqua sans le moindre enthousiasme :
— Pourquoi?
— Mais parce que nous l'avons promis à madame Silverstein.
— Tu crois?
— C'est vous-même qui vous y êtes engagé.
— Je ne m'en souviens pas du tout.
— Vous perdez facilement la mémoire, moucher Paul... Voyons, ne nous attardons pas...
— Très bien !... Je ferai ce que tu voudras, quoique j'eusse préféré
Mais enfin, nous ne resterons pas longtemps sans doute...
En route, Mariana se montra de la plus méchante humeur, attristant. Vernier, qui se montrait comme d'habitude plus qu'empressé.
C'est que Mariana se demandait si son mensonge n'était pas inuliie. Que répondrait-elle à Paul si M. Silverstein et sa femme étaient sortis.
Le financier restait rarement chez lui le soir, à moins, naturellement, qu'il n'y reçût des invités; il se pouvait fort bien qu'il fût absent? Paul s'écria avec la solliciluJe traditionnelle des maris bernés :
— On dirait que tu es souiïrante.
— Mais non, mais non! répliqua Mariana avec impatience... Seulement, je pense que j'ai oublié de voir chez un marchand une console magnifique. . . Il était venu me l'offrir avant-hier et m'en avait fait la description... Vous verrez qu'elle sera vendue... Ces choses-là n'arrivent qu'à nous.
— Tu en trouveras peut-être une autre.
— Vous croyez cela, vous!
— Dame !...
— Je suis si absorbée à la maison... On n'en finit jamais... Je n'ai pas le temps de m'occuper des choses indispensables... Notre salle à manger est horrible.
— Je ne trouve pas...
— Parbleu! partout où vous êtes, vous vous figurez que c'est votre atelier... Vous avez toujours l'air de gratter vos outils... Vous ne connaissez que la table à glissière, la terre glaise el la maquette...
— Le fait est que tout cela a du bon, répliqua Paul avec enjouement. Et ses mains firent le geste de pétrir l'argile après avoir relire le linge
mouillé.
Madame Vernier haussa les épaules.
Ils arrivèrent au Parc-Monceau.
Mariana sentit s'évanouir ses craintes ; le salon de Silverstein était éclairé.
Ce fut la femme du banquier qui reçut le couple, sans le moindre étonnement : Paul et Mariana venaient chez elle quand ils le voulaient ; ils étaient toujours parfaitement accueillis.
Madame Vernier se demanda si elle s'était réjouie trop vite. Il se pouvait fort bien que l'épouse fût seule ; mais cette dernière appréhension disparut bientôt ; Silverstein apparut.
Il parut enchanté de la visite.
Mariana, sans trop de difficulté, parvint à lui parler en tôte-à-tête.
— Comment se fait-il qu'on ne vous ait pas vu depuis deux jours? demanda-t-elle. Je vou& ai cru malade.
— J'ai été très pris, répondit-il.
— Il faut que ce soit moi qui me dérange.
— Je t'en sais un gré infini... Je m'ennuyais passablement en t<He-à-tôtc avec mon épouse...
— Pourquoi y restiez-vous ?
— Parce que je t'attendais.
Mariana se mordit les lèvres. Rien ne surprenait ce Silverstein. Il donna une nouvelle preuve de sa clairvoyance en ajoutant doucement:
— Tu as besoin de moi ?
A la dérobée, il pressa les mains de Mariana, pendant que ses yeux d'onyx la fixaient.
— Oui, répondit-elle négligemment, une petite affaire imprévue...
— Une bonne?
— Excellente.
— Alors je n'hésite pas... Dis.
— Il me faut six mille francs.
Silverstein se retourna, comme s'il voulait s'assurer que Paul et madame Silverstein continuaient à s'entretenir paisiblement sans se soucier de ce qui se passait à l'angle du salon.
11 regarda de nouveau Mariana et lui répondit :
— Je te les donnerai demain, dit-il.
— J'en ai besoin immédiatement.
— Bien ! répliqua tranquillement le banquier... Dans quelques minutes, je vais aller les prendre dans m^ caisse et je te les remettrai.
— Retournons auprès de Paul et de madame Silverstein.
— Oui.
Puis, il parut se raviser.
— Un mot encore...
— Je vous écoute.
— Trouve-toi demain en voiture à onze heures devant la gare Saint- Lazare... ou plutôt au coin de la rue de Rome... iNous irons déjeuner dans quelque cabaret éloigné.
— Mais je ne peux pas...
— Arrange-toi... Je le désire.
— Comment voulez-vous que...
— Je le veux! dit Silverstein, toujours très doucement, mais de sa voix assurée d'homme qui a le droit d'exiger et qui ne doute pas de se voir obéi.
Mariana essaya de protester.
— Ce n'est que jeudi que je dois me rendre rue d'Astorg.
— Mon Dieu, riposta Silverstein^ si cela te contrarie trop, je n'insiste pas... je t'apporterai l'argent jeudi.
— Non!... ce soir même... j'y compte!
— Eh bien ! ma belle, puisque tu me demandes un petit arrangement tout à fait en dehors de nos conventions... fais-moi le plaisir que je désire...
— Quel prétexte invoquerai-je ?
— Si tu résistes, je suis capable de faire encore une concession... Je te donnerai les six mille francs demain au lieu de jeudi.
— Je vous en prie, répliqua-t-elle, très ncrveuscmenl ; ne discutons pas ce point...
— Cependant...
Elle se sentit envahie par une rage d'autant plus froide qu'elle était forcée de ne pas la laisser éclater.
Elle balbutia :
— Vous ne me reverrez jamais si vous me laissez partir sans cette misérable somme.
— Oh ! oh! fit-il... Il paraît que décidément il y a urgence.
— Serais-je venue sans cela?...
Elle n'eut pas plutôt laissé échapper ces paroles imprudentes qu'elle se mordit les lèvres.
— Allons ! allons ! répondit Silverstein, de son ton le plus paternel et en tapotant encore les mains de madame Vernier, ne nous fâchons pas... Quelle mauvaise tête lu as... On va te la verser, cette misérable somme.
— Enfin !
— Seulement, tu viendras demain.
— Eh bien, oui !
— Je veux te faire une petite surprise, continua-t-il d'un ton passablement énigmatique.
Mariana, rassurée sur le sort des honoraires de M. Piouffie, condescendit à redevenir avenante.
— Vraiment? fit-elle.
— Oui, ajouta-t-il... Depuis quelques joursdéjàj'attendaisuneoccasion... qui est venue.
Ils revinrent auprès de madame Silverstein et de Paul et la conversation roula sur les événements de la semaine.
— Je vais chercher des cigares! s'écria tout à coup le banquier.
— Mais votre valet de chambre... objecta la femme du banquier. Silverstein était déjà sorti.
— Ah çà! se dit Mariana, il commence à m'ennuyer énormément, ce Silverstein... Que signifie sa dernière lubie ?... Pourquoi veut-il que je déjeune avec lui demain?... lia une surprise à me faire... Laquelle?... Après tout, j'irai ou je n'irai pas... En voilà des exigences !... Il me semble qu'en venant ce soir, sans qu'il m'attendît, malgré ce qu'il a prétendu, j'ai fait preuve de bonne volonté... Oh! je ne veux pas que l'on me parle sur ce ton... Si cet argent ne m'avait pas été indispensable, je serais restée chez moi... Il est vrai que Paul se préparait à rendre la soirée insupportable... Ah ! que la vie est assommante!
Madame Vernier, après cet accès d'amer désenchantement, voulut bien retrouver l'exacte notion des choses.
Il fallait ménager Sllverslein encore pendant quelque temps. Les ne'gociations avec M. Piouftle dépasseraient peut-être le chiffre prévu.
On ne sait jamais jusqu'où l'on va dans ce genre d'affaires.
Ce n'était vraiment pas le moment de rudoyer ce bon Silverstein, qui méritait la considération spéciale attachée à sa qualité de banquier. Le lendemain, Mariana dirait à Paul qu'elle déjeunait au Parc-des-Princçs. Il ne présenterait aucune objection.
Silverstein rentra bientôt, apportant les cigares.
Adroitement il remit à Mariana une enveloppe qui contenait six billets de mille francs et ne répondit au petit sourire de remerciement de la jolie créature que par un geste dégagé.
Cependant, il eut le temps de lui dire :
— A demain.
Elle acquiesça de la tête.
A onze heures, monsieur et madame Vernier rentraient rue deChazeiles.
Paul trouva une lettre qui l'attendait.
— Tiens ! dit-il, je reconnais l'écriture d'Antonin Gervais. Tu permets que je décachette...
— Oui, oui! dit Mariana avec la plus parfaite indifférence. L'artiste lut tout haut :
« Viens déjeuner avec moi demain, gamin ; j'ai à l'entretenir de choses intéressantes.
« Je compte sur toi. Onze heures et demie.
« Je t'embrasse en attendant.
» Antonin Gervais. »
Paul, avec un épanouissement attendri, regardait la lettre de son illustre professeur.
— Bon vieux maître ! dit-il... Toujours sans façon.
—Tiens ! se dit Mariana,me voici libre. . . Pas besoin d'inventer une histoire . Elle reprit tout haut en affectant un air pincé :
— Il aurait pu m'inviter.
• — Tu n'as qu'à venir... Tu seras reçue à bras ouverts.
— Merci!... Trop aimable... Je ne suis pas encore habituée àoes mœurs un peu spéciales... Ça viendra peut-être... Bonne nuit !
Mariana rentra dans sa chambre.
Le lendemain, elle était à l'heure convenue chez Piouffle.
Elle versa l'argent. Immédiatement, Grateloup apparut.
— Je suis à votre disposition, madame, dit l'agent.
Ils quittèrent la rue Taitbout. Mariana prit un fiacre et dit au cocher de la conduire à Boulogne.
En voiture, elle examinait Grateloup.
C'était un homme d'une soixantaine d'années, assez proprement mis, qui avait l'air d'un adjudant d'infanterie en retraite.
Les traits n'offraient aucune particularité, bien que les yeux ne manquassent pas d'intelligence.
L'allure générale était épaisse, vulgaire, corrigée pourtant par un désir de bien se tenir devant une cliente d'une haute catégorie.
— Monsieur Piouffle vous a fait connaître votre besogne? demanda Mariana.
— Oui, madame... Il s'agit de suivre une personne que vous allez avoir la bonté de me désigner.
— Et de savoir exactement dans quelle localité elle se rend en prenant le train à la gare de l'Est.
— Oui, madame.
— La personne ira sans doute chez une nourrice ; elle y verra un enfant... Vous me direz le nom et l'adresse de cette nourrice.
— Oui, madame, répondit pour la troisième fois Grateloup.
On arriva au viaduc d'Auteuil, Mariana donna des ordres au cocher pour qu'il s'approchât de l'hôtel du Parc-des-Princes.
— Tenez ! reprit bientôt madame Vernier ; la maison est reconnaissable. . .\
— Ce sont ces deux hôtels jumeaux.
— Voici maintenant la description de latemme que vous allez suivre.
Elle fit le portrait de madame de Saint-Hyrieix.
Grateloup écouta, hocha la tête et déclara qu'il se sentait tout prt't à commencer sa journée.
Cependant, il demanda à Mariana si elle pouvait lui indiquer l'heure approximative à laquelle la personne en question sortirait de la maison.
— Vers une heure de l'après-midi; répondit madame Vernier... du moins, je le...
Elle s'arrêta brusquement et se renfonça dans la voiture.
Le coupé de Saint-Hyrieix venait de franchir la grille.
Firmin, toutà ses combinaisons diplomatiques, ne s'occupa pas le moins du monde du fiacre qui stationnait à quelques pas.
Mariana le vit, le menton dans la main, dans son attitude méditative des grands jours.
Elle se dit :
— Je vais attendre qu'il soit un peu éloigné pour partir et laisser mon homme en faction.
Grateloup, par amour de l'art, avait remarqué Saint-Hyrieix.
Mariana fit ses dernières recommandations à l'agent et lui demanda si Piouffle lui avait donné des subsides pour qu'il ne fût gêné par aucune difficulté matérielle;
Au revoir, madame... Vous gardez la voiture?... Bon. (Page 871.)
Il répondit affirmativement.
Madame Vernier reprit :
— Le voyage que vous allez faire ne peut être long... je serai chez M. Piouffle à six heures pour connaître le résultat de la journée.
— Les renseignements que j'aurai à prendre nécessiteront un certain temps.
— C'est vrai.
— Je télégraphierai à mon directeur, si je ne crois pas ôtre de retour ù J'heure fixée.
— C'est entendu...
Jlariana s'interrompit encore, et ne put retenir un cri, Carmen à son lour sortait de l'hôtel.
Elle n'attendait que le départ de son mari, fit Mariana. Et saisissant le bras de Grateloup :
— Tenez ! dit-elle. Voilà la femme.
L'agent regarda :
— Ça suffit, dit-il.
Madame de Saint-Hyrieix, de son pas agile, se dirigeait vers la barrière.
— Elle va prendre une voiture, pensa Mariana.
Grateloup avait déjà donné la consigne au cocher en ouvrant une des vitres de devant et en tirant l'automédon par le pan de sa redingote.
— Mais, répliqua madame Vernier, puisque le hasard nous favorise ainsi, rien ne m'empêche de rester avec vous jusqu'à la gare de l'Est où cette femme se rend certainement.
— Madame, répondit Grateloup, je ne me permettrais pas de vous contredire, mais je préférerais être seul.
— Et pourquoi? Qu'est-ce que cela vous fait, puisque c'est le même prix ?
L'agent eut un geste signifiant que les questions d'honoraires, convenues entre la cliente et le patron, ne le touchaient pas, mais il répliqua :
— C'est un genre de travail pour lequel il faut opérer solitairement. Le cocher, obéissant aux instructions reçues, avait fait prendre le petit
trot à son cheval.
— Je ne vous gênerai pas, prétendit Mariana... J'ai hâte de vous voir ù l'œuvre.
— Soit, dit philosophiquement Grateloup.
Carmen prit une voiture.
La poursuite commença sans incidents", ou suivait bien l'itinéraire pour se rendre à la gare de l'Est.
— J'ai tout le temps nécessaire, pensait Mariana, pour me rendre ensuite au rendez-vous de Silverstein... Et puis, quand il m'attendrait un peu, ce cher ami, où serait le mal?
Rue de la Paix, au coin de l'avenue de l'Opéra, c'est-à-dire presque au coin du boulevard, il y eut un brusque remous.
Une charrette barrait la rue.
La voiture dé Carmen s'arrêta; les autres équipages en firent autant.
Mais la charrette obliqua légèrement.
Les deux cochers voulurent couper la file et passer.
Celui de Carmen avait profilé de l'arrêt, pour descendre du siège et rajuster le collier de sa bête.
— Allons ! Avancez ! fit un gardien de la paix, s'adressant au cocher de Mariana.
Et comme celui-ci ne se hâtait pas, à cause de sa consigne, l-i « sergot », peu endurant, clama :
— Je vas vous fiche une contravention.
— Avance donc! espèce de CoUignon, clama derrière la voiture un livreur qui conduisait une tapissière et appuyait ainsi le représentant de l'autorité, — une fois n'est pas coutume.
— Bah ! se dit le cocher de Mariana, je rétrograderai sur le boulevard. Il y a toujours moyen de s'arranger.
Mariana bouillait d'impatience ; elle voulut baisser la vitre du iiacre pour enjoindre au cocher de ne pas bouger ; mais Grateloup la retint.
— Madame, dit-il, vous allez tout compromettre... Ce n'était pas sans raison que je vous suppliais de me laisser opérer seul.
Il était trop tard pour que Mariana protestât ; l'automédon obéissait à l'autorité ; après son semblant de résistance, il affectait même trop de soumission.
— Hue! criait-il en touchant légèrement sa bête du fouet... Cette biquelà n'est pas mauvaise, mais ça n'en fait qu'à sa tête.
Il continuait à monologuer, quand il doubla la voiture de Carmen, au moment oîi le cocher de madame de Saint-Hyrieix, après avoir rajusté le collier, remontait lentement sur son siège.
Machinalement, Carmen, en entendant le discours de l'autre cocher sur sa gauche, tourna la tête...
Elle vit Mariana et Grateloup dans la voiture.
L'agent, avec le désir de ne pas être aperçu, et en homme qui sait son affaire, tournait la tête instinctivement de l'autre côté; mais madame Vernier, plus audacieuse, quoique cherchant à éviter le danger, jeta un coup d'œil furtif.
Carmen reconnut parfaitement sa petite-cousine, et elle se rendit compte tout de suite que Mariana était en voiture avec un individu à l'allure singulière, peu fait en tout cas pour être assis à côté d'une femme élégante.
Les yeux de madame de Saint-Hyrieix s'étaient arrêtés sur le col du pardessus de Grateloup, col en faux astrakan.
Ces diverses impressions passèrent fugitivement dans l'esprit de Carmen. Avant qu'elle eût cédé à son premier mouvement consistant à savoir pourquoi Mariana se trouvait aussi près d'elle, à cette heure de la matinée, la voiture qui contenait le couple filait rapidement.
Rf.a LES DEUX GOSSES.
PAUVHE GRATEI.OLP;
Hélène avait demande? à Carmen, après avoir constate' le vol de la dépèche et de la lettre de Robert d'Alboize, si, parmi les personnes assistant à la fête, aucune ne s'était fait remarquer par quelque particularité, et tout de suite, madame de Saint-Hyrieix citait madame Yernier, qui avait tenu à se rendre chez Hélène.
Madame de Kerlor, en entendant prononcer le nom de Mariana, fut singulièrement impressionnée ; toutefois, comprenant la gravité d'une appréciation trop hâtive, elle resta songeuse.
Mais Carmen, qui n'avait pas l'habitude de réfléchir longuement, poursuivit avec sa spontanéité ordinaire :
— Mariana!... Si c'était elle l'âme du complot?
— C'est très grave, ce que tu penses là 1
— Je le sais : mais comme ce qui se passe délie tout commentaire raisonnable, il faut bien examiner ce qui paraîtrait impossible au premier abord.
— Tu dis que Mariana est venue chez moi en mon absence ?
— Oui...
— Pourquoi ne lui as-tu pas dit que j'étais sortie?
— Parce que j'étais folle d'anxiété... Est-ce que je savais, moi, que de nouveaux dangers me menaçaient... Est-ce que la maladie de Marcelle ne primait pas chez moi toutes les autres préoccupations ?
— Voyons! voyons, Carmen, ne nous égarons pas... Il n'y a rien d'anormal à ce que Mariana ait voulu me serrer la main et embrasser Jean.
— C'est vrai.
— Notre cousine nous aime...
— Oui, mais elle aimait...
Madame de Saint-Hyrieix s'était arrêtée brusquement au moment où elle allait apprendre à madame de Kerlor des choses qui eussent peutêtre entamé la confiance d'Hélène envers madame Vernier.
Jamais la femme de Georges n'avait su la vérité, touchant le départ de mademoiselle de Sainclair du château de Kerlor.
Ce n'était pas après le mariage de l'orpheline avec Georges que la sœur do celui-ci serait inutilement revenue sur le passé, d'autant plus que .Mariana s'appelait madame Vernier. qu'elle avait reconnu que saprélenduc passion pour Georges n'était que de renfanlillage seulement et qu'eulin elle assurait adorer son mari.
Mais, soudain, en face des complications surgissant d'une façon si menaçante, Carmen avait eu une lueur de clairvoyance.
Elle se rappelait maintenant combien Mariana avait insisté pour qu'elle lui confiât ses chagrins.
Carmen raconta tout cela à Hélène.
Madame de Kerlor répondit :
— Si tu as des motifs que j'ignore pour te défier de notre petite cousine, fais-les moi connaître... Sinon, l'équité me défend de suspecter ses bonnes intentions... Tu devais être bien affolée tandis que tu attendais mon retour... J'admets donc parfaitement que Mariana ait cherché à te rendre le calme...
— Tout cela est pourtant étrange ! avait conclu madame de Saint-Hyrieix. Puis elle ajoutait :
— C'est elle qui nous a recommandé Pélagie Crépin.
— En effet! Mais...
— Oh! toi, Hélène, tu es trop bonne...
— Je m'efforce d'être juste.
— Tu ne peux pas supposer qu'il y a au monde d'infâmes créatures. Hélène, bien qu'elle se défendît de partager les soupçons de sa sœur,
constata avec une sorte d'effroi qu'elle était bien forcée, elle aussi, de douter de bien des choses.
Quelqu'un avait réellement intérêt à perdre Carmen; sans cela, comment s'expliquer la disparition des papiers?
D'autres personnes que Mariana avaient pu se présenter pour rendre visite à la comtesse de Kerlor, mais seule madame Vernier allait et venait librement dans l'hôtel.
Hélène se reprochait toutefois de subir ainsi, sans preuves, la contagion au soupçon.
— Nous devons nous tromper, avait-elle dit.
Mais la conclusion forcée de cet échange de présomptions avait été qu'il fallait se défier de Mariana comme de tout le monde, jusqu'à ce que le mystère fût éclairci.
Quelles que fussent les transes de Carmen, la mère de Marcelle avait résolu d'aller embrasser son enfant.
Certainement, il aurait été préférable que madame de Saint-Hyrieix se résignât à ne pas sortir encore pendant quelques jours ; mais Hélène no songeait pas à demander à Carmen un sacrifice impossible.
Le cocher de Mariana exécuta habilement la manœuvre combinée cl il réussit à se replacer derrière la voiture de Carmen.
Madame Vernier était convaincue que madame de Saint-IIyrieixncl'avai! pas reconnue.
Elle croyait on avoir la preuve en voyant qu'aucun changement n'avait été apporté par elle à l'itinéraire.
Cependant, Mariana, intérieurement, convint que Grateloup était bien inspiré en formulant ses réserves.
Dans un espionnage de ce genre, il fallait compter avec l'imprévu; or, Mariana ne pouvait supposer qu'un embarras de voitures, chose pourtant si commune à Paris, compromettrait un plan dont les grandes lignes semblaient parfaites.
D'autre part, en ne laissant pas uniquement à l'employé de Pioullle le soin de suivre madame de Saint-llyricix, Mariana risquait de s'attarder et de trop faire attendre Silverstein.
Tout d'abord, elle s'était flattée de n'accorder aucune importance à une faction plus ou moins prolongée du banquier devant la gare Saint- Lazare; mais, depuis que certaines difficultés imprévues surgissaient et que sa chance n'était plus aussi insolente, la femme de Paul s'irritait trop en présence du moindre obstacle pour ne pas avoir un peu perdu de son aplomb.
Dans quelques semaines, pensait-elle, elle congédierait Silverstein avec une délicieuse satisfaction ; elle lui déclarerait que désormais elle se priverait des bienfaits d'un homme qui les faisait valoir aussi lourdement ; mais soudain, en voulant prendre dans son secrétaire les six mille francs qu'elle croyait y trouver, Mariana avait changé d'avis et s'était dit prudemment que le besoin de restaurer ses finances parlait plus haut que ses rancunes.
Et puis, si le concours de M. Piouffle était réellement efficace, madame Vernier n'avait pas besoin d'attendre un résultat du côté de Carmen pour faire espionner Hélène.
M. Pioufile ne demanderait pas mieux que de mettre un deuxième agent à la disposition de sa cliente.
Les deux enquêtes marchant simullanément, Mariana atteindrait son double but.
Les conditions pécuniaires devant être vraisemblablement les mêmes, la caisse du banquier devait rester ouverte.
— Ce Silverstein ! prononça madame Yernier, il continue à être vraiment le plus fortuné des mortels !
Elle consulta la montre en diamants que précisément le banquier lui avait donnée :
— J'ai le temps, murmnra-t-elle.
En effet, on arriva sans encombre boulevard de Strasbourg.
— Vous voyez, dit Mariana triomphante à Grateloup, que cotte personne se renti bien à la care de l'Est.
— Oui, répondit l'agent... Seulement, le réseau de la ligne est un peu étendu.
— Il faut qu'elle soit rentrée de bonne heure ; donc elle ne va pas loin. -:- Tant mieux !
— Attention, reprit Mariana, pressez le cocher.
— Inutile, madame ; le gaillard connaît son affaire... Tenez, ça va bien... Au revoir, madame... Vous gardez la voiture ?... Bon.
Tout de suite, l'honnête Grateloup pensa :
— Je compterai tout de même trois heures à Piouffle.
Il sauta à terre pendant que Carmen grimpait les quelques marches conduisant à la salle des pas-perdus.
Mariana n'avait plus qu'à se faire conduire à la gare Saint-Lazare ; mais en regardant l'heure, elle se dit qu'elle avait eu tort de craindre d'être en retard.
Son impatience avait allongé les minutes ; l'horloge ne marquait que onze heures moins le quart.
Son vif désir de poursuivre son investigation jusqu'à la limite normale de la prudence lui suggéra l'idée de tâcher de voir encore quelque chose.
Elle descendit à son tour de la voiture après avoir dit au cocher :
— Attendez-moi.
L'homme eut un grognement ; il croyait qu'on allait le payer et qu'il pourrait promptement recharger pour une nouvelle course ; il n'eut pas le temps de récriminer.
Mariana entrait dans la gare.
Tout de suite, madame Yernier aperçut Carmen; Grateloup était immédiatement derrière madame de Saint-Hyrieix. Un voyageur prenait son ticket, et c'était le tour de Carmen de passer au guichet.
— Cette fois, elle ne m'échappera pas ! s'écria madame Vernier. Mais, pendant que le voyageur ramassait sa monnaie, Carmen se
retourna et porta les yeux dans la direction de la porte que Mariana avait franchie.
Vivement, madame Vernier baissa la tête, tourna le dos et sortit.
— Le reste regarde Grateloup, murmura-t-elle... Je n'ai plus qu'à aller retrouver cet excellent Silverstein.
Carmen se présenta au guichet et dit •
— Première Pierrefitte, s'il vous plaîli
— Comment ? s'écria l'employé.
— Première Pierrelitte, aller et retour...
— Mais c'est sur la ligne du Nord.
— Pas possible ! s'exclama madame de Saint-Hyrieix, d'une voix très contrariée.
Et elle s'effaça, comme pour ne pas gêner la personne qui la suivait. Elle fit deux pas, se trouva de l'autre côté du guichet et braqua les yeux sur Grateloup.
Le col de faux astrakan avait trahi le mouchard. Grateloup, absolument ahuri, resta bouche béante.
— Et vous, monsieur, demanda l'employé d'un ton bref.
— Moi, je...
— Ah çà ! personne ne sait donc où il va, clama une grosse dame, qui était à la queue et qui craignait de manquer le train.
Carmen ne cessait pas de dévisager l'espion.
Grateloup se ressaisit promptement ; mais son trouble avait été si grand qu'il dut consulter la plaque émaillée où les noms des stations se lisaient.
— Nogent sur-Marne, retour, bégaya-t-il vivement, comme s'il voulait rattraper ses hésitations.
Carmen laissa entrer Grateloup dans la salle d attente et revint au guichet.
Elle prit son billet pour Villiers-sur-Marne, étonnant un peu l'employé, ce dont madame de Saint-Hyrieix n'eut cure.
■ Cependant, en homme qui aime à se rendre compte des faits, le distributeur cherchait à s'expliquer l'erreur.
— Si encore celte jolie femme m'avait dit Villiers-le-Bel, j'aurais compris la confusion...
Toute autre que Carmen, en acquérant le certitude qu'elle était espionnée, aurait quitté la gare ; mais la jeune femme, le regard étincelant, le visage animé, ne voulait pas reculer devant le combat qui s'offrait.
A aucun prix, elle ne consentirait à retarder son voyage, dans son exaltation de mère anxieuse d'embrasser son enfant après d'aussi terribles angoisses.
A la station de Nogent, elle regarderait si l'homme descendait; s'il allait plus loin et se trouvait avec elle sur le quai de Villiers, elle irait droit à cet individu et lui demanderait par qui il était payé.
Carmen monta dans un compartiment de dames seules. Le train partit.
A Nogent, Grateloup descendit paisiblement, se gardant bien de jeter un coup d'oeil en arrière, et Carmen le vit sortir de la gare.
La prochaine station était Villiers.
Grateloup, quand il fut dans la rue, ne se crut plus obligé de conserver son air placide ; il se croisa les bras et hocha la tète, se demandant s'il devait rire ou se fâcher, tant il trouvait le tour bien joué.
— J'ai été chauffé ! reconnut-il, abandonnant sa distinction toute relative... Quand la particulière a persisté à maccompagner, j'ai eu le pressentiment d'un four.
Il haussa les épaules.
Il revint à Villiers, fait comme un voleur et pouvant à peine se traîner. (Page 876.)
— Je VOUS demande un peu ! ça se fait estamper dans les grands prix par Piouffle et ça veut encore mettre la main à la pâte... Elle aurait dit le nom et l'adresse de l'autre que ça me suffisait... Je connais mon métier; ce n'est pas une cliente qui me l'apprendra.
Grateloup dut pourtant avouer que jamais on ne l'avait roulé aussi promptement et d'une plus jolie façon.
Il porta ce jugement sur Carmen :
— Ah ! elle en revendrait à ma particulière, il n'y a pas d'erreur.
87 i LES DEUX GOSSES.
Il s'expliquait facilement comment il avait été dépisté, au moment où sa voiture était forcée de dépasser celle qu'elle aurait dû suivre.
Naturellement, si Grateloup avait été seul, la petite dame filée n'aurait pu que reconnaître une chose : c'est qu'il était bien conservé pour son âge.
Mais la cliente s'était laissé dévisager; tant pis pour elle.
— En ce qui me concerne, reprit Grateloup, j'en serai quitte pour me camoufler la prochaine fois... Je mettrai une soutane de curé... Avec le chapeau, je défie bien que la petite, malgré son œil américain, sache de quoi il retourne... Et puis, je ne me placerai plus derrière elle...
11 se gratta l'oreille.
— Ah, biensùr !... Piouffle aurait mieux aiméque je mette dans le mille du premier coup... Cane l'aurait pas empêché de faire droguer la brune aux yeux bleus et de lui extirper d'autres molaires, pendant que j'aurais marché pour un nouveau bourgeois ou une nouvelle bourgeoise... Enfin ! on va réfléchir, quoi !... J'ai eu tort de me montrer aussi pressé que la cliente... C'est égal, Grateloup, mon vieux ! tu as été arrangé dans les grandes largeurs... Comme lapin, c'est réussi.
Cette image parisienne autant que gastronomique lui rappela qu'il était l'heure d'aller casser la croûte, bien qu'il eût perdu sa demi-journée.
Carmen arriva chez la nourrice, et son émotion fut si vive lorsqu'elle ouvrit la porte de la maisonnette, qu'elle s'arrêta haletante, le cœur battant éperdument, sans avoir la force de proférer une parole.
Puis elle se précipita vers le berceau et couvrit de baisers le visage de la petite créature.
— Marcelle !... ma fille !... s'écria Carmen, dont les yeux ruisselèrent de larmes.
Eugénie Repiquet était bouleversée, elle aussi, mais pas au point de ne pas entendre madame de Saint-IIyrieix, qui se trahissait.
— Je m'en avais douté, pensa la nourrice. Marcelle était encore très pâle.
Carmen, qui l'avait vue si joyeuse, si rose, si bien portante, la dernière fois qu'elle était venue la presser sur son cœur, poussa un soupir navrant.
— Elle est sauvée, madame ! fit Eugénie... Elle est sauvée... N'ayez plus de crainte.
— Pauvre mignonne ! sanglola Carmen.
— Ah! elle a été bien bas... mais elle reprend à vue d'œil. Carmen, au bout de quelques minutes, recouvra un peu de sang-froid. Marcelle lui sourit, malgré son alanguissement et elle agita ses petits
bras.
— Ah! se dit madame de Saint-Hyrieix, Robert a raison... Il est impossible de vivre dans de pareilles angoisses...
La villageoise reprit :
— L'autre dame vous a appris tout ce qui s'était passé ?.. Oh ! il n'y a pas eu de ma faute, allez... J'ai été aussi malheureuse que s'il s'était agi d'un de mes enfants... Il ne faut pas m'en vouloir... C'est une mauvaise air qui a couru dans le pays... C'est fini.
— Marcelle! mon ange! mon trésor! disait Carmen, les mains jointes... je ne t'aurais pas survécu.
Elle s'absorba dans sa maternelle contemplation.
Elle ne pensait plus à sa sécurité menacée, tout s'effaçait devant ce mignon visage, qui portait encore la trace des plus cruelles souffrances.
IMais, peu à peu, les craintes de la mère devinrent moins aiguës.
En effet, chaque minute écoulée lui prouvait que ramélioralion suivait une marche constante.
— Ah ! oui, elle est sauvée ! s'écria Carmen dans une explosion de joie. Eugénie s'approcha timidement, tortillant les coins de son tablier.
— ÎMadame n'a pas déjeuné...
— Eh bien ! invitez-moi, répondit Carmen, avec le sans-façon enjoué qu'elle aurait montré chez la femme d'un pêcheur de Kerlor.
Madame de Saint-Hyrieix avait prévenu son mari que ses obligations mondaines, après une journée d'indisposition, la forceraient probablement à ne rentrer que dans l'après-midi au Parc-des-Princes.
Du moment oîi elle invoquait ce prétexte, Firmin se gardait de souiller mot.
Carmen eut donc l'ardente satisfaction de passer de longues heures auprès de sa fille.
Quand madame de Saint-Hyrieix eut embrassé pour la dernière fois Marcelle, elle adressa les plus minutieuses recommandations à Eugénie Repiquet, qui fit tous ses efforts pour la rassurer.
Carmen reprit la route du chemin de fer ; mais dès qu'elle fut en wagon, tous les soucis qu'elle avait chassés revinrent l'assaillir.
Parfaitement au courant des communications, car elle avait longuement étudié l'indicateur avec Hélène, madame de Saint-Hyrieix, s'altendant à un retour ofTensif de Grateloup, descendit k Noisy-le-Sec.
Elle monta dans le train de grande ceinture qui la conduisit à Epinay.
De celte station elle reviendrait à la gare du Nord.
Carmen avait raison de redouter l'agent de Piouflle.
Après s'être restauré, Grateloup retrouva le sentiment du devoir.
11 possédait assez bien ses environs de Paris et se dit qu'il pouvait tou-
jours aller en flâneur jusqu'à la station voisine ; cela lui permettrait au moins de digérer.
En admettant que la petite dame eût été à la gare du Nord, pour se rendre à Pierrefitte, Grateloup conservait certainement peu de chances de la rencontrer dans les bois de Milliers ; mais comme elle avait eu clairement l'intention de jobarder son suiveur — en tout bien tout honneur, — les déductions de l'agent lui permettaient de croire qu'elle se rendait parfaitement sur la ligne de l'Est.
On ne met généralement pas un enfant en nourrice à Nogent; il fallait voir plus loin par acquit de conscience et pour fournir à Piouffle un état exact des heures de travail.
A la gare de Yilliers, Grateloup lia conversation avec un employé, dont la trogne rubiconde décelait les petits penchants.
Grateloup feignit de reconnaître l'employé pour un des anciens soldats de son régiment.
Le motif suffisait pour boire une bouteille de vin, et l'agent de Piouffle, tout d'abord, n'eut pas à se repentir de sa largesse.
L'employé avait vu Carmen descendre à Villiers ; ce n'était pas la première fois qu'il remarquait une aussi jolie femme, car il se piquait d'associer Bacchus et Vénus en sa religion de joyeux drille.
Malheureusement, il ignorait le nom et la qualité de la voyageuse, mais la description qu'il en fit combla d'aise le commis de Piouffle.
De plus, l'employé, en recherchant avec un de ses collègues des bagages le motif qui pouvait amener la jeune femme dans le pays, avait conclu qu'elle se rendait à Noisy-le-Grand chez un cultivateur du nom de Grivelé.
Grateloup paya la bouteille, remercia son interlocuteur et partit pour Noisy-le-Grand.
De cette localité, on l'envoya à Petit-Bry, puis au parc de Cœuilly ; à chaque étape il se persuadait qu'il allait enfin réussir.
Il revint à Villiers, fait comme un voleur et pouvant à peine se traîner.
Mais au moment oîi il exhalait sa fureur, ses imprécations s'arrêtèrent net...
Carmen arrivait à la gare et montait dans le train.
Grateloup retrouva un semblant d'énergie et prit son billet pour Paris.
A Nogent et à Rosny pourtant, il jota un coup d'œil sur les voyageuses qui descendaient, craignant une nouvelle fuite de l'inconnue.
C'était très judicieux, car madame de Saint-llyrieix descendait à Noisyle-Sec et prenait la ligne de grande ceinture.
Grateloup en fit autant.
11 surveilla Bobigny, Le Bourget, La Courneuve, Slains...
En arrivant à cette dernière station il poussa un cri de triomphe.
Il venait de lire Stains-Pierrefitte...
La voyageuse, malgré toutes les promenades infligées à l'espion, se faisait pincer.
Grateloup se hâta de gagner la plate-forme du wagon, — dans ces trains-tramways on entre et on sort par le milieu ; — mais l'agent s'arrêta dépité : deux hommes seulement descendaient.
Le train se remit en marche...
C'en était trop ; l'agent, harassé, découragé, anéanti, ne put résister au sommeil.
A Villetaneuse, il ronflait comme la locomotive.
Il ne se réveilla qu'à Nogent-le-Perreux, après avoir fait le tour de la grande enceinte et être revenu à peu près à son point de départ.
Il voulut expliquer son affaire au chef de gare ; par un comble de déveine, il tomba réellement cette fois sur un de ses anciens subordonnés ; mais le fonctionnaire actuel, qui avait été sergent sous les ordres de l'adjudant Grateloup, gardait la mémoire des punitions injustes et réitérées qui lui avaient été infligées par le « chien du quartier ».
11 se vengea en dressant un procès-verbal au nommé Grateloup pour manœuvres frauduleuses envers la compagnie.
— Comment porter ça sur la note de Piouffle ? se demanda tout piteux le mouchard.
Vers sept heures, madame de Saint-IIyrieix rentrait à l'hôtel du Parcdes-Princes.
Elle avait la certitude que l'espion était dérouté.
Le diplomate travaillait dans son cabinet ; Carmen alla trouver Hélène.
— Eh bien ? demanda madame de Kerlor.
Carmen se jeta au cou d'Hélène et resta pendant quelques instants sans pouvoir parler.
— Marcelle ?...
— Tu l'as bien sauvée !
— Ah!...
— Toute ma vie, je te bénirai !
Carmen s'essuya les yeux et se redressa toute pâle.
— Seulement... fit-elle.
— Quoi donc ? demanda madame de Kerlor.
— Je suis persuadée maintenant que Mariana possède mon secret.
— Grand Dieu ! murmura Hélène, secouée par un long trémissement.