‹ Les deux gossesChapitre 6 sur 56 · BRAVES COEURS · texte numérisé non relu

BRAVES COEURS

Le digne M. Nerville était rentré à son étude tout joyeux. Inutile d'ajouter que sa femme l'attendait avec la plus vive impatience.

— Eh bien ? interrogea-t-elle.

— C'est fait, répondit Nerville.

Mais Jeanne et mademoiselle de Sainclair étaient là. Les confidences ne pouvaient suivre leur cours. On déjeuna.

Maître Nerville, qui avait des occupations multiples, s'était remis tout de suite à ses affaires en sortant de table. Il avait dit pourtant à sa digne épouse :

— Ce soir, je te raconterai tout.

Au dîner, la petite fille voulut que son papa et sa maman fussent au courant de la promenade faite avec mademoiselle de Sainclair.

Quand l'enfant arriva à son excursion de Recouvrance, les deux époux échangèrent un coup d'œil.

— J'ai montré à mademoiselle de Sainclair, poursuivit Jeanne, la maison où demeure mademoiselle de Penhoët.

Madame Nerville répliqua avec vivacité :

— Mon enfant, je t'ai déjà dit que l'on ne devait citer les noms propres qu'à bon escient.

Mariana fronça le sourcil, pendant que Jeannette dissimulait une petite moue de confusion.

— Alors, poursuivit la petite fille, j'ai eu tort de dire à mademoiselle que Marthe Le Gludic était marraine?

— Non, rectifia madame Nerville... D'abord, mademoiselle de Sainclair est de la maison... Ce n'est pas à cause d'elle que je te faisais cette petite observation, et vous l'avez bien compris, n'est-ce pas, mademoiselle Mariana?

Celle-ci acquiesça du geste.

— Toi, pensait à part l'institutrice, tu me réjouirais beaucoup si tu m'inquiétais moins. Il te sied vraiment de blâmer les gens qui parlent inconsidérément. Tu ne prêches pas d'exemple... Il faut croire cependant qu'on a intérêt à me cacher quelque chose.

Enfin, M. et madame Nerville se retrouvèrent dans leur chambre à coucher.

Là, plus de contrainte, plus de précautions à prendre, plus de ménagements à garder.

Le notaire et son épouse furent bientôt au lit. M. Nerville avait son bonnet de coton, madame Nerville sa colinette. Ils se trouvaient néanmoins très beaux tous les deux.

— Ainsi, commença la notairesse, dont les yeux pétillaient de curiosité, tu as réussi à la tromper, notre amie Hélène?

— Mais oui.

— Tu lui as remis les sept cent cinquante francs?

— Bien sûr!

— Ah! ah! mademoiselle la marquise, vous voyez bien qu'on a réussi à vous obliger malgré vous !

— Elle ne se doutait pas que le bonhomme Nerville lui jouerait un pareil tour.

— Oh! oui, tu es un brave homme et un bon homme. Sylvestre!

— C'est toi, Elvire, qui es une excellente femme.

— N'empêche que c'est toi qui as eu l'idée.

— Parce que tu me l'as suggérée.

— Pas du tout! J'avais beau chercher, je ne trouvais rien de raisonnable... Embrasse-moi, Sylvestre.

Il s'exécuta.

— Dis donc, maintenant, reprit madame Nerville, sais-tu ce qu'il faudrait?

— Que Philippe nous envoyât une dépêche du Mexique...

— Annonçant qu'il a fait rendre gorge aux indignes associés de M. le marquis de Penhoët.

— Y arrivera-t-il?

— Maître Nerville, je crois que vous doutez de l'intelligence, de l'activité et du dévouement de notre fils.

— Le ciel m'en garde, ma poulette! mais je suis forcé, par état, de me montrer moins optimiste que loi.

— Philippe est très capable d'arracher pied ou aile à ces fripons.

— C'est possible!... Ah! pourquoi la science qui fait tant de progrès n'a-t-elle pas encore découvert le moyen de voir à distance.

— Si l'appareil était inventé, je commencerais par regarder si notre garçon est bien bordé dans son lit, là-bas, au bout du monde.

— Tu oublies que les heures ne correspondent pas et que Philippe est peut-t'tre en train de se promener, la canne à la main.

— C'est vrai... Eh bien, je jetterais un coup d'œil dans le salon de Kerlor et en voyant les physionomies des hôtes du château, je saurais à quoi nous en tenir à l'endroit de noti'e orpheline.

— Tu en demandes trop.

— Cela ne coûte pas plus, quand on y est.

— Bonsoir, Elvire !

— Bonne nuit. Sylvestre !

Si les désirs de M. et madame Nerville avaient pu devenir des réalités, ils auraient en effet appris ce qui se passait à Kerlor et ce que nous allons faire connaître à nos lecteurs.

Carmen et Georges étaient rentrés à huit heures du soir au château. Leur visite chez Hélène les avait retardés.

La comtesse en voyant que l'heure du dîner était passée n'avait montré aucune inquiétude; au contraire, elle motivait ce retard en pensant que ses enfants ramenaient Mariaua avec eux.

Il avait fallu donner à mademoiselle de Sainclair le temps de prendre congé du notaire et de la notairesse.

Tanguy était allé chercher le médecin, ainsi que nous l'avons dit.

Le docteur La Roche avait rassuré la comtesse et déclaré que l'indisposition de la matinée n'aurait pas de suites.

Madame de Kerlor regrettait maintenant de n'avoir pas été à Brest; elle aurait su à quoi s'en tenir. Bien qu'elle ne doutât pas du retour de la brebis égarée au bercail, la comtesse se seraitévitéjusqu'à l'ombre d'une conjecture défavorable.

Elle entendit claquer le fouet de Toussaint et bientôt les chevaux entrèrent dans l'allée des Peupliers

Comme au départ, la mère sortit sur le perron.

Elle vit descendre de la voiture Carmen et Georges. Ils ne ramenaient pas leur petite-cousine.

Madame de Kerlor fut atterrée.

En quelques mots, Carmen expliqua l'échec de sa mission.

La comtesse hocha péniblement la tète. Son cœur fut douloureusement serré en se rappelant tout ce qu'elle avait fait pour Mariana.

On se mita table.

Georges voulait reprendre la parole, mais Carmen lui fit signe d'attendre.

En quittant Recouvrance, il avait entretenu sa sœur des projets qu'il formait pour secourir mademoiselle de Penhoët d'une façon digne de l'orpheline.

Carmen avait répondu à son frère qu'il fallait tenter l'impossible pour réussir; mais elle avait ajouté qu'un peu de diplomatie était nécessaire et qu'il était bon de procéder avec beaucoup de circonspection.

— Tiens! avait répondu Georges, retrouvant une partie de sa gaîté, je ne te savais pas si avisée... C'est notre voisin qui t'a communiqué un peu de sa sagesse ?

M. de Kerlor faisait allusion à M. Firmin de Saint-Hyrieix, l'attaché au ministère des affaires étrangères, reçu au château de Kerlor dont les murs touchaient, nous l'avons dit, à ceux de la propriété échue au diplomate à la suite d'un héritage.

Mademoiselle de Kerlor avait donc obtenu de Georges un dernier répit; elle ne voulait pas parler pendant le dîner ; elle avait résolu de n'engager les hostilités qu'au salon, un peu plus tard.

Quand la mère et les enfants furent réunis dans cette pièce immense, sous les yeux des portraits d'ancêtres, qui remontaient au onzième siècle, Carmen voulut se mettre au piano.

Elle attaquait un ballet de Saint-Saëns avec beaucoup de virtuosité, mais la comtesse lui fit signe de fermer l'instrument.

La jeune fille proposa de lire des vers de Sully-Prudhomme ; la poésie ne réussit pas plus que la musique; madame de Kerlor somnolait quelque peu. Georges consulta Carmen du regard. Le moment était venu.

Il s'écria :

— Ma chère mère, nous avons quelque chose à vous apprendre. La comtesse releva la tête.

— De quoi s'agit-il, mon enfant? répliqua-t-elle tendrement.

— Carmen va vous le dire.

Que signifiaient ces préliminaires ?

La comtesse regarda son fils et sa fille d'un air moins languissant et avec une certaine surprise.

Mademoiselle de Kerlor, d'une voix très émue, raconta à sa mère dans quelles circonstances elle avait retrouvé l'orpheline.

La comtesse écouta ce récit avec une bienveillance attendrie. Mais quand Carmen eut terminé elle hocha la tète :

— Cette pauvre enfant expie la faute de ses parents, déclara-l-elle.

— La faute ? interrogea M. de Kerlor.

— Certainement ! repondit la mère, le marquis de Penhoët ne s'est-il pas mésallié ?

Georges et Carmen ne savaient rien des racontars qui avaient couru jadis ; mais la comtesse s'intéressait trop aux grandes familles bretonnes pour n'être pas très renseignée.

A son tour elle retraça les événements que nous avons exposés à nos lecteurs ; quand elle arriva à la catastrophe finale, madame de Kerlor s'exprima avec beaucoup de mesure ; mais elle termina ainsi :

— Je n'accuse pas... Ce n'est pas à moi de rechercher la vérité... Histoire ou légende, voilà ce que l'on m'a appris.

Georges n'avait pas fait un mouvement. 11 était devenu pâle. Carmen était fort attristée. Elle plaignait encore plus Hélène qu'avant que sa mère eût parlé.

Elle répondit :

— J'ai entrevu, au parloir du couvent, M. et madame de Penhoët ; ils paraissaient très unis et très dignes de respect.

— Mon enfantj répliqua la mère, tu étais trop jeune pour discerner la vérité du mensonge... Moi aussi, j'ai connu Penhoët jadis... Avant son mariage tout le monde l'estimait... Ton père le tenait pour un brave et loyal garçon, à la tête un peu chaude... Le malheur voulut qu'il tombât entre les mains de cette femme.

M. de Kerlor répondit avec vivacité :

— Mais rien n'est prouvé.

— Comment !... Tout cela est de notoriété publique, mon fils... Penhoët a épousé une actrice!

— Oui, mère, je ne conteste pas le mariage, mais les calomnies qui l'ont suivi.

Du geste, Carmen approuva son frère.

— Calomnies ! s'écria la comtesse. Tu oublies la fin tragique du duc d'Esérac !

— Mais la justice a conclu à un accident.

— Enfin, mon cher Georges, poursuivit la comtesse je ne voudrais pas trop heurter les généreuses idées qui te portent à défendre ces malheureux, bien que je ne comprenne guère pourquoi tu plaides en leur faveur; mais je te dirai, moi, qu'en pareille matière le soupçon est de trop déjà.

— Qui a répandu, propagé ce soupçon? reprit Georges... Les parents du marquis de Penhoët. Des envieux, des jaloux!

— Qu'en sais-tu?... Pourquoi te constituer l'avocat d'une cause perdue ?

— Parce que l'accusée d'aujourd'hui est une innocente.

Il venait de se voir rallumer de la lumière chez la coujtesje de Kerlor. (Page 91.)

— Georges a raison, appuya Carmen, et une fille ne peut être responsable Je la faute de sa mère... en admettant que la marquise ait failli.

— ■ Ce qui n'est nullement démontré, ajouta Georges. Blademoiselle de Kerlor continua hardiment :

— Quand vous verrez Hélène, ma chère mère, vous la plaindrez comme nous.

Il y eut un moment de silence.

Madame de Kerlor était redevenue soucieuse et taciturne.

Elle regarda bientôt la pendule et se leva de son fauteuil.

Georges et Carmen lui offrirent le bras. Elle s'appuya sur eux, marchant avec difficulté.

— Bonsoir, mes enfants, dit-elle dune voix fatiguée quand le frère et la sœur l'eurent embrassée... Je crains bien que mademoiselle de Sainclair ne se rende pas compte de tout le mal qu'elle nous a fait.

La comtesse de Kerlor rentra dans ses appartements où l'attendait sa femme de chambre.

Georges et Carmen se regardèrent.

Le jeune homme murmura tristement :

— Nous aurons beaucoup de peine à vaincre la résistance de notre mère. Carmen répliqua :

— Demain, je me propose de lui parler de nouveau. Toi, Georges, tu continueras ton plaidoyer... Montre-toi encore plus éloquent, si c'est possible.

— Si ma mère savait...

Il arrêta l'aveu qui allait jaillir de ses lèvres.

— Je comprends, dit Carmen, si notre mère savait quel trésor nous voulons lui offrir, elle nous bénirait.

M. de Kerlor poursuivit :

— Il faut que nous arrivions à une prompte solution, car mademoiselle de Penhoët souffre.

— Nous la sauverons, Georges... Et elle se montrera plus reconnaissante que notre petite-cousine, car c'est une âme d'élite.

Le frère et la sœur se séparèrent.

Georges de Kerlor rentra chez lui.

Bien qu'il fût tard et que la journée eût été fatigante, le jeune homme ne voulut pas se mettre au lit.

11 s'assit dans un fauteuil et se prit la tète à deux mains, fermant les yeux pour revoir par la pensée l'adorable créature qui l'avait si délicieusement captivé.

Il entendait cette voix angélique, si pénétrante, qui avait fait vibrer les fibres les plus intimes de son être.

Il se demandait si tout cela ne tenait pas du rêve.

Pour la première fois de sa vie, ce mâle et rude garçon qui se croyait inaccessible aux surprises du cœur, subissait un charme dont la puissance l'émerveillait.

Il était ardemment épris de cette vierge timide aux grands yeux résignés, dont toute la délicate personne avait quelque chose d'aérien, de céleste.

Qu'importaient la sombre histoire des parents, l'opinion du monde, la pauvreté de l'orpheline ; toutes les considérations sociales s'effaçaient devant l'amour qu'il sentait naître en lui .

Il était prêt à crier à tous : « Jaime Hélène de Penboët ! Je veux en faire ma femme ! »

Soudain, il s'arrêta au milieu de son enthousiasme passionné.

Il venait de se voir rallumer de la lumière chez la comtesse de Kerlor.

Sa mère était-elle malade ? Elle paraissait bien abattue quand il l'avait embrassée.

Allait-on appeler Georges, au milieu de la nuit, pour lui annoncer un malheur ?

Haletant, il regarda la fenêtre de la comtesse.

11 était si heureux tout à l'heure. Les joies trop grandes ne peuvent durer; c'est la loi fatale de l'humanité.

Enfin, la lumières'éteignit. L'angoisse du jeune homme s'apaisa. Carmen ne serait-elle pas venue le prévenir si leur mère avait couru un danger? Cependant, il ne pouvait complètement se rassurer.

Les alarmes avaient commencé depuis que cette Mariana s'était enfuie.

Georges eut un soupir prolongé.

Si mademoiselle de Penhoët le voulait, cette touchante orpheline, dont les yeux rellétaient le firmament, réparerait la faute de mademoiselle de Sainclair.

La tranquillité renaîtrait à Kerlor. La comtesse n'aurait perdu une parente que pour retrouver une enfant. Elle aurait deux filles, Carmen et Hélène.

L'horloge du château égrena mélancoliquement, dans le grand silence de la nuit, trois heures.

La mer était toujours très sombre ; mais les premiers rayons de l'aurore n'allaient pas tarder à paraître du côté de la terre; Georges se jeta tout habillé sur son lit.

Il se réveilla vers huit heures du matin ; après une courte toilette, celle du soldat ou du marin en campagne, il se mit en quête de Mélanie, la femme de chambre de la comtesse.

M. de Kerlor ne s'était pas trompé; sa mère avait été malade pendant la nuit; Mélanie était restée une heure auprès de sa maîtresse qui se plaignait d'une violente oppression.

Georges répondit qu'on aurait dû le prévenir, lui et Carmen ; la femme de chambre répliqua que madame la comtesse s'y était formellement opposée.

Mélanie n'avait quitté sa maîtresse qu'en la voyant reposer paisiblement.

Tout à l'heure, elle était entrée doucement dans la chambre. Madame de Kerlor dormait de la façon la plus calme.

Georges se rendit à l'écurie, fit seller un cheval et partit chercher le docteur La Roche, qui demeurait à deux kilomètres de Kerlor.

Le docteur était dans son jardin, examinant ses poiriers.

Il eut un mouvement de surprise en voyant apparaître Georp:es et s'empressa d'aller au-devant du cavalier.

Le docteur La Roche, un grand vieillard de soixante-dix ans, robuste comme un chêne, était le médecin attitré de la famille de Kerlor, depuis qu'il était revenu de Paris, avec le diplôme de la Faculté, c'est-à-dire depuis plus de quarante ans.

11 n'avait d'ailleurs cessé de se tenir au courant du progrès de la thérapeutique, et jouissait d'une réputation méritée dans tout l'arrondissement.

Il avait connu le grand-père et la grand'mère de Georges et de Carmen, et avait mis au monde le frère et la sœur.

M. de Kerlor lui apprit ce qui s'était passé pendant la nuit.

Le docteur parut soucieux, et répondit :

— Je serai dans une demi-heure au bourg, monsieur de Kerlor.

Le docteur La Roche fut très exact. Il arriva juste au moment où la comtesse se réveillait.

Il resta quelque temps aupi-ès de sa noble cliente ; quand il sortit de la chambre, il avait les sourcils froncés des médecins qui hésitent à se prononcer.

Georges et Carmen l'attendaient pour le questionner.

Le vieux praticien déclara que la comtesse lui paraissait atteinte d'une affection cardiaque, et annonça qu'il se prononcerait nettement dans deux jours.

Il ajoutait :

— Ne croyez pas à un danger immédiat... On vit très longtemps avec son plus mortel ennemi... Toutei'ois, je vous recommande absolument d'éviter à madame votre mère la plus petite contrariété... Cela vous sera facile, j'en suis persuadé.

Le docteur La Roche partit en annonçant qu'il reviendrait dans la soirée.

PRÈS DE l'ÉTKUNITÉ.

Le jeudi, Hélène était rentrée un peu plus tard que d'habitude rue Saint-Donatien.

Sa prière sur la tombe des siens s'était prolongée. L'orpheline s'y était absorbée dans une profonde méditation.

Pourquoi Dieu ne lui avait-il pas fait la grâce de la rappeler à lui, après la mort de son père et de sa mère ?

Pourtant Hélène ne se découragerait pas, tant que le salut serait pos-

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sible, car elle possédait la vaillance native des Penhoët. Sa prière lui rendait des forces ; elle se trouvait moins isolée, moins perdue, toute frêle qu'elle fût, au milieu de ce monde qui ressemblait à l'Océan, dont elle entendait mugir les flots amers à quelques pas d'elle.

Quand l'orpheline rentra dans son appartement, elle ne s'aperçut pas qu'on avait ouvert les tiroirs de sa commode.

La Limace avait procédé avec beaucoup d'habileté, ainsi que nous l'avons dit; en outre, il avait prudemment négligé le maigre butin qu'il était libre d'emporter.

Hélène pensa à la petite fortune qu'elle croyait toujours à sa disposition. Elle allait en régler l'emploi.

Tout d'abord, elle ne déménagerait pas ; elle ne quitterait pas si vite la maison où sa pauvre mère avait rendu le dernier soupir.

Hélène allait prier la blanchisseuse de retirer l'écriteau qui était au-dessus de la porte de l'allée.

Avec sept cent cinquante francs, la jeune fille pouvait vivre de longs mois, en admettant, ce qui lui paraissait impossible, qu'elle ne trouvât pas de travail dans un très bref délai.

Pourquoi refuserait-on de l'employer?

Le quartier où elle vivait ressemblait à une immense ruche industrieuse où personne ne restait sans ouvrage.

C'était une activité de tous les instants. Hélène ne voyait autour d'elle que des créatures gagnant leur pain de chaque jour à la sueur de leur front.

Elle admirait cette population honnête et laborieuse ; elle se sentait disposée de tout cœur à en faire partie ; ce n'était pas la bonne volonté qui lui manquerait.

Travailler, c'est prier, a dit un poète : c'est aussi endormir son chagrin.

Cependant, maître Nerville avait fait entrevoir à mademoiselle de Penhoët la possibilité d'une solution équitable du côté du- Mexique.

Si le brave homme ne se trompait pas, l'orpheline serait à l'abri du besoin ; mais que ferait-elle de cette fortune pour laquelle son père avait succombé, entraînant dans le sépulcre madame de Penhoët ?

Si cet argent lui était rendu pourtant, Hélène ne pourrait pas plus le refuser que celui du métayer Bernard.

Dans ce cas, quand elle n'aurait plus à envisager l'hospitalité qu'on lui offrait comme une aumône, mademoiselle de Penhoët n'hésiterait peut-être pas à se rendre à Kerlor.

L'amie de couvent n'en aurait pas moins eu le mérite de tendre une main secourable à l'orpheline pauvre.

Quoiqu'il arrivât, rien ne diminuerait la gratitude émue de la jeune fille, et elle se souviendrait toujours de la délicatesse montrée par Carmen et son frère.

Mais les espérances de maître Nervillc étaient bien hypothétiques ; Hélène ne devait pas y compter.

Dès le lendemain, elle allait, s'occuper de chercher du travail ; elle irait ensuite embrasser madame et mademoiselle Nerville, ainsi qu'elle l'avait promis.

La nuit était arrivée depuis longtemps.

L'orpheline avait pris son repas du soir; elle se mit au lit.

Le lendemain, Hélène, dont la bourse était vide, se dit qu'elle allait changer un billet de cent francs.

Elle ouvrit le premier tiroir de sa commode.

Elle n'y vit plus l'argent. Elle regarda avec stupeur l'endroit où elle avait placé la somme que le notaire lui avait remise.

Bien qu'elle fût sûre d'avoir renfermé les billets où elle les cherchait, entre deux mouchoirs de batiste, elle se dit qu'au milieu de ses préoccupations elle pouvait être victime d'une absence de mémoire.

Elle ouvrit les autres tiroirs; puis elle jeta un cri et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.

La mignonne avait beaucoup d'ordre ; or malgré les précautions de La Limace et la dextérité avec laquelle il s'était efforcé de travailler, les gros doigts sales du filou avaient laissé des empreintes sur des étoffes froissées ou dérangé la symétrie du linge.

Hélène ne pouvait plus douter, elle avait été volée.

Mademoiselle de Penhoët s'essuya les yeux ; son regard prit une fixité étrange; elle était pâle comme un lis.

Pendant plus d'une heure, elle resta sans mouvement ; elle était assise dans un fauteuil, son front appuyé dans sa main.

Enfin elle se releva et fouilla de nouveau dans le meuble. Mais elle n'y cherchait plus son argent disparu. Elle prit sous des dentelles, tout au fond du tiroir, un petit tlacon de cristal irisé, taillé à facettes ; la fermeture était en or ciselé.

Il contenait une liqueur brune.

Hélène regarda ce flacon et murmura d'une voie saccadée :

— Dire que c'est la délivrance !

C'était en effet un poison violent que le marquis de Penhoët avait rapporté autrefois des Indes.

Madame de Penhoët s'était récriée en voyant ce charmant objet qui contenait la mort; le marquis avait promis de jeter le dangereux liquide ; il avait oublié de le faire sans doute; et le flacon, égaré dans quelque coin, avait été retrouvé par Hélène après la mort de sa mère.

Les pupilles de l'orpheline se dilatèrent; elle répéta dans un souffle:

— La délivrance !

Au milieu de ses souffrances les plus aiguës, Hélène, malgré ses idées religieuses, s'était demandé plus d'une fois, en pensant à ce poison, si elle ne serait pas forcée de mourir.

Elle se promettait de lutter jusqu'au bout de ses forces; mais, si elle ne parvenait pas à désarmer l'implacable adversité, si les circonstances continuaient à lui être lâchement hostiles, si tout se réunissait contre elle, cela signifierait que ses parents l'appelaient et qu'elle devait aller les rejoindre sans l'ombre d'une hésitation.

En somme, les forces humaines ont des limites.

— En absorbant ces quelques gouttes, continuait-elle, je reverrais ma pauvre maman, mon cher papa... Ils me tendent les bras, je le sens... Dieu aussi veut que je quitte ce monde où j'ai tant versé de larmes...

Elle redevint silencieuse, ne pouvant détacher ses yeux de ce flacon qui la fascinait.

Elle prit une suprême résolution :

— Ce soir, prononça-t-elle, j'aurai cessé de souffrir.

Elle mit la ilole sur la cheminée, à côté de la pendule, qui allait sonner ses dernières heures.

Cette ravissante enfant allait-elle disparaître ? Ses yeux s'illuminaient doucement ; elle avait le pâle sourire des vierges chrétiennes que l'on conduisait au martyre. Demain ne resterait-il plus de cette adorable créature, qui avait pourtant le droit de réclamer sa part de bonheur, qu'un corps rigide et froid?

Hélène mourrait donc sans avoir aimé? Elle ne savait pas, la mignonne, que Georges de Kerlor l'adorait déjà.

Elle se demanda si elle devait laisser un mot d'adieu à ce bon et digne notaire, qui serait atterré. Ne devait-elle pas aussi écrire quelques lignes à Carmen?

L'orpheline chercha la parure blanche dans laquelle on l'ensevelirait.

Tout à coup, on frappa à la porte.

Hélène tressaillit ; ce choc causa une impression indéfinissable sur ses nerfs distendus.

Elle n'aurait pas voulu être troublée en un pareil moment.

Qui venait? Que lui voulait-on? Elle ne tenait plus à voir personne.

Elle eut d'abord l'intention de ne pas répondre ; mais sa politesse et son affabilité l'emportèrent. Elle alla ouvrir.

— Je t'avais promis de revenir, dit une voix bien timbrée et bien décidée, me voici.

Hélène reconnut mademoiselle de Kerlor.

Elles s'embrassèrent.

— Eh bien, as- lu rcll6clii? demanda Carmen, en femme qui ne peut plus s'attarder aux circonlocutions.

Mademoiselle de Penhoët ne voulut pas, elle non plus, prodiguer les paroles inutiles ; elle répondit :

— Oui, ma chère Carmen, je ne puis que te remercier une fois de plus... Mes résolutions n'ont point changé.

— Veux-tu me faire l'amitié de les motiver pour que je les comprenne?

— Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit.

Carmen regarda Hélène et fut frappée de la pâleur de l'orpheline. Il lui sembla voir en outre dans les yeux ordinairement si limpides de mademoiselle de Penhoët un trouble singulier.

La sœur de Georges ressentit une vague inquiétude. Elle reprit :

— Ma bonne Hélène, écoute-moi bien... H ne s'agit plus maintenant d'un service que nous serions d'ailleurs heurqux de te rendre...

— Parle, Carmen, je n'hésiterais pas à te donner satisfaction si tu ne me demandais une chose impossible.

— A la suite d'une contrariété dont je t'apprendrai la cause plus tard, ma mèreaété prise d'inquiétants malaises... Le médecin ne nous a pas rassurés. Tu ne peux pas rester insensible devant mes angoisses, toi qui as poussé le dévouement filial jusqii'à l'héroïsme.

— Je n'ai fait que mon devoir, murmura mademoiselle de Penhoët.

— Je le ferais comme toi, dit Carmen, si mes soins suffisaient à la comtesse de Kerlor.

— Je ne comprends pas.

— Ma mère a contracté des habitudes qui ne sont pas les miennes... j'ai beau m'évertuer à changer mon caractère, à prévenir les moindres désirs de la chère femme, je n'y réussis pas... Je me montre gauche, maladroite, insupportable probablement... Tu me connais ; je suis trop turbulente... 11 faut ta douceur, ta patience, ton calme pour que la comtesse retrouve promptement la santé... Tu vois bien que tu ne peux me refuser de venir accepter l'hospitalité que je t'offrais hier, que je te supplie de ne pas repousser aujourd'hui.

Hélène répliqua :

— Je n'ai jamais vu madame de Kerlor ; rien ne prouve qu'elle serait aussi heureuse que toi de me voir auprès d'elle.

Carmen poursuivit, sans tenir compte de cette réponse :

— Nous nous sommes entendus avec mon frère ; nous avons parlé de toi à ma mère ; elle désire beaucoup te connaître... Décide-toi, ma ciière Hélène... Je te répète, que c'est nous qui serons tes obligés.

— Je ne peux pas ! je ne peux pas! murmura la jeune fille.

— Alors, fit Carmen, tu me caches quelque chose.

Carmen l'aida à disposer ia jonchée de fleurs. (Page 103.)

Mademoiselle de Kerlor regarda l'orpheline dans les yeux et continua :

— Je répéterai ce qu'a dit Georges, lorsqu'il t'a demandé ce que tu ferais si nos rôles étaient intervertis... Si j'étais à ta place, je ne refusei'ais pas, moi... Si j'avais perdu ma mère, je voudrais être utile à la tienne.

— Tais-toi !

— Non, je ne me tairai pas, tant que tu ne m'auras pas appris la raison de ton refus... Car il y en a une que tu me caches, qui est un secret.

— Non... Je te jure... Je n'ai pas de secret...

— Pourquoi détournes-tu les yeux ? pourquoi trembles-tu? pourquoi retiens-tu les paroles qui sont prêtes à jaillir de tes lèvres?...

Mademoiselle de Penhoët essaya de réagir et de cacher son trouble de plus en plus envahissant. Elle répliqua :

— Eh bien !... je vais partir.

— Où veux-tu aller?

— Loin.

L'orpheline était haletante. Mademoiselle de Kerlor, que son ardente amitié rendait clairvoyante, eut la prescience d'un malheur.

Malgré elle en quelque sorte, elle regarda dans la chambre.

Soudain son regard s'arrêta sur la cheminée; le petit flacon que l'orpheline avait mal caché la frappa.

Carmen s'empara de la fiole et regarda la liqueur brune.

Hélène était défaillante.

— Malheureuse ! s'écria mademoiselle de Kerlor.

— Pitié ! gémit l'orpheline.

— C'était vrai !

— Je t'en supplie!

— Tu voulais mourir!... Jure-moi, sur la mémoire de ton père et de ta mère, que ce n'est pas vrai !

Hélène se prit la tète à deux mains et ne put retenir ses sanglots. Elle ue se sentait pas la force de mentir.

Carmen était aussi pâle que son amie.

— Voyons! parle... je t'en conjure... Hélène !... Tu n'as pas songé à... ?

— Eh bien! oui! soupira l'orpheline, je voulais me tuer... Je ne puis lutter plus longtemps.

— C'est horrible, dit Carmen hors d'elle-même ; mais cela n'a pas de nom... Comment! Voilà tout ce que t'a suggéré ton orgueil?... Tu veux te suicider, toi ! qui entres à peine dans la vie!... Toi dont j'admirais la grandeur d'âme, tu as pensé à une telle bassesse? Tu ne comprends donc pas dès lors que ta fierté devient criminelle ?... Je suis venue à toi comme une sœur, persuadée que je réparerais les cruautés du sort dont tu as raison de te plaindre... Et tu refuses mon amitié, quan(f elle seule peut te sauver!... Tu préfères te réfugier dans la mort!... Tu ne crois donc plus en Dieu?... Regarde tes parents... Ils vont rougir de toi!

Hélène chancela comme si elle allait tomber ; Carmen la prit dans ses bras; l'orpheline inclina la tête sur l'épaule de sa compagne d'autrefois.

— Pardon ! pardon ! prononça mademoiselle de Penhoët d'une voix entrecoupée.

— Tu renonces à ton projet ? Tu me le promets? Tu me le jures?

— Oui!... Oui!...

Carmen, à son tour, ne put maîtriser son émotion ; elle pressa Hélène sur son cœur longuement, comme si elle voulait encore la défendre.

Après cette crise, mademoiselle de Penhoët se sentit transformée.

Non! Dieu ne voulait pas qu'elle mourût; sans cela, il eût pris la fille en même temps que la mère.

S'il avait envoyé Carmen au secours d'Hélène, juste au moment où l'orpheline allait succomber au désespoir, c'est qu'il entendait prouver une fois de plus que sa miséricorde était infinie et que nul n'avait le droit de douter de sa justice.

— Je vais tout te dire, reprit Hélène, et tu comprendras pourquoi j'aspirais à la suprême délivrance.

Elle raconta fidèlement son histoire à Carmen et termina par le récit du vol qui la plongeait dans le dénûment le plus complet.

— Je m'explique, répondit mademoiselle de Kerlor, que ce dernier coup t'ait fait perdre la raison... Tout t'accablait à la fois... Mais il se peut que notre excellent notaire te fasse rentrer d'autres créances.

Mademoiselle de Penhoët mit son amie au courant des négociations engagées au Mexique par le fils de maître Nerville.

— Eh bien! s'écria Carmen, voilà qui doit calmer tes derniers scrupules... Rien ne prouve que dans quelque temps, tu ne seras pas redevenue riche... Tu n'as plus le droit de refuser d'attendre à Kerlor la solution de cette affaire.

— Puisque tu le veux...

— Mais certainement je le veux... J"ai juré à mon frère que je te ramènerais...

— Ta mère consentira- t-elle...?

— Elle t'attend !

Carmen n'avait pas à faire part à Hélène de la lutte soutenue par le frère et la sœur pour vaincre la résistance de la maman.

La comtesse avait fini par céder.

De très bonne grâce, elle avait rendu les armes, déclarant loyalement qu'elle ne demandait qu'à partager les sympathies de ses enfants.

Pour cela, il fallait que madame de Kerlor vît l'orpheline ; elle désirait même que ce fût sans retard, promettant de racheter ses préventions en prodiguant à mademoiselle de Penhoët toute l'estime qu'elle semblait mériter.

Oncomprend que le frère et la sœur n'en avaient pas demandé davantage.

L'orpheline n^avait plus de volonté ; elle était décidée à faire tout ce qu'exigerait Carmen ; elle se laisserait diriger au gré de son amie, qui venait d'intervenir si providentiellemen t,.

Cependant, mademoiselle de Penhoët murmura :

— Je ne puis abandonner si précipitamment cet asile... Carmen se hâta de répliquer :

— Nous enverrons de Kerlor déménager tout ton mobilier... Flulcne présenta une dernière objection :

— Il ne m'est pas possible de quitter Recouvrance sans rendre visite à madame Nerville.

— Tu as raison, approuva mademoiselle de Kerlor, aussi la voiture va-t-elle nous conduire d'abord à l'étude du cours d'Ajot.

L'orpheline eut un geste exquis d'abandon; elle subissait complètement la douce violence de mademoiselle de Kerlor.

— Allons ! reprit Carmen en frappant dans ses mains, faisons vite un paquet des objets qui te sont indispensables jusqu'à demain... Je vais t'aider.

Le léger trousseau fut bientôt prêt et enfermé dans une valise. Les photographies du marquis et de la marquise avaient été soigneusement enveloppées. Le portrait de la bisaïeule fut emballé de façon à ne redouter aucun choc.

Carmen ouvrit la fenêtre. En fille de marin, elle ne se gêna pas pour héler le cocher.

Toussaint leva la tête. Sa maîtresse lui fit signe de monter. Il confia la garde de son attelage à un petit gars breton qui bâillait dans la rue.

Mademoiselle de Kerlor dit à Hélène :

— Ton départ va surprendre tes voisins ; s'il y a parmi eux des braves gens que tu regrettes, tu les reverras quand tu reviendras à Brest

Elle ajouta avec la plus délicate sensibilité :

— Je sais bien que tu y i'eviendras souvent... Tu apporteras à ceux qui y dorment pour toujours des fleurs de Kerlor... Et tu me permettras de t'accompagner quelquefois.

Le cœur de mademoiselle de Penhoët se fondit lorsqu'elle entendit son amie faire allusion, en ces termes touchants, au triste pèlerinage que l'orpheline n'avait pas fait ce jour-là pour la première fois.

Toussaint venait d'apparaître :

— Descends cette valise dans la voiture, commanda Carmen, et place ce cadre de manière qu'il ne soit pas heurté.

Ce fut vite fait.

— C'est tout? questionna mademoiselle de Kerlor impatiente de partir.

— Attends ! répondit Hélène, je vais encore emporter ceci.

Elle prit son carton à dessin et y plaça une carte-album qu'elle venait de tirer de la commode ; c'était son propre portrait.

— En route ! fit Carmen avec une autorité mutine.

Elle prit mademoiselle de Penhoët par la taille et l'entraîna doucement.

La voiture franchit en quelques minutes la distance qui séparait la rue Saint-Donatien du cours d'Ajot.

Nous renonçons à décrire la joie de la bonne notairesse quand elle vit arriver chez elle Carmen et Hélène.

Madame Nerville était seule ; son mari parcourait les environs pour dresser un inventaire.

Quant à la jolie mademoiselle de Sainclair, elle était allée accompagner Jeanne chez un professeur.

Carmen s'écria :

— Vous direz, chère madame, à maître Nerville que je lui ai enlevé sa pupille... Nous ne contestons pas ses droits; il les exercera quand il voudra; mais dorénavant c'est au château de Kerlor qu'il s'adressera.

La notairesse répondit :

— Que je suis heureuse de savoir que mademoiselle de Penhoët a retrouvé une famille !

— Madame, continua l'orpheline, je n'ai pas voulu quitter Recouvrance sans vous remercier de toutes vos bontés.

— Mais, ma chère mademoiselle, ce que nous avons fait est bien naturel...

— J'ai voulu également vous laisser un petit souvenir de moi.

— Vous me comblez !

— Il sera modeste, mais vous le recevrez d'aussi bon cœur que je vous l'offre.

L'orpheline ouvrit son carton et présenta sa photograplvie.

— Vous ne pouviez me faire plus de plaisir, s'écria madame Nerville... Car ce portrait vous ressemble trait pour trait...

— Et cependant, poursuivit mademoiselle de Penhoët, il date de quelque temps déjà... Nous étions heureux alors... Notre existence semblait pour toujours fortunée... Voyez ! je souriais !

La notairesse contempla la photographie avec émotion.

C'était bien Hélène avec ses grands yeux si doux, son charme inexprimable, sa distinction infinie.

La femme du notaire pria la jeune fille de s'asseoir devant la table ; puis elle trempa une plume dans l'encrier, et, d'un geste significatif, la tendit à l'orpheline.

Celle-ci comprit. Elle écrivit au bas du portrait :

« Hélène de Penhoët à son amie madame Nerville. »

La notairesse éprouva une des plus grandes joies de sa vie.

— Eh bien ! reprit mademoiselle de Kerlor, y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu une lettre du Mexique ?

— Oui, répondit madame Nerville; mais nous en attendons une.

— Vous voyez que je suis au courant des affaires de mademoiselle de Penhoët... Si votre mari lui apporte de l'argent de ce pays, je vous assure que nous ne le laisserons pas voler comme celui du métayer Bernard.

Volé! fit la notairesse, subitement bouleversée.

Ce fut Hélène qui expliqua comment les sept cent cinquante francs lui avaient été dérobés.

— Mais il faut prévenir la police, dit Madame Nerville, qui avait le cœur gros en pensant à la peine qu'elle s'était donnée avec son mari pour faire accepter cette somme à mademoiselle de Penhoët.

— Bah ! répliqua Carmen avec insouciance, nous n'avons pas de temps à perdre.

Les deux jeunes filles prirent bientôt congé de la notairesse et remontèrent en voiture.

L'orpheline, dont les idées flottaient dans une sorte de brume, ne se rendait pas compte du trajet suivi. Dans ses yeux mi-clos grandissait une lueur d'aube. Elle renaissait à la vie comme si elle avait été longtemps malade et que ce fût sa première sortie de convalescence.

Sa gorge n"était plus contractée ; les sanglots avaient cessé de l'étouffer ; elle respirait une brise vivifiante qui ranimait dans cette âme de dix-sept ans les sentiments que la douleur avait glacés, et faisait succéder au morne accablement du matin une incroyable expansion de jeunesse et d'espoir.

La voiture s'arrêta. Mademoiselle de Penhoët était devant la porte du cimetière.

Carmen avait pensé que son amie voudrait s'y rendre avant de quitter Brest et elle n'avait pas attendu que l'orpheline exprimât un vœu à ce sujet.

— Carmen ! s'écria mademoiselle de Penhoët avec une nouvelle explosion de gratitude, je ne sais si un jour je pourrai fêtre utile ; mais tu me demanderais ma vie que je n'hésiterais pas à te la donner.

Mademoiselle de Kerlor avait sauté de la voiture et s'était rendue tout de suite chez un marbrier qui vendait des fleurs.

Elle avait pris les plus belles, laissant à Toussaint le soin de les payer.

L'orpheline et Carmen entrèrent dans le champ de repos.

La blanche tombe que les rayons du soleil, tamisés par les cyprès, éclairaient doucement, était au bout d'une grande allée.

Sur un cippe, on lisait cette inscription :

Marquis Henri de Penhoët Marthe Gérard, marquise de Penhoët.

C'était tout.

Ces deux lii;nes résumaient l'admirable roman d'amour que nou5 avons

raconté et la tragique fm de ces deux créatures d'élite, qui avaient laissé sur la terre une fille digne de perpétuer leurs vertus.

Mademoiselle de Kerlor ne voulut pas troubler le pathétique recueillement de son amie ; elle pria silencieusement pour le repos de l'âme des deux infortunés. Mademoiselle de Penhoët s'était agenouillée ; ses pleurs arrosaient la terre fraîchement remuée ; elle parlait aux chers défunts ; elle leur retraçait les mortelles angoisses que son amie avait fait cesser; elle leur demandait s'ils ne la blâmaient pas d'avoir écouté les supplications éloquentes de la sœur de Georges.

Carmen l'aida à disposer la jonchée de fleurs.

Sur le seuil du cimetière, l'orpheline se sentit très calme ; l'apaisement descendait en elle ; son délicieux visage s'empreignait d'une mélancolique s rénité.

Carmen vit cette transfiguration, et frémit en pensant qu'il eût été trop tard le lendemain pour sauver cette adorable enfant.

Les jeunes filles remontèrent en voiture.

Mademoiselle de Kerlor dit au cocher :

— Tu vas filer bon train; nous ne nous arrêterons plus nulle part.

Toussaint ne se fit pas répéter l'injonction. Il avait hâte d'être rentré au c'iâleau pour y lamper une pinte de cidre ; il faisait très chaud.

Les chevaux partirent au grand trot.

Laissons-les franchir les kilomètres et revenons pour quelques instants au cours d'Ajot.

Deux heures après la visite d'Hélène et de Carmen, mademoiselle de Sainclair rentra avec son élève.

— Oh ! maman, fit Jeanne, comme tu parais contente ! Madame Nerville embrassa la fillette et répondit :

— Ton père sera heureux, lui aussi, quand je lui aurai appris la grande nouvelle.

11 n'en fallait pas plus, on le comprend, pour piquer la curiosité de Jeanne et pour faire froncer les sourcils de l'ombrageuse Mariana.

— Eh bien ! petite mère, reprit la fillette avec la logique des enfants, si vous êtes contents je dois être joyeuse aussi, moi... 11 faut me dire ce qui s'est passé.

Madame Nerville ne vit aucun inconvénient à parler devant l'institutrice, puisqu'il s'agissait en somme de faits accomplis ; en outre elle éprouvait le besoin très vif de donner un libre cours à son élocution facile.

Elle raconta donc l'entrevue ; et répéta les émouvantes paroles

d'Hélène de Penhoët en montrant le portrait avec la flatteuse dédicace.

Mademoiselle de Sainclair se mordit les lèvres jusqu'au sang; un éclair passa dans ses yeux bleu sombre.

La notairesse se chargea de retourner le poignard dans la plaie de l'institutrice.

Elle lui présenta la photographie devant laquelle elle ne cessait de s'extasier.

— N'est-ce pas qu'elle est très belle? ajouta madame Nerville.

— Très belle ! répéta mademoiselle de Sainclair, les dents serrées. La notairesse continua :

— Et je vous assure que mademoiselle de Penhoët n'est nullement flattée...

— Du reste, vous en jugerez vous-même, quand vous irez à Kerlor... Très prochainement, je crois.

— Oui, madame, balbutia Mariana, si vous le permettez.

— Quand cela vous fera plaisir

— Dans une huitaine de jours.

— Soit!... Je ne puis exprimer toute ma satisfaction... Maître Nerville et moi nous n'osions pas espérer un dénouement aussi heureux et aussi rapide... Mademoiselle de Penhoët est si digne d'afl'ection !... Elle a été si malheureuse!... Elle a supporté ses souff'rances avec une résignation si angélique !

L'inconscience de la notairesse devint impitoyable. Elle poursuivit :

— Admirez l'étrange enchaînement des choses, mademoiselle : si vous ne vous étiez pas décidée à quitter Kerlor, cette chère Hélène n'y entrerait pas aujourd'hui... J'ai donc un double motif de me réjouir, puisque je possède en outre le modèle des institutrices pour ma fille Jeanne.... Que dis-je, un double motif, un triple!. . Je ne dois pas oublier madame la comtesse de Kerlor, qui va retrouver de la part d'Hélène les soins dont vous l'entouriez.

Mariana souffrait de plus en plus ; ses ongles traçaient des sillons dans les paumes de ses mains ; ce qui la torturait davantage encore, c'est qu'elle était forcée de garder le silence et même d'approuver du geste les propos de madame Nerville.

La notairesse porta le dernier coup à mademoiselle de Sainclair en s'écriant :

— Mademoiselle de Penhoët plaira tout de suite à madame la comtesse ; quant à M. Georges de Kerlor, il en a déjà parlé en termes trop élogieux pour ne pas être ravi de la voir s'installer au château.

Mademoiselle de Sainclair étourt'a un cri de rage.

On eût dit qu'elle avait l'intuition de ce qui se préparait là-bas, dans cette demeure qu'elle n'aurait jamais dû quitter.

— Pauvre enfaotl murmura madame de Kerlor avec la plus vive compassioa. (Page 107.)

Madame Nerville exposa les raisons qui avaient obligé mademoiselle de Penhoët à accepter sans retard les offres de mademoiselle de Kerlor ; naturellement, la notairesse ne pouvait oublier le vol des sept cent cinquante francs.

Si préoccupée que fût Mariana, elle se souvint d'avoir rencontré La Limace devant la maison d'Hélène; et, comme la première fois, cette coïncidence la frappa. L'heure où la notairesse présumait que le crime devait avoir eu lieu n'était pas faite pour atténuer ce singulier concours de circonstances.

Mariana revint à la jalousie qui l'envahissait. Elle sentait s'éveiller en elle le génie du mal.

Elle se dit :

— Cette Hélène est-elle réellement aussi jolie que le laisse supposer ce portrait? Est-il possible qu'elle puisse réellement prendre ma place?... Je le saurai !

Elle eut un mauvais sourire et chercha à se persuader qu'elle pouvait encore reconquérir le terrain perdu.

Sa vanité de jolie fille ne pouvait abdiquer. Elle releva la tète avec un air de défi : Madame Nerville la regardait.

Elle retrouva subitement son sourire le plus enchanteur et répondit à sa digne interlocutrice :

— Mademoiselle de Penhoët me paraît être la perfection même... Et je vous envie de l'avoir pour amie.

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