HONORABLE SOCIÉTÉ
Eusèbe Rouillaid commençait à en avoir assez de voyager à petites journées.
En outre, ses dernières dupes pouvaient aller faire leurs confidences aux gendarmes ; le signalement du rémouleur serait vile donné ; il verrait ses exploits arrêtés au moment oii il se proposait ^e les rendre plus glorieux; il fallait abandonner cette carrière de chemineau.
Il prit le pas accéléré, malgré la petite voiture qu'il était obligé de pousser devant lui, et arriva à la gare d'Athis-Mons, dix minutes avant le passage du train de Tours.
Il fit enregistrer l'équipage, qui alla prendre place dans le fourgon, pendant que le voyageur s'installait dans un compartiment de troisième classe.
Eusèbe Rouillard se carra sur le coussin — les troisièmes sont rembourrées sur cette ligne — comme s'il avait loué un moelleux sleeping-car.
Les étapes, depuis la forêt de Saint-Germain, avaient été très fatigantes, surtout pour un gaillard qui avait érigé la paresse à la hauteur d'une institution.
L'entresort de Zéphyrine, bien qu'il fût sommairement suspendu, véhiculait quand même son monde, mais La Limace avait été forcé de tramer sa voiture, et il en était encore humilié comprenant, pour la première fois, que l'existence du cheval Troppmann n'était pas autrement enviable.
— Soupe du truc ! s'écria Eusèbe en allongeant ses maigres jambes, pendant que le train se dirigeait sur Etampcs.
Il alluma sa pipe.
— Vrai, reprit-il, ce n'était pas la peine de tant chinci Jlulot... Lui, au moins, il exerçait ses petits talents dans la capitale... Il ne trimbalait pas son usine dans la cambrouse comme j'ai été forcé de le faire.
Cette humilité ne tarda pas à disparaître, Eusèbe éprouva le besoin de se justifier vis-à-vis de sa personne.
— Mais moi! fit-il, si je rémoulais, ce n'était que pour battre comtois, puisque j'avais un autre flambeau.
La Limace débarqua à Tours.
Dans le train il avait eu le temps de rappeler ses souvenirs fugitifs, touchant son installation dans la ville de saint Martin.
Des conversations échangées autrefois dans les préaux des différentes maisons de détention que La Limace avait fréquentées autrement que pour y repasser les couteaux, ciseaux, rasoirs, il ressortait qu'un pégriot un peu distingué ne pouvait descendre ailleurs que chez Matifou, dans le quartier de la Poissonnerie.
Aux temps du compagnonnage, les ouvriers qui faisaient leur tour de France, à pied, trouvaient, dans chaque grande ville, une auherge où ils séjournaient jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé de la besogne.
Chaque corps de métier avait sa mère, qui hébergeait le compagnon le plus consciencieusement du monde.
Le travailleur nomade retrouvait là, pendant quelques jours, en se reposant de ses pérégrinations, une sorte de famille.
— Tope, pays! s'écriait cordialement un habitué, souhaitant la bienvenue au nouvel arrivant.
On prenait un petit verre en se racontant des histoires de voyage.
Les filous eux aussi ont leur compagnonnage ; mais tandis que les enfants du devoir ont abandonné les traditions depuis que les chemins de fer ont supprimé leurs pittoresques étapes, les malfaiteurs, eux, conservent leur organisation maçonnique.
Dans chaque grand centre, un bandit, qui a fait ses preuves, sait bien oîi il trouvera l'hospitalité.
La Limace laissa son établissement à la gare, et, les mains dans les poches, se dirigea vers la Loire.
En voyant les îlots de sable et de cailloux que le capricieux lleuve laisse subsister au milieu de son lit, Eusèbe s'écria :
— C'est comme mon porte-raorlingue, à sec !... Il y a plus de lance que ça dans le canal de l'Ourcq !
Puis se rappelant que, en quelques heures, la Loire d'apparence si paisible pouvait fort bien rouler des flots tumultueux et inonder la campagne, il supputa que ses poches étaient susceptibles de la môme transformation.
Pendant ces réflexions symboliques, il descendait les quais, ayant en face de lui, sur l'autre rive, les coteaux do Saint-Symphorien, à droite, et à gauche, ceux de Saint-Cyr.
Le paysage ne lui disait rien, n'ayant que de lointains rapports avec les lignes des fortifs, et puis, ça manquait de ciieminées d'usines et de la brise embaumée chère aux narines délicates d'Eusèbe Rouillard. Il arriva au pont de pierre et jeta un regard distrait sur la tranchée.
Cependant il dit entre ses dents :
— Si jamais Troppmann était forcé de grimper ce raidillon-là, il donnerait sa démission et nous resterions en panne.
Le musée n'eût même pas le don d'éveiller chez lui le moindre senliment artistique.
Descartes, parce qu'il est né à La Haye (Indre-et-Loire), Rabelais, parce qu'il a vu le jour aux environs de Cliinon, ont leur statue devant l'hôtel de ville de Tpurs ; La Limace, manquant de littérature, ne s'arrôta pas à contempler leur effigie en marbre de Carrare.
Il arriva rue Eugène-Slie, et ses yeux canailles découvrirent tout de suite la maison qu'il cherchait.
C'était un bouge, dans le genre du tapis-franc si bien décrit par le grand romancier dont le nom a servi de vocable à la rue.
Un auvent, aux rares ardoises léprées de mousse, abritait l'entrée de la maison borgne, dont la porte disloquée avait des allures de guichet de geôle.
Il fallait monter trois marches branlantes, aux pierres effritées par les pieds des clients depuis plusieurs générations, pour pénétrer dans l'antre.
A droite et à gauche, des fenêtres manquant de symétrie étaient garnies de barreaux de fer, laissant voir des Loques rouges simulant des rideaux.
Tout l'immeuble menaçait ruine et sa vétusté pouvait être comparée à la maison de Tristan l'Hermite, datant du xv° siècle et située non loin de là, rue Briçonnet.
La Limace entra.
Un homme jeune encore, qui se tenait derrière un comptoir d'étam bossue et taché par les matières colorantes du gros vin, examina le nouvel arrivant.
Eusèbe s'écria :
— Tu vois bien que je suis de la tierce... Je viens goûter ton pive et sorguer dans un de tes pieux... Est-ce que ça va?
— Tu peux entrer au salon, dit le commerçant, qui, en effet, semblait trouver La Limace digne de se joindre à la compagnie rassemblée dans une salle fumeuse, au fond de la maison.
Le père Matifou, qui avait fondé l'établissement, n'était plus; sa veuve et son fils continuaient son commerce, qui ne paraissait pas devoir péricliter de si tôt, car une douzaine de drôles assis à une grande table boiteuse s'offraient des consommations aussi falsifiées que variées.
Quand Eusèbe Rouillard apparut, clignant de l'œil pour mieux voir • le « salon », trois ou quatre voix s'écrièrent :
— Tiens, c'est La Limace !
Cet hommage spontané lui alla au cœur; jamais sa vanité de grinche
n'avait été chatouillée aussi agréablement et d'une façon plus inattendue.
Il n'eût pas été surpris de rencontrer des copains dont il aurait
certainement entendu parler autrefois, mais de là à s'imaginer que sa notoriété l'accompagnerait de la Seine à la Loire, il y avait de la marge.
Il salua l'honorable société avec un geste saccadé d'un irrésistible comique et répondit avec une volubilité de camelot en délire :
— Salut à tous les mecs, à tous les zigs, à tous les costos... Salut à tous les floueurs, tireurs, chopeurs, rifFaudeurs, et autres careurs!... Salut aux bonjouriers, boucardiers, roulotiers, venterniers... Salut aux ramastiques, aux vrais pégriots, aux escarpes du premier numéro... Salut à ceux de la haute, de la moyenne ou de la basse fanandelle... Tout un chacun est libre de m'offrirde quoi me rincer la dalle... J'accepterai depuis un litron par tête... V'ià mon caractère!
L'arrivée d'un luron aussi joyeux fut saluée par une explosion de cris d'animaux, de trépignements et autres manifestations d'une allégresse générale.
La Limace, content d'être au monde et d'y voir clair, se montra d'humeur encore plus joviale.
Toutes ses velléités de filou qui rêve de devenir un riche et respectable bourgeois s'évanouirent.
Ses instincts innés de voyou reprirent le dessus ; il se trouva admirablement à son aise dans cet élément et se replongea avec un véritable enthousiasme dans cette tourbe, dans cette fange
Il redevint un grimacier de premier ordre, qui tient à obtenir un succès de pitre.
On ne le lui marchanda pas; il en fut délicieusement flatté!
Quand ses yeux clignotèrent moins, à la suite du brusque passage de la lumière à la demi- obscurité de la salle, il put mieux voir ces visages oîi le stigmate du vice et du crime était si nettement imprimé.
Son exubérance joyeuse redoubla; il venait de reconnaître des amis.
Il s'écria :
— Velut!... Carbagnol!... Fromageot!
— Bien sûr! fit le dernier nommé... Tu nous croyais au plan?
— Ma foi, oui !
— On en est sorti.
— Chouette ! fit Eusèbe en lançant sa casquette au plafond.
Ces trois individus, dont le casier judiciaire aurait rempli trois chapitres des mémoires de Vidocq, se trouvaient réunis, par le hasard des libérations, évasions ou commutations,
Sous le beau ciel de la Touraine.
Leur trio de bandits était célèbre à Paris, et La Limace avait souvent
demandé de leurs nouvelles à Courgibet, le maicliand de vin logeur de Levallois.
Chacun voulut donner Taccolade à Eusèbe. Au milieu de leirusion générale, on entendait ces mots :
— Mon vieux poteau!
— Mon vieux frangin!
— Ma vieille branche !
— Ça fait plaisir dans l'existence, s'écria La Limace, essuyant un pleur, de voir qu'on n'a pas toujours affaire à des galvaudeux.
Ce fut à qui accaparerait Eusèbe Rouillard.
Matifou apporta les trois litres qui lui avaient été commandés. On trinqua à la ronde.
L'honorable société que La Limace retrouvait avait de l'usage. On savait que ce n'était pas au voyageur à régaler, car on se doutait bien qu'il ne s'était pas mis en route pour son plaisir et qu'il devait arriver à bout de ressources.
Si la fraternité et la solidarité étaient bannies du reste de la terre, on les retrouverait dans le cœur des pégriots, surtout quand il s'agissait d'un lascar aussi connu qu'Eusèbe.
La réception fut des plus touchantes.
— Je savais bien, pensa La Limace, que la province avait du bon.
Il s'essuyait en vain les yeux; il lui restait toujours une larme récalcitrante à étancher.
On lui demanda naturellement les motifs de son arrivée à Tours ; il mit une sourdine à son expansion, ne voulant pas que les aminches lui prodiguassent des quolibets.
En efi'et, en réfléchissant un peu, il ne se glorifiait plus autant de son coup de tête.
Auprès de Fifi n'avait-il pas bon souper, bon gîte et le reste?
Si elle était avec lui en ce moment, au milieu de tous ces bons vivants, on s'en ferait claquer la sous-ventrière.
Ces regrets, les premiers qu'il éprouvât depuis son départ, furent pourtant fugitifs ; il se blâma bientôt intérieurement de les avoir éprouvés.
Il répondit à ses copains :
— Le climat de Pantin ne me réussissait plus... On m'avait affirni'.' que je vous rencontrerais dans quelque coin... Je suis venu à tout hasard.
Comme explications, c'était plutôt sommaire, mais on s'en contenta en choquant de nouveau les verres avec acharnement.
— Alors, demanda Fromageot, tu vas marcher?
Matifou, lui-même, malgré son impassibilité ordinaire, fit chorus, uu broc daus cliaque main. (Page 910.)
— Tant que tu voudras.
— Ce n'est pas le boulot qui manque, ajouta Valut.
— Et puis, c'est franc! déclara Carbagnol. Les autres acquiescèrent du gesle.
— Tant mieux! re'pliqua La Limace, je ne veux pas faire le crâneur avec vous.
Il retourna ses poches.
— Vous voyez, les toiles se touchent.
— Tu vas te remplumer ici.