SCENE I
Un sa'on.
JULIE, MISS JACKSON
JULIE, au piano , chante.
Mon bien-aimé d'amour s'enivre.
La îla il Allah, oua Mohhammed jyiçouI Allah ! Allah ou-akbar. Ya âV esselah... Est-ce comme cela?
MISS JACKSON
Très-bien, miss Julia ; mais pourquoi toujours le désert ? Un peu de Bellini maintenant.
JULIE
J'aime cette voix qui meurt. Al' esselah^ ah^ ah, ah.
ou DON QUICHOTTE. 95
Cela doit bien faire, la nuit, au bivouac, par un beau clair de lune.
SS JACKSON
Oh I oui.
JULIE
Miss Jackson ?
MISS JACKSON
Quoi, missJulia?
JULIE
Miss Jackson... Avez-vous été jamais amoureuse de quelqu'un ?
MISS JACKSON
Oh I miss Julia ! For shame !
Voyons , dites-le francliement. C'est impossible qu'avec des yeux si bleus vous n'ayez pas fait quelque passion. Avouez-le, vous avez été amoureuse de quelqu'un.
MISS JACKSON
Fi donc ! Si madame la marquise vous entendait I
JULIE
Je voudrais savoir à quoi on reconnaît qu'on est amoureuse.... Être longtemps à s'endormir, c'est un symptôme, n'est-ce pas ? Vous vous tourniez dans votre lit, j'en suis sûre, comme Gipsey quand il va se coucher sur son coussin.
MISS JACKSON
Les symptômes de l'amour, Shakspeare les décrit ainsi : « Le pourpoint mal boutonné... pas de chapeau sur la tête... les bas qui tombent sur les talons ' ... »
JULIE
Ah ! fi donc, miss Jackson ; il n'y a que les Anglaises pour être amoureuses comme cela. Moi, quand je ferme
* Hamlet, acte II, scène première.
les yeux , je vois de grands drapeaux tout chamarrés d'or, des chevaux arabes qui piaffent, des coups de fusil, des ballots de cachemires hauts comme la maison, des tapis à ramages, et cent mille figures basanées qui crient : Vive madame la maréchale ! Vive madame la Gouvernante I
MISS JACKSON
Oh ! comment voyez-vous tant de choses !
In tlie mind's eye^ Horatio. N'est-ce pas que cela doit être fort joli ?
MISS JACKSON
Oh! miss Julia; vraiment, vous voudriez aller à Alger ?
JULIE
Oui, ma belle. Maïs, dites-moi, je voudrais bien savoir si je suis amoureuse pour de bon. Tâtez-moi le pouls. Je ne me sens pas de pouls. Ce doit être un grand symptôme. Savez-vous tirer les cartes ?
MISS JACKSON
Non.
JULIE
Il faut que je voie une somnambule pour savoir si j*irai à Alger.
Miss JACKSON.
Vous irez avec M. de Saqueville voir son oncle à
Alger.
JULIE
Oh ! que je n'aimerais pas voyager dix lieues avec M. Louis de Saqueville. Quand il a fait un mauvais dîner, ce doit être un homme affreux !
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia, c'est un si aimable jeune homme l
ou DON QUICHOTTE. 97
Pourses électeurs... mais comme sa femme s'ennuiera
MISS JACKSON
Non, miss Julia, vous ne vous ennuierez pas.
' U L I E , étendant la main.
.\'on, je ne m'ennuierai pas, je me suis déjà trop en- «-fOyée : j'en fais le serment. Savez-vous ce que cela veut dire, miss Jackson? — Comment trouvez-vous cette main-là? Et ces ongles... roses... grâce à la pommade onychophane... c'est trop joli pour un député. — Miss Jackson, sans bêtises, c'est que je suis amoureuse, passionnée, furieuse, miss Jackson. — Si vous vous avisez de faire de grands yeux et d'ouvrir ainsi la bouche comme une boîte aux lettres, je fais des folies. J'envoie une déclaration en quatre pages à mon objet. M*en défiez-vous?
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia ! est-il possible ! Comment vous n'aimez plus M. Louis de Saqueville ? Qui donc ?
JULIE
Qui donc ! qui donc ! c'est bien difficile à deviner. Allez-vous faire la bête maintenant? Voyons. Essayez de dire que l'oncle ne vaut pas mieux que le neveu. Essayez pour voir, et je vous arrache les yeux... Dites,
si vous l'osez , du mal de l'oncle. ( Elle U pince et lul tir© les
cheveux.)
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia, vous me faites mal avec vos ongles.
JULIE
Ah ! très-joli ! très-joli ! Miss Jackson a fait un calembour ! Que je vous embrasse pour la peine , miss Jackson. — C'est très-fort pour une insulaire, dans un âge si tendre... Mais d'abord je voudrais bien savoir ce que vous pourriez dire contre mon choix...
MISS JACKSON
Premièrement, vous êtes engagée.
JULIE
Secondement, je me dégage.
MISS JACKSON
Et puis, il a quarante ou quarante- cinq an».
JULIE
Il n'en paraît pas plus de quarante-quatre et demi. Je les aime comme cela. Après? — Il a une belle moustache, que je lui ferai mettre en papillotte, et il a les cheveux encore très-noirs... couleur solide.
MISS JACKSON
Mais bientôt il deviendra gris.
JULIE
Bientôt ! bientôt n'arrive jamais. Dans je ne sais combien de temps il sera gris, l'année prochaine... après la saison... au moment de partir pour les eaux. Qu'importe ?
MISS JACKSON
Miss Julia, vous êtes trop jeune.
JULIE
Trop jeune ! j'ai bientôt vingt ans. La duchesse de Roseville était libre à vingt ans ! Il y a deux ans qu'elle est mariée, et moi, il y a quatre ans que je vis dans un enfer. Oh ! miss Jackson , comme je me suis ennuyée depuis que je suis au monde ! Des comités de bienfaisance, de la tapisserie, des crèches, de la théologie et des théologiens ! Oh ! miss Jackson ! est-ce là vivre quand on est jeune et pas trop laide I
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia î
JULIE
Mais raisonnons un peu, miss Jackson, et voyez si je suis pas une fille sensée ? Premièrement , c'est un héros : vous êtes forcée d'en convenir. Secondem'^rA il a cent mille livres de rente, et avec cela, et ce que j*aurai de mon père, je tiendrai une maison chamante
ou DON QUICHOTTE. 99
dont on parlera, vous verrez. A propos, comment trouvez-vous ma mère, qui lui demande tout bonnement la moitié de sa fortune pour que monsieur son neveu fasse manger du veau à ses Bas-Bretons ! Vous figurez- vous la mine que je ferais avec des Morlaisiens ! Où est-ce Morlaix ? — En résumé, ma chère, vous voyez bien que je suis très-raisonnable. Au lieu de cinquante mille francs de rente, j'en préfère cent mille. Vous voyez que j"ai profité de vos leçons d'arithmétique. On dira : Elle épouse un homme qui pourrait être son père. Qu'est-ce que cela me fait, pourvu qu'on me trouve jeune? Nous allons à Alger. Il va être général. Grande entrée triomphale... On me donne des écharpes brodées, des chevaux arabes. — J'envoie des bracelets à la duchesse de Roseville, et vous, je vous marie à un cheik. xMettez-moi cela en turban.
(eUc lui présente un châle. ) MISS JACKSON.
Un cheik l
Oui, un cheik, et, si vous dites quelque chose, à un marabout. Puis viendra le moment d'entrer en campagne. Alors quelle séparation déchirante ! J'attends les bulletins avec une impatience anxieuse, comme dit M. Sévin. Vous me lirez le Moniteur. Je serai couchée sur un divan, dans un petit salon tendu en satin blanc à fleurs, avec une bordure en versets du Coran. Là, je ne reçois pas un ennuyeux. Ma mère laissera son Sévin à la porte avec les parapluies. Nous nous amuserons comme des bienheureuses. — Arrangez donc mieux mon turban, un peu plus de côté... crânement, comme dit Marie de Roseville.
MISS JACKSON
Et puis un bulletin viendra, et on lira : Le général a été tué.
JULIE
Ah ! bah ! comment voiilez-vons que cela arrive ! J'ai vraiment bon air avec un turban. — Est-ce qu'on est jamais veuve à vingt ans ? Savez-vous ce que je ferais alors. Je ne me remarierais jamais. Je me loge avec Marie de Roseville, qui est comme veuve, puisque le duc ne sort pas de son fauteuil, et nous nous consolons en faisant enrager tous les hommes. Mais regardez-moi donc, et dites-moi si je n'étais pas née pour être la femme d'un pacha ou d'un général algérien ? En vérité , je ne veux plus porter que des turbans.
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia ! C'est l'heure où M. Louis de Saqueville vient. Otez cela.
JULIE
Oh ! miss Jackson. Et si l'oncle allait venir sur son grand cheval de bataille?... Ma foi ! je saute en croupe et je galope avec lui. Au désert ! au désert ! — J'entends un cheval ?
MISS JACKSON, regardant k la fenêtre.
Oh! miss Julia... Eh mais! c'est lui-même! Pour Tamour du ciel , ôtez ce turban ! Mon Dieu ! que pen-
Sera-t-il? (saquevUle entre.)