‹ Les deux gossesChapitre 8 sur 56 · PREMIÈRE VENGEANCE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE VENGEANCE

C'était fini! Mariana, aurait pu s'arrêter sur la pente du mal, si Georges de Kerlor n'avait pas eu l'imprudence de lui faire cet aveu, auquel elle devait la plus cruelle et la plus humiliante des méprises.

Mademoiselle de Sainclair eût certainement vu le danger; mais elle aurait fait appel à toute sa rouerie féminine pour le conjurer.

Elle aurait lutté contre cette Hélène, qui certainement était jolie, mais

qui ignorait les ressources d'une coquetterie raffinée et n'aurait pas su envelopper le jeune homme de cette chaude atmosphère de séduction qui, pensait Mariana, est indispensable pour conquérir et surtout conserver le cœur des hommes.

La dédaignée se reprochait avec colère d'avoir gardé jusqu'au bout ses ridicules illusions.

Elle avait failli tomber dans la plus grossière erreur.

Georges lui avait fait un affront qu'une femme, surtout lorsqu'elle est vindicative, ne pardonne jamais. Elle avait vu, fixés sur ses yeux les yeux pleins de passion du jeune homme; il avait tendu vers elle ses mains frémissantes ; elle attendait le suprême aveu, et toutes ces démonstrations d'amour s'adressaient à une rivale exécrée !

Mariana en frémissait encore de rage.

Tout d'abord sa haine farouche s'était concentrée sur Carmen ; voici maintenant que Georges obligeait Mariana à le détester; elle éprouvait de l'animadversion n*ême contre cette bonne et inoffensive comtesse de Kerlor, parce qu'elle avait trop facilement remplacé la demoiselle de compagnie, qui se croyait pourtant indispensable.

Mais c'était Hélène de Penhoët qui serait surtout frappée sans pitié.

Mademoiselle de Sainclair faisait ces réflexions dans le buggy que Toussaint conduisait d'une main prudente et sûre.

La voyageuse n'avait pas à redouter l'accident qui lui était arrivé avec la carriole de Pornic.

Par une naturelle association d'idées, la pensée de Mariana se reporta sur Paul Vernier.

Elle lui en voulait aussi, à celui-là, de sa recherche qui ressemblait à une imporlunité.

Elle haussa les épaules trouvant qu'elle aurait le temps de réfléchir le lendemain, au sujet de la conduite qu'elle tiendrait vis-à-vis du sculpteur.

Ce qui était beaucoup plus urgent, c'était de prendre des mesures pour entraver ce mariage dont elle venait de pressentir l'imminence, sinon pour le rendre impossible.

— Que faire? se demanda Mariana.

En somme, ses moyens d'action étaient limités, et les événements menaçaient de se précipiter. Il n'y avait plus une faute à commettre.

Elle arriva proniptement à Brest et réussit à esquiver les questions que madame Nerville n'aurait pas manqué de lui adresser sur les habitants de Kerlor, si la notairesse avait été là.

Mariana se voyait déjà forcée de faire l'éloge de mademoiselle de Penhoët.

Quelle dérision!...

L'institutrice put gagner sa chambre avant le dîner et combiner ses projets de vengeance.

Le lendemain, Mariana était encore plus exaspérée que la veille.

Se venger ! telle était l'idée fixe de mademoiselle de Sainclair.

Quel dommage que les lois et les coutumes du beau pays de France ne ressemblassent plus aux traditions d'autrefois, qui permettaient, comme dans le pays d'origine de Mariana, de se débarrasser de ses ennemis d'une façon expéditive.

La jeune fille roulait dans son cerveau enfiévré les projets les plus cruels, quand elle vit que l'heure de conduire la petite Jeanne Nerville à son cours de dessin était arrivée.

Pendant le trajet pourtant Mariana redevint plus calme. Navait-elle pas besoin de tout son sang-froid pour combiner ses odieuses machinations ?

Mademoiselle de Sainclair eut môme un sourire en pensant que, au moment où elle était auprès de Georges, Paul Vernier l'attendait à l'église Saint-Louis.

Elle allait probablement rencontrer le sculpteur chez M. Kéraliès. Oserait-il parler à Mariana?

Elle l'espérait bien.

Les prévisions de Mariana se réalisèrent. Le lendemain, Paul Vernier était chez son ami Kéraliès. Il regarda l'institutrice avec un profond respect; mais elle vit qu'il se levait quand elle eut confié Jeanne au professeur.

Elle aussi désirait une explication, mais elle feignit de chercher à l'éviter.

Elle fut servie à souhait, car à ce moment entrait dans rat(^ier mademoiselle Monique Aubierge, qui accompagnait son élève, mademoiselle Yolande de Guidelvinec chez M. Kéraliès.

Madame de Guidelvinec était la propre sœur de madame la comtesse de Kerlor ; mais elles ne se fréquentaient plus, depuis que feu le comte de Kerlor, qui était un homme d'esprit, et ne condamnait pas aveuglément en bloc les idées modernes malgré ses convictions royalistes, avait rompu avec les chevau-légers du parti intransigeant monarchiste, dont la dernière citadelle est la Bretagne, comme chacun le sait.

A la mort du comte de Chambord, il y avait eu une scène très orageuse entre le comte de Kerlor et le comte de Guidelvinec, les deux beauxfrères.

Le vicomte avait fait preuve d'un fanatisme ridicule, autant que légitimiste, en criant :

■ — « Le Roy est mort, vive le Roy ! »

Le comte avait haussé les épaules ; les deux familles s'étaient brouillées mortellement.

Ajoutons que le gentilhomme qui portait ce nom suffisamment rocailleux de Guidelvinec, était, par les femmes, allié aux Penhoët.

Mademoiselle Monique Aubierge vint saluer mademoiselle de Sainclair en lui tendant la main avec la respectueuse déférence d'une fille sans particule, s'adressant à une demoiselle dont le nom figure aux premiers rangs du chartrier de la province.

Pendant que Yolande de Guidelvinec, qui portait la tête comme un Saint-Sacrement, se préparait à prendre sa leçon, la conversation s'engageait entre Monique et Mariana.

Mademoiselle Aubierge était une suave personne de trente-huit ans, très grande, très mince, au regard éthéré.

Un de ses gestes de prédilection consistait à se croiser pieusement les mains sur sa poitrine, d'une platitude invraisemblable.

— Eh bien ! mademoiselle de Sainclair, commença Monique, vous avez donc quitté définitivement le château de Kerlor ?

Mariana, malgré la prudence hypocrite qu'elle cherchait toujours à s'imposer, redevint l'irascible fille d'Eve que nous connaissons.

Elle ne put s'empêcher de profiter de l'occasion qui s'offrait pour exhaler sa haine contre sa rivale.

Elle répliqua :

— Certainement, mon devoir était de céder la place à l'intrigante, qui est entrain d'accomplir une œuvre néfaste à Kerlor.

— Jésus-Seigneur ! fit mademoiselle Aubierge, les yeux ronds, la bouche en losange, que m'apprenez- vous là?... Et comment se nomme cette créature ?

— Hélègae de Penhoët, fit Mariana, toute frémissante et le regard plein de flammes.

Cet accès de colère passé, la jolie fille chercha cependant à se ressaisir. Elle se dit qu'elle avait eu tort de montrer ainsi le fond de son âme ténébreuse.

Il fallait que personne ne soupçonnât ce qu'elle y recelait.

Elle reprit d'un ton mielleux, contrastant avec sa précédente exaltation :

— Si j'étais restée la-bas, mon chagrin eut été trop cruel, car j'aime madame la comtesse de Kerlor comme si elle était ma mère.

Le hasard aveugle continuait à favoriser la descendante de la mulâtresse Aurore, et elle venait, sans le savoir, de commencer cette œuvre de ven geance qui lui tenait si fort à cœur.

Mademoiselle Aubierge répliqua, effroyablement scandalisée :

— Il n'est pas possible que la personne dont vous venez de me parler soit la fille de la... marquise de Penhoët.

Elle sourit à Paul, lui serra la main et laissa l'artiste en plein rêve étoile. (Page 133.)

Le titre avait eu beaucoup de mal à franchir la gorge abrupte de Monique.

— Je vous demande pardon; c'est bien d'elle qu'il s'agit. Mademoiselle Aubierge étendit les bras comme si elle voulait repousser

le démon.

Elle poursuivit :

— Mademoiselle, la comtesse de R srlor ne sait donc pas l'histoire de la. . . marquise?

Mariana eut un frémissement.

Sa haine lui donnait une soiie de prescience ; elle comprit qu'elle allait apprendre des choses qui la serviraient.

En effet, pas plus que Carmen et que Georges, elle n'avait entendu parler des abominables calomnies que nous connaissons.

Monique Aubierge entama un récit compléta mademoiselle de Sainclair, qui fit tous ses efforts pour dissimuler sa joie.

Mais alors, un mariage entre Georges et Hélène était impossible.

Sans doute la comtesse de Kerlor ignorait que la marquise de Penhoët avait été une fille de théâtre, de là à dire une courtisane, il n'y avait (|u'nn pas.

11 suffirait de prévenir la mère pour que, non seulement l'espoir insensé de Georges s'évanouît, mais pour que cette fille fût chassée du château où elle usurpait la place d'une personne irréprochable comme l'était mademoiselle de Sainclair.

Toutefois, Mariana n'alla pas très loin dans cette voie de l'optimisme exagéré. La réflexion lui fit entrevoir qu'elle devait faire fausse route. Elle se rappela que madame de Kerlor possédait admirablement son armoriai breton, et que rien de ce qui touchait les grandes familles armoricaines ne laissait la comtesse indifférente.

Elle devait être instruite des faits révélés par mademoiselle Aubierge, puisqu'ils avaient été de notoriété publique.

D'autre part, Mariana ne pouvait admettre, connaissant l'austérité des principes de sa bienfaitrice, que celle-ci, exactement renseignée, eût donné l'hospitalité à mademoiselle de Penhoët.

Allons! l'énigme subsistait; mais Mariana comprit trop bien qu'elle était sur une bonne piste pour persister dans sa dissimulation; elle se contenta de prendre un air affligé et de donner à ses paroles un petit ton de commisération très édifiant.

— Hélas! reprit-elle, je n'aurais pas eu le courage de tout vous dire... Mais il faut que je surmonte mes répulsions pour que vous appreniez à votre bonne maîtresse ce qui se passe, à la condition, bien entendu, que vous affirmerez à madame de Guidelvinec que je me borne à la renseigner, sans fournir mon appréciation personnelle... Sachez, mademoiselle Aubierge, qu'il est question d'un mariage entre M. Georges de Kerlor et mademoiselle de Penhoët.

Monique poussa un gémissement.

— Sainte Vierge, conçue sans péché, perraettrez-vous une union aussi épouvantable ?

Mademoiselle de Sainclair sentit qu'elle n'avait pas besoin d'insister; elle venait de faire une utile besogne.

Elle n'avait plus qu'à s'occuper de Paul Ycrnier ; détournant la tète, elle jeta au sculpteur un coup d'oeil peu compromettant.il le comprit néanmoins.

L'institutrice sortit de l'atelier et traversa un petit salon pour gagner la porte de sortie.

L'artiste eut bientôt rejoint Mariana, qui ralentit son mouvement de retraite.

— Mademoiselle, dit-il, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir hier, comme je l'espérais.

Elle ne répondit pas.

11 continua :

— Je l'ai beaucoup regretté, car je vais quitter Brest.

Cette fois elle ne dissimula plus; sa physionomie devint très inquiète.

— Oui, continua Paul Vernier, j'ai reçu une lettre d'Antonin Gervais, le grand sculpteur, qui a daigné s'intéresser à moi.

Mariana répondit d'une voix très aimable :

— Et vous allez à Paris probablement ?

— Oui, mademoiselle.

— Je vous félicite, monsieur Vernier, vous pourrez vous y faire dans le monde artistique la place que votre talent vous assigne.

— Mon maître a poussé la bonté jusqu'à me faire obtenir une commande.

— Vraiment !

— Je vais être chargé de travaux importants qu'un très riche banquier fait exécuter dans son hôtel nouvellement construit... Il y a des portes, des cheminées, une fontaine monumentale et d'autres œuvres d'art qui me permettront, si j'ai quelque mérite, de le mettre en lumière.

— C'est fort bien, monsieur Vernier; la nouvelle que vous m'apprenez me cause beaucoup de joie... Elle me permet en outre de vous assurer, maintenant que nous allons vivre loin l'un de l'autre, que vos belles protestations d'il y a huit jours ne m'avaient pas laissée indifférente... Vous le voyez, pour que j'en convienne, il faut réellement que vous n'ayez plus le temps d'en tirer vanité.

Paul Vernier eut un peu d'effarement. Il ne pouvait croire ce qu'il avait entendu, ou plutôt, il se demanda si mademoiselle de Sainclair ne le raillait pas.

Mariana poursuivit d'une voix empreinte d'une nuance d'amertume :

— Vous oublierez vite à Paris l'humble institutrice que le sort condamne à rester en Bretagne... Ah! vous voyez, j'avais raison de vouloir vous empêcher de parler.

Elle soupira, leva ses beaux yeux au ciel et murmura, navrée :

— Adieu!

Elle fit quelques pas vers la porte.

— Mademoiselle ! s'écria Paul, qui ne pouvait se décider à croire à soa bonheur, avez- vous supposé que je partirais ainsi?

— Il le faut bien, répliqua-t-elle en hochant la tête d'un air désabusé.

— Avez-vous cru, après ce que votre bouche vient de laisser échapper, que je pourrais renoncer à vous?

— Hélas ! monsieur Vernier, chacun de nous doit suivre sa destinée.

— Non, mademoiselle, la nôtre est commune. Je vous en supplie, ne me repoussez plus...

Elle appuya une main sur son cœur et parut laisser supposer qu'un violent combat se livrait dans son âme.

L'artiste devint plus pressant. Il s'écria, tremblant d'espoir :

— Je vous aime... Voulez-vous être ma femme ?

— Monsieur Paul! dit-elle faiblement.

Il poursuivit avec une chaleur concentrée :

— Il vous est défendu de me refuser... Vous-même êtes-vous faite pour végéter dans l'humble situation oîi je souffre tant de vous voir! Paris vous appelle, comme moi. Paris où sans vous je ne pourrais pas vivre, où je serais incapable de travailler... Vous ne voulez pas briser ma carrière d'artiste. . . Non ! vous consentez, n'est-ce pas? Vous acceptez l'existence que je vous ai offerte.. Vous serez ma compagne fidèle... Je vous devrai tout.

Il tomba aux genoux de Mariana. Elle le releva.

— Eh bien ! répondit-elle, je ne doute plus de votre sincérité.

— Ah! merci, mademoiselle!

— Je consens à devenir votre femme.

— Que je vous aime I

— Mais, vous me permettrez de poser une condition.

— Je l'accepte, quelle qu'elle soit.

Elle ajouta, tenant Paul Vernier sous la magie de son sourire :

— Je ne crois pas qu'elle vous paraisse trop pénible... Je désire... je veux que notre mariage soit célébré ici, et, nalurellement, dans le plus court délai possible, puisque vous êtes attendu à Paris.

Le jeune sculpteur fut ravi; Mariana comblait ses vœux; il allait s'occuper immédiatement des formalités préliminaires.

Mademoiselle de Sainclair lui tendit une main qu'il couvrit de baisers.

Elle paraissait attendrio,, et regardait Paul avec sensibilité ; au fond, le cœur de Mariana ne battait pas plus fort qu'à l'ordinaire et l'émotion de ce brave garçon la laissait très froide ; quelque communicative que soit la tendresse, celle-là ne la gagnait pas. Un peu de compassion et de sympathie pour la passion qu'elle se sentait inspirer, c'était tout !

Mais le sculpteur était trop radieux pour étudier la physionomie de sa fiancée; celle-ci, en outre, se serait jouée de la crédulité d'un homme plus expert que Vernier en matière sentimentale.

Le pauvre garçon était littéralement ensorcelé. Sa nature vibrante d'artiste ne lui permettait plus de raisonner.

11 estimait que Mariana faisait un grand sacrifice en l'agréant comme mari. Il n'était pourtant pas aveugle et se disait qu'elle ne pouvait encore l'aimer et ne cédait que par charité; aussi se jurait-il de ne vivre que pour mademoiselle de Sainclair qu'il adorerait toujours en esclave soumis et dont les moindres désirs seraient pour lui des ordres.

Si cette fille n'avait pas été aveuglée par sa haine jalouse, si elle avait compris les sentiments élevés de Paul Vernier, si elle avait eu l'honnêteté de répudier ses ambitions aussi effrénées que ses haines, elle eût trouvé auprès de ce beau et brave garçon toutes les saines joies du foyer. Mais pendant que Paul parlait, l'esprit de Mariana était à Kerlor, et mille imprécations contre tous ceux qui habitaient le château grondaient en elle de plus en plus violentes.

Pauvre Vernier ! Quelle fâcheuse inspiration il avait eue de vouloir rentrer à pied de Kernéis à Brest !

— Mon ami, reprit Mariana, je suis forcée de vous quitter ; j'ai besoin d'aller faire plusieurs courses avant de revenir prendre mon élève.

11 répondit :

— Je vous attendrai... Vous me direz si je dois me présenter chez maître Nerville.

Elle repartit :

— Oui, il faut lui rendre visite... Je le préviendrai ainsi que sa femme.

— Et ils me recevront bien?

— Un notaire n'est-il pas habitué à ce qu'on lui parle mariage ?

Elle sourit à Paul, lui serra la main et laissa l'artiste en plein rêve étoile.

Une fois dehors, elle s'écria avec un mauvais sourire :

— Eh bien ! Au moins si je n'empêche pas le mariage de Georges, j'aurai la satisfaction d'être mariée avant lui.

La moindre fausse manœuvre pouvait déjouer les menées ténébreuses de l'institutrice ; elle avait conscience du péril qu'elle courait.

Tout d'abord elle se demanda quel effet produirait la nouvelle de son mariage sur les châtelains de Kerlor.

Cette union ne paraîtrait-elle pas trop précipitée?

Non; Mariana ferait la leçon à Paul Vernier, qui lui obéirait docilement.

Elle imaginerait un coquet petit roman, commencé autrefois au château, où le jeune sculpteur était venu tailler les vieilles pierres seigneuriales.

Les choses avaient suivi leur cours naturel. Mariana n'avait pas osé faire part de cette liaison et des projets qui l'avaient accompagnée à madame de Kerlor. Mais la jeune fille déclarerait qu'elle n'avait aucune

ambition et se doulail bien quelle ne pouvait espérer un brillant mariage.

Paul Vernier d'ailleurs avait un éclatant avenir ; il apportait raristocralie de son talent, qui équivalait bien au nom de mademoiselle de Sainclair.

Bref, ils avaient échangé leurs serments.

La comtesse mettrait sur le compte de cet amour le départ de la jeune fille. Tout finissant devant le maire et le recteur, la morale gardait ses droits, d'autant plus que Paul et Mariana n'avaient donné prise à aucune médisance, leurs relations étant restées très pures.

Si le mariage avait lieu dans un délai si court, c'est que les circonstances l'imposaient, puisque le sculpteur était appelé à Paris.

De ce côté, Mariana n'avait donc rien à redouter. Dans quelques jours elle retournerait à Kerlor; et, toute souriante, les yeux baissés, avec la timidité des fiancées, elle demanderait à sa bienfaitrice de sanctionner de son approbation cette union très honorable.

De cette façon, mademoiselle de Sainclair, devenue madame Paul Vernier, conservait ses entrées au château de Kerlor.

A Paris, l'hiver, elle serait reçue dans l'hôtel du Parc des Princes, au bois de Boulogne.

Elle serait au courant de tout ce qui se passerait dans la famille, et jamais on ne soupçonnerait la petite-cousine d'être l'auteur des effroyables machinations qu'elle rêvait.

Pour que ces édifiants projets réussissent pleinement, il fallait que leur exécution égalât leur conception. La vicomtesse de Guidelvinec allait porter les premiers coups.

Le visage de l'institutrice rayonnait d'une joie presque satanique.

Si Paul Vernier l'avait aperçue, en ce moment, il l'eût trouvée, à coup sûr, moins séduisante.

— Comme je vais me venger d'eux tous ! murmura mademoiselle de Sainclair... Il me semble que je les tiens déjà à ma merci! Je les entends crier grâce !... Mais je resterai impitoyable !... Je voulais Georges de Kerlor, on me condamne à épouser un indifférent, qui sera mon maître, et que cette servitude où il me tiendra me fera peut-être haïr. Ah oui ! je les ferai tous souffrir jusqu'à la mort.

Mademoiselle Monique Aubierge, dès qu'elle fut rentrée chez sa maîtresse, raconta à madame de Guidelvinec ce qu'elle avait appris.

La vicomtesse fut terrifiée. Elle en prévint tout de suite le vicomte ; celui-ci jeta des cris d'orfraie.

En sa qualité d'allié des PenhoCt, il n'avait pas été un des derniers à accuser la pauvre Marthe Gérard, et il avait ainsi contribué au double malheur que nos lecteurs se rappellent.

Le couple Guidelvinec trouvait que ce n'était pas assez d'avoir causé la mort du marquis et de la marquise de PenhoSt; leurs misérables rancunes allaient se déchaîner désormais contre une nouvelle innocente, contre Hélène de PenhoGt.

Le soir, au château, une douzaine de hobereaux du voisinage se rassemblèrent.

On comptait, à la table de whist, MM. de Kermenguy, de Kerandren, de Kergoulevent et de Keralouët.

Les autres assistants étaient des gentilshommes de moindre importance. Nous signalerons, simplement pour mémoire, la présence de M. le maire.

Deux fois par semaine, on célébrait à Guidelvinec, suivant les rites, les petits mystères du droit divin, entremêlés d'hymnes chouans et de gavottes compassées et solennelles.

Ces gens, qui appelaient le comte de Paris « Monseigneur », n'avaient rien oublié, ni rien appris. Ils voulaient ignorer que Philippe d'Orléans, Philippe-Egalité, avait voté la mort de son cousin Louis XVI, et ils ne se souvenaient plus des imprécations prodiguées par les purs, marchant sous l'étendard fleurdelisé, contre les aventuriers de la branche cadette, qui préféraient le drapeau tricolore.

Ce fut dans cette curieuse exhibition de fossiles que la vicomtesse de Guidelvinec, avant de condamner ses invités au silence exigé par le whist, dévoila les turpitudes de la comtesse de Kerlor.

Les gloussements de réprobation furent unanimes dans cette réunion antédiluvienne, et la vicomtesse reçut pleins pouvoirs pour la traduire.

Elle se mit à son bureau et écrivit la foudroyante missive qui suit :

« Madame la comtesse de Kerlor, en son château de Kerlor.

« Madame,

« Il y a, malgré le regret que j'en éprouve, des moments dans la vie où je suis bien forcée de me rappeler que je suis votre sœur ; croyez que ce souvenir m'est très pénible ; mais le devoir m'oblige à protester de toutes mes forces contre le sacrilège que vous méditez.

« Vous étiez déjà la fable et la risée de toute la Bretagne; vous mettez le comble à l'indignation générale en voulant que le dernier des Kerlor, de cette race aussi illustre que celle de mon mari, épouse la fille d'une femme perdue, qui a traîné aux gémonies le glorieux nom des Penhoët.

« Voilà à quoi l'on arrive infailliblement, madame, quand on a renié sa foi et son roy .

« Tous vos parents, tous ceux qui ont encore la faiblesse d'être vos amis, protesteront de toutes leurs forces contre ce mariage et j'adjure mon neveu, Georges, d'y renoncer, sous peine de la malédiction divine.

« Adieu, madame ; nous ne supposons pas que vous persisterez à nous infliger cette suprême humiliation.

« Vous auriez une trop lourde responsabilité à porter au jour du jugement dernier.

« Vicomtesse de Guidelvinec. »

La lettre fut immédiatement mise à la poste, et au milieu de l'allégresse que donne la satisfaction du devoir accompli, les nobles débris qui l'avaient imposée commencèrent leur partie de whist.

l'enfant de la somnambule

Nos lecteurs nous permettront de quitter momentanément la Bretagne. Sans leur raconter aucune histoire rétrospective, le moment est venu de leur présenter deux personnages dont ils ont entendu fréquemment parler par La Limace et Zéphyrine.

Il s'agit de leur neveu, Claudinet, et de sa mère, la sœur de Zéphyrine.

Nous pénétrerons chez Rose Fouilloux, dans le logement habité par la tireuse de cartes, 37 bis, rue des Trois-Couronnes.

Rose avait une trentaine d'années ; au physique aussi bien qu'au moral elle ressemblait peu à sa sœur.

Elle était grande et paraissait forte ; mais son visage était fatigué ; ses yeux d'un bleu faïence ne s'animaient que devant sa table de travail; alors, son regard avait réellement quelque chose de sibyllin ; mais quand Rose Fouilloux se trouvait seule, ses paupières retombaient lourdement.

Le visage était coloré ; il l'était môme trop, bien que la tireuse de cartes fût très sobre, à cette époque; ceci prouvera encore que Zéphyrine ne tenait pas de son aînée.

Les couleurs de mademoiselle Fouilloux avaient cet éclat trompeur qui frappe l'œil du médecin et qui est l'indice d'une affection terrible : la tuberculose, le mal sans pitié qui fait tant de victimes et a remplacé les fléaux disparus d'un autre âge.

Rose ne savait pas qu'elle était poitrinaire; elle n'avait eu encore que de rares accidents ; mais depuis quelque temps, depuis la naissance de Claudinet surtout, elle toussait beaucoup.

Elle venait de recevoir une cliente du boulevard Richard-Lenoir, une veuve cruellement éprouvée par une suite de malheurs de famille, madame Midoux, cuisinière chez un grand industriel qui avait à Paris un dépôt de fontes malléables.

En un clin d'œil il avait corrigé les trois lascars, qui avaient battu honteusement en retraite. (Page 142.1

Rose Fouilloux avait trouvé dans le jeu de madame Midoux quatre dames, ce qui annonçait qu'elle serait invile'e prochainement à un mariage ; il y avait bien eu trois valets signifiant des cancans ; mais les quatre sept renversés avaient été rassurants ; les intrigues n'aboutiraient pas.

La cuisinière était très satisfaite ; elle donna deux francs à Rose Fouilloux.

La consultation était terminée ; il ne resta plus en face l'une de l'autre

ni cliente ni tireuse de caries, mais seulement deux femmes qui s'entretenaient de leurs petites affaires.

— Comment va votre fils? demanda madame Midoux.

Rose Fouilloux eut un bon sourire et sa physionomie devint très douce. Elle répondit :

— Depuis huit jours, je le trouve beaucoup mieux.

— Ah! cela me fait plaisir.

— Je vous remercie, madame Midoux.

— Vous comprenez, madame Fouilloux, j'en ai perdu deux.

— Je vous plains... Si mon Claudinet m'était enlevé, je crois que je me jetterais à l'eau.

Et Rose devint toute tremblante.

— Allons ! allons ! fit la cuisinière, il ne faut pas avoir de ces idées-là... Le pauvre mignon est fragile, difficile à élever; mais il tiendra de vous, il sera robuste... Seulement, attendez qu'il ait repris le dessus.

Rose répliqua:

— Comme je vous le disais, il paraît plus solide.

— Puis-je l'embrasser?

— Il fait son somme.

— Alors je ne veux pas le réveiller. Ne le troublez pas dans son sommeil, ce chérubin.... Marche-t-il?

— Il commence à peine.

Et la tireuse de cartes poussa un gros soupir.

— Pensez donc ! à quatorze mois !... fit-elle... Oh ! il n'est guère avancé.

— Un peu de patience, le pauvre chéri a été très secoué.

La tireuse de cartes hocha la tête et poussa un soupir prolongé.

— Ça, c'est bien vrai... Il a eu tout de suite la coqueluche ; il a attrapé ça un jour que je le promenais sur votre boulevard... Me sentant fatiguée, je m'étais assise dans un des petits jardins, sur le bord du canal... Il y avait auprès de nous un enfant qui avait cette maladie-là... Quand je m'en suis aperçue, il était trop tard.

La cuisinière répliqua avec le geste fataliste des pauvres gens :

— Ben oui ! on ne peut pas savoir, n'est-ce pas !

— Après ça, sans compter la gourme, il a eu une toux de dents... Quand il a percé ses œillères, est arrivée une fièvre qui l'a abattu complètement.

— C'était un si bel enfant quand il est venu au monde ! dit madame Midoux.

— Ensuite, voilà qu'il a une broncliile.

— Ce n'est pas de chance tout de môme.

— On en voit pourtant qui traînent les rues pieds nus, avec des guenilles, été comme hiver.... Ils se portent bien ceux-là !

Rose Fouilloux ajouta avec amertume :

— C'est à se demander s'il y a un bon Dieu.

— Allons, mame Fouilloux, réprimanda doucement la cuisinière, une femme dans votre situation ne doit pas dire des choses comme ça... C'est quelquefois les enfants les plus difficiles à élever qui se portent le mieux plus tard... Vous êtes forte. Son père est un gaillard... Il n'y a pas de raison pour qu'il ne tienne pas de vous.

Le visage de la tireuse de cartes devint plus calme ; c'est si bon d'entendre quelqu'un essayer de dissiper vos angoisses maternelles ! La cuisinière regarda l'heure.

— Je me sauve, dit-elle, j'ai mon dîner à faire... J'ai douze personnes à table ce soir... Vous pensez!... Au revoir, mame Fouilloux... Vous souhaiterez le bonjour à M. Champagne.

— Merci ! je n'y manquerai pas.

Madame Midoux se retira.

Rose se dirigea vers l'alcôve où Claudinet était couché. La mère arriva juste au moment où l'enfant ouvrait les yeux. Il tendit vers elle ses petits bras.

— Me voici, mon mignon ! fit Rose dont le visage rayonna d'une joie sans mélange.

— Ma....man, ma....man, bégayale bébé eu agitantses menottes. Il avait dormi assez paisiblement pendant plus d'une grande heure.

Un peu de fièvre lui restait pourtant; son front était en sueur et il avait sur les joues ces cruelles rougeurs qui trompent si cruellement les mères en leur donnant l'illusion de la santé chez leurs enfants.

La tireuse de cartes murmura avec le besoin de s'abuser, de se rassurer, sans lequel la maternité serait un supplice :

— C'est encore des feux de dents... Il y avait ce matin un sept de pique renversé dans mon jeu.

Rose Fouilloux croyait aux cartes. Beaucoup de femmes qui exercent le même métier qu'elle n'y apportent aucune conviction et se moquent de la crédulité de leurs dupes ; mais il y a des exceptions. Rose en était une.

Toute jeune, ses parents, banquistes, avaient voulu qu'elle fût somnambule; la fillette n'avait pas contrarié son papa et sa maman ; mais elle s'aperçut bientôt que la vocation lui manquait.

On ne peutpratiquer loyalement le somnambulisme, à moins d'être réellement un sujet prédestiné.

Or, on n'en rencontre que très rarement, — si on en rencontre, — qui supporteraient un examen scientifique.

Le sommeil factice, provoqué par le fluide magnétique, est le plus souvent une grossière jonglerie

140 LES DEUX GOSSEi=

Rose ne voulait pas tromper ou voler son prochain, elle renonça à l'entresort.

Elle entra à gages dans une grande baraque appartenant au plus riche des forains, celui qui dresse un véritable théâtre sur la place du Trône, à la foire aux pains d'épices.

Puis, lorsque Rose eut quelques économies, elle s'établit tireuse de caries.

Elle s'exerça à lire dans les traités de cartomancie, elle dévora les ouvrages oii il était question d'Etteila, de mademoiselle Lenormand, de Moreau, de mademoiselle Clément, de Julia Orsini, de mademoiselle Lelièvre, du fameux Edmond, etc.

C'était l'histoire de mademoiselle Lenormand qui captivait le plus Rose Fouilloux. Une femme qui comptait parmi ses clients Hoche, Lefôvre, Danton, Camille Desmoulins, Robespierre, Saint-Just, Barras, Joséphine de Beauharnais, la future épouse de Napoléon I", — car lui aussi consultait la pythonisse, — une femme qui avait prédit l'avenir à deux rois, Louis XVIII et Louis-Philippe, semblait à Rose l'incarnation la plus parfaite de la devineresse.

La mère de Claudinet était donc réellement convaincue lorsqu'elle expliquait l'avenir par les cartes, qu'il s'agît du grand jeu ou du petit jeu, des réussites, patiences ou tarots.

De même que sa plus illustre devancière, Rose, au milieu de prédictions trop énigmatiques, trop banales ou trop incohérentes, était tombée juste plusieurs fois.

Elle avait un jour prédit un héritage d'une vingtaine de mille francs à la crémière de la rue de l'Orillon.

Elle avait annoncé à la bouchère de la rue Fontaine-au-Roi que son mari la trompait avec la passementière du coin de la rue de la Folie-Méricourt.

Enfin, elle avait affirmé très exactement à l'épicière de la rue d'Angoulêmc qu'elle épouserait le distillateur de l'avenue Parmentier.

Toutes ces prévisions s'étaient réalisées à la lettre; aussi Rose Fouilloux avait-elle bénéficié d'une réclame qui ne paraissait pas mensongère et, en tous cas, n'était pas coûteuse.

Elle avait été forcée de s'installer plus grandement. Nos lecteurs se souviennent que la tireuse de cartes avait signalé ses agrandissements dans la lettre adressée par elle, poste restante à Brest, à sa sœurZéphyrine.

Entre parenthèses ajoutons que Rose n'était pas très fière de sa cadette.

Elle connaissait l'esprit obtus de la somnambule et savait son funeste penchant à l'ivrognerie. Rose déplorait que sa sœur lui ressemblât si peu, et, par respect humain, elle en parlait le moins souvent possible.

Cependant, la mère de Claudinet avait trop le sentiment de la famille

pour abandonner Zéphyrine. Elle lui rendait quelques services, dans la mesure de ses moyens, en l'engageant toutefois à travailler et à se faire une position sérieuse et durable.

Claude Fouilloux, que par un gracieux diminutif la cartomancienne appelait Claudinet, était un joli petit blondin dont les cheveux avaient des tendances à boucler. Ses yeux étaient plus bleus et plus limpides que ceux de sa mère.

Rose prit son fils, étancha les gouttelettes de sueur qui perlaient aux tempes de l'enfant, et lui fit sa toilette.

Claudinet restait bien sage ; il avait même de petits éclats de rire quand sa maman le chatouillait un peu.

Tout en débarbouillant ou en peignant le bébé, Rose lui tenait un discours que celui-ci semblait comprendre, car il paraissait intelligent, malgré sa croissance laborieuse :

— Il faut être beau, disait la tireuse de cartes, pour embrasser papa quand il va venir... Plus tard, il achètera des gâteaux à son chéri... Bébé aime bien son papa?... Il aime bien sa maman ?... Allons, faites une risette... Embrassez-moi... Encore... Embrassez-moi à pincettes... C'est bien!... On est content de vous, petit démon... Restez un peu tranquille pendant qu'on vous passe votre belle robe.

Claudinet continuait à faire preuve d'une sagesse exemplaire.

La maman lui donna un gros baiser sur chaque joue.

Derrière le groupe une voix retentit :

— On ne s'embrasse pas les uns sans les autres. Un homme entra, un sapeur-pompier.

Rose eut un soubresaut. Elle se retourna :

— Que tu es bête, François, de nous faire une peur pareille.

— Toi ! t'es effarée, riposta le nouvel arrivant, c'est possible, mais Claudinet ne l'est pas... Tiens! rien que de me voir, il rigole... Sacré gosse, va !

Le pompier embrassa son fils en lui prenant la tête très délicatement ; l'enfant lui entoura le cou, faisant tomber le képi de petite tenue que portait crânement sur l'oreille l'auteur de ses jours ; et pendant plus d'une minute, la chambre fut emplie d'une bonne grosse gaîté.

Claudinet tirait les moustaches de son papa qui ne se lassait pas do baiser ses petites joues satinées

— Tu vas m'en laisser, dit Rose avec un accent de jalousie maternelle.

— Avec ça que tu pensais à m'en laisser, toi!... Il a une fière mine, le petiot ; ce coup-ci, c'est pour de bon ! Il va pousser à vue d'œil.

François Champagne était un grand garçon de vingt-quatre ans, une de ces bonnes natures dont on lit tout de suite la franchise sur la physionomie ouverte et souriante. C'était un Bourguignon, de Chalon-sur- Saône, ou plutôt de Saint-Jean-des- Vignes, localité aux portes de cette dernière ville ; son visage arborait les couleurs bon teint d'un fils de vignerons.

Il n'était pas beau comme un Adonis, mais il le savait et prétendait avec raison qu'il vaut mieux être brave homme que joli.

La figure était intelligente ; les yeux n'étaient pas dépourvus de malice; ce qui manquait à François Champagne, c'était l'instruction.

On n'avait pas eu le temps de l'envoyer beaucoup à l'école, là-bas.

Un pays ne s'appellerait pas Saint-Jean-des- Vignes s'il ne possédait pas de nombreuses treilles ; François avait travaillé comme vigneron dès qu'il avait été assez haut pour atteindre les ceps.

Après avoir passé quelque temps dans la ligne, il était entré dans le corps des pompiers.

Un soir qu'il était en permission et qu'il flânait dans la rue Claude- Vellefaux, près du canal Saint-Martin, il avait vu une femme se débattre contre trois mauvais drôles qui l'insultaient.

Le sang généreux de François n'avait fait qu'un tour; il était tombé sur le brelan de voyous, et comme il possédait admirablement la boxe, sans compter le chausson marin, qui n'avait plus de secrets pour lui, — un sapeur-pompier est toujours fort en gymnastique, — en un clin d'œil il avait corrigé les trois lascars, qui avaient battu honteusement en retraite, trouvant suffisant le compte individuel qu'ils avaient reçu.

La femme que François Champagne avait ainsi protégée était Rose Fouilloux.

François ofl"rit son bras et reconduisit la tireuse de cartes chez elle.

Il trouva que c'était une très belle femme et il en rêva pendant plusieurs nuits.

En vertu de la loi des contrastes, la jovialité de Champagne plut tout de suite à Rose, dont le caractère n'était pas souvent expansif.

Lui, le malin, vit tout de suite de quoi il retournait et manœuvra en conséquence.

Des relations d'amitié ne tardèrent pas à s'établir entre eux. Au bout de deux mois. Rose Fouilloux était la maîtresse de François Champagne.

Claudinet fut le fruit de cet amour.

— J'ai faim ! s'écria François.

Il possédait un robuste appétit. Son coup de fourchette faisait plaisir à la tireuse de cartes.

— Nous allons dîner, répondit Rose... As-tu la permission de dix heures ?

— Bien sûr, répliqua le troupier en se dandinant un peu et en balançant les bras ; je t'avais dit que je l'aurais... Les chefs ne me refusent jamais rien, quand le service ne doit pas en souffrir.

— Parce que tu es un bon sujet, dit la mère de Claudinet avec orgueil.

— Dame ! on fait ce qu'on peut.

11 reprit avec son large sourire :

— Tu me flattes!... T'as donc envie de m'emprunter quelque chose? Ce fut elle qui se mit à rire.

— Pa... pa!... pa... pa! répétait Claudinet avec effort.

Et ses menottes cherchaient encore à atteindre le képi pour le plaisir de le flanquer par terre.

François gonfla ses joues, cherchant à avoir l'air un pencroquemitaine :

— Veux-tu laisser mon loupion tranquille, satané moutard !... Tu ignores donc qu'il ne faut pas détériorer les frusques du gouvernement?... Tu veux que ton infortuné père couche au bloc ?

11 prit l'enfant sur ses genoux et le lit sauter en chantant très fort une gaudriole qu'il avait entendue la veille au café-concert où il était de service.

Rose Fouilloux laissa François et Claudinet prendre leurs ébats et alla tremper la soupe qu'elle avait mise au feu, pendant que madame Midoux était là.

Le couvert était déjà installé dans la minuscule salle à manger, meublée de noyer ciré.

— Ça y est ! cria Rose.

— A la soupe ! répondit François Champagne, comme s'il était à sa caserne et entendait la bienheureuse sonnerie du clairon de semaine.

Et il campa son fils à califourchon sur ses robustes épaules pour passer dans la salle à manger.

Bébé avait une chaise haute, dont la tablette mobile s'assujettissait avec une cheville.

Il ne devait pas partager la julienne de ses parents ; M. Claudinet avait sa panade à part où sa maman n'avait oublié ni le lait ni le beurre.

L'enfant n'était sevré que depuis un mois ; il digérait assez bien les choses légères, ce qui achevait encore de rassurer sa maman.

— Il a un bon estomac, disait-elle, c'est le principal.

Son papa, lui, déclarait que son fils deviendrait un vrai luron ; le contraire semblait impossible au Bourguignon solide, qui n'avait jamais été malade, et ne paraissait pas du tout avoir envie de l'être.

— François ! s'écria Rose Fouilloux, après avoir mangé la soupe, j'ai à t' entretenir de choses très sérieuses.

Le pompier la regarda un peu ébahi ; ces paroles le surprenaient, et il se demanda si c'était à lui qu'elles s'adressaient.

Il cligna les yeux et tourna plusieurs fois la tête à droite et à gauche ; mais Rose attendait sa réponse.

— Bon! répondit-il, ça va... Seulement, laisse-moi reprendre un peu de bouillon.

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