‹ Les deux gossesChapitre 7 sur 56 · AMOUR PARTAGÉ · texte numérisé non relu

AMOUR PARTAGÉ

Il était quatre heures de l'après-midi quand la voiture qui amenait Hélène et Carmen arriva à Kerlor.

Mademoiselle de Penhoët, qui n'avait jamais vu le bourg, fut vivement impressionnée en découvrant ce nid de pêcheurs, si pittoresquement juché entre ses deux falaises.

— Nous sommes arrivées, s'écria Carmen... iS'ous voici dans notre domaine, ma chère amie... Je me charge de t'en faire les honneurs... Je veux qu'avant un mois, tu le connaisses dans tous ses détails.

La Victoria franchissait la grille et entrait dans la grande allée de chênes qui débouchait devant le perron.

Hélène soupira ; ces arbres séculaires, ces massifs de fleurs, ces immenses pelouses lui rappelaient le castel de Penhoët; mais la chère enfant était heureuse que ces richesses fussent l'apanage des Kerlor, dont la délicate bonté lui allait au fond de l'àme.

Carmen prit Hélène par la main, et, sans lui donner le temps de se reconnaître, elle lui fit monter le vaste escalier à la rampe de fer forgé.

Un domestique ouvrit la porte du salon aux grandes fenêtres tendues de vieux quinze-seize vert d'eau.

La comtesse de Kerlor était assise sur une chaise longue à boiserie blanc et or recouverte en lampas. Auprès d'elle il y avait une liseuse chargée de livres. Georges, debout, auprès de sa mère, appuyait une main sur le dossier.

Lorsque mademoiselle de Penhoët entra, la comtesse se leva et prit le bras de son fils ; elle fit quelques pas au-devant de l'orpheline, qui s'inclinait très bas.

— Mademoiselle, dit madame de Kerlor, je remercie ma fille de vous avoir amenée chez moi... Rien ne remplace un père et une mère ; mais, si vous le voulez bien, tout le monde vous aimera dans cet asile... Acceptez-vous, mon enfant?

— Acceptez-vous, mademoiselle? appuya Georges dont la voix était frémissante.

Les lèvres d'Hélène s'entr'ouvrirent pour remercier; mais il y eut un tel bouleversement dans ce cœur meurtri, qui s'emplissait d'une tendresse spontanée, irréfléchie, débordante, queies mots s'arrêtèrent dans sa gorge contractée.

Elle tomba aux pieds de la comtesse et couvrit de baisers la main qui lui était tendue.

— Pauvre enfant ! murmura madame de Kerlor avec la plus vive compassion.

Elle releva l'orpheline et l'embrassa maternellement; puis elle la fit asseoir à côté d'elle.

Carmen les yeux mouillés de grosses larmes se rappelait les péripéties de la journée. Elle avait la satisfaction d'avoir arraché Hélène aux plus grands dangers. L'accueil fait par sa mère et son frère à l'orpheline, l'attitude reconnaissante de celle-ci, étaient pour mademoiselle de Kerlor la meilleure des récompenses.

La comtesse demanda à sa fille si tous les ordres avaient été donnés pour que mademoiselle de Penhoët ne manquât de rien. Ce fut Georges qui répondit. Il avait surveillé l'installation de la jeune fille. Carmen ajouta qu'elle avait promis à Hélène que tout ce que l'orpheline possédait à Brest serait soigneusement transporté à Kerlor.

Georges déclara qu'il allait immédiatement s'occuper de ce déménagement.

En attendant le retour de sa sœur, le jeune homme avait été en proie à de véritables angoisses.

Tantôt il ne doutait pas que Carmen ne réussît, tantôt il s'abandonnait au découragement le plus profond.

Mademoiselle de Penhoët n'avait-elle pas déclaré qu'elle ne pourrait venir au château que « plus tard ». Elle avait même ajouté : « Peut-être ! »

Mais alors, si Carmen échouait dans sa nouvelle tentative, si elle rentrait seule à Kerlor, que ferait Georges?

H aimait Hélène ; c'était une vraie passion que l'orpheline lui avait inspirée, d'autant plus folle que Georges ignorait si jamais il se retrouverait en présence de cette blonde vierge, dont les yeux reflétaient le firmament.

Et voici qu'elle apparaissait, plus belle encore dans son trouble, plus touchante dans son abandon. Georges pouvait donc espérer que l'ardent bonheur entrevu dans un délicieux l'ève pourrait se réaliser.

Il avait pressé la main d'Hélène avec ferveur.

Mademoiselle de Penhoët produisit la meilleure impression sur l'esprit de la comtesse, qui se promettait de donner à l'orpheline tous les témoignages d'affection qui peuvent consoler les affligés.

Nous irions au delà de notre pensée si nous prétendions que la douairière enveloppait dans sa miséricorde le marquis et la marquise de Penhoët ; non, madame de Kerlor croyait toujours à la « faute des parents » ; mais avec sa grande équité elle ne voulait pas que l'orpheline en fût responsable à aucun degré.

Pour que la réception de mademoiselle de Penhoët fût complète' et qu'il n'y eût aucune ombre au tableau dans la cordialité générale, Christiern entra par la porte entr'ouverte et vint solliciter une caresse de l'orpheline.

C'était un magnifique lévrier suédois, gris de fer, qui accompagnait Georges et Carmen dans toutes leurs excursions.

Christiern n'était pas prodigue de démonstrations amicales ; la façon dont il regarda Hélène, prouva qu'il la considérait, dans son intelligence de bon chien, comme une grande amie de la maison.

La comtesse et ses enfants remarquèrent cet heureux présage.

Mademoiselle de Kerlor se reportait par la pensée au couvent des Dames de Saint-Joseph, à Quimper, et mille souvenirs d'une extrême douceur hantaient son esprit.

Les longs jours passés entre les hauts murs de la maison austère, si tristes pour la plupart des élèves, avaient été pour Carmen une entrée dans la vie tout ensoleillée de sourires, toute ouatée de caresses, toute parfumée d'affection, grâce à la présence de mademoiselle de Penhoët, dont le caractère aimable et réfléchi avait conquis tout de suite la turbulente fillette. Hélène grondait Carmen à la suite d'une escapade trop vive» et rien n'était plus piquant que de voir la grande enfant faire acte de contrition devant la petite. D'ailleurs, Hélène de Penhoët était adorée de toutes ses jeunes condisciples, et c'était certainement la préférée des bonnes Dames.

Aussi, Carmen était-elle rassurée quand elle craignait une punition ; elle priait Hélène d'intercéder pour elle auprès des directrices ; la cause était gagnée d'avance.

Mademoiselle de Penhoët dit à Carmen avec la plus ardente eS'usion :

— Ta mère, ton frère et toi vous avez accueilli l'orpheline comme si elle faisait partie de votre famille... A l'isolée en ce monde vous offrez un asile, un appui, des consolations qu'elle peut accepter sans rougir... Merci!... oh! merci! du plus profond de mon âme !

Mademoiselle de Kerlor répliqua à voix basse :

— Comprends-tu maintenant que la désespérance est impie ?

— Oui, tu as raison, fit Hélène... Tu m'as doublement sauvée.

— Aime-nous bien, ma chérie, et tu acquitteras ta dette.

— Oui, Carmen... Vous aurezmoncœur, vous aurez mon âme... Je prie Dieu, je le prierai sans cesse pour qu'il écarte de toi l'ombre d'un chagrin. . . Mais, continua l'orpheline, d'une voix inspirée, si jamais le ciel t'envoyait quelque affliction, je serais toujours auprès de toi pour te consoler à mon tour... Et si un jour tu as besoiji de faire appel à mon dévouement le plus absolu, compte sur moi, quelles que soient les circonstances.

Selon toute apparence, mademoiselle de Kerlor n'aurait jamais besoin de mademoiselle de Penhoët, mais comme ces protestations de dévouement étaient nobles et sincères !

Aussi la riche héritière remercia-t-elle l'orpheline d'un regard éloquent et qui semblait dire :

— Je sais que tu es une véritable amie... Une sœur!

La comtesse était rassérénée ; son visage fatigué s'illuminait d'un sourire et ses yeux abattus avaient repris un éclat oublié. Elle eut un geste charmant.

— Vous ne vous ennuierez pas trop à Kerlor, mademoiselle Hélène? demanda-t-elle.

— Ah ! madame, répondit Hélène, demandez à Carmen dans quelle triste situation elle m'a trouvée! Votre fille vous dira si je pouvais rêver un changement aussi providentiel.

Le reste de la journée s'écoula si rapidement pour les hôtes de Kerlor que ce fut avec une vive surprise qu'ils entendirent annoncer :

— Madame la comtesse est sei'vie !

Le dîner fut empreint d'un grand charme familial. La comtesse s'adressait à Hélène, comme si la nouvelle venue était déjà depuis longtemps sous le toit hospitalier de Kerlor.

La comtesse appréciait la grâce naturelle de l'orpheline, et, pour la première fois, depuis la fuite de mademoiselle de Sainclair, trouvait que Mariana n'était pas la plus parfaite créature qui fût au monde.

Carmen, qui lisait dans la pensée de sa mère, se rassurait de plus en plus.

Elle aurait voulu, du regard, s'entretenir avec Georges, son cher complice, mais elle s'aperçut que le jeune homme n'avait d'yeux que pour Hélène, qu'il contemplait avec une admiration, que seule sa bonne éducation rendait discrète.

Un éclair révélateur traversa la cervelle de Carmen.

no LES DEUX GOSSES.

— Serait-ce possible? pensa-t-elle.

Puis elle se moqua de sa promptitude à bâtir des conjectures.

— Est-ce qu'on aime aussi vite que cela? se demanda-t-elle.

Le soir, au salon, l'orpheline acheva de conquérir la comtesse en lisant quelques-unes des Méditations de Lamartine.

La voix d'Hélène modulait si harmonieusement et avec un ton si pénétrant les strophes du poète qu'il semblait à madame de Kerlor en savourer le charme pour la première fois.

A l'heure de la retraite dans les appartements, Carmen interrogea la comtesse :

— Eh bien ! mère?

— Je suis enchantée, mon enfant, répondit la douairière. Mes préventions étaient injustes, je le reconnais humblement. A vous trois vous les avez vaincues.

De son côté, Georges disait à l'orpheline :

— Vous avez apporté dans cette sombre demeure un rayon de soleil, mademoiselle ; et je suis persuadé que, grâce à vous, ma mère va retrouver sa quiétude d'esprit et que sa santé va se raffermir.

— Ah! monsieur, soupira Hélène, si réellement j'ai ce pouvoir, comme j'en remercierai Dieu !

Le lendemain, la comtesse déclara qu'elle se sentait très forte ; elle s'illusionnait un peu, mais il était vrai que l'arrivée d'Hélène avait produit un effet des plus salutaires sur madame de li^erlor.

Après le déjeuner, il fut convenu que l'on ferait une promenade dans la campagne.

La comtesse exigea que mademoiselle de Penhoët lui donnât le bras.

Tous quatre ils allèrent le long des sentiers bordés de genêts d'or. Ils s'assirent sur la mousse, au pied d'une colline, en face d'un de ces sites pleins de celte poésie sauvage qui rend si captivant ce coin de la Bretagne.

La comtesse voulut encore que l'orpheline lui cueillît un bouquet de fleurs des champs.

Pendant que la jeune fille formait sa petite gerbe, madame de Kerlor pensive la regardait.

L'excellente femme songeait à l'avenir si incertain de cette belle et sérieuse enfant, et. remarquant ses joues pâlissantes, ses beaux yeux fréquemment humides, que l'ombre d'une pensée mauvaise n'avait jamais traversés, elle se demandait avec un commencement de tristesse ce «qu'adviendrait dans la vie de tant de fraîcheur et de pureté.

LES DEUX GOSSES. îll'

N'était-il pas à craindre, suivant madame de Kerlor, en dépit de tous les bons indices dont la nature droite d'Hélène semblait un sûr garant, que le sang de la marquise de Penhoët ne poussât fatalement l'enfant dans une voie funeste, et ne donnât raison à cette théorie aujourd'hui répandue qui veut que l'hérédité des passions et du vice existe, tout comme celle de la probité et de l'honneur?

Christiern, le lévrier suédois, que l'on n'avait pas voulu emmener, apparut au détour d'un sentier.

Il s'était évadé et avait couru sur la trace de ses maîtres.

Il manifesta bruyamment son allégresse en les retrouvant et l'orpheline n'eut pas la moindre part de caresses.

Cette journée fut délicieuse. La soirée fut encore plus cordiale que celle de la veille.

Hélène montra qu'elle brodait comme une petite fée et reçut les plus vifs compliments de la comtesse, qui ne put s'empêcher de dire à Carmen :

— On ne croirait jamais que vous avez été élevées au même couvent. Madame de Kerlor demanda l'avis de son fils; Georges déclara gaîment

qu'il partageait celui de sa mère.

Carmen fit une moue plaisante et affecta une bouderie de gamine; puis elle partit d'un éclat de rire.

— C'est vrai, reconnut-elle ; mais cela tient à ce qu'Hélène travaillait tout le temps que je flânais... C'était sans doute dans l'espérance de mhumilier un jour !

Un baiser à sa compagne prouva que « l'humiliée » n'avait pas conservé la plus petite rancune.

Elle ajouta d'un ton de gravité fort réjouissant :

— Si l'on savait, on prendrait ses précautions ; mais voilà, on ne réfléchit à ces choses-là qu'après.

Georges avait réussi à s'isoler un peu avec Hélène. Il lui dit de sa voix communicative :

— Si Carmen n'avait pas réussi à vous convaincre, mademoiselle, et si vous aviez refusé de venir à Kerlor, savez-vous que vous auriez fait de moi le plus malheureux des hommes !

L'orpheline eut un léger tremblement, ne s'expliquant pas pourquoi ces paroles l'avaient troublée d'une façon inexprimable.

Rentrée dans sa chambre, la jeune fille se sentit très agitée, en proie à une inquiétude qui venait de surgrr en elle, et qu'elle n'avait jamais ressentie jusqu'alors.

Pendant plus de deux heures, elle resta éveillée, songeuse, sans pouvoir préciser ces craintes trop confuses encore.

Elle finit par s'endormir, tout en cherciiant vainement le mot de la troublante et mystérieuse énigme.

Trois autres jours s'écoulèrent. Hélène de Penhoët assistait impuissante à une transformation qui bouleversait tout son être.

C'était comme une sorte de vertige, qui lui enlevait de plus en plus la notion exacte des choses.

Il lui était impossible d'analyser ses sensations ; elles échappaient à tout raisonnement.

Et pourtant, Hélène, tout en cherchant à se débattre, à retrouver sa lucidité, ne souffrait pas.

Elle se sentait envahie par une langueur étrange, très douce, très apaisante.

Georges, malgré son peu de présomption, se rendait compte de ce qui se passait dans l'esprit de la chère enfant.

Il ne s'égara pas. Sa propre émotion l'avertissait qu'un cœur commençait à battre à l'unisson du sien.

Une joie débordante rayonna sur son visage. Il ne se demandait plus anxieux si l'orpheline l'aimerait ; elle l'aimait déjà.

Mademoiselle de Kerlor observait avec la curiosité la plus sympathique Georges et Hélène.

Son frère ne se trahissait pas absolument ; mais Carmen avait relevé un symptôme grave contre lui : depuis l'ari'ivée d'Hélène, Georges ne parlait plus de ces voyages extraordinaires, qui, quelques jours auparavant encore, étaient son sujet favori de conversation.

Quant à sa petite amie, Carmen s'avouait sincèrement qu'elle ne pouvait deviner ce qui se passait en elle ; mais pourtant la jeune fille aurait juré qu'il s'y passait quelque chose.

La bonne comtesse ne s'apercevait de rien ; sa félicité semblait complète, soit que l'orpheline lui apportât des fleurs préférées, soit qu'elle se livrât à quelque travail d'aiguille, ou lui lût son ouvrage de prédilection.

Madame de Kerlor ne parlait plus de mademoiselle de Sainclair, bien qu'elle y pensât toujours un peu, mais pour se demander ce que devenait l'ingrate et non pour regretter ses soins.

Chaque heure, chaque minute augmentait l'intimité de Georges et d'Hélène.

Ils partageaient les mêmes goûts, les mêmes admirations ; ils éprouvaient un plaisir indicible à se trouver l'un près de l'autre.

C'était lui qui découvrait en elle quelque nouvelle perfection inattendue; c'était elle qui voyait pour la première fois sur les lèvres de Georges l'expression de quelque noble sentiment éclos au fond de son âme.

Elle préférait la châtaigneraie de Kerlor à toutes les excursions du monde, (l'ii

Toujours très innocente de ce qui se passait en elle, mademoiselle de Penhoët s'abandonnait candidement à son inclination, ne se doutant pas du sentiment dangereux qui prenait possession de son cœur ; nous disons dangereux à cause des obstacles sans nombre qui se dressaient entre les deux jeunes gens et dont le moindre n'était pas l'opinion de la comtesse de Kerlor sur la mère d'Hélène.

Un mot de M. de Kerlor révéla brusquement à la jeune fille ce qui se passait en elle.

11 lui dit un jour en lui serrant la main longuement :

— Mademoiselle, vous ne nous quitterez jamais, n'est-ce pas? car vous emporteriez ma vie avec vous.

L'orpheline n'eut pas la force de répondre.

Toute frémissante elle alla s'enfermer chez elle.

Pauvre Hélène ! Elle avait lu dans son cœur. Elle aimait Georges de Kerlor.

Éperdue, l'orpheline se dit qu'elle n'avait qu'un parti à prendre : ce sentiment qu'elle était forcée de s'avouer à elle-même, elle le garderait enfoui au plus profond de son âme.

Jamais, jamais, croyait-elle, ni une parole, ni un signe, ni un soupir, n'en décèlerait l'existence.

Elle éteindrait sous les larmes, sous les prières, sous son énergique volonté d'honnête lille, cet amour qui lui brûlait le cœur, cet amour qui avait commencé par imprégner tout son être d'une félicité exquise. Si les forces lui manquaient, Hélène de Penhoot supplierait la comtesse de Kerlor de lui faire ouvrir les portes d'un cloître.

Non, personne ne se douterait de ses tourments, et elle saurait souffrir en silence, dût-elle ne jamais connaître le bonheur?

Elle se confessa à ses chers portraits. Le marquis et la marquise la regardaient toujours avec la même tendresse.

A travers ses yeux voilés, l'orpheline crut les voir sourire.

Elle s'approcha plus près d'eux et laissa échapper une plainte déchirante.

Dans son hallucination, il semblait maintenant à Hélène que son père et sa mère pleuraient avec elle.

La mignonne s'évanouit. Elle resta plus d'une heure sans connaissance.

Quand elle se releva, elle avait la tête brûlante et ses membres endoloris. Elle se mit au lit avec la fièvre.

Cependant, un sommeil tranquille répara ses forces. Elle eut des rêves consolants. Quand elle se réveilla le lendemain, ses soucis de la veille revinrent l'assaillir; mais elle était courageuse, et elle se promit de n'avoir aucune défaillance.

Georges l'aimait ! Elle aimait Georges !

Pourquoi aurait-elle accusé la destinée? Est-ce que quelques jours auparavant, dans son isolement, dans sa désespérance, au moment de se tuer, elle pouvait s'attendre à cette divine consolation ?

H lui était bien permis de ne pas combattre son amour, à la condition que M. de Kerlor l'ignorât toujours.

Mais cette résolution était implacable ; c'était le salut et le seul moyen d'éviter une séparation qui lui eût broyé le cœur.

Depuis huit jours, mademoiselle de Penhoët était installée au château de Kerlor.

Ainsi que le lui avait promis Carmen, tous les meubles, tous les objets qui garnissaient l'humble appartement de Recouvrance, l'y avaient accompagnée.

L'orpheline avait fourni des indications pour que chaque chose fût rangée à sa place, comme dans la modeste chambre où nous l'avons vue si souvent pleurer.

Nous avons dit que les photographies du marquis et de la marquise se souriaient de nouveau sur la cheminée ; le pastel de madame Vigée- Lebrun s'étalait au mur ; la délicieuse figure d'autrefois prenait des airs de jeunesse en s'épanouissant au grand jour qui entrait par les hautes fenêtres.

C'était là que la mignonne venait retremper sa volonté chancelante.

Malgré ses résolutions, elle n'était pas toujours maîtresse d'elle-même devant Georges, quand il lui prodiguait des paroles d'une tendresse infinie, de sa voix pénétrante et passionnée.

La pauvre enfant ne pouvait pas toujours retenir un balbutiement d'amour ; il lui en coûtait tant de se contraindre et de taire les pensées qui lui brûlaient les lèvres. Cependant elle avait examiné sévèrement sa conscience et ne s'était pas trouvée coupable.

Dans cette petite âme lumineuse, le péché ne pouvait résider.

Hélène aimait parce quune puissance irrésistible lui commandait d'aimer; elle n'offensait donc pas Dieu, qui est le souverain maître de nos actions.

Mais Dieu exigeait aussi que cette flamme céleste continuât à rayonner en secret, au fond du cœur de l'orpheline.

Hélène éprouvait une sorte de volupté de souffrance qui ne lui arrachait pas un murmure. Ses beaux yeux innocents restaient pleins de clarté.

Mademoiselle de Penhoët était dans la chambre aux souvenirs. Elle regardait le doux visage aux traits pâlis de l'aïeule et elle se rappelait l'insistance de ce marchand de Paris, qui lui avait offert deux mille francs de la chère relique.

La jeune fille murmurait :

— Si j'avais vendu ces tableaux, si j'avais commis ce sacrilège, l'argent de cet homme m'aurait été volé en même temps que les sept cent cinquante francs de Bernard; n'est-ce pas une preuve de plus qu'il faut toujours faire son devoir?

Se croyanl seule, elle prononça ces mots à mi-voix; aussi fut-elle bien étonnée quand elle entendit répondre :

— Eh bien! je profite de tes excellentes dispositions pour te rappeler que tu as eu tort de m'abandonner.

Mademoiselle de Penhoët se retourna et vit Carmen. Hélène s'écria :

— Ta mère m'avait permis de disposer d'une demi-heure.

— Oui, mais, si mademoiselle Ilélène propose et si madame de Kerlor dispose, il ne s'ensuit pas qu'elles puissent faire la part de l'imprévu.

— Qu'est-il arrivé? demanda l'orpheline.

— M. de Saint-Hyrieix est là...

— Votre voisin ?

— Oui, notre voisin.

— Eh bien?

— Eh bien ! je ne me trouve pas assez vaillante pour le recevoir toute seule... 11 est terrible, M. de Saint-IIyrieix ; il a toujours la mine d'un ambassadeur qui assiste au couronnement d'un empereur... Cela m'intimide un peu, moi, surtout à la campagne?

— Et tu as pensé qu'à deux nous serions plus fortes, répondit Hélène.

— Toi qui n'ignores rien, poursuivit la malicieuse Carmen, tu dois être au courant des traités diplomatiques ; tu en disserteras avec notre cérémonieux voisin... Cela m'amusera de te voir aux prises avec le protocole.

Mademoiselle de Kerlor exagérait un peu; M. Firmin de Saint-Hyrieix était un homme de trente-huit ans, au visage un peu froid, mais dont la distinction de parfait gentilhomme n'allait pas jusqu'à la raideur.

Oh! bien certainement, il était de la « Carrière » ; ses lèvres poliment dédaigneuses, son regard protecteur et les petits favoris traditionnels lui donnaient le cachet, le sceau si l'on veut, des habitués de chancellerie ; mais M. de Saint-Hyrieix ne pontifiait pas constamment et son éducation lui permettait certainement de causer d'autres choses que des traités de Ryswick ou de Campo-Formio.

Nous devons même ajouter que l'œil du diplomate parut rayonner d'une satisfaction intérieure quand mademoiselle de Kerlor reparut.

Celle-ci présenta son amie Hélène de Penhoët.

M. de Saint-Hyrieix salua cérémonieusement. Il connaissait les légendes qui avaient circulé touchant les parents de cette jeune fille ; mais la protection de la comtesse de Kerlor couvrait l'orpheline.

Une idée traversa le cerveau de Carmen, et elle manœuvra de façon à s'entretenir à part avec le visiteur. Elle n'eut pas à déployer une stratégie trop savante, car Georges et Hélène, en vertu des lois de l'attraction, étaient déjà réunis; quant à la comtesse, elle jouait avec son lévrier.

M. de Saint-Hyrieix, charmé, se prêta le plus galamment du monde au

manège de Carmen, ne pouvant supposer de quoi il allait être question.

— Monsieur, commença celle-ci, j'aime beaucoup mademoiselle de Penhoët.

Le diplomate, malgré son impassibilité, fut déconcerté.

Mademoiselle de Kerlor lui expliqua alors très clairement et très rapidement l'affaire Penhoët au Mexique.

Si les légitimes revendications de l'orpheline étaient chaudement appuyées auprès de la république mexicaine par le représentant de la France, l'affaire pourrait se terminer promptement à la satisfaction de mademoiselle de Penhoët.

M. de Saint-Hyrieix n'avait-il aucune relation là-bas ?

Il comprit tout de suite et déclara qu'il serait enchanté d'être agréable à la famille de Kerlor en général et à mademoiselle Carmen en particulier.

Certainement il avait des amis au Mexique, et tout de suite, il allait s'occuper de ces négociations.

Carmen le remercia ; mais elle ajouta :

— Je vous prie de garder le silence vis-à-vis de mes parents et surtout de ne point laisser soupçonner à mademoiselle de Penhoët que je suis intervenue dans cette affaire... Vous me le promettez!

' — Vous avez ma parole, mademoiselle.

La comtesse de Kerlor avait fini par remarquer que deux groupes s'étaient formés dans le salon.

Georges et Hélène n'attirèrent pas trop son attention ; mais elle hocha la tête doucement et un sourire passa sur ses lèvres en contemplant Firmin et Carmen qui paraissaient si bien d'accord.

Celle-ci se rapprocha de sa mère ; le diplomate revint faire sa cour à la comtesse. Au bout d'une heure il se leva, après avoir demandé à madame de Kerlor si elle lui permettait de revenir bientôt.

La mère de Carmen répondit avec beaucoup de bienveillance à M. de Saint-Hyrieix qu'elle serait très heureuse de recevoir cette nouvelle visite.

H salua avec aisance, s'inclinant plus particulièrement devant mademoiselle de Kerlor et se retira..

La comtesse s'écria :

— Notre voisin est un homme fort bien élevé... N'est-ce pas ton opinion, Carmen?

— Mais, répliqua la jeune fille sans le moindre embarras, nous ne le recevrions pas sans cela.

La comtesse appela Hélène et s'entretint avec elle à voix basse.

— Que dites-vous de M. de Saint-Hyrieix? questionna madame de Kerlor. L'orpheline répondit :

— Puis- je me permettre de donner une appréciation, madame?... J'ai vu aujourd'hui pour la première fois votre voisin.

— Aussi, ma chère enfant, n'est-ce que votre première impression que je vous demande.

— Eh bien! je suis un peu de l'avis de Carmen, flt Hélène doucement. La comtesse eut un sourire et reprit :

— Votre petite amie vous a-t-elle déjà parlé de M. de Saint-Hyrieix?

— Non, madame.

— Vous savez combien les mamans s'ingénient quand il s'agit du bonheur de leurs enfants... Ma fille ne doit pas avoir de secrets pour vous; elle est si expansive !

— Je vous assure, madame la comtesse, que Carmen ne m'a rien dit.

— Ne vous méprenez pas, mignonne ... Je ne sais si je pressens la vérité ; mais il se peut que ma vigilance de mère ait eu raison de s'éveiller... Or, j'aurais voulu savoir si ma fille entrerait dans mes vues, le cas échéant.

— Vous parlez de moi!... lit gaiement la sœur de Georges avec son sourire de gentil lutin, comme si elle devinait de quoi il s'agissait.

Très délibérément, elle allait s'avancer lorsque la porte s'ouvrit; et Mariana de Sainclair apparut.

L'institutrice s'avança, le front penché, paraissant très émue et semblant se demander comment elle serait accueillie par la comtesse.

Madame de Kerlor regarda Mariana ; il y eut quelques secondes de silence glacial.

Mademoiselle de Sainclair prononça d'une voix tremblante :

— Madame la comtesse me permettra-t-elle de la saluer? La douairière répondit, après une légère contrainte :

— Mais certainement, mon enfant.

Mariana s'approcha en exhalant un soupir. La comtesse lui tendit la main et dit :

— Votre brusque détermination m'a tout d'abord affligée ; puis, j'ai relu votre lettre, et j'ai compris que je n'avais qu'à m'incliner.

— Vous ne me blâmez pas ?

— Vous étiez libre de vos actes.

Mademoiselle de Sainclair se garda d'insister. Elle passa tout de suite à un autre ordre d'idées :

— Je me suis permis d'entrer sans me faire annoncer, fit-elle avec un peu d'embarras.

— Vous vous êtes souvenue que vous aviez longtemps été chez vous au château de Kerlor, et qu'il vous est toujours ouvert. Vous avez bien fait! répliqua la comtesse avec une bienveillance toute maternelle.

Cette fois, mademoiselle de Sainclair éprouva un véritable soulagement et ses yeux redevinrent brillants.

Elle regarda Hélène de Penhoët, tout en allant embrasser Carmen et serrer la main de Georges, qui répondit très amicalement à l'étreinte.

Les lèvres de Mariana se pincèrent ; elle fit appel à toute sa science de dissimulation pour ne pas montrer son violent dépit.

Non seulement, Hélène était très jolie, mais Georges, malgré l'arrivée de Mariana, n'avait pas bougé de sa place, à côté de l'orpheline.

Carmen présenta les deux jeunes filles l'une à l'autre :

— Mademoiselle de Penhoët, notre amie... Mademoiselle de Sainclair, notre petite-cousine.

L'orpheline, à qui Carmen avait raconté l'odyssée de mademoiselle de Sainclair, s'inclina discrètement.

Mariana, en parfaite comédienne, salua avec un petit sourire flatteur, comme si elle tenait à montrer qu'elle appréciait à première vue la grâce et la beauté d'Hélène.

M. de Kerlor, qui observait sa petite-cousine, fut parfaitement dupe de cette attitude.

H ne se doutait pas que, en ce moment, Mariana se disait, la rage au cœur :

— Cette langoureuse enfant est fort jolie... Son petit air intéressant a dû frapper mon ami Georges, qui est assez impressionnable... Ainsi, cette mademoiselle de Penhoët me remplace déjà dans mes fonctions... Qui sait si bientôt, elle ne m'enlèvera pas mon cousin?... Qui sait si déjà elle ne l'a pas conquis?... Je ne sortirai pas du château avant de savoir à quoi m'en tenir.

Mademoiselle de Sainclair se montra très empressée auprès de la comtesse ; elle condescendit même jusqu'à apprendre à Hélène quelques petits détails auxquels la châtelaine tenait beaucoup dans l'organisation assez compliquée de son service intime.

Mademoiselle de Penhoët remercia vivement Mariana ; et madame de Kerlor demanda à l'institutrice si elle pouvait passer la journée à Kerlor.

Mariana se fit un peu prier ; mais elle céda devant l'insistance de Georges et de Carmen.

Elle pria pourtant qu'on lui permît de rentrer à Brest avant la nuit.

— De cette façon, fit la comtesse, nous nous imaginerons, pour quelques heures, que vous ne nous avez pas quittés.

Mademoiselle de Sainclair joua l'émotion la plus louchante. Le temps continuait à être beau.

Pendant le déjeuner on agita la question de la promenade de l'aprèsmidi.

Différents projets furent discutés ; mais, la comtesse, qui ne s'était pas encore prononcée, déclara qu'elle préférait la châtaigneraie de Kerlor à toutes les excursions du monde.

Mariana en conçut un secret plaisir. Il était impossible que Georges, en revoyant la clairière où nos lecteurs se rappellent que ce récit a commencé, ne rappelât pas à sa petite-cousine la scène occasionnée par cette brute de Pornic.

En effet, mademoiselle de Sainclair ne s'était pas trompée dans ses prévisions.

Georges, qui avait continué à se montrer fort aimable pour elle, lui offrit le bras, quand on entra dans le parc.

Le jeune homme en somme ne laissait pas d'éprouver de l'affection pour Mariana.

C'était une saine et bonne amitié d'enfance, au moins de la part de Georges, nous le savons; et puis ce jour-là M. de Kerlor était reconnaissant à la petite-cousine d'avoir rendu si vile un discret hommage à la beauté sereine de mademoiselle de Penhoët.

Mademoiselle de Sainclair se rassénérait peu à peu.

Elle ne doutait pas un seul instant de la réussite de ses projets.

Son plan se déroulait suivant les péripéties qu'elle avait prévues.

Elle avait eu bien tort de concevoir des craintes inexplicables en se rendant à Kerlor.

Les événements lui donnaient raison ; son départ du château, à l'heure propice, était décidément un trait de génie.

Si elle était restée constamment auprès de Georges, celui-ci n'aurait pas été mordu au cœur par la passion résultant de la disparition de la femme aimée.

Mariana fixa sur le jeune homme son regard le plus ensorceleur.

Pendant que la comtesse de Kerlor s'entretenait avec Hélène et Carmen, Georges et sa cousine s'étaient insensiblement éloignés, au hasard de la promenade.

Soudain M. de Kerlor prit cordialement la main de mademoiselle de Sainclair.

— Ma petite- cousine, dit-il avec effusion, je suis très heureux que vous vous soyez décidée à refaire le voyage de Kerlor.

— Hélas ! mon cousin, je ne suis auprès de vous que pour quelques heures !

— Pourquoi? Y a-t-il rien d'irrévocable dans la vie et à votre âge. Mademoiselle de Sainclair tressaillit.

Cette parole de Georges ne ressemblait-elle pas au plus doux des encouragements.

Et je suis certain que vous m'approuverez de vouloir être le mari de mademoiselle de l'cnhoët.

(Page 124.)

Il continua :

— Je compte bien que nous nous reverrons souvent. Cette excellente madame Nerville ne me paraît pas très exigeante.

— Vous ne sauriez croire, mon cher cousin, répondit Mariana, comme mon cœur se serrait lorsque j'ai franchi^ tout à l'heure, la grille du château.

— Vous n'étiez pas rassurée sur l'accueil qui vous était réservé ?

— Je l'avoue.

— Vous n'avez plus aucune appréhension maintenant ?

— Aucune.

— A la bonne heure !... Il y a eu dans tout ceci la plus regrettable des méprises.

— Si vous saviez comme j'ai pleuré! Le devoir ordonnait ! Et puis... ma situation était si fausse au château.

— Sur ce point, répliqua Georges, je ne suis pas de votre avis.

— J'étais la parente pauvre.

— Vous savez bien que la richesse nous importe peu.

— Ah ! monsieur de Kerlor, vous exprimez là une opinion toute personnelle.

— Je suis sûr que ma mère et ma sœur partagent mes sentiments.

— Ainsi, vous n'attachez pas d'importance à la fortune, et seuls chez celle que vous aimeriez la naissance et le nom auraient pour vous du prix.

— Je ne sais même pas si ces qualités compteraient pour moi... Et la tendresse seule, à défaut de tout le reste, guiderait mon choix.

— Vous êtes la générosité même !

— Voulez-vous apprendre à quel point sont d'accord mes opinions et mes actes... Écoutez-moi!

Mariana eut un léger frémissement, sa taille ondula, tandis qu'une lueur passait dans ses yeux aux reflets de saphir. Elle se persuada qu'elle touchait au but. Georges reprit d'une voix légèrement voilée par l'émotion :

— Ce que je vais vous dire, ma chère Mariana, tout le monde l'ignore encore, même ma mère; mais c'est plus fort que moi... Je veux que vous soyez ma première confidente.

On devine l'émoi de Mariana devant une tel début. Ainsi c'était bien elle qui avait raison contre tous, contre Carmen surtout.

Georges l'aimait et il allait le lui dire...

Elle murmura en prenant la pudique attitude obligée:

— Mon cousin...

— Ma cousine, vous l'avez deviné, n'est-ce pas, à mon préambule. J'aime une jeune fille...

Mademoiselle de Sainclair répliqua les yeux baissés :

-- Votre amour est de ceux qui ne peuvent manquer d'être partagés.

. — Elle est pauvre...

— Je vous reconnais bien là !

— Elle n'a pas de parents...

^- Votre famille les remplacera.

■ — Elle est de bonne noblesse, il est vrai.

— Cela suffit à un cœur comme le vôtre.

Mademoiselle de Sainclair à chacune de ces répliques sentait sa poitrine battre. Son triomphe était complet, indiscutable.

— Que vous dirai-je encore?... Il n'existe pas de mots assez éloquents pour rendre ma pensée... A quoi bon vous dépeindre son charme et sa grâce?... Vous savez déjà que ses yeux bleus sont les plus beaux du monde.

— Georges!... fit Mariana presque pâmée.

Elle eut un mouvement comme si elle allait tomber dans les bras du jeune homme.

Heureusement pour mademoiselle de Sainclair, elle eut une seconde d'hésitation.

M. de Kerlor la regarda, un peu interdit; il no voulut pas s'arrêter à la vague supposition qui venait de lui traverser l'esprit.

11 conclut:

— Vous êtes trop mon amie, ma chère Mariana, pour que je ne complète pas ma confidence... Et je suis certain que vous m'approuverez de vouloir être le mari de mademoiselle Hélène de Penhoët.

Il sembla à Mariana que la terre s'entr'ouvait.

Elle devint atrocement pâle; tout son sang lui afflua au cœur; un brouillard sinistre lui obscurcit la vue.

— Mon aveu vous surprend? demanda Georges.

— Non! balbutia-t-elle, non!... Cela devait arriver. Et elle eut la force d'ajouter:

— Je l'avais deviné !

A ce moment, la comtesse, Carmen et Hélène rejoignirent le couple.

Georges regarda l'orpheline avec une expression si tendre que mademoiselle de Penhoët ne put s'empêcher de lui répondre par un sourire, dont la chasteté délicieusement ingénue enivra davantage encore le jeune homme.

Les dents de Mariana étaient convulsivement serrées.

Ses projets de haine et de vengeance, différés un instant, s'entrechoquèrent de nouveau dans sa cervelle en feu.

— Je me vengerai d'eux tous, se dit-elle ; mais, c'est sur celle-là que je

m'acharnerai de préférence, car c'est elle qui me vole la fortune, la considération et le nom de Kerlor.

Elle essaya de ressaisir ses idées au milieu de sa démence et ajouta en elle-même :

— Ce mariage n'est pas encore fait, puisque Georges n'a même pas prévenu sa mère... Qui sait si je ne pourrai pas l'empêcher !

Mademoiselle de Sainclair dut encore une fois se contraindre, retrouver son air aimable pour débiter les paroles mielleuses dont elle était si prodigue lorsqu'elle voulait capter l'estime des gens.

Quand elle prit congé des hôtes de Kerlor, ce fut avec un luxe de protestations inimaginable.

Les mots de dévouement absolu, de remerciement attendri, de reconnaissance éternelle, jaillissaient de ces jolies lèvres qui distillaient avec un art consommé le mensonge et l'hypocrisie.

La bonne comtesse de Kerlor en était toute remuée.

Elle fit promettre à Mariana de revenir bientôt.

Mademoiselle de Sainclair invoqua ses devoirs d'institutrice, mais répondit qu'elle ferait tout au monde pour .contenter la digne et sainte femme qu'elle continuait à aimer comme une mère.

Georges pressa affectueusement les mains de la petite-cousine qui avait reçu ses amoureuses confidences.

Carmen embrassa la perfide créature sans l'ombre d'une arrière-pensée. Mademoiselle de Kerlor, qui connaissait le secret de la jeune fille, trouvait qu'elle s'était admirablement comportée devant Georges et lui en savait gré.

Seule, Hélène eut un recul instinctif quand Mariana lui serra la main.

On avait attelé le buggy pour reconduire à Brest mademoiselle de Sainclair.

— Allons ! fit la comtesse en voyant s'éloigner sa parente, j'avais tort de lui garder rancune.

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