LUNE DE MIEL
La Limace el Zcphyrine avaient quille Paris, emmenant CluuJinet. Eusèbe, en franchissant la barrière de Levallois, eut un regard ému en arrière.
11 contemplait mélancoliquemenl la butte Montmartre en hochant la tète. H s'écria d'un ton profond :
— On sait quand on quille Pantin, on ne sait jamais quand on y reviendra.
— Quoi ! fitZéphyrine avec humeur, tu sais bien que nous ne pouvions plus demeurer rue des Trois-Couronnes.
— Je ne te dis pas, répliqua La Limace, mais ça crève tout de même de lâcher la capitale pour courir des patelins où l'on ne rencontre que des croquants.
— (Jué que tu veux, mon homme, faut pas se faire trop de mauvais sang... D'abord, moi, c'est contraire à manalure.
La Limace ne se consolait pas ; son pauvre cœur meurtri devint élégiaque.
— Moi qui me faisais une fête de rappliquer à Paris! ... J!avais tiré un tas de plans qui auraient assuré notre pauvre existence... Oh ! malheur, quand je pense que nous sommes forcés de reprendre le collier de misère !
Et La Limace allongea un vigoureux coup de fouet à cet infortuné ïroppmann, qui traînait cahin-caha l'équipage portant le ménage Rouillard el sa fortune.
Le vieux cheval hennit de douleur ; Eusèbe le fouailla de nouveau à tour de bras.
— Je t'apprendrai à faire le malin, dil-il.
Claudinet, dans lentresort, laissait errer ses yeux sur la roule. Le pauvre enfant, tout désemparé, s'abandonnait à la lourmenle. Dans sa petite intelligence, il se disait :
— Mon oncle et ma tante seront peut-être trop occupés en voyage, pour me battre aussi souvent qu'à Paris.
Il faisait froid. Le vent grinçait sous les ais vermoulus de la guimbarde. L'enfant avait les mains violettes. Il était déjà enrhumé.
En toussant, peu à peu, Claudinet sentait se rallumer le feu intérieur qui lui brûlait la poitrine, avant d'être soigné aux Enfants-.Assistés.
Il avait un moment oublié ses souffrances ; la mémoire lui revenait mainlenant.
Il se rappelait ces jours lointains pourtant oîi quelque chose semblait se déchirer en lui.
Ses cicatrices à peine fermées se rouvraient. Les bacilles engourdis dans les cavernes pulmonaires se réveillaient.
Le petit malheureux aurait cerlaiuemcat recouvré complètement la santé s'il avait pu être soigné pendant quelque temps encore.
Il n'aurait pas été le seul que la science ou la nature auraient arraché à la phtisie.
Le docteur Beautreillis l'avait soigné de la façon la plus savante, et le changement d'existence aurait fait le reste.
Claudinet, dont la tristesse, croissant de jour en jour, allait devenir le plus puissant auxiliaire du mal, pensait constamment à sa pauvre maman.
11 la regrettait de tout son cœur et croyait que tous les orphelins étaient remis comme lui aux mains d'oncles et tantes, qui ne leur donnaient pas à manger et qui les rouaient de coups par surcroît.
Il subissait donc son sort avec la résignation angélique enseignée par sœur Simplice ; mais la religieuse ne lui avait pas défendu de pleurer, et ses larmes coulaient bien amères.
— Oui, reprit La Limace, toujours sous l'obsession des plaisirs parisiens, nous avons laissé échapper une bonne occase...
— Nous la retrouverons, Zézèbe...
— C'est ta faute!
— Par exemple !
— Tu étais toujours blindée quand les clients se présentaient.
— Tu ne sais donc pas combien c'est altérant, ce métier-là!
— Quand on te voyait avec une pareille gueule, on ne voulait plus rien savoir.
Froissée aussi brutalement dans sa vanité de temme, Zéphyrine s'emporta.
Elle répliqua :
— C'est plutôt toi qui donnait le trac aux pantresses... Moi, je me mets à la place de celles qui pouvaient se trouver dans une position intéressante et qui auraient eu un regard de trop sur ta bobine... Mince de monstre !
— Tu ne disais pas ça, reprit-il gouailleur, quand tu m'as accordé ton premier bécot.
— Ce jour-là j'aurais mieux fait de me flanquer à l'eau.
— Il en est encore temps, ma fille.
— Tu serais trop content !
— Dame ! on essayerait de se consoler.
La Limace eut le geste d'un gaillard peu fait pour supporter les privations d'un long: veuvaii:e.
— Voyez-vous ça! glapit la somnambule outrée, c'est gros comme deux liards de margarine, ça a un œil qui regarde le Ti-ocadéro et l'autre le Sacré-Cœur, ça ne tient pas sur ses guibolles et ça veut tout de même faire le crâneur à l'endroit du sexe.
De sa main osseuse, Eusèbe porta une botte dans l'estomac de Zéphyrine.
— Tu dis le contraire de ce que tu penses. Fifi... Tu sais bien qu'il n'y en a pas deux comme moi...
11 se caressa avantageusement le menton, fier de sa supériorité méconnue.
Elle repartit :
— Va donc ! essence de navet !
La Limace sentit que sa provision de patience était à bout. 11 s'écria :
— Je t'engage à ne pas trop me mécaniser,
— Oh! là! là!
— Parce que tu pourrais ramasser quelques marrons.
Zéphyrine répliqua par une injure ; La Limace riposta par un tel coup de poing, que sa femme, assise à côté de lui sur la banquette, fut culbutée les jambes en l'air ; en se débattant, furibonde, Zéphyrine allongea un formidable coup de pied dans le dos d'Eusèbe, qui, perdant à son tour l'équilibre, tomba en avant, ricocha sur la maigre échine du cheval et alla s'aplatir sur la route.
Zéphyrine suant, souftlant, jurant, se redressa à grand'peine.
Troppmann, ne sentant plus les guides, fit le contraire d'un pur sang. La pauvre bête n'eut aucune velléité d'emballement et s'arrêta net, profitant de l'intermède pour prendre un peu de repos.
Son œil atone regarda à droite et à gauche, cherchant à découvrir une touffe de gazon; mais les rigueurs de la température ne lui laissaient pas cette maigre satisfaction.
Eusèbe Rouillard, à plat ventre, geignait lamentablement.
Zéphyrine, qui avait le cœur sur la main et qui, la main tournée, ne pensait plus aux mauvais procédés, surtout quand ils avaient été échangés équitablement, Zéphyrine fut en proie au remords.
Elle s'écria :
— Pourvu qu'il ne se soit pas cassé une quille!
Elle descendit lourdement de la voiture et empoigna la Limace par le fond de son pantalon.
— Voyons! Eusèbe, clama-t-elle, alarmée, ça ne va donc pas mieux?
Elle le retourna comme une crêpe. La Limace, sur son séant, repoussa son irascible moitié.
Mon petit Zézèbe, susiirra-t-clle de sa plus belle voix de rogomme, embrassons-nous et que ce eoit fini. (Page 8S3.)
11 1. riEHBE DECOl'RCELLE. — LES DEUX OOSSES. — J. ROLTF ET C'", tDlT. 111
— Mon petit Zézèbe, susurra-t-elle de sa plus belle voix do rogomme, embrassons-nous et que ce soit fini.
Eusèbe n'était pas d'humeur à reprendre les hosliliiés ; il se laissa relever par sa femme, se secoua les bras et les jambes et constata qu'il n'avait rien de fracturé.
Du revers de sa main il s'essuya le nez qui saignait, puis il répondit avec un geste magnanime :
— C'est bon! n'en parlons plus.
Encore tout étourdi à la suite d'une pareille commotion, il fallut que Zéphyrine l'aidât à remonter sur le siège.
Claudinet, qui avait vu le di'ame conjugal, tremblait, terrifié. Il croyait que son oncle et sa tante s'étaient entretués.
Bien qu'ils fussent ses bourreaux, le petit garçon respira plus librement quand il vit le couple réinstallé sur le devant de la voiture et devisant paisiblement, comme s'il ne s'était rien passé d'anormul.
Eusèbe conservait tout de même un peu de rancune, mais Zéphyrine, qui avait décidément une belle âme, reprenait toute sa jovialité.
Amoureusement, comme il convient à une jeune épousée, ulle passait son bras autour du cou de son mari et sollicitait une brùlaule caresse.
Eusèbe Rouillard, de son air !c plus avantageux et le plus galant, répondait à sa digne compagne, comme si, réellement, leur lune de miel n'avait pas dépassé depuis longtemps son dernier quarlier.
L'entresort continuait à rouler doucement.
Troppmann, qu'on oubliait de diriger, faisait preuve d'initiative, pour ne pas récolter une nouvelle dégelée de coups de fouet; il suivait sa droite.
Quand La Limace et sa femme voulurent bien revenir aux choses prosaïques de ce bas monde, ils virent que le cheval les avait emmenés aux Grésillons. Les époux se sentirent furieusement en a|ipélit. Ils décidèrent de casser une croûte et de se reposer.
La Limace, chargé d'administrer les finances, avait le gousset bien garni, grâce à la fructueuse récolte faite la veille, en partie double, dans le onzième arrondissement, oîi jamais les commissaires de police n'enregistrèrent plus de plaintes en une seule journée.
Troppmann stoppa sans la moindre difficulté.
On le détela ; il ne s'y opposa pas davantage.
Eusèbe et Zéphyrine entrèrent dans un petit établissement, qui arborait fièrement à son fronton une enseigne où l'on voyait un cuisinier tenant une casserole de laquelle s'échappait un lapin. La légende se croyait obligée d'expliquer l'œuvre d'art et on y lisait en banderole ;
AU LAPIN SALTÉ.
La Limace se ciiaigea du menu; il commanda du saucisson, une omelette au lard et du bœuf à l'huile.
— On verra après, dit-il à la maritorne, qui s'était mise aux ordres des clients.
— Et comme vin? demanda la fille.
— Deux litres, répliqua Eusèbe.-
Ils étaient franchement redevenus de bonne humeur tous les deux, et leurs narines aspiraient voluptueusement les effluves culinaires qui s'échappaient de la cuisine.
— On est rien chouette ici! dit Zéphyrine.
— Ma foi, oui, reconnut Eusèbe.
— Dire que tu n'aimes pas la campagne!
— Elle a du bon... Je n'ai jamais prétendu le contraire...
— El puis, y a pas, nous nous serions fait poisser si nous étions restés à Paris.
Le saucisson fut apporté; les deux époux durent interrompre leurs édifiantes réflexions.
Ils mangèrent comme des gens que les émotions les plus variées ont creusés.
L'omelette au lard dévorée, La Limace commanda une gibelotte soignée.
En attendant que ce plat fût préparé, on pouvait causer.
— Moi, reprit La Limace, je ne t'ai pas caché, Fifi, que j'aspirais à la tranquillité.
— Tu voudrais prendre ta retraite?
— Je n'y verrais aucun inconvénient.
— Eh bien! mon vieux Zézèbe, tu n'as qu'à faire un chopin qui te le permette.
— C'est facile à dire, répliqua La Limace, avec une grimace.
— Il ne faut qu'un coup.
— C'est vrai !... Je crois que nous avons perdu notre temps rue des Trois-Couronnes.
— Faut être juste, Eusèbe, on y a eu de bons moments
— Oui, mais on y a eu aussi do fichus quarts d'heure.
— Ce commerce-là, vois-tu, ce n'était pas notre affaire.
— Parce que tu étais trop gourdée.
Zéphyrine ne se fâcha pas, mais répliqua :
— Entre nous, je vois bien ce qui te turlupine... C'est que tu es forcé de reprendre ta meule.
— Bien sûr!
— Je comprends qu'un homme capable comme toi ne s'amuse pas ù repasser les surins, les ciseaux ou les rasoirs, mais avec ton truc, tu peux entrer partout.
Les sens olfactifs des époux Rouillard furent si agréablement llattés par l'apparition de la gibelotte que leur entretien s'arrêta encore une fois.
Les deux litres étaient bus ; Eusèbe en demanda un troisième.
— Vois-tu, reprit Zéphyrine, la face empourprée et bégayant déjà, nous avons beaucoup perdu en perdant Mulot.
La Limace répliqua guilleret :
— Nous perdrions encore plus en allant le retrouver.
— Possible, bafouilla la somnambule... Aller le retrouver, ou le retrouver, ça fait deux.
— Tiens ! déclara La Limace, tu n'as pas dit une bêtise aussi grosse que celle que j'attendais.
— Tu sais bien qu'il est mariolle...
— Oui, et puis tu as assuré au costo de La Glacière, qui nous a apporté quarante flêchards, que les brèmes annonçaient l'évasion de Mulot.
— Ce pauvre Casimir! s'exclama Zéphyrine, laissant rouler sur ses joues rebondies une cataracte de larmes d'ivrognesse.
— Ferme l'écluse! commanda Eusèbe, les larbins de la piaule seraient capables de croire que je te fais des mistoufes.
— C'est plus fort que moi!... Mulot!... Un si bel homme!
— Tu veux donc me rendre jaloux?
— Toi, c'est pas le même tlambeau.
— Bien sûr que je ne suis pas joli, joli... Tantôt, tu m'as déjà envoyé des boniments à la manque sur mon physique, même que ça a mal tourné...
— Il ne s'agit pas de ça ! '
— Que veux-tu, Zézé... C'était encore moi le plus girond de la famille... Nous étions sept... Ma mère en a jeté six à l'eau pour me garder.
— T'as rien eu de la veine !
— Plus que Mulot... Ça y fait une belle jambe d'être reluisant et d'être gobé parle sexe... Il est ceinturé, moi je ne le suis pas.
— N'empêche qu'à vous deux et moi par-dessus le marché, on aurait dégringolé tous les pantes qu'on aurait voulu.
Zéphyrine déclara qu'elle avait encore faim, mais il n'y avait plus rien dans l'établissement, où l'on ne s'attendait pas à restaurer deux pareils goinfres.
En fouillant dans le garde-manger, la patronne retrouva du fromage de MaroUes, madame Rouillard dut s'en contenter.
La Limace, les coudes sur la table, se plongeait dans ses réflexions, quand un hennissement frappa son oreille.
11 dit à Zéphyrine :
— C'est Troppmann qui voudrait se caler les joues.
88r> LES DEUX GOSSES.
— Eli bien ! donne-lui son balthazar, sans ça, il nous sèmerait en route.
Eusèbe se leva en titubant, il sortit de la guinguette et se dirigea vers Tentresorl.
Il tira du coffre un sac qui contenait un peu d'avoine et l'attacha à la tête du cheval.
— Bouffe! dit La Limace, fais la noce à ton tour, mon vieux gaye... Quand nous aurons pris notre jus de chapeau, madame Rouillard et moi,
on te recollera dans les brancards...
Soudain, La Limace, en relevant les yeux, vit la face toute pâle de Glaudinet, qui, le visage à la vitre, regardait son oncle en soupirant.
— Tiens ! fit Eusèbe, nous avons oublié le môme !
Et sans plus de remords, il retourna s'attabler en face de Zépliyrine qui avait commandé deux cafés.
— Comme ça ! clama Zéphyrine en gonflant les joues, nous ne crèverons pas de faim.
— Ah! oui, mais, répliqua La Limace, se rappelant son neveu, on aurait dû penser au gosse.
— C'est vrai! dit Zéphyrine, pendant qu'on y était, il aurait pu bâfrer avec nous.
— Faut bien faire des sacrifices pour la famille!
— Et puis, s'il attrape une indigestion...
— Ail dame ! s'il allait retrouver sa daronne par l'express, le notaire de la rue Saint-Maur serait bien forcé de casquer tout ce qui reste de pognon.
— Naturellement! fit Zéphyrine en rapprochant ses mains énormes, comme si elle enserrait le cou du pauvre petit.
— Oui, mais nous sommes trop guignés pour y fourrer le coup de pouce.
— C'est dommage!
— Il y a le médecin des Enfants-Assistés... Il y a le notaire... Il y a les curieux, quoi!
— Ce qu'il pourra se vanter de nous coûter cher, ce môme-là !
— Oh! lit La Limace, élargissant la voie des récriminations amères, tu aurais pu te dispenser de le mettre dans ta corbeille de mariage.
— Est-ce que je savais, moi, protesta Zéphyrine... je croyais que Rose nous laisserait toute sa galette, sans que nous ayons à nous charger du lardon.
— Les femmes! prononça La Limace, ça s'imagine que dans la vie il n'y a que la rigolade...
— Bien sûr! Est-ce qu'on n'aurait pas pu laisser le moutard aux Eufants- Assistés, puisqu'on s'en était chargé ?
— Et nous donner tout de même le pognon.
— Dame !
— Ça aurait mieux valu pour nous.
— Tu penses!
— Et pour lui, ajouta Eusèbe en fronçant les sourcils avec un sourire féroce.
— Enfin ! qu'est-ce que nous allons en faire de cet avorlon?
— On verra à le dresser.
— A quoi ?
— Il commencera par être mendigo.
— Tu crois ?
— Naturellement! avec sa figure à cracher dessus, il excitera la pitié des bonnes âmes.
Zéphyrine parut entrevoir des horizons nouveaux.
— Toi, poursuivit le chef de la communauté, tu continueras à donner tes séances dans l'entresort ; moi, je roulerai le patelin avec ma meule; Claudinet, pendant ce temps-là, fera la manche... On lui apprendra une histoire ; il la débitera aux passants^ et il i-écoltera sa journée.
— Après tout, il n'est peut-être pas si sot que je le croyais.
— Travaillant chacun de son côté, ce serait bien le diable si l'on n'arrivait pas à joindre les deux bouts... On regarnira notre coffre-fort... Quand nous serons redevenus rupins, rien ne nous empêchera de rappliquer à Paris... Ce coup-là, ce sera pour de bon.
— Moi, mon petit homme, répliqua Zéphyrine, d'un ton soumis, je ferai tout ce que tu voudras, pourvu qu'on se la coule douce.
— Nous sei'ons proprios, affirma La Limace.
— Ça va !...
— Faut faire une fin, vois-tu, Fifi.
— Je marche toujours.
— Nous ne serons plus toujours jeunes... Faut penser à ses vieux jours.
— T'as raison.
— Alors, c'est entendu, nous allons nous amasser des rentes?
— Voui !
La carafe d'eau-de-vie était séchée. La Limace en demanda une autre. Zéphyrine reprit :
— Combien que le gosse rapportera par jour?
— Ça dépend... En moyenne une thune.
Madame Rouillard supputa combien ces cent sous représentaient de verres d'alcool; elle parut satisfaite.
Alors, Zéphyrine montra qu'elle avait Le cœur sensible à l'occasion.
— Pauvre Claudinet ! dit-elle, si tu m'avais rafraîchi la mémoire plus tôt, il aurait becqueté avec nous.
— Il dînera mieux ce soir, repartit La Limace, qui alluma son brûlegueule pour digérer plus béatement.
— C'est égal, renchérit la somnambule avec une tendre obstination de pochardc, je veux faire quelque chose pour lui... Va le chercher.
— Jamais de la vie !
— Eii bien ! c'est moi qui irai.
— Sans compter, se dit La Limace, en l'absence de sa compagne, que le crapaud peut passer dans des trous qui nous sont interdits, à moi et surtout à Fifî... Et puis, c'est jeune, ça a l'air innocent... quand c'est pris sur le tas, ça peut s'en tirer en pleurnichant... On en fera quelque chose de ce moucheron-là... je m'en charge!... Ah dame! si, après tout, il n'était qu'un propre-à-rien, on verrait à s'en débarrasser... Ça ne serait pas long.
Ce fut toute une affaire pour que cette masse éaorrae de chair, alourdie encore pas un copieux déjeuner, se remît debout; enfin, Zéphyrine y parvint, et, tout en chancelant, sortit du cabaret.
La Limace profita de son court moment de solitude pour allonger les jambes sur la chaise en face de lui.
Il envoyait au plafond des spirales de fumée.
Zéphyrine revint, tenant Claudinet par la main : le petit garçon tremblait de froid, de faim et de peur.
Sa tante l'assit sur ses genoux et hoqueta :
— Comme tu as été bien sage, ta tante va te récompenser.
Elle trempa un morceau de suci'e dans sa tasse à moitié pleine d'eaude-vie.
— Tiuns ! dit-elle, voilà un canard.
Claudinet, s'il l'eût osé, aurait indi([ué ses préférences ; elles se seraient modestement bornées à un croûton de pain; mais il ne voulait pas mécontenter sa tante, qui se montrait si bonne pour lui, et il accepta le canard.
La Limace régla l'addition ; il y ajouta deux sous de pourboire en faveur de la marilorne, histoire de prouver qu'elle avait eu affaire à des gens chic.