‹ Les deux héritages;Chapitre 26 sur 138 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

SAQUEVILLE, LOUIS.

LOUIS, entrant.

Bonjour, mon oncle. Eh bien, avez-vous achevé votre volume?

SAQDE VILLE.

A peu près.

LODIS.

Et vous avez compris?

SAQUEVILLE.

Comment?

LOUIS

Tout le monde n'a pas l'esprit de comprendre les chefs-d'œu\Te.

Point de méchantes plaisanteries. Eh bien, tu as dîné hier à Montrichard? Y avait-il du monde?

LOUIS

Personne. Sévin et moi.

SAQUEVILLE, bas.

Sévin! (Haut.) Qu'y fait-on? que dit-on?

LOUIS

On y fait de l'esprit.

SAQUEVILLE.

Et Marie,..? et Julie?

LOUIS

Très-bien. Elle n'est pas tombée à l'eau.

SAQUEVILLE.

Qu'as-tu? tu as l'air triste et préoccupé? Est-ce que ton élecwii va mal?

LOUIS

Non pas... mais... mon oncle... Voyons... la main sur

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la conscience, dites-moi, comment trouvez-vous mademoiselle de Montrichard?

SAQUEVILLE.

Une charmante enfant.

Oui, charmante enfant; mais elle n'en aura pas plutôt fait un qu'elle deviendra forte comme sa mère.

SAQUEVILLE.

Comment ! sa mère a un port de reine !

LOUIS

Mais , laissant de côté les perfections physiques,., que dites-vous de son caractère?

SAQUEVILLE.

A quoi tendent toutes ces questions?

LOUIS

A vous demander si vous ne la trouvez pas la demoiselle la plus mal élevée de Paris.

SAQUEVILLE.

Mort Dieu! que dis-tu là?

LOUIS

Ce que dit tout le monde; Sévin tout le premier : capricieuse, frivole, entêtée, parfois impertinente...

SAQUEVILLE.

Ah ! je comprends ; elle t'a fait une scène , et tu l'avais méritée. Elle aura su quelque chose de ton rat, comme tu l'appelles.

LOUIS

Ah bien oui ! soyez assuré que la jalousie n'est pas au nombre de ses défauts... mais il sera boD peut-être que son mari en soit exempt...

SAQUEVILLE.

Je sais que ces manières-là sont fort à la mode ; elle ne les invente pas, elle les copie de madame de Rose-

ville. Or, le mariage étant, grâce à nos lois, une union indissoluble, Taccord des caractères serait une des conditions accessoires qu'il ne faudrait pas trop négliger dans ma position.

L'accord des caractères ! mais c'est ce que tu aurais dû examiner tout d'abord. Est-ce maintenant que tu es engagé?...

LOUIS

Engagé... engagé...

SAQUEVILLE.

Oui, engagé. Comment, sur un prétexte frivole!...

LOUIS

Mon Dieu! mon oncle... de prétexte je n'en ai pas besoin. Chaque jour me montre plus clairement qu'on ne se soucie pas de moi.

SAQUEVILLE.

Es-tu fou? Hier encore tu me pariais d'elle avec enthousiasme.

LOUIS

Ma foi ! je faisais contre fortune bon cœur ; mais il faut bien se rendre à l'évidence : je suis sûr qu'elle ne veut pas de moi ; j'en ai cent preuves pour une.

Quelles preuves? parle!

LOUIS

Eh bien!... par exemple... Elle me traite comme un nègre... Tenez, le plus sage pour moi serait de ne jamais remettre les pieds dans cette maison-là. Ma mère me disait bien qu'une fille élevée dans le monde... à Paris... n'est bonne qu'à faire enrager un honnête homme... Moi, je me considère comme dégagé.

SAQUEVILLE.

Mais , au nom du ciel ! que s'est-il passé ?

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LOUIS

Faut-il attendre qu'on me mette à la porte?... Au reste, apparemment que je ne suis pas destiné à mourir vierge et martyr, car on me propose une femme d'an autre côté, et de province...

SAQUE VILLE.

Voilà qui est singulier ; tout à l'heure on m'en offrait une pour toi, de province aussi.

LOUIS

Tant mieux, nous aurons du choix; la mienne, c'est la iille d'un industriel fort riche, que j'ai obligé...

SAQUEVILLE.

Un M. Kermouton est venu m'offrir sa fille...

LOUIS

Ah! Qu'avez-vous répondu?

Je l'ai envoyé promener.

LOUIS

Mon oncle, mais vous ne savez donc pas qui est cet homme-là! Moi non plus, je ne le connaissais guère. Savez-vous que tout l'arrondissement est à lui , qu'il a plusieurs millions, qu'il paie trente-deux mille francs de contributions directes, qu'il a des fabriques partout... et qu'il m'adore.

SAQUEVILLE.

Parce que tu lui as fait avoir la croix d'honneur. Morbleu ! en voilà une bien gagnée... parce qu'il a tant fait que d'être millionnaire. Et mon pauvre Robin, qui a reçu trois coups de feu, qui a été mis quatre fois à l'ordre de l'armée... je n'ai pu l'obtenir pour lui.

LOUIS

Oh ! bien , donnez-moi une note. Qu'est-ce que c'est que ce Robin? un officier?

SAQUEVILLE.

Un brigadier, le plus brave des hommes...

d2 LES DEUX HERITAGES,

LOUIS

Ah ! c'est plus difficile ! mais nous verrons... D'abord, mon oncle, quant à x\I. de Kermouton... un homme si riche... un grand manufacturier... c'était une honte qu'il n'eût pas la croix. Et puis cela lui faisait tant do plaisir !

SAQUEVILLE.

A ta place, je rougirais de m'être mêlé de cette affaire-là.

Mon Dieu ! on en voit bien d'autres, et de pires que lui... Mais enfin que vous disait-il ?

SAQUEVILLE.

Que sais-je ? Je ne l'ai pas seulement écouté.

LOUIS

Tant pis. Sa fille est une charmante personne. Dixneuf ans, brune, grande musicienne... ne sachant que le bas-breton et un peu de français... élevée dans un couvent de Morlaix... ni frèros, ni sœurs... des habitudes d'économie, éducation de province, des mœurs, de la dévotion...

SAQUEVILLE.

Tu l'as vue ?

LOUIS

Non, mon oncle... Mais je suis si irrité... on m'a tellement mystifié, voyez-vous, qu'il faut que je me venge. Je veux leur montrer que les petits marquis ont pour se consoler des cœurs d'un plus haut prix. J'épouserais, je crois, la fille du diable...

SAQUEVILLE.

Si elle avait une bonne dot... je le crois.

LOUIS

ht, à propos de dot, la petite Montrichard aura-t-elle seulement ce qu'on nous annonce '? Sa mère est une belle dame qui fait des livres, qui tient bureau d'es-

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prît, qui donne des raouts, et qui bâtit des écoles et des hospices pour les filles repentantes, avec cent autres bêtises.

SAQUEVILLE.

Louis !

LOUIS

Quoi, mon oncle ?

SAQUEVILLE.

Non ! c'est impossible I tu sors d'un trop bon sang pour être un lâche gredin.

LOUIS

Comment, mon oncle ?...

SAQUEVILLE.

Que le diable t'emporte ! Tu dis tout sur le même ton. Je ne sais jamais si tu plaisantes ou si tu parles sérieusement... Mais, morbleu! si tu t'avisais!... Oh! cela est impossible !... Tiens, je vois bien ce qui est arrivé. . . Querelles d'amants ! Cela se raccom mode vite. . . à ton âge. Je vais à Montrichard, je fais ta paix, et tu ne me parleras plus de ton Kermouton ni de son infernale fille qui parle un peu français... ou bien... que le tonnerre m'écrase si jamais !... Oh ! mais, je suis fou ! — Je vais à Montrichard...

LOUIS

Mon oncle, je suis désespéré de vous avoir mis en colère... mais daignez considérer... Voyez la demoiselle vous-même... Je ne sais ce qu'elle vous dira... mais observez-la... étudiez-la. Elle ne peut me souffrir... Demandez à Sévin l

SAQUEVILLE.

Morbleu I qu'ai-je affaire de Sévin !

11 es^ de bon conseil, et la marquise, vous le savez, n'a pas de secrets pour lui. 11 trouve la petite...

SAQUEVILLE.

Laisse-moi !

LOUIS

Au moins, mon oncle, n'allez pas...

SAQUEVILLE.

Laisse-moi, te dis-je. Je n'écoute rien que ie n'aie vu Julie.

LOUIS

Gardez-vous de leur dire à brûle-pourpoint... 11 faudrait que la rupture... puisqu'elle est inévitable, vînt de leur côté...

SAQUEVILLE.

Mais, malheureux ! te tairas-tu ! (n sort.)

LOUIS, seul.

Je ne le savais pas si \ iolent. Peut-être ai-je été un peu trop prompt. Bah ! je n'ai pas peur qu'elle dise du bien de moi.

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