‹ Les deux gossesChapitre 54 sur 56 · LIS OEUI GUSSES · texte numérisé non relu

LIS OEUI GUSSES

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— Alors, c'est donc parce qu'il y a beaucoup de poires qu'on appelle ce patelin le jardin de la France ?

— Probable !

— Et la rousse?

— Pas à la coule... On leur-z-y fait voir la lune en plein midi aux cognes et aux quarts d'œil.

— C'est rien bath 1

— Demain tu en jetteras une secousse avec nous..

— Convenu... Alors on fera de bonnes journées ?

— Sans compter les heures supplémentaires... On travaillera aux pièces.

Eusèbe prononça, avec le sentiment de sa supériorité :

— On montrera comment que ça se goupine...

— Ah! pour ça! tout le monde reconnaît que l'ouvrage est soigné quand tu y mets un doigt.

Eusèbe poursuivit :

— Que j'en mette un ou les quatre et le pouce, c'est toujours soigné.

— Ça vaut mieux !

— Je ne peux pas souffrir les salopiots qui gâchent la besogne.

— Chacun a son amour-propre.

— T'es pas trop gniolle, Carbagnol !

Velut s'écria :

— Quand tii as radine, nous nous préparions à nous remettre sur le tas.

— Faut pas que je vous empêche de grinchir.

— On peut se payer un après-midi de gondolage, tous en chœur.

— On en sera quitte pour mettre les bouchées doubles demain.

— Oui, oui, appuya le chœur des pégriots. Fromageot reprit :

— Pour le moment, il ne s'agit que de souhaiter la bienvenue à uu gonsier qui a pris ses cliques et ses claques pour revoir des copains en villégiature... On va faire les choses en grand.

Matifou, mandé de rechef, prit les ordres pour le dîner.

Malgré les extra commandés, il ne présenta aucune objection, s'inclinant avec la plus parfaite déférence, comme tout bon débitant devant d'excellents clients.

Eusèbe Rouillard, observateur par nature, pensa :

— Faut rien qu'ils soient calés, ces colons-là, pour que le patron ne rechigne pars... Alors, c'est vrai! il n'y a qu'à se baisser pour en prendre sur les bords de la Loire !... Je ne m'étais pas fourré le doigt dans l'œil... C'est bien ici que je ferai fortune!... On a du flair ou on n'en a pas!... Il y a longtemps que j'aurais dû plaquer ma légitime pour venir chercher

mon gros loi dans ce pays de Cocagne... A tous les coups l'on gagne dans la patrie des pruneaux.

Les joyeux propos continuèrent; chaque camarade raconta ses derniers exploits à la Limace.

Huit jours auparavant, l'un avait aux trois quarts assommé une vieille femme à Vouvray pour lui prendre ses économies.

Un autre, opérant à Cormery, était parvenu à découvrir le bas de laine d'un paysan.

Puis, c'étaient des équipées partout aux environs : Ballan, Rivière, Saint-Paterne, Loches, Montrésor et quantité de bourgades voisines de la Loire ou du Cher avaient été pillées par les malandrins.

Un grand gaillard barbu semblait avoir accompli la plus remarquable prouesse : ses talents s'étaient exercés chez un fonctionnaire de la colonie de Mettray.

Il connaissait le pays, car il y avait été envoyé jadis comme détenu; sa belle jeunesse s'était écoulée là.

C'est ainsi qu'il avait profité des leçons de morale et des bons exemples que des philanthropes prodiguent aux pensionnaires de la maison.

Les trois amis de la Limace s'étaient rendus à Villeperdue et avaient dévalisé une propriété du maire. ,

— D'après ce que je vois, objecta judicieusement Eusèbe Rouillard, vous ne travaillez pas en ville.

— Jamais ! répondit Carbagnol...

— Nos goûts sont champêtres, appuya Velut.

— Comme ça, expliqua un autre bandit, on risque moins.

— Dame! poursuivit Fromageot, quand on est trop pressé, on se contente de ce qu'on a sous la main... Seulement, on fait de l'ouvrage à la flan.

— Ça ne vaut rien.

— Et puis, une bonne balade pour aller et pour revenir, ça ouvre l'appétit, surtout quand on n'a pas fait chou blanc.

— Alors, chez Matifou, c'estfranc?

— On n'y voit généralement pas de curieux... En cas d'avaro, il y a une porte par derrière; tout le monde peut s'esbigneren cinq secs.

— La maison du bon Dieu, quoi!

L'heure des apéritifs était arrivée ; un vitriol étiqueté kbsinthe suisse fut copieusement servi.

Tous ces sacripants étaient ivres; les lazzi devenaient plus grossiers, les contorsions plus burlesques ; tout le monde parlait à la fois.

La conversation ne tarissait pas, roulant sur le vice et le crime; c'était à qui se montrerait le plus immonde, sans dédaigner les vantardises et

les fanfaronnades dont les plus grands malfaiteurs se croient encore obligés de rehausser leurs forfaits.

La Limace se tenait le ventre, tant son hilarité était prodigieuse.

11 s'écria :

— Ah ! les brigands! ils ont juré de me faire crever de rire.

Il se chargeait à son tour d'égayer la galerie, et c'était à lui que revenait la palme dans ce concours de drôleries sinistres.

Il avait des expressions d'argot d'une extravagance inénarrable; ses jeux de physionomie ahurissants et ses gestes simiesques achevaient d'en faire l'être le plus répugnant, mais aussi le plus amusant de l'honorable société.

A ce moment, Eusèbe Rouillard oubliait complètement son épouse infortunée.

Ses rêves de grandeur ne le tourmentaient pas davantage. Il ne voyait plus, comme digne couronnement de sa carrière, l'agreste maisonnette d'Aulnay-lès-Bondy et l'écharpe municipale comme apothéose.

Matifou annonça qu'il allait servir ces messieurs et demanda civilement la permission de mettre le couvert.

Le festin commença bientôt : l'arlequin, le civet de matou et le filet de cheval de fiacre dominaient, quoique parés des plus pompeux vocables gastronomiques ; mais en somme l'ordinaire était supérieur à celui des centrales ou du bagne, et chacun y fit honneur en l'arrosant des vins des environs.

Le cliquetis des fourchettes et des couteaux, les assiettes remuées, les verres choqués emplirent tout d'abord la salle ; puis bientôt, les jurons et les blasphèmes recommencèrent à retentir.

Le tapage redevint infernal.

Toujours placide, le patron de l'établissement continuait à servir; il en avait tant vu et tant entendu ;feu son père lui en avait tant raconté, qu'il ne s'étonnait de rien.

Quand chacun fut rassasié et que le dessert fut servi, Fromageot s'écria :

— Qui est-ce qui va nous pousser une goualante? Trois ou quatre amateurs de musique levèrent la main.

Des chansons obscènes furent débitées, obtenant d'énormes succès.

Carbagnol demanda la parole ; elle lui fut octroyée.

11 interpréta un chef-d'œuvre du genre : la Chanson du coffre-fort.

L'auteur, qui avait tout d'abord gardé l'anonyme, ne put revendiquer plus tard la paternité de son chef-d'œuvre, car il fut guillotiné.

On sait que ce ne fut pas le seul versificateur qui finit sur l'échafaud. Celte œuvre retrace les infortunes de trois mousquetaires du crime.

Le premier couplet peut être cité :

Un certain soir, étant dans la débine, Un coup de vague il leur fallut pousser ; Car sans argent l'on fait bien triste mine ; Mais de courage ils n'ont jamais manqué ! La condition était filée d'avance ; Le Rigolo eut bientôt cassé tout.

Du gai plaisir, ils avaient l'espérance... )

Quand on est pègre, on peut passer partout. )

Puis les péripéties suivaient. Le coffre-fort mis dans une voilure, éventré chez un émule de Matifou.

Il contenait quarante mille francs, « quarante milels ». Carbagnol expliqua leur sort au deuxième refrain:

De les manger, ils n'étaient pas en peine ', ) „■ Quand on est pègre, on peut se payer tout. )

Une fois la caisse vide, on l'envoya faire un plongeon dans la Bièvre ; malheureusement, on l'y repêcha.

.... Adieu tous les beaux rêves. )

Quand on est pègre, on doit penser à tout. \

Le quatrième couplet expliquait comment la bande avait été capturée, et le chanteur regrettait les ripailles en ces termes :

Ce temps heureux s'est terminé trop vite, Car aujourd'hui, nous voilà tous dans l' trou. Nous sommes tous victimes des bourriques, i Quand on est pègre, il faut s'attendre à tout. )

C'est la paraphrase du fameux vers :

A tous événements le sage est préparé.

On comprend bien que nous serions impardonnable si nous passions sous silence le dernier couplet.

Le voici :

Mes chers amis, j'ai fini leur histoire. A la Nouvel!', tous trois ils partiront. Mais avant peu, bientôt, j'en ai l'espoir (e). Brisant leurs fers, vers nous ils reviendront. Mort! Cent fois mort à toute la police! Ces làch's bandits sans pitié coffrent tout. On les pendra, et ce sera justice, j

Car pour les pègr 's, la vengeance avant tout. \

Ce fut du délire !

Les compagnons reprenaient en chœur le refrain, qui se cliante, on l'a deviné sur l'air de :

Dis-moi soldat, soldat, t'en souviens-tu?

Matifou, lui-même, malgré son impassibilité ordinaire, fil chorus, un broc dans chaque main.

Les bandits passèrent la nuit à chanter et à boire.

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